Une Année à Florence/Le palais Riccardi

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Michel Lévy (p. 220-235).

LE PALAIS RICCARDI.

Nous allions quitter cette magnifique place du Dôme pour nous faire conduire à celle du Grand-Duc, lorsqu’en jetant un regard dans la Via Martelli, nous aperçûmes, à l’extrémité de cette rue, l’angle d’un si beau palais, que nous nous écartâmes un moment de notre plan chronologique, pour nous acheminer droit à cet édifice. À mesure que nous avancions, nous le voyions se développer à la fois dans toute son élégance et dans toute sa majesté. C’était le magnifique palais Riccardi, qui fait le coin de la Via Larga et de la Via del Calderei.

Le palais Riccardi fut bâti par Cosme l’Ancien, celui-là que la patrie commença par chasser deux fois, et finit enfin par appeler son père.

Cosme vint à une de ces époques heureuses où tout dans une nation tend à s’épanouir à la fois, et où l’homme de génie a toute facilité pour être grand. En effet, l’ère brillante de la république était venue avec lui ; les arts apparaissaient de tout côtés. Brunelleschi bâtissait ses églises, Donatello taillait ses statues, Orcagna découpait ses portiques, Mazaccio couvrait les murs de ses fresques ; enfin, la prospérité publique, marchant d’un pas égal avec le progrès des arts, faisait de la Toscane, placée entre la Lombardie, les États de l’Église, et la république vénitienne, le pays non-seulement le plus puissant, mais encore le plus heureux de l’Italie.

Cosme était né avec des richesses immenses qu’il avait presque doublées, et, sans être plus qu’un citoyen, il avait acquis une influence étrange. Placé en dehors du gouvernement, il ne l’attaquait point, mais aussi ne le flattait pas. Le gouvernement suivait une bonne voie, il était sûr de sa louange ; s’écartait-il du droit chemin, il n’échappait point à son blâme ; et cette louange ou ce blâme de Cosme l’Ancien étaient d’une importance suprême, car sa gravité, ses richesses et ses cliens donnaient à Cosme le rang d’un homme public. Ce n’était point encore le chef du gouvernement, mais c’était déjà plus que cela peut-être : c’était son censeur.

Aussi l’on comprend quel orage devait secrètement s’amasser contre un pareil homme. Cosme le voyait poindre et l’entendait gronder ; mais, tout entier aux grands travaux qui cachaient ses grands projets, il ne tournait pas même la tête du côté de cet orage naissant, et faisait achever la chapelle Saint-Laurent, bâtir l’église du couvent des dominicains de Saint-Marc, élever le monastère de San-Frediano, et jeter enfin les fondemens de ce beau palais de Via Larga, appelé aujourd’hui palais Riccardi. Seulement, lorsque ses ennemis le menaçaient trop ouvertement, comme le temps de la lutte n’était pas encore venu pour lui, il quittait Florence pour s’en aller dans le Bugello, berceau de sa race, bâtir les couvens del Bosco et de Saint-François, rentrait sous le prétexte de donner un coup d’œil à sa chapelle du noviciat des pères de Saint-Croix et du Couvent-des-Anges des Camaldules, puis il sortait de nouveau pour aller presser les travaux de ses villas de Carreggi, de Caffaggio, de Fiesole et de Tribbio, ou fondait à Jérusalem un hôpital pour les pauvres pèlerins. Cela fait, il revenait voir où en étaient les affaires de la république, et son palais de Via Larga.

Et toutes ces constructions immenses sortaient à la fois de terre, occupant tout un monde de manœuvres, d’ouvriers et d’architectes : et cinq cent mille écus y passaient, c’est-à-dire sept ou huit millions de notre monnaie actuelle, sans que le fastueux citoyen parut le moins du monde appauvri de cette éternelle et royale dépense.

C’est qu’en effet Cosme était plus riche que bien des rois de l’époque, son père Giovanni lui ayant laissé à peu près quatre millions en argent et huit ou dix en papier, et lui, par le change, ayant plus que quintuplé cette somme. Il avait dans les différentes places de l’Europe, tant en son propre nom qu’au nom de ses agens, seize maisons de banque en activité. À Florence, tout le monde lui devait, car sa bourse était ouverte à tout le monde, et cette générosité était si bien aux yeux de quelques-uns, l’effet d’un calcul, qu’on assurait qu’il avait l’habitude de conseiller la guerre, pour forcer les citoyens ruinés de recourir à lui. Aussi avait-il fait, pour amener la guerre de Lucques, de tels efforts, que Varchi dit de lui, qu’avec ses vertus visibles et ses vices secrets, il arriva à se faire chef et presque prince d’une république déjà plus esclave que libre.

Mais la lutte fut longue ; Cosme, chassé de Florence, en sortit en proscrit, et y rentra en triomphateur.

Cosme adopta dès lors cette politique que nous avons vu Laurent, son petit-fils, suivre plus tard ; il se remit à son commerce, à ses agios et a ses monumens, laissant à ses partisans, alors au pouvoir, le soin de sa vengeance. Les proscriptions furent si longues, les supplices furent si nombreux, qu’un de ses plus intimes et de ses plus fidèles crut devoir aller le trouver pour lui dire qu’il dépeuplait la ville. Cosme leva les yeux d’un calcul de change qu’il faisait, posa la main sur l’épaule du messager de clémence, le regarda fixement, et avec un imperceptible sourire. — J’aime mieux la dépeupler que de la perdre, lui dit-il. Et l’inflexible arithméticien se remit à ses chiffres.

Ce fut ainsi qu’il vieillit, riche, puissant, honoré, mais frappé dans l’intérieur de sa famille par la main de Dieu. Il avait eu de sa femme plusieurs enfans, dont un seul lui sur vécut. Aussi, cassé et impotent, se faisant porter dans les immenses salles de son immense palais, afin d’inspecter sculptures, dorures et fresques, il secouait tristement la tête et disait : — Hélas ! hélas ! voilà une bien grande maison pour une si petite famille !

En effet, il laissa pour tout héritier de son nom, de ses biens et de sa puissance, Pierre de Médicis, qui, placé entre Cosme le Père de la patrie et Laurent le Magnifique, obtint pour tout surnom celui de Pierre le Goutteux.

Refuge des savans grecs chassés de Constantinople, berceau de la renaissance des arts pendant le XIVe et XVe siècle, siège aujourd’hui des séances de l’académie de la Crusca, le palais Riccardi fut successivement habité par Pierre le Goutteux et par Laurent le Magnifique, qui s’y retira après la conspiration des Pazzi, comme son aïeul s’y était retiré après son exil. Laurent légua le palais, avec son immense collection de pierres précieuses, de camées antiques, d’armes splendides et de manuscrits originaux à son fils Pierre, qui mérita, non pas le titre de Pierre le Goutteux, mais le titre de Pierre l’Insensé.

Ce fut celui là qui ouvrit les portes de Florence à Charles VIII, qui lui livra les clefs de Sarzane, de Pietra-Santa, de Pise, de Libra-Fatta et de Livourne, et qui s’engagea à lui faire payer par la république, à titre de subside, la somme de deux cent mille florins.

Il lui offrit en outre, en son palais de Via Larga, une hospitalité que le roi de France était tout disposé à prendre, quand bien même on ne la lui aurait pas offerte.

En effet, comme chacun sait, Charles VIII entra à Florence en vainqueur et non en allié, monté sur son cheval de bataille, la lance au poing et la visière baissée : il traversa ainsi toute la ville, depuis la porte San-Friano jusqu’au palais de Pierre, que la seigneurie avait dès la veille chassé de Florence, lui et les siens.

Ce fut au palais Riccardi qu’eut lieu la discussion du traité passé entre Charles VIII et Pierre, au nom de la république traité que la république ne voulait pas reconnaître. Les choses allèrent loin, et l’on fut sur le point de recourir aux armes, car les députés ayant été introduits dans la grande salle en présence de Charles VIII, qui les reçut assis et couvert, le secrétaire royal, qui était debout auprès du trône, commença de lire article par article les conditions de ce traité, et comme chaque article nouveau amenait une discussion nouvelle, Charles VIII impatienté s’écria : — Il en sera cependant ainsi, ou je ferai sonner mes trompettes. — Eh bien ! répondit Pierre Capponi, secrétaire de la république, en arrachant le papier des mains du lecteur, et en le mettant en pièces ; eh bien ! sire, faites sonner vos trompettes, nous ferons sonner nos cloches.

Cette réponse sauva Florence. Le roi de France crut que la république était aussi forte qu’elle était fière ; Pierre Capponi s’était déjà élancé hors de l’appartement, Charles le fit appeler, et présenta des conditions nouvelles qui furent acceptées.

Onze jours après, le roi quitta Florence pour marcher sur Naples, laissant dévaster par ses soldats trésor, galeries, collections et bibliothèques.

Le palais Riccardi resta vide pendant dix-huit ans que dura l’exil des Médicis ; enfin, au bout de ce temps, ils rentrèrent ramenés par les Espagnols, et, malgré ce puissant secours, ils rentrèrent, dit la capitulation, non pas comme princes, mais comme simples citoyens.

Mais enfin le tronc gigantesque avait poussé de si puissans rameaux que sa sève commençait à tarir, et que l’arbre dépérissait de plus en plus. En effet, Laurent II, mort et enseveli dans son tombeau sculpté par Michel-Ange, il ne restait plus du sang de Cosme l’Ancien que trois bâtards ; Hippolyte, bâtard de Jules II, qui fut cardinal ; Jules, bâtard de Julien l’Ancien, assassiné par les Pazzi, et qui fut pape sous le nom de Clément VII ; enfin Alexandre, bâtard de Julien II ou de Clément VII, on ne sait pas bien, et qui fut duc de Toscane. Comme ils demeurèrent tous trois un instant à Florence, logeant sur la même place, on appela par raillerie cette place des Trois-Mulets.

Autant, au reste, la race des Médicis de la branche aînée avait d’abord été en honneur à Florence à son commencement, autant elle était venue en exécration et tombée en mépris vers cette époque. Aussi les Florentins n’attendaient-ils qu’une occasion pour chasser Alexandre et Hippolyte de Florence ; mais leur oncle Clément VII, placé sur le trône pontifical, leur offrait un appui trop puissant pour que les derniers débris du parti républicain osassent rien entreprendre contre eux.

Le sac de Rome par les soldats du connétable de Bourbon, et l’emprisonnement du pape au château Saint-Ange, vinrent offrir aux Florentins l’occasion qu’ils attendaient. Ils la saisirent à l’instant même, et pour la troisième fois les Médicis reprirent la route de l’exil. Clément VII, qui était homme de ressources, se tira d’affaire en vendant sept chapeaux de cardinaux, avec lesquels il paya une partie de sa rançon, et en en mettant cinq autres en gage pour répondre du reste. Alors comme, moyennant ces garanties, on lui laissait un peu plus de liberté, il en profita pour se sauver de Rome, sous l’habit d’un valet, et gagna Orviette. Les Florentins se croyaient donc bien tranquilles sur l’avenir en voyant Charles-Quint vainqueur et le pape fugitif.

Malheureusement, Charles-Quint avait été élu empereur en 1519, et il avait besoin d’être couronné. Or, l’intérêt rapprocha ceux que l’intérêt avait séparés. Clément VII s’engagea à couronner Charles-Quint, et Charles-Quint s’engagea à prendre Florence et à en faire la dot de sa fille naturelle, Marguerite d’Autriche, que l’on fiança à Alexandre.

Les deux promesses furent religieusement tenues : Charles Quint fut couronné à Bologne, car, dans la tendresse toute nouvelle qu’il portait au pape, il ne voulait pas voir les ravages que ses troupes avaient faits dans la cité sainte ; et après un siège terrible, où Florence fut défendue par Michel-Ange et livrée par Malatesta, le 31 juillet 1531, Alexandre fit son entrée solennelle dans la future capitale de son duché.

Alexandre avait à peu près tous les vices de son époque, et très-peu des vertus de sa race. Fils d’une Mauresque, il en avait hérité les passions ardentes. Constant dans sa haine, inconstant dans son amour, il essaya de faire assassiner Pierre Strozzi, et fit empoisonner le cardinal Hippolyte son cousin, « qui, au dire de Varchi, était un beau et agréable jeune homme, doué d’un esprit heureux, affable du cœur, généreux de la main, libéral et grand comme Léon X, et qui donna d’une seule fois quatre mille ducats de rente à François-Marie Molza, noble Modénois, versé dans l’étude de la grande et bonne littérature, et dans celle des trois belles langues, qui étaient, à cette époque, le grec, le latin et le toscan. »

Aussi y eut-il, pendant ses six ans de règne, force conspirations contre lui.

Philippe Strozzi déposa une somme immense entre les mains d’un frère dominicain de Naples, qui avait, disait-on, une grande influence sur Charles-Quint, pour qu’il obtint de Charles-Quint qu’il rendit la liberté à sa patrie. Jean-Baptiste Cibo, archevêque de Marseille, essaya de profiter de ses amours avec la sœur de son frère, qui, séparée de son mari, habitait le palais des Pazzi, pour le faire tuer un jour qu’il viendrait la voir dans ce palais ; et comme il savait qu’Alexandre portait ordinairement sous son habit un jaque de mailles, si merveilleusement fait qu’il était à l’épreuve de l’épée et du poignard, il avait fait remplir de poudre un coffre sur lequel le duc avait l’habitude de s’asseoir lorsqu’il venait voir la marquise, et il devait y faire mettre le feu. Mais cette conspiration et toutes les autres qui la suivirent furent découvertes, à l’exception d’une seule. C’est qu’aussi dans celle-là il n’y avait qu’un conjuré, qui, à lui seul, devait tout accomplir. Ce conjuré était Laurent de Médicis, l’aîné de cette branche cadette, qui s’écarta du tronc paternel avec Laurent, frère puîné de Cosme le Père de la patrie, et qui, dans sa marche ascendante, s’était, tout en côtoyant la branche aînée, séparée elle-même en deux rameaux.

Laurent était né à Florence, l’an 1514, le 25 mars, de Pierre-François de Médicis, deux fois neveu de Laurent, frère de Cosme et de Marie Soderini, femme d’une sagesse exemplaire, et d’une prudence reconnue.

Laurent perdit son père de bonne heure, et comme il avait neuf ans à peine, sa première éducation se fit alors sous l’inspection de sa mère. Mais l’enfant ayant une grande facilité à apprendre, cette éducation fut faite très-rapidement, et il sortit de cette tutelle féminine pour entrer sous celle de de Philippe Strozzi : là son caractère étrange se développa. C’était un mélange de raillerie, d’inquiétude, de désir, de doute, d’impiété, d’humilité et de hauteur, qui faisait que tant qu’il n’eut pas de motifs de dissimuler, ses véritables amis ne le virent jamais deux fois de suite sous la même face, caressant tout le monde, n’estimant personne, aimant tout ce qui était beau, sans distinction de sexe, c’était une de ces créatures hermaphrodites, comme la nature capricieuse en produit dans ses époques de dissolution. De temps en temps, de ce composé d’élémens hétérogènes jaillissait un vœu ardent de gloire et d’immortalité, d’autant plus inattendu qu’il parlait d’un corps si frêle et si féminin qu’on ne l’appelait que Lorenzino. Ses meilleurs amis ne l’avaient jamais vu ni rire ni pleurer, mais toujours railler et maudire. Alors son visage, plutôt gracieux que beau, car il était naturellement brun et mélancolique, prenait une expression si infernale, que, quelque rapide qu’elle fut, car elle ne passait jamais sur sa face que comme un éclair, les plus braves en étaient épouvantés. À quinze ans, il avait été étrangement aimé du pape Clément, qui l’avait fait venir à Berne, et qu’il avait eu plusieurs fois l’intention d’assassiner. Puis, à son retour à Florence, il s’était mis à courtiser le duc Alexandre avec tant d’adresse et d’humilité, qu’il était devenu non pas un de ses amis, mais peut-être son seul ami.

Il est vrai qu’avec Lorenzino pour familier, Alexandre pouvait se passer des autres. Lorenzo lui était bon à tout : c’était son bouffon, c’était son complaisant, c’était son valet, c’était son espion, c’était son amant, c’était sa maîtresse. Il n’y avait que quand le duc Alexandre avait envie de s’exercer aux armes, que son compagnon éternel lui faisait faute, et se couchait sur quelque lit moëlleux ou sur quelques coussins bien doux, en disant que toutes ces cuirasses étaient trop dures pour sa poitrine, et toutes ces dagues et ces épées trop lourdes pour sa main. — Alors, tandis qu’Alexandre s’escrimait avec les plus habiles spadassins de l’époque, lui, Lorenzino, jouait avec un petit couteau de femme, aigu et effilé, et dont il essayait la pointe en perçant des florins d’or, et en disant que c’était là son épée à lui, et qu’il n’en voulait jamais porter d’autre. — Si bien qu’en le voyant si mou, si humble et si lâche, on ne l’appelait plus même Lorenzino, mais Lorenzaccio.

Aussi, de son côté, le duc Alexandre avait-il une grande confiance en lui ; et la preuve la plus certaine qu’il lui en donnait, c’est qu’il était l’entremetteur de toutes ses intrigues amoureuses. Quel que fût le désir du duc Alexandre, soit que ce désir montât au plus haut, soit qu’il descendit au plus bas, soit qu’il poursuivit une beauté profane, soit qu’il pénétrât dans quelque saint monastère, soit qu’il eût pour but l’amour de quelque épouse adultère ou de quelque chaste jeune fille, Lorenzo entreprenait tout. — Lorenzo menait tout à bien. — Aussi Lorenzo était-il le plus puissant et le plus détesté à Florence, après le duc.

De son côté, Lorenzo avait un homme qui lui était aussi dévoué que lui-même paraissait l’être au duc Alexandre. Cet homme était tout bonnement un certain Michel del Tovallaccino, un sbire, un assassin qu’il avait fait gracier pour un meurtre, que ses camarades de prison avaient baptisé du nom de Scoronconcolo, nom qui lui était resté, à cause de sa bizarrerie même. Dès lors cet homme était entré à son service et faisait partie de sa maison, lui témoignait une reconnaissance extrême, et cela à tel point qu’une fois Lorenzo s’étant plaint devant lui de l’ennui que lui donnait un certain intrigant, Scoronconcolo avait répondu : — Maître, dites-moi seulement quel est le nom de cet homme, et je vous promets que demain il ne vous gênera plus. — Et comme Lorenzo s’en plaignait encore un autre jour : — Mais dites-moi donc qui il est ? demanda le sbire. Fût-ce quelque favori du duc, je le tuerai. — Enfin, comme une troisième fois Lorenzo revenait encore à se plaindre du même homme : — Son nom ! son nom ! s’était écrié Scoronconcolo ; car je le poignarderai, fût-ce le Christ ! — Cependant, pour cette fois, Lorenzo ne lui dit rien encore. — Le temps n’était pas venu.

Un matin le duc fit dire à Lorenzo de le venir voir plus tôt que de coutume. Lorenzo accourut : il trouva le duc encore couché. La veille, il avait vu une très jolie femme, celle de Léonard Ginori, et la voulait avoir. C’était pour cela qu’il faisait appeler Lorenzo ; et il avait d’autant plus compté sur lui, que celle dont il avait envie était la tante même de Lorenzo. Lorenzo écouta la proposition avec la même tranquillité que s’il se fût agi d’une étrangère, et répondit à Alexandre, comme il avait coutume de lui répondre, qu’avec de l’argent toutes choses étaient faciles. Alexandre répliqua qu’il savait bien où était son trésor, et qu’il n’avait qu’à prendre ce dont il avait besoin ; puis Alexandre passa dans une autre chambre. Lorenzo sortit, mais en sortant il mit sous son manteau, sans être vu du duc, ce fameux jaque de mailles qui faisait la sûreté d’Alexandre, et le jeta en sortant dans le puits de Seggio Capovano.

Le lendemain, le duc demanda à Lorenzo où il en était de sa mission ; mais Lorenzo lui répondit qu’ayant affaire cette fois à une femme honnête, la chose pourrait bien traîner en quelque longueur ; puis il ajouta en riant qu’il n’avait qu’à prendre patience avec ses nonnes. En effet, le duc Alexandre avait un couvent, dont il avait séduit d’abord l’abbesse et ensuite les religieuses, et dont il s’était fait un sérail. Alexandre se plaignit aussi ce jour-là d’avoir perdu sa cuirasse, non pas tant qu’il crût en avoir besoin, mais parce qu’elle s’était si bien assouplie à ses mouvemens qu’il en était arrivé, tant il avait l’habitude, à ne la plus sentir. Lorenzo lui donna le conseil d’en commander une autre ; mais le duc répondit que l’ouvrier qui l’avait faite n’était plus à Florence, et qu’aucun autre n’était assez habile pour le remplacer.

Quelques semaines se passèrent ainsi, le duc demandant toujours à Lorenzo où il en était près de la signora Ginori, et Lorenzo le payant toujours de belles paroles, si bien qu’il était arrivé à l’amener, par ce retard même, à un désir immodéré de posséder celle qui résistait ainsi.

Enfin, un matin, c’était le 6 janvier 1536 (vieux style), Lorenzo fit dire au sbire de venir déjeuner avec lui, ainsi que, dans ses jours de bonne humeur, il avait déjà fait plusieurs fois. Puis, lorsqu’ils furent attablés et qu’ils eurent amicalement vidé deux ou trois bouteilles :

— Or çà, dit Lorenzo, revenons à cet ennemi dont je t’ai parlé ; car maintenant que je te connais, je suis certain que tu ne me manqueras pas davantage dans le danger que je ne te manquerais moi-même. Tu m’as offert de le frapper, eh bien ! le moment est venu, et je le conduirai ce soir en un endroit où nous pourrons faire la chose à coup sûr. Es-tu toujours dans la même résolution ?

Le sbire renouvela ses promesses en les accompagnant de ces sermens impies dont se servent en l’occasion ces sortes de gens.

Le soir, en soupant avec le duc et plusieurs autres personnes, Lorenzo, ayant comme d’habitude pris sa place près d’Alexandre, se pencha à son oreille et lui dit qu’il avait enfin, à force de belles promesses, disposé sa tante à le recevoir, mais à la condition expresse qu’il viendrait seul et dans la chambre de Lorenzo, voulant bien avoir cette faiblesse pour lui, mais voulant néanmoins garder toutes les apparences de la vertu. Lorenzo ajouta qu’il était important que personne ne le vit ni entrer ni sortir, cette condescendance de la part de sa tante étant à la condition du plus grand secret. Alexandre était si joyeux qu’il promit ce qu’on voulut. Alors Lorenzo se leva pour aller, disait-il, tout préparer ; puis sur la porte il se retourna une dernière fois, et Alexandre lui fit signe de la tête qu’il pouvait compter sur lui.

En effet, aussitôt le souper fini, le duc se leva et passa dans sa chambre ; là, il mit bas l’habit qu’il portait et s’enveloppa d’une longue robe de satin fourrée de zibeline. Alors, demandant ses gants à son valet de chambre :

— Mettrai-je, dit-il, mes gants de guerre ou mes gants d’amour ? Car il avait en effet sur la même table des gants de mailles et des gants parfumés ; et comme avant de lui présenter les uns ou les autres, le valet attendait sa réponse :

— Donne-moi, lui dit-il, mes gants d’amour. Et le valet lui présenta ses gants parfumés.

Alors, il sortit du palais Médicis avec quatre personnes seulement, le capitaine Giustiniano de Sesena, un de ses confidens qui portait comme lui le nom d’Alexandre, et deux autres de ses gardes, dont l’un se nommait Giomo, et l’autre le Hongrois ; et lorsqu’il fut sur la place Saint-Marc, où il était allé pour détourner tout soupçon du véritable but de sa sortie, il congédia Giustiniano et Giomo, disant qu’il voulait être seul, et ne gardant avec lui que le Hongrois, il prit le chemin de la maison de Lorenzo. Arrivé au palais Sostigni, qui était presque en face de celui de Lorenzo, il ordonna au Hongrois de demeurer là et de l’y attendre jusqu’au jour ; et quelque chose qu’il vit ou qu’il entendit, quelles que fussent les personnes qui entrassent ou qui sortissent, de ne parler ni bouger sous peine de sa colère. Au jour, si le duc n’était point sorti, le Hongrois pouvait retourner au palais. Mais lui, qui était familier avec ces sortes d’aventures, se garda bien d’attendre le jour, et dès qu’il vit le duc entrer dans la maison de Lorenzo, qu’il savait être son ami, il s’en revint au palais, se jeta selon son habitude sur un matelas qu’on lui étendait chaque soir dans la chambre du duc, et s’y endormit.

Pendant ce temps le duc était monté dans la chambre de Lorenzo, où brûlait un bon feu et où l’attendait le maître de la maison. Alors il détacha son épée et alla s’asseoir sur le lit. Aussitôt Lorenzo prit l’épée, et roulant autour d’elle le ceinturon qu’il passa deux fois dans la garde, afin que le duc ne la pût tirer du fourreau, il la posa au chevet du lit, en disant au duc de prendre patience et qu’il allait lui amener celle qu’il attendait. À ces mots, il sortit, tira la porte après lui, et comme la porte était de celles qui se ferment avec un ressort, le duc sans s’en douter se trouva prisonnier.

Lorenzo avait donné rendez-vous à Scoronconcolo à l’angle de la rue, et Scoronconcolo, fidèle à la consigne, était à son poste. Alors Lorenzo, tout joyeux, alla à lui, et lui frappant sur l’épaule :

— Frère, lui dit-il, l’heure est venue. Je tiens enfermé dans ma chambre cet ennemi dont je t’ai parlé ; es-tu toujours dans l’intention de m’en défaire ?

— Marchons ! fut la seule réponse du sbire ; et tous deux rentrèrent dans la maison. Arrivé à moitié de l’escalier, Lorenzo s’arrêta :

— Ne fais pas attention, dit-il en se retournant vers Scoronconcolo, si cet homme est l’ami du duc, et ne m’abandonne pas.

— Soyez tranquille, dit le sbire.

Sur le palier, Lorenzo s’arrêta de nouveau :

— Quel qu’il soit, entends-tu bien ? ajouta-t-il en s’adressant une dernière fois à son acolyte.

— Quel qu’il soit, répondit avec impatience Scoronconcolo, fût-ce le duc lui-même.

— Bien, bien, murmura Lorenzo en tirant son épée et en la mettant nue sous son manteau ; et il ouvrit la porte doucement, et entra suivi du sbire. Alexandre était couché sur le lit, le visage tourné vers le mur, et probablement à moitié assoupi, car il ne se retourna point au bruit ; si bien que Lorenzo s’avança tout proche de lui, et, tout en lui disant : — Seigneur, dormez-vous ? lui donna un si terrible coup d’épée, que la pointe, qui lui entra d’un côté au-dessous de l’épaule, lui sortit de l’autre au-dessous du sein, lui traversant le diaphragme, et, par conséquent, lui faisant une blessure mortelle.

Mais, quoique frappé mortellement, le duc Alexandre, qui était puissamment fort, s’élança, d’un seul bond, au milieu de la chambre, et allait gagner la porte restée ouverte, lorsque Scoronconcolo, d’un coup du taillant de son épée, lui ouvrit la tempe, et lui abattit presque entièrement la joue gauche. Le duc s’arrêta chancelant, et Lorenzo, profitant de ce moment, le saisit à bras le corps, le repoussa sur le lit, et le renversa en arrière, en pesant sur lui de tout le poids de son corps. En ce moment, Alexandre, qui, comme une bête fauve prise au piège, n’avait encore rien dit, poussa un cri en appelant à l’aide. Aussitôt Lorenzo lui mit la main gauche sur la bouche si violemment, que le pouce et une partie de l’index y entrèrent. Alors, par un mouvement instinctif, Alexandre serra les dents avec tant de force, que les os qu’il broyait craquèrent, et que ce fut Lorenzo, à son tour, qui, vaincu par la douleur, se renversa en arrière en jetant un cri terrible. Aussitôt, quoique perdant son sang par deux blessures, quoique le vomissant par la bouche, Alexandre se rua sur son adversaire, et, le pliant sous lui comme un roseau, il essaya de l’étouffer avec ses deux mains. Alors il y eut un instant terrible ; car le sbire voulait en vain venir au secours de son maître : les deux lutteurs se tenaient tellement enlacés, qu’il ne pouvait frapper l’un sans risquer de frapper l’autre. Il donna bien quelques coups de pointe à travers les jambes de Lorenzo, mais il n’avait rien fait autre chose que percer la robe et la fourrure du duc, sans autrement atteindre son corps. Tout à coup il souvint qu’il avait sur lui un couteau. Alors il jeta sa grande épée, qui lui devenait inutile, et, saisissant le duc dans ses bras, il se mêla à ce groupe informe qui luttait au milieu de la demi-lumière que jetait dans la chambre le feu de la cheminée, cherchant un endroit où frapper. Enfin, il trouva la gorge d’Alexandre, y enfonça la lame de son couteau de toute sa longueur ; et comme il vit que le duc ne tombait pas encore, il la tourna et retourna tellement, qu’à force de chicoter, dit l’historien Varchi, il lui coupa l’artère et lui sépara presque la tête des épaules. Le duc tomba en poussant un dernier râlement. Scoronconcolo et Lorenzo, qui étaient tombés avec lui, se relevèrent et firent chacun un pas en arrière ; puis, s’étant regardés l’un l’autre, effrayés eux-mêmes du sang qui couvrait leurs habits, et de la pâleur qui couvrait leur visage :

— Je crois qu’il est enfin mort, dit le sbire.

Et, comme Lorenzo secouait la tête en signe de doute, il alla ramasser son épée, et revint en piquer lentement le duc, qui ne fit aucun mouvement ; ce n’était plus qu’un cadavre.

Ils le prirent, l’un par les pieds, l’autre par les épaules, et, tout souillé de sang, ils le mirent sur le lit, et jetèrent sur lui la couverture ; puis, comme il était tout haletant de la lutte, et prêt à se trouver mal de douleur, Lorenzo s’en alla ouvrir une fenêtre qui donnait sur Via Larga, afin de respirer et de se remettre, et pour voir aussi, en même temps, si le bruit qu’ils avaient fait n’avait attiré personne. Ce bruit avait bien été entendu de quelques voisins, et surtout de madame Marie Salviati, veuve de Jean des bandes-noires, et mère de Cosme, qui s’était étonnée de ce long et obstiné trépignement. Mais, comme, dans la prévision de ce qui venait d’arriver, Lorenzo, vingt fois, pour y accoutumer les voisins, avait fait un bruit pareil, en l’accompagnant de cris et ce malédictions, chacun crut reconnaître dans cette rumeur le train habituel que menait celui que les uns regardaient comme un insensé, et les autres comme un lâche ; de sorte que personne, à tout prendre, n’y avait fait attention, et une, dans la rue et dans les maisons attenantes, tout paraissait parfaitement tranquille.

Alors Lorenzo et Scoronconcolo, un peu remis, sortirent de la chambre qu’ils fermèrent, non seulement au ressort, mais encore à la clef, et Lorenzo étant descendu chez son intendant Francesco Zeffi, prit tout l’argent comptant qu’il avait pour le moment à la maison, ordonna à un de ses domestiques nommé Freccia de le suivre, et sans autre suite que le sbire et lui, il s’en alla, grâce à une licence qu’il avait demandée d’avance dans la journée à l’évêque de Marzi, prendre des chevaux à la poste, et, sans s’arrêter et tout d’une haleine, il s’en alla jusqu’à Bologne, où seulement il s’arrêta pour panser sa main, dont les deux doigts étaient presque détachés, et qui cependant, reprirent, mais en laissant une cicatrice éternelle. Puis, remontant à cheval, il gagna Venise, où il arriva dans la nuit du lundi. Aussitôt arrivé, il fit appeler Philippe Strozzi qui, exilé depuis quatre ou cinq ans, était à cette heure à Venise. Alors, lui montrant la clef de sa chambre : — Tenez, lui dit-il, vous voyez cette clef ! eh bien, elle ferme la porte d’une chambre où est le cadavre du duc Alexandre, assassiné par moi. Philippe Strozzi ne voulait pas croire une pareille nouvelle ; mais le meurtrier, tirant de sa valise ses vêtemens tout ensanglantés, et lui montrant sa main mutilée : — Tenez, lui dit-il, en voilà la preuve.

Alors Philippe Strozzi se jeta à son cou en l’appelant le Brutus de Florence, et en lui demandant la main de ses deux sœurs pour ses deux fils.

C’est dans une maison attenante au palais Riccardi, que Laurent poignarda ainsi, à l’aide du spadassin Scoronconcolo, le duc Alexandre, frère naturel de Catherine de Médicis, premier duc de Florence et dernier descendant de Cosme, le Père de la patrie, car le pape Clément VII était mort en 1534, et le cardinal Hippolyte en 1535 ; et à l’occasion de cet assassinat on remarqua une chose étrange, qui était la sextuple combinaison du nombre six : Alexandre ayant été assassiné en l’année 1536, à l’âge de 26 ans, le 6 du mois de janvier, à 6 heures de la nuit, de 6 blessures, et après avoir régné 6 ans.

La maison dans laquelle il fut assassiné était située à l’endroit même où sont aujourd’hui les écuries.

Au reste, le proverbe évangélique : « Qui frappe de l’épée périra par l’épée, » fut appliqué à Lorenzo dans sa rigoureuse exactitude. Lorenzo, qui avait tué par le poignard, mourut par le poignard, à Venise, vers l’an 1557, sans que l’on fût bien certain de quelle main partait le coup ; seulement on se rappela que Cosme Ier, en montant sur le trône, avait juré de ne pas laisser le meurtre du duc Alexandre impuni.

Le meurtre d’Alexandre fut le dernier événement important qui se passa dans ce beau palais. Abandonné en 1540, par Cosme Ier, lorsqu’il résolut d’habiter le Palais-Vieux, il fut vendu à la famille Riccardi, dont il a conservé le nom, quoiqu’il soit rentré, sous le règne de Ferdinand II, je crois, en la possession des Médicis.

Aujourd’hui la fameuse académie de la Crusca y tient ses séances : on y blute des adverbes et on y écosse des participes, comme dit notre bon et spirituel Charles Nodier.

C’est moins poétique, mais c’est plus moral !