Une Année à Florence/Sainte-Marie-des-Fleurs

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Michel Lévy (p. 186-220).

SAINTE-MARIE-DES-FLEURS.

Notre premier soin, en arrivant à Florence, avait été de déposer aux palais Corsini, Poniatowski et Martellini, les lettres de recommandation que nous avions pour leurs illustres maîtres. Le même jour des cartes nous étaient envoyées, avec des invitations ou de soirées, ou de bals ou de dîners. Le prince Corsini, entre autres, nous faisait inviter à venir voir du balcon de son casino la course des Barberi, et des salons de son palais l’illumination et les concerts sur l’Arno.

En effet, les fêtes de la Saint-Jean arrivaient, et l’on sentait sous le calme florentin poindre cette agitation joyeuse qui précède les grandes solennités. Néanmoins, comme il nous restait deux ou trois jours d’intervalle entre celui où nous nous trouvions et celui où les fêtes devaient commencer, nous résolûmes de les employer à visiter les principaux monumens de Florence.

Mes deux premières visites, en arrivant dans une ville, sont ordinairement pour la cathédrale et pour l’hôtel-de-ville. En effet, toute l’histoire religieuse et politique d’un peuple est ordinairement groupée autour de ces monumens. Muni de mon guide de Florence, de mon Vasari et de mes Républiques italiennes de Simonde de Sismondi, je donnai donc l’ordre à mon cocher de me conduire au Dôme. J’intervertissais tant soit peu l’ordre chronologique, la fondation du Dôme étant postérieure d’une douzaine d’années à celle du Palais-Vieux ; mais à tout seigneur tout honneur, et il est bien juste que le seigneur du ciel passe avant les seigneurs de la terre.

Vers l’an 1294, la république de Florence se trouvait, grâce à sa nouvelle constitution, jouir d’une tranquillité profonde. En même temps qu’elle faisait entourer la ville d’une nouvelle enceinte, revêtir de marbre le baptistère de Saint-Jean, bâtir son Palais-Vieux et élever la tour du Grenier Saint-Michel, elle résolut de faire réédifier avec une magnificence digne d’elle, et par conséquent sur de plus larges proportions, l’ancienne cathédrale dédiée d’abord au saint Sauveur, puis à sainte Reparata. En conséquence, la commune se rassembla et rendit ce décret :

« Attendu que la haute prudence d’un peuple de grande origine doit être de procéder dans ses affaires, de façon que l’on reconnaisse, d’après ce qu’il fait, qu’il est puissant et sage, nous ordonnons à Arnolfo, maître en chef de notre commune, de faire le modèle et le dessin de la reconstruction de Sainte-Reparata, avec la plus haute et la plus somptueuse magnificence qu’il pourra y mettre, afin que cette église soit aussi grande et aussi belle que le pouvoir et l’industrie des hommes la peuvent édifier ; car il a été dit et conseillé par les plus sages de la ville en assemblée publique et privée, de ne point entreprendre les choses de la commune, si l’on n’est point d’accord de les porter au plus haut degré de grandeur, ainsi qu’il convient de faire pour le résultat des délibérations d’une réunion d’hommes libres, mus par une seule et même volonté, la grandeur et la gloire de la patrie. »

Arnolfo di Lapo avait à lutter contre un terrible prédécesseur, qui avait parcouru l’Italie, laissant partout des monumens puissans ou splendides. C’était Buono, sculpteur et architecte, l’un des premiers dont le nom soit prononcé dans l’histoire de l’art. En effet Buono, dès la moitié du douzième siècle, avait bâti à Ravenne force palais et églises, lesquels lui avaient fait une si grande et si noble réputation, qu’il avait été tour à tour appelé à Naples pour y élever le château Capouan et le château de l’œuf ; à Venise, pour y fonder le campanile de Saint-Marc ; à Pistoie, pour y bâtir l’église de Saint-André ; à Arezzo, pour y construire le palais de la Seigneurie ; et à Pise, pour y fonder, de compte à demi avec Bonnanno, cette fameuse tour penchée qui fait encore aujourd’hui la terreur et l’étonnement des voyageurs.

Arnolfo ne s’effraya point du parallèle, et malgré cette envie naturelle à l’humanité qui grandit toujours la réputation des morts pour abaisser celle des vivans, encouragé par le succès que lui avait valu l’exécution de l’église de Sainte Croix qu’il venait d’achever, il se mit hardiment à l’œuvre, et fit un modèle qui réunit si unanimement les suffrages, qu’il fut décidé qu’on le mettrait immédiatement à exécution. En effet, après des travaux préparatoires pour détourner des fondations des sources d’eaux vives auxquelles on attribuait les tremblemens de terre qui avaient secoué plusieurs fois l’ancienne basilique, la première pierre fut posée, en 1298, par le cardinal Valeriano, envoyé exprès par le pape Boniface VIII, le même qui, entré au pontificat comme un renard, devait, dit son biographe, s’y maintenir comme un lion et y mourir comme un chien.

La nouvelle cathédrale commença donc de s’élever, sous la gracieuse invocation de Sainte-Marie-des-Fleurs, nom qu’elle reçut, disent les uns, en souvenir du champ de roses sur lequel Florence fut bâtie, et, disent les autres, en honneur de la fleur de lis dont elle a fait ses armes. Alors on assure que, voyant sortir majestueusement son œuvre du sol, et prévoyant sa future grandeur, Arnolfo s’écria :

— Je t’ai préservée des tremblemens de terre, Dieu te préserve de la foudre !

L’architecte avait tout calculé pour l’exécution du dôme, excepté la brièveté de la vie. Deux ans après la première pierre posée, Arnolfo mourut, laissant sa bâtisse à peine commencée aux mains de Giotto, qui, au dessin primitif, ajouta le campanile. Puis les années s’écoulèrent encore ; Thaddeo Gaddi succéda à Giotto, André Orgagna à Gaddi, et Philippe à André Orgagna, sans qu’aucun de ces grands entasseurs de marbres eût osé commencer l’exécution de la coupole. Le monument avait donc déjà usé cinq architectes, et restait encore inachevé, lorsqu’en 1417 Philippe Brunelleschi entreprit cette œuvre gigantesque qui n’avait de modèle dans le passé que Sainte-Sophie de Constantinople, et qui ne devait avoir de rivale dans l’avenir que Saint-Pierre de Rome ; et l’œuvre réussit si bien aux mains du sublime ouvrier, que, cent ans après, Michel-Ange, appelé à Rome par le pape Jules II pour succéder à Bramante, dit en jetant un dernier coup d’œil sur cette coupole, en face de laquelle il avait retenu son tombeau, pour la voir même après sa mort :

— Adieu, je vais essayer de faire ta sœur, mais je n’espère pas faire ta pareille.

Le dôme ne fut jamais terminé. Baccio d’Agnolo était en train d’exécuter sa galerie extérieure, lorsqu’une raillerie de Michel-Ange la lui fit abandonner ; enfin, au moment de plaquer de marbre la façade, on s’aperçut que l’argent manquait au trésor. Dix-huit millions avaient déjà passé à l’érection du monument. Les travaux s’interrompirent et ne furent jamais repris depuis lors. Seulement, à l’occasion du mariage de Ferdinand de Médicis avec Violente de Bavière, quelques peintres de Bologne couvrirent de peintures à fresques la façade blanche et nue. Ce sont ces peintures dont on voit aujourd’hui les restes presque entièrement effacés.

Tel qu’il est et tout inachevé que l’ont laissé les vicissitudes qui s’attachent aux monumens comme aux hommes, le dôme, tout incrusté de marbre blanc et noir, avec ses fenêtres ornées de colonnes en spirales, de pyramides et de statuettes, ses portes surmontées de sculptures de Jean de Pise ou de mosaïques de Guirlandajo, n’en est pas moins un chef-d’œuvre, qu’à la prière de son premier architecte les tremblemens de terre et la foudre ont respecté. Son premier aspect est magnifique, imposant, splendide, et rien n’est beau comme de faire, au clair de la lune, le tour du colosse accroupi au milieu de sa vaste place comme un lion gigantesque.

L’intérieur du dôme ne répond point à l’extérieur ; mais ici, les souvenirs historiques viennent dorer la pauvreté de ses murailles et la nudité de sa voûte.

À droite et à gauche en entrant, à une hauteur de vingt pieds à peu près, sont deux monumens l’un peint sur la muraille par Paolo Uccello, l’autre exécuté en relief par Jacques Orgagna, et représentant les deux plus grands capitaines qu’ait eus à sa solde la république Florentine. La fresque est consacrée à Jean Aucud, célèbre condottiere anglais, qui passa du service de Pise à celui de Florence. Le bas-relief représente Pierre Farnèse, le célèbre général florentin, qui, élu le 27 mars 1363, gagna la même année, sur les Pisans, la célèbre bataille de San-Piero. Le moment choisi par le statuaire est celui où Pierre Farnèse, ayant eu son cheval tué sous lui, remonte sur un mulet, et l’épée à la main, à la tête de ses cuirassiers, charge porté par cette étrange monture.

Quant à Jean Aucud, comme prononcent les Italiens, ou plutôt à Jean Hawkwood, comme l’écrivent les Anglais, c’était, ainsi que nous l’avons dit, un célèbre condottiere à la solde du pape. Son engagement avec le saint-père honorablement fini, Aucud ayant trouvé son avantage à passer à la solde de la magnifique république, devint, en 1377, le plus ferme appui de ceux qu’il avait combattus jusque là, et qu’il servit jusqu’au 15 mars 1394, c’est-à-dire près de vingt ans. Pendant cette période, il avait si bien travaillé pour l’honneur et la prospérité de Florence, que, quoiqu’il fût mort de maladie dans une terre qu’il avait achetée près de Cortone, la seigneurie le fit ensevelir dans la cathédrale.

Comme on le pense bien, ce n’était point par des œuvres de sainteté que Jean Hawkwood avait mérité un pareil monument. Jean Hawkwood était au contraire assez peu respectueux envers les gens de sa religion, et d’avance sentait son hérétique d’une lieue. Un jour, deux frères convers étant allés lui faire une visite dans son château de Montecchio :

— Dieu vous donne la paix ! lui dit un des deux moines.

— Le diable t’enlève ton aumône ! lui répondit Hawkwood.

— Pourquoi nous faites-vous un si cruel souhait ? demanda alors le pauvre frère tout ébouriffé d’une pareille réflexion.

— Eh ! pardieu ! répondit Hawkwood, ne savez-vous donc pas que je vis de la guerre ? et que la paix que vous me souhaitez me ferait mourir de faim.

Un autre jour, ayant abandonné le sac de Faenza à ses gens, il entra dans un couvent au moment où deux de ses plus braves officiers, se disputant une pauvre religieuse agenouillée au pied d’un crucifix, venaient de mettre l’épée à la main pour savoir celui des deux auquel elle appartiendrait. Hawkwood n’essaya point de leur faire entendre raison ; il savait bien que c’était chose inutile avec les gens à qui il avait affaire. Il alla droit à la religieuse et la poignarda. Le moyen fut efficace, et à l’aspect du cadavre, les deux capitaines remirent leur épée au fourreau.

Aussi Paul Uccello, à qui la peinture qui devait surmonter la tombe avait été confiée, se garda bien de mettre le simulacre de l’illustre mort dans la posture du repentir ou de la prière ; il le planta bravement sur son cheval de bataille, à qui, au grand désappointement des savans, il fit lever à la fois le pied droit de devant et le pied droit de derrière. Pendant trois siècles et demi en effet, les savans discutèrent sur l’impossibilité de cette allure, qui, dirent-ils, dans tout le genre animal n’appartient qu’à l’ours. Ce ne fut qu’il y a quelques années, qu’un membre du Jockey-Club s’écria en apercevant la fresque de Paolo :

— Tiens ! il marche l’amble !

Cette exclamation mit les savans d’accord.

À quelques pas en avant de Hawkwood est un portrait de Dante ; c’est l’unique monument que la république ait jamais consacré à l’Homère du moyen-âge.

Un mot sur lui. Nous aurons si souvent l’occasion de le citer, comme poète, comme historien ou comme savant, que notre lecteur nous permettra, je l’espère, de le prendre par la main et de lui faire faire le tour du colosse.

Dante naquit, comme nous l’avons dit, en 1265, la cinquième année de la réaction gibeline. C’était le rejeton d’une noble famille dont il a pris soin lui-même de nous tracer la généalogie dans le quinzième chant de son Paradis. La racine de cet arbre dont il fut le rameau d’or était Caccia Guida Hisei, qui, ayant pris pour femme une jeune fille de Ferrare, de la maison des Alighieri, ajouta à son nom et à ses armes le nom et les armes de sa femme, puis s’en alla mourir en terre sainte, chevalier dans la milice de l’empereur Conrad.

Jeune encore, il perdit son père. Élevé par sa mère que l’on appelait Bella, son éducation fut celle d’un chrétien et d’un gentilhomme. Brunetto Latini lui apprit les lettres latines ; quant aux lettres grecques, ce n’était fort heureusement point encore la mode, sans quoi, au lieu de sa divine comédie, Dante eût sans doute fait quelque poème comme l’Énéide ; quant au nom de son maître de chevalerie, il s’est perdu, quoique la bataille de Campoldino ait prouvé qu’il en avait reçu de nobles leçons.

Adolescent, il étudia la philosophie à Florence, Bologne et Padoue. Homme, il vint à Paris et y apprit la théologie, puis il s’en retourna dans sa belle Florence, où déjà la peinture et la statuaire étaient nées, et où la poésie l’attendait pour naître.

Florence était alors en proie aux guerres civiles ; l’alliance de Dante avec une femme de la famille des Donati le jeta dans le parti guelfe. Dante était un de ces hommes qui se donnent corps et âme lorsqu’ils se donnent ; aussi le voyons-nous à la bataille de Campoldino, charger à cheval les Gibelins d’Arezzo, et dans la guerre contre les Pisans, monter le premier à l’escalade du château de Caprona.

Après cette victoire, il obtint les premières dignités de la république. Nommé quatorze fois ambassadeur, quatorze fois il mena à bien la mission qui lui était confiée. Ce fut au moment de partir pour l’une de ces ambassades, que, mesurant du regard les événemens et les hommes, et que trouvant les uns gigantesques et les autres petits, il laissa tomber ces paroles dédaigneuses :

— Si je reste, qui ira ? Si je vais, qui restera ?

Une terre labourée par les discordes civiles est prompte à faire germer une pareille semence : sa plante est l’envie et son fruit l’exil.

Accusé de concussion, Dante fut condamné, le 27 janvier 1302, par sentence du comte Gabriel Gubbio, podestat de Florence, à huit mille livres d’amende, à deux ans de proscription, et dans le cas de non paiement de cette amende, à la confiscation et dévastation de ses biens et à un exil éternel.

Dante ne voulut pas reconnaître le crime, en reconnaissant l’arrêt ; il abandonna ses emplois, ses maisons, ses terres, et sortit de Florence, emportant pour toute richesse l’épée avec laquelle il avait combattu à Campoldina, et la plume qui avait déjà écrit les sept premiers chants de l’Enfer. Peut-être est-ce ce moment que choisit le peintre, car on voit derrière l’exilé Florence, et près du poète une représentation des trois parties de sa Divine Comédie.

Alors ses biens furent confisqués et vendus au profit de l’État ; on passa la charrue à la place où avait été sa maison, et l’on y sema du sel ; enfin, condamné à mort par contumace, il fut brûlé en effigie sur la même place où, deux siècles plus tard, Savonarola devait l’être en réalité.

L’amour de la patrie, le courage dans le combat, l’ardeur de la gloire, avaient fait de Dante un brave guerrier ; l’habileté dans l’intrigue, la persévérance dans la politique, avaient fait de Dante un grand homme d’État. Le dédain, le malheur et la vengeance firent de lui un poète sublime. Privé de cette activité mondaine dont il avait besoin, son âme se jeta dans la contemplation des choses divines ; et, tandis que son corps demeurait enchaîné sur la terre, son esprit visitait le triple royaume des morts et peuplait l’enfer de ses haines et le paradis de ses amours. La Divine Comédie est l’œuvre de la vengeance. Dante tailla sa plume avec son épée.

Le premier asile qui s’offrit au fugitif fut le château de ce grand gibelin Cane della Scala. Aussi, dès les premiers chants de l’Enfer, le poëte s’empressa d’acquitter la dette de sa reconnaissance[1] qu’il exprimera encore dans le XVIIIe chant du Paradis[2].

Il trouva la cour de cet Auguste du moyen-âge peuplée de proscrits : l’un d’eux, Sagacius Mutius Ganata, historien de Reggio, nous a laissé des détails précieux sur la manière dont le seigneur de la Scala exerçait l’hospitalité envers ceux qui venaient demander un asile à son château féodal. « Ils avaient, dit-il, différens appartemens, selon leurs diverses conditions, et à chacun le magnifique seigneur avait donné des valets et une table splendide ; les diverses chambres étaient indiquées par des devises et des symboles divins : la Victoire pour les guerriers, l’Espérance pour les proscrits, les Muses pour les poëtes, Mercure pour la peinture, le Paradis pour les gens d’église, et pendant les repas, des bouffons, des musiciens et des joueurs de gobelets parcouraient les appartemens. Les salles étaient peintes par Giotto, et les sujets qu’il avait traités avaient rapport aux vicissitudes de la fortune humaine. De temps en temps le seigneur châtelain appelait à sa propre table quelqu’un de ses hôtes, et surtout Guido de Castello de Reggio, qu’à cause de sa franchise en appelait le simple Lombard, et Dante Alighieri, homme très-illustre alors, et qu’il vénérait à cause de son génie.

Mais tout honoré qu’il était, le proscrit ne pouvait plier sa fierté à cette vie, et des plaintes profondes sortent à plusieurs reprises de sa poitrine. Tantôt c’est Farinata des Uberti qui, de sa voix altière, lui dit : « La reine de ces lieux n’aura pas rallumé cinquante fois son visage nocturne, que tu apprendras par toi-même combien est difficile l’art de rentrer dans sa patrie. » Tantôt c’est son aïeul Caccia Guida qui, compatissant aux peines de son descendant, s’écrie : « Ainsi qu’Hippolyte sortit d’Athènes, chassé par une marâtre perfide et impie, ainsi il te faudra quitter les choses les plus chères, et ce sera la première flèche qui partira de l’arc de l’exil ; alors tu comprendras ce que renferme d’amertume le pain de l’étranger, et combien l’escalier d’autrui est dur à monter et à descendre. Mais le poids le plus lourd à tes épaules sera cette société mauvaise et divisée, en compagnie de laquelle tu tomberas dans l’abîme. »

Ces vers, on le voit, sont écrits avec les larmes des yeux, et le sang du cœur.

Cependant, quelque douleur amère qu’il souffrît, le poëte refusa de rentrer dans sa patrie, parce qu’il n’y rentrait point par le chemin de l’honneur. En 1315, une loi rappela les proscrits à la condition qu’ils paieraient une certaine amende. Dante, dont les biens avaient été vendus et la maison démolie, ne put réaliser la somme nécessaire. On lui offrit de l’en exempter, mais à la condition qu’il se constituerait prisonnier, et qu’il irait recevoir son pardon à la porte de la cathédrale, les pieds nus, vêtu de la robe de pénitent, et les reins ceints d’une corde. Cette proposition lui fut transmise par un religieux de ses amis. Voici la réponse de Dante :

« J’ai reçu avec honneur et avec plaisir votre lettre, et, après en avoir pesé chaque parole, j’ai compris avec reconnaissance combien vous désirez du fond du cœur mon retour dans la patrie. Cette preuve de votre souvenir me lie d’autant plus étroitement à vous, qu’il est plus rare aux exilés de trouver des amis. Donc, si ma réponse n’était point telle que le souhaiterait la pusillanimité de quelques-uns, je la remets affectueusement à l’examen de votre prudence. Voilà ce que j’ai appris par une lettre de votre neveu, qui est le mien, et de quelques-uns de mes amis : D’après une loi récemment publiée à Florence sur le rappel des bannis, il paraît que, si je veux donner une somme d’argent, ou faire amende honorable, je pourrai être absous et retourner à Florence. Dans cette loi, ô mon père, il faut l’avouer, il y a deux choses ridicules et mal conseillées, je dis mal conseillées par ceux qui ont fait la loi, car votre lettre, plus sagement conçue, ne contenait rien de ces choses.

« Voilà donc la glorieuse manière dont Dante Alighieri doit rentrer dans sa patrie après un exil de quinze ans ! Voilà la réparation accordée à une innocence manifeste à tout le monde ! Mes larges sueurs, mes longues fatigues m’auront rapporté ce salaire ! Loin d’un philosophe cette bassesse digne d’un cœur de boue ! Merci du spectacle où je serais offert au peuple comme le serait quelque misérable demi savant, sans cœur et sans renommée. Que, moi… exilé d’honneur, j’aille me faire tributaire de ceux qui m’offensent, comme s’ils avaient bien mérité de moi ! Ce n’est point là le chemin de la patrie, ô père ! mais s’il en est quelque autre qui me soit ouvert par vous et qui n’ôte point la renommée à Dante, je l’accepte. Indiquez-le moi, et alors, soyez-en certain, chaque pas sera rapide qui devra me rapprocher de Florence ; mais dès qu’on ne rentre pas à Florence par la rue de l’honneur, mieux vaut n’y pas rentrer. Le soleil et les étoiles se voient par toute la terre, et par toute la terre on peut méditer les vérités du ciel. »

Dante, proscrit par les Guelfes, s’était fait Gibelin, et devint aussi ardent dans sa nouvelle religion qu’il avait été loyal dans l’ancienne. Sans doute il croyait que l’unité impériale était le seul moyen de grandeur pour l’Italie, et cependant Pise avait bâti sous ses yeux son Campo-Santo, son Dôme et sa Tour penchée. Arnolfo di Lapo avait jeté sur la place du Dôme les fondemens de Sainte-Marie-des-Fleurs ; Sienne avait élevé sa cathédrale au clocher rouge et noir, et y avait renfermé, comme un bijou dans un écrin, la chaire sculptée par Nicolas de Pise. Puis peut-être aussi le caractère aventureux des chevaliers et des seigneurs allemands lui semblait-il plus poétique que l’habileté commerçante de l’aristocratie génoise et vénitienne, et la fin de l’empereur Albert lui plaisait-elle davantage que la mort de Boniface XIII.

Lassé de la vie qu’il menait chez Cane dalla Scala, où l’amitié du maître ne le protégeait pas toujours contre l’insolence de ses courtisans et les facéties de ses bouffons, le poëte reprit sa vie errante. Il avait achevé son poème de l’Enfer à Vérone, il écrivit le Purgatoire à Gagagnano, et termina son œuvre au château de Tolmino, en Frioul, par le Paradis. De là il vint à Padoue, où il passa quelque temps chez Giotto, son ami, à qui, par reconnaissance, il donna la couronne de Cimabué, enfin, il alla à Ravenne. C’est dans cette ville qu’il publia son poème tout entier. Deux mille copies en furent faites à la plume, et envoyées par toute l’Italie. Chacun leva des yeux étonnés vers ce nouvel astre qui venait de s’allumer au ciel. On douta qu’un homme vivant encore eût pu écrire de telles choses, et plus d’une fois il arriva, lorsque Dante se promenait lent et sévère, dans les rues de Ravenne et de Rimini, avec sa longue robe rouge et sa couronne de laurier sur sa tête, que la mère, saintement effrayée, le montra du doigt à son enfant, en lui disant : « Vois-tu cet homme, il est descendu dans l’enfer !… »

En effet, Dante devait paraître un homme étrange et presque surnaturel. Et pour bien comprendre sous quel jour il devait apparaître à ses contemporains, il faut jeter un moment les yeux sur l’Europe du xiiie siècle, et voir, depuis cent ans, quels événemens s’y accomplissaient. On sentira alors que l’on touche à cette époque où la féodalité, préparée par une guerre de huit siècles, commence le laborieux enfantement de la civilisation. Le monde païen et impérial d’Auguste s’était écroulé avec Charlemagne, en Occident, et avec Alexis Lange, en Orient ; le monde chrétien et féodal de Hugues Capet lui avait succédé de la mer de Bretagne à la mer Noire, et le moyen-âge religieux et politique, déjà personnifié dans Grégoire VII et dans Louis IX, n’attendait plus, pour compléter cette magnifique trinité, que son représentant littéraire.

Il y a de ces momens où des idées vagues cherchent un corps pour se faire homme, et flottent au dessus des sociétés comme un brouillard à la surface de la terre. Tant que le vent le pousse sur le miroir des lacs ou sur le tapis des prairies, ce n’est qu’une vapeur sans forme, sans consistance et sans couleur. Mais s’il rencontre un grand mont, il s’attache à sa cime, la vapeur devient nuée, la nuée orage, et tandis que le front de la montagne ceint son auréole d’éclairs, l’eau qui filtre mystérieusement s’amasse dans ses cavités profondes, et sort à ses pieds, source de quelque fleuve immense, qui traverse, en s’élargissant toujours, la terre ou la société, et qui s’appelle le Nil, ou l’Iliade, le Danube, ou la Divine Comédie.

Dante, comme Homère, eut le bonheur d’arriver à une de ces époques où une société vierge cherche un génie qui formule ses premières pensées. Il apparut au seuil du monde au moment où saint Louis frappait à la porte du ciel. Derrière lui, tout était ruine ; devant lui, tout était avenir. Mais le présent n’avait encore que des espérances.

L’Angleterre, envahie depuis deux siècles par les Normands, opérait sa transformation politique. Depuis longtemps il n’y avait plus de combats réels entre les vainqueurs et les vaincus ; mais il y avait toujours lutte sourde entre les intérêts du peuple conquis et ceux du peuple conquérant. Dans cette période de deux siècles, tout ce que l’Angleterre avait eu de grands hommes était né une épée à la main, et si quelque vieux barde portait encore une harpe pendue à son épaule, ce n’était qu’à l’abri des châteaux saxons, dans un langage inconnu aux vainqueurs, et presque oublié des vaincus, qu’il osait célébrer les bienfaits du bon roi Alfred, ou les exploits de Harold, fils de Godwin. C’est que, des relations forcées qui s’étaient établies entre les indigènes et les étrangers, il commençait à naître une langue nouvelle, qui n’était encore ni le normand ni le saxon, mais un composé informe et bâtard de tous deux, que cent quatre-vingts ans plus tard seulement, Thomas Morus, Steel et Spenser devaient régulariser pour Shakespeare.

L’Espagne, fille de la Phénicie, sœur de Carthage, esclave de Home, conquise par les Goths, livrée aux Arabes par le comte Julien, annexée au trône de Damas par Tarik, puis séparée du kalifat d’Orient par Abdalrahman, de la tribu des Omniades, l’Espagne, mahométane du détroit de Gibraltar aux Pyrénées, avait hérité de la civilisation transportée par Constantin de Rome à Bysance. Le phare, éteint d’un côté de la Méditerranée, s’était rallumé de l’autre ; et tandis que s’écroulaient sur la rive gauche le Parthénon et le Colisée, on voyait s’élever sur la rive droite Cordoue, avec ses six mille mosquées, ses neuf cents bains publics, ses deux cent mille maisons, et son palais de Zehra, dont les murs et les escaliers, incrustés d’acier et d’or, étaient soutenus par mille colonnes des plus beaux marbres de Grèce, d’Afrique et d’Italie.

Cependant, tandis que tant de sang infidèle et étranger s’injectait dans ses veines, l’Espagne n’avait point cessé de sentir battre, dans les Asturies, son cœur national et chrétien. Pélage, qui n’eut d’abord pour empire qu’une montagne, pour palais qu’une caverne, pour sceptre qu’une épée, avait jeté au milieu du kalifat d’Abdalrahman les fondemens du royaume de Charles-Quint. La lutte, commencée en 717, s’était continuée pendant cinq cents ans. Et lorsqu’au commencement du XIIIe siècle, Ferdinand réunit sur sa tête les deux couronnes de Léon et de Castille, c’étaient les Musulmans à leur tour qui ne possédaient plus en Espagne que le royaume de Grenade, une partie de l’Andalousie, et les provinces de Valence et de Murcie.

Ce fut en 1236 que Ferdinand fit son entrée à Cordoue, et qu’après avoir purifié la principale mosquée, le roi de Castille et de Léon alla se reposer de ses victoires dans le magnifique palais qu’Abdalrahman III avait fait bâtir pour sa favorite. Entre autres merveilles, il trouva dans la capitale du kalifat une bibliothèque qui contenait six cent mille volumes. Ce que devint ce trésor de l’esprit humain, nul ne le sait. Origine, religion, mœurs, tout était différent entre les vainqueurs et les vaincus ; ils ne parlaient la même langue ni aux hommes ni à Dieu. Les Musulmans emportèrent avec eux la clef qui ouvrait la porte des palais enchantés ; et l’arbre de la poésie arabe, arraché de la terre de l’Andalousie, ne fleurit plus que dans les jardins du Généralif et de l’Alhambra.

Quant à la poésie nationale, dont le premier chant devait être la louange du Cid, elle n’était pas encore née.

La France, toute germanique sous ses deux premières races, s’était nationalisée sous sa troisième. Le système féodal de Hugues-Capet avait succédé à l’empire unitaire de Charlemagne. La langue que devait écrire Corneille et parler Bossuet, mélange de celtique, de teuton, de latin et d’arabe, s’était définitivement séparée en deux idiomes, et fixée aux deux côtés de la Loire. Mais, comme les productions du sol, elle avait éprouvé l’influence bienfaisante et active du soleil méridional. Si bien que la langue des Troubadours était déjà arrivée à sa perfection, lorsque celle des Trouvères, en retard comme les fruits de leur terre du nord, avait encore besoin de cinq siècles pour parvenir à sa maturité. Aussi la poésie jouait-elle un grand rôle au sud de la Loire. Pas une haine, pas un amour, pas une paix, pas une guerre, pas une soumission, pas une révolte, qui ne fût chantée en vers. Bourgeois ou soldat, vilain ou baron, noble ou roi, tout le monde parlait ou écrivait cette douce langue ; et l’un de ceux qui lui prêtaient ses plus tendres et ses plus mâles accens, était ce Bertrand de Bora, le donneur de mauvais conseils, que Dante rencontra dans les fosses maudites, portant sa tête à la main, et qui lui parla avec cette tête[3].

La poésie provençale était donc arrivée à son apogée, lorsque Charles d’Anjou, à son retour d’Égypte, où il avait accompagné son frère Louis IX, s’empara, avec l’aide d’Alphonse, comte de Toulouse et de Poitiers, d’Avignon, d’Arles et de Marseille. Cette conquête réunit au royaume de France toutes les provinces de l’ancienne Gaule situées à la droite et à la gauche du Rhône. La vieille civilisation romaine, ravivée au IXe siècle par la conquête des Arabes, fut frappée au cœur, car elle se trouvait réunie à la barbarie septentrionale qui devait l’étouffer dans ses bras de fer. Cet homme, que, dans leur orgueil, les Provençaux avaient l’habitude d’appeler le roi de Paris, à son tour, dans son mépris, les nomma ses sujets de la langue d’Oc, pour les distinguer des anciens Français d’outre-Loire, qui parlaient la langue d’Oui. Dès lors, l’idiome poétique du midi s’éteignit en Languedoc, en Poitou, en Limousin, en Auvergne et en Provence, et la dernière tentative qui fut faite pour lui rendre la vie est l’institution des Jeux Floraux, établie à Toulouse en 1323.

Avec elles périrent toutes les œuvres produites depuis le Xe jusqu’au XIIIe siècle, et le champ qu’avaient moissonné Arnault et Bertrand de Born resta en friche jusqu’au moment où Clément Marot et Ronsard y répandirent à pleines mains la semence de la poésie moderne.

L’Allemagne, dont l’influence politique s’étendait sur l’Europe, presqu’à l’égal de l’influence religieuse de Borne, toute préoccupée de ces grands débats, laissait sa littérature se modeler insoucieusement sur celle des peuples environnans. Chez elle, toute la vitalité artistique s’était réfugiée dans ces cathédrales merveilleuses qui datent du XIe et du XIIe siècle. Le monastère de Bonn, l’église d’Andernach, et la cathédrale de Cologne s’élevaient en même temps que le Dôme de Sienne, le Campo-Santo de Pise, et le Dôme de Sainte-Marie-des-Fleurs. Le commencement du XIIIe siècle avait bien vu naître les Niebelungen, et mourir Albert-le-Grand. Mais les poèmes de chevalerie les plus à la mode étaient imités du provençal ou du français, et les Minnesingers étaient les élèves plutôt que les rivaux des Trouvères et des Troubadours. Frédéric lui-même, ce poète impérial, renonçant quoique fils de l’Allemagne à formuler sa pensée dans sa langue maternelle, avait adopté la langue italienne, comme plus douce et plus pure, et prenait rang avec Pierre d’Alle Vigne, son secrétaire, au nombre des poètes les plus gracieux du XIIIe siècle.

Quant à l’Italie, nous avons assisté plus haut à sa genèse politique ; nous avons vu ses villes se détacher les unes après les autres de l’empire ; nous savons à quelle occasion les deux partis Guelfes et Gibelins avaient tiré l’épée dans les rues de Florence. Enfin, nous avons dit comment, Guelfe par naissance, Dante devint Gibelin par proscription et poète par vengeance.

Aussi, lorsqu’il eut arrêté dans son esprit l’œuvre de sa haine, son premier soin fut-il, en regardant autour de lui, de chercher dans quel idiome il la formulerait pour la rendre éternelle. Il comprit que le latin était une langue morte comme la société qui lui avait donné naissance, le provençal, une langue mourante qui ne survivrait pas à la nationalité du midi ; et le français, une langue naissante et bégayée à peine, qui avait besoin de plusieurs siècles encore pour arriver à sa maturité ; tandis que l’italien, bâtard, vivace et populaire, né de la civilisation et allaité par la barbarie, n’avait besoin que d’être reconnu par un roi pour porter un jour la couronne. Dès lors son choix fut arrêté, et, s’éloignant des traces de son maître Brunetto Latini, qui avait écrit son Trésor en latin, il se mit, architecte sublime, à tailler lui-même les pierres dont il voulait bâtir le monument gigantesque auquel il força le ciel et la terre de mettre la main[4].

C’est qu’effectivement la Divine Comédie embrasse tout ; c’est le résumé des sciences découvertes et le rêve des choses inconnues. Lorsque la terre manque aux pieds de l’homme, les ailes du poëte l’enlèvent au ciel ; et l’on ne sait, en lisant ce merveilleux poème, qu’admirer le plus, ou de ce que l’esprit sait ou de ce que l’imagination devine.

Dante est le moyen-âge fait poëte, comme Grégoire VII était le moyen-âge fait pape, comme saint Louis était le moyen-âge fait roi. Tout est en lui : croyances superstitieuses, poésie théologique, républicanisme féodal. On ne peut comprendre l’Italie littéraire du xiiie siècle sans Dante, comme on ne peut comprendre la France du xixe sans Napoléon. La Divine Comédie est, comme la Colonne, l’œuvre nécessaire de son époque.

Dante mourut à Ravenne, le 14 septembre 1321, à l’âge de 56 ans. Guido de Potela, qui lui avait offert un asile, le fit ensevelir dans l’église des Frères-Mineurs, en grande pompe et en habit de poëte. Ses ossemens y restèrent jusqu’en 1481, époque à laquelle Bernard Bembo, podestat de Ravenne pour la république de Venise, lui fit élever un mausolée d’après les dessins de Pierre Lombardo. À la voûte de la coupole sont quatre médaillons, représentant Virgile son guide, Brunetto Latini son maître, Cangrande son protecteur, et Guido Cavalcante son ami.

Dante était de moyenne stature et bien pris dans ses membres ; il avait le visage long, les yeux larges et perçans, le nez aquilin, les mâchoires fortes, la lèvre inférieure avancée et plus grosse que l’autre, la peau brune, et la barbe et les cheveux crépus ; il marchait ordinairement grave et doux, vêtu d’habits simples, parlant rarement, et attendant presque toujours qu’on l’interrogeât pour répondre. Alors sa réponse était juste et concise, car il prenait le temps de la peser avec sagesse. Sans avoir une élocution facile, il devenait éloquent dans les grandes circonstances. À mesure qu’il vieillissait, il se félicitait d’être solitaire et éloigné du monde. L’habitude de la contemplation lui fit contracter un maintien austère, quoiqu’il fût toujours homme de premier mouvement et d’excellent cœur. Il en donna la preuve lorsque, pour sauver un enfant qui était tombé dans un de ces petits puits où l’on plongeait les nouveaux-nés, il brisa le baptistère de Saint-Jean, se souciant peu qu’on l’accusât d’impiété.

Dante avait eu, à l’âge de neuf ans, un de ces amours qui étendent leur enchantement sur toute la vie. Beatrix de Folto Portinari, en qui, chaque fois qu’il la revoyait, il trouvait une beauté nouvelle[5], passa un soir devant cet enfant au cœur de poëte, qui conserva son image et qui l’immortalisa lorsqu’il fut devenu homme. À l’âge de 26 ans, cette ange prêtée à la terre alla reprendre au ciel ses ailes et son auréole, et Dante la retrouva à la porte du paradis, où ne pouvait l’accompagner Virgile.

Florence, injuste pour le vivant, fut pieuse envers le mort, et tenta de ravoir les restes de celui qu’elle avait proscrit. Dès 1396, elle lui décrète un monument public. En 1429, elle renouvelle ses instances près des magistrats de Ravenne ; enfin, en 1519, elle adresse une demande à Léon X, et parmi les signatures des pétitionnaires, on lit cette apostille :

« Moi, Michel-Ange, sculpteur, je supplie Votre Sainteté, pour la même cause, m’offrant de faire au divin poëte une sculpture convenable et dans un lieu honorable de cette ville. »

Léon X refusa ; c’eût cependant été une belle chose que le tombeau de l’auteur de la Divine Comédie, par le peintre du Jugement dernier.

Le seul monument que posséda Florence jusqu’au moment où le décret, rendu en 1596, fut exécuté de nos jours dans l’église de Sainte-Croix, aux frais d’une société, par le statuaire Étienne Ricci, fut donc le portrait de Dante, devant lequel nous venons de repasser toute la vie du grand poëte, et « qui fut, dit un manuscrit de Bartolomeo Ceffoni, exécuté à fresque par un auteur inconnu, sur la demande d’un certain maître Antoine, frère de Saint-François, lequel expliquait la Divine Comédie dans cette église, afin que cette effigie de l’illustre exilé rappelât sans cesse à ses concitoyens que les ossemens de l’auteur de la Divine Comédie reposaient sur une terre étrangère.

Il existe encore à Florence des descendans de Dante. Quelques jours après la visite que j’avais faite au portrait de leur ancêtre, on me présenta à eux : je les trouvai bien descendus.

À côté de ce grand souvenir littéraire, le Dôme conserve un terrible souvenir politique. Ce fut dans le chœur, à l’endroit même qui est entouré d’une balustrade de marbre, que s’accomplit la conspiration des Pazzi, et que Julien de Médicis fut assassiné.

Jetons un regard en arrière, afin de faire connaître à nos lecteurs les causes de la haine que les Pazzi avaient vouée aux Médicis ; ils verront ainsi, après le soin que nous avons eu de leur faire connaître l’état politique de Florence, ce qu’il y avait d’égoïstique ou de désintéressé dans cette grande machination.

En 1291, le peuple, lassé des dissensions obstinées de la noblesse, de son refus éternel de se soumettre aux tribunaux démocratiques, et des violences journalières par lesquelles elle entravait le gouvernement populaire, avait rendu une ordonnance sous le nom d’Ordinamenti della Giustizia. Cette ordonnance excluait du priorat trente-sept familles des plus nobles et des plus considérables de Florence, et cela sans qu’il leur fût jamais permis, disait l’ordonnance, de reconquérir les droits de cité, soit en se faisant enregistrer dans un corps de métier, soit même en exerçant réellement une profession. De plus, la seigneurie fut autorisée à ajouter de nouveaux noms à ces trente-sept noms, chaque fois qu’elle croirait s’apercevoir que quelque nouvelle famille, disait encore l’ordonnance, en marchant sur les traces de la noblesse, méritait d’être punie comme elle. Les membres des trente-sept familles proscrites furent désignés sous le nom de magnats, titre qui, d’honorable qu’il avait été jusqu’alors, devint un titre infamant.

Cette proscription avait duré 143 années, lorsque Cosme l’Ancien, dont nous trouverons à son tour l’histoire écrite sur les murs du palais Riccardi, de proscrit étant devenu proscripteur, et ayant à son tour, en 1434, chassé de Florence Renaud des Albizzi et la noblesse populaire qui gouvernait avec lui, résolut de renforcer son parti de quelques-unes des familles exclues du gouvernement, en permettant à plusieurs d’entre elles de rentrer dans le droit commun, et de prendre, comme l’avaient fait autrefois leurs aïeux, une part active aux affaires publiques. Plusieurs familles acceptèrent ce rappel en revenant les bras ouverts à la patrie, sans songer quel motif personnel les y ramenait : la famille des Pazzi fut de ce nombre. Elle fit plus : oubliant qu’elle était de noblesse d’épée, elle adopta franchement sa position nouvelle, et ouvrit dans le beau palais qui aujourd’hui porte encore son nom, une maison de banque qui devint bientôt une des plus considérables et des plus considérées de l’Italie ; si bien que les Pazzi, déjà supérieurs aux Médicis comme gentilshommes, devinrent encore leurs rivaux comme marchands. Il résulta de cette position reconquise que, cinq ans après, André de Pazzi, chef de la maison, siégea au milieu de la seigneurie, dont ses ancêtres avaient été exclus pendant un siècle et demi.

André eut trois fils : un de ces trois fils épousa la petite-fille du vieux Cosme, et devint le beau-frère de Laurent et de Julien. Tant que le sage vieillard avait vécu, il avait maintenu l’égalité entre ses enfans, traitant son gendre comme s’il eût été son fils ; car, voyant combien promptement cette famille des Pazzi était devenue puissante et riche, il avait voulu non-seulement s’en faire une alliée, mais encore une amie. En effet, la famille s’était accrue en hommes aussi bien qu’en richesses ; car les deux frères qui s’étaient mariés avaient eu, l’un cinq fils et l’autre trois. Elle grandissait donc de toutes façons, lorsque, contrairement à la politique de son père, Laurent de Médicis pensa qu’il était de son intérêt de s’opposer à un plus grand accroissement de richesse et de puissance. Or, une occasion de suivre cette nouvelle politique se présenta bientôt. Jean de Pazzi ayant épousé une des plus riches héritières de Florence, fille de Jean Borromée, Laurent, à la mort de celui-ci, fit rendre une loi par laquelle les neveux mâles étaient préférés même aux filles, et cette loi, non-seulement contre toutes les habitudes, mais encore contre toute justice, ayant été appliquée rétroactivement à la femme de Jean de Pazzi, elle perdit l’héritage de son père qui passa ainsi à des cousins éloignés.

Ce ne fut pas la seule exclusion dont Laurent de Médicis, pour signaler son naissant pouvoir, rendit les Pazzi victimes. Ils étaient dans la famille neuf hommes, ayant l’âge et les qualités requises pour exercer la magistrature, et cependant, à l’exception de Jacob, celui des fils d’André qui ne s’était jamais marié, et qui avait été gonfalonier en 1469, c’est-à-dire du temps de Pierre le Goutteux, et de Jean, beau-frère de Laurent et de Julien, qui avait, en 1472, siégé parmi les prieurs, tous les autres avaient été écartés de la seigneurie. Un tel abus de pouvoir de la part d’hommes que la république n’avait nullement reconnus pour maîtres, blessa tellement François de Pazzi qu’il s’expatria volontairement, et s’en alla prendre à Rome la direction d’un de ses principaux comptoirs. Là, il devint banquier du pape Sixte IV et de Jérôme Riario, que les uns appelaient son neveu, et les autres son fils. Or, Sixte IV et Jérôme Riario étaient les deux plus grands ennemis que les Médicis eussent par toute l’Italie. Le résultat de ces trois haines réunies fut une conjuration dans le genre de celle sous laquelle, deux ans auparavant, c’est-à-dire en 1476, avait succombé Galéas Sforza dans le Dôme de Milan.

Une fois décidé à tout trancher par le fer, François Pazzi et Jérôme Riario se mirent à l’affût des complices qu’ils pourraient recruter. Un des premiers fut François Salviati, archevêque de Pise, auquel, par inimitié pour sa famille, les Médicis n’avaient pas voulu laisser prendre possession de son archevêché. Vint ensuite Charles de Montone, fils du fameux condottiere Braccio, qui était sur le point de s’emparer de Sienne, lorsque les Médicis l’en empêchèrent ; Jean-Baptiste de Montesecco, chef des sbires au service du pape ; le vieux Jacob de Pazzi, le même qui avait été autrefois gonfalonnier ; deux autres Salviati, l’un cousin, et l’autre frère de l’archevêque ; Napoléon Francesi et Bernard Bandini, amis et compagnons de plaisir des jeunes Paul ; enfin Étienne Bagnoni, prêtre et maître de langue latine, professeur d’une fille naturelle de Jacob Pazzi ; et enfin Autoine Maffei, prêtre de Volterra et scribe apostolique. Un seul Pazzi, René, neveu de Jacob et fils de Pierre, refusa obstinément d’entrer dans le complot, et se retira à la campagne afin qu’on ne pût pas même l’accuser de complicité.

Tout était donc arrêté, et la seule difficulté qui s’opposât à la réussite de la conjuration était de réunir, isolés de leurs amis, et dans un endroit public, Laurent et Julien. Le pape espéra faire naître cette occasion, en nommant cardinal Raphaël Riario, neveu du comte Jérôme, lequel était âgé de 18 ans à peine et étudiait à Pise.

En effet, une pareille nomination devait être l’occasion de fêtes extraordinaires, attendu qu’ennemis au fond du cœur de Sixte IV, les Médicis gardaient ostensiblement envers lui toutes les apparences d’une bonne et respectueuse amitié. Jacob des Pazzi invita donc le nouveau cardinal à venir dîner chez lui à Florence, et il porta sur la liste de ses convives Laurent et Julien. L’assassinat devait avoir lieu à la fin du dîner, et sur un signe de Jacob ; mais Laurent vint seul. Julien, retenu par une intrigue d’amour, chargea son frère de l’excuser : il fallut donc remettre à un autre jour l’exécution du complot. Ce jour, on le crut bientôt arrivé ; car Laurent, ne voulant pas demeurer en reste de magnificence avec Jacob, invita à son tour le cardinal à venir à Fiesole, et avec lui tous ceux qui avaient assisté au repas donné par Jacob. Mais cette fois encore Julien manqua, il souffrait d’un mal de jambe ; force fut donc de remettre encore l’exécution du complot à un autre jour.

Ce jour fut enfin fixé au 26 avril 1478 selon Machiavel. Pendant la matinée de ce jour, qui était jour de fête, le cardinal Riario devait entendre la messe dans le Dôme de Sainte-Marie-des-Fleurs, et comme il avait fait prévenir Laurent et Julien de cette solennité, il était probable que ceux-ci ne pourraient pas se dispenser d’y assister. On prévint tous les conjurés de cette nouvelle disposition, et l’on distribua à chacun le rôle qu’il devait jouer dans cette sanglante tragédie.

François Pazzi et Bernard Bandini étaient les plus acharnés contre les Médicis, et comme ils étaient en même temps les plus forts et les plus adroits, ils réclamèrent pour eux Julien, attendu que le bruit courait que, timide de cœur et faible de corps, Julien portait habituellement une cuirasse sous son habit, ce qui rendait plus difficile et par conséquent plus dangereux un assassinat sur lui que sur un autre. D’un autre côté, le chef des sbires pontificaux, Jean-Baptiste de Montesecco, avait déjà reçu et accepté la commission de tuer Laurent dans les deux repas auxquels il avait assisté, et où l’absence de son frère l’avait sauvé. On ne doutait point, comme c’était un homme de résolution, qu’il ne se montrât cette fois d’aussi bonne volonté que les autres ; mais, au grand étonnement de tous, lorsqu’il eut appris que l’assassinat devait s’accomplir dans une église, il refusa, disant qu’il était prêt à un meurtre, mais non à un sacrilège, et que, pour rien au monde, il ne commettrait ce sacrilège si on ne lui montrait d’avance un bref d’absolution signé du pape. Malheureusement on avait négligé de se munir de cette pièce importante, que Sixte IV n’était certainement pas homme à refuser. On n’avait pas le temps de la faire venir, de sorte que, quelques instances que l’on fit à Montesecco, on ne put vaincre ses scrupules. Alors on remit le soin de frapper Laurent à Antoine de Volterra et à Étienne Bagnoni, qui, en leur qualité de prêtres, dit Antonio Galli, l’un des dix ou douze historiens de cet événement, avaient un respect moins grand pour les lieux sacrés. Le moment où ils devaient frapper était celui où l’officiant élèverait l’hostie.

Mais ce n’était pas le tout que de frapper les deux frères, il fallait encore s’emparer de la seigneurie, et forcer les magistrats d’approuver le meurtre aussitôt que le meurtre serait exécuté. Ce soin fut remis à l’archevêque Salviati : il se rendit au palais avec Jacques Braccioli et une trentaine de conjurés inférieurs, il en laissa vingt à la première entrée, lesquels, mêlés au peuple qui allait et venait, devaient rester là inaperçus jusqu’au moment où, à un signal donné, ils s’empareraient de l’entrée ; puis, familier avec tous les corridors du palais, il en conduisit dix autres à la chancellerie, en leur recommandant de tirer la porte derrière eux, et de ne sortir que lorsqu’ils entendraient ou le bruit des armes ou un cri convenu, après quoi il revint trouver la première troupe, se réservant, le moment venu, d’arrêter lui même le gonfalonnier César Petrucci.

Cependant l’office divin était déjà commencé, et cette fois comme les autres, la vengeance paraissait sur le point d’échapper encore aux conjurés, car Laurent seul était venu. Alors François de Pazzi et Bernard Bandini se décidèrent à aller chercher Julien, puisque Julien ne venait pas.

Ils se rendirent en conséquence chez lui, et le trouvèrent avec sa maîtresse. Il prétexta la souffrance que lui causait sa jambe ; mais les deux envoyés lui dirent qu’il était impossible qu’il n’assistât point à la messe, lui assurant que son refus serait tenu à offense par le cardinal. Julien, malgré les regards supplians de la femme qui se trouvait chez lui, se décida donc à suivre les deux jeunes gens ; mais pris au dépourvu, soit confiance, soit qu’il ne voulût point les faire attendre, il n’endossa point sa cuirasse, se contentant de ceindre une espèce de couteau de chasse qu’il avait l’habitude de porter ; encore, au bout de quelques pas, comme le bout du fourreau battait sur sa jambe malade, il le remit à un de ses domestiques, qui le reporta à la maison. Francois de Pazzi lui passa alors le bras autour du corps, en riant et comme on fait parfois entre amis, et il s’aperçut que Julien n’avait plus sa cuirasse. Ainsi le pauvre jeune homme se livrait à ses assassins sans armes offensives ni défensives.

Les trois jeunes gens entrèrent dans l’église par la porte qui s’ouvre sur la rue Dei Servi, au moment où le prêtre disait l’évangile. Julien alla s’agenouiller près de son frère. Antoine de Volterra et Etienne Bagnoni étaient déjà à leur poste ; François et Bernard se mirent au leur. Un seul coup d’œil échangé entre les assassins leur indiqua qu’ils étaient prêts.

La messe continua : la foule qui remplissait l’église donnait un prétexte aux meurtriers pour serrer de plus près Laurent et Julien. D’ailleurs ceux-ci étaient sans défiance, et se croyaient aussi en sûreté, au moins, au pied de l’autel, qu’ils l’étaient dans leur villa de Careggi.

Le prêtre leva l’hostie.

En même temps on entendit un cri terrible : Julien, frappé d’un coup de poignard à la poitrine par Bernard Bandini, se redressait sous la douleur et allait tomber tout sanglant à quelques pas, au milieu de la foule épouvantée, poursuivi par ses deux assassins, dont l’un, François Pazzi, se jeta sur lui avec tant de fureur et le frappa de coups si redoublés, qu’il se blessa lui-même, et s’enfonça son propre poignard dans la cuisse. Mais cet accident, qu’au premier abord sans doute il ne crut pas si grave qu’il était, ne fit que redoubler sa colère, et il frappait encore que déjà depuis longtemps Julien n’était plus qu’un cadavre.

Quant à Laurent, il avait été plus heureux que son frère : au moment de l’élévation, sentant qu’on lui appuyait une main sur l’épaule, il s’était retourné et avait vu briller la lame d’un poignard dans la main d’Antoine de Volterra. Par un mouvement instinctif, il s’était alors jeté de côté, de sorte que le fer qui devait lui traverser la gorge ne fit que lui effleurer le cou. Il se releva aussitôt, et d’un seul mouvement, tirant son épée de la main droite, et enveloppant son bras gauche de son manteau, il se mit en défense, en appelant à son secours ses deux écuyers. À la voix de leur maître, André et Laurent Cavalcanti s’élancèrent l’épée à la main, et les deux prêtres, voyant que l’affaire devenait plus sérieuse, et qu’il s’agissait maintenant non plus d’assassiner, mais de combattre, jetèrent leurs armes et se mirent à fuir.

Au bruit que faisait Laurent en se défendant, Bernard Bandini, qui était occupé à Julien, leva la tête et vit qu’une de ses victimes allait lui échapper : il quitta donc le mort pour le vivant, et s’élança vers l’autel. Mais il rencontra sur sa route François Nori, qui lui barrait le chemin. Une courte lutte s’engagea, et François Nori tomba blessé à mort. Mais si vite renversé qu’eût été l’obstacle, il avait suffi, comme nous l’avons vu, à Laurent, pour se débarrasser de ses deux ennemis. Bernard se trouva donc seul contre trois. Il appela François, François accourut ; mais aux premiers pas qu’il fit, il s’aperçut à sa faiblesse qu’il était plus grièvement blessé qu’il ne le croyait, et en arrivant au chœur, se sentant prêt à tomber il s’appuya contre la balustrade. Politien, qui accompagnait Laurent, profita de ce moment pour le faire entrer avec quelques amis qui se tenaient ralliés autour de lui, dans la sacristie, et tandis que les deux Cavalcanti, secondés par les diacres qui frappaient avec leurs crosses d’argent comme avec des masses, tenaient écartés Bernard et trois ou quatre conjurés qui étaient accourus à sa voix, il repoussa les portes de bronze, et les ferma sur Laurent et sur lui. Aussitôt Antonio Ridolfi, l’un des jeunes gens les plus attachés à Laurent, suçait la blessure qu’il avait reçu au cou, de peur que le fer du prêtre n’eût été empoisonné, et y mettait le premier appareil. Un instant encore Bernard Bandini essaya d’enfoncer les portes ; mais, voyant que ses efforts étaient inutiles il comprit que tout était perdu, prit François Pazzi par dessous le bras, et l’emmena aussi rapidement que celui-ci put marcher.

Il y avait eu dans l’église un moment de tumulte facile à comprendre, l’officiant s’était enfui, en voilant de son étole le Dieu qu’on faisait témoin et presque complice de pareils crimes. Tous les assistans s’étaient précipités sur la place du Dôme, par les différentes portes de la cathédrale. Chacun fuyait donc, à l’exception de huit ou dix partisans de Laurent, qui s’étaient réunis dans un coin, et qui, l’épée à la main, accourant bientôt à la porte de la sacristie, appelaient à grands cris Laurent, lui disant qu’ils répondaient de tout, et que, s’il voulait sortir, ils s’engageaient sur leur tête à le reconduire sain et sauf à la maison.

Mais Laurent n’avait point hâte de se rendre à cette invitation, il craignait que ce ne fût une ruse de ses ennemis pour le faire retomber dans le piège auquel il était échappé. Alors Sismondi della Stuffa monta par l’escalier de l’orgue jusqu’à une fenêtre de laquelle, en plongeant, dans l’église, il vit le Dôme vide, à l’exception de la troupe d’amis qui attendait Laurent à la porte de la sacristie, et du corps de Julien, sur lequel était étendue une femme si pâle et si immobile que n’eussent été ses sanglots on eût pu la prendre pour un second cadavre.

Sismondi della Stuffa descendit et dit à Laurent ce qu’il avait vu ; alors celui-ci reprit courage et sortit. Ses amis l’entourèrent aussitôt, et, comme ils le lui avaient promis, le reconduisirent sain et sauf à son palais de Via Larga.

Cependant, au moment du lever Dieu, les cloches avaient sonné comme d’habitude : c’était le signal attendu par ceux qui s’étaient chargés du palais. En conséquence, au premier tintement du bronze, l’archevêque Salviati entra dans la salle où était le gonfalonnier, donnant pour prétexte qu’il avait quelque chose à communiquer de la part du pape.

Ce gonfalonnier, comme nous l’avons dit, était César Petrucci, c’est-à-dire le même qui, huit ans auparavant, étant podestat de Plate, avait été enveloppé dans une conspiration pareille, par André Nardi. Cette première catastrophe, dont il avait failli être victime, avait laissé dans sa mémoire des traces si profondes que, depuis ce temps, il était sans cesse sur ses gardes. Aussi, quoique aucun bruit de la conjuration n’eût transpiré encore, et quoique aucune nouvelle n’en fût parvenue jusqu’à lui, à peine eut-il aperçu Salviati qui venait à lui avec une émotion visible, qu’au lieu de l’attendre, il s’élança vers la porte où il trouva Jacques Bracciolini qui voulait lui barrer le passage ; mais César Petrucci était, malgré sa prudence, plein de courage et de force. Il saisit Bracciolini aux cheveux, le renversa, et, lui mettant le genou sur la poitrine, il appela ses sergens qui accoururent. Cinq ou six conjurés qui accompagnaient Bracciolini voulurent le secourir ; mais les sergens étaient en force, trois des conjurés furent tués, deux furent jetés par les fenêtres, un seul se sauva en appelant au secours.

Alors ceux qui étaient dans la chancellerie comprirent que le moment était arrivé, et voulurent courir à l’aide de leurs camarades ; mais la porte, qu’ils avaient tirée sur eux, avait un secret qui, une fois fermé, l’empêchait de se rouvrir. Ils se trouvèrent donc prisonniers, et, par conséquent, dans l’impossibilité de secourir l’archevêque. Pendant ce temps, César Petrucci avait couru à la salle où les prieurs tenaient leur audience, et là, sans savoir précisément encore de quoi il s’agissait, il avait donné l’alarme. Les prieurs aussitôt s’étaient réunis à lui : César les encouragea. On résolut de se défendre, chacun s’arma de ce qu’il put ; le vaillant gonfalonnier, en traversant la cuisine, prit une broche, et ayant fait entrer la seigneurie dans la tour, il se plaça devant la porte, qu’il défendit si bien que personne n’y pénétra.

Cependant l’archevêque, grâce à son costume ecclésiastique, avait traversé la salle où, près des cadavres de ses camarades, Bracciolini était prisonnier, et, d’un geste, il avait fait comprendre à son complice qu’il allait venir à son secours. En effet, à peine eut-il paru à la porte de la rue que le reste des conjurés se rallia à lui ; mais, au moment où ils allaient remonter, ils virent déboucher, par la rue qui conduit au Dôme, une troupe de partisans des Médicis qui s’approchait en poussant le cri ordinaire de cette maison, qui était palle, palle. Salviati comprit qu’il ne s’agissait plus d’aller secourir Bracciolini, mais de se défendre soi-même.

En effet, la fortune avait changé de face, et le danger s’était retourné contre ceux qui l’avaient éveillé. Les deux prêtres avaient été poursuivis et mis en pièces par les Médicis. Bernard Bandini, après avoir vu Politien fermer entre Laurent et lui les portes de bronze de la sacristie, avait, comme nous l’avons dit, emmené François Pazzi hors de l’église ; mais arrivé devant son palais, celui-ci s’était senti si faible qu’il n’avait pu aller plus loin, et que, tandis que Bernard gagnait au large, il s’était jeté sur son lit, et attendait les événemens avec autant de résignation qu’il avait montré de courage. Alors Jacob, malgré son grand âge, avait tenté de remplacer son neveu ; il était monté à cheval, et, à la tête d’une centaine d’hommes qu’il avait réunis dans sa maison, il parcourait les rues de la ville en criant : Liberté ! liberté ! Mais c’était un cri que déjà Florence ne comprenait plus. Une partie des citoyens, qui ignorait encore ce qui s’était passé, sortaient sur leurs portes, et le regardaient en silence et avec étonnement ; ceux qui connaissaient le crime grondaient sourdement en le menaçant du geste, et en cherchant une arme pour joindre l’effet à la menace. Jacob vit ce que les conjurés voient toujours trop tard ; c’est que les maîtres ne viennent que lorsque les peuples veulent être esclaves. Il comprit alors qu’il n’avait pas une minute à perdre pour pourvoir à sa sûreté, et fit volte-face avec sa troupe, gagna une des portes de la ville, et prit la route de la Romagne.

Laurent se retira chez lui, et, sous le prétexte qu’il pleurait son frère, il laissa faire ses amis.

Laurent avait raison ; il était dépopularisé pour le reste de sa vie, s’il s’était vengé comme on le vengeait.

Le jeune cardinal Riavio, qui ignorait, non pas le complot, mais la manière dont il devait s’accomplir, s’était mis à l’instant même sous la garde des prêtres qui l’emmenèrent dans une sacristie voisine de celle où s’était réfugié Laurent. L’archevêque Salviati, son frère, son cousin, et Jacques Bracciolini, arrêtés par César Petrucci dans le palais même de la seigneurie, furent pendus, les uns à la Ringhiera, les autres aux balcons des fenêtres. François Pazzi, retrouvé sur son lit tout épuisé du sang qu’il avait perdu, fut traîné au Palais-Vieux au milieu des malédictions et des coups de la populace qu’il regardait en haussant les épaules, le sourire du mépris sur les lèvres, et pendu à la même fenêtre que Salviati, sans que les menaces, les coups ni le supplice aient pu lui arracher une seule plainte. Jean-Baptiste de Montesecco, qui avait refusé de frapper Laurent dans une église, et qui probablement lui avait sauvé la vie en l’abandonnant aux poignards des deux prêtres, eut la tête tranchée. René des Pazzi, qui s’était retiré à la campagne pour ne point être confondu avec les conjurés, ne put, par cette précaution, éviter son sort ; il fut pris et pendu comme ses parens. Le vieux Jacob des Pazzi, qui s’était sauvé avec sa troupe, avait été arrêté par les montagnards des Apennins qui, malgré une somme assez forte qu’il leur offrit, non point pour le laisser libre, mais pour le tuer, l’amenèrent vivant à Florence, où il fut pendu à la même fenêtre que René. Enfin, comme deux ans s’étaient écoulés depuis cette catastrophe, on vit, un matin, un cadavre accroché aux fenêtres du bargello ; c’était celui de Bernard Bandini qui s’était réfugié à Constantinople, et que le sultan Mahomet Il avait envoyé prisonnier à Laurent en signe de son désir de conserver la paix avec la Magnifique république.

Le chœur qui enferme l’espace où fut joué ce grand drame fut exécuté depuis par ordre de Cosme Ier ; il est orné de quatre-vingt-huit figures en bas relief, de Baccio Bandinelli et de son élève Jean dell’Opera. Le grand autel est du même maître, à l’exception du crucifix en bois sculpté, qui est de Benoît de Majano, et d’une pièce en marbre représentant Joseph d’Arimathie soutenant le Christ, et qui est le dernier morceau de marbre qu’ait touché le ciseau de Michel-Ange. Michel-Ange le destinait au tombeau qu’il voulait se préparer à Sainte-Marie Majeure ; mais les chanoines du Dôme eurent si on peut le dire, la piété sacrilège de détourner ce bloc inachevé de sa destination tumulaire, et s’en emparèrent pour leur cathédrale.

Au-dessus du chœur s’élève, à une hauteur de 275 pieds la fameuse coupole de Brunelleschi ; elle resta nue et sans ornement, belle de sa beauté, et grande de sa seule grandeur, jusqu’en 1572, époque où Vasari obtint de Cosme Ier l’autorisation de la couvrir de peinture. Le jour anniversaire de la naissance du grand-duc, il monta sur son échafaud, et donna le premier coup de pinceau a cet immense et médiocre ouvrage, qu’il laissa inachevé en mourant ; l’œuvre fut continué par Frédéric Zuccheri.

Deux gloires artistiques font en outre pendant aux deux gloires militaires de Jean Hawkwood et de Pierre Farnèse : ce sont les tombeaux de Brunelleschi et du Giotto. L’épitaphe du premier est de Mazzuppini, et celle du second de Politien. La meilleure des deux au reste, est fort médiocre, en comparaison d’une statue de l’un ou d’un tableau de l’autre.

En sortant de Sainte-Marie-des-Fleurs par la grande porte du milieu, on se trouve juste en face d’une autre porte. C’est celle du baptistère de Saint-Jean ; c’est la fameuse porte de bronze de Ghiberti. Michel-Ange avait toujours peur que Dieu enlevât ce chef-d’œuvre à Florence, pour en faire la porte du ciel.

Le baptistère de Saint-Jean, église primitive de la ville, dont Dante parle si souvent et avec tant d’amour, est une bâtisse du sixième siècle, et qui ne remonte à rien moins qu’à cette belle reine Théodolinde, qui commandait alors à toute cette riche contrée qui s’étendait du pied des Alpes au duché de Rome. C’était le temps où les ruines éparses du monde qui venait de finir offraient de splendides matériaux au monde qui commençait. Les architectes lombards prirent à pleines mains colonnes, chapiteaux, bas-reliefs, et jusqu’à une pierre portant une inscription romaine en l’honneur d’Aurélius Vérus, puis ils en firent un temple qu’ils consacrèrent au baptême du Christ.

Le baptistère demeura ainsi rude et fruste, et dans toute sa nudité barbare, jusqu’au onzième siècle ; c’était la grande époque des mosaïstes. Partis de Constantinople, ils parcouraient le monde, appliquant leurs longues et maigres figures du Christ, de la Vierge et des saints sur des fonds d’or. Apollonius fut appelé à Florence, et on lui livra la voûte. Les peintures commencées par lui furent continuées par André Tafi, son élève et achevées par Jacques da Turrita, Taddeo Gaddi, Alexis Baldovinotti et Dominique Guirlandajo. Bientôt, lorsqu’on vit l’intérieur si beau et si resplendissant, on pensa à l’extérieur, et on chargea Arnolfo di Lapo de le revêtir de marbre. Ces améliorations avaient porté leurs fruits : les offrandes devenaient dignes du temple. On pensa qu’il fallait des portes de bronze pour enfermer tant de richesses, et, en 1330, on chargea André de Pise d’exécuter celle du midi, qui regarde le Bigallo. L’œuvre fut achevée en 1339, et produisit une telle sensation, que la seigneurie de Florence sortit solennellement de son palais pour aller la visiter, accompagnée des ambassadeurs de Naples et de Sicile. L’artiste, qui était de Pise, ainsi que l’indique son nom, reçut en outre les honneurs de la cittadinanza.

Restaient deux autres portes à exécuter ; le travail merveilleux du premier ouvrier rendait difficile le choix du second ; on résolut de les mettre au concours. Chaque concurrent adopté par la commission devait recevoir de la Magnifique république une somme suffisante pour vivre un an, et, au bout de cette année, présenter son esquisse. Brunelleschi, Donatello, Lorenzo de Bartoluccio, Jacopo della Quercia de Sienne, Nicolas d’Arezzo, son élève, François de Valdambrine et Simon de Colle, appelé Simon des Bronzes, à cause de son habileté à mouler cette matière, se présentèrent et furent reçus sans difficultés.

Il y avait alors à Rimini un jeune homme qui faisait son tour d’Italie, comme on fait chez nous son tour de France ; il allait de Venise à Rome, mais il avait été arrêté au passage par le seigneur Malatesta. C’était un de ces tyrans artistes du moyen âge qui prenaient tant à cœur l’intérêt de l’art : aussi, comme je l’ai dit, avait-il arrêté ce jeune homme, et lui faisait-il faire force belles fresques. Dans les intervalles de son travail, le jeune homme, qui était en outre orfèvre et sculpteur, s’amusait, pour se distraire, à mouler des petites figures en glaise et en cire, que le seigneur Malatesta donnait à ses beaux enfans, qui devaient être un jour des tyrans comme lui.

Un matin, il trouva son commensal tout préoccupé ; Malatesta lui demanda ce qu’il avait. Le jeune homme lui répondit qu’il venait de recevoir une lettre de son beau-père qui lui annonçait que la porte principale du baptistère de Pise était mise au concours, et qui l’invitait à venir concourir, honneur si grand, qu’au fond du cœur il s’en trouvait fort indigne. Malatesta encouragea fort le jeune homme à partir pour Florence ; puis, comme il comprit que le pauvre artiste était à sec d’argent, il lui donna une bourse pleine d’or pour l’aider à faire son voyage. C’était, comme on le voit, un excellent homme que cet exécrable tyran Malatesta.

Le jeune homme se mit en route pour Florence, à la fois plein d’espérances et de crainte. Le cœur lui battit fort, lorsque de loin il aperçut les tours et les clochers de sa ville natale ; enfin, il fit un effort sur lui-même, et, avant même d’embrasser ni sa femme ni son père, il s’en alla frapper à la porte de ce fameux conseil dont toute sa vie allait dépendre.

Les juges lui demandèrent son nom, et ce qu’il avait fait. Le jeune homme répondit qu’il se nommait Lorenzo Ghiberti ; quant à la seconde question, il était moins facile d’y répondre, car il n’avait guère fait encore que les charmantes figures de cire et de glaise avec lesquelles jouaient les jolis enfans du tyran Malatesta.

Aussi le pauvre Ghiberti eut-il grande peine de désarmer la sévérité de ses juges, et déjà il était près de retourner à Rimini, lorsque, sur la demande de Brunelleschi, ami de son beau-père, et de Donatello, son ami à lui, il fut reçu mais plutôt à titre d’encouragement qu’à titre de concurrence sérieuse. N’importe, il était reçu, c’était tout ce qu’il lui fallait ; il empocha sa somme, prit son programme et se mit à la besogne.

L’année s’écoula, chacun travaillant de son mieux ; puis, au jour dit, chacun présenta son esquisse. Il y avait trente-quatre juges, tous peintres, sculpteurs ou orfèvres du premier rang.

Le prix se partagea de prime-abord entre trois des concurrens. Ces trois lauréats étaient Brunelleschi, Lorenzo de Bartoluccio et Donatello. On avait bien trouvé l’esquisse de Ghiberti fort belle ; mais il était si jeune que, soit crainte de blesser les maîtres qui avaient concouru avec lui, soit toute autre raison, on n’avait point osé lui donner le prix. Mais alors il arriva une chose merveilleuse : c’est que Brunelleschi, Bartoluccio et Donatello, s’étant retirés dans un coin pour délibérer, revinrent, après un instant de délibération, et dirent aux consuls qu’il leur semblait qu’on avait fait une chose contre la justice en leur décernant le prix, et qu’ils croyaient, en leur âme et conscience, que celui qui l’avait véritablement gagné était Lorenzo Ghiberti.

On conçoit qu’une pareille démarche rangea facilement les juges de son côté ; et, une fois par hasard, le prix fut accordé à celui qui l’avait mérité. Il est vrai que le concours, fidèle à la mission originelle de tout concours, l’avait donné d’abord à celui qui ne le méritait pas.

L’ouvrage dura quarante ans, dit Vasari, c’est-à-dire un an de moins que n’avait vécu Masaccio, un an de plus que ne devait vivre Raphaël. Lorenzo, qui l’avait commencé plein de jeunesse et de force, l’acheva vieux et courbé. Son portrait est celui de ce vieillard chauve qui, lorsque la porte est fermée, se trouve dans l’ornement du milieu ; toute une vie d’artiste s’était écoulée en sueurs, et était tombée goutte à goutte sur ce bronze !…

Quant à l’autre porte, qui fut donnée à Ghiberti en récompense de la première, ce ne fut plus qu’un jeu pour lui, car il n’avait qu’à imiter André de Pise, qu’on avait regardé jusqu’alors comme inimitable.

C’est en sortant du Baptistère par cette porte du milieu, où sont attachées les chaînes du port de Pise, — malheureuses chaînes que se sont partagées tour à tour les Génois et les Florentins, — que l’on découvre, dans toute sa majestueuse hardiesse, le Campanile de Giotto. Ce merveilleux monument, solide comme une tour et découpé comme une dentelle, si léger, si beau, si brillant, que Politien l’a chanté en vers latins, que Charles V disait qu’on le devrait mettre sous verre pour ne le montrer que les jours de grande fête, et qu’on dit encore aujourd’hui à Florence : Beau comme le Campanile, pour indiquer toute chose si splendide qu’il lui manque un terme de comparaison.

Giotto avait ménagé des niches qui furent remplies par Donatello. Six statues sont de ce maître ; l’une d’elles, celle qui représente le frère Barduccio Cherichini, plus connu sous le nom de dello Zuccone, à cause de sa calvitie, est un chef-d’œuvre de naturel et de modelé. Du point où on l’examine, c’est la perfection grecque réunie au sentiment chrétien ; aussi l’on raconte que lorsque Donatello accompagna sa statue bien-aimée de son atelier au Campanile, confiant dans son génie, et croyant que le Dieu des chrétiens lui devait le même miracle que Jupiter avait fait pour Pygmalion, il ne cessa, tout le long de la route, de lui répéter à demi voix : — Favella ! favella ! — Parle, mais parle donc !

La statue resta muette, mais l’admiration des peuples et la voix de la postérité ont parlé pour elle.


  1. … Infin che’l veltro
    Verrà, che la farà morir di doglia,
    Questi non ciberà terra nè peltro ;
    Ma sapienza, e amore, e virtuti,
    E sua nazion sara tra feltro e feltro.
    Inf. Cant. 1°.
  2. Lo primo tuo rifugio e’l primo ostello
    Sarà la cortesia del grand Lombardo
    Che su la Scala porta il santo Uccello.
    Par. Cant. XVII.
  3. Sappi ch’i son Bertram del Bornio, quelli
    Che diedi al de giovani i ma conforti.

    Inf. Cant. xxviii.
  4. Nous ne voulons pas dire cependant que Dante soit le premier auteur qui ait écrit en italien. Dix volumes de rimes antiques (rime antiche) seraient là pour nous démentir si nous commettions une telle erreur. Mais presque toutes ces canzone sont érotiques, beaucoup de mots d’art, de politique, de science et de guerre manquaient à la poésie italienne : ce sont ces mots que Dante trouva, façonna au rhythme et assouplit à la rime.
  5. Io non la vidi tante votte ancora
    Ch’ù non trovassi in lei nuova bellezza.