Une épopée babylonienne/II.2.2

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II
ÉTUDE SUR LE CARACTÈRE ET L'ÂGE DU POÈME
CARACTÈRES PARTICULIERS.
II. LES HÉROS
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Gilgamès [1], dont le nom est transcrit en signes idéographiques Is-tu-bar, apparaît d’abord, dans le poème, comme le personnage principal, qui est présent à tous les événements, auquel est suspendue toute l'action. C’est aussi le seul caractère qui offre un certain développement régulier. Ce n’est pas à dire qu’il faille s’attendre à rencontrer ici l’analyse savante d’une âme, où se découvrent une idée et une volonté toujours les mêmes à travers les diverses situations, où la foule tumultueuse des sentiments est commandée par une passion maîtresse. Tout au plus pouvons-nous prétendre à y trouver la simple histoire d’un cœur, où se manifestent des idée» et des volontés successives, qui se révèle par à-coup, au fur et à mesure des circonstances. La règle classique,

 
                       Servelur ad imum
Qualis ab incepto processerit et sibi constet,


resta toujours inconnue au génie oriental. Ils ne surent point ces vieux mages, comme les poètes grecs, créer des caractères, grouper des éléments multiples en une harmonieuse unité, mais seulement les juxtaposer et les répartir, pour ainsi dire, par tranches. Aussi, pour saisir dans son relief le caractère de Gilgamès, n’avons-nous qu’à étudier une à une ses manifestations, au cours des diverses péripéties de l’action.

Gilgamès paraît être originaire de Marad, ville de la basse Chaldée. Il appartient à la race des demi-dieux. Dieu humanisé ou bien héros divinisé ? Nous ne saurions le déterminer avec certitude. Toutefois, nous inclinons à croire que Gilgamès est un dieu tombé au rang des héros. Si l’on considère, en effet, que Gilgamès, en même temps qu’il représente l’action solaire, est un personnage historique et un type idéal, on se trouve amené à penser qu’un tel caractère a été créé, suivant cette tendance naturelle de l’esprit, qui porta les primitifs à personnifier les forces de la nature, à transformer des faits physiques en des êtres réels et moraux. Ainsi s’expliquerait la présence, dans une création unique, d’éléments aussi disparates. Quoiqu’il en soit, la filiation divine de Gilgamès est bien authentique. Il était issu d’un père demeuré inconnu et d’une déesse, « sage et connaissant toutes choses, » sans doute Aruru, la même qui créa de ses propres mains Eabani. Par ses ancêtres, il se rattachait à Samas-napistim, le héros sauvé du déluge, élevé par un privilège spécial au rang des dieux.

Son extérieur était bien d’ailleurs celui d’un demi-dieu. Incessu patuit... D’une part, on le figure beau et fort comme un dieu. Il était en effet superbe à voir, ce dominateur d’hommes, fort comme un buffle, dans son équipement do guerrier, ceint de la hache et du glaive, portant en main la zukat, qui lui sert d’attribut, ou dans son costume de parade, avec ses armes et sa cuirasse étincelantes, sa blanche tunique serrée au corps et sa tiare ornée de brides riches. D’autre part, on le représente faible comme un homme. Son visage, ainsi que toute son attitude, trahissaient les moindres émotions de son âme, ses joies et ses souffrances. Sujet à maladie, d’ailleurs, comme le dernier des mortels, on le vit, tout couvert de lèpre, traîner un corps délabré vers les îles lointaines, en quête du remède souverain.

Un tel héros se présente à nous, dès l’abord, comme une sorte de tyran, voluptueux et capricieux à la fois, tournant sa puissance au profit do ses passions. Il promène sa fantaisie, d’une allure souveraine, à travers la ville d’Uruk, sur tous ses sujets, hommes et femmes indistinctement, se faisant redouter également des pères, des mères et des maris. Mais ce goût effréné du plaisir n’était point, chez lui, signe de mollesse, mais plutôt d’un excès de force. Aussitôt, en effet, que les dieux, à la prière des habitants d’Uruk, lui ont donné un compagnon d’armes, il se révèle comme un redoutable guerroyeur. Personne ne saurait lui résister : tour à tour, il fait la conquête d’Eabani, l’homme-taureau et triomphe de Humbaba, l’Élamite, du taureau divin, des lions. L’homme voluptueux a disparu, le héros seul reste. La déesse Istar, ayant conçu une folle passion pour Gilgamès, après la victoire du héros sur Humbaba, celui-ci repousse dédaigneusement ses propositions, et, dans un suprême effort, triomphe même de l’amour.

Ces exploits ne sont point, comme on pourrait le croire, un simple déploiement de force physique, mais déjà une vraie manifestation de valeur morale. Ce vainqueur de géants, ce dompteur de monstres, ce tueur de lions est mû par des motifs élevés. Il apparaît comme un instrument, dont les dieux se servent pour civiliser l’humanité barbare, pour purger la terre et extirper le mal. Gilgamès ne nous est-il pas donné, en effet, dans la conquête qu’il fait d’Eabani, l’homme-taureau, comme le favori de Samas, et, dans la victoire qu’il remporte sur Humbaba, comme son représentant chargé de venger en son nom l’iniquité ? Ainsi tient-il, par une sorte de cumulation, le double rôle de bienfaiteur et de justicier. Ces traits, déjà fortement marqués dans notre épopée, se sont accusés encore dans certaines œuvres d’un caractère plus particulièrement religieux, comme l’ Hymne à Gilgamès, où le héros est invoqué, comme un dieu guérisseur, contre toute espèce de maladie, et même, semblent s’être imprimés profondément, jusque dans le nom hiératique Is-tu-bar, qui servait à le désigner. C’est là le côté attachant d’un tel personnage, ce qui donne à ce type son véritable sens.

Mais, en outre, ce guerrier invincible est doublé d’un voyageur intrépide. Gilgamès joint, au courage d’Achille, les ressources d’Ulysse. Frappé au cœur par la perte d’un ami, qu’il a vu succomber sous ses yeux, se sentant d’ailleurs atteint lui-même d’un mal étrange, il entreprend un lointain voyage. Ayant franchi d’abord les portes du soleil, gardées par les hommes-scorpions, et traversé l’immense région de la nuit, il se trouve tout d’un coup parmi des jardins enchantés, au bord de la mer, le vaste domaine de la déesse Sabit. Ensuite, s’étant embarqué, il vogue, en compagnie du pilote Amel-Ea, à travers l’Océan et les eaux de la mort. Il parvient enfin à l’île mystérieuse de Samas-napistim, où croît l’arbre de vie. Mais une cruelle déception lui était réservée à son retour. Il se vit ravir, hélas ! par un serpent, cette plante de vie, qu’un instant il avait tenue dans ses mains. Ainsi ses efforts étaient vains et inutiles ses recherches...

Ici encore, Gilgamès n’agit point par simple goût d’aventure, mais il poursuit des uns supérieures. Sans doute, en entreprenant un aussi lointain voyage, il désire, avant tout, obtenir sa guérison, mais, de plus, il veut surprendre le secret d’immortalité, cueillir le fruit de l’arbre de vie. Arriver au bonheur par la science, tel est le but de ses rêves. Gilgamès est un dieu souffrant, entêté de chimères infinies.

Après Gilgamès, le personnage le plus important est Eabani [2]. Comme lui, il est de la race des demi-dieux. Aruru, la grande déesse, le façonna de ses mains, à la requête des gens d’Uruk, avec de l’argile. On le qualifie, au cours du poème, de rejeton illustre, serviteur d’Anu, suivant de Ninib, même, on le compare quelque part à une étoile tombé e du ciel. La déesse Aruru l’avait pétri d’étrange sorte. Eabani, en effet, est un être singulier, fait de tous les contrastes, une sorte de monstre. Sa physionomie tient à la fois de colle de l’animal, de l’homme et du dieu. Toute sa personne offre un mélange bizarre de beauté et de laideur, de force et de faiblesse. D’aspect inculte, il vivait à la façon d un sauvage. On le dépeint, en effet, sous les traits d’un mâle vigoureux, au corps velu, à la chevelure flottante, à la mise rustique, qui prenait un plaisir extrême à courir par monts et par vaux et à vivre parmi les bêtes. Un véritable enfant de la montagne, nature forte et faible à la fois, capable d’ardeurs et de défaillances.

La vie d’Eabani va comme de pair avec celle de Gilgamès. Elle est remplie par les mêmes exploits, dirigée toute entière vers le même but idéal. Nous voyons, en effet, Eabani, une fois subjugué par Gilgamès, accompagner le héros dans ses diverses expéditions, se mêler activement à ses luttes contre Humbaba, Istar et le taureau divin, jusqu’au jour où il succomba à une mort prématurée.

Nous n’aurions qu’une idée incomplète des caractères de Gilgamès et d’Eabani, si nous ne rappelions ici l’étroite amitié [3] qui unit les deux héros. Un sentiment, aussi fort que l’était l’amitié en ces âmes antiques, pouvait seul leur donner la force d’accomplir de tels travaux. Il ne faut donc point s’étonner, si ce sentiment absorbe à lui seul toute l’action, s’il en régit la marche et en commande les diverses parties. Notre poème se trouve divisé, suivant les vicissitudes mêmes que subit l’amitié de ces héros, en deux parties, dont l’une, est remplie par la présence de l’ami, l’autre, toute imprégnée encore de son souvenir. Joies et regrets de l’amitié, c’est là tout le poème.

Autour de Gilgamès et d’Eabani, viennent se grouper des personnages secondaires : Zaïdu, Harimtu et Samhatu, Humbaba, Amel-Ea, Samas-napistim et sa femme.

Zaïdu [4] est un type de chasseur. Sa réputation sur ce point était si bien établie, qu’on l’avait surnommé « le destructeur ». Seigneur incontesté de la montagne et de la plaine, dès longtemps, déjà, il tendait ses filets et creusait des fossés tout à loisir, lorsqu’un jour, s’étant trouvé tout d’un coup face à face avec le monstre Eabani, il dut rentrer vitement en son gîte. Apeuré à la suite d’une telle rencontre, jaloux, d’ailleurs, de voir un intrus chasser sur ses terres, il s’en vint se plaindre et demander conseil auprès de son père et de Gilgamès, qui, d’un commun accord, lui conseillèrent de chercher à capter Eabani, en s’aidant de Harimtu et de Samhatu [5]. Ce qui fut fait : les deux courtisanes, d’après les indications de Zaïdu, ayant abordé le monstre, s’acquittèrent si bien de leur rôle, celle-ci provocante, celle-là insinuante, elles firent à Eabani si douce violence, qu’il se laissa enjôler, et, quittant là ses bêtes, se rendit avec elles à Uruk, auprès de Gilgamès.

Une fois qu’ils eurent été ainsi rapprochés par les artifices de deux femmes, Gilgamès et Eabani rencontrèrent un adversaire redoutable en Humbaba [6]. Ce chef élamite, retranché dans la forêt de cèdres, était d’un abord difficile. D’aspect farouche, d’ailleurs, son rugissement, disait-on, était pareil à celui de la tempête et son haleine empestée soufflait la mort. Représentant du dieu Bel, il semble avoir été regardé, en outre, comme une personnification du mal. A la suite d’une expédition périlleuse, Gilgamès et Eabani, étant parvenus à se rendre maîtres de Humbaba, lui tranchèrent la tête.

Après la mort d’Eabani, Gilgamès, au cours de son voyage, rencontre Amel-Ea [7]. Ce personnage n’apparaît pas, dans notre poème, sous des traits bien distincts. Il est pour nous simplement le pilote de Samas-napistim. Matelot expérimenté, d’ailleurs, puisqu’il fait en trois jours le chemin de trente-cinq jours, connaissant à fond ces parages mystérieux de l’Océan et des eaux de la mort, à l’occasion, capable d’un sage conseil et prêt à tous les bons offices.

Quant à Samas-napistim et à sa femme [8], leur physionomie reste pour nous aussi indécise que celle d’Amel-Ea. Nous savons seulement qu’ils gardaient une apparence d’éternelle jeunesse. Nous sommes mieux renseignés sur leur histoire. Samas-napistim, désigné aussi sous le nom d’Atrahasis était originaire de Surippak et fils de Ubara-Marduk. A la suite du déluge, auquel il n’avait échappé avec sa femme que par miracle, grâce à l’intervention du dieu Ea, ils furent élevés tous deux au rang des dieux et transportés au loin, à la bouche des fleuves, dans l’île mystérieuse où croît l’arbre de vie. C’est là que vint les trouver Gilgamès, leur petit-fils, sous la conduite d’Amel-Ea. De nature pitoyable, Samas-napistim et sa femme, après l’avoir guéri, lui firent part de cet arbre de vie, qui l’aurait rendu lui aussi immortel, si, chemin faisant, un serpent ne le lui avait dérobé.

À côté de ces divers personnages, principaux ou secondaires, il faut au moins mentionner ici les monstres, tels que le taureau divin [9] et les hommes-scorpions [10], êtres vivants et agissants, constituant, dans notre poème, de vraies personnalités.

Notes[modifier]

  1. Gilgamès : 1° Ses origines : II, II, 30-32 ; II, V, 25-26 ; II, VI, 20, 26, 28, 29-36, 37 ; IV, I, 22-24, 27-28 ; IV, II, 3 5 ; IV, III, 47 ; VI, 192 ; IX, III, 3 ; X, V, 39 ; ( ?), (?) c, 49-60.
    2° Sa physionomie : II, II, 22, 26 ; II, IV, 39-40, 45-46 ; II, V, 14-15 ; IV, II, 45 ; IV, (?) a, 6 ; IV, (?) c, 6, 10-12 ; V, VI, 46 ; VI, 1-6 ; VIII, VI, 18 ; IX, 1,15-17 ; IX, II, 10-11, 13-15 ; X, I, 18 ; X, II, 4-5 ; X, II b, 30, 34 ; X, III, 2, 40, 44 ; X, IV, 17 ; X, V, 29 ; XI, 1-6, 206-280 ; XII, II, 29-30 ; XII, III, 6-7 ; (?), (?) i, 20, 22.
    3° Ses exploits : II, II-III ; VI ; IV-V ; VI ;X, V, 1-13, X, Vb,13-14. — Leur caractère physique et moral : II, V, 21 ; III, IV, 2844 ; IV, II, 7-18. Voir, en outre, l’Hymne à Gilgamès. Quant au nom an-is-tu-bar, on peut le décomposer ainsi : an = « dieu », is (gis) = « homme » tu-barsaptu saplitum II R 62, 69 ab c juge inférieur ». Il semble, d’après cela, qu’il faille le traduire : « demi-dieu juge d’ici-bas. » Cf. Jeremias : Izdubar-Nimrod, p. 5.
    4° Ses voyages : IX-XI. — Leur caractère physique et moral : II, I, 1-7 ; IX, I, 3-5 ; IX, VI, 38 ; X, II b, 11-14, 23 ; X, III, 4, 11,29-31 ; X, V, 20-22 ; X, VI, 42 ; XI, 206-316, 330. Cf. L’Hymne à Gilgamès.
  2. Eabani : 1° Ses origines : II, II, 30-33 ; II, III ; 14, 20-31 ; II, V, 27-28.
    2° Sa physionomie : II, II, 36-41 ; II, III, 4-7, 31-34,51 ; II, IV, 1-7, 26-30, 34 ; IV, IV, 6-7, 11 ; IV, (?) a, 6 ; XII, 1,13-27 ; XII, II, 15-18 ; (?), (?) a, 34 ; (?), (?) e, 4 ; (?), (?) j, 10-13.
    3° Ses exploits : II, III-III, VI ; IV-V ; VI ; X, V, 1-13 ; X, V b, 13-14.
    4° Sa mort : VIII, VI, 20-29 ; IX, I, 1-5 ; X, II b, 11-14 ; X, III, 29-31 ; X, V, 14, 20-22 ; XII, 1, 16-31 ; XII, II, 15-27 ; XII, III, 1-4 ; 8-11, 17-19.
  3. Sur l’amitié de Gilgamès et d’Eabani, voir passim, d’un bout à l’autre du poème.
  4. Zaïdu : II, II, 42-50 ; II, III ; II, IV, 8-15 ; XII, (?) a, 1-4.
  5. Harimtu et Samhatu : II, III, 49-24, 40-50 ; II, IV, 6-22, 30-47 ; II, VI, 27, 32 ; III, IV, 29 ; VI, 184-186 ; XII, (?) a, 5-23.
  6. Humbaba : IV-V ; X, V, 10 ; X, V b, 14.
  7. Amel-Ea : X, II b, 28-31, 48 ; X, III, 1-6, 32-50 ; X, IV, 1-7 ; XI, 248-273, 294-301, 309-328.
  8. Samas-napistim et sa femme : IX, 6-7 ; X, II b, 15-28 ; X, III, 32-35 ; X, IV, 12-20 ; X, V, 23-45 ; X, VI, 23-40 ; XI, 1-7, 8-205, 206-299 ; XI b, 1-18.
  9. Le taureau divin : VI, 94, 120-123, 128-158, 167-193 ; X, V, 9, X, V b, 13.
  10. Les hommes-scorpions : IX, II ; IX, III, 6-20 ; IX, IV, 37-43 ; (?), (?)f, 21.




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