Une Année à Florence/La place du Grand-Duc

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy (p. 259-278).

LA PLACE DU GRAND-DUC.

En sortant du Palais-Vieux, on a devant soi, et tournant le dos, le Cacus de Baccio Bandinelli, et le David de Michel-Ange, gigantesques sentinelles de ce gigantesque palais ; à gauche, au second plan, la loge des Lanzi ; en face de soi, au troisième plan, le toit des Pisans ; enfin, à droite, le fameux Marsocco, qui partagea avec Jésus-Christ l’honneur d’être gonfalonier de Florence, enfin la fontaine de l’Ammanato, et la statue équestre de Cosme 1er, par Jean de Bologne.

Baccio Bandinelli est l’exagérateur de Michel-Ange, dont le talent lui-même ne se sauve de l’exagération que par le sublime. Ce fut celui qui fit du Laocoon antique une copie qu’il trouvait si belle, qu’il la préférait à l’original. On raconta cette prétention à Michel-Ange, qui se contenta de répondre : — Il est difficile de dépasser un homme, lorsqu’on le suit par derrière.

Les artistes admirent fort l’attache du cou de Cacus. Barcio Bandinelli croyait sans doute aussi que c’était ce qu’il y avait de mieux dans son groupe, car à peine cette partie fut-elle exécutée qu’il la fit mouler et l’envoya à Rome. Michel-Ange vit cette copie, et se contenta de dire : — C’est beau, mais il faut attendre le reste. En effet, le reste, c’est-à-dire le torse du Cacus, fut comparé très exactement a un sac bourré de pommes de pins.

Michel-Ange n’était point le seul avec lequel Baccio Bandinelli fût en opposition d’art et en querelle de mots. Benvenuto Cellini, qui avait le poignard aussi léger que le ciseau, lui avait voué une haine égale à l’admiration qu’il portait à Michel-Ange. Un jour, les deux artistes se trouvaient ensemble devant Cosme 1er ; leurs disputes éternelles recommencèrent malgré la présence du grand-duc, et s’échauffèrent à un tel point, que Benvenuto, montrant son poignard à son adversaire : — Baccio, lui dit-il, je te conseille de te pourvoir d’un autre monde, car, aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu, je compte t’expédier de celui-ci. Alors, répondit Bandinelli, préviens-moi un jour d’avance, pour que je me confesse, afin que je ne meure pas comme un chien, et que, quand je me présenterai à la porte du ciel, on ne me prenne pas pour toi !…

Le grand-duc calma Benvenuto en lui commandant la statue de Persée, et Baccio Bandinelli en lui faisant exécuter son groupe d’Adam et Eve.

Quant au David, il a aussi son histoire, car à Florence, tout ce peuple de statues et de tableaux a sa tradition individuelle ; il dormait depuis cent ans dans un bloc de marbre ébauché, auquel Simon de Fiesole, sculpteur du commencement du XVe siècle, avait voulu donner la forme d’un géant. Mais le statuaire inexpérimenté, ayant mal pris ses mesures, avait repoussé le bloc du piédestal, et le bloc gisait inachevé, lorsque Michel-Ange le vit, se prit de pitié pour ce marbre informe, le redressa, et le prenant corps à corps, s’escrima si bien du ciseau et du maillet, qu’il en tira cette statue de David. Michel-Ange avait alors vingt-neuf ans.

Ce fut pendant que ce grand artiste exécutait cet ouvrage, qu’il reçut la visite du gonfalonier Soderini, le seul gonfalonier perpétuel qu’ait eu la république. Soderini avec sa sottise, que Machiavel, son secrétaire, a rendue proverbiale par un quatrain, ne manqua pas de lui faire critiques sur critiques. Michel-Ange, impatienté, fit semblant de se rendre à l’une d’elles, et prenant, en même temps que son ciseau, une poignée de poussière de marbre, il invita Soderini à s’approcher pour voir si son conseil était bien suivi. Soderini s’approcha, ouvrant ses grands yeux hébétés, et Michel-Ange y fit voler la poignée de poussière de marbre qu’il tenait cachée dans sa main, ce qui pensa l’aveugler.

Vasari et Benvenuto ont eu tort de dire que ce David était un chef-d’œuvre ; ceux qui ont écrit depuis sur Florence ont eu tort de dire que c’était une œuvre au-dessous de la critique. C’est tout bonnement un ouvrage de la jeunesse de Michel-Ange, à la fois plein de beautés et de défauts, mais qui, placé où il est, concourt admirablement à l’ensemble de cette belle place.

La Loggia dei Lanzi, un des chefs-d’œuvre de cet André Orcagna qui signait ses tableaux : Orcagna, sculptor, et ses sculptures : Orcagna, pictor, fut élevée primitivement, en 1574, pour offrir aux magistrats, dans les balies qui se tenaient sur la place publique, un refuge contre la pluie qui, lorsqu’elle tombe à Florence, tombe par torrens. Ce sont les rostres de cet autre forum ; c’est de là, et de la Ringhiera, espèce de tribune disparue au milieu d’une tempête populaire, et qui était dressée à la porte du Palais-Vieux, que les orateurs parlaient au peuple. Sous les Médicis, les lansquenets ayant en leur corps de garde dans le voisinage de la Loggia, et se trouvant naturellement inoccupés, comme sont toujours des soldats étrangers, ils passaient leur temps à se promener sous ce beau portique ; de là le nom de Loggia dei Lanzighinetti, et, par abréviation, dei Lanzi.

La Loggia dei Lanzi est richement ornée de statues antiques et modernes ; ces statues antiques, qui sont au nombre de six, et qui représentent des prêtresses ou des vestales, viennent de la villa Médicis de Rome, et ont perdu le nom de leurs auteurs. Les statues modernes, qui sont au nombre de trois, et qui représentent une Judith, un Persée, et un Romain enlevant une Sabine, sont de Donatello, de Benvenuto Cellini et de Jean de Bologne.

La Judith de Donatello doit son illustration, bien plutôt à la circonstance qui a présidé à son installation actuelle, qu’à son mérite même comme art. En effet, c’est une des plus faibles, des plus raides et des plus gauches statues de l’auteur. Elle était au palais Riccardi, et appartenait aux Médicis ; mais, lorsque Pierre, après avoir livré la Toscane à Charles VIII, eut été chassé de Florence, et que son palais eut été pillé, on résolut de perpétuer la mémoire de cette vengeance populaire, en dressant la Judith sous la loge des lansquenets. En conséquence, elle y fut transportée en grande pompe, et l’on grava sur son piédestal cette menace que Laurent II laissa, à son retour, subsister sans doute par insouciance, et Alexandre, à son avènement au trône, par mépris.

« Exemplum salut. publ. Cives posuere xccccxcv. »

Quant au grand-duc actuel, il n’y a probablement pas même fait attention : il est trop aimé pour que cela le regarde.

A côté de la Judith est le Persée ; le Persée que Benvenuto a tant appelé un chef-d’œuvre, qu’il est devenu de mode de lui contester ce titre, et qui, au reste, vaut à peu près tout ce qui se faisait dans la même époque. D’ailleurs, quand nous autres artistes, qui connaissons pour les avoir éprouvées, les sueurs, les transes et les fatigues de l’enfantement, nous lisons, dans Benvenuto lui-même, tout ce que sa statue lui a coûté d’insomnie, de labeur et de fièvre ; lorsque nous assistons à cette lutte de l’homme, à la fois contre les hommes et la matière ; lorsque nous voyons la force manquer au statuaire, le bois manquer à la fournaise, le métal manquer au moule ; lorsque nous voyons le bronze déjà fondu se figer, refusant de couler dans la forme, et l’artiste, désespéré, jeter dans la chaudière tarie par le feu plats d’étain, couverts d’argent, aiguières dorées, prêt à s’y jeter lui-même enfin de désespoir, comme un autre Empédocle dans un autre Etna, nous devenons indulgens, en face d’une œuvre qui, si elle n’est pas de premier ordre, marche au moins derrière Michel-Ange, de pair avec les Jean de Bologne, et en avant des Ammanato, des Tasca et des Baccio Bandinelli.

Mais ce qui est vraiment délicieux, ce dont personne ne contestera le ravissant caractère, ce sont les figurines du piédestal, dont Benvenuto connaissait si bien la valeur, qu’il se brouilla avec la duchesse plutôt que d’en déshériter sa statue. Ces figurines étaient tellement du goût de la pauvre Éléonore de Tolède, qu’elle les voulait absolument garder dans son appartement, et qu’il fallut tout l’entêtement artistique de Cellini pour les lui arracher des mains.

Le troisième groupe est l’enlèvement des Sabines, de Jean de Bologne, qui, à son apparition, eut un tel succès, que l’on venait de tous les points de l’Italie pour l’admirer. Ces trois figures qui, au reste, sont d’une grande beauté, tant par l’expression des physionomies que par le modelé des chairs, n’eurent pas le bonheur de plaire à tout le monde, Un seigneur, entre autres, qui était parti de la rue du Corso, à cheval, pour le venir voir, et qui était resté cinq jours en route, s’en approcha, toujours à cheval, s’arrêta un instant, et, sans descendre de sa monture : — Voilà donc, dit-il, la chose dont on fait tant de bruit. Puis, haussant les épaules, il remit son cheval au galop et reprit le chemin de Rome.

Nous conseillons à ceux qui voudraient suivre l’exemple du curieux Romain de descendre de cheval, et de regarder de près le petit bas-relief du piédestal représentant l’enlèvement des Sabines.

En face du Palais-Vieux, attenant à la poste aux lettres, est une avance en bois, qu’on appelle le toit des Pisans, et qui n’a rien de remarquable que la circonstance qui lui a fait donner son nom.

On sait les longues guerres et la haine éternelle des deux républiques. Pise fut en petit à Florence ce que Rome fut à Carthage, et Florence, comme Rome, n’eut pas de repos que Pise ne fût, sinon détruite, du moins soumise. Une des victoires qui concoururent à cette soumission fut celle de Cascina, qui fut remportée par Galiotto, à six milles de Pise, et probablement à l’endroit même où est aujourd’hui la métairie du grand-duc. Les Pisans perdirent dans cette journée, qui fut celle du 28 juillet 1364, mille hommes tués et deux mille prisonniers. Ces deux mille prisonniers furent amenés à Florence sur quarante-deux charrettes, et ils entrèrent par la porte San-Friano, où on les arrêta pour leur faire payer la gabelle, et où ils furent taxés à dix-huit sous par personne, prix qu’on avait l’habitude de payer par chaque tête de bétail ; puis on les conduisit, trompettes sonnantes, place de la Seigneurie, où on les fit descendre de voiture, et où on les força de défiler, un à un, derrière Marsocco, et de lui baiser le derrière en passant. Deux de ces malheureux virent un déshonneur si grand dans ces nouvelles fourches caudines, qu’ils s’étranglèrent avec leurs chaînes. Enfin, les Florentins, pensant qu’ils pouvaient les utiliser à mieux que cela, les employèrent à bâtir ce toit, qui, encore aujourd’hui, du nom de ses constructeurs, est appelé le toit des Pisans.

Le Marsocco actuel est innocent du suicide des deux Pisans ; car, vers l’an 1420, le vieux Marsocco, qui datait du Xe siècle, étant tombé en poussière, la seigneurie en commanda un autre à Donatello. C’est celui qu’on voit aujourd’hui, tenant sous sa patte l’écusson à la fleur de lis rouge de Florence, et il a l’air trop bonne bête pour avoir rien de pareil à se reprocher.

La fontaine de l’Ammanato, malgré la réputation qu’on lui a faite, est à mon avis un assez médiocre ouvrage. Les chevaux marins et le Neptune ne semblent pas faits l’un pour l’autre et n’ont aucune proportion entre eux ; on dirait un géant traîné par des poneys. Une chose non moins ridicule est le maigre filet d’eau qui suinte de ce colosse. En revanche, les figures de bronze de grandeur naturelle, accroupies sur les rebords du bassin, sont charmantes. L’année dernière, on s’aperçut un beau matin qu’il en manquait une. Pendant deux mois on fit les recherches les plus actives pour savoir ce qu’elle était devenue. Au bout de ce temps, on apprit qu’un amateur anglais l’avait enlevée ; seulement on ignore encore quel est le procédé dont il s’est servi pour cet enlèvement, chaque figure pesant plus de deux milliers.

Une chose particulière à cette fontaine, c’est qu’elle est située juste à l’endroit où fut brûlé Savonarole.

Un mot sur cet homme étrange, sur son caractère, sur son supplice et sur la mémoire qu’il a laissée.

Frère Jérôme Savonarole naquit à Ferrare, le 21 septembre 1452, de Nicolas Savonarole et d’Elena Buonaconi. Dès son enfance, on remarqua en lui un caractère grave et des dehors austères, et aussitôt qu’il fut en âge d’avoir une volonté, il manifesta le désir de se faire religieux. Dans ce but, il étudia avec une application soutenue la philosophie et la théologie, lisant et relisant sans cesse les œuvres de Saint-Thomas-d’Aquin, ne suspendant ces graves lectures que pour faire des vers toscans. Cette occupation était si agréable à Savonarole, qu’il se l’interdit bientôt, se reprochant de prendre un si grand plaisir à une distraction qu’il regardait comme mondaine.

Parvenu à l’âge de ving-deux ans, il rêva une nuit qu’il était exposé nu dans la campagne, et qu’il lui tombait sur le corps une pluie d’eau glacée. L’impression fut telle qu’il se réveilla, et qu’en se réveillant il résolut de se donner à Dieu, cette pluie bienfaisante ayant, à ce qu’il assurait, éteint à tout jamais les passions dans son cœur.

Ce fut la première de ces visions qui lui devinrent depuis si fréquentes et si familières.

Le lendemain, qui était le 24 avril 1475, sans avertir ni parens ni amis, il s’enfuit à Bologne, et revêtit l’habit de Saint-Dominique.

Le jeune dominicain était déjà depuis quelques temps à Bologne, lorsque la guerre s’étant allumée entre Ferrare et Venise, on résolut de dégrever le couvent de ses bouches inutiles. Frère Jérôme Savonarole, dont rien n’avait pu faire encore apprécier le génie, fut du nombre des exilés. Il s’en vint alors à Florence, où il trouva l’occasion de prêcher tout un Carême dans l’église de San-Lorenzo ; mais, inexpérimenté qu’il était encore, il ne réussit ni pour la voix, ni pour le geste, ni pour l’éloquence ; alors il douta lui-même de la mission qu’il s’était cru appelé à remplir, et résolut de se borner à l’explication des saintes Écritures. Il se retira donc dans un couvent de Lombardie, où il comptait rester éternellement, lorsqu’il fut redemandé à Florence, par Laurent de Médicis. Le jeune Pic de la Mirandole avait suivi les prédications de frère Jérôme, et à travers l’embarras de l’élocution, la gaucherie du geste, il avait reconnu l’accent de l’inspiré et le regard sombre et profond de l’homme de génie.

Mais déjà il s’était fait un progrès immense dans Savonarole ; le temps qu’il avait passé en Lombardie avait été employé par lui à des études d’éloquence, et lorsqu’il revint à Florence, il commençait à croire de nouveau que Dieu l’avait choisi pour parler aux peuples par sa voix. Ses premiers essais le confirmèrent dans cette croyance.

D’ailleurs le temps était bon pour s’ériger en prophète, l’Italie était pleine de factions, et l’Église de scandales. Innocent VIII régnait alors, et ses seize enfans lui avaient valu le surnom de Père de son peuple ; aussi Savonarole prit-il pour texte de ses discours trois propositions.

La première, que l’Église devait être renouvelée ;

La seconde, que l’Italie serait battue de verges ;

Et la troisième, que ces événemens s’accompliraient avant la mort de celui qui les annonçait. Cette mort devait arriver avant la fin du siècle ; or, comme on était à l’année 1490, toutes ces prophéties devaient faire d’autant plus d’effet qu’elles annonçaient des choses prochaines, et que Savonarole, comme cet homme qui faisait le tour des murs de Jérusalem, après avoir commencé par crier malheur aux autres, finissait par crier malheur sur lui-même.

Luther accomplit la première des prédictions de Savonarole.

Alexandre de Médicis la seconde.

Et Roderic Borgia la troisième.

Les prédications de Savonarole produisirent un tel effet et attirèrent un tel concours d’auditeurs, que quoiqu’on lui eût accordé le Dôme comme la plus grande des églises de Florence, le Dôme se trouva bientôt trop étroit pour la foule qui venait se nourrir de sa parole. On fut donc obligé de séparer des hommes, les femmes et les enfans, et de leur réserver des jours particuliers. En outre, chaque fois que Savonarole se rendait de son couvent au Dôme et retournait du Dôme à son couvent, on était obligé de lui donner une garde. Les rues dans lesquelles il devait passer étaient pleines d’hommes du peuple qui, le regardant comme un saint, voulaient baiser le bas de sa robe.

Cette popularité lui valut d’être nommé, en 1490, prieur du couvent de Saint-Marc, et à l’occasion de cette nomination, il donna une nouvelle preuve de son caractère inflexible. Il était d’habitude, et les prédécesseurs de Savonarole avaient presque fait de cette concession une règle, que ceux qui étaient promus au rang de prieurs dans les ordres réguliers allassent présenter leurs hommages à Laurent de Médicis, comme au chef suprême de la République, et le priassent de leur accorder sa protection. Savonarole, qui ne reconnaissait d’autre chef à la République que ceux qu’elle s’était donnés par élection, refusa constamment d’accomplir cet acte d’inféodation à un pouvoir qu’il regardait comme usurpé. Vainement ses amis l’en pressèrent-ils, vainement Laurent lui fit-il savoir qu’il le recevrait avec plaisir. Savonarole répondit constamment qu’il était prieur de Dieu et non de Laurent ; celui-ci n’avait donc rien de plus à attendre de lui que les derniers citoyens.

Cette réponse, comme on le comprend, blessa fort l’orgueilleux Médicis ; c’était la seule opposition qu’il eût rencontrée à Florence depuis la conspiration des Pazzi. Aussi les prédications exaltées de Savonarole ayant produit quelques troubles, Laurent profita-t-il de cette occasion pour faire dire au moine rebelle, par cinq des premiers de la ville, qu’il eût à interrompre son prêche, ou tout au moins à modérer sa fougue. Savonarole répondit à ceci par un discours qu’il termina en annonçant au peuple la mort prochaine de Laurent de Médicis.

Cette prédiction se réalisa dix-huit mois après, c’est-à-dire le 9 avril 1492.

Alors, il arriva que, sur son lit de mort, Laurent le Magnifique se souvint du pauvre prieur de Saint-Marc, et le reconnaissant pour un inspiré, puisqu’il avait si bien prophétisé les choses qui arrivaient, ne voulut recevoir l’absolution que de lui. Il l’envoya donc chercher, et cette fois Savonarole, fidèle à sa promesse, accourut à son lit de mort, agissant en cela comme il l’aurait fait pour le dernier des citoyens.

Laurent le Magnifique se confessa. Il avait sur la conscience force crimes inconnus et cachés ; de ces crimes comme en commettent les puissans, qui veulent à tout prix garder leur puissance. Mais, si grands que fussent ses crimes, Savonarole lui promit le pardon de Dieu à trois conditions. Le moribond, qui ne croyait pas en être quitte à si bon marché, lui demanda quelles étaient ces trois conditions.

— La première, dit le moine, c’est que vous ayez une foi vive et inaltérable en Dieu.

— Je l’ai, répondit vivement Laurent.

— La seconde, c’est que vous restituerez, autant que possible, le bien que vous avez mal acquis.

Laurent réfléchit un instant ; puis, après une effort sur lui-même.

— C’est bien, je le restituerai, dit-il.

— Enfin, la troisième, c’est que vous rendrez la liberté à Florence.

— Oh ! pour cela non, dit le mourant ; j’aime mieux être damné.

Tournant alors le dos à Savonarole, Laurent ne prononça plus une seule parole ; il expira le même jour.

Et comme sa mort, dit Machiavel, devait être le signal de grandes calamités, Dieu permit qu’elle fût accompagnée de terribles présages. La foudre tomba sur le Dôme, et Roderic Borgia fut nommé pape.

L’orage prédit par Savonarole s’avançait : Charles VIII apparaissait à l’horizon, marchant vers son royaume de Naples, et menaçant de passer sur Florence, lui et sa colère. Savonarole fut député au devant de l’armée ultramontaine. Le moine demeura fidèle à sa mission, et parla au roi, non en ambassadeur, mais en prophète. Il lui prédit la victoire et les grâces de Dieu s’il rendait la liberté à Florence ; il lui promit les revers et l’inimitié du Seigneur, s’il la laissait sous le joug. Charles VIII ne vit dans Savonarole qu’un bon religieux qui se mêlait de parler politique, c’est-à-dire d’une chose qu’il ne comprenait pas. Il passa à travers Florence sans faire attention à ses paroles, et ne quitta la ville révoltée qu’après avoir exigé de la seigneurie la levée du séquestre placé sur les biens des Médicis, et l’annulation du décret qui mettait leur tête à prix.

Moins d’un an après, la nouvelle prédiction de Savonarole était encore accomplie. Les succès s’étaient changés en revers, et Charles VIII, l’épée à la main, était forcé de se rouvrir, par la bataille du Taro, un chemin sanglant vers la France.

Tout jusque là secondait Savonarole, et les événemens semblaient aux ordres de son génie. Aussi son influence dans la république était-elle, après la chute de Pierre de Médicis, devenue plus grande que jamais. Il reçut alors de la seigneurie commission de présenter une nouvelle forme de gouvernement. Savonarole, libre dès lors de donner carrière à ses idées démocratiques, établit son système sur la base la plus large et la plus populaire qui eût encore été offerte à la république florentine.

Le droit de distribuer les places et les honneurs devait être accordé à un grand conseil composé de tout le peuple ; et comme le peuple ne pouvait être convoqué en masse à chaque instant, et pour chaque chose qui réclamait son examen et son approbation, il devait déléguer son autorité à un certain nombre de citoyens choisis par lui-même, et auquel il transmettrait ses droits. Ce fut pour réunir cette assemblée d’élus que Savonarole fit construire dans le Palais-Vieux, par Cronaca son ami, Cette fameuse salle du conseil, dans laquelle pouvaient tenir à l’aise mille citoyens.

Ce n’était pas tout : après la partie matérielle de la liberté, si on peut parler ainsi, il fallait s’occuper de sa partie morale, c’est-à-dire des mœurs et des vertus, sans lesquelles elle ne peut se maintenir. Or, les Médicis avaient répandu l’or à pleines mains : l’or avait entamé le luxe, le luxe les plaisirs. Florence n’était plus cette république sévère où la parcimonie publique et l’économie privée permettaient au gouvernement de commander à la fois à Arnolfo di Lapo une nouvelle enceinte de remparts, un dôme magnifique, un palais imprenable, et un grenier public où pût être enfermé le blé de toute une année. Florence s’était faite molle et voluptueuse ; Florence avait des savans grecs, des poëtes érotiques, des tableaux obscènes, et des statues effrontées. Il fallait porter le fer et le feu dans tout cela ; il fallait ramener les Florentins à la simplicité antique ; il fallait détruire Athènes, et avec ses débris rebâtir Sparte.

Savonarole choisit l’époque du Carême pour tonner contre cette tendance mondaine, et pour lancer l’anathème sur toutes ces corruptrices superfluités. Sa parole eut sa puissance ordinaire. À sa voix, chacun se hâta de venir amonceler sur les places publiques tableaux, statues, livres, bijoux, vêtemens de brocard et habits brodés. Alors le moine, suivi d’une foule de femmes et d’enfans qui chantaient les louanges de Dieu, sortit du Dôme, une torche à la main, et s’en alla par les rues, allumant tous ces bûchers renouvelés chaque jour et chaque jour dévorés.

Ce fut dans un de ces brasiers que Fra Bartolomeo vint jeter ses pinceaux érotiques et ses toiles mondaines qui jusqu’alors avaient détourné son génie de la voie divine. Converti au Seigneur, Fra Bartolomeo jura de ne traiter désormais que des sujets religieux, et il tint son serment.

Cependant, après avoir triomphé jusqu’à ce jour, Savonarole allait enfin s’attaquer au colosse contre lequel il devait se briser.

Alexandre VI était monté sur le trône pontifical, et y avait porté les désordres de sa vie privée. Plus l’exemple de l’impiété et de la débauche descendait de haut, plus il était abominable. Savonarole n’hésita pas un instant, et il attaqua la cour de Rome avec la même véhémence qu’il eût attaqué la cour de France ou la cour d’Angleterre.

Alexandre VI crut répondre efficacement à ces attaques, en fulminant une bulle dans laquelle il déclarait Savonarole hérétique, et lui interdisait la prédication. Savonarole éluda cette défense, en faisant prêcher à sa place Dominique Bonvicini de Pescia, son disciple. Mais bientôt, se lassant du silence, il déclara, sur l’autorité du pape Pélage, qu’une excommunication injuste était sans efficacité, et que celui qui, en avait été atteint n’avait pas même besoin de s’en faire absoudre. En conséquence, le jour de Noël de l’année 1497, il déclara en chaire que le Seigneur lui inspirait la volonté de secouer l’obéissance, attendu la corruption du maître, et il continua ses prédications ou plutôt ses attaques, avec plus de force, de liberté et d’enthousiasme que jamais.

Alors il arriva un moment où, pour le peuple florentin, Savonarole ne fut plus un homme, mais un messie, un second Christ, un demi-Dieu.

Mais au milieu de tout ce peuple qui le regardait passer à genoux, lui marchait triste et la tête baissée, car il sentait que sa chute était prochaine, et rien ne lui avait révélé encore que Luther était né.

Alexandre VI répondit à cette rébellion par un bref qui déclarait à la seigneurie que, si elle n’interdisait point la parole au prieur des dominicains, tous les biens des marchands florentins situés sur le territoire pontifical seraient confisqués, et la république mise en interdit et déclarée ennemie spirituelle et temporelle de l’Église. La seigneurie, qui voyait croître la puissance pontificale dans la Romagne, et qui sentait César Borgia aux portes, n’osa point résister, et cette fois intima elle-même à Savonarole l’ordre de suspendre ses prédications. Savonarole ne pouvait résister ; d’ailleurs la résistance eût été une infraction aux lois que lui-même avait consenties : il prit donc congé de son auditoire, dans un prêche qu’il annonça être le dernier. En même temps, on annonça qu’un autre prédicateur très-renommé était arrivé au nom d’Alexandre VI, pour remplacer frère Savonarole, et combattre la parole impie par la parole sainte.

On comprend que le nouveau venu essaya vainement de se faire entendre ; car la retraite de Savonarole, au lieu de calmer la fermentation, l’avait augmentée. On parlait de ses visions divines, de ses prophéties réalisées, on annonça des miracles. Le prieur des Dominicains avait offert, disait-on, de descendre avec le champion de la papauté dans les caveaux de la cathédrale, et de ressusciter un mort. Ces bruits auxquels Savonarole était étranger, répandus par des sectaires trop zélés, revinrent à frère François de Pouille ; c’était le nom du prédicateur venu de Rome. Frère François était d’une trempe pareille à Savonarole, et n’avait contre lui que le désavantage de défendre une mauvaise cause. Au reste, ardent fanatique, prêt à mourir pour cette cause si sa mort pouvait la faire triompher, il répondit à ces bruits vagues par un défi formel : il proposait d’entrer avec le prieur des Dominicains dans un bûcher ardent, et là, disait-il, à la face du peuple, Dieu reconnaîtrait ses élus. — Cette proposition était d’autant plus étrange de sa part qu’il ne croyait pas à un miracle ; mais il espérait par cette offre décider Savonarole à tenter l’épreuve, et en mourant, entraîner du moins avec lui le tentateur qui précipitait tant d’âmes avec la sienne dans la damnation éternelle.

Si exalté que fût Savonarole, il n’espérait point que Dieu fît un miracle en sa faveur. D’ailleurs, n’ayant jamais proposé le premier défi, il ne se croyait nullement dans l’obligation d’accepter le second. — Mais alors il arriva une chose qui prouve jusqu’à quel point il avait excité le fanatisme de ses disciples. Frère Dominique Bonvicini, plus confiant que lui dans l’intervention de Dieu, fit répondre qu’il était prêt à tenir tête à François de Pouille et à accepter l’épreuve du feu. — Malheureusement ce dévouement ne faisait pas le compte de frère François, c’était le maître et non le disciple qu’il voulait frapper ; et s’il mourait, il voulait du moins que sa mort eût tout l’éclat que pouvait lui donner celle de l’antagoniste illustre avec lequel seul il consentait à lutter.

Mais Florence semblait atteinte d’une folie générale. À défaut de frère François, deux moines Franciscains, nommés l’un frère Nicolas de Pilly et l’autre frère André Rondinelli, déclarèrent qu’ils étaient prêts à tenir tête à François de Pouille et à accepter l’épreuve du feu avec frère Dominique : le même jour, le bruit que le défi mortel était accepté se répandit par toute la ville.

Les magistrats voulurent empêcher le scandale ; il était trop tard. Le peuple comptait sur un spectacle inattendu, inouï, terrible ; et il n’y avait pas moyen de le lui enlever sans exposer la ville à quelque émeute. Les magistrats furent donc obligés de céder ; ils décidèrent alors que ce duel étrange aurait lieu entre frère Dominique Bonvicini et frère André Rondinelli, qui, ayant prouvé qu’il était le premier en date, obtint la préférence sur frère Nicolas de Pilly. Dix citoyens élus à la majorité des voix furent chargés de régler les détails de la lutte, d’en fixer le jour et le lieu. Le jour fut fixé au 7 avril 1498, et la place du Palais, ou plutôt de la Seigneurie, comme on l’appelait alors, fut choisie pour le champ clos.

Dès que cette décision fut connue, la foule s’amassa si nombreuse sur la place, quoiqu’il y eût encore cinq jours à attendre avant le jour fixé, que les juges comprirent qu’il n’y aurait aucun moyen de faire les préparatifs nécessaires, si l’on ne remplissait point d’hommes armés les rues adjacentes. Moyennant cette précaution, prise pendant la nuit, la place, un matin, se trouva vide, et l’on put commencer les travaux.

On sépara d’abord, à l’aide d’une cloison, la loge dei Lanzi en deux compartimens, dont l’un était réservé à frère Bondinelli et à ses Franciscains, et l’autre à frère Dominique et aux disciples de Savonarole ; puis on établit un échafaud en charpente, de cinq pieds de haut, de dix de large et de quatre-vingts de long. Cet échafaud fut tout garni de bruyère, de fagots et d’épines du bois le plus sec que l’on pût trouver. Au milieu du bûcher, on ménagea deux espèces de corridors de la longueur de l’échafaud, séparés l’un de l’autre par une cloison de branches de pin. Ces corridors s’ouvraient d’un côté sur la loge dei Lanzi, et de l’autre, sur l’extrémité opposée : le tout devait se passer au grand jour, afin que chacun pût voir les champions entrer et sortir ; il n’y avait donc moyen ni de reculer ni d’organiser un faux miracle.

Le jour arrivé, les Franciscains se rendirent à leur loge sans aucune démonstration apparente. Savonarole, au contraire, annonça une grande messe à laquelle il pria tous ses prosélytes d’assister ; puis, la messe finie, au lieu de renfermer l’hostie dans le tabernacle, il s’avança vers la porte, le saint Sacrement à la main, sortit de l’église, et se rendit à la place du Palais. Frère Dominique de Pescia le suivait avec toutes les apparences d’une foi ardente, tenant à la main un crucifix, dont de temps en temps il baisait les pieds en souriant. Tous les moines Dominicains du couvent de Saint Marc venaient derrière lui, partageant visiblement sa confiance, et chantaient des hymnes au Seigneur. Enfin, après les Dominicains, marchaient les citoyens les plus considérables de leur parti, tenant des torches à la main ; car, sûrs qu’ils étaient de la réussite de leur sainte entreprise, ils voulaient eux-mêmes mettre le feu au bûcher.

Il est inutile de dire que la place était tellement pleine de monde que la foule dégorgeait dans toutes les rues. Les portes et les fenêtres semblaient murées avec des têtes, les terrasses des maisons environnantes étaient couvertes de spectateurs, et il y avait des curieux jusque sur la tour du Bargello, jusque sur le toit du Dôme, sur la plate-forme du Campanile.

Sans doute l’assurance de frère Dominique commença d’inspirer quelques craintes aux Franciscains ; car, lorsqu’on leur fit dire que frère Dominique était prêt, ils déclarèrent qu’ils avaient appris que frère Dominique s’occupait de magie, et, grâce à cet art, composait des charmes et des talismans. En conséquence, ils demandaient que leur adversaire fût dépouillé de ses habits, visité par des gens de l’art, et revêtu d’habits nouveaux qui lui seraient donnés par les juges ! Frère Dominique ne fit aucune objection, dépouilla lui-même sa robe, et se livra à l’investigation des médecins, après quoi il revêtit le nouveau froc qui lui fut apporté, et fit demander une seconde fois aux Franciscains s’ils étaient prêts. Frère André Rondinelli fut alors obligé de sortir de sa loge. Mais comme il vit en sortant que son adversaire se préparait à traverser les flammes, en tenant en main le saint-Sacrement que Savonarole venait de lui remettre, il s’écria que c’était une profanation que d’exposer le corps de Notre-Seigneur à être brûlé ; d’ailleurs, que, s’il y avait miracle, le miracle n’aurait rien d’étonnant, puisque ce n’était pas frère Bonvicini, mais son fils bien-aimé que Dieu sauverait des flammes. En conséquence, il déclara que, si le Dominicain ne renonçait pas à cette aide surnaturelle, lui renoncerait à l’épreuve. De son côté, Savonarole, à qui, pour la première fois peut-être le doute vint à l’esprit, et cela parce qu’il s’agissait d’un autre que de lui, déclara que l’épreuve ne se ferait qu’à cette condition. Les Franciscains ne voulurent pas démordre de la prétention, Savonarole se retrancha dans son droit, et tint ferme, et comme ni les uns ni les autres ne voulurent céder, quatre heures s’écoulèrent en discussions, pendant lesquelles le peuple, exposé à un soleil ardent, commença de murmurer si haut et si bien, que Dominique Bonvicini déclara, pour en finir, qu’il était prêt à tenter l’épreuve avec un simple crucifix. Il n’y avait plus moyen de reculer, le crucifix n’étant que l’image et non la présence réelle. Frère Rondinelli fut donc forcé de se soumettre ! et l’on annonça au peuple que l’épreuve allait commencer. Au même instant il oublia toutes ses fatigues et battit des mains, comme on fait chez nous au théâtre, lorsqu’après une longue attente les trois coups du régisseur annoncent que la toile va se lever.

Mais en ce moment même, par un hasard étrange, un violent orage éclata sur Florence. Depuis longtemps cet orage s’amassait sur la ville, sans que personne eût remarqué ce qui se passait au ciel, tant chacun avait les yeux fixés sur la terre. Il tomba de tels torrens de pluie, que le feu qu’on venait d’allumer fut éteint à l’instant même, sans qu’il fût possible de le ranimer, quoiqu’on y jetât toutes les torches qu’on pût se procurer, et quoiqu’on apportât du feu et des lisons enflammés de toutes les maisons qui donnaient sur la place.

Dès lors la foule se crut jouée ; et comme les uns criaient que l’empêchement était venu des Franciscains, tandis que les autres affirmaient qu’il avait été suscité par les disciples de Savonarole, le peuple fit indistinctement retomber la responsabilité de son désappointement sur les deux champions, et les prit tous deux en mépris. Aux cris qu’elle entendit pousser, aux démonstrations hostiles qu’elle vit faire, la seigneurie donna ordre à la foule de se retirer ; mais, malgré la pluie qui continuait de tomber par torrens, personne n’obéit. Force fut donc à la fin aux deux adversaires de traverser la foule. C’était là qu’on les attendait. Frère Rondinelli fut reconduit à grands coups de pierre, au milieu des huées, et rentra à son couvent tout meurtri et avec sa robe en lambeaux. Quant à Savonarole, il sortit comme il était entré, le Saint-Sacrement à la main ; et grâce à cette sainte sauvegarde, il parvint, sans accident, lui et les siens, jusqu’à la place Saint-Marc, où était situé son couvent.

Mais de ce jour le prestige fut détruit ; Savonarole ne fut plus, même pour le peuple, un moine fanatique, il fut un faux prophète. Frère François de Pouille, cet envoyé d’Alexandre, duquel était partie la première proposition, et qui était resté en arrière dès qu’il avait vu les Franciscains et les Dominicains s’engager, profita habilement de cette déception pour animer contre Savonarole tout ce qu’il avait d’ennemis dans Florence. Ces ennemis étaient d’abord tous ceux qui maintenaient une excommunication comme valable, quelle que fût la moralité du pape qui l’aurait lancée. C’étaient ensuite tous les partisans des Médicis, qui croyaient que l’influence seule de Savonarole s’opposait à leur retour, et qui portaient tant d’ardeur dans leur opinion politique, qu’on les appelait les arrabiati ou les enragés.

Aussi, le lendemain, dimanche des Rameaux, lorsque Savonarole monta en chaire pour expliquer sa conduite de la veille, les cris de : À bas le faux prophète ! À bas l’hérétique ! à bas l’excommunié ! se firent entendre de tous côtés, renouvelés avec tant d’acharnement que Savonarole, dont la voix était faible, ne put dominer ce tumulte. Alors Savonarole, voyant qu’il avait perdu toute son influence sur le peuple, qui, la veille encore, écoutait ses moindres paroles à genoux, se couvrit la tête de son capuchon, et se retira dans la sacristie ; puis, de la sacristie, gagna, sans être vu, son couvent. Mais cette retraite n’avait point désarmé les ennemis de Savonarole, et ils résolurent de le poursuivre à son couvent, où ils présumèrent avec raison qu’il s’était retiré. Les cris : À Saint-Marc ! à Saint-Marc ! se firent entendre. Ces cris, poussés par les rues, ameutèrent tous ceux chez lesquels ils éveillaient ou l’intérêt ou la vengeance. Le noyau d’insurrection se recruta à chaque pas, et bientôt la foule alla battre les murs de Saint-Marc comme une marée qui monte. À l’instant même les portes furent enfoncées, et le flot populaire se répandit dans le couvent.

Se doutant que c’était à lui que l’on en voulait, Savonarole ouvrit sa cellule et parut sur le seuil. Il y eut alors un instant d’hésitation parmi ces hommes habitués à trembler devant lui ; mais deux arrabiati s’étant jetés sur lui et ayant crié : Au bûcher, l’hérétique ! au gibet, le faux prophète ! On fit sortir Savonarole pour le conduire directement au supplice ; et ce ne fut qu’avec grand’peine que deux magistrats, accompagnés d’un corps de troupes réuni à la hâte au bruit de cette émeute, parvinrent à l’arracher des mains de cette populace, en lui promettant que justice serait faite, et qu’elle ne perdrait rien à attendre.

En effet, le 25 mai, c’est-à-dire quarante-deux jours après l’épreuve qui avait échoué, un second bûcher s’élevait sur la place du palais. Un poteau se dressait au milieu de ce bûcher, et à ce poteau étaient liés trois hommes ; ces trois hommes étaient frère Jérôme Savonarole, Dominique Bonvicini, et Silvestre Maruffi, qui se trouvait là on ne sait trop comment, et auquel on avait fait son procès par-dessus le marché. Aussi le peuple, auquel on avait tenu plus que parole, semblait-il parfaitement satisfait.

Savonarole expira comme il avait vécu, les yeux au ciel, et si fort détaché de la terre que la douleur ne lui fit pas pousser un cri. Déjà le moine et ses disciples étaient enveloppés de flammes, qu’on entendait encore l’hymne saint qu’ils chantaient en chœur, et qui, d’avance, allait frapper pour eux à la porte du ciel.

Ce fut ainsi que s’accomplit la dernière prédiction de Savonarole.

Mais à peine fut-il mort, que le souvenir de toute sa vie et le spectacle de ses derniers momens, si bien en harmonie avec ce souvenir, firent ouvrir les yeux aux plus aveugles ; ceux qui avaient réellement intérêt à poursuivre sa mémoire comme ils avaient calomnié sa vie, continuèrent seuls à blasphémer son nom. Mais ce peuple, qui avait toujours trouvé en lui un consolateur et un ami, sentit bientôt que ce consolateur et cet ami lui manquait. Il chercha autour de lui sur la terre, et, ne le trouvant plus là, il espéra le retrouver au ciel.

Un an après, au jour anniversaire de sa mort, la place où avait été dressé son bûcher était couverte de fleurs. On ne put découvrir quelle main avait déposé ces fleurs sur la tombe de Savonarole ; chacun dit que c’étaient les anges qui étaient descendus pour célébrer la fête du martyr. Chaque année, ce tribut alla en augmentant ; mais, comme à chaque anniversaire cet hommage religieux amenait quelques rixes nouvelles, Cosme 1er résolut d’y mettre fin. Si puissant qu’il fût, il n’osa point heurter de face les sympathies populaires : il ordonna seulement à l’Ammanato de bâtir une fontaine à cette place. L’Ammanato obéit, et la statue de Neptune s’éleva bientôt à la place où avait été dressé le bûcher.

Près de Neptune est la statue équestre de Cosme 1er, la meilleure des quatre statues du même genre qu’ait faites Jean de Bologne ; les trois autres sont, je crois, celles de Henri IV, de Philippe II et de Ferdinand Ier.

Voilà tout ce qu’on trouve sur cette magnifique place sans compter la galerie des Offices qui y aboutit. Mais comme la galerie des Offices ne peut être parcourue en une heure, nous remîmes à un autre moment la visite que nous comptions lui faire.

FIN D’UNE ANNÉE À FLORENCE