Un voyage. Belgique, Hollande, Allemagne, Italie/01

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Bernard Grasset (p. 1-72).

BELGIQUE  &   HOLLANDE


BRUGES


On ne saisit pas d’abord la mélancolie illustre, mais, au contraire, la gaieté douce de Bruges.

La vie moderne se niche avec souplesse dans les volutes du beau vieux coquillage côtelé, ondulé, sculpté précieusement. Le vent marin, après avoir soulevé les hautes vagues dangereuses, éparpillé leur écume, se calme en passant sur les foins et les feuilles. Il arrive là saturé d’aromes qui ensemble vivifient et apaisent. Avec du sel et des parfums il porte l’image des aventures lointaines et un désir paresseux de les entendre, parmi les verdures sombres, près des géraniums au rouge obstiné, tranquillement assis dans un jardin où s’égouttent les carillons d’argent incertains et délicieux…

Quand, après quelque excursion hors de la ville on y revient le soir, le vent musical et odorant, qui est là et point ailleurs, vous enveloppe comme s’il vous aimait. Il a l’éloquence de ces parfums habituels installés autour d’une femme, endormis par son immobilité, s’exaltant au moindre geste et qui font partie de sa grâce, même dirait-on, de sa pensée.

Air exquis, dans lequel, pour être heureux, il suffit de se taire…

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Par les rues, en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre, constamment on croise des regards qui vous raniment dans la mémoire les féroces anecdotes du passé. L’irritation brève d’un coudoiement, une dispute, mettent aux prunelles des lueurs où bouge encore l’histoire tragique de la race. Et on croit apercevoir chez le passant inoffensif, la possibilité d’une violence, identique à la violence des ancêtres. Rien de tel chez les passants de Bruges. Pourtant la ville garde sa physionomie ancienne, à tel point que l’esprit refuse d’enregistrer les manifestations de la vie actuelle. Il y a des tramways et, je crois bien, des cinématographes ; on ne se rappelle que, à l’ombre des églises, les rues désertes, où chaque pas du promeneur s’entend, et attire des visages aux carrés des petites fenêtres. Le présent est l’intrus. Ce décor irrésistible doit, semble-t-il, avoir maintenu rigidement la forme des âmes ? Peut-être… Mais où retrouver ces terribles gens qui emprisonnaient leur prince pour le faire obéir, – le poignardaient à l’occasion, jetaient les vaincus du haut de leur admirable beffroi, s’assemblaient avec une fureur rapide, unanime et sombre, pour défendre leur travail, leurs libertés et leur orgueil ? Comment discerner la moindre trace de ces forces cruelles dans la placide finesse, la bonhomie des visages ?

Cependant, quelque chose du passé se retrouve… Sous les hautes nefs, parmi le calme embaumé des sanctuaires, on aperçoit souvent, très souvent, des regards patients et pieux, pareils aux regards des donateurs, amoureux de la Vierge, et que les vieux peintres agenouillaient au bas de leurs tableaux. Ces yeux que des certitudes passionnées attachent à un idéal invincible, ils vous hantent aux minutes où on goûte jusqu’en son extrémité le charme de la ville. C’est qu’on y a vu palpiter un peu de son âme ancienne… L’instinct de batailles et de meurtre s’est endormi, le cœur d’amour dure et veille, mêlé à l’atmosphère dont il approfondit la rêveuse sérénité.


LE BÉGUINAGE

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Avant d’entrer, on s’arrête sur le pont. Les arches enjambent le canal avec une paresse singulière. Jamais pont ne persuada mieux que rien ne presse, qu’on a bien le temps de traverser l’eau, que toujours on va trop vite. On s’arrête…

Les cygnes glissent lentement et brisent autour d’eux les reflets. Un cygne, cela paraît toujours attendre… on ne sait quoi. Ils cherchent à manger — comme tout le monde — puis ils se promènent, font la culbute, s’agitent : « sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies » — comme tout le monde encore. Mais avec cela, il ont des préoccupations et un air à eux. Un air de guetter des choses insaisissables, d’entendre au loin des bruits que les autres créatures n’entendent pas, d’être en route vers des buts indicibles, et qu’en route ils oublient. Étranges animaux, ils gardent perpétuellement une mine de rois en exil, ne sont chez eux nulle part, et dans les plus vastes espaces donnent l’impression de la captivité. Ces cygnes errant sur l’eau mordorée du canal, au bord de ce lieu où l’on vient achever de vivre, quel symbole opprimant de l’inquiétude qui attend, devant la porte de la paix…

On les quitte enfin pour franchir cette porte.

Le vent remue-t-il parfois ces longs arbres, ces herbes ? Quelqu’un se hâte-t-il jamais en traversant cette place verte ? Rien ne bouge. Le bruit est resté dehors… avec les cygnes.

Les maisonnettes serrées flanc à flanc sont plus stables qu’aucune bâtisse. On a dû les reconstruire bien des fois, toujours à la même place. Et, à les voir incrustées si fortement dans le sol, on ne peut se tenir de croire qu’elles poussent de grandes racines éternelles qui depuis six cents ans les ressuscitent quand on les abat, ainsi que font les vaillantes racines des arbres.

Elles sont toutes petites la plupart, et convenables à des existences qui ne comptent plus sur les ambassades du monde extérieur. Une grande maison, c’est fait pour que beaucoup de gens y viennent apporter l’inévitable trouble. Aussi les grandes maisons peuvent-elles nous paraître abandonnées, tristes, ennuyées, vaincues : paisibles jamais. Les demeures du béguinage sont paisibles, à la manière des mortes pâles qui, étendues sur un lit bien ordonné, n’écoutent plus les sanglots de la douleur, ni les paroles entrecoupées de l’espoir.

Probablement les très vieilles dames, et les moins vieilles, qui habitent là, sont-elles gaies, heureuses même ? Pour qui le traverse, la tête bourdonnante de chers soucis, le cœur lourd de souvenirs, cet endroit dégage une tristesse infinie. Il faut bien offrir un acquiescement à sa leçon banale. Mais quel morose acquiescement. Sans doute, pour échapper aux désastres, aux misères, il suffit de se clore dans l’étroite maison, d’y faire soigneusement le ménage de son égoïsme et, à petit bruit, évitant la passion, le risque, les larges gestes dangereux, d’accomplir chaque jour une tâche mesurée. Sans doute la sagesse n’établit pas ses retraites au centre de la mêlée ?… On connaissait avant de venir là ces truismes rebattus. Là, ils découragent mieux qu’ailleurs, De cet asile ombreux et serein, malgré soi, on regarde les routes où, un dur soleil sur le crâne, on marchait dans la poussière, les pieds blessés. Et, loin que les images de repos partout présentes soulagent, on est plus las. Car il faudra reprendre la chaude route, et — on le sent si fort ! — jusqu’au bout, refuser la paix, puisqu’on la goûte seulement alors que, seul et clos en sa demeure, on accepte de ne plus combattre, de ne plus vouloir, de ne plus exister…

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Une grosse personne vous introduit dans la gentille chapelle blanche. Les regrets et les désirs séculaires qui rendent l’air des cathédrales troublant et si pathétique ne se sont point exhalés ici. C’est un lieu favorable aux médiocres extases. Chaque détail du pieux mobilier insinue que tout est comme il doit être dans un monde parfait. Cette chapelle luit d’optimisme et de propreté. On ne s’y attarde guère. Mais, au moment de sortir, on découvre sur le mur lavé de chaux, un magnifique ornement de stuc fait au temps de Louis XV. Élancé, replié, violent et contenu comme une eau rapide un moment domptée, ce motif d’une grâce ardente, met dans la correcte petite église un accent imprévu. Il est trop vivant, trop libre. On dirait un appel de toutes les joies qui brûlent et passent. À quoi songeait l’artiste lorsqu’il modelait cet ornement ? À rien sans doute. Il n’a pas su quelle ironie il fixait pour des siècles dans la gaieté de cette chapelle, où les béguines vont remercier Dieu, qui leur permet de vieillir sans soucis.

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Après l’église, c’est le musée : ustensiles anciens, portraits, meubles polis, dentelles. Quand on a tout vu, la béguine qui fait les honneurs de ces modestes trésors, montre du doigt une vieille, assise devant la fenêtre, et, à mi-voix, sur un ton de confidence fière, dit : « Elle a cent ans ! »

La bonne femme est toute petite, mais non courbée, ni déformée. Nette, astiquée, ajustée, le châle exactement tendu aux épaules, le nœud du bonnet à tuyaux régulièrement fixé sous le menton, ses minces bandeaux si bien collés au front qu’ils semblent peints : elle travaille. Elle a l’air respectable qui vient aux objets très soignés. Devant une table à crémaillère elle fait de la dentelle, une fine valencienne propre à garnir les lingeries. Ses doigts bruns jouent rapides parmi les fuseaux qui s’entrechoquent doucement, sur un rythme toujours le même. Elle déplace une épingle, une autre, les fuseaux continuent de claquer tout bas. Cette musique frêle, cette petite voix de son travail, elle l’écoute depuis quatre-vingts ans et davantage. Son espoir, sa peine, tout ce qu’elle sentit, pensa, eut ce grêle accompagnement, qui ne cesse tant que dure le jour. Et maintenant que lui raconte-t-il le petit clic-clac de ses fuseaux ?…

On passe près d’elle, on touche son épaule pour attirer son attention. Elle lève vivement la tête, prend l’argent offert, et sa main gauche continue d’aller, de venir, preste entre les fuseaux. — Peut être mourrait-elle, si avant la nuit l’obsédante musiquette s’interrompait…

Le retrait de la bouche sans dents agrandit encore son grand nez comique, solidement planté. Ses rides ne sont pas les rides du tourment. Elle sourit, elle a l’air gai, même un peu farceur. Elle sait son âge, et que c’est drôle d’avoir cent ans, et que cela plaît aux visiteurs qu’on ait cent ans. Son allègre visage montre qu’elle apprécie les avantages de sa position. Elle a vu mourir tant d’autres ; et la voilà ! Elle vous regarde avec malice. Aurez-vous cent ans, vous qui lui donnez cette monnaie parce qu’elle est si vieille ? Non, probablement ! On dirait que les cliquetants fuseaux raillent et qu’elle aussi se moque. De quoi ? De la vie et de la mort ?… Occupée sans répit, et dans un si proche voisinage du néant, à créer la légère dentelle aux destins frivoles, elle dégage on ne sait quelle impression tragique, cette moqueuse centenaire…

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Pour sentir toute la mélancolie de Bruges, ce n’est pas assez du Béguinage. Il faut à la fin du jour prendre un bateau en face des grands murs rougeâtres de l’hôpital Saint-Jean, et se promener autour de la ville par ce chemin d’eau peuplé de sortilèges.

D’abord, c’est, sous les rayons obliques du soleil couchant, une succession de tableaux parfaits dont quelque artiste d’un goût merveilleux semble avoir distribué les éclairages, échantillonné les couleurs. Chaque coup de rame en découvre un autre plus exquis. On goûte jusqu’à l’étourdissement l’illusion de voir la réalité avec les mêmes yeux que les grands peintres, tant chaque aspect, complet en soi, se détache, livre toute sa beauté.

Des pignons aigus à la file, prennent la lumière, et sont tout en or sur un ciel pur, lavé, extraordinairement lointain. Une langue de terre s’avance dans l’eau, portant des arbres de grande forêt qui, sous leurs branches mêlées, entrecroisées, retiennent une obscurité verte. Au delà, un trait vif atteint une très vieille façade, l’enduit de jaune et de rouge, en fait un bibelot de pierreries. Des maisons ouvragées, repercées, surgissent en des tournants, pareilles à ces beaux encensoirs gothiques dont l’argent terni, a par place des scintillements bleus et roses. Une arche immense avale le bateau, on glisse dans la noirceur, écrasé sous cette épaisse obscurité. Devant soi la lueur du ciel et les reflets de l’eau, font un clair cercle de cristal.

Les jeux du soleil se ralentissent. Il ne touche plus qu’avec mollesse le sommet des anciennes demeures. Tout s’amortit. Des fenêtres flambent d’un dernier éclat, puis s’éteignent. Au vernis d’ambre une couleur indéfinissable, sinistre succède. Des tourelles, des pignons, passent. Et des façades séculaires qui peu à peu se refusent, deviennent hostiles. Un froid tombe. Étrange froid, actif comme un être et qui serre le cœur. Maintenant, la lumière a déserté la terre, elle s’accumule dans le ciel et vibre. En bas, les ombres que font les maisons construites par les hommes, deviennent si lourdes… Elles rendent la ville au passé, ces ombres ! Autour de soi on sent d’indistinctes présences. Ces demeures n’ont plus le même visage. Qu’y a-t-il derrière les murs ? Des morts abandonnés dans le noir ? De terribles morts qui vont revivre ? On perd le sentiment de la réalité rassurante ; une inquiétude sans forme avance avec vous sur l’eau lourde. Le canal se rétrécit ; des arbres, des buissons, un taillis serré pressent les berges. Une solitude dangereuse vous étouffe. On est loin de soi même…

Les cygnes, las d’attendre ce qui jamais ne viendra, remontent sur les rives. De quelle singulière blancheur ils sont dans la vapeur brune du crépuscule ! Le soir gagne, rapide, maléfique ; les murs vous regardent sournoisement. Lorsque tout à l’heure, la nuit se fermera sur ces canaux mystérieux, quels êtres recommenceront après vous la bouleversante promenade ?… On voudrait, que les rames ne fissent pas ce bruit dans l’eau…

… J’ai lu quelque part l’aventure d’un homme qui se vante de ne pas croire aux fantômes. Par défi, il vient passer la nuit dans une chambre que tout le monde tient pour hantée, et invite un de ses camarades à faire avec lui l’expérience. Tous deux s’installent dans la pièce. Ils attendent sans parler. Minuit sonne. Le sceptique se tourne vers son compagnon, une plaisanterie aux lèvres. Mais il ne dit pas sa plaisanterie. Il ne dit rien, il reste immobile, saisi jusqu’aux moelles par la grande peur… Son ami change ! Quelque chose a passé sur sa figure, sur toute sa personne. Une effarante, une innommable métamorphose s’opère… Il devient le fantôme !

Je me suis rappelé cette histoire d’un malaise infini en glissant sur les canaux de Bruges à la chute du jour. Et ce me fut un curieux soulagement, un soulagement déraisonnable — peut-être ! — de retrouver en débarquant le doux visage de la ville dont je venais de voir le spectre admirable et si angoissant…

GAND


J’aime par dessus tout, finir les journées de voyage dans les églises. Vers le soir, je suis venue à Saint–Bavon.

La lumière est d’une finesse extrême. L’élancement de la nef donne envie d’espérer. Quelque chose nage dans l’air, qui a le goût de l’éternel. Rien ne repose si bien le cœur qu’un sanctuaire plein de siècles.

D’abord, je rends mes devoirs au polyptyque de Van Eyck. Quelle autre peinture exprime ainsi le calme des âmes comblées par la « douceur étrange de cette après–midi qui n’a jamais de fin » ! Comme ils sont vraiment arrivés où ils tendaient ces martyrs, ces prophètes, ces vierges, ces patriarches arrêtés dans l’herbe drue où la fontaine de vie fait pousser tant de fleurs !

Mais on ne partage pas la sérénité des saints personnages. On est de mauvaise humeur. Aussi bien n’est-ce pas irritant que des morceaux de cet incomparable tableau soient remplacés par des copies, alors que, — on le sait de reste, — les originaux existent ?

Je rêve au temps où, la concorde régnant sur le monde, les peuples, dévorés par l’envie de plaire à leurs voisins, restitueront les œuvres d’art détachées d’un ensemble par le brigandage ou la sottise. Alors, on verra le Louvre réexpédier à Venise la Chute des Titans ; Tours renvoyer ses Mantegna à Vérone et Berlin, renonçant à garder davantage les panneaux du Van Eyck qu’elle détient actuellement, les rendre à Saint−Bavon, avec mille politesses. Quand viendront–ils ces temps de joie ? Espérons et prions — sans toutefois nous monter la tête.

En attendant les heures bénies, le musée de Bruxelles pourrait toujours remettre ici l’Adam et l’Ève qui manquent. Il n’y songera pas, n’en doutons nullement.

Le Van Eyck pieusement contemplé, je fais ma visite à des objets que je ne manque jamais de revoir quand mon bonheur me ramène à Gand. Ce sont deux grands beaux candélabres de cuivre. Ils appartinrent à Charles Ier, ce roi auquel, s’il vivait, tous les « amis » protecteurs de la beauté devraient offrir la présidence d’honneur dans leurs sociétés, tant ce fut un parfait amateur d’art.

Donc, ces candélabres délicatement repoussés au marteau, eurent la gloire de porter les grandes cires qui éclairaient le roi Charles. Dans la suite, Cromwell — vénéré du peuple anglais pour sa vertu et son inflexibilité — ayant pourvu à ce qu’on décapitât le roi Charles, vendit les flambeaux avec maint autre objet. Dans la suite encore, Cromwell mourut, et le peuple anglais se hâta de mettre sur le trône le roi Charles II qu’il vénérait et chérissait, encore qu’il ne le connût pas, et seulement, sans doute, parce qu’il devinait en lui une totale absence de vertu et d’inflexibilité. L’histoire des nations est, comme celle des individus, un drame fort mêlé de burlesque. Ces candélabres rappellent cela, qu’on oublie volontiers, dans les moments où on éprouve le besoin d’être lyrique. Ils disent encore autre chose : que Cromwell fut un grand homme d’État, un bon patriote, et puis, qu’il était un peu trop sûr d’avoir raison… Quand tête à tête avec soi-même on se persuade d’avoir raison constamment, il arrive que l’œuvre faite ne dure guère, malgré qu’elle soit belle et paraisse forte. Bien placés sur les marches de l’autel, mes candélabres, en racontant leur ironique morceau d’histoire, me semblent témoigner à leur manière contre l’esprit de géométrie, en faveur de l’esprit de souplesse. À cause de cela je les aime.

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Il est tard. Je vais partir, mais un frisson court dans l’air : l’orgue !…

De larges phrases défilent, solennelles. Une colère gigantesque tonne, et s’apaise en pitié… L’église est devenue mieux visible. On dirait que l’orgue l’explique en se répandant.

L’immense voix a des sonorités qui se creusent comme la voûte, d’autres sourdes comme les cryptes où les morts sommeillent. Il en est de pareilles aux frêles colonnettes qui montent, pressées d’atteindre la lumière. En certaines notes, l’or des ostensoirs frémit ; certaines dispersent la fumée des encens. Cet orgue est tour à tour le gémissement de la créature tachée, vaincue, implorante, prostrée à l’ombre du pilier, et la parole divine que l’on entend de plus près au silence des chapelles. Il livre le sens intérieur des gestes rituels et des pompes, suspend les draperies pour les funérailles, mène le peuple en joyeuse procession. Il décrit les masses qui s’écoulent vers le porche, et le cœur en extase…

Quand l’homme a voulu par ses actes et ses paroles prouver qu’il aimait Dieu, il s’est trompé mille fois grossièrement, cruellement. Les deux parfaites expressions d’amour qu’il ait trouvées — mais elles sont parfaites ! — c’est la cathédrale gothique, et l’orgue : sublime commentaire de la cathédrale mystérieuse.

EN HOLLANDE


La frontière à peine passée, le paysage change. Qu’il n’y ait pas un peu de Belgique au bord de la Hollande, cela me cause à chaque voyage le même sot étonnement, et la même satisfaction. Ressentir le différent c’est le meilleur de nos plaisirs spirituels. L’impression de grande beauté ne vient que des aspects nettement séparés de tous les autres par un fort caractère individuel. Les rapports qui unissent entre elles toutes les choses doivent être cachés, contraindre l’esprit à un travail de recherche. La ressemblance immédiatement saisissable détruit cette impression de résistance qui nous plait si fort dans les pensées, les œuvres, les lieux de la terre qui ne sont facilement assimilables à aucune autre pensée, à aucune autre ouvre, à nul autre lieu de la terre.

Le paysage de Hollande est lui-même, merveilleusement.

Il pleut, le ciel et les lignes régulières des canaux sont d’un gris délicat, l’herbe est d’un vert éteint. Rien que ces deux couleurs et l’espace. Cette sobriété des tons, ces plaines où rien n’arrête le regard et ne refoule l’esprit sur lui-même communiquent une certitude de liberté. Le sentiment « d’avoir la place » est si bienfaisant pour nous qui vivons entassés ! J’imagine qu’au temps où il y avait moins de gens réunis en paquets, se mangeant l’air, se disputant la rue, — au temps où les rois de France dataient leurs lettres : « de nos déserts de Fontainebleau », — les larges espaces ouverts et vides ne donnaient pas les agréments qu’ils nous donnent. Maintenant c’est assez pour se sentir capable de beaucoup de choses, et mieux conforme à soi-même, de regarder des champs infinis dans lesquels il n’y a personne.

Rien ne varie le spectacle, sinon parfois un peu plus d’eau, quelques vaches, un héron qui s’envole et aussitôt se repose, content de soi. Pourtant, les heures courent plus vite que sur les routes « pittoresques ». Les sapins mélodramatiques, les torrents, les arêtes aiguës, les gorges donnent aussi le sentiment de la monotonie. Mais non cette monotonie douce qui rend l’esprit agile. Une monotonie agressive et pleine de déceptions. C’est si ennuyeux de voir l’extraordinaire devenir ordinaire à force de fastidieuses répétitions !

Ici, le calme des lignes laisse à l’esprit une tranquillité qui lui permet de saisir les plus subtiles variantes, de constater les moindres nuances, et on jouit de créer pour ainsi dire le paysage par son amoureuse attention.

DELFT


Dans la petite maison où fut tué Guillaume le Taciturne, je pense à l’Escurial de Philippe II. C’est émouvant de rapprocher le monastère couleur d’or, enveloppé par son royal paysage, défendu par la plus altière solitude, et cette demeure modeste et grave,

posée au bord du canal, accessible à chacun.

Qu’ils se sont bien haïs, ces deux hommes ! Le catholique acharné, le protestant dont l’âme close fut si forte. Et qu’ils sont représentatifs des idées pour lesquelles farouchement ils ont lutté ! Le Taciturne voulait chasser l’Espagnol. Sans doute. Mais bien plus encore, il voulait chasser la religion de l’Espagnol. Une religion, ce n’est pas seulement une certaine manière d’adorer Dieu, c’est une certaine manière de concevoir l’idée de puissance. L’instinct de domination, et l’instinct de liberté, qui portèrent un moment les noms de Philippe II, roi d’Espagne, et de Guillaume, prince d’Orange, n’ont pas fini leurs contestations. Ils ont pris d’autres manières, ne s’appellent plus du nom d’un homme : ils durent. Et c’est pourquoi la chétive figure du protestant héroïque hante le grand Escurial couleur d’or ; pourquoi dans cette petite maison brune il faut penser au malade terrible et terrifié, qui du fond d’une cellule ordonnait au meurtre de proclamer la gloire de son Dieu.

Dans le musée où l’on a réuni les souvenirs du Taciturne et de son époque, un gardien surveille les visiteurs. C’est un agréable petit vieux qui a les bonnes façons d’un majordome. Je lui pose quelques questions, je choisis nombre de photographies. Nous sommes un moment seuls dans la grande pièce où Guillaume d’Orange dînait, lorsqu’on vint l’avertir qu’un homme demandait à l’entretenir. Balthasard Gérard : l’assassin ! — Le respectable vieux gardien s’approche, me regarde avec une curieuse attention, puis : « Vous aimez le prince Guillaume ? » demande-t-il. Je l’en assure. Il hésite : « Cependant, vous êtes Française ? » Je conviens aussi de cela. Et ma surprise est grande de voir à quel point la figure de ce gardien peut exprimer un sentiment tout autre que la bienveillance. « Expliquez-moi, dit-il d’un ton rude, pourquoi tous les Français qui viennent ici pouffent de rire, oui, ils pouffent ! quand je leur montre la marche de l’escalier où le prince est tombé mortellement atteint, par l’envoyé de ce gredin de Farnèse ? » Comment dire quelle sombre mine de colère et de peine le vieil homme a prise en prononçant cette phrase ? Je sens qu’il faut excuser de quelque façon mes compatriotes, et je fais remarquer d’abord, que chaque peuple a ses imbéciles, et puis, que tous les Français qui voyagent en Hollande ne sont pas profondément accointés avec l’histoire du Taciturne, nombre d’entre eux rient sans doute de choses étrangères au terrible drame. Du reste, lui, le gardien est-il sûr de les avoir vu rire, tous ? Tous ! C’est bien invraisemblable ! Il secoue la tête et insiste : « Tous, sans exception ! » Il songe une minute et entre ses dents ajoute : « Je sais bien pourquoi ils rient : ce sont des catholiques !… Allez ! ils sont trop contents qu’on l’ait tué ! » Puis il s’anime et se met à dire les plus graves horreurs de Farnèse, d’Albe, de Philippe II. De Philippe II surtout ; à un moment il l’appelle « crétin » avec une expression d’indicible haine.

Mais je n’ai aucune envie de trouver ridicule ce vieil homme. Je l’écoute. Il semble connaître familièrement l’histoire anecdotique de ce temps, où, certes, son esprit habite plusieurs heures chaque jour. Ces Espagnols qu’il exècre si chaudement, on dirait qu’il les a coudoyés par les rues ; on dirait qu’il a servi son cher prince. Ceux qui ont relevé Guillaume alors que mourant il jetait son cri sublime : « Pauvre peuple ! » n’en parlaient sûrement pas avec une émotion plus fraîche, plus vivante que ce gardien de musée. Pour lui, le sang n’est pas sec sur les marches. Il se souvient des paroles inquiètes avec lesquelles la princesse d’Orange, avertie par la figure du meurtrier qu’elle avait aperçu, tenta d’empêcher que le prince l’allât joindre, il sait, il a vu : il continue de voir ! Le jour de 1584, jour affreux entre les jours, où une balle, en crevant le cœur de Guillaume d’Orange, blessa la religion du vieux gardien, n’est pas fini. Et sans cesse sa haine le tire vers le même point : Philippe II ! Près de la porte, en guise d’adieu il dit, et soudain sa figure s’éclaire : « Vous savez qu’Il a été mangé vivant par les vers… c’est bien fait ! »

L’étrange gardien du musée s’adapte à mes rêvasseries et les prolonge. Peut-être Philippe II et Guillaume le Taciturne ne sont–ils nullement morts ? Peut–être resteront-ils en présence longtemps après qu’il n’y aura plus ni catholiques ni protestants, mais vifs, armés, éternels : l’instinct de domination et l’instinct de liberté.

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Errer dans Delft, au hasard, sans recherche, c’est un délice. La sensibilité s’anime, à mesure que l’on va par les rues glauques dont la lumière fait penser aux lueurs équivoques, pleines de choses invisibles, et qui dorment dans l’eau lourde des aquariums.

On voit le canal noir ; un mur granulé où des feuilles jettent leur ombre parmi de petites taches rondes de soleil ; entre deux toits bruns, un morceau de ciel frais et luisant comme un tableau récemment verni. On voit des objets vulgaires, et on éprouve des sensations opulentes. À Delft, on découvre sur toutes choses ce brillant, cette intensité dont certains poisons exaltants parent le monde visible.

Lasse de marcher, ivre d’avoir tant regardé, voulant regarder encore, toujours ! je vais au bout de la ville, au Zuidwal. Les maisons s’écartent, laissant un espace libre, couleur de perle. Le lointain est bouché par des arbres. Ce coin ne prend pas l’aspect de port que l’élargissement d’un canal suffit parfois à créer. Il n’y a rien de merveilleux dans ce que j’examine, assise devant un petit café banal. Cependant, la somptueuse émotion qui ne m’a pas quittée depuis le matin, s’accroît. Des images affluent — ces images construites avec ce qui est loin, ce qu’on ne connaît pas, ce dont toujours on a rêvé : les trésors scintillants, les paysages brûlés par un autre soleil…

Des barques avancent lourdement, que poussent à la perche des hommes dont les yeux dorment. Souvent elles encombrent le canal, on ne voit plus l’eau, mais seulement leurs gros corps de bêtes acéphales. Quel plaisir, de regarder ces barques, comme elles excitent et multiplient les luxueuses images ! Elles sont peintes par place de tons vifs. Et soudain, je comprends que l’ivresse où Delft m’a jetée, vient de la joie suraiguë de constater les couleurs comme nulle part hors de cette ville on ne peut faire.

Les couleurs ont partout en Hollande une extraordinaire puissance. Mais c’est ici qu’il faut apprendre à les voir. Leur action est si vive qu’il est impossible de ne pas grouper autour d’elles les plus fortes sensations qu’on ait reçues de toutes les couleurs regardées, et à leur suite la masse des rêveries qu’elles suggéraient. L’énergie de l’impression réveille les cellules, attaque la mémoire, ébranle l’imagination, qui va en hâte à la recherche des analogies et, pour justifier et accroître sa griserie, fait appel à tous les sens. On croit goûter les tons comme un fruit juteux, les respirer comme un arome, les manier comme une étoffe épaisse ou glissante. Ils deviennent une fanfare dans le matin, le cri d’un oiseau. Et très vite, ce bonheur d’éprouver si fortement les grisantes colorations, rejoint le souvenir de toutes les joies fournies par les matières précieuses qui ont créé en nous la représentation des terres de lumière.

Dans cet étroit paysage septentrional, frais et moite, à mesure que défilent les barques, des visions passent qui viennent des bouts du monde… Ces goudrons épais sur les coques ont une beauté analogue à celle des laques noirs de la Chine, raffinés et secrets : la Chine cérémonieuse où on fume l’opium des rêveries sans paroles ! Et ce vert âpre et poli, c’est l’émail des vases persans qu’il apporte à la pensée, avec mainte élégante silhouette de prince à cheveux d’encre, caracolant sur un cheval aux pieds ronds. Ce rouge, qui donne soif, et qu’on voudrait toucher, est si pareil au couvercle impondérable d’une boîte japonaise, qu’il vous emmène vers le papillon de thé, où, à la pointe du pinceau, un poète vêtu de soie, écrit des vers concentrés sur le passage des oiseaux d’automne. Et ce violet, au tablier de la femme, qui charge ses paniers de légumes sur le bateau prêt à partir, n’est pas moins émouvant que le violet funèbre et délicat des crêpes, où se convulsent les dragons d’or. Ce jaune, c’est l’Inde éblouie de soleil ; ces blancs ont le mystère des jades somnolents…

D’où vient aux couleurs de Hollande cette éloquence ? De la brume, de l’eau, des formes habituelles aux nuages ? Qu’importe ! Elles sont maîtresses de nos joies, les commandent, et mettent en nous l’âme des anciens aventuriers, qui partaient à la conquête des gemmes, des étoffes, des parfums, des graines et des feuilles où dort l’esprit de vie. Laissant immobile et paresseux, le corps qu’elle oublie, portée par les couleurs magiciennes, elle s’en va, l’âme aventureuse, autour du monde.

Il est une de ces couleurs pourtant qui, au lieu d’entraîner vers les climats ardents, vous ramène et vous fixe despotiquement au pays des brumes soyeuses et des rayons ambrés : c’est le bleu.

Chaque fois, en Hollande, que le regard rencontre du bleu on éprouve un plaisir substantiel, et analogue à celui d’arriver où on allait, de trouver ce qu’on cherchait, de réussir, de comprendre. Peu à peu on se rappelle que, dans les occasions où on a cru mieux sentir l’intimité du pays, saisir les motifs de bonheur qu’ont ses habitants, il y avait là du bleu sur quelque objet. Ailleurs, c’est un ton froid, hostile, perfide qui excelle à désorganiser les tons voisins. Pas en Hollande ! Lorsqu’on a reconnu enfin sa puissance, au souvenir des maisons bleues, des arbres peints en bleu et des faïences si démonstratives, le souvenir des tableaux s’ajoute. Et on aperçoit quel rôle joue dans l’œuvre de tant de peintres admirables, ce bleu qu’ils ont si singulièrement aimé.

Ce sont les bleus de Franz Hals, décomposés par la lumière, brisés de reflets, — pareils à ces places émues de la nacre, où le bleu jette un éclair vif puis aussitôt devient vert. — C’est elle l’impérieuse couleur qui communique une telle fierté à certaines peintures de l’immense artiste. Voyez l’homme jaune cambré, railleur, au musée de Harlem : si on cache un moment le bleu provocant de son écharpe, tout l’orgueil du tableau s’évapore. Les toiles où Hals a mis ses rouges les plus énergiques, n’ont pas ce caractère dominateur, ni cet accent de joie, — la joie qui donne envie de se battre. Et quand il oppose à la couleur miraculeuse l’orange même, si expansif, c’est elle encore qui régit tout. Elle commande l’harmonie générale jusque sur cette plume de chapeau, à demi trempée d’ombre, et dont les brins prennent un peu de lumière à leur extrémité, et apportent aux nerfs le même frémissement qu’un trait de violon montant vertigineux.

Ailleurs, chez de bien moindres artistes, le bleu garde, à travers toutes les différences d’exécution et de vision, le même caractère significatif, particulier, reconnaissable. Derrière le cygne d’Asselyn, si beau de colère héroïque et qui symbolise Jean de Witt défendant la Hollande, il apparaît dans un ciel couleur de glacier. Et tout le courage qu’exprime le tableau est dans ce coin de ciel froid. C’est le bleu encore qui se charge d’animer la Femme au négrillon de Netcher : la ceinture de la dame, la veste du petit bonhomme noir, une fleur ; c’est le bleu perçant de l’allumette qui bouillonne au moment de flamber. Et grâce à lui nous sentons l’opulence de la Hollande où les vaisseaux apportent l’or et les épices.

Dans les portraits de Maës, comme il est évident, dur. Il refuse l’influence des tons environnants, il résiste. Il agace l’œil, on ne peut s’en détacher. Comment sont les visages des femmes que peignait Maës ? On ne s’en soucie guère ; lui non plus, peut être, ne s’en souciait pas. Son affaire, et la nôtre, ce sont ces écharpes tourmentées de plis, si amusantes à peindre avec soin, si terriblement bleues. Elles racontent le goût vif du peintre — chose plus importante, bien plus ! que la figure du modèle.

Et puis aussi, le beau monsieur à cheval de Th. de Keyser. Vous ne songiez pas, en regardant sa figure, qu’il fût un si important personnage ; mais votre attention est saisie par les nœuds de ses manches, le velours de la selle. Le bleu triomphant agit, ces trois petites touches ont déterminé la noblesse et l’élégance. S’il est somptueux, ce cavalier, c’est à cause de ces taches de couleur qui tiennent si peu de place dans la toile immense.

Et ce tableautin de Gérard Dou : le jeune homme à sa fenêtre, léché, ciré, comme il serait indifférent ! Mais voici pendant hors de cette fenêtre un grand rideau bleu. Le bonheur de peindre est si visible sur ce rideau ! Quel agrément de donner à la chère couleur toute son importance, de proclamer qu’on la préfère à toutes les autres, et qu’elle peut tout ! En effet, elle a pu rendre la figure trop bien lissée du jeune homme, délicate comme un bijou, et précieux le fade mur gris. Elle a donné un mystère amoureux au banal tableautin.

Et voici Van der Helst, avec son bleu de porcelaine, froid, luisant, mince, craquant, antipathique, mais irrésistible. On le subit, il s’impose, avec la force des choses chèrement aimées. Qu’on essaye de regarder l’un après l’autre ces membres de la compagnie que commande le capitaine Raephorst, à chaque minute les yeux sont ramenés au centre du tableau, où se tient l’excellent capitaine avec sa grande bannière bleue. On est contraint de mêler ce bleu à tous les autres tons, d’y revenir, de le consulter, de l’entendre, de lui céder. Il dispose de vous.

Dans la Jeune malade, l’œuvre la plus délicate de Steen, ce subtil peintre de scènes grossières, le bleu intervient encore pour accentuer le charme de la jolie dame. Il est posé discrètement sur la pantoufle qui s’avance avec mollesse, et communique une élégance adorable à toute la languide personne. Du bleu encore à l’étroit ruban qui attache la manche sur le bras frais et nu. Puis une touche sur le peloton glissé à terre et dont le fil, en se déroulant, est tombé dans les braises du chauffe–pieds. On voit à peine d’abord le mince fil de soie ; pourtant, il achève la grâce du tableau. Ces légères notes de bleu ont l’émouvante force d’une tendresse secrète.

Enfin, il y a le bleu des prestiges suprêmes : le bleu de Vermeer ! Le bleu acide, dur, fin et fébrile dont il ne peut se passer, et qui fait palpiter les blancs et tire du jaune un éclat si troublant. Ce bleu qu’il a vu et que nul ne devait plus voir après lui. Cette couleur qui mieux que toutes les autres contient et exprime l’âme du pays où les couleurs sont fées : le bleu de Vermeer, le bleu de Hollande !…

LA HAYE


On se rappelle cette héroïne des Goncourt Renée Mauperin qui, cherchant à définir ses rêveries sur Venise, disait : « Venise, il me semble que c’est la ville où tous les musiciens sont enterrés. » L’idée est baroque, mais jolie, et surtout elle est bien une idée de femme : inexacte, pleine de vagues possibilités, de rapprochements arbitraires, et d’analogies, insaisissables pour les gens sérieux.

Elle me revient, cette absurde idée, tandis que dans les allées du bois ; sur les bords du Vyver où les reflets gardent la même immobilité que les façades ; partout, je m’abandonne à une impression toute aussi absurde et qui me charme.

La Haye n’a point de faste. Ses monuments sont médiocres, nulle part on ne lui trouve un aspect de grandeur. Malgré cela, elle me paraît, plus que toute autre ville, faite pour les rois. Des rois tels que les enfants se les figuraient lorsque j’étais enfant, et comme les petits d’aujourd’hui savent bien qu’ils ne sont pas ! Des rois qu’on ne voit jamais, et qui, vêtus avec une bizarrerie magnifique, ne font rien, qu’écouter des musiques douces, dans des chambres Ouvertes sur un jardin où l’eau ruisselle avec un bruit frais et monotone, où l’été ne finit pas. La Haye, c’est une ville destinée au repos des rois… Je serais fort empêchée, s’il fallait m’expliquer là–dessus. Ainsi l’aurait été Renée Mauperin, de dire pourquoi Venise demeurait en sa pensée le cimetière des musiciens. Ce sont là folies de femmes.

L’image résiste même à la visite du palais royal l’un des plus affreux qui soient. — Ah ! les terribles cadeaux ! Les malachites russes, les mosaïques italiennes, et nos Sèvres, hélas ! Pourtant, ce palais morose ne détruit pas ma vision d’une charmante reine oisive et pensive jouant avec des colliers sans prix au bord de la fenêtre ouverte sur le jardin odorant. D’ailleurs, si je ne puis guère la loger là, il est d’autres lieux. Et, par exemple, la « maison du bois » rêveuse entre ses fleurs, ses vieux arbres, et habitée par un silence où l’on croit percevoir des rythmes secrets.

Dans cette demeure pleine de laques, de porcelaines, de dorures riches et discrètes, de peintures et d’objets singuliers venus de l’Est, on rencontre des bandes de Cooks auxquelles un guide explique sommairement tout ce qu’elles ont besoin de savoir sur cette intéressante personne, Amélie de Solms, qui commença de parer la maison délicieuse. Les Cooks regardent sans comprendre, sortent avec un grand bruit de semelles. Aussitôt l’artificieux silence se rétablit et l’image de souverains qui se reposent de la molle fatigue de pouvoir tout, revient et vous enchante.

Elle me suit dans le parc où des canaux rectilignes obscurcis par les grands arbres se rencontrent noblement. Le soir est tout déchiré de lames d’or. Les promeneurs sont rares. En voici deux pourtant, — des Français. Le monsieur a l’air actif, agité même ; ses jambes entortillées de bandes, ses lourdes chaussures indiquent qu’il s’est organisé pour les ascensions. Il lit son Bædeker, puis regarde au loin, préoccupé. Il cherche une montagne à gravir peut-être. La dame avance d’une allure lasse. Elle a trop marché, j’imagine, et prend cette mine pincée que l’on voit vers la fin du jour, aux voyageuses que leurs bottines serrent. Elle jette un regard malveillant sur le canal tout couvert d’admirables lentilles dont le vert vif enrichit les ombres transparentes, toutes percées de rayons rouges. Et je l’entends dire avec un mépris sans limites : « Elle est joli ment dégoûtante, leur eau ! »

Cette dame lasse ne trouve pas, je le crains, que La Haye soit un lieu où le temps, les hommes, et je ne sais quelle force indiscernable, ont donné à toutes choses un calme si harmonieux, tant de luxe secret, qu’on l’imagine faite seulement pour le loisir des rois…

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Dans la douce ville on ne se sent jamais isolé. L’habitant communique avec vous. L’intérieur et la rue fraternisent. Presque à chaque fenêtre des natures mortes sont arrangées. C’est une masse de potiches, de statuettes, de bouquets. Les statuettes

tournées vers l’extérieur, les bouquets placés en avant

de sorte que c’est vous, l’inconnu, qui en jouissez, non les gens de la maison. Potiches et statuettes sont fort laides le plus souvent, mais non les fleurs, et l’intention a une grâce qui touche. Puis, par les fenêtres des rez–de–chaussée, on aperçoit le fond des appartements, on assiste à des repas, à des causeries, à des sommeils béats en de larges fauteuils. Ou bien on croise le regard des personnes qui, assises au bord de ces confiantes fenêtres, passent chaque jour plusieurs heures à surveiller les allants et venants, « Comme vous avez l’air confortable et sans souci ! » disent vos yeux à la vieille dame si bien installée. « Et vous, comme vous avez un drôle de chapeau et un sac ridicule ! d’où pouvez–vous bien venir ? » ripostent deux yeux amusés. On continue sa route, spéculant sur les habitudes, les joies, les peines de la silencieuse interlocutrice, qui, peut-être, pense à vous. Voici d’autres dames encore — il y en a une par fenêtre, je crois. Et toutes celles qu’on ne voit pas et dont le regard vous scrute, tandis que votre image traverse le miroir vissé au mur ! Après une lente et longue promenade on rentre l’esprit plein de suppositions gaies ou mélancoliques, et de petits brins de sympathie, comme après une journée de visites nombreuses, où des inconnus ont fait devant vous allusion à leur santé, à leurs affaires, et parfois, laissé voir une souffrance.

Je garde l’illusion d’un commencement d’intimité avec une charmante jeune femme. Elle habite au second étage, pourtant. J’ai passé bien des fois et à des heures différentes devant sa maison, toujours je l’ai trouvée à la fenêtre. Elle possède un chien de berger et un mari. Le chien est toujours là, le mari souvent. Tous trois regardent avec une curiosité sans cesse rafraîchie les incidents de la place. Le chien, visiblement, juge que tout pourrait aller mieux. Les pattes sur l’appui de la fenêtre, il critique ses congénères avec sévérité, en aperçoit un auquel il dirait volontiers son fait, d’autres qu’il croit reconnaître. Il est plein de cordialité d’intérêt, d’ironies. Et la jeune femme aussi. Elle s’amuse tant que, parfois, elle empoigne le chien et l’embrasse. D’autre fois, c’est le monsieur qu’elle embrasse. Combien ces trois personnages ont l’air heureux de s’aimer et de voir passer les gens ! Ils ne sauront jamais avec quelle tendre sympathie quelqu’un parmi ces passants a souhaité qu’ils restassent longtemps, longtemps, à cette fenêtre de bonheur…

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Ayant vu, maintes fois, les matins parer les rues d’une lumière soyeuse et, les soirs, mourir le soleil ; et les tableaux non pareils et les fleurs miraculeuses ; ayant accueilli en moi toutes les pénétrantes grâces de la ville, je vais avant de partir, visiter la vieille prison qui achève si bien la ligne des longues façades à pignons, et ferme joliment le décor du Vyver. La prison sous la voûte de laquelle dix fois par jour on passe distraitement… L’horrible prison !

Dans les salles de torture, le gardien met quelque emphase à expliquer le mobilier et ses usages. Il nous fait savoir de quelle sorte on rompait bras et jambes, avant de finir le condamné d’un coup sur le cœur. Et aussi comment s’administrait la « goutte d’eau » qui, en trois jours rendait fou et tuait. Il signale avec drôlerie que le cachot, destiné à la mort par la faim, était placé de manière que l’odeur des cuisines y arrivât directement. Puis : « Voici le chevalet sur lequel fut torturé Corneille de Witt », dit l’homme, qui porte au cou un beau ruban orange.

C’est cela que je suis venue chercher dans la prison, le souvenir de cette tragédie : la mort des frères de Witt.

On sait que, le stathouder Guillaume II d’Orange ayant menacé les libertés de Hollande, le stathoudérat fut, après sa mort, supprimé, et Jean de Witt nommé Grand Pensionnaire. Il avait une belle âme pure, sérieuse et très ferme ce Jean, il aimait son pays avec passion, et non moins le gouvernement qu’il avait contribué à établir, et l’œuvre qu’ensuite il avait faite. C’était son droit, car pendant vingt années qu’il dirigea les affaires, la Hollande, tirée de maint péril, fut riche, glorieuse et fière.

Mais Guillaume II laissait un fils, cet être fragile et prodigieusement énergique, ce malade infatigable d’une volonté si dure, qui fut Guillaume III, stathouder de Hollande et roi d’Angleterre. Jean de Witt surveilla de près l’éducation de cet enfant, auquel on refusait son héritage d’autorité. Et sans doute crut–il être très bon, quand il essayait de fermer devant lui les routes de l’orgueil. Il le dirigea de manière à ce qu’il eût, — s’il se pouvait ! — l’âme d’un bourgeois respectueux de la République hollandaise. Et le redoutable petit garçon subit tutelle, avis, leçons avec déférence, car dans ses veines coulait le sang du Taciturne, et il avait le don de se taire, d’attendre et de ne céder jamais.

Jean de Witt fut bon politique, grand patriote et mauvais psychologue. Il ne comprit pas qu’il ne faut vouloir courber que les menues branchettes, d’elles-mêmes pliantes, et que les fortes branches échappent, se détendent et vous frappent cruellement au visage.

Croyant de toute son énergie, de toute sa sincérité, que le gouvernement dont il était l’âme pouvait seul maintenir la nation glorieuse et, dans le péril, la sauver, le Grand Pensionnaire mit un soin constant à préparer des obstacles pour l’ambition de son élève. Aveuglé, il n’aperçut pas que celui qu’il voulait dompter était, par excellence, l’indomptable. Et Guillaume haït comme il faisait toutes choses cet homme qui prétendait entraver son destin.

Au moment où Louis XIV envahit la Hollande, le prince d’Orange avait vingt ans. Les longues souffrances d’orgueil, et le silence, avaient déjà forgé ce vouloir qu’on lui vit. Il se dressa, parla enfin, pour réclamer ses droits héréditaires, et devant lui, comme toujours, il trouva Jean de Witt irréductible, prêt, pour sauver son œuvre, à combattre jusqu’à la mort, s’il le fallait. — Et ce fut jusqu’à la mort.

Quand on lit cette émouvante histoire, il semble que, s’échappant hors de lui, la haine si longtemps contenue de Guillaume, se soit alors répandue sur tout le pays avec une rapidité inouïe, comme fait la mer, les digues rompues. En un instant, le respect, l’amour, la reconnaissance, les magnifiques services, le travail des jours et des nuits, l’immense effort, tout fut oublié. Le peuple entier, fou de tendresse pour ce jeune homme, — dont il ne pouvait deviner le génie, dont il ne savait rien, sinon qu’il était le fils de l’homme qui avait tenté de le mettre en servage, — le peuple entier exécra Jean de Witt, comme l’exécrait Guillaume d’Orange.

Des accusations jaillirent de toutes les bouches, de tous les cours. Il avait préparé les défaites ; il voulait vendre la Hollande à Louis XIV. On l’attaqua dans ses mœurs, on l’obligea de prouver qu’il n’était pas un voleur ! Cet homme si fier, si sûr, et jusqu’au bout, d’avoir bien fait toujours, fut contraint à se défendre, à se démettre de sa charge, il rentra dans l’obscurité traînant après soi et sur soi d’infâmes insultes. Enfin un bas misérable, ancien repris de justice, accusa son frère Corneille d’avoir voulu faire assassiner le prince d’Orange. Et Corneille de Witt fut jeté dans cette prison, mis à la torture sur ces planches sinistres…

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Malgré la sagesse, la calme et haute raison, l’habileté dont il témoigna tant de fois, la longue figure de Jean de Witt, son grand nez, la rêverie très particulière du regard, conservés par ses nombreux portraits, donnent l’impression d’un être chimérique. Et ne fut−il pas chimérique, en effet ? Il croyait qu’avec la puissance des paroles on arrête les hommes travaillés par le goût des conquêtes ; que les paroles peuvent, de l’ennemi du jour faire l’ami du lendemain ; qu’elles sont fortes, au point de rendre loyal celui auquel on montre qu’on a foi en lui. Il croyait qu’en causant à distance avec les souverains on change leurs esprits d’abord, et puis qu’on gagne du temps, et que gagner du temps c’est le grand moyen de se défendre, car c’est laisser aux forces secrètes qui tendent à l’harmonie le moyen de déplacer les questions, de modifier l’orientation des intérêts. Il croyait qu’en discutant on empêche les invasions. N’est–ce pas une curieuse ironie du sort qui a marqué pour lieu de réunion à la Conférence de la Paix, cette vile où Jean de Witt mourut pour avoir trop espéré de la puissance des paroles…

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La visite de la prison continue. « C’est la chambre qu’habitait Corneille de Witt pendant son procès », dit le gardien. Quelques meubles très simples, quelques livres, le lit où, disloqué par la torture, le pauvre homme entendit la sentence qui le bannissait du pays pour lequel il s’était si bien battu.

Les tourments n’avaient pu lui faire avouer le crime qu’il n’avait pas commis : nulle preuve que les déclarations d’un bandit ; cependant les juges, certains de son innocence, n’osèrent l’acquitter. Le peuple courait les rues en demandant sa mort, et c’étaient, ces juges, de merveilleux lâches.

Quand il sut son destin, Corneille se mit d’abord en une grande colère. Inflexible, négligent du péril actuel, il ne songeait qu’à en appeler de l’outrageante sentence, et ordonna qu’on fît venir son frère. La maison était proche — on la voit de cette fenêtre grillée…

Jean de Witt arriva aussitôt. Les voici tous les deux prisonniers de la foule qui s’amasse et vocifère autour de la geôle. Ils causent. Jean persuade Corneille de ne pas poursuivre la lutte, de partir. Partir ! Comme si on pouvait partir ! Jean essaye de s’échapper pour chercher du secours, faire débloquer la prison. Il revient. On ne sort plus, des hommes sont montés sur les toits afin de surveiller mieux toutes les issues. Les frères s’entretiennent avec calme, chacun voulant persuader l’autre que ce cauchemar va finir, qu’on va les délivrer. Corneille a lu la veille dans le petit volume d’Horace, qui est là sur une planchette. Il cite quelques vers. Puis Jean ouvre une Bible et lit à haute voix. Ils attendent. Des soldats sont venus. Ils ne peuvent disperser l’immense foule enragée, mais ils protègent la porte. Tant qu’ils seront là avec Tilly, leur énergique officier, nul n’entrera. Les heures passent. Jean demande à dîner. Le geôlier les sert, tremblant d’une sorte de peur mystique. Ce n’est pas de leur danger qu’il a peur, c’est de leur courage. Un ordre vient aux soldats de se retirer. Tilly résiste. Il sait que, lui parti, les deux malheureux sont perdus. Les magistrats répètent leur ordre. Les soldats s’éloignent. C’est la fin. La porte extérieure est enfoncée, les pas lourds se précipitent dans la chambre. À coup de crosse on fait lever de son lit Corneille. Jean est frappé à la nuque par une pique. Pâle, saignant, il se découvre : « Tuez–moi », dit-il, si terriblement calme que les brutes hésitent. Une voix crie : Non ! à l’échafaud ! ». « Oui, oui, l’échafaud ! », répondent toutes les voix. Poussés hors de la chambre, trébuchants, frappés, insultés, les deux hommes en arrivant à l’escalier plein d’ombres opaques se serrent la main, et ensemble : « Adieu, frère ! », Puis ils s’enfoncent dans le trou noir, portés plutôt qu’ils ne marchent.

Ils sont dehors, la foule a un immense remous. Au sortir des ténèbres, ils la reçoivent sur eux comme une vague formidable, hurlante, miroitante d’atroces regards. « L’échafaud ! l’échafaud ! », disent encore ceux qui les mènent et que la majesté de leur courage a peut-être touchés, et qui peut– être voudraient les sauver de ces mains effroyables. Il est trop tard : la vague de nouveau se dresse, se recourbe, les engloutit. Jean ne voit plus Corneille, qui déjà est à terre, haché ; on danse sur son cadavre. Jean a roulé son manteau autour de sa tête nue, pendant quelques secondes il avance, se défend. On tire un pistolet à bout portant. Il tombe. Il n’est pas mort. Il lève ses mains jointes et ses yeux vers le ciel. Des rires, des injures éclatent. Un coup de crosse lui fracasse le crâne. Alors on fait cercle, on décharge vingt mousquets sur ce corps tressautant. Puis une salve en signe de réjouissance. Ces gens sont gais, pleins du sentiment de victoire et d’infâme fraternité, qui suit les crimes accomplis en commun. On dépouille les cadavres. Un valet de poste court sur la place avec le manteau poissé de sang qu’il a volé, disant à tous : « Voilà la guenille du traître, du grand Jean ! » Et puis on charcute ignoblement les corps chauds. L’un emporte un morceau de chair pour le manger : l’autre déchiquette les mains. Tous veulent leur lambeau, Le soir, un homme acheta pour deux sous et un pot de bière les doigts du Grand Pensionnaire de Hollande. On emporte enfin les frères et on les pend la tête en bas sur l’échafaud, tout proche, et qu’on voyait de la maison de Jean, la maison où étaient les siens…

La foule demeure. Enrouée, les mains rouges, elle ne peut se détacher du spectacle grisant. Un pasteur orangiste s’approche. Il vient voir l’ouvrage fait, « Sont–ils bien pendus, monsieur le pasteur ? » demande une voix gouailleuse. Et comme Jean, plus grand que son frère, touchait l’échafaud de la tête : « Pendez celui-là un échelon plus haut ! » répond l’homme de Dieu…

Le prince d’Orange avait quitté la ville de bon matin, sous prétexte d’inspecter les troupes. Sa présence eût sauvé les de Witt. Il n’était pas là.

Guillaume III est un beau type d’énergie morale ; constamment il faut qu’on l’admire, mais ces deux morts le tachent irréparablement. Car ce n’est pas l’abjecte populace qui tua les frères, c’est la haine de Guillaume qui, ensuite, devait être tant haï par le peuple qu’il servait si bien.

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La visite de la prison s’achève. « Nous sommes dans l’infirmerie, annonce le gardien. Corneille de Witt, très malade au début de son procès, y a passé quelques jours. Sur cette poutre, le dessin creusé au couteau, c’est lui qui l’a fait. Cela représente la maison de son frère, où, l’été, toute la famille se réunissait à la campagne. »

Et plus que le chevalet de torture, plus que la chambre des lentes agonies, plus que ce mur au bord du Vyver où tout le sang de ces braves cœurs a coulé, plus que la place de l’échafaud où se balançaient leurs cadavres outragés, plus que tout cela, est poignant ce dessin soigneux qui raconte les regrets, les tendresses, et la mémoire des bonheurs perdus.

LEYDE


Les jours de soleil, Leyde a en maint endroit les colorations rissolées et savoureuses d’une croûte de pâté. C’est un lieu charmant qui, même à cette époque de vacances, garde un peu l’animation spéciale aux villes universitaires. Tous les étudiants ne sont pas partis. On en aperçoit dans les rues, dans les cafés, à la fenêtre de leurs clubs. La vieille ville s’adapte à ces jeunes êtres, et leur contact la rajeunit plaisamment.

Dès l’arrivée, on se promet de revenir à Leyde ; au départ on est sûr d’y revenir — si Dieu veut !

Les architectures sont d’une grâce intime. Le célèbre hôtel de ville, si bien équilibré, de proportions si justes, élégant, discret, affable, c’est une très belle maison où l’on voudrait installer sa vie. En le parcourant, on oublie de songer à ce qui fut, pour choisir les places favorables aux longues lectures ininterrompues, les places propres à la causerie, les places où l’on jouirait de la solitude. On poursuit cette rêverie si loin, qu’elle prend figure de réalité. On sort de là un peu triste, comme d’une demeure un moment possédée, où l’on laisserait des souvenirs.

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Le musée municipal est plein de choses qui amusent l’esprit : meubles, tapisseries, objets de ménage. Des chambres sont reconstituées avec leur mobilier complet : la table où mangeait la famille nombreuse, exercée au respect ; le berceau auprès duquel on chantait à voix basse ; les cuivres polis et, au fond de la cheminée, peint sur une plaque de faïence, un gros chat qui se chauffe. Là aussi, on voudrait rester.

Dans une vitrine au premier étage, j’aperçois une bizarre collection, plaques, broches, médaillons, enfermant des « sujets » travaillés en cheveux. Il y en a de blonds et de bruns, enlevés sans doute à de jeunes têtes amoureuses, de blancs que des mains tremblantes coupèrent sur le front immobile des morts. Ces reliques émeuvent par la tendresse pieuse qu’elles expriment. Et puis le symbole vient de si loin ! Nul ne sacrifie plus sa chevelure aux dieux, mais bien longtemps encore, on donnera et prendra une mèche de cheveux en signe d’amour. Ainsi, les transposant un peu, en oubliant l’origine, l’homme recommence éternellement les mêmes gestes.

En haut du musée un grand et assez vilain tableau montre le bourgmestre Van der Wreff entouré de ses concitoyens, qui, les yeux hors de la tête, témoignent d’être fort en colère. On s’explique leur mécontentement. Les Espagnols bloquaient Leyde — c’est en 1574, je crois, que se passe cette histoire. — Depuis longtemps les derniers rats étaient mangés, une multitude de personnes mouraient en de grandes peines. De sorte que, à bout de souffrance et d’espoir, le peuple vint en masse sommer le bourgmestre d’ouvrir la ville à l’ennemi. Entendant cela, Van der Wreff tira son épée, la tendit au plus proche, et dit : « Tuez−moi et les miens et mangez-nous en attendant le secours qui vient, mais au nom de Dieu, n’ouvrez pas les portes à l’Espagnol ! ». On devine que le brave homme ne fut point mangé, et que les portes demeurèrent solidement closes. Un si beau courage vainquit les plus mécontents. Des gens moururent en grand nombre sans plus faire d’observation. Puis enfin, le prince d’Orange força les lignes espagnoles, envoya des bateaux chargés de jambons et de fromages, et Leyde, délivrée, institua pour la commémoration de cet heureux jour une fête annuelle que, je pense, elle doit célébrer encore.

Van der Wreff savait évidemment que, lorsqu’on est résolu de sacrifier sa vie, on a toutes les chances pour dompter les pires colères. Cependant, l’histoire est belle, car ces gens avaient très faim…

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Outre l’agréable musée où les mémoires de luttes héroïques s’ajustent si bien aux images de la vie tranquille, Leyde en a un autre : un musée d’antiquités.

Je suis seule évidemment à ne pas savoir comment sont venus là ces admirables marbres grecs et romains, toutes ces momies, ces dieux d’Égypte. Mais enfin je ne le sais pas, et mon ignorance me fait mieux sentir encore, le contraste de cet endroit, habité par les morts séculaires, et par les dieux, avec la rue pleine de gaieté paisible, que je viens de quitter.

Parmi tant de fragments, de tombeaux, d’urnes cinéraires d’une beauté parfaite, deux morceaux de sculpture se détachent fortement, et gardent toute la mémoire.

D’abord, c’est un petit relief. Un homme emporté par un cheval en plein galop. L’impétuosité du mouvement est telle que, bien qu’il n’ait plus de tête, ce cavalier, on croit entendre son cri. Il crie qu’il est le vainqueur des jeux, l’orgueil de la Grèce ! Et tout son corps crie ! La violence de la course colle sa mince tunique à l’épaule du cheval. Il presse du talon le galop éperdu. Ils vont, l’homme et la bête, rapides, mêlés au vent. Ce petit chef−d’œuvre précipite le sang dans les veines, charge les muscles d’une énergie presque pénible, vous entraîne avec lui. On a le souffle accourci, cependant on voit, comme on voit bien ! chaque détail de la merveille, on croit entrer dans le mystère de l’art prestigieux. Et tandis que l’on regarde avec un curiosité fébrile on s’aperçoit que la tête du cheval ne participe pas à la violence inouïe de l’élan. Elle est conventionnelle, tranquille. Ce sont les jambes seules qui manifestent l’ardeur et la rapidité. Cette tête indifférente ne permet pas qu’on s’attarde à l’examiner. Seules les jambes comptent : les jambes minces, agiles et fortes qui doivent porter loin et vite, vite la nouvelle du triomphe… Les sculpteurs grecs savaient plus d’un secret.

Le second morceau, de miraculeuse beauté, c’est une colossale tête de Bacchus. Le nez est brisé, Dieu merci, personne n’a entrepris de le restaurer, — les cheveux se dressent sur le front, pareils à des langues de feu un moment resserrées par le vent, et qui vont se diviser, s’étendre, monter, embrasant tout. Aux tempes, ces cheveux extraordinaires coulent, se creusent comme des flots qui viennent d’échapper à la contrainte d’un obstacle. Cette chevelure de flamme et d’eau sertit le plus étrange visage. Les immenses yeux ont un calme équivoque, mais la bouche rit d’un rire singulier et redoutable. C’est le dieu de toutes les frénétiques ivresses qui emportent l’âme par delà ses limites. Il rit de la folie brûlante des ménades dociles à sa voix. Les ménades qui, dans leur joie, ne reconnaissent plus les êtres chéris et les déchirent comme elles déchirent les bêtes. Les ménades délirantes, aux mains desquelles les reptiles sont de souples fouets sifflants. Ce Bacchus magnifique et terrible, c’est bien le dispensateur des joies sans pitié, formidables et mortelles…

Je le quitte avec des nerfs tressaillants pour voir la salle égyptienne, où les momies sont arrangées comme nulle part ailleurs.

On les a mises dans un couloir très étroit. Des draperies noires pendent et bougent un peu. Les momies se dressent en ligne contre le mur. D’abord, on est avec elles dans une demi-obscurité ; puis, brusquement, le gardien allume une lampe électrique, et cela n’arrange pas les choses… Devant vous, tout près, une de ces personnes apparaît sinistre, particulièrement. Sa face de bitume luit comme d’une moiteur affreuse, elle regarde. En vérité, elle regarde et de quelle pénible façon ! Les paupières se relèvent, découvrant la substance blanchâtre dont les orbites sont remplies et où des grumeaux bruns imitent très exactement des prunelles mates, de hideuses, d’insupportables prunelles. Une ombre portée rend ce regard oblique. Il ne va pas au hasard, devant lui. Non ! La momie s’intéresse à quelque chose, là-bas, dans le coin le plus sombre… Ses lèvres aplaties, rétractées, laissent voir les dents dont quelques-unes sont cassées. Ces petits fragments d’ivoire, trop clairs dans la face marron, on les compte, on examine les vides qui les séparent ; ils fascinent. Et on se souvient sans plaisir, de ce fou dont Edgar Poe raconte, qu’une nuit, il s’en fut déterrer une morte afin de lui arracher toutes les dents, parce que, quand cette femme vivait, ses dents lui avaient paru être « des idées »…

Pauvre momie, arrangée là de façon à faire horreur, restes d’une créature dont l’âme fut peut être délicate… Pauvre momie ! On a mal calculé en prenant les soins pour que son corps, résistant aux siècles, reposât dans quelque belle tombe peinte. Les cadavres, trop bien conservés, tentent l’indiscrétion des vivants. Il faut emporter avec soi le secret de sa forme, comme celui de ses pensées les plus chères. Il faut que ceux d’après, ne sachent rien de votre vérité profonde, et qu’ils ne puissent mesurer ni la largeur de vos épaules, ni vos peines ni vos joies. Ah ! certes, il vaut mieux que le monde ait oublié votre nom enfoui sous les siècles qui s’entassent, que, guindé devant une draperie de catafalque éclairé par une lampe électrique se tenir, atroce pour toujours, ou lamentable, sous les yeux railleurs. Pourtant, nombre de personnes souhaitent de toute leur âme, devenir cette momie, plutôt que la poussière anonyme qui fait fleurir les plantes…

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Et après avoir entrevu le sable des arènes, tout chaud de soleil grec, et que soulevait sous ses pieds le cheval du vainqueur à la course ; après avoir frémi dans les bois transpercés de lumière où hurlent les ménades ; après avoir senti sur mon visage la fraîcheur terrible des hypogées d’Égypte, je reviens dans la rue hollandaise, calme et sûre. Les maisons aux pignons ouvragés jettent des ombres fines, ou s’animent sous le soleil qui traverse une vapeur molle. Dans les jardins, les belles fleurs rares, cultivées avec patience, répandent leurs aromes. Tout s’imprègne de lenteur et de sérénité. Je m’apaise. J’ai cru sentir le tourbillon du temps passer sur moi avec ses épouvantements. Mais c’était une illusion sans doute. En vérité, le temps marche à petits pas, les jours durent longtemps. Ces gens tranquilles qui, devant les cafés, boivent sans hâte et parfois disent un mot, étaient là hier, seront là demain, et dans l’intervalle il ne leur sera pas arrivé la moindre chose. On ne rencontre point de ménades en Hollande… Installée tout près des heureux bourgeois de Leyde, j’attends le thé confortable que le garçon apporte à son loisir. Et, suivant du regard les jeux des chiens paresseux, des enfants paisibles, je me prends à douter qu’il puisse y avoir des cœurs au fond desquels sonne le rire redoutable de Dionysos…

AMSTERDAM


Amsterdam ne vous calme pas comme les autres villes de Hollande. Son atmosphère ardente et triste semble charrier de la poudre d’or et de l’inquiétude. Ses rythmes sont précipités. Dans le vif mouvement des rues, on se figure, non pas que les gens se promènent ou vaquent à des affaires voisines : on se figure qu’ils s’en vont ! Et à chaque minute, le goût du vent conseille de partir. De partir vite, sur la mer prometteuse, vers les climats étranges, les aventures : l’inconnu !

La poésie de la ville ne tient pas à ses aspects, mais à ce qu’elle donne l’irrésistible désir de posséder la terre. Quand on y circule seul, non distrait, elle impose à l’esprit lentement exalté l’image d’un carrefour où tous les chemins du monde aboutiraient fatalement, d’où l’on part pour la conquête de tous les rêves. Un endroit aussi où il peut et doit advenir ce qui n’advient pas ailleurs : fortunes romanesques et soudaines, rencontres improbables, métamorphoses.

Au long des canaux assombris, devant les chefs-d’œuvre, sans cesse on entend l’ordre impérieux et qui tente : Allez-vous-en vers les ciels éblouis de lumière, les bonheurs sans nom, tout l’impossible.

Et le soir, étonné que rien n’ait bouleversé le destin, on s’étonne d’être encore là malgré tant d’appels venus des bouts du monde.

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On reste. Et pour reconquérir le sens de stabilité, on va aux îles. Là, on verra le type humain, les mœurs, les costumes résistant à la force qui partout veut effacer les différences. Et l’appétit de fuite, les curiosités trop actives, le tourmentant besoin d’autres choses, s’endormiront aux spectacles d’êtres simples, qui se refusent au changement.

Mais on ne trouve pas ce qu’on cherchait : au contraire !

Après avoir glissé sur l’eau grise dans le beau paysage, aplati sous la grande cloche du ciel, on débarque, et, suivant le guide, en file indienne, on visite une ferme modèle. Des gens aux vêtements desquels nul détail pittoresque ne manque, se tiennent à la place exacte qu’ils occuperaient si véritablement ils fabriquaient du beurre, du fromage, et soignaient les bêtes. Seulement ils ne font rien que se tenir tranquilles pendant qu’on les regarde… Non loin de la ferme modèle, un antiquaire d’Amsterdam présente des curiosités toutes neuves et adroitement salies. Plus loin encore des vieillards vénérables vous offrent d’entrer dans leur maison qui est le type même de l’ancienne demeure hollandaise…

On éprouve soudain une méfiance. Les fermiers certainement n’ont jamais fait un fromage, les vaches, occupées par la représentation, certainement n’ont pas de lait. Et les vieillards, eh bien, on ne doute pas une minute que, le dernier bateau parti avec ses cosmopolites avides de couleur locale, ils n’aillent dormir et manger hors de leur intérieur type, le laissant en bon ordre, de façon que les visiteurs du lendemain puissent s’émerveiller de voir comme, en Hollande, rien ne bouge.

À chaque débarquement l’impression gagne de la force. Le bateau touche au bord, aussitôt des jeunes filles paraissent, s’arrangent en groupes, « font tableau ». Elles ont la mine faussement détachée et sournoise que prennent leurs congénères les moins naïves lorsque, se sachant regardées, il leur convient de faire croire qu’elles ne s’en doutent même pas. Des toutes petites, hautes comme un parapluie, et si comiques dans leurs longues jupes plissées à la taille et qui leur font des hanches, se tiennent par la main et défilent avec préméditation sous les regards de l’étranger.

À Volendam, j’ai vu devant sa porte une jeune femme qui tricotait, et du pied berçait son enfant. L’incuriosité qu’elle témoignait à l’endroit de notre troupe était si frappante que, l’ayant dépassée de quelques mètres, je me retournai. Elle ne berçait plus le mioche, ne tricotait plus, mais, debout, nous suivait des yeux avec une attention extraordinaire. Puis, comme les autres, elle se hâta de nous rejoindre. Je pense qu’elle tire son bas de l’armoire dès qu’elle entend le sifflet du bateau, et l’y remet, les voyageurs partis. Peut-être ne sera-t-il jamais fini. Qu’importe ! Ce ne sont plus sans doute les femmes des pêcheurs qui font les grands bas serrés à la cheville ou au genou par les amples culottes noires : ils doivent être envoyés dans les îles par quelque fabrique allemande, et sans doute aussi, les beaux corsages aux dessins rouges comme des cerises et verts comme des feuilles naissantes. Elles ne sont pas, ces îles, séparées du monde comme nous aimerions à le croire ! Pendant la « saison des étrangers », n’y apporte-t-on pas chaque matin ces énormes raisins noirs, insipides et magnifiques, forcés dans les serres de Belgique, et que les plus jolies filles du village offrent au débarcadère…

Clair et détestable symbole, ces raisins !…

Les pêcheurs des îles sont de vrais pêcheurs, ils mènent leur vie, se tiennent à leurs vieilles coutumes. Oui, et puis aux vieilles ils en ont ajouté une autre : la coutume de faire visiter leurs maisons, d’exhiber la couleur locale. Ils savent que les unes et l’autre sont des objets d’étonnement pour tous les peuples de la terre. Pendant plusieurs mois chaque année, une centaine de personnes viennent tous les jours les trouver curieux, et leur montrer qu’elles les trouvent curieux. Ils acceptent cela, en tirent profit, y prennent un certain plaisir — les femmes au moins. Mais où mettent-ils leur sincérité ?

Dans ce qui reste de leurs habitudes anciennes, ou dans leur métier de bêtes curieuses ? Badigeonnent–ils leurs maisons de ces jolies couleurs brutales, parce que leurs goûts demeurent identiques à ceux des ancêtres, ou parce que ces couleurs, et leurs vestes, leurs boutons d’argent, leurs épingles dorées, inclinent les voyageurs à donner des gulden ? Évidemment, ils ne savent pas eux–mêmes où commence leur rôle de figurants. Ils se jugent tout pareils à leurs devanciers. Ah ! qu’ils sont différents ! Nous le sentons d’un sûr instinct, nous, venus après tant d’autres leur enlever ce que nous espérions trouver en eux : la stabilité !

Ces pêcheurs si bien faits pour satisfaire le tou riste, qui demande à Cook la culture générale dont chacun pense maintenant avoir besoin, ces pêcheurs ne nous apportent pas plus l’image du calme et de la durée que les commis convulsifs qui se hâtent autour des Bourses. Ils nous laissent moins paisibles que les grands vaisseaux vibrants d’impatience et prêts à partir. Le truquage inconscient de leur pittoresque, ne nous donne pas plus la certitude d’une rassurante fixité, que les modes inconstantes de ceux qui mènent une course hâtée, à la poursuite de sensations neuves. Même, parce que rester pareils est devenu pour eux une sorte de profession et que, si on peut dire, ils font commerce de ne pas changer, le signe du temps est plus visible sur eux.

Cette fatigue que nous cause le mélange de toutes les choses, le rapetissement de la Terre, la destruction de la variété qui est le goût suprême de la vie, cette fatigue inquiète qui pousse ailleurs, et toujours, notre espoir, comment ne l’éprouverait-on pas ici, redoublée ? Voyez cette jeune demoiselle qui se sait jolie, et coule un regard malicieux de petite citadine renseignée ; cette demoiselle, aux cheveux jaunes et brillants comme la paille, elle a le matin ajusté aussi soigneusement son costume national qu’aurait pu faire une vendeuse d’Exposition universelle. Il faut plaire aux « gens du bateau ». Et elle tend sa corbeille de raisins mûris à la chaleur du charbon.

Derrière elle c’est l’île de Marken, plaquée çà et là de maisonnettes peinturlurées, l’île nue, sèche, où pas un arbre ne pousse, pas une plante, sinon ces herbes grises nourries de sel mordant, nées du sable et pâles comme ce sable que, pendant les siècles, a broyé l’immense mer sans repos…

La demoiselle de Marken sourit et offre ses raisins belges.

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Certains endroits font partie de la sensibilité un peu à la manière de ces maîtres chers ou de ces amis dont, aux heures d’enfance, les sentant supérieurs et magnifiques, on a subi la direction avec une joie passionnée. Les paroles qu’ils ont dites, on les entend toujours ; leur mémoire vous dirige, on garde d’eux une pénétrante nostalgie. Le musée d’Amsterdam est pour moi un de ces endroits. Je l’ai vu dans l’extrême jeunesse et avant tout autre musée étranger. Je l’aime comme une personne.

Toujours j’y entre avec un cœur frémissant de respect, et, il faut le dire, de crainte aussi. Quand je me suis attachée à lui d’une si forte tendresse, il n’était pas logé dans le riche monument d’aujourd’hui, mais dans une maison assez modeste, pas trop claire, où, aux murs des petites pièces, les tableaux avaient un mystère prodigieux. La première fois que j’ai traversé les salles du musée actuel, de quelle peine se mêlait ma joie à retrouver mes chefs–d’œuvre adorés ! Violemment éclairés, étalés, livrés, me semblait-il, à l’indifférence et à l’incompréhension, mal avoisinés, ils n’avaient plus sur eux la poésie secrète d’autrefois.

La Ronde de Nuit, surtout, me donnait du chagrin. Pour lui faire honneur, on l’avait mise bien en vue, au bout d’une immense galerie. De chaque côté de la galerie s’ouvraient nombre de petites pièces où étaient accrochées une dizaine de toiles. À la sortie de chacune, on retrouvait là-bas, au fond, le tableau insigne. D’abord, on ne le voyait pas très bien ; puis, à mesure qu’on avançait, un peu mieux. L’impression des œuvres regardées dans les petites salles se mêlait à l’impression confuse et intermittente qu’on avait de lui. Quand on arrivait enfin, la fine pointe de la surprise était émoussée, l’âpreté de l’admiration diluée. Il semblait qu’il ne voulût pas de vous, ce tableau !

Mais il n’est plus là ! On aura compris qu’il lui fallait la solitude, l’intimité. Je vais le voir peut– être comme il doit être vu, comme je l’ai vu cet inoubliable jour, dans l’étroit musée plein d’ombres. Je suis les indications compliquées que l’on a inscrites sur les murs. J’entre dans une grande salle carrée, peinte de ce ton café au lait qui tente irrésistiblement les personnes chargées de mettre les chefs-d’œuvre en valeur. — Ce même ton, pauvre, qui donne aux Rubens, dans la galerie du Louvre, l’air d’avoir passé à la lessive. — Ici, pour perfectionner les choses, on a jeté, sur la couleur lamentable, des ornements qui seraient les plus horribles du monde connu, si à Madrid n’existaient ceux de la salle Velasquez.

Le café au lait d’Amsterdam est puissant et redoutable. Il arrête tout net les rayons de diamant et d’émeraude qui s’échappent de la petite fille au coq, il aplatit la lumière de l’homme jaune, au premier plan ; il paralyse tout le tableau. Pourtant, mais c’est assez, la damnable couleur n’est sensible que dans le voisinage immédiat du cadre, car toute la pièce plonge dans l’obscurité. Des volets rabattus à demi jettent violemment la lumière sur la toile, on regarde du fond des ténèbres.

Jadis, un marchand de tableaux exposait ainsi les œuvres du pauvre Munkacsy, et peut–être s’en trouvaient–elles au mieux. Mais Rembrandt !… Ah ! Il n’a pas besoin d’un éclairage « à la Rembrandt », lui !

Concentrer une masse de lumière sur une peinture au moyen de réflecteurs, ou, comme ici, en rendant toute autre chose que lui invisible, c’est l’une des plus affreuses et sauvages erreurs du goût contemporain. Ces lumières excessives détachent le tableau du mur, le jettent en avant, le vident, faussent les valeurs, exagèrent ou suppriment ces légères ombres que portent les empâtements : le désaccordent. Un tableau doit baigner dans la même atmosphère que les gens qui le regardent, ne pas être un accident. Il faut qu’il soit possible de ne pas le voir, et que, loin de vous sauter à la figure, il vous attende, vous appelle comme à voix basse.

Eclairée de la sorte, la Ronde de Nuit entre dans l’œil avec la brutalité d’un plat de cuivre. Elle n’est plus rayonnante mais dure, terne par places, à d’autres creuse. Croyez–vous la voir sous ce paquet de grosse lumière ? Quittez une telle illusion. Pour la voir il faut la découvrir lentement, entrer pas à pas sous sa voûte, recevoir l’un après l’autre les chocs toujours plus forts de l’admiration, plonger avec précaution dans la brume d’or, en ressortir pour absorber ce pétillement, toucher l’une après l’autre les colorations d’autant plus somptueuses qu’elles paraissent d’abord éteintes, être enfin absorbé par le tableau, roulé en lui comme un caillou par une grande vague.

Je vous défie de rien réaliser de pareil devant ce chef-d’œuvre unique, réduit au silence. Le tableau a perdu ensemble son secret et sa signification.

Heureusement l’incertitude qui possède les gens dont les promenades de la Ronde de Nuit dépendent, me donne quelque espoir. Peut-être avant de mourir la reverrai-je telle qu’elle demeure en moi mêlée à mes souvenirs de joie et de peine, à tout mon sang, à tout mon cœur.

Dans l’ombre, une visiteuse dit tout à coup avec un accent nasal et plein de détresse : « Mais, est-ce qu’il n’y a pas quelqu’un pour expliquer le tableau. On n’y comprend rien ! »

Sans doute dans l’étroite salle brune d’autrefois, où, tout contre l’œuvre surhumaine, on en recevait sur soi la prestigieuse lumière, sans doute, même là, cette dame eût-elle encore demandé une explication qui rendît la Ronde acceptable pour son esprit. En l’occasion pourtant elle a prononcé avec exactitude toute la vérité : on n’y comprend rien !…

HARLEM


Je suis venue d’Amsterdam avec le tramway électrique, et déjà le chemin m’apaise.

Il est si charmant, ce chemin tout bordé de bonheurs faciles ! Sous de confortables vérandas large ouvertes, on voit selon les heures, des gens qui déjeunent, ou se reposent d’avoir déjeuné ; prennent le thé ou se délassent de l’avoir pris. Des argenteries scintillent ; un chien patient, le nez en l’air, attend son gâteau, un chat lape du lait dans une soucoupe de porcelaine bleue, il y a des fleurs sur la table. Les tranquilles personnes tournent lentement la tête. On devine que, l’une après l’autre, elles disent : « Voilà le tramway. » Elles prennent une pâtisserie, versent du vin dans un verre qui brille, ou du thé dans une tasse, contentes d’être là, tandis que les autres passent. Et au fond de l’appartement un grand miroir reflète leur paix.

Dans le canal qui accompagne la route, une traînée de couleurs s’enflamme. Ce sont des capucines venues tout au bord. Leurs tons de braise et de soufre se doublent dans l’eau. C’est comme un cri de joie. Puis le calme retombe et maintenant l’eau reflète les têtes mauves des asters mélancoliques balancés par un peu de vent.

Les humbles maisonnettes ont un air d’élégance cossue et de soin. Aux pays de soleil, sous la poussière sans cesse soulevée qui s’y accumule, les palais prennent facilement une figure de pauvreté, d’abandon, de négligence. Ici l’humidité avive le brun des poutres, le blanc des crépis, les brusques peinturlurages, et toujours, les chaumières paraissent du haut en bas, vernies à neuf par de riches propriétaires. Et l’herbe, cette herbe qui, au loin, va toucher le ciel, augmente la sensation de bien−être assurée que répand tout le paysage.

C’est si beau, l’herbe ! Aucune des créatures végétales n’emplit le cœur d’une pareille paix, d’une telle joie grave.

L’herbe qui pousse entre les pavés nous dit que la foule ne traverse pas cette place pour courir à ses pauvres besognes, mais que là, nous pouvons trouver le silence : ce luxe suprême ; la solitude : ce baume. Cette herbe qui sertit les pierres de sa broderie précise, montre les routes du détachement et de la liberté. Elle n’est pas triste à voir, elle est douce comme une consolation.

Et celle qui croît sur les tombes, d’où nul ne l’arrache plus, n’est pas triste. Elle parle mieux de durée et de mémoire que ces fleurs posées à date fixe sur les monuments, et qui se fanent bien avant l’heure où on les remplace… Personne ne vient jamais au bord de cette tombe ; on a oublié ; tous ceux qui pouvaient se souvenir sont partis peut-être ; le mort est seul ? Non, l’herbe qui fleurit, répand sa graine, plie ses minces glaives au poids des insectes vibrants, l’herbe pareille à une promesse, le garde, veille sur lui — l’herbe éternelle !

Et dans les immenses prairies elle nous offre une image de la vie, pure, généreuse, doucement continuelle. Plus que les beaux blés à court destin et qui laissent après eux le sol nu, plus que l’arbre même, elle est ce qui se donne, renaît, dure sans fin, ce qui ne veut pas mourir.

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Après cette course dans le paysage abondant et serein, on apporte à la ville un cœur que nul remous ne soulève et apte à saisir les nuances particulières de sa tranquillité !

Car Harlem me paraît être le plus tranquille de tous les lieux où des hommes vivent en société. Ses habitants ne sont même pas, comme les autres Hollandais, sensibles aux ridicules de l’étranger. Aucun ne se retourne quand vous passez, ou, sincèrement surpris de vous trouver si comique, ne vous rit au nez. — Cela est digne de remarque. — Un aspect de vaste loisir plane sur tout : gens, bêtes, choses même. Personne n’est pressé, personne ne semble avoir quoi que ce soit à faire. Et, d’abord, on obéit à la suggestion. On flâne devant l’hôtel de ville où le temps a mis des patines riches et graves. On flâne autour de l’église. Elle prête l’un de ses flancs au marché des poissons. Il est là, incrusté dans son architecture comme une dépendance aussi logique qu’un cloître ou un cimetière. Il semble, abrité aux ornements de ce mur gris et noir, faire un peu partie du culte.

Toujours flânant, on va voir le bois, fragment de forêt séculaire où des arbres géants gardent sous leurs branches une obscurité épaisse. Autour, des maisons élégantes, à l’aise dans les jardins de fleurs, se dressent toutes noyées d’ombres vertes. C’est le point où le repos de la ville se perçoit le mieux. Une somnolence vous engourdit délicieusement. Pourtant, quelque part, on le sent, on le sait, il y a une pointe aiguë qui tout à l’heure va piquer les nerfs, vous réveiller frémissant. Au fond du sommeil exquis que verse la ville charmante, il y a : Franz Hals !

Et plus les minutes passent, plus le désir des sensations qui vous attendent là–bas, au musée de l’hôpital, grandit, brise la paresse, devient impatient.

Il me harcèle, ce désir, tandis que, revenue dans l’église, j’écoute l’orgue célèbre. Une fois par semaine, l’organiste donne, pendant une heure, un récital qui attire la foule. Il ne joue pas les grandes musiques augustes — ce jour−là du moins — mais des pièces destinées à mettre en valeur les divers registres de l’orgue : hautbois, cor, voix célestes, voix humaine. Ce hautbois amplifié, si puissant malgré sa douceur, est admirable, et admirable le tendre dialogue de la voix humaine qui pleure et tremble, et de la voix céleste blanche et brillante : lumière plutôt que son. Pourtant tout cela ne satisfait point. L’église trop claire et froide a beau être pleine de monde, elle garde l’aspect creux et déserté que les cérémonies même, laissent aux églises hollandaises. Et ce n’est pas une cérémonie, c’est un concert. Je n’aime pas les concerts dans les églises… Le merveilleux orgue d’Harlem me déçoit. Et puis mon appétit du musée est devenu trop fort. Je m’en vais, vite, Ah ! personne ne marche aussi vite par les rues de Harlem !

M’y voici enfin, dans ce musée ! Depuis ma dernière visite on l’a transporté de l’hôtel de ville à l’hôpital : régents et régentes sont rentrés chez eux.

Au centre de la bâtisse, une grande cour pavée de minces briques enserrant des buis taillés. Là tout est rouge, rose, ou d’un vert grave. L’air ne remue rien. Les petites têtes rondes des buis résistent à son mol effort, fixes et comme sculptées dans une dure matière luisante.

La qualité du silence vous donne, je ne saurais dire pourquoi, l’illusion d’être dans une grotte au fond d’une vallée sans chemins. Dès l’entrée, j’étouffe mon pas, j’ai peur de rompre cet enchantement. Tout à coup, l’absence du bruit étant absolue jusqu’à serrer le cœur, un son frêle naît dans l’air. Franchissant bien des murs, bien des jardins, atténuée par la distance et de mystérieux obstacles, la voix liquide d’une flûte arrive, éparpillant des regrets.

Et une minute, je me crois seule sur la terre, seule avec cette flûte invisible…

Elle se tait… J’attends encore, les regards errants sur la cour rose. Je retarde mon plaisir. Quel sentiment de luxe, de puissance : savoir que ces œuvres prodigieuses sont tout près, que je vais les retrouver à l’instant où je voudrai…

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Pascal appelait la peinture une « vanité » parce qu’elle intéresse l’esprit à des objets qui, en eux mêmes, ne sont pas intéressants. On goûte ici jusqu’à son extrême profondeur l’ivresse de cette vanité.

Pascal ne se fut pas arrêté dix minutes devant les portaits de ces capitaines, d’un génie visiblement médiocre, et satisfaits de leur attitude ; de ces affreuses vieilles, de ces régents sérieux mais si peu pensifs ; de tous ces personnages évidemment libres d’anxiétés spirituelles. C’est que Pascal ne comprenait rien à la peinture. — Il comprenait bien assez d’autres choses, Dieu merci ! — Il se fût détourné des portraits parce que les modèles n’étaient pas gens à retenir son attention. Et nous, non plus, ne sommes guère curieux de leurs âmes ni de leurs aventures. Mais Hals les a peints. Qu’importe la banalité de leurs personnes ! Ils touchent au vif parce que, du visage aux broderies, tout en eux montre ce que nos yeux malhabiles ne sauraient voir : une intensité du réel que saisissent seuls ces êtres, — si différents de nous qu’ils semblent appartenir à une autre humanité : les grands peintres. Et ces médiocres bonshommes de Hals émeuvent presque jusqu’à la peur, parce qu’il eut entre tous les autres une puissance d’exécution si prodigieuse, si révélatrice que, comme par un sortilège, sa vision devient nôtre.

Elle est vivante, cette exécution, au point que son geste semble recommencer devant nous. On l’aperçoit, délicat, retenu et si rapide, faisant courir le pinceau aigu, chargé de blanc et d’huile, aux réseaux compliqués d’une guipure ; large et arrêté nettement pour casser un pli de satin, brusque et tournant pour sertir un œil d’un trait soudain. Il a une allure souple comme pour l’élégance exacte d’un parafe, et quelquefois son agilité suggère l’image d’une pointe d’épée traçant des arabesques scintillantes dans l’air.

Le plaisir nerveux qu’il sentait à peindre, il nous le fait éprouver, à nous, ignorants que, d’une poigne despotique, il traîne sur le chemin qu’il a suivi.

Hals est le peintre de ce qu’il y a sous les surfaces. Son dessin s’attaque à l’os, au tendon, s’obstine, va les chercher dans la peau, les inscrit avec une joyeuse brutalité. À la fin des séances, m’a dit autrefois le comte André Minszech, — l’homme qui connut le plus profondément le génie de Hals, — il redessinait d’un trait noir les têtes quasi achevées pour y remettre l’accent des fibres qui tendent, résistent, bougent. Il recherchait l’écorché sous les plans amollis par le travail du modelé. Toutes les possibilités du mouvement et du changement s’aperçoivent dans les visages qu’il peint.

Quels seraient cette tête grave dans l’éclat de rire, ce masque placide dans la colère, ce moqueur dans l’immobilité du sommeil ou de la mort, tout cela, nous le devinons. Et ce n’est pas seulement aux têtes, aux mains — ses mains ! — aux corps qu’il a donné cette vie « d’avant » et « d’après », c’est au moindre objet, au moindre bout d’étoffe. Dans le musée d’Amsterdam, il y a un tableau qu’il peignit en collaboration avec Coode. De loin, on aperçoit deux écharpes. Nul besoin d’approcher pour savoir où toucha le magicien ! L’une des écharpes bien faite, soignée, immobile, l’autre fouettée de touches rapides et sans reprises, remuante, prête à faire d’autres plis, argentée, scintillante, « claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare dans le matin éblouissant », c’est comme si le grand Hals, du fond de la salle, criait joyeusement son nom !

Le plus beau des tableaux de Harlem, ce pourrait bien être le dernier qu’il fit, je crois : les Régentes. Terribles sorcières d’une laideur triste aux visages creusés et recreusés avec l’effort féroce et anxieux d’atteindre une vérité toujours plus profonde. Devant ce tableau, je me suis souvenu d’un autre où en pleine jeunesse il s’est représenté avec sa femme dans un jardin. Tous deux sont fort bien vêtus et nonchalamment assis. Il a voulu donner l’idée du luxe, du repos, et puis encore, ce rude buveur, ce bon compagnon a voulu peindre sa gaieté insoucieuse aux heures de loisir. La bouche rit, mais non les yeux ! Ses yeux, il les voyait dans la glace – car je vous le jure, cette tête-là ne fut pas peinte de chic ! — et il les a fait comme il les voyait. Ce ne sont pas les yeux du drille qui, après un peu de flânerie sous les branches, va boire de grands coups en tenant mille propos d’une rude gaieté. Ce sont les yeux de l’homme qui peint, attentif et peureux, tout frémissant de l’âpre lutte, des yeux intenses, au fond desquels il y a un souci passionné.

En face des vieilles régentes, j’ai mieux compris ce regard, et deviné que son bonheur de peindre était mêlé d’une angoisse que le temps, la maîtrise toujours plus grande, loin qu’ils l’apaisassent, augmentaient. Le tableau tragique révèle le cœur du vieil artiste sûr comme jamais de son art, et mieux que jamais, conscient de la difficulté. Il ne se contente plus de sa verve. L’excès de son habileté ne lui inspire que méfiance. Il veut davantage. Il veut se simplifier afin d’atteindre au suprême secret de la vie. Il y atteint par l’hésitation même, si différente de l’étourdissante sûreté de sa jeunesse, par un acharnement où il y a une sorte de sublime humilité.

On est, devant cette tension extrême du génie dépassant ses limites, dans le même état de silence intérieur qu’au fond de la chapelle florentine, près de la grande Nuit. Le cœur suspendu se tait, et l’esprit même, en présence de ces hideuses vieilles émergeant de l’ombre sous la caresse sinistre et glorieuse du soleil couchant…

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Le soleil couchant ! C’est lui, qui donne à la peinture hollandaise sa richesse et ses mystères. Rares sont les tableaux qui racontent l’aube de perle, ou les midis blancs et vides. Voyez les paysages, leurs belles longues ombres portées marquent tous l’heure somptueuse.

Les rayons obliques sont plus chauds. Ils ne dépouillent pas les couleurs comme ceux qui au milieu du jour tombent à plomb, ils ne les glacent pas d’une froide finesse comme les rayons du matin, ils leur laissent leur force, les exaltent même, en les couvrant d’or. Ils sont partout, ces rayons penchés ! Dans les intérieurs qu’ils emplissent d’une brume rousse. Dans les parcs où l’on pose pour son portrait. Ils animent les blancs d’un éclat métallique, touchent doucement un visage, laissant alentour l’ombre monter du sol ; ils passent entre les troncs d’arbres, atteignent un objet, l’enflamment. Les voici sur les régentes qu’ils arrachent de la nuit. Et en face, sur les régents, ils s’arrêtent à la tranche rouge d’un livre, à un bas de soie rouge tendu sur un genou, à une figure qu’ils empourprent, ful gurent au bord d’une manchette, puis c’est tout, ils sont ardents mais ils défaillent, près de mourir, la nuit vient.

Le soleil couchant est dans tout ce qu’a créé Rembrandt qui, plus qu’aucun, fut son maître et lui commanda. Il baigne de sa splendeur rêveuse le philosophe las ; il caresse la fuite de la Sainte Famille, jette une tristesse désespérée sur les pierreries, au front de Saül délirant. Il est dans la Ronde, surtout… Au centre du tableau, l’homme qui lève comme pour un salut son étendard frissonnant d’une lumière inouïe, n’est-ce pas qu’il rend hommage au soleil couchant, inspirateur généreux et splendide de la peinture hollandaise ?

Les poètes savent toutes choses. Lorsque, quittant la Hollande, on rassemble en soi les images de sa beauté, de sa grâce, de son art, pour en composer une rêverie que son essence secrète parfume, les vers de Baudelaire chantent à voix basse dans la mémoire :


Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.