Un vieux bougre/17

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Bibliothèque Charpentier (p. 242-254).


XVII


Réconforté d’un coup de vin, Gaspard demanda son bâton. La Michel le lui apporta, disant :

— On va vous accompagner… mon homme ou ben le p’tit… à vot’ convenance…

Elle dissimulait mal, sous un air apitoyé, son contentement de le voir humble à son tour, au lieu de sa superbe et de sa violence. Il la fixa d’un regard dur, brillant, où la volonté reparaissait.

— On vous laiss’ra pas vous en aller tout seul, l’ grand-père… Michel, va avec ton grand-père, mon p’tit gas…

L’ancien ne l’avait pas quittée des yeux. Il répondit enfin :

— C’est bon… J’ai b’soin d’personne… j’ suis pas encore tourné en momie…

Le boiteux fit signe à sa femme de se taire et il murmura :

— On vous écout’ra comme devant, l’ père… Et not’ fils a ben du r’pentir de c’ qu’il a osé…

Il tenait encore son fusil. En parlant, il avait donné de la crosse pour souligner ce qu’il disait avec gêne.

— Pourquoi faire que t’as ton fusil ? observa rudement le vieux.

L’infirme écarta l’arme de lui, à la longueur de ses bras. Il semblait ne point comprendre, les pouces allongés et parallèles contre le canon ; et il tremblait, sautillant pour reposer sa jambe la plus faible.

— J’ te demande pourquoi qu’ t’as ton fusil, canaille ? répéta Gaspard.

L’autre, ses yeux se dirigèrent sur sa femme et sur son fils : puis haussant les épaules, bourru, il déclara :

— J’aurais tiré su l’ gamin pour qu’y vous lâche… Voilà !…

Michel fronça les sourcils et il changea de place, le menton sur la poitrine, tandis que la mère, joignant les mains, s’écriait :

— Ah ! bonne Vierge, quoi qu’t’as pu penser, mon homme !…

Gaspard les mesura tous trois à sa taille et ils lui parurent très petits :

— T’aurais tiré su’ moi, l’ bancal… mais, comme t’es pas d’aplomb et qu’ tu tremb’ pour un’ mouche qui passe, c’est l’ morveux qu’aurait écopé…

Il enfonça son chapeau, en rabattit le bord sur son front, et, les méprisant d’un haut-le-corps qui le montra solide, il sortit en ricanant. Sur le seuil, il se retourna et, par dégoût, comme ils avaient gardé leur attitude contrainte, il troubla le silence, de cet adieu bref dont ils tressaillirent :

— Vot’ maître, c’est ’core moi, allez !…


À peine s’il se fiait davantage, pour marcher, à son bâton de route. L’or sonnait dans sa poche à chaque pas. Sa blouse roide gonflée au-dessus de ses genoux, il allait, droit, balançant sa main gauche énorme et noueuse. Il s’arrêta pour tâter les pièces de monnaie à travers leur enveloppe de toile ; et il regarda le soleil en face avant de repartir, allègre et plus souple des jarrets.

— On verra, nom de Dieu ! jura-t-il.

Ces mots signifiaient que tout doit se payer et qu’on rachète une défaillance. Ils le soulageaient ; car, dans sa pensée, ils appelaient le malheur sur les témoins de son humiliation. À la vue de Mlle Rubis qui se disputait avec des commères, devant chez Loriot-Moquin, il redressa l’échine, simplement, par coquetterie de vieillard vert. Le tumulte des voix criardes le fit sourire au bruit discret de l’or qui lui battait la cuisse.

N’y tenant plus, aux approches de sa maison, il sortit le sac. Il l’éleva dans l’air lumineux, il l’admira, le pétrit de ses doigts secs, et même il le flaira, avant de le presser sur son sternum. Il épia si personne n’avait pu surprendre ses gestes ; puis, longuement, il baisa le chiffon, pour atteindre les pièces entassées dedans et dont il voyait luire certaines à travers la trame usée.

Ainsi, il arriva à sa maison. Laissant dehors ses sabots, il entra et, s’adressant au paquet :

— Nous v’là rendus chez nous, là !… dit-il ; et il le jeta sur la table avec force, pour qu’il tintât.

Le son éveilla chez cet homme les images de son passé qui avait englouti des destinées, de même qu’au tour d’un feu de forge intense l’ombre absorbe toutes les choses. Il demeurait, les prunelles pleines de lumière, à contempler cette loque bleue nouée de ficelle, où tenait un atome de la force qui crée, entre les individus, l’inégalité la plus brutale après les différences originelles. Sa mémoire animait la matière d’une vie ardente comme avait été la sienne. Et il écoutait des cris, des sanglots, des râles d’amour, des supplications exténuées. Il voyait des scènes d’épouvante et de luxure, dans l’ivresse d’avoir réparti la mort et la joie au long de ses jours nombreux, avec l’aveuglement d’un dieu fatal excédé de la perfection et jaloux de ses créatures.

Dans le lit, Mlle Youyou remerciait sa mère de l’avoir mise au monde. Sa voix gémissante et passionnée descendait du cri au soupir par des inflexions brusques. Roubeau louait la vie à la manière des bêtes qui n’expriment point de sentiments compliqués. Les rideaux d’andrinople bougeaient un peu au fond de la chambre.

Gaspard, hébété, caressait les pièces d’or. Il leur parla lorsqu’elles apparurent, l’étoffe ayant cédé sous ses ongles de corne. Il évoquait des pays, des êtres, les épisodes de son existence tortueuse et démoniaque. Et cette formule coupait sans cesse son discours incohérent :

— Tout ça n’empêche pas…

Il reprenait alors, disant aux monnaies plus qu’il n’avait dit à nulle femme pour énerver d’horreur sa chair voluptueuse, et il recueillait dans ses mains les louis jaunes qu’il laissait échapper un à un, avec parcimonie, après les avoir touchés de ses lèvres en feu.

Tout à coup, il songea de nouveau à sa défaite de la matinée. Visionnaire, il invectiva Michel, le ton haut ; et, sur ses paumes ouvertes, les pièces froides allumées de soleil jetaient des étincelles à ses yeux éblouis, farouches et grands, qui reflétaient l’éclat fauve.

— J’aurais été toi, qu’ j’aurais pas lâché quand tu m’ tenais la gorge… T’es un feignant… un’ lavasse… un’ fausse-couche de boiteux… Moi, j’suis Gaspard !… Et tout ça n’empêche pas… Tu m’as manqué : tu l’ paieras !… Faut respecter les vieux, même dans c’ qui n’ peuvent plus faire… et moi, j’ peux tout c’ que j’ voudrai… ou ça s’rait pas la peine, foi d’ Gaspard !…

Derrière les rideaux, le murmure avait cessé.

Les amants alanguis s’apaisaient. Le jeune homme était fier de ses œuvres et, sa tendresse en allée, il jouissait de l’envie qu’auraient ses camarades à la nouvelle de sa prompte victoire. Mlle Youyou se repentait déjà, parce qu’aux meilleurs instants succède la crise de mélancolie où la femme ne désire plus que d’être respectée. Elle commença :

— Jean…

Elle aurait peut-être dit : « Qu’est-ce que tu vas penser de moi ? » tout comme une autre après les mêmes offices ; mais Roubeau, dressant l’oreille, l’invitait à écouter.

— On croirait qu’y a quelqu’un ? soufflat-elle.

Ils entendirent leurs deux cœurs ; et la paille du lit craquait doucement.

— Ça s’rait pas rigolo ! fit le villageois.

Elle lui eût été reconnaissante de ce peu de courage qui le rapprochait d’elle, si Gaspard, précisément, n’avait honni les siens :

— Tas d’ sans-l’sou, qu’ ça voudrait m’ commander !… J’ suis pas mûr pour le trou et faudrait pas s’y fier…

Il proféra des injures de matelot, usant de mots barbares qu’il avait retenus de ses séjours au loin, et il cria son âge, défia la mort, les poings crispés. Il les serrait de toute sa puissance, afin de mieux sentir l’arête double des pièces qui lui pinçaient la peau, Lorsqu’elles tombèrent en chantant, il oublia ses griefs et, réjoui, il remarqua pour lui-même :

— Ça sonne bien…

Curieuse de voir, Mlle Youyou cherchait des yeux s’il n’y avait pas un trou dans l’andrinople.

— C’est-y Gaspard qu’est là ? dit le jeune homme très bas.

Elle répondit avec la tête, et elle engagea Roubeau à se taire, d’un signe irrité. Silencieux, il se pencha vers elle et, de son haleine, il lui frôlait la nuque. Au bout d’une minute dont il n’apprécia point exactement la durée, il la toucha à l’épaule.

— Mon chéri ?

— J’ voudrais pas coucher ici, tout d’ même !

— Ah ! tu s’rais donc bien à plaindre ! gémit-elle.

Son âme était si désenchantée qu’elle tendit la bouche en quête d’un baiser. Roubeau le lui donna sans foi, car il avait surtout peur.

— Arrange-toi un peu en tout cas, lui conseilla-t-elle pour prouver une présence d’esprit héroïque.

Il tira son gilet en souriant. Cet accès de fatuité passa : son inquiétude grandit à voir Mlle Youyou se glisser vers le milieu de la couche, pendant qu’il entendait le vieux marcher ou menacer.

— Youyou… t’es pas folle…

Gaspard prodiguait les imprécations. Elle était parvenue à entr’ouvrir les rideaux. Ainsi, elle le voyait. Elle ne s’expliquait pas les marques violacées qu’il avait au cou, ni sa face rouge, où la balafre sinueuse tranchait, semblable à une coulée de cire. Il avait pris une ancienne bouilloire pendue dans l’âtre et feutrée de suie :

— Là d’dans, y n’ les trouveront point, les cochons !

Il souleva le couvercle avec une précaution infinie pour y conserver intacte la poussière ; et il détournait le visage, par crainte de la disperser d’un souffle. Méthodiquement, il disposa son or en six parts de cent francs dont il mit les cinq premières dans l’ustensile. La sixième, il la garda entre ses mains, la versant de l’une dans l’autre, et il ne se lassait pas d’en jouir par le loucher, la vue et l’ouïe.

Mlle Youyou l’observait, immobile et glacée, Roubeau le regardait, guéri de sa couardise par la singularité du spectacle. Et l’ancien, sous le charme de l’or, énumérait ses champs, leur coût, ce qu’ils rapportaient, et il nomma les terres à vendre, dans l’ordre où il les achèterait, Puis, il déposa les cinq napoléons.

Cependant, Mlle Youyou éternua et les rideaux en frémirent.

— Dieu vous bénisse ! souhaita son amant, qui l’eût envoyée au diable.

— Nom de Dieu ! hurla Gaspard.

Il vida le contenu de la bouilloire dans sa poche et il ajouta :

— On m’espionne encore… pour m’voler… Ah ! bon sang !… Si c’est toi, Youyou, faut avancer et m’répond’ !…

Elle laissa Roubeau qui la suppliait de demeurer et l’avait jusqu’à la fin retenue par sa jupe. En descendant du lit :

— Ah çà ! on n’peut donc p’us même dormir ! se plaignit-elle.

Gaspard lui saisit les poignets et il la secoua :

— Dormir !… Tu m’espionn’s, que j’te dis !… pour m’voler mon argent !…

— Vous êtes fou !… Vous m’fait’s mal !… Ah ! faut m’lâcher, voyons !…

— Prouve-le, qu’tu m’espionnais pas, garce !

En vain elle se débattait, il serrait plus fort, à rompre les bras frêles. La douleur possédait Mlle Youyou au point qu’elle ne criait plus. Elle regardait désespérément vers le lit, accablée de ce qu’un homme pût allier une telle ingratitude à tant de lâcheté.

— Diras-tu c’que tu f’sais là, bougresse !… répétait Gaspard.

Elle lut dans ses yeux la décision terrible et elle défaillait de souffrance :

— J’étais… je… Y a un homme !… balbutia-t-elle.

Le vieux lâcha prise. Elle chancela jusqu’au mur où, adossée, elle pleura, essayant de mouvoir ses mains.

Roubeau apparut, blême, entre les rideaux fanés. Il semblait honteux de sa carrure et il battait lentement des coudes.

— J’suis l’fils du maire, vous savez…

Il ne trouva rien autre à dire, mais il profita de la stupéfaction de Gaspard pour se sauver. Celui-ci, la joie du mal le transfigurait. Il congédia Mlle Youyou :

— Si c’est ça qu’t’appelles un homm’… t’es pas au bout d’tes peines, ma pauv’fille… En attendant, y a p’us d’place pour toi ici… Va… Va-t’en… Va…

Ses larmes redoublèrent, parce qu’elle était chassée. Ses pauvres mains sur son ventre, les yeux fixes, elle s’en alla, surprise de jouir du soleil.

Gaspard ferma la porte de sa maison, et il poussa les verrous.

— J’aime p’us qu’ mon argent, dit-il avec force.

Après un examen réfléchi, ce qu’il en avait, il l’empila dans un haut chandelier de cuivre encroûté de suif et il remit proprement par-dessus le bout de chandelle.