Une Année à Florence/Le Palais-Vieux

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Michel Lévy (p. 235-258).

LE PALAIS-VIEUX.

Quoique la journée fût déjà assez avancée et que nos deux séances au Dôme et au palais Riccardi eussent été rudes, nous ne voulûmes pas rentrer sans avoir visité la place du Grand-Duc. J’en avais fort entendu parler, j’en avais vu des dessins, et je savais qu’elle offrait, plus qu’aucune autre au monde peut-être, la réunion des souvenirs de l’histoire et de l’art aux plus grandes époques de la république et du principat. En outre, on m’avait recommandé, pour ne rien perdre de son aspect grandiose, d’y arriver par une des rues qui débouchent en face du Palais-Vieux. Nous nous rappelâmes la recommandation. Nous reprîmes la rue Martelli et la place du Dôme, où, dans notre premier éblouissement, nous étions passés sans remarquer le Bigallo, ancien hospice des enfans trouvés, et les deux statues colossales de Pampaloni, représentant Arnolfo di Lapo, et Brunelleschi, les yeux fixés l’un sur son église, l’autre sur sa coupole. À la gauche du premier, entre lui et la maison de la confrérie de la Miséricorde, est la rue de la Morte, ainsi nommée de cette fameuse tradition qui a inspiré à Scribe son poëme de Guido et Ginevra.

En quittant la place du Dôme, nous prîmes la rue des Calzajoli ; c’est à la fois une des rues les plus étroites et les plus historiques de Florence. Comme de tout temps elle a été peuplée d’artisans, comme elle conduit du Dôme au Palais-Vieux, comme enfin elle a à-peine dix pieds de large, elle fut vingt fois le théâtre de ces luttes armées, si fréquentes sous la république. Aussi est-elle à Florence ce que la rue Vivienne est à Paris, c’est-à-dire le passage obligé de toute personne qui fait hors de son hôtel ou de son magasin cinq cents pas pour ses affaires ou son plaisir. Une chose miraculeuse, au reste, est de voir passer au trot les voitures, au milieu de cette foule qui se range sans pousser un seul murmure ; tant à Florence, comme nous l’avons dit, le peuple a l’habitude de céder le pas à tout ce qui lui paraît au dessus de lui. Mettez le même nombre de voitures et le même nombre de gens dans une rue pareille, aboutissant au Palais Royal, aux Tuileries et à la Bourse, et il y aura par jour trois ou quatre personnes écrasées, et trente ou quarante cochers roués de coups.

J’ai habité Florence près de quinze mois, à différentes époques, et je n’y ai jamais vu ni un accident, ni une rixe. Au bout de la rue des Calzajoli est la charmante petite église d’Or’-San-Michele, ainsi nommée du jardin sur lequel elle est construite, Orto, et du saint auquel elle est consacrée. C’était autrefois un grenier à blé bâti par Arnolfo di Lapo, ce grand remueur de pierres ; mais ayant été endommagée par un incendie, et la république, voulant seconder l’inclination du peuple, qui avait une grande vénération pour une madone des plus miraculeuses, peinte sur bois, et clouée à l’un des piliers du portique, décréta que le grenier serait changé en église. Giotto fut chargé de la transformation ; il fit en conséquence le dessin de l’église actuelle, qui fut exécutée sous la direction de Taddeo Gaddi. Quant à l’image de la Vierge, André Orcagna, le peintre du Campo-Santo, l’architecte de la loge des Lanzi, fut chargé de lui construire un tabernacle digne d’elle.

L’homme était bien choisi comme poète, comme sculpteur et comme chrétien. Aussi tout ce qu’on peut faire avec une cire molle, avec une glaise obéissante, André Orcagna le fit avec du marbre. Il faut véritablement toucher ce chef-d’œuvre pour s’assurer que ce n’est point quelque pâle imitatrice, mais bien un bloc de marbre évidé, fouillé, découpé avec une hardiesse, un caprice, une richesse dont on ne peut se faire une idée sans l’avoir vu. Aussi sort-on de là tellement ébloui, qu’à peine fait-on attention à deux groupes de marbre : l’un de Simon de Fiesole et l’autre de François de San-Gallo. Il y avait en autrefois de magnifiques fresques, dont deux étaient d’Andrea del Sarto ; mais il serait inutile de les y chercher aujourd’hui. En 1770, elles ont été recouvertes de chaux.

L’extérieur de l’église, si on peut le dire, est tout hérissé de statues. Il y a un saint Eloi d’Antonio di Banco ; un saint Étienne, un saint Mathieu et un saint Jean-Baptiste de Lorenzo Ghiberti ; un saint Luc de Mino da Fiesole ; un autre saint Luc par Jean de Bologne ; un saint Jean évangéliste, par Bacio de Monte Lupo ; enfin un saint Pierre, un saint Marc et surtout un saint Georges de Donatello, à qui il aurait certes pu dire comme au Zuccone : Parle, parle, s’il n’eût été facile de voir, à la mine hautaine de ce vainqueur de dragons, qu’il était trop fier pour obéir à un ordre, cet ordre lui fût-il donné par son créateur.

Si grande que fût l’idée que je m’étais faite d’avance de la place du Palais Vieux, la réalité fut, si je dois l’avouer, encore plus grande qu’elle : en voyant cette masse de pierres si puissamment enracinée au sol, surmontée de sa tour qui menace le ciel comme le bras d’un Titan, la vieille Florence tout entière, avec ses Guelfes, ses Gibelins, sa balie, ses prieurs, sa seigneurie, ses corps de métiers, ses condottieri, son peuple turbulent et son aristocratie hautaine, m’apparut comme si j’allais assister à l’exil de Cosme l’Ancien, ou au supplice de Salviati. En effet, quatre siècles d’histoire et d’art sont là à droite, à gauche, devant, derrière, vous enveloppant de tous côtés, et parlant à la fois avec les pierres, le marbre et le bronze, des Nicolas d’Uzzano, des Orcagna, des Renaud des Albizzi, des Donatello, des Pazzi, des Raphaël, des Laurent de Médicis, des Flaminius Vacca, des Savonarole, des Jean de Bologne, des Cosme Ier et des Michel-Ange.

Qu’on cherche dans le monde entier une place qui réunisse de pareils noms, sans compter ceux que j’oublie ! et j’en oublie comme Baccio Bandinelli , comme l’Ammanato, comme Benvenuto Cellini.

Je voudrais bien mettre un peu d’ordre dans ce magnifique chaos, et classer chronologiquement les grands hommes, les grandes œuvres et les grands souvenirs, mais c’est impossible. Il faut, quand on arrive sur cette place merveilleuse, aller où l’œil vous mène, où l’instinct vous conduit.

Ce qui s’empare tout d’abord de l’artiste, du poète ou de l’archéologue, c’est le sombre Palazzo-Vecchio, encore tout blasonné des vieilles armoiries de la république, parmi lesquelles brillent sur l’azur, comme des étoiles au ciel, ces fleurs de lis sans nombre semées sur la route de Naples par Charles d’Anjou.

À peine Florence fut-elle libre, qu’elle voulut avoir son hôtel de ville pour loger un magistrat, et son beffroi pour appeler le peuple. Qu’une commune se constitue dans le Nord, ou qu’une république s‘établisse dans le Midi, le désir d’un hôtel de ville et d’un beffroi est toujours le premier acte de sa volonté, et la satisfaction de ce désir la première preuve de son existence.

Aussi, dès 1298, c’est-à-dire 16 ans à peine après que les Florentins avaient conquis leur constitution, Arnolfo de Lapo reçut de la seigneurie l’ordre de lui bâtir un palais.

Arnolfo di Lapo avait visité le terrain qu’on lui réservait et avait fait son plan en conséquence. Mais au moment de jeter les fondemens de son édifice, le peuple lui défendit à grands cris de poser une seule pierre sur la place où avait été située la maison de Farinata des Uberti. Arnolfo di Lapo fut forcé d’obéir à cette clameur populaire ; il repoussa son palais dans un coin, et laissa libre la place maudite. Aujourd’hui encore, ni pierres ni arbres n’y ont jeté leurs racines, et rien n’a poussé depuis plus de six siècles, là où la vengeance guelfe a passé la charrue et a semé le sel.

Ce palais était la résidence d’un gonfalonier et de huit prieurs, deux pour chaque quartier de la ville : leur charge durait soixante jours, et pendant ces soixante jours, ils vivaient ensemble, mangeant à la même table et ne pouvant sortir de cette résidence, c’est-à-dire qu’ils restaient à peu près prisonniers ; ils avaient chacun deux domestiques pour les servir, et tenaient à leurs ordres un notaire toujours prêt à écrire leurs délibérations, lequel mangeait avec eux et était prisonnier comme eux. En échange du sacrifice que chaque prieur faisait à la république de son temps et de sa liberté, il recevait dix livres par jour, à peu près sept francs de notre monnaie. La parcimonie privée se réglait alors sur l’économie publique, et le gouvernement se trouvait ainsi en état d’exécuter de grandes choses dans l’art et dans la guerre. De là lui était venu le surnom de la Magnifique République.

On entre dans le Palais-Vieux par une porte placée au tiers à peu près de sa façade, et l’on se trouve dans une petite cour carrée, entourée d’un portique soutenu par neuf colonnes d’architecture lombarde enjolivées d’applications. Au milieu de cette cour est une fontaine surmontée d’un Amour rococo, tenant un poisson et reposant sur un bassin de porphyre. À l’époque du mariage de Ferdinand, on orna ce portique de peintures à fresques représentant des villes d’Allemagne vues à vol d’oiseau.

Au premier étage, est la grande salle du Conseil, exécutée par les ordres de la république et sur les instances de Savonarole. Mille citoyens y pouvaient délibérer à l’aise. Cronaca en fit l’architecture, et il en pressa tellement la construction, que Savonarole avait l’habitude de dire que les anges lui avaient servi de maçons.

Cronaca avait raison de se hâter, car trois ans après Savonarole devait mourir, et trente ans plus tard la république devait tomber.

Aussi, cette immense salle n’a-t-elle rien gardé de cette époque que sa forme première ; tous ses ornemens appartiennent au principat, ses fresques et son plafond sont de Vasari ; ses tableaux sont de Cigoli, de Ligozzi, et de Passegnano, les statues sont de Michel-Ange, de Baccio Bandinelli, et de Jean de Bologne.

Le tout à la plus grande gloire de Cosme Ier.

C’est qu’en effet, Cosme Ier, est une de ces statues gigantesques que la main de l’histoire dresse comme une pyramide pour marquer la limite où une ère finit et où une autre ère commence. Cosme Ier, c’est à la fois l’Auguste et le Tibère de la Toscane, et cela est d’autant plus exact, qu’à l’époque où Alexandre tomba sous le poignard de Lorenzo, Florence se trouva dans la même situation que Rome après la mort de César : « Il n’y avait plus de tyran, mais il n’y avait plus de liberté. »

Quittons un instant pierres, marbres et toiles, pour examiner tous les vices et toutes les vertus de l’humanité réunis dans un seul homme : l’étude est curieuse et vaut bien la peine qu’on s’y arrête un instant.

Cosme Ier naquit dans l’ancien palais Salviati, devenu depuis palais Apparello, et au milieu de la cour duquel est encore aujourd’hui une statue de marbre, représentant le grand duc en habit royal et la couronne sur la tête. Il descendait de Laurent l’Ancien, frère de Cosme le Père de la patrie, dont le rameau, séparé à la deuxième génération, se divisa lui-même en branche aînée et en branche cadette ; c’était cette branche aînée dont était Lorenzino, c’était cette branche cadette dont fut Cosme.

Son père était ce fameux Giovanni, le plus célèbre peut-être de tous ces vaillans capitaines qui sillonnaient l’ltalie au XVe et au XVIe siècle. Le jour anniversaire de sa naissance, il rêva qu’il lui voyait, tout endormi qu’il était dans son berceau, une couronne royale sur la tête. Ce rêve le frappa tellement, qu’en se réveillant il résolut de tenter Dieu pour savoir quels étaient ses desseins sur son fils. En conséquence, il ordonna à sa femme Maria Salviati, née de Lucrezia de Médicis, et par conséquent nièce de Léon X, de prendre l’enfant et de monter au second étage. Marie obéit, sans savoir de quoi il s’agissait : alors lui descendit dans la rue, appela sa femme, qui parut sur le balcon, et de la lui tendant les bras, il lui ordonna de lui jeter l’enfant. La pauvre mère frémit jusqu’au fond des entrailles, mais Giovanni renouvela l’ordre déjà donné, d’une voix si impérative qu’elle obéit en détournant la tête. L’enfant tomba du second étage et fut retenu dans les bras de son père.

— C’est bien, dit alors l’impassible condottiere, mon rêve ne m’a point trompé, et tu seras roi.

Alors il remonta et remit le petit Cosme à sa mère, qui le reçut plus morte que vive. Quant à l’enfant, on remarqua qu’il n’avait pas même jeté un cri.

Six ans après cet événement, Giovanni de Médicis fut blessé au dessus du genou, devant Borgoforte, par un coup de fauconneau, à l’endroit même où il avait déjà reçu une autre blessure à Pavie. La plaie nouvelle était si grave, surtout compliquée de l’ancienne plaie, qu’il fut décidé qu’on lui couperait la cuisse. On voulut alors l’attacher sur son lit pour procéder à l’opération ; mais il déclara que, comme la chose le touchait avant aucun autre, il voulait la regarder faire. En conséquence, il prit la torche, et la tint jusqu’à la fin de l’amputation, sans qu’une seule fois sa main tremblât assez fort pour faire vaciller la flamme. Soit que la blessure fût mortelle, soit que l’opération eût été mal faite, le surlendemain Giovanni de Médicis expira, à l’âge de vingt-neuf ans.

Cette mort fut une grande joie pour les Allemands et les Espagnols, dont il était la terreur. Jusqu’à lui, dit Guicciardini, l’infanterie italienne était nulle et ignorée : ce fut lui qui, mettant à profit les leçons qu’il avait reçues du marquis de Pescaire, l’organisa et la fit célèbre ; aussi aimait-il tant cette troupe qui était sa fille, qu’il lui abandonnait sa part du butin, ne se réservant pour lui que sa part de gloire. De leur côté, ses soldats l’aimaient si tendrement qu’ils ne l’appelaient jamais que leur maître et leur père ; à sa mort ils prirent tous le deuil, et déclarèrent qu’ils ne quitteraient plus cette couleur, serment qu’ils tinrent avec une telle fidélité que Jean de Médicis fut, à partir de cette époque appelé Jean des bandes noires, surnom sous lequel il est plus connu que sous son nom paternel.

Ce Jean des bandes noires était l’aïeul de Marie de Médicis, qui épousa Henri IV.

Maria Salviati, restée veuve, se consacra alors tout entière à son enfant. Le jeune Cosme grandit donc entouré de maîtres et constamment surveillé par l’œil maternel. Élevé sérieusement, il fut grave de bonne heure, étudiant toutes les choses d’art, de guerre et de gouvernement, avec une égale aptitude, et passionné surtout pour les sciences chimiques et naturelles.

À quinze ans, son caractère s’était déjà dessiné, et pouvait donner à ceux qui l’approchaient une idée de ce qu’il serait plus tard. Comme nous l’avons dit, son aspect était grave et même sévère ; il était lent à former des relations familières, et laissait aussi difficilement prendre aucune familiarité ; mais lorsqu’il en arrivait à cette double concession, c’était une preuve de son amitié, et son amitié était sûre ; cependant, même pour ses amis, il était discret sur toutes ses actions, et désirait qu’on ne sût ce qu’il avait le dessein de faire que lorsque la chose était faite. Il en résulte qu’il paraissait, en toute occasion, chercher un but contraire à celui auquel il tendait, ce qui rendait ses réponses toujours brèves et souvent obscures.

Voilà quel était Cosme, lorsqu’il apprit la nouvelle de l’assassinat d’Alexandre, et la fuite de Lorenzino : cette fuite ne lui laissait aucun concurrent au principat ; aussi eut-il rapidement pris son parti. Il rassembla les quelques amis sur lesquels il pouvait compter, monta à cheval, et partit de la campagne qu’il habitait pour se rendre à Florence.

Cosme fut récompensé de sa confiance par l’accueil qu’on lui fit : il entra dans la ville au milieu des acclamations de joie de tous les habitans. Les souvenirs de son père marchaient autour de lui, et le peuple, parmi lequel était mêlé une foule de soldats qui avaient servi sous Jean des bandes noires, l’accompagna jusqu’au palais Salviati, joyeux et pleurant, criant à la fois : Vive Jean et vive Cosme, vive le père et le fils.

Le surlendemain, Cosme fut nommé chef et gouverneur de la république, à quatre conditions :

De rendre indifféremment la justice aux riches comme aux pauvres.

De ne jamais consentir à relever de l’autorité de Charles Quint.

De venger la mort du duc Alexandre.

De bien traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfans naturels.

Cosme accepta cette espèce de charte avec humilité, et le peuple accepta Cosme avec enthousiasme.

Mais il arriva pour le nouveau grand-duc ce qui arrive pour tous les hommes de génie qu’une révolution porte au pouvoir. Sur le premier degré du trône ils reçoivent des lois, sur le dernier ils en imposent.

La position était difficile, surtout pour un jeune homme de dix-huit ans ; il fallait lutter à la fois contre les ennemis du dedans et contre les ennemis du dehors. Il fallait substituer un gouvernement ferme, un pouvoir unitaire et une volonté durable, à tous ces gouvernemens flasques ou tyranniques, à tous ces pouvoirs opposés l’un à l’autre, et par conséquent destructifs l’un de l’autre, et à toutes ces volontés qui, tantôt parties d’en haut, tantôt parties d’en bas, faisaient un flux et un reflux éternel d’aristocratie et de démocratie, sur lequel il était impossible de rien fonder de solide et de durable. Et cependant avec tout cela il fallait encore ménager les libertés de ce peuple, afin que ni nobles, ni citoyens, ni artisans ne sentissent le maître. Il fallait enfin gouverner ce cheval, encore indocile à la tyrannie, avec une main de fer dans un gant de soie.

Cosme était au reste, de tous points, l’homme qu’il fallait pour mener à bout une telle œuvre. Dissimulé comme Louis XI, passionné comme Henri VIII, brave comme François Ier, persévérant comme Charles-Quint, magnifique comme Léon X, il avait tous les vices qui font la vie privée sombre, et toutes les vertus qui font la vie publique éclatante. Aussi sa famille fut-elle malheureuse, et son peuple heureux.

Il avait eu d’Éléonore de Tolède sa femme, sans compter un jeune prince mort à un an, cinq fils et quatre filles.

Ces fils étaient :

François, qui régna après lui[1].

Ferdinand qui régna après François.

Don Pierre, Jean, et Garcias.

Les quatre filles étaient : Marie, Lucrèce, Isabelle et Virginie.

Disons rapidement comment la mort se mit dans cette magnifique lignée, où elle entra, comme dans la famille primitive, par un fratricide.

Jean et Garcias chassaient dans les Maremmes : Jean, qui n’avait que dix-neuf ans, était déjà cardinal ; Garcias n’était encore rien que le favori de sa mère. Le reste de la cour était à Pise, où Cosme qui avait institué, un mois auparavant, l’ordre de Saint-Étienne, était venu pour se faire reconnaître grand-maître.

Les deux frères, qui depuis longtemps gardaient l’un pour l’autre une certaine inimitié, Garcias contre Jean, parce que Jean était le bien-aimé de son père, Jean contre Garcias, parce que Garcias était le bien-aimé de sa mère, se prirent de dispute à propos d’un chevreuil que chacun des deux prétendit avoir tué. Au milieu de la discussion, Garcias tira son couteau de chasse et en porta un coup à son frère. Jean, blessé à la cuisse, tomba en appelant du secours. Les gens de la suite des deux princes accoururent, ils trouvèrent Jean tout seul et baigné dans son sang, le transportèrent à Livourne, et firent prévenir le grand-duc de l’accident qui venait d’arriver. Le grand-duc accourut à Livourne, pansa lui même son fils ; car le grand-duc, un des hommes les plus savans de son époque, avait toutes les connaissances médicales que l’on pouvait avoir au XVIe siècle. Mais, malgré ces soins empressés, Jean expira dans les bras de son père, le 26 novembre 1562, cinq jours après celui où il avait été blessé.

Cosme revint à Pise. À voir ce masque de bronze dont il avait l’habitude de couvrir son visage, on eût dit que rien ne s’était passé. Garcias avait précédé Cosme à Pise et s’était réfugié dans l’appartement de sa mère, où elle le tenait caché. Cependant, au bout de quelques jours, voyant que Cosme ne parlait pas plus de son fils mort que s’il n’eût jamais existé, elle encouragea le meurtrier à aller se jeter aux genoux de son père et à lui demander pardon. Mais, comme le jeune homme tremblait de tous ses membres à la seule idée de se trouver en face de son juge, pour le rassurer sa mère l’accompagna.

Le grand-duc était assis, tout pensif, dans un des appartemens les plus reculés de son palais.

Le fils et la mère parurent sur le seuil, Cosme se leva à leur vue. Aussitôt Garcias courut à son père, se jeta à ses pieds, embrassant ses genoux et lui demandant pardon. La mère resta sur la porte, tendant les bras à son mari. Cosme avait la main enfoncée dans son pourpoint ; il en tira un poignard qu’il avait l’habitude de porter sur sa poitrine, et en frappa don Garcias, en disant : — Je ne veux pas de Caïn dans ma famille. La pauvre mère avait vu briller la lame, et elle s’était élancée vers Cosme. Mais, à moitié du chemin, elle reçut dans ses bras son fils qui, blessé à mort, s’était relevé en chancelant et en criant : — Ma mère ! ma mère !…

Le même jour, 6 décembre 1562, don Garcias expira.

Et à compter de ce moment où il fut trépassé, Éléonore de Tolède se coucha près de son fils, ferma les yeux et ne voulut plus les rouvrir. Huit jours après, elle expira elle-même, les uns disent de douleur, les autres de faim.

Les trois cadavres rentrèrent nuitamment et sans pompe dans la ville de Florence, et l’on dit que les deux fils et la mère avaient été emportés tous trois par le mauvais air des Maremmes.

Ce nom d’Éléonore de Tolède était un nom qui portait malheur. La fille de don Garcias, parrain du jeune fratricide et frère de cette autre Éléonore de Tolède dont nous venons de raconter la mort, était venue toute jeune à la cour de sa tante ; et là, elle avait fleuri sous le doux soleil de la Toscane, comme une de ces fleurs qui ont donné leur nom à Florence. On disait même tout bas à la cour que le grand-duc Cosme s’était épris d’un violent amour pour elle. Et comme on connaissait les amours du grand-duc, on ajoutait qu’il avait séduit par l’or ou effrayé par les menaces les domestiques de la jeune princesse ; qu’il avait pénétré une nuit dans sa chambre et n’en était sorti que le lendemain matin ; puis, les nuits suivantes, il était revenu, et le commerce adultère avait fini par faire un tel bruit, qu’il avait marié sa jeune et belle maîtresse à son fils Pierre. Ce qu’il y avait de sûr au moins dans tout cela, c’est qu’au moment où l’on s’y attendait le moins, et sans que don Pierre eût même été consulté, l’union avait été décidée et le mariage avait eu lieu.

Mais soit l’effet des bruits étranges qui avaient couru sur le compte d’Éléonore, soit que le plaisir goûté par don Pierre dans la compagnie des beaux jeunes gens l’emportât sur les sentimens d’amour que pouvait lui inspirer une belle femme, les nouveaux époux semblaient tristes et vivaient à peu près séparés. Éléonore de Tolède était jeune, elle était belle, elle était de ce sang espagnol qui brûle jusqu’au pied des autels les veines dans lesquels il coule, si bien que, délaissée par son mari, elle se prit d’amour pour un jeune homme nommé Alexandre, lequel était fils du capitaine florentin François Gaci. Mais ce premier amour n’eut pas d’autre suite. Le jeune homme, prévenu que sa passion était connue du mari de celle qu’il aimait, et pouvait causer à la belle Éléonore de grandes douleurs, se retira dans un couvent, et étouffa, ou du moins enferma son amour sous un cilice. Tandis qu’il priait pour Éléonore, Éléonore l’oublia. Celui qui le lui fit oublier en lui succédant, était un jeune chevalier de Saint-Étienne qui, plus indiscret que le pauvre Alexandre, ne laissa bientôt plus ignorer à toute la ville qu’il était aimé. Aussi, peut-être plus à cause de cet amour qu’à cause de la mort de François Ginori qu’il venait de tuer en duel entre le palais Strozzi et la porte Rouge, avait-il été exilé à l’île d’Elbe. Mais l’exil n’avait point tué l’amour, et ne pouvant plus se voir, les deux jeunes gens s’écrivaient. Une lettre tomba entre les mains du jeune grand-duc François, que de son vivant Cosme avait associé à sa puissance. L’amant fut ramené secrètement de l’île d’Elbe à la prison du bargello. La nuit même de son arrivée, ou fit entrer dans sa prison un confesseur et un bourreau ; puis, lorsque le confesseur eut fini, le bourreau étrangla le jeune homme. Le lendemain, Éléonore apprit de la bouche même de son beau-frère l’exécution de son amant.

Elle le pleurait depuis onze jours, tremblante pour elle-même, lorsqu’elle reçut, le 10 juillet, l’ordre de se rendre au palais de Caffaggiolo, que depuis plusieurs mois son mari habitait. Dès lors, elle se douta que tout était fini pour elle, mais elle ne se résolut pas moins d’obéir, car elle ne savait ni où, ni de qui obtenir un refuge. Elle demanda un délai jusqu’au lendemain, voilà tout ; puis elle alla s’asseoir près du berceau de son fils Cosme, et passa la nuit à pleurer et à soupirer, couchée sur son enfant.

Les préparatifs du départ occupèrent une partie de la journée, de sorte qu’Éléonore ne sortit de Florence que vers les trois heures de l’après-midi ; et encore comme instinctivement à chaque minute elle retenait les chevaux, n’arriva t-elle qu’à la nuit tombante à Caffaggiolo. À son grand étonnement, la maison semblait déserte.

Le cocher détela les chevaux, et tandis que les valets et les femmes qui l’avaient accompagnée enlevaient les paquets de la voiture, Éléonore de Tolède entra seule dans la belle villa, qui, privée de toute lumière, lui semblait, à cette heure, triste et sombre comme un tombeau. Alors elle monta l’escalier, légère et silencieuse comme une ombre, et frissonnante de terreur elle s’avança, toutes portes étant ouvertes devant elle, vers sa chambre à coucher ; mais au moment où elle posait le pied sur le seuil, elle vit de derrière la portière sortir un bras et un poignard, en même temps elle se sentit frappée, poussa un cri et tomba. Elle était morte ! Don Pierre, ne s’en rapportant à personne du soin de sa vengeance, l’avait assassinée lui-même.

Alors, la voyant étendue dans son sang et immobile, il vint regarder attentivement celle qu’il avait frappée. Éléonore était déjà expirée, tant le coup avait été donné d’une main sûre et habile. Don Pierre se mit à genoux près du cadavre, leva ses mains sanglantes au ciel, demanda pardon à Dieu du crime qu’il venait de commettre, et jura, en expiation de ce crime, de ne jamais se remarier. Étrange serment, que, si l’on en croit les bruits scandaleux de l’époque, sa répugnance pour les femmes lui permettait de tenir plus facilement que tout autre !

Puis le bourreau devint ensevelisseur. Il mit dans un cercueil tout préparé le corps dont il venait de chasser l’âme, ferma la bière et l’expédia à Florence, où elle fut ensevelie la même nuit et en secret dans l’église de San-Lorenzo.

Au reste, don Pierre ne tint pas même son serment ; il épousa, en 1595, Béatrix de Ménessès ; il est vrai que c’était dix-sept ans après l’assassinat d’Éléonore, et que Pierre de Médicis, avec son caractère, devait avoir oublié non seulement le serment fait, mais la cause qui le lui avait dicté.

Passons maintenant aux filles de Cosme.

Marie était l’aînée : c’était à dix-sept ans, comme le dit Shakespeare de Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de Florence. Le jeune Malatesti, page du grand-duc Cosme, en devint amoureux ; la pauvre enfant de son côté, l’aima de ce premier amour qui ne sait rien refuser. Un vieil Espagnol surprit les deux amans dans un tête-à-tête qui ne laissait aucun doute sur l’intimité de leur liaison, et rapporta au grand-duc Côme ce qu’il avait vu.

Marie mourut empoisonnée à dix-sept ans ; car sa vie, prolongée de six mois, eût été un déshonneur pour sa famille. Malatesti fut jeté en prison, et, étant parvenu à s’échapper au bout de dix ou douze ans, gagna l’île de Candie, où son père commandait pour les Vénitiens. Deux mois après on le trouva un matin assassiné au coin d’une rue.

Lucrèce était la seconde fille de Cosme. À l’âge de dix-neuf ans, elle épousa le duc de Ferrare. Un jour, arriva à la cour de Toscane un courrier qui annonça que la jeune princesse était morte subitement. On dit à la cour qu’elle avait été enlevée par une fièvre putride ; on dit dans le peuple que son mari l’avait assassinée dans un moment de jalousie.

Isabelle était la troisième. C’était la favorite de son père. L’amour de Cosme pour sa fille dépassait même, comme on va le voir, les bornes de l’amour paternel.

Un jour que Vasari, caché par son échafaudage, peignait le plafond d’une des salles du Palais-Vieux, il vit entrer dans cette salle Isabelle. C’était vers midi, l’air était ardent. Ignorant que quelqu’un était dans la même chambre qu’elle, la jeune fille tira les rideaux, se coucha sur un divan et s’endormit.

Bientôt Cosme entra à son tour et aperçut sa fille. Cosme regarda un instant Isabelle endormie avec des yeux ardens de désir, puis il alla fermer toutes les portes en dedans ; bientôt Isabelle jeta un cri, mais à ce cri, Vasari ne vit plus rien, car à son tour il ferma les yeux et fit semblant de dormir. En rouvrant les rideaux, Cosme se rappela que cette chambre devait être celle où peignait Georges Vasari. Il leva les yeux au plafond, et vit l’échafaudage. A l’instant même l’idée lui vint qu’il avait eu un témoin de son crime, et cette idée, dans un cœur comme celui de Cosme, fut suivie immédiatement du désir de s’en débarrasser.

Cosme monta doucement à l’échelle ; arrivé à la plate-forme, il trouva Vasari, qui, le nez tourné au mur, dormait dans un coin de son échafaudage. Il s’approcha de lui, tira son poignard, le lui approcha lentement de la poitrine pour s’assurer s’il dormait réellement, ou s’il feignait de dormir. Vasari ne fit pas un mouvement, sa respiration resta calme et égale, et Cosme, convaincu que son peintre favori n’avait rien vu ni entendu, remit son poignard au fourreau et descendit de l’échafaudage.

A l’heure où il avait l’habitude de sortir, Vasari sortit, et il revint le lendemain à l’heure à laquelle il avait l’habitude de venir. Ce sang-froid le sauva ; s’il s’était enfui il était perdu : car, partout où il eût fui, le poignard ou le poison des Médicis eût été le chercher.

Cela se passait vers l’année 1557.

L’année d’ensuite, comme Isabelle avait seize ans, il fallut songer à la marier. Parmi les prétendans à sa main, Cosme fit choix de Paul Giordano Orsini, duc de Bracciano ; mais une des conditions du mariage fut, dit-on, qu’Isabelle continuerait à demeurer en Toscane au moins six mois de l’année.

Ce mariage, contre toute attente, fut visiblement froid et contraint ; on disait, pour expliquer cette étrange indifférence d’un jeune mari envers une femme jeune et belle, que les bruits de l’amour de Cosme pour sa fille étaient venus jusqu’à lui et causaient sa répugnance ; mais enfin quelle qu’en fût la cause, cette répugnance existait. Giordano Orsini se tenait la plus grande partie de l’année à Rome, laissant, quelles, que fussent ses plaintes, sa femme rester de son côté à la cour de Toscane. Un tel abandon devait porter des fruits adultères. Jeune, belle, passionnée, au milieu d’une des cours les plus galantes du monde, Isabelle ne tarda point à faire oublier, sous des accusations nouvelles, la vieille accusation qui l’avait tachée. Cependant Giordano Orsini se taisait, car Cosme vivait toujours, et tant que Cosme était vivant, il n’eût point osé se venger de sa fille. Mais Cosme mourut en 1574.

Giordano Orsini avait laissé en quelque sorte sa femme sous la garde d’un de ses proches parens nommé Troilo Orsini, et depuis quelque temps, ce gardien de son honneur lui écrivait qu’Isabelle menait une conduite régulière et telle qu’il la pouvait désirer, de sorte qu’il avait presque renoncé à ses projets de vengeance, — lorsque, dans une querelle particulière et sans témoins, Troilo Orsini tua d’un coup de poignard Lelio Torello, page du grand-duc François, ce qui le força de fuir. Alors on sut pourquoi Orsini avait tué Torello. — Ils étaient tous deux amans d’lsabelle, et Orsini voulait être seul.

Giordano Orsini apprit à la fois la double trahison de son parent et de sa femme. Il partit aussitôt pour Florence et y arriva comme Isabelle, qui craignant le sort de sa belle-sœur, Éléonore de Tolède, assassinée il y avait cinq jours, se préparait à quitter la Toscane et à s’enfuir près de Catherine de Médicis, reine de France. Mais l’apparition inattendue de son mari l’arrêta court au milieu de ses dispositions.

Cependant, à la première vue, Isabelle se rassura ; Giordano Orsini paraissait revenir à elle plutôt comme un coupable que comme un juge. Il lui dit qu’il avait compris que toutes les fautes étaient de son côté, et que, désireux de vivre désormais d’une vie plus heureuse et plus régulière, il venait lui proposer d’oublier les torts qu’il avait eus, comme de son côté il oublierait ceux qu’elle avait pu avoir. Le marché, dans la situation où était Isabelle, était trop avantageux pour qu’elle ne l’acceptât point ; cependant il n’y eut, pour ce jour, aucun rapprochement entre les deux époux.

Le lendemain, 16 juillet 1576, Giordano Orsini invita sa femme à une grande chasse qu’il devait faire à sa villa de Cerreto. Isabelle accepta, et y arriva le soir avec ses femmes. A peine entrée, elle vit venir à elle son mari conduisant en laisse deux magnifiques lévriers qu’il la pria d’accepter, et dont il l’invita à faire usage le lendemain ; puis on se mit à table. Au souper, Orsini fut plus gai que personne ne l’avait jamais vu, accablant sa femme de prévenances et de petits soins, comme aurait pu faire un amant pour sa maîtresse ; si bien que, quelque habituée qu’elle fût d’avoir autour d’elle des cœurs dissimulés, Isabelle y fut presque trompée. Cependant, lorsque après le souper son mari l’eut invitée à passer dans sa chambre, et lui donnant l’exemple l’y eût précédée, elle se sentit instinctivement frissonner et pâlir, et se retournant vers la Frescobaldi, sa première dame d’honneur : — Madame Lucrèce, lui dit-elle, irai-je ou n’irai-je pas ? Cependant, à la voix de son mari qui revenait sur le seuil, lui demandant en riant si elle ne voulait pas venir, elle reprit courage et le suivit. Entrée dans la chambre, elle n’y trouva aucun changement, son mari avait toujours le même visage, et le tête à tête parut même augmenter sa tendresse. Isabelle, trompée, s’y abandonna, et, lorsqu’elle fut dans une position à ne pouvoir plus se défendre, Orsini tira de dessous l’oreiller une corde toute préparée, la passa autour du cou d’Isabelle, et changeant tout à coup ses embrassemens en une étreinte mortelle, il l’étrangla, malgré ses efforts pour se défendre, sans qu’elle eût en même le temps de jeter un cri.

Ce fut ainsi que mourut Isabelle.

Reste Virginie ; celle-là fut mariée à César d’Este, duc de Modène. Voilà tout ce qu’on sait d’elle ; sans doute elle eut un meilleur sort que ses trois sœurs. L’histoire n’oublie que les heureux.

Voilà le côté sombre de la vie de Cosme ; maintenant voici le côté brillant.

Cosme était un des hommes les plus savans de l’époque. Entre autres choses, dit Baccio Baldini, il connaissait une grande quantité de plantes, savait les lieux où elles naissaient, où elles vivaient le plus longtemps, où elles avaient l’odeur la plus vive, où elles ouvraient les plus belles fleurs, où elles portaient les plus beaux fruits, et quelle était la vertu de ces fleurs ou de ces fruits pour guérir les maladies ou les blessures des hommes et des animaux ; puis, comme il était excellent chimiste, il composait, avec les plantes, des eaux, des essences, des huiles, des médicamens, des baumes, et donnait ses remèdes à ceux qui lui en faisaient la demande, qu’ils fussent riches ou pauvres, qu’ils fussent sujets toscans ou étrangers, qu’ils habitassent Florence ou toute autre partie de l’Europe.

Cosme aimait et protégeait les lettres. En 1541, il fonda l’académie florentine qu’il nommait son académie très chère et très heureuse : on devait y lire et commenter Plutarque et Dante. Ses séances se tenaient d’abord au palais de Via Larga ; puis, pour qu’elle fût plus libre et plus à l’aise, il lui donna la grande salle du conseil au Palais-Vieux. Depuis la chute de la république, cette grande salle était devenue inutile.

L’université de Pise, déjà protégée par Laurent de Médicis, avait brillé autrefois d’un certain éclat ; mais, abandonnée par les successeurs du Magnifique, elle était fermée. Cosme la fit rouvrir, et lui accorda de grands privilèges pour assurer son existence ; enfin, il attacha à cet établissement un collège dans lequel il voulut que quarante jeunes gens, annonçant des dispositions et choisis dans les familles pauvres, fussent élevés à ses propres frais.

Cosme fit mettre en ordre et livrer aux savans tous les manuscrits et tous les livres de la bibliothèque Lorenziana que le pape Clément XII avait commencé de réunir. Il assura, par un fonds destiné à son entretien, l’existence des universités de Florence et de Sienne.

Il ouvrit une imprimerie, fit venir d’Allemagne le Torrentino, et fit exécuter toutes les éditions qui portent le nom de ce célèbre typographe.

Il accueillit Paul Jove, qui était errant, et Scipion Ammirato, qui était proscrit ; et, le premier étant mort à sa cour, il lui fit faire une tombe avec sa statue. Le grand-duc voulait que chacun écrivit librement, selon son goût, son opinion et ses capacités ; et il encouragea si bien à suivre cette voie Benedetto Varchi, Philippo de Nerli, Vincenzio Borghini, et tant d’autres, que, des seuls volumes qui lui furent dédiés par la reconnaissance des historiens, des poètes ou des savans contemporains, on pourrait faire une bibliothèque.

Enfin, il obtint que Boccace, défendu par le concile de Trente, fût revisé par Pie V, qui mourut en le révisant, et par Grégoire XIII, qui lui succéda. La belle édition de 1575 est le résultat de la censure pontificale, et il poursuivait la même restitution pour les œuvres de Machiavel, lorsqu’il mourut avant de l’avoir obtenue.

Cosme était artiste, ce ne fut pas sa faute s’il arriva au moment où les grands hommes s’en allaient. De toute cette brillante pléiade qui avait éclairé les règnes de Jules II et de Léon X, il ne restait plus que Michel-Ange. Il fit tout ce qu’il put pour l’avoir ; il lui envoya un cardinal et une ambassade, lui offrit une somme d’argent qu’il fixerait lui-même, le titre de sénateur et une charge à son choix ; mais Paul III le tenait, et ne le voulait point céder. Alors, à défaut du géant florentin, il rassembla tout ce qu’il put trouver de mieux. L’Ammanato, son ingénieur, lui bâtit, sur les dessins de Michel-Ange, le beau pont de la Trinité, et lui tailla le Neptune de marbre de la place du Palais-Vieux. Il fit faire à Baccio Bandinelli l’Hercule et le Bacchus, la statue du pape Léon X, la statue du pape Clément VII, la statue du duc Alexandre, la statue de Jean de Médicis, son père, et sa propre statue à lui-même, la loge du Marché-Neuf et le chœur du Dôme. Benvenuto Cellini fut rappelé de France pour lui fondre son Persée en bronze, pour lui tailler des coupes d’agathe et pour lui graver des médailles d’or. Puis, comme on avait retrouvé dans les environs d’Arezzo, dit Benvenuto dans ses Mémoires, une foule de petites figures de bronze auxquelles il manquait à celles-ci la tête, à celles-là les mains, et aux autres les pieds, Cosme les nettoyait lui-même et en faisait tomber la rouille avec précaution pour qu’elles ne fussent pas endommagées. Un jour que Benvenuto Cellini entrait pour faire visite au grand-duc, il le trouva entouré de marteaux et de ciseaux. Alors, donnant un marteau à Cellini et gardant un ciseau, Cosme lui ordonna de frapper avec le premier de ces outils, tandis qu’il conduisait l’autre, et ainsi ils n’avaient plus l’air d’un souverain et d’un artiste, mais tout simplement de deux ouvriers orfèvres travaillant au même établi.

À force de recherches chimiques, Cosme retrouva, avec François Ferruci de Fiesole, l’art de tailler le porphyre, perdu depuis les Romains, et il en profita à l’instant pour faire sculpter la belle vasque du palais Pitti, et la statue de la Justice, qu’il dressa sur la place de la Trinité, au haut de la colonne de granit qui lui avait été donnée par le pape Pie IV.

Il accueillit et employa Jean de Bologne, qui fit pour lui le Mercure et l’enlèvement des Sabines, puis devint l’architecte de son fils François.

Il éleva Bernard Buontalenti, qu’il donna ensuite pour maître de dessin au jeune grand-duc.

Il plaça sous la direction de l’architecte Tribolo les constructions et les jardins de Castello.

C’est lui encore qui acheta le palais Pitti, auquel il laissa son nom, et dont il fit faire la belle cour.

Il avait appelé près de lui Georges Vasari, architecte, peintre et historien. Il demanda à l’historien une histoire de l’art, et donna au peintre le Palais-Vieux à peindre. L’architecte eut à construire un corridor qui joignit le palais Pitti au Palais-Vieux, à l’instar de celui qui, dit Homère, joignait le palais de Priam au palais d’Hector. Vasari reçut aussi l’ordre de bâtir cette magnifique galerie des Offices, devenue aujourd’hui le tabernacle de l’art, et dont Florence publie à cette heure une magnifique illustration. Ce monument plut tant à Pignatelli, qui le vit lorsqu’il n’était encore que moine à Florence, que, devenu pape en 1691, il fit faire sur le même modèle la Curia Innocenziana à Rome.

Enfin, il réunit dans le palais de Via Larga, dans le Palais-Vieux et au palais Pitti, tous les tableaux, toutes les statues, toutes les médailles, soit antiques, soit modernes, qui avaient été peints, sculptés, gravés ou retrouvés dans des fouilles par Cosme l’Ancien, par Laurent et par le duc Alexandre, et qui deux fois avaient été dispersés et pillés, la première fois lors du passage de Charles VIII, et la seconde fois lors de l’assassinat du duc Alexandre par Lorenzino.

Aussi, la louange contemporaine l'emporta sur le blâme de la postérité ; la partie sombre de cette vie se perdit dans la partie éclatante, et l’on oublia que ce protecteur des arts, des lumières et des lettres, avait tué un de ses fils, empoisonné une de ses filles, et violé l’autre.

Il est vrai que les contemporains de Cosme 1er étaient Henri VIII, Philippe II, Charles IX, Christiern II, et cet infâme Paul III, dont le fils violait les évêques [2].

Cosme mourut le 21 avril 1574, laissant le trône ducal à son fils François 1er, qu’il avait associé au pouvoir depuis plusieurs années, et dont nous avons dit à peu près tout ce qu’il y a à en dire, devant la statue de Ferdinand 1er, à Livourne, et à propos de Bianca Capello, sa maîtresse et sa femme.

Cosme était sobre, mangeait peu, buvait peu, et dans les dernières années de sa vie, il avait même renoncé à souper, et se contentait de manger quelques amandes. Presque toujours pendant ses repas, il avait à sa table un savant, avec lequel il parlait chimie, botanique ou géométrie ; — un artiste avec lequel il raisonnait d’art, ou un poëte avec lequel il discutait sur Dante ou sur Boccace. À défaut de ceux-ci, il causait avec les officiers de bouche qui faisaient son service, des choses que chacun d’eux, à sa connaissance, avait étudiées, « car il en savait, dit son historien, autant à lui seul que tous les hommes ensemble. » Ses deux plaisirs les plus vifs étaient la musique et la chasse. Il aimait à chanter en chœur, et souvent en se baignant dans l’Arno avec les gentilshommes qu’il avait admis dans sa familiarité, à l’aide de petites tablettes de bois, sur lesquelles chacun, tout en nageant, suivait sa partie. — Cosme donnait alors des concerts en pleine eau à ses sujets, car il était avant tout ennemi du repos, et qu’il travaillât ou s’amusât, il avait toujours besoin de s’occuper à quelque chose. — C’était à la fois le plus grand chasseur, le meilleur fauconnier, et le pêcheur le plus habile de son royaume. Mais il fut forcé de renoncer de bonne heure à ces exercices, ayant été attaqué de la goutte à l’âge de 45 ans.

On voit qu’il y avait à la fois dans Cosme 1er de l’Auguste et du Tibère.

Maintenant revenons à la salle du Palais-Vieux, dont cette longue biographie nous a écarté, et qui est la même, s’il faut en croire les traditions, dans laquelle s’accomplit l’étrange scène du viol d’Isabelle.

Le tableau, non pas le plus remarquable au point de vue de l’art, mais le plus extraordinaire certainement comme fait enregistré, est le tableau de Ligozzi, représentant la réception faite par Boniface VIII à douze ambassadeurs de douze puissances, qui se trouvèrent tous être Florentins, tant le génie politique de la Magnifique république était au XIIIe et au XIVe siècle incontesté dans le monde.

Ces douze ambassadeurs étaient :

Muciato Franzezi, pour le roi de France.

Ugolino de Vicchio, pour le roi d’Angleterre.

Ranieri Langru, pour le roi de Bohème.

Vermiglio Alfani, pour le roi des Germains.

Simone Rossi, pour la Rascia.

Bernardo Ervai, pour le seigneur de Vérone.

Guiscardo Bastaï, pour le Kan de Tartarie.

Manno Fronte, pour le roi de Naples.

Guido Tabanca, pour le roi de Sicile.

Lapo Farinata des Uberti, pour Pise.

Gino de Diétaselvi, pour le seigneur de Camerino.

Et enfin Bencivenni Folchi, pour le grand-maître de l’hôpital de Jérusalem.

Ce fut cette réunion étrange qui fit dire à Boniface VII qu’un cinquième élément venait de se mêler au monde, et que les Florentins étaient ce cinquième élément.

Les fresques gigantesques qui couvrent les murs, ainsi que tous les tableaux du plafond, sont de Vasari. Les fresques représentent les guerres des Florentins contre Sienne et contre Pise. C’est pour l’exécution de ces dernières que Michel-Ange avait préparé ces beaux cartons qui s’égarèrent sans que l’on sût jamais ce qu’ils étaient devenus.

Dans les autres chambres du palais, qui sont les chambres d’habitation, on trouve aussi en nombre considérable des peintures de la même époque à peu prés. Il faut excepter une charmante petite chapelle de Rodolfo Guirlandajo, qui fait, par son exécution serrée et religieuse, une opposition étrange avec cette peinture facile et païenne, du commencement de la décadence.

Tout bouleversé qu’il a été par les arrangemens de Cosme 1er, le Palais-Vieux conserve encore matériellement un souvenir de la république : c’est la tour de la Barberia, où fut enfermé Cosme l’Ancien, et à la porte de laquelle, un demi siècle plus tard, lors de la conspiration des Pazzi, le brave gonfalonnier César Petrucci monta la garde avec une broche.

Ce fut dans cette tour, aujourd’hui séparée en bûcher et changée en garde-robe, que Cosme l’Ancien passa, certes, les quatre plus mauvais jours de sa longue vie. Pendant ces quatre jours, la crainte d’être empoisonné par ses ennemis l’empêcha de prendre aucune nourriture.

Car, dit Machiavel, beaucoup voulaient qu’il fût envoyé en exil ; mais beaucoup voulaient aussi qu’on le fit mourir, tandis que le reste se taisait ou par compassion ou par peur. Ces derniers, en ne prenant aucun parti, empêchaient que rien ne se conclût. Pendant ce temps, Cosme avait été enfermé dans une tour du palais et donné en garde à un geôlier ; et, comme du lieu où il était enfermé, ce grand citoyen entendait le bruit des armes qui se faisait sur la place, et le tintement éternel du beffroi qui appelait le peuple à la balie, il craignait à la fois, ou qu’on le fit mourir publiquement, ou bien plutôt encore qu’on le frappât dans l’ombre. C’est pourquoi, s’arrêtant surtout à ce dernier soupçon, il fut quatre jours sans prendre aucune nourriture, si ce n’est un peu de pain qu’il avait apporté avec lui. Alors, s’apercevant des craintes de son prisonnier, le geôlier, qui venait de lui servir son dîner que depuis quatre jours il emportait intact, s’approcha de lui, et le regarda en secouant tristement la tête : — Tu doutes de moi, Cosme, lui dit-il, tu crains d’être empoisonné, et dans cette crainte, tu te laisses mourir de faim. C’est me faire peu d’honneur que de croire que je veuille prêter les mains à une pareille infamie. Je ne pense pas que ta vie soit sérieusement menacée, car, crois-moi, tu as force amis dans ce palais et au dehors ; mais, quand tu aurais à la perdre, demeure tranquille à mon égard, car, je te le jure, il te faudra, pour te l’ôter, un autre ministère que le mien. Je ne rougirai jamais mes mains du sang de personne, et encore moins du tien : jamais tu ne m’as fait aucune offense. Rassure-toi donc ; mange, et garde-toi vivant pour les amis et pour la patrie. Au reste, pour te rassurer mieux encore, fais-moi chaque jour l’honneur de m’admettre à ta table, et je mangerai le premier de tout ce que tu mangeras.

A ces paroles, Cosme se sentit tout réconforté, et se jetant au cou de son geôlier, il l’embrassa en pleurant, en lui jurant une reconnaissance éternelle, et en lui promettant de se souvenir de lui si jamais la fortune lui en fournissait l’occasion en redevenant son amie.

Machiavel oublie de dire si, dans les temps heureux, Cosme se souvint de cette promesse faite aux jours de l’infortune.

Le nom de ce geôlier, qui, comme on le voit, laisse bien loin derrière lui tous les geôliers sensibles et honnêtes de messieurs Caigniez, Guilbert de Pixérécourt et Victor Du cange, était Federigo Malavolti.

Avis à la postérité, qui, n’étant pas chargée de geôliers, peut donner une bonne place à celui-ci !


  1. Le même qui épousa Bianca Capello, et dont nous avons déjà raconté l’histoire.
  2. Benedetto Varchi. Histoire de l’évêque de Fano.