Une épopée babylonienne/II.2.3

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II
ÉTUDE SUR LE CARACTÈRE ET L'ÂGE DU POÈME
CARACTÈRES PARTICULIERS.
III. LA COMPOSITION ET LE STYLE.
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Si l’on compare l’épopée de Gilgamès aux œuvres poétiques analogues que nous a léguées l’antiquité, elle nous frappe d’abord par sa brièveté relative. Elle est incomparablement moins prolixe que les vastes épopées de l’Inde, plus courte même que l’Iliade et l’Odyssée [1]. Elle comprend en tout douze tablettes, dont chacune, divisée en six colonnes, contient de deux cents à trois cents vers [2]. Cette brièveté ne provient pas, comme on pourrait le croire, de la pauvreté d’invention ou de la sécheresse des développements, elle dénote déjà, au contraire, dans le poète qui composa une telle œuvre, comme dans le public auquel elle était destinée, un certain sens de la mesure.

Ce goût de la proportion se manifeste également dans les divisions générales de l’épopée et jusque dans les divers épisodes. Notre poème, en effet, se trouve partagé en deux parties à peu près égales par la mort d’Eabani, qui, placée au centre même de l’action, clôt le cycle des exploits et ouvre la série des voyages. Ainsi, d’un côté, des chants héroïques constituant une sorte d’Iliade, de l’autre, un roman d’aventures formant une manière d’Odyssée. On dirait d un immense bas-relief distribué eu deux larges panneaux, où seraient dépeintes des scènes de combat vis-à-vis de paysages variés. Chaque morceau, d’ailleurs, bien délimité et en harmonie avec l’ensemble.

L’épopée de Gilgamès, on le voit, n’est pas, pour employer le langage d’Aristote, eÙTuvo-nrov. Elle ne se laisse pas, en effet, aisément embrasser d’un seul coup d’œil. On ne peut la saisir dans son ensemble que d’une vue successive, en promenant, pour ainsi dire, alternativement ses regards sur deux plans. Il en résulte qu’elle n’offre pas la belle unité des œuvres classiques. L’esprit oriental usa, dès ses débuts, de cette libre manière des conteurs dont il ne se départit jamais. Il ne sut, en aucun temps, s’astreindre à cette rigueur logique, qui fait les œuvres savamment ordonnées. Le simplex dumtaxat et unum est la découverte propre du génie grec. Ce n’est pas à dire cependant que, dans notre poème, l’unité fasse absolument défaut. L’amitié de Gilgamès et d’Eabani établit une liaison et sert comme de point d’attache entre les deux parties. Elle est l’âme même de l’action. Tout s’explique, en effet, par la présence ou l’absence de l’ami. Gilgamès n’accomplit d’abord d’aussi grands exploits, que parce qu’Eabani est à ses côtés, il n’entreprend ensuite un aussi long voyage, que parce qu’il est séparé de lui. Cette amitié nouée entre les deux héros est le fil ténu, qui relie les uns aux autres les divers épisodes dont se compose le poème, depuis l’entrée en scène d’Eabani, jusqu’au moment suprême de son évocation.

Entre ces deux points extrêmes, se déroulent des tableaux variés. Au premier pian, des scènes mouvementées et pleines de vie, empreintes à la fois de grandeur et de familiarité : l’amitié de Gilgamès et d’Eabani, l’expédition contre Humbaba, l’amour et la vengeance d’Istar, la lutte contre le taureau divin et contre les lions. Au second plan, un défilé de paysages, aux contours indécis, sur le fond desquels se détachent en relief des personnages fabuleux : les portes du soleil et les hommes-scorpions, la région de la nuit et les jardins enchantés, l’Océan, la déesse Sabit et le pilote Amel-Ea, les eaux de la mort, l’île lointaine habitée par Samas-napistim, enfin une échappée sur les enfers.

Mais une telle variété n’est-elle pas plus extérieure que profonde ? Ne résulte-t-elle pas de la diversité des événements plutôt que de l’originalité de l’invention ? On serait tout d’abord tenté de le croire, mais, à y regarder de plus près, on s’aperçoit bien vite qu’elle tient au fond même du récit.

Dans cette épopée, en effet, le récit offre un ensemble de qualités, qui, par leur mélange, forment une contexture riche et variée.

Une qualité qui frappe d’abord, est la clarté du récit. L’auteur de ce poème posséda, à un haut degré, le don de vision. Placé en regard des choses extérieures, il les réfléchit en images lumineuses. Toutefois, il ne reproduit point les objets, d’une manière absolument passive, à la façon d’un miroir. Il semble bien qu’il ait eu la conscience nette que l’art est un choix. Aussi s’attache-t-il à rendre les choses, non point dans leur masse confuse et indistincte, mais plutôt dans leurs traits essentiels, avec leurs contours définis. Il use dans le choix des détails d’une discrétion, qui est déjà, chez lui, la marque d’un véritable goût. C’est un poète objectif, mais nullement réaliste.

Une qualité non moins frappante que la clarté, est la grandeur merveilleuse du récit. L’auteur de ce poème eut, avec le don de vision, une rare puissance d’imagination. Dans le lointain du temps et de l’espace, où se déroulent les événements qu’il raconte, il entrevoit les hommes et les choses, comme à travers un miroir grossissant. Toutefois, les objets, dans cet éloignement, lui apparaissent agrandis, mais non déformés. Son imagination, en effet, est toute pénétrée de raison et garde, jusque dans ses plus libres fantaisies, le sens de la mesure. Certaines de ses créations, il est vrai, nous semblent aujourd’hui étranges et disproportionnées. Mais il ne faut pas perdre de vue que ces images ont été, un moment, l’expression de la réalité. C’est ainsi que la représentation d’un monde fantastique, tel qu’il nous apparaît dans ce poème, a été pour ces anciens hommes le système scientifique de l’univers, et que des monstres, tels que le taureau divin et les hommes-scorpions, n’ont été sans doute pour eux que la personnification d’une conception astronomique. Cette grandeur est, d’ailleurs, tempérée par un vif sentiment de la faiblesse humaine. Dans ce poème, les héros sentent et souffrent comme nous. Ne voyons-nous pas Gilgamès pleurer comme un enfant, sur le sort malheureux d’Eabani et trembler à la seule pensée de la mort ?

Si, do cette vue d’ensemble, nous passions à l’examen des détails, nous retrouverions dans les différentes parties du récit, descriptions, comparaisons, discours, les mêmes qualités de clarté et de grandeur réunies. Parmi les descriptions, en effet, les unes sont calmes et unies, les autres, vives et colorées. Il en est de même pour les comparaisons. Parfois nobles et un peu vagues, le plus souvent elles sont familières et expressives. Enfin les discours placés, dans la bouche des divers personnages, sont tour à tour d’une grande simplicité ou d’une haute élévation.

Ces qualités de clarté et de grandeur se trouvent inégalement réparties dans le poème. C’est, tantôt l’un, tantôt l’autre de ces éléments qui domine, suivant les circonstances.

De là, entre les divers chants, ces différences de ton, qui nous font passer successivement par toutes les gradations du style poétique, du mode lé plus humble au mode le plus élevé. Qu’on relise, pour s’en rendre, compte, la description de l’orage, tel que le décrit Gilgamès à Eabani (IVe chant) :

 
Mon ami, j’ai eu un troisième songe.
Or, le songe que j’ai eu est tout à fait effroyable.
(J’ai entendu) le ciel gronder et la terre gémir,
puis, le jour s’étant retiré, (j’ai vu) s’avancer les ténèbres,
alors, l’éclair a brillé, la foudre a éclaté,
...... a paru, une pluie meurtrière est tombée à verse,
............ l’éclat, le feu a détruit,,
........... sont tombés, s’est tourné en fumée,
............ né dans la plaine, ton seigneur est étendu.


Qu’on place, maintenant, à côté de ce morceau, la peinture de l’orage qui amena le déluge (XIe chant) :

 
Aux premières lueurs de l’aube,
du fond du ciel, s’éleva un noir nuage,
au sein duquel tonnait Ramman.
Nabu et Marduk ouvraient la marche.
Les dieux justiciers allaient par monts et par vaux :
Nergal arrachant [……],
Ninib chassant tout devant lui.
Les Anunnaki, portant des flambeaux,
105 éclairaient le pays de leurs feux.
Les émissaires (?) de Ramman montèrent aux cieux.
ils changèrent la lumière en ténèbres,
……… la contrée comme ……… ils couvrirent.
Dès le premier jour, l’ouragan ………………
souffla violemment sur (?)……. la montagne.
comme une armée rangée en bataille, fondit sur les hommes ………………………
Le frère ne vit plus son frère,
du ciel, on ne distingua plus les hommes.
Les dieux, eux-mêmes, pris de peur à la vue du déluge,
s’enfuirent et gagnèrent les hauteurs du ciel, demeure d’Anu.
Les dieux, comme des chiens à l’attache, étaient accroupis dans leur chenil, etc.


Quoiqu’il en soit de ces inégalités do ton, c’est, précisément, du mélange de ce double élément de clarté et de grandeur, que résulte l’intérêt littéraire du poème. L’auteur de ce poème a bien vu la réalité, mais il la transforme en l’idéalisant. Ainsi a-t-il fait une œuvre vivante et humaine, résumant à la fois ce que nous sommes et ce que nous tendons à être, faite de nos expériences et de nos aspirations. Il faut avouer, toutefois, pour faire aux défauts leur part, que s’il a représenté la vie dans sa vérité, il ne l’a pas saisie pourtant dans son libre mouvement, mais plutôt dans dos poses un peu raides. L’imperfection de l’analyse et un certain manque de souplesse, l’ont empêché de la rendre dans sa fuyante complexité Cette œuvre est une copie d’après nature, mais traitée avec une certaine gaucherie. Ce n’est point ici une statue grecque, de l’époque de Périclès, aux membres déliés, transparaissant sous la tunique flottante, mais une statue chaldéenne, du temps de Gudea, à la forte musculature, effacée et comme écrasée sous la lourdeur des draperies.




Notes[modifier]

  1. Le Ramayana compte environ quarante mille vers ; le Mahabharata n’en compte pas moins de deux cent mille ; l’Iliade en a moins de seize mille et l’Odyssée un peu plus de douze mille.
  2. La sixième et la onzième tablettes, qui seules ont pu être reconstituées d’ensemble, comprennent, l’une deux cent vingt vers, et l’autre, trois cent trente-cinq.




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