Une Année à Florence/Gênes la Superbe

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy (p. 100-117).

GÊNES LA SUPERBE.

À partir de Cogoletto, Gênes vient pour ainsi dire au devant du voyageur. Pegli, avec ses trois magnifiques villas, n’est qu’une espèce de faubourg qui passe par Cestri di Ponente, et se prolonge jusqu’à Saint-Pierre-d’Arena, digne entrée de la ville qui s’est donnée à elle-même le surnom de la Superbe, et que depuis six ou sept lieues déjà on aperçoit à l’horizon, couchée au fond de son golfe avec la nonchalante majesté d’une reine. Un seul mot explique, au reste, ce luxe presque inexplicable de palais, que le voyageur trouve éparpillés sur sa route avec la même profusion que les bastides des environs de Marseille. Les lois somptuaires de la république, qui défendaient de donner des fêtes, de s’habiller de velours et de brocard, et de porter des diamans, ne s’étendaient point au delà des murailles de la capitale : c’était donc à la campagne que s’était réfugié le luxe de ces turbulens et orgueilleux républicains.

La première chose que nous aperçûmes en arrivant à Gênes, et en traversant, pour nous rendre à notre hôtel, la Porta di Vacca, qui est située près de la Darse, c’est un fragment des chaînes du port de Pise, rompues par les Génois en 1290. Depuis 600 ans, ce témoignage de la haine des deux peuples, haine que leur chute commune n’a pu éteindre, est étalé à la vue de tous. Ce fut Conrad Doria, sorti de Gênes avec 40 galères, « qui, secondé de ceux de Lucques, dit l’historien Accinelli, attaqua Porto Pisano, le pilla, et se tournant ensuite contre Livourne, en détruisit les fortifications et la ville, à l’exception de l’église Saint-Jean. »

Ce n’est pas la seule preuve de haine que les Génois aient donnée aux autres peuples de la péninsule. En 1262, l’empereur grec ayant abandonné aux Génois un château qui appartenait aux Vénitiens, les Génois, en haine de ceux-ci, dont ils avaient reçu je ne sais quelle insulte, démolirent le château, en transportèrent les pierres sur leurs navires, ramenèrent ces pierres à Gênes, et en bâtirent l’édifice connu autrefois sous le nom de Banque de Saint-George, et aujourd’hui sous celui de la Douane. Ce monument de vengeance renferme un monument d’orgueil, c’est le griffon Génois, étouffant dans ses serres l’aigle impériale et le renard Pisan, avec cette inscription :

Griphus ut has angit,
Sic hostes Genua frangit.

Si l’on monte à la Douane, on y trouvera les anciennes bouches de dénonciation qui, dans les dernières révolutions, à ce qu’on assure, ne sont pas toujours restées vides.

Notre hôtel était tout près de la Darse ; tandis qu’on nous préparait à dîner, j’eus donc le temps d’aller, Schiller à la main, faire ma visite au tombeau de Fiesque.

Par la même occasion, je parcourus l’arsenal de mer. Dans la première enceinte, Gênes, encore aujourd’hui, arme, désarme ou répare ses vaisseaux. À cette enceinte a succédé une seconde, desséchée, et qui n’est à cette heure autre que le vaste chantier maritime où la république construisait ces fameuses galères, longues de 58 mètres, larges de 4, qui coûtaient chacune sept milles livres génoises, et qui, montées par 250 hommes, parcouraient en maîtresses toute la Méditerranée. Cette seconde enceinte sert aujourd’hui d’atelier à 7 ou 800 galériens, qui traînent leurs boulets sous les belles voûtes bâties au xiiie siècle d’après les dessins de Boccanegra.

Dans un coin de l’arsenal est un ex-voto sarde avec cette inscription :

« Brigantino Sardo la Fenice, commandato da capitan’ Felice Peire, notte dai 13 ai 14 febbrojo 1835, essendosi aperta un entestatura di tavola Cale a Picco a l’isola di Laire. »

Un tableau représente l’événement : le navire sombre, la chaloupe s’abandonne à la mer, et la Vierge qu’elle invoque, et qui apparaît dans un coin de la toile, calme la tempête d’un signe.

En allant de l’arsenal de mer au vieux palais Doria, on trouve sur son chemin la porte Saint-Thomas : une petite porte s’ouvre dans la grande ; c’est en franchissant le seuil de cette petite porte que Gianettino, neveu du doge, fut tué.

Avant d’arriver à cette porte, on traverse la place d’Aqua Verde. C’est en ce lieu que Masséna, après avoir tenu soixante jours, avoir épuisé toutes ses ressources et avoir mangé jusqu’aux selles des chevaux, mangés eux-mêmes depuis longtemps, ayant signé au pont de Conegliano, avec l’amiral Keith et le baron d’Ott, sa belle capitulation qu’il intitula convention, rassembla le reste de sa garnison, 12,000 hommes à peu près, qui, pendant trois jours, y chantèrent, entourés d’Autrichiens, tous les chants patriotiques de la France.

Le palais Doria est le roi du golfe ; il semble, à le voir, que c’est pour le plaisir des yeux de ceux qui l’ont habité que Gênes a été bâtie ainsi en amphithéâtre. Nous montâmes les larges escaliers que le vieux doge balayait à quatre-vingts ans de sa robe ducale, après, comme le dit l’inscription de son palais, avoir été amiral du pape, de Charles-Quint, de François Ier, et de Gênes. En montant cet escalier, on n’a qu’à lever les yeux pour voir au-dessus de sa tête de charmantes fresques imitées des loges du Vatican, et peintes par Perino del Vaga, un des meilleurs élèves de Raphaël, que le sac de Home par les soldats du connétable de Bourbon fit fuir de la ville sainte. À cette époque il y avait toujours des palais ouverts pour le poète ou l’artiste qui fuyait, le pinceau ou la plume à la main. Perino del Vaga trouva le palais de Doria sur sa route ; il y fut reçu par le vieux doge comme eût été reçu l’ambassadeur d’un roi, et il paya son hospitalité en couvrant de chefs-d’œuvre les murs qui lui offrirent un abri.

Le palais Doria est entre deux jardins ; l’un d’eux est situé de l’autre côté de la rue et s’élève avec la montagne : on y arrive par une galerie ; l’autre est attenant au palais lui-même et conduit à une terrasse de marbre qui commande le golfe. C’est sur cette terrasse qu’André Doria donnait aux ambassadeurs ces fameux repas servis en vaisselle d’argent renouvelée trois fois, et qu’après chaque service ou jetait à la mer. Peut-être bien y avait-il quelques filets cachés sous l’eau, à l’aide desquels on repêchait le lendemain plats et aiguières ; mais c’est le secret de l’orgueil ducal, et il n’a jamais été révélé.

Près de la statue colossale de Jupiter s’élève le monument funéraire du fameux chien Radan, donné par Charles Quint à André Doria, et qui étant trépassé en l’absence de Doria, fut enterré au pied de cette statue, afin, dit son épitaphe, que tout mort qu’il était, il ne cessât point de garder un dieu. Doria revint de son expédition, trouva l’épitaphe toute simple, et la laissa comme elle était.

Quant à André Doria lui-même, il est enterré dans l’église de San-Mattei.

Ma religion pour l’historique m’avait d’abord conduit où m’appelaient mes souvenirs ; mes dettes avec Doria, avec Fiesque et avec Masséna acquittées, je jetai un regard sur la lanterne bâtie par Charles VIII, et, en longeant pendant dix minutes le rempart, je me trouvai à la porte de l’arsenal, où était le fameux rostrum antique qui fut retrouvé dans le port de Gênes, et qu’on suppose avoir appartenu à un vaisseau coulé à fond dans le combat naval qui eut lieu entre les Génois et Magon, frère d’Annibal. Près de ce rostrum, qui date de l’an 524 de Rome, est un canon de cuir cerclé de fer, pris sur les Vénitiens au siège de Chiozza, en 1379, et qui, par conséquent, est un des premiers qui aient été faits après l’invention de la poudre. Quant aux trente-deux cuirasses de femmes portées en 1501 par les croisées génoises, et dont la forme a fait élever au président Desbrosses un doute si injurieux sur ces nobles amazones[1], elles ont été, en 1815, vendues dans les rues au prix de la vieille ferraille, par les Anglais qui tenaient Gênes. Une seule a échappé à cette spéculation de laquais, encore ne m’a-t-elle point paru bien authentique.

De l’Arsenal, il n’y a qu’un pas au bout de la rue Balbi, l’une des trois seules rues qui existent à Gênes, les autres méritant à peine le nom de ruelles. Il est vrai aussi que ces trois rues, que madame de Staël prétendait être bâties pour un congrès de rois, et qu’Alfieri appelait un magasin de palais, n’ont peut-être pas leurs pareilles au monde.

Sur tous ces palais le temps a passé une couche de tristesse incroyable. Quelques-uns se fendent, les autres s’écaillent ; les débris qui en tombent sont poussés dans les ruelles qui les séparent, où ils s’amassent avec d’autres immondices. C’est un mélange douloureux de plâtre et de marbre, de grandeur et de misère, et l’on sent qu’au dixième du prix qu’ils ont coûté, on aurait palais, meubles, tableaux, et, s’il faut en croire le proverbe génois, la duchesse par dessus.

Le proverbe n’est point comme l’investigation scientifique du président Desbrosses, et peut se citer. En conséquence, le voici tel qu’il a couru de tout temps :

Mare senza pesce, monti senza legno, uomini senza fede, donne senza vergogna.

Ce qui signifie : mer sans poisson, montagnes sans bois, hommes sans foi, femmes sans vergogne.

C’est ce proverbe qui faisait sans doute dire à Louis XI : « Les Génois se donnent à moi, et moi je les donne au diable.»

Il n’y a qu’une petite observation à faire, c’est que je crois le proverbe pisan et non génois. Bridoison dit avec beaucoup de justesse qu’on ne se dit pas de ces choses-là à soi-même ; et jamais un Génois n’a passé pour être plus bête que Bridoison.

La strada Balbi nous mena à la strada Nuovissima, et la strada Nuovissima à la strada Nuova. C’est dans cette dernière rue, terminée par la place des Fontaines amoureuses, toute encadrée dans ses maisons à fresques extérieures, que se trouvent les plus beaux palais. Parmi ceux-ci, nous en visitâmes deux ; le palais Doria Tursi, et le palais Rouge, l’un propriété publique appartenant à l’État, l’autre propriété privée appartenant à M. de Brignole, ambassadeur du roi Charles-Albert à Paris.

Le palais Tursi, dont on attribue à tort l’architecture à Michel-Ange, fut commencé par le Lombard Roch Lugaro, ornementé à la porte et aux fenêtres par Thaddei Carloni, et achevé par Randoni : les peintures sont du chevalier Michel Canzio. Au reste, l’un des plus riches au dehors, il est l’un des moins beaux en dedans.

Il n’en est point ainsi du palais Rouge, son extérieur est peu élégant, quoiqu’il ne manque pas d’un certain grandiose, mais il renferme la plus belle galerie de Gênes peut-être, sans en excepter la galerie royale. On y trouve des Titien, des Véronèse, des Palma-Vecchio, des Paris-Bordone, des Albert Durer, des Louis Carrache, des Michel-Ange de Carravage, des Carlo Dolci, des Guerchin, des Guide, et surtout des Van-Dyck.

Il est inutile de dire que le palais Brignole n’est point de ceux qui sont à vendre.

Après avoir visité la tombe de Fiesque, il me restait à voir la place où était bâti son palais. Je m’y fis conduire : cette place, toujours vide, est située près de l’église de Santa-Maria-in-Via-Lata. Cette inscription, sans nommer le conspirateur, indique à quelle époque le terrain est devenu une propriété de l’État.

Hæc janua intus et extra
Publicam proprietatem
Indicabat ex decreto P. P.
Communis diei 18 july
1774.

Dans tout autre pays, cet emplacement, qui a à peine 50 pieds carrés, donnerait une pauvre idée de la richesse et de la puissance de son propriétaire. Mais à Gênes, il ne faut pas prendre les palais en largeur, mais en hauteur ; les plus riches, à l’exception de celui d’André Doria et de deux ou trois autres peut-être, n’ont de jardins que sur leurs terrasses et sur leurs fenêtres.

Un autre souvenir du même genre se trouve à quelques minutes de chemin du premier, près de la petite église romane de San-Donato, où l’on vient de découvrir, sous le badigeon qui les recouvrait comme le reste de l’édifice, quatre charmantes colonnes de granit oriental, les plus belles et les mieux conservées peut-être qu’il y ait dans toute la ville de Gênes, qui est cependant la ville des colonnes.

Ce souvenir, qui date de 1560, se rattache à la conspiration Raggio ; le palais a été rasé comme celui de Fiesquo ; mais l’inscription a été enlevée par un descendant du conspirateur, ministre de la police, et portant le même nom.

Cette conspiration, moins connue que celle de Fiesque, parce qu’il ne s’est point trouvé de Schiller qui en fit un chef-d’œuvre tragique, ne faillit pas moins être aussi fatale que l’autre à la république, et fut découverte par un hasard non moins remarquable que celui qui fit échouer les projets de Fiesque.

Le marquis de Raggîo était le chef de cette conspiration ; il faisait creuser de son château au palais ducal une galerie souterraine, de laquelle devaient sortir, à une heure convenue, trente conjurés parfaitement armés et résolus, lorsqu’un tambour qui était de garde au palais, ayant par hasard posé sa caisse à terre, remarqua qu’elle frémissait comme il arrive lorsqu’on creuse quelque mine : il appela aussitôt son officier qui prévint le doge. On contremina, et l’on trouva les travailleurs. La galerie souterraine conduisait droit à la maison du marquis Raggio ; il n’y avait donc point à nier. D’ailleurs le coupable était trop fier pour en avoir même l’idée : il avoua tout et fut condamné à mort.

Au moment où il marchait au supplice, et comme il était, arrivé à moitié chemin du castellaccio où il devait être exécuté, il demanda comme grâce suprême de mourir en tenant à la main un crucifix rapporté, dit-il, par un de ses ancêtres de la Terre-Sainte, et dans lequel il avait une grande foi.

À cette époque de croyance, on trouva la demande toute simple, et on se hâta de l’accorder au condamné ; un prêtre fut en conséquence dépêché au palais Raggio, et le cortège funèbre fit halte pour l’attendre. Au bout d’un quart d’heure le prêtre revint apportant le crucifix.

Le marquis baisa avec amour les pieds du Christ, puis tirant la partie supérieure du crucifix, qui n’était autre que la garde d’un poignard dont la lame rentrait dans la gaine, il se l’enfonça tout entière dans la poitrine, et mourut du coup.

De San-Donato nous allâmes visiter le pont Carignan ; c’est une curieuse bâtisse destinée, non pas à conduire d’un bord à l’autre d’une rivière, mais à joindre deux montagnes ; il se compose de sept arches, dont les trois du milieu ont, je crois, quatre-vingts pieds de hauteur ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il passe au-dessus de plusieurs maisons à six étages. C’est une promenade fort fréquente dans les chaudes soirées d’été, attendu qu’à cet hauteur on est toujours à peu près sûr de trouver de l’air.

Le pont de Carignan conduit à l’église du même nom ; bijou du seizième siècle, bâti par le marquis de Sauli, sur les dessins de Galeas Alessio. Voici à quel événement cette église, l’une des plus belles de Gênes, doit son existence.

Le marquis de Sauli, l’un des hommes les plus riches et des plus probes de Gênes, avait plusieurs palais dans la ville, et un entre autres qu’il habitait de préférence et qui était situé sur l’emplacement même où s’élève aujourd’hui l’église de Carignan. Comme il n’avait point de chapelle à lui, il avait l’habitude d’aller entendre la messe dans celle de Santa-Maria-in-Via-Lata, qui appartenait à la famille Fiesque. Un jour, Fiesque fit hâter l’heure de l’office, de sorte que le marquis de Sauli arriva quand il était fini. La première fois qu’il rencontra son élégant voisin, il s’en plaignit à lui en riant.

— Mon cher marquis, lui dit Fiesque, quand on veut aller a la messe, on a une chapelle à soi.

Le marquis de Sauli fit jeter bas son palais, et fit élever à la place l’église de Sainte-Marie-de-Carignan.

Une partie de ces beaux palais qui feraient honneur à des princes, et de ces belles églises qui sont dignes de servir de demeure à Dieu, a été bâtie par de simples particuliers. Le secret de ces fondations, dans lesquelles des millions ont été enfouis, est toujours dans ces lois somptuaires du moyen-âge qui défendaient le jeu, les fêtes, les diamans, les étoffes de velours et de brocard. Alors tous les aventureux commerçans qui, pendant vingt ans, avaient sillonné la mer en tous sens, et qui avaient amassé chez eux ces richesses des trois mondes, se trouvaient en face de monceaux d’or, dont il fallait bien faire quelque chose. Ils en faisaient des églises et des palais.

L’église Saint-Laurent est la première en date sur le catalogue des curiosités de Gênes. Néanmoins, comme nous marchions devant nous sans suivre aucun ordre ni chronologique, ni aristocratique, nous la visitâmes une des dernières. C’est une belle fabrique du onzième siècle, toute revêtue de marbre blanc et noir, comme le sont la plupart des églises d’Italie, mais qui a sur beaucoup d’autres l’avantage d’être achevée. Entre autres choses curieuses, l’église de Saint-Laurent renferme le fameux plat d’émeraude sur lequel Jésus-Christ fit, dit-on, la Cène, et qui avait été donné à Salomon par la reine de Saba. Il était gardé à Jérusalem dans le trésor du temple, et il est connu sous le nom de Sacro-Cattino. Que l’on discute ou non l’antiquité de l’origine, la sainteté de l’usage et la richesse de la matière, la manière dont il tomba entre les mains des Génois n’en est pas moins merveilleuse, et rien que la façon dont ils l’acquirent suffirait pour expliquer les précautions dont la république l’avait entouré, dans la crainte qu’il ne lui arrivât malheur.

Ce fut en 1101 que les croisés génois et pisans entreprirent ensemble le siège de Césarée. Arrivés devant la ville, ils tinrent un conseil de guerre pour savoir comment ils l’attaqueraient. Plusieurs avis avaient déjà été émis et combattus, lorsqu’un des soldats pisans, nommé Daimbert, qui passait pour prophète, se leva et dit :

— Nous combattons pour la cause de Dieu, ayons donc confiance en Dieu : il n’est besoin, ni de tours, ni d’ouvrages, ni de machines de guerre. Ayons la foi seulement, communions tous demain, et quand le Seigneur sera avec nous, prenons d’une main notre épée, de l’autre les échelles de nos galères, et marchons aux murailles.

Le consul génois Caput-Malio appuya l’avis ; tout le camp y répondit par des cris d’enthousiasme. Les croisés passèrent la nuit en prières, et le lendemain au point du jour, ayant communié, et sans autres armes que leurs épées, sans autres machines que les échelles de leurs galères, sans autres exhortations que le cri de Dieu le veut, guidés par le consul et le prophète, Génois et Pisans, se pressant à l’envi, prirent Césarée du premier assaut.

Puis, la ville prise, les Génois abandonnèrent aux Pisans toutes les richesses, à la condition que ceux-ci leur laisseraient le Sacra-Cattino.

Le Sacra-Cattino fut en conséquence rapporté de Césarée à Gênes, où dès lors il fut en grande vénération, tant par les souvenirs religieux que par les souvenirs guerriers qui se rattachaient à lui. On créa douze chevaliers Clavigeri, qui devaient, chacun à son tour et pendant un mois, garder la clef du tabernacle où il était renfermé, et d’où on ne le tirait qu’une fois l’an, pour l’exposer à la vénération de la foule ; alors un prélat le tenait par un cordon, tandis que tout autour de la relique étaient rangés ses douze défenseurs. Enfin, en 1476, parut une loi qui condamnait à la peine de mort quiconque toucherait le Sacro-Cattino avec de l’or, de l’argent, des pierres, du corail, ou toute autre matière, « afin, disait cette loi, d’empêcher les curieux et les incrédules de faire un examen pendant lequel le Cattino pourrait souffrir quelque atteinte ou même être cassé, ce qui serait une perte irréparable pour la république. » Malgré cette loi, monsieur de la Condamine, qui avait cru remarquer dans le Sacra-Cattino des bulles pareilles à celles qui se trouvent dans le verre fondu, cacha un diamant sous la manche de son habit, afin d’éprouver sa dureté : le diamant devant mordre dessus s’il était de verre, et demeurer impuissant s’il était d’émeraude. Heureusement pour monsieur de la Condamine, qui, peut-être, au reste, ignorait cette loi, le prêtre s’aperçut à temps de son intention et releva le Sacro-Cattino, au moment même où l’indiscret visiteur tirait son diamant. Le moine en fut quitte pour la peur, et monsieur de la Condamine resta dans le doute.

Les juifs de Gênes étaient moins incrédules que le savant français, car ils prêtèrent pendant le siège quatre millions sur ce gage. Les quatre millions furent probablement remboursés, car le Sacro-Cattino fut transporté à Paris en 1809, et y resta jusqu’en 1815, époque à laquelle il fut rendu à la ville, avec les différens objets d’art que nous lui avions empruntés en même temps que lui. Le voyage fut fatal à la sainte relique, car elle fut brisée entre Gênes et Turin, et un morceau même en fut perdu ; de sorte qu’aujourd’hui le Sacro-Cattino est non-seulement privé de ses honneurs, de ses gardes et de son mystère, mais encore il est ébréché, comme une simple assiette de porcelaine.

Jadin demanda la permission d’en faire un dessin, permission qui lui fut accordée sans aucune difficulté. Il résulte de tout cela que Gênes ne croit plus que le Sacro-Cattino soit une émeraude.

— Gênes ne croit plus que cette émeraude ait été donnée par la reine de Saba à Salomon ; — Gênes ne croit plus que dans cette émeraude Jésus-Christ ait mangé l’agneau pascal. Si aujourd’hui Gênes reprenait Césarée, Gênes demanderait sa part du butin, et laisserait aux Pisans le Sacro-Cattino, qui n’est que de verre.

Mais aussi Gênes n’est plus libre, Gênes a une citadelle toute hérissée de canons dont les bouches verdâtres s’ouvrent sur chacune de ses rues. — Gênes n’est plus marquise, Gênes n’a plus de doge, Gênes n’a plus de griffon qui étouffe dans ses serres l’aigle impériale et le renard pisan. — Gênes a un roi ; elle est tout bonnement la seconde ville du royaume.

La force n’est bien souvent autre chose que la foi. Peut-être Gênes serait-elle encore libre, si elle croyait toujours que le Sacro-Cattino est une émeraude.

Nous revînmes à notre hôtel par le Port-Franc, espèce de ville à part dans la ville, avec ses institutions, ses lois, et sa population à elle. Cette population, toute bergamasque, fut fondée en 1340 par la banque de Saint-Georges, qui, sous le nom arabe de Caravane, fit venir douze portefaix de la vallée de Brembana. Ces douze portefaix avaient leurs femmes qui venaient accoucher au Port-Franc, ou qui retournaient accoucher aux villages de Piazza et de Zugno, pour donner à leurs enfans le privilège de succéder à leurs pères. La compagnie s’est ainsi perpétuée depuis cinq cents ans, s’élevant jusqu’au nombre de deux cents membres, et se laissait de père en fils de telles traditions de probité, que jamais, de mémoire de police, une seule plainte n’a été portée contre un portefaix bergamasque. Les Caravanas sans enfans peuvent vendre leurs charges à leurs compatriotes ; il y a de ces charges qui valent jusqu’à dix et douze mille francs.

Pendant toute notre course et à chaque coin de rue nous avions trouvé des affiches annonçant en grande pompe la représentation, au théâtre Diurne, de la Mort de Marie Stuart, avec costumes nouveaux. Nous n’eûmes garde, comme on le comprend bien, de manquer une si belle occasion : nous nous donnâmes un coup de brosse, et nous nous rendîmes au bureau, qui s’ouvrait à deux heures et demie.

Le théâtre Diurne est une tradition des cirques antiques comme les spectateurs grecs ou romains, les spectateurs modernes sont assis sur des gradins circulaires, à peu près comme chez Franconi. La seule différence, c’est que l’édifice n’a d’autre voûte que la coupole du ciel : il en résulte que, comme il est bâti dans un quartier assez fréquenté, au milieu de charmantes villas, et ombragé par des peupliers et des platanes, il y a autant de spectateurs sur les arbres et aux fenêtres qu’il y en a dans le théâtre, ce qui ne doit pas laisser que de faire un certain tort à la recette. Comme on le comprend bien, nous ne tentâmes aucune économie sur les douze sous que coûtait le billet d’entrée, et nous nous exécutâmes bravement, Jadin et moi, de nos soixante centimes par tête.

Au fait, le spectacle valait bien cela. Comme l’annonçait le programme, les costumes étaient nouveaux ; un peu trop nouveaux même, pour l’an 1585 où se passe l’action, car les costumes remontaient tout bonnement à 1812.

Hélas ! c’était la défroque tout entière de quelque pauvre petite cour impériale en Italie, peut-être celle de cette gracieuse et spirituelle grande-duchesse Élisa. Il y avait les robes de velours vert brochées d’or, avec leurs tailles sous les épaules, et leurs longues queues traînantes ; il y avait les costumes de princes et de pairs avec leurs chapeaux à plume à la Henri IV et leurs manteaux à la Louis XIII ; seulement les culottes avaient manqué, à ce qu’il parait, et les acteurs intelligens y avaient suppléé par des pantalons de soie rose et bleue, auxquels ils avaient, pour leur donner l’air étranger, fait des ligatures au dessous des genoux et au-dessus des chevilles. Quant à Leicester, au lieu d’une jarretière, il en avait deux, façon ingénieuse d’indiquer sans doute le crédit dont il jouissait près de la reine.

La représentation se passa sans accident, et à la vive satisfaction des spectateurs ; seulement au moment où la reine allait signer l’arrêt de sa rivale, un coup de vent emporta la sentence des mains d’Élisabeth. Élisabeth qui, comme on le sait, aimait assez à faire ses affaires elle-même, au lieu de sonner quelque page ou quelque huissier, se mit à courir après, mais un second coup de vent envoya la sentence dans le parterre. Nous fûmes au moment, Jadin et moi, de crier grâce, en voyant que le ciel se déclarait aussi ouvertement pour la pauvre Marie, mais en ce moment un spectateur ramassa le papier et le présenta à la reine, qui lui fit une révérence en signe de remercîment, alla se rasseoir à la table, et le signa aussi gravement que s’il n’était rien arrivé. Marie Stuart, définitivement condamnée, fut exécutée sans miséricorde à l’acte suivant.

Nous rentrâmes à l’hôtel où nous attendait notre dîner, que nous mangeâmes tout en philosophant sur les misères humaines. Au dessert on m’annonça qu’un homme de la police désirait me parler. Comme je ne croyais pas qu’il y eût de secrets entre moi et la police sarde, je fis prier l’émissaire du buon governo de se donner la peine d’entrer. L’émissaire me salua avec une grande politesse, me présenta mon passeport visé pour Livourne, et me dit que le roi Charles-Albert ayant appris mon arrivée de la veille dans la ville de Gênes, m’invitait à en sortir le lendemain. Je priai l’émissaire du buon governo de remercier de ma part le roi Charles-Albert de ce qu’il voulait bien m’accorder vingt-quatre heures, ce qu’il ne faisait pas pour tout le monde, et je lui exprimai combien j’étais flatté d’être connu de son roi, que je connais sais bien pour un roi guerrier, mais non pas pour un roi littéraire. L’émissaire du buon governo me demanda s’il n’y avait rien pour boire. Je lui donnai quarante sous, tant j’étais flatté que ma réputation fût parvenue au pied du trône de S. M. sarde, et l’émissaire du buon governo se retira en me baisant les mains.

Quand Alberto Nota est venu en France, nous lui avons donné une médaille d’or.

Quoique je connaisse bien la devise littéraire du roi Charles-Albert, qui est : poco di Dio, niente del re, c’est à-dire parlez peu de Dieu, et pas du tout du roi ; et peut-être même parce que je connaissais bien cette devise, je ne comprenais rien à la bonté qu’il avait de s’occuper ainsi de moi. J’ai peu écrit sur Dieu dans ma vie, mais ce peu n’a peut être pas été inutile à la religion. J’ai parlé du roi Charles-Albert, c’est vrai, mais c’était pour faire l’éloge de son courage comme prince de Carignan, et il n’y avait point là de quoi me faire chasser de ses États. Je lui avais bien, trois ans auparavant, brûlé, moi septième, une forêt, mais nous l’avions payée, il n’y avait donc rien à dire ; et comme les bons comptes font les bons amis, et que le compte avait été bon je me croyais, à juste titre, un des bons amis du roi Charles-Albert.

J’eus grand peur que cet événement n’enflât fort le prix de la carte payante, vu l’impression qu’il avait dû procurer sur l’esprit de l’hôte des Quatre Nations, qui nécessairement devait me prendre pour quelque prince constitutionnel déguisé. Heureusement j’avais affaire à un brave homme, qui n’abusa point de ma position, et qui me fit payer à peu près comme paie tout le monde.

Le lendemain matin l’émissaire du buon governo eut la bonté de venir en personne me prévenir que le bateau français le Sully, partant à quatre heures, le roi Charles-Albert verrait avec plaisir que je choisisse la voie de mer au lieu de la voie de terre. Cela s’accordait à merveille avec mes intentions, attendu que par la voie de terre je rencontrais les États du duc de Modène, que je ne me souciais pas de rencontrer ; aussi je fis remercier Sa Majesté de cette nouvelle prévenance, et je donnai à son représentant ma parole qu’à quatre heures moins un quart je serais à bord du Sully. L’émissaire du buon governo me demanda s’il n’y avait rien pour la bonne-main ; je lui donnai vingt sous, et il s’en alla en m’appelant excellence.

Nous allâmes faire un dernier tour dans la strada Balbi, la strada Nuovissima, et la strada Nuova ; Jadin prit une vue de la place des Fontaines amoureuses, puis nous tirâmes notre montre : il n’était que midi. Nous visitâmes alors les palais Balbi et Durazzo, que nous avions oubliés dans notre première tournée, et cela nous fit encore passer deux heures. Puis je me rappelai qu’il y avait, à l’ancien palais des Pères du Commun, une certaine table de bronze antique, contenant une sentence rendue, l’an 693 de la fondation de Rome, par deux jurisconsultes romains, à propos de quelques différends survenus entre les gens de Gênes et de Langasco, et trouvée par un paysan qui piochait la terre dans la Poluvera ; et nous nous rendîmes à l’ancien palais des Pères du Commun : cela nous prit encore une demi-heure. Je copiai le jugement, non pas, Dieu merci ! pour l’offrir à mes lecteurs, mais pour faire quelque chose, car le temps que m’avait accordé le roi Charles-Albert commençait à me paraître long, et cela nous fit gagner encore un quart-d’heure. Enfin, comme il ne nous restait plus qu’une heure un quart pour faire nos paquets et nous rendre au bateau, nous regagnâmes l’hôtel, nous réglâmes nos comptes, et nous montâmes dans une barque, partageant parfaitement l’avis de ce bon et spirituel président Desbrosses, qui prétend que, parmi les plaisirs que Gênes peut procurer, les voyageurs oublient ordinairement de mentionner le plus grand, qui est celui d’en être dehors.

La première personne que j’aperçus en montant à bord du Sully, fut mon émissaire du buon governo qui venait s’assurer, par ses propres yeux, si je quittais bien réellement Gênes. Nous nous saluâmes comme de vieux amis, et j’eus l’avantage d’être honoré de sa conversation jusqu’au moment où la cloche du paquebot sonna. Alors il m’exprima tout son regret de se séparer de moi, et me tendit la main. J’y déposai généreusement une pièce de dix sous. L’émissaire du buon governo m’appela monseigneur et descendit dans sa chaloupe, en m’envoyant toutes sortes de bénédictions.

Gênes est vraiment magnifique, vue du port. À l’aspect de ces splendides maisons bâties en amphithéâtre, avec leurs jardins suspendus comme ceux de Sémiramis, on ne peut s’imaginer quelles ruelles infectes rampent à leurs pieds de marbre. Si, au lieu de me faire sortir de Gênes, Charles-Albert m’avait empêché d’y entrer, je ne m’en serais jamais consolé.

Je m’éloignais donc avec un sentiment profond de reconnaissance pour Sa Majesté sarde, lorsque je sentis que malgré la conversation attachante de mon voisin, monsieur le marquis de R…, qui me racontait la première de ses trois émigrations en 92, un autre sentiment moins pur venait s’y mêler. La mer était grosse, et le vent contraire, de sorte que le bâtiment, outre cette odieuse odeur d’huile chaude, que tout paquebot se croit le droit d’exhaler, avait encore un roulis dont chaque mouvement me remuait le cœur. Je regardai autour de moi, et vis que quoique nous fussions partis depuis deux heures à peine et qu’il fit encore grand jour, le pont était presque vide. Je cherchai des yeux Jadin, et je l’aperçus fumant sa quatrième pipe et marchant à grands pas suivi de Mylord, qui ne comprenait rien à cette agitation inaccoutumée de son maître. Je crus remarquer que, malgré la fermeté de la démarche, son teint devenait pâle, son œil vitreux. Je compris cependant que le mouvement devait être une réaction bienfaisante contre l’engourdissement qui commençait à s’emparer de moi, et je demandai à monsieur le marquis de R… s’il ne pouvait pas continuer son récit en marchant. Il paraît que peu importait au narrateur pourvu qu’il narrât, car, sans s’interrompre, il se mit aussitôt sur ses jambes. Je voulus en faire autant, mais je sentis que la tête me tournait : je retombai sur le banc en demandant d’une voix plaintive un citron. Cette demande fut répétée avec une basse-taille magnifique par le marquis de R…, qui se rassit auprès de moi, et passa de sa première à sa seconde émigration.

On m’apporta le citron ; je voulus mordre dedans, mais pour mordre il faut ouvrir la bouche : ce fut ce qui me perdit.

Celui qui n’a jamais souffert du mal de mer ne sait pas ce que c’est que de souffrir.

Quant à moi, j’avais la tête complètement étourdie, j’entendais mon émigré qui, dans tous les intervalles de mieux que j’éprouvais, continuait son récit. J’aurais voulu le battre, j’aurais même donné bien des choses pour cela, mais je n’avais pas la force de lever le petit doigt. Cependant je fis un effort violent et je me retournai. J’aperçus alors Jadin, dans une position non équivoque, et Mylord le regardant avec de gros yeux hébétés. Tout cela m’apparaissait comme à travers une vapeur, quand un corps opaque vint se placer entre moi et Jadin. C’était mon diable de marquis, qui ne voulait pas perdre le récit de sa troisième émigration, et qui, voyant que je m’étais retourné, venait de nouveau se mettre à ma portée.

La réunion de ces deux supplices me sauva, l’un me donna de la force contre l’autre. Un matelot passant à ma portée en ce moment, je le saisis au bras en demandant ma chambre. Le matelot avait l’habitude de ces sortes de demandes ; il me prit je ne sais par où, m’emporta je ne sais comment, et je me trouvai couché. J’entendis qu’il me disait que du thé me ferait du bien, et je répétai machinalement :

— Oui, du thé.

— Combien ? me demanda-t-il.

— Beaucoup, répondis-je.

Puis je ne me souviens plus de rien, si ce n’est que de cinq minutes en cinq minutes j’avalai force liquide, et que cette inglutition dura quatre ou cinq heures ; enfin, moulu, brisé, rompu, je m’endormis à peu près de la même façon dont on doit mourir.

Quand je me réveillai le lendemain, nous étions dans le port de Livourne ; j’avais dévoré trois citrons, bu pour 28 francs de thé, et entendu raconter les trois émigrations au marquis de R…

Je montai sur le pont pour chercher Jadin, et je le trouvai dans un coin, insensible aux caresses de Mylord et aux consolations d’Onésime, tant il était humilié d’avoir rendu les nations étrangères témoins de sa faiblesse.

Quant à moi, je ne pus toucher un citron de six semaines, je ne pus boire du thé de six mois, et je ne pourrai revoir le marquis de R… de ma vie.


  1. Au moment de citer l’opinion du spirituel président, je n’ose le faire, et me contente de renvoyer à l’ouvrage lui-même.
    Voir en conséquence, tome 1. page 71, édition de 1836.