Un voleur honnête

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Traduction par É. Halpérine-Kaminsky.
La Femme d’un autreLibrairie Plon (p. 219-260).


UN VOLEUR HONNÊTE



Un matin, j’étais déjà prêt à quitter mon cabinet de travail, quand Agrafena, — ma cuisinière, mon économe et ma blanchisseuse, — entra dans ma chambre, et, à mon grand étonnement, engagea avec moi la conversation.

Jusqu’alors elle avait été silencieuse : une baba simple. Sauf pour les deux mots quotidiens à propos du déjeuner et du dîner, elle ne m’avait jamais adressé la parole depuis six ans qu’elle me servait.

— Voilà, monsieur, commença-t-elle, je viens chez vous… vous devriez sous-louer le cabinet de débarras.

— Quel cabinet ?

— Celui qui est près de la cuisine, vous savez bien ?

— Pourquoi faire ?

— Pourquoi ? Mais il y a bien d’autres locataires qui sous-louent ! Vous savez bien !

— Mais qui louerait cela ?

— Qui louerait cela ? Un locataire ! Vous savez bien !

— Mais, ma petite mère, c’est trop étroit : il n’y a pas même la place d’un lit ! Qui voudrait y vivre ?

— Pourquoi y vivre ? Pourvu qu’il y ait où dormir ! Il vivra sur la fenêtre.

— Sur quelle fenêtre ?

— Vous savez bien sur quelle fenêtre ! Avec cela que vous ne le savez pas ! Sur celle qui est dans l’antichambre. Il restera là à coudre ou à faire ce qu’il voudra. Il pourra même s’asseoir sur une chaise. Il a une chaise, une table même, tout.

— Et qui est-ce donc ?

— Un bon garçon, très-dégourdi. Je lui préparerai à manger. Pour la table et le logis je lui prendrai en tout trois roubles par mois…

Enfin, après bien des efforts, j’appris qu’un certain individu, d’un âge mûr, avait persuadé Agrafena de lui permettre de rester dans sa cuisine en qualité de locataire et de commensal.

Ce qu’Agrafena se mettait en tête ne pouvait pas ne pas arriver : elle ne m’aurait plus laissé tranquille. Quand une chose lui déplaisait, elle commençait à devenir rêveuse, mélancolique, et cet état d’âme pouvait durer deux ou trois semaines. Pendant ce temps, le dîner était mal cuit, le linge allait à l’abandon, le parquet n’était pas lavé ; en un mot, je subissais beaucoup de désagréments. J’avais remarqué depuis longtemps que cette silencieuse était incapable de concevoir un dessein, de concentrer ses pensées sur un projet personnel. Mais si, par hasard, quelque chose qui ressemblât à une idée pouvait naître dans son faible esprit, lui en interdire l’accomplissement équivalait à la tuer moralement pour longtemps.

— A-t-il au moins un passe-port, quelques papiers ? lui demandai-je.

— Comment donc ? Mais oui ! Un bon garçon, dégourdi. Il m’a promis de donner trois roubles.

Dès le lendemain s’installa donc, dans mon simple logis de garçon, un nouveau locataire. Je n’étais pas trop vexé de l’accident ; j’en étais même jusqu’à un certain point satisfait. Je dois dire que je vis très-isolé, presque en ermite. Je n’ai à peu près pas de relations, je sors rarement. Dix ans de cette vie m’ont, certes, habitué à l’isolement. Mais dix, quinze années encore d’isolement, dans le même trou, avec la rude société d’Agrafena, ce n’était pas une brillante perspective. Un compagnon de plus, pourvu qu’il fût silencieux, était donc une manne céleste.

Agrafena n’avait pas menti : mon locataire était un homme dégourdi. J’appris par son passe-port que j’avais affaire à un soldat retraité, — ce que d’ailleurs j’avais deviné au premier regard.

Astafy Ivanovitch était un brave homme. Nous eûmes des relations pacifiques. Il savait des histoires intéressantes ; souvent l’aventure lui était arrivée à lui-même. L’ennui ordinaire de ma vie faisait d’un tel conteur un vrai trésor.

Un jour, il me conta une histoire qui m’impressionna. Voici à quelle occasion. J’étais resté seul chez moi. Astafy et Agrafena étaient sortis pour affaires. Tout à coup j’entends quelqu’un. Un étranger, me semble-t-il, a pénétré dans la pièce voisine. Je sors : en effet, dans le vestibule se trouve devant moi un homme inconnu, de petite taille, en veston malgré le froid d’un jour d’automne.

— Que veux-tu ?

— Le tchinovnik Alexandrov demeure ici ?

— Non, frère. Adieu.

— Comment ? Le dvornik m’a dit que c’était ici, dit le visiteur en gagnant lentement la porte.

— Va-t’en ! va-t’en ! frère ! déguerpis !

Le lendemain, après le dîner, comme Astafy Ivanovitch m’essayait un habit qu’il venait de me réparer (il était tailleur de son métier), quelqu’un entra encore dans le vestibule. J’entr’ouvris la porte.

Le personnage de la veille, sous mes yeux, prend tranquillement à la patère ma redingote d’hiver, la fourre sous son bras et sort en courant. Pendant ce temps, Agrafena le regarde, la bouche bée, sans défendre davantage mon bien. Astafy Ivanovitch se met à la poursuite du voleur, mais rentre au bout de dix minutes, haletant et les mains vides. L’homme a disparu.

— Quelle affaire, Astafy Ivanovitch ! C’est une chance encore qu’il ait dédaigné le manteau : il m’aurait laissé nu !

Astafy Ivanovitch est tellement stupéfait, que j’oublie, en le regardant, l’événement qui vient de se passer. Il ne peut pas revenir à lui. À chaque instant il jette son travail et recommence à raconter comment il était là, comment, sous ses yeux, à deux pas, on m’a enlevé la redingote et qu’on n’a pu trouver le voleur. Enfin, il reprend son travail, puis le quitte de nouveau et va chez le dvornik lui reprocher que de telles choses puissent se produire dans sa maison. Il revient et se met à gronder Agrafena. Il recommence à travailler, et longtemps encore il bougonne : comment la chose s’est faite, comment, sous ses yeux, à deux pas, on a enlevé… etc.

Astafy Ivanovitch est un peu vétilleux.

— On nous a joués, Astafy Ivanovitch ! lui dis-je le soir en lui tendant une tasse de thé.

(Je m’ennuyais tellement que je voulais lui faire redire l’histoire de la redingote : la sincérité de son intarissable ahurissement finissait par rendre très-comique cette banale aventure.)

— Joués, monsieur ! C’est à devenir enragé ! Ce n’est pourtant pas un habit à moi, pourtant… Il n’y a rien de plus honteux au monde que le vol. C’est ta sueur, ton pain, ton temps qu’on t’a volés ! — Quelle ignominie ! Pouah ! c’est dégoûtant, rien qu’à le dire ! Quoi donc ! Mais quoi ! c’est votre bien, monsieur, et vous ne semblez pas le regretter !

— Tu as raison, Astafy Ivanovitch, il eût mieux valu que l’habit fût brûlé. Le laisser voler, c’est plus que désagréable.

— Eh quoi ! désagréable ? Certes, il y a voleur et voleur… Il m’est arrivé, monsieur, une aventure !… Je suis tombé sur un voleur honnête.

— Comment, honnête ? Un voleur honnête, Astafy Ivanovitch ?

— Oui, monsieur, c’est difficile à croire, et pourtant… Je voulais dire qu’il me semblait honnête, et pourtant il a volé. C’est à faire pitié.

— Comment est-ce arrivé, Astafy Ivanovitch ?

— Il y a deux ans de cela, monsieur. J’étais resté presque toute une année sans place. Avant de quitter ma dernière place, je m’étais lié avec un homme tout à fait perdu. Nous avions fait connaissance au traktir. Un ivrogne, un paresseux. Il avait servi ; mais on l’avait chassé à cause de son ivrognerie invétérée. Dieu sait de quoi il était vêtu ! Parfois je me demandais s’il avait une chemise : car il buvait tout ce qu’il possédait. Un homme tranquille, d’ailleurs, affable, bon. Il ne demandait jamais rien, un pauvre honteux. J’avais vu qu’il voulait boire un coup, le pauvre, et je le lui avais fait servir. Voilà comment nous nous étions liés. C’est-à-dire… Il se cramponnait à moi. Que m’importait ? Quel homme c’était ! Il me suivait comme un petit chien. Où j’allais il allait… Et pourtant nous ne nous étions vus qu’une fois ; le pauvre homme ! « Laisse-moi passer la nuit !… » Je le laisse ; un passe-port en règle. Et le lendemain : « Laisse-moi encore coucher. » Et le troisième jour, il reste toute la journée auprès de la fenêtre et couche encore la nuit. Ah ! ah ! pensais-je, il ne me quittera plus ! À boire, à manger, à coucher ! Être si pauvre et nourrir un autre ! Auparavant, il s’était attaché à un fonctionnaire. Mais le fonctionnaire avait tant bu qu’il en était mort… de chagrin. Mon homme s’appelait Emelia, Emelian Iliitch. Je me dis : Comment faire ? Le mettre à la porte ? Quelle pitié ! c’est honteux ! Un homme sans ressource ! Jésus ! Jamais un mot : il ne demandait rien, il restait là comme un petit chien et vous regardait dans les yeux. Ah ! comme l’ivrognerie perd un homme ! Comment lui dire : « Va-t’en, Emelianouchka. Tu n’as rien à faire chez moi, rien à gagner, tu es mal tombé : bientôt je n’aurai pas moi-même de quoi manger. » Que fera-t-il si je lui dis cela ? Je prévoyais combien longtemps il resterait là à me regarder, sans avoir compris, et comment enfin il se lèverait, quand il aurait enfin compris, comment il prendrait son petit paquet enveloppé d’un foulard troué, à carreaux rouges, et qui contenait Dieu sait quoi, un paquet qu’il trimbalait partout avec lui, et comment il arrangerait son manteau pour cacher les trous… C’était un homme délicat. Il aurait ensuite ouvert la porte et serait sorti en pleurant… Eh bien ! pourquoi laisser mourir un homme ? C’est pitié ! Et moi, comment vivrais-je ensuite ! Attends donc, pensais-je, Emelianouchka, tu ne feras pas longtemps la fête chez moi : je déménagerai, et alors, cherche !…

Eh bien ! monsieur, je déménageai. Un beau jour, Alexandre Filimonovitch, mon bârine, me dit : « Je suis très-content de toi, Astafy. Nous te reprendrons quand nous reviendrons de la campagne. » C’était un bon bârine ; mais il est mort cette année-là. Je lui fis la conduite jusqu’à la gare, puis je pris mon bien, — quelque petit argent, — et je louai chez une vieille un coin, le seul coin qu’elle eût de libre. Elle avait vécu en servant comme bonne d’enfant ; maintenant elle recevait une pension. Allons, pensai-je, adieu, maintenant, Emelianouchka, mon cher ami, tu ne me trouveras plus… Eh bien, monsieur, qu’en direz-vous ? Je rentre le soir (j’allais chez un ami), et le premier visage que j’aperçois, c’est Emelian, assis sur une malle, avec son paquet auprès de lui : il m’attendait… Il avait pris un paroissien chez la vieille pour passer le temps et le tenait à rebours. Il m’avait trouvé ! Les bras m’en tombaient. « Allons, pensai-je, il n’y a rien à faire. J’aurais dû le chasser plus tôt !… » Et je lui demande : « As-tu apporté ton passe-port, Emelian ? »

Je m’assis et me mis à réfléchir. Et puis, ce pauvre homme devait-il m’être d’une si lourde charge ? Et j’en conclus qu’il ne me coûterait pas grand’chose. Il lui faut manger, pensai-je. Allons ! un morceau de pain, le matin, et une gousse d’oignon. À midi, un autre morceau et une autre gousse, et le soir de l’oignon, du kvass et du pain s’il en veut. S’il y a du schtchi[1], il en aura. Nous voilà rassasiés. Moi, je mange peu. Les ivrognes, vous savez, ont petit appétit : du vin, de la vodka, voilà leur affaire. C’est à cela qu’il faudra veiller, pensai-je. Et puis, si Emelian était parti, je m’en serais voulu éternellement… J’étais décidé à être son père et son bienfaiteur. Je vais le guérir de boire, me dis-je. « Attends un peu ! Emelian, reste ! mais prends garde : obéis à la consigne ! »

Et je pense en moi-même : Je vais lui donner peu à peu le goût du travail. Qu’il prenne l’air quelque temps, et je chercherai pour quel travail un Emelian peut avoir du penchant. Car ne faut-il pas d’abord étudier les capacités d’un homme ? Je me mis à l’examiner à la dérobée. « Es-tu, oui ou non, un homme perdu, Emelianouchka ? » Je commençai par de bonnes paroles. De fil en aiguille, lui disais-je en moi-même, Emelian Iliitch, tu devrais te relever !

— Assez de cagnardise ! Vois un peu quelles loques tu as sur le corps ! Ton manteau, laisse-moi te le dire, est un tamis. Ce n’est pas bien, il serait temps de réagir.

Il reste assis, mon Emelianouchka, il m’écoute, la tête basse. Eh quoi, monsieur ! Il avait bu jusqu’à sa langue ! Il ne pouvait plus dire deux paroles liées. Lui parlait-on de concombres, il répondait de navets. Il m’écoute, longtemps, longtemps, puis il soupire.

— Qu’as-tu à soupirer, Emelian Iliitch ?

— Mais comme cela… rien, Astafy Ivanovitch… Aujourd’hui, Astafy Ivanovitch, des babas se sont battues dans la rue. L’une avait renversé par inadvertance un panier de fruits que portait l’autre.

— Et puis, quoi ?

— Alors l’autre lui a renversé exprès son panier et s’est mise à piétiner les fruits.

— Et quoi ? quoi, Emelian Iliitch ?

— Mais rien, Astafy Ivanovitch, c’est comme cela.

— Bien, c’est comme cela ? Eh ? Emelian Iliitch ! Tu as bu ta petite tête !

— Voilà encore… Un bârine a perdu un rouble dans la rue. Un moujik l’a trouvé et a dit : Quelle chance ! Un autre a dit : Non, c’est moi qui l’ai vu le premier…

— Eh bien ! Emelian Iliitch ?

— Et les moujiks se sont battus, Astafy Ivanovitch. Le sergent est arrivé, a rendu le rouble au bârine et a mis les deux moujiks au poste.

— Eh quoi ! Quelle morale tires-tu de cela, Emelianouchka ?

— Mais rien… Astafy Ivanovitch !

— Eh ! eh ! quoi, la foule ? Tu as vendu ton âme pour un kopeck ! Sais-tu ce que je vais te dire, Emelian Iliitch ?

— Quoi, Astafy Ivanitch ?

— Mets-toi donc à un travail quelconque ! Je te le dis pour la centième fois, par pitié.

— Et quel travail, Astafy Ivanitch ? Je ne sais qu’entreprendre ! Qui voudra de moi ?

— Mais c’est comme cela qu’on t’a rayé du service, Emelian ! Ivrogne !

— Vlas, le garçon du buffet, a été appelé aujourd’hui au bureau, Astafy Ivanitch.

— Et pourquoi, Emelianouchka ?

— Est-ce que je sais pourquoi, Astafy Ivanitch ? On avait besoin de lui…

« Eh ! pensai-je, nous sommes perdus, Emelianouchka ! C’est pour nos péchés que Dieu nous punit. »

Qu’auriez-vous fait d’un tel homme, monsieur ?

Mais il était rusé ! Il m’écoutait, m’écoutait, puis, probablement il en avait assez ; dès que je me fâchais, il prenait son petit manteau et se faufilait dehors. Il errait toute la journée et rentrait le soir soûl. Qui lui donnait à boire ? Où prenait-il l’argent ? Qui le sait ? Ce n’était pas ma faute !

— Non, lui dis-je, Emelian Iliitch, tu perdras la tête ! Assez boire, entends-tu ? Assez ! Si tu reviens soûl encore une fois, tu coucheras sur l’escalier, je ne te laisserai pas entrer !…

Après m’avoir écouté, mon Emelian reste un jour, deux jours tranquille. Mais il disparaît le troisième jour. Je l’attends, je l’attends, il ne vient pas. À vrai dire, j’avais peur et pitié. Que faire ? Je l’avais effrayé ! Où est-il allé maintenant, le pauvre ? Il se sera perdu, Seigneur Dieu ! La nuit vient sans ramener Emelian. Le matin, je vais dans le vestibule… Il y avait passé la nuit. Il était tout roide de froid.

— Quoi, Emelian ! Que Dieu soit avec toi ! Où t’es-tu fourré ?

— Mais vous… cela… Astafy Ivanitch… Vous avez daigné vous fâcher, l’autre jour… Vous avez juré de me faire coucher dans le vestibule… Je n’ai pas osé entrer.

La colère et la pitié s’emparèrent de moi.

— Mais tu devrais, Emelian, choisir un autre métier ! Pourquoi garder les escaliers ?

— Et quel autre métier, Astafy Ivanitch ?

— Mais, lui dis-je, âme perdue ! si tu apprenais au moins l’art de tailleur ! Vois donc ton manteau ! Il est tout troué, et il te sert encore à balayer l’escalier ! Tu devrais prendre une aiguille et bourrer les trous comme l’honneur l’ordonne ! Eh ! eh ! Ivrogne que tu es !

Eh bien, monsieur, le croirez-vous ? il prend une aiguille ! Je lui avais dit cela pour rire. Mais il a eu peur, et il a pris une aiguille. Il ôte son manteau, essaye d’enfiler son aiguille ; je le regarde. Ses yeux étaient tout rouges, ses mains tremblaient, il ne parvenait pas à enfiler son aiguille ; il enfilait, enfilait, enfilait et… et n’enfilait pas. Il clignait bien de l’œil pourtant, il crachait sur son fil et le roulait entre ses mains. Pas moyen ! Il y renonce et me regarde…

— Eh bien, Emelian ! Tu m’as fait un grand honneur ! S’il y avait du monde, je ne saurais où cacher ma tête ! Mais, simple que tu es, je t’ai dit cela pour rire !… Va donc avec Dieu et ne pèche plus ! Vis plus honnêtement. Ne couche pas dans l’escalier, ne me fais pas honte !…

— Mais que faire, Astafy Ivanitch ? Je sais bien moi-même que je suis un ivrogne et un vaurien !… Je vous irrite vainement, et voilà tout, vous, mon bien… bienfaiteur !…

Ses lèvres bleuies se mettent à trembler, et une petite larme coule sur sa joue blême et file en tremblant sur sa barbe vieille ; puis d’autres larmes viennent, et il verse un flot de larmes, mon Emelian !… Mais, petit père ! ce fut comme si j’avais reçu un coup de poignard dans le cœur.

Eh ! toi, homme sensible, voilà ce que je n’aurais pas prévu ! Qui aurait cru cela ? Non, pensai-je, Emelian, je vais t’abandonner définitivement. Deviens ce que tu pourras.

Eh bien, monsieur, que vous dire ? la chose est futile et ne vaut pas des paroles… C’est-à-dire, vous n’en donneriez pas deux kopecks hors d’usage. Quant à moi, je donnerais beaucoup, — si j’avais, — pour que cela ne fût pas arrivé. Je possédais, monsieur, une belle culotte, que le diable l’emporte ! une belle culotte de cavalier, bleue avec des carreaux. C’était un pomiestchik qui me l’avait commandée, puis il n’en avait plus voulu, sous prétexte qu’elle était trop étroite, et elle m’était restée. Je me disais : Cela vaut de l’argent. Chez le revendeur on m’en donnerait bien cinq roubles, et en tout cas je pourrais en faire deux pantalons pour des Pétersbourgeois, et j’en aurais encore de quoi tailler un gilet pour moi. À nous autres pauvres gens, vous savez, tout sert. À ce moment, Emelianouchka était triste. De deux jours il n’avait bu. Le troisième encore il se prive de la goutte. Il était tout penseur, tout triste, c’était même pitié. Eh bien, pensai-je, tu n’as plus de galette, mon petit, et tu t’es décidé à rentrer dans la bonne voie. Tu t’es dit : Basta !… Voilà, monsieur, où en étaient les choses quand, là-dessus, arrive une grande fête. Je vais à l’église toute la nuit. En rentrant, je vois mon Emelian assis sur la fenêtre, ivre et chancelant. « Hi ! hi ! pensai-je, c’est comme cela que tu fais, petit ! » J’ouvre ma malle ; tiens ! ma culotte n’y est plus ! Je cherche çà et là, rien. Après avoir tout bouleversé, je me sentis le cœur serré. Je me précipitai chez la vieille, je lui fis des reproches inutiles. Quant à Emelian, je ne voulais pas le soupçonner.

— Que Dieu soit avec toi, cavalier ! me dit ma vieille. À quoi m’aurait servi ta culotte ? Est-ce que j’en porte ? Chez moi-même, l’un de vous autres m’a volé un jupon ces jours-ci… En un mot, qu’elle dit, je ne sais rien, je n’ai rien vu.

— Qui est venu ? demandai-je.

— Personne, cavalier, qu’elle dit, personne. Je ne suis pas sortie d’ici. Emelian Iliitch est entré, ressorti et rentré. Interrogez-le.

— Emelian, lui dis-je, n’as-tu pas pris ma culotte neuve ? Tu te rappelles, celle que j’ai faite pour le pomiestchik ?

— Non, qu’il dit, Astafy Ivanitch, moi, pour ainsi dire, je n’ai rien pris.

Que diable ! Je recommence à chercher. Rien. Emelian chancelle toujours à sa place. J’étais assis en face de lui, sur ma malle. Tout à coup je le regarde… Hi ! hi ! pensai-je. Je sentais mon cœur bouillonner, le rouge me monte au visage. Tout à coup Emelian me regarde aussi.

— Non, qu’il dit, Astafy Ivanitch, je n’ai pas pris votre culotte… Vous me soupçonnez peut-être ? Non, je n’ai rien pris.

— Mais où est-elle cachée, Emelian Iliitch ?

— Non, qu’il dit, Astafy Ivanovitch, je n’ai rien pris et rien vu.

— Alors quoi ? Elle s’est envolée ?

— Peut-être s’est-elle envolée, Astafy Ivanovitch.

Après l’avoir regardé encore, je me levai, j’allumai la bougie et me mis au travail. J’avais un gilet à réparer pour le tchinovnik qui habitait au-dessous de nous. J’avais le cœur à l’envers. J’aurais préféré brûler toute ma garde-robe dans mon poêle ! Emelian devine probablement ma colère… Voyez-vous, monsieur, quand un homme est coupable, il flaire le malheur de loin, comme un oiseau pressent l’orage.

— Et voilà, Astafy Ivanovitch, commence Emelianouchka avec une voix tremblante, aujourd’hui Antip Prokhoritch, le feldchher[2], a épousé la veuve du cocher qui est mort il y a quelques mois…

Moi, je le regarde, probablement avec colère. Emelian me comprend. Je le vois se lever, s’approcher du lit et se mettre à y fouiller. J’attends. Il fouille longtemps en répétant : « Rien… Rien… Où diable peut-elle être ? » J’attends toujours. Il se met à quatre pattes et cherche sous le lit. Je n’y tiens plus.

— Quoi ? dis-je, pourquoi vous mettre à quatre pattes ?

— Je cherche la culotte, Astafy Ivanovitch, je regarde si elle n’est pas tombée là.

— Quoi, monsieur ! lui dis-je (je le traitais respectueusement par colère) ; pourquoi prendre tant de peine et vous salir les genoux pour un pauvre homme comme moi ?

— Comment, Astafy Ivanovitch ? N’est-ce pas en cherchant qu’on trouvera ?

— Hum ! dis-je, Emelian Iliitch.

— Quoi, qu’il dit, Astafy Ivanovitch ?

— Est-ce que ce ne serait pas toi, lui dis-je, qui me l’aurais prise comme un voleur et un misérable en retour de mes bienfaits ? Tant j’étais irrité de l’avoir vu ramper ainsi devant moi !

— Non… Astafy Ivanovitch…

Et il reste à demi sous le lit, longtemps. Enfin, il se lève. Je le regarde : il est blanc comme un drap de lit. Il s’assied sur la fenêtre et y reste en silence pendant dix minutes.

— Non, qu’il dit, Astafy Ivanovitch…

Il se lève et s’approche de moi. Je le vois encore, terrible comme le péché.

— Non, qu’il dit, Astafy Ivanovitch, je n’ai pas pris votre culotte ! Je ne l’ai pas prise !…

Il tremble et se frappe la poitrine avec un doigt. Sa voix est si chevrotante que j’en reste effrayé.

— Eh bien, lui dis-je, Emelian Ivanovitch, pardon si je vous ai si sottement calomnié. La culotte est perdue ? Nous n’en mourrons pas. Nous avons un lendemain assuré, nous n’irons pas voler… Et je n’irai pas non plus mendier, je suis un travailleur…

Il m’écoute, quelques minutes, immobile, puis s’assied et reste ainsi, sans bouger, durant toute la soirée. J’étais couché, il était encore là. Le matin, je le vis étendu sur le parquet nu, enveloppé dans son manteau. Il n’avait pas même osé se coucher sur le lit. Depuis ce temps, monsieur, je ne pouvais plus le voir, surtout dans les premiers jours. C’était comme si mon propre fils m’avait volé et blessé. Ah ! pensais-je, Emelian ! Emelian !…

Quinze jours de suite il ne cessa pas de boire. C’est pour vous dire qu’il était comme enragé. Il partait de bonne heure, rentrait tard. Et durant tout ce temps, je ne l’entendis pas proférer un seul mot. C’était probablement par chagrin qu’il buvait. Peut-être voulait-il se faire mourir. Enfin, il cessa, ayant sans doute tout bu, et se remit à sa fenêtre. Il se tut encore pendant trois jours, puis je le vois pleurer. Ah ! si vous l’aviez vu pleurer, monsieur ! On aurait dit une fontaine ! Il est triste, monsieur, de voir pleurer un homme, surtout un vieillard.

— Quoi donc, Emelian ? lui dis-je.

Il se met à trembler. Je lui parlais pour la première fois depuis cette histoire.

— Dieu… Astafy Ivanovitch.

— Que Dieu soit avec toi, Emelian ! Faisons comme si elle était perdue. Pourquoi tant te désoler ?

J’avais pitié de lui.

— Oui, Astafy Ivanovitch. Ce n’est pas pour cela. Je voudrais trouver du travail, Astafy Ivanovitch.

— Et quel travail, Emelian Iliitch ?

— Mais n’importe lequel. Peut-être trouverai-je un emploi comme autrefois. Je suis allé en parler à Fedossey Ivanovitch… Je ne dois pas rester à votre charge, Astafy Ivanovitch. Si je trouve un emploi, je vous rendrai tout, je vous payerai votre pain, celui que vous m’avez donné.

— Assez, Emelian, assez ! Le péché est oublié, que le diable l’emporte ! Vivons comme avant.

— Non, Astafy Ivanovitch. Vous peut-être… Mais je n’ai pas pris votre culotte.

— Eh bien, comme tu voudras. Que Dieu soit avec toi, Emelianouchka !

— Non, Astafy Ivanovitch, je ne puis plus vivre avec vous. Pardonnez-moi.

— Mais, lui dis-je, qui donc te fait des reproches ? Je ne te chasse pas !

— Non, il ne convient plus que je vive avec vous, Astafy Ivanovitch… J’aime mieux, m’en aller.

Il s’entêtait, il était offensé, cet homme… Il se lève en effet, prend son manteau.

— Mais où donc vas-tu, Emelian Iliitch ? Sois raisonnable ! Que vas-tu faire ? Où vas-tu ?

— Non, adieu, Astafy Ivanovitch. Ne me retenez plus. Vous n’êtes plus le même pour moi.

— Comment ? Mais rien n’est changé ! Tu es un petit enfant, Emelian Iliitch, tu vas te perdre, tout seul !

— Non, Astafy Ivanovitch. Quand vous sortez, vous fermez votre malle à la clef. Et moi, je pleure. Non, il vaut mieux que je m’en aille. Pardonnez-moi toutes les offenses que je vous ai faites !

Eh bien ! monsieur, il partit, cet homme ! Un jour passa. Il va revenir pour le soir, pensai-je. Personne. Encore un jour : personne. Trois jours : personne. Je m’effrayais ! le chagrin me prenait. Je ne mangeais plus, je ne buvais plus, je ne dormais plus, j’étais anéanti. Le quatrième jour, j’allai demander Emelianouchka dans tous les cabarets. Serait-il mort près d’une haie ? Serait-il gisant quelque part comme une poutre pourrie ? Je rentrai, la mort dans l’âme. Le lendemain je retournai le chercher. Je me maudissais : pourquoi l’avoir laissé partir, l’innocent ! À l’aube du cinquième jour, — c’était fête, — j’entends la porte grincer. Entre Emelian, tout bleu, les cheveux pleins de boue, comme s’il avait dormi dans la rue, maigre et sec comme une planche. Il ôte son manteau, s’assied sur une malle et me regarde. Je me réjouis d’abord, puis le chagrin me reprend de plus belle. Car, voyez-vous, monsieur, à sa place j’aurais crevé comme un chien plutôt que de revenir. Et il était revenu ! Naturellement, il est pénible de voir un homme descendre si bas. Je me mis à le caresser, à le consoler. — C’est bien, lui dis-je, Emelianouchka, je suis content que tu sois revenu. Voilà deux jours que je te cherche dans les cabarets. As-tu mangé ?

— J’ai mangé, Astafy Ivanovitch.

— Allons ! est-ce bien vrai ? Il y a du chtchi d’hier, frère. C’est fait au gras. Et voici encore de l’oignon et du pain. Mange ! Ça ne fait pas de mal.

Je le servis. Il n’avait probablement pas mangé de trois jours. C’était sans doute la faim qui me l’avait ramené. Je m’attendris en le voyant manger, le pauvre. Allons, pensai-je, j’irai au cabaret lui chercher à boire pour le consoler. Et nous en finirons : je n’ai plus de colère contre toi, Emelianouchka.

J’allai chercher de la vodka.

— Voilà, lui dis-je, Emelianouchka ! C’est fête, buvons ! En veux-tu ? Ça fait du bien.

Il tendit la main avec avidité. Il avait déjà pris le verre, puis il s’arrêta, puis il continua à porter le verre à sa bouche en en versant sur sa manche, puis il se ravisa encore et posa le verre sur sa table.

— Eh bien, Emelianouchka !

— Non, moi… Astafy Ivanovitch !…

— Tu ne bois pas ?

— Moi, Astafy Ivanovitch, je… ne boirai plus.

— Quoi ? Tu es décidé, ou si ce n’est que pour aujourd’hui ?

Il garde le silence. Un instant après, il porte la main à sa tête.

— Quoi ? Serais-tu malade, Emelian ?

— Ce n’est rien… je ne me sens pas bien, Astafy Ivanovitch.

Je l’aidai à se coucher. Il avait la tête en feu, la fièvre le secouait. Je restai auprès de lui toute la journée. Vers le soir, il fut plus mal. Je lui donnai du kvas avec du beurre, de l’oignon et du pain.

— Voilà, lui dis-je, mange donc ! Ça te fera du bien.

Il fait un signe négatif de la tête.

— Non, qu’il dit, je ne dînerai pas aujourd’hui, Astafy Ivanovitch.

Je lui fis du thé. Il n’y a rien de tel quand on est malade. Je fis travailler la vieille… « Allons ! pensai-je, cela va mal. » Le troisième jour, au matin, j’allai chez le médecin Kostopravov, un homme que je connaissais. Il vint, l’examina, et déclara que c’était grave. « Vous n’avez plus besoin de moi, qu’il dit. Faites-lui prendre quelques paquets de telle poudre. » Je ne lui donnai point de poudre, je me disais : « Le médecin s’amuse !… » Au cinquième jour, tout se gâta.

Il agonisait, monsieur. Moi, je travaillais à la fenêtre. La vieille allumait le poêle. Personne ne parlait. J’avais le cœur déchiré. Il me semblait que j’enterrais mon propre fils.

Je sais bien qu’Emelian me regarde sans oser rien dire. Enfin, je le regarde aussi, et je vois tant de chagrin dans ses yeux ! Il ne m’avait pas perdu de vue, et quand il rencontra mon regard, il baissa aussitôt les yeux.

— Astafy Ivanovitch !

— Quoi, Emelianouchka ?

— Voilà… Si, par exemple, on portait au revendeur mon manteau, donnerait-il beaucoup, Astafy Ivanovitch ?

— Je ne sais pas, peut-être trois roubles, Emelian Iliitch.

Et si l’on était allé le lui porter, je savais bien que le revendeur n’aurait rien donné du tout et se serait même moqué. J’avais dit cela pour consoler Emelian, connaissant sa simplicité.

— C’est bien ce que je pensais, Astafy Ivanovitch. C’est en drap, Astafy Ivanovitch.

— Assurément. Si tu veux le porter, demande trois roubles, Emelian.

Après un silence, il m’appelle de nouveau.

— Astafy Ivanovitch !

— Quoi, demandai-je, Emelianouchka ?

— Vendez mon manteau, quand je serai mort. Ne m’enterrez pas avec. Je resterai comme cela. Ça vaut de l’argent qui vous sera utile.

Alors, monsieur, mon cœur se serra à un point… à un point que je ne puis dire. Je voyais bien qu’il se sentait mourir !

Une heure encore de silence.

Je le regarde de nouveau. Son regard ne me quittait pas. Cette fois encore, il baissa les yeux.

— Voulez-vous pas, lui dis-je, un peu d’eau, Emelian Iliitch ?

— Donnez, et que Dieu vous bénisse, Astafy Ivanovitch !

Je lui donnai à boire. Il but.

— Merci, qu’il dit, Astafy Ivanovitch.

— Faut-il encore quelque chose, Emelianouchka ?

— Non, Astafy Ivanovitch, rien. Et moi… je… cela…

— Quoi ?

— Cela…

— Quoi, cela, Emelianouchka ?

— La culotte… cela… C’est moi qui l’ai prise, Astafy Ivanovitch.

— Eh bien ! Dieu te pardonne, Emelianouchka, mon pauvre, ne te tourmente pas…

Et moi-même, monsieur, la respiration me manquait, et je pleurais. Je me détournai pour un instant.

— Astafy Ivanovitch…

…Je regarde : Emelian veut me parler, il se soulève, il s’efforce, ses lèvres remuent… Tout à coup il rougit et me regarde… Et je le vois pâlir, pâlir, rejeter sa tête en arrière, respirer encore une fois, et rendre son âme à Dieu.



FIN.
  1. Plat aux choux.
  2. Aide-chirurgien.