Une Campagne de vingt-et-un ans/Chapitre XVI

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Librairie de l’Éducation Physique (p. 146-152).


XVI

SPORTS OFFICIELS



J’eus tort parce que l’organisation officielle ne pouvait pas réussir et que la nôtre par contre était en bonne voie et bien conçue. La meilleure preuve de sa supériorité est que l’administration de l’Exposition devait finalement s’y rallier et la calquer, au mépris des déclarations tant de fois répétées[1]. Mais en même temps que le groupe actif de nos adversaires s’était efforcé de porter le désarroi dans nos rangs, il n’avait pas manqué de s’escrimer auprès de qui de droit pour que l’on mît sur pied des comités officiels. Les membres de ces comités furent enfin désignés. Il aurait dû y avoir là de quoi satisfaire toutes les ambitions car ce furent des commissions et des sous-commissions sans fin. À la tête de l’ensemble fut placé M. Daniel Mérillon, ancien député, magistrat, président de l’Union des Sociétés de tir. Sa bonne volonté et son intelligence allaient se dévouer à l’œuvre qui lui était confiée mais dont le succès se trouvait compromis d’avance par les conditions même dans lesquelles elle devait s’accomplir.

On en eut tout de suite le sentiment à l’étranger d’où vinrent des protestations assez nombreuses et énergiques. Mais, ainsi que je l’ai dit, je ne me sentais point disposé à entamer une lutte nouvelle et je m’employai à rallier, autant que je le pouvais, tous les efforts autour de M. Mérillon. Le 24 avril, nous communiquions à quelques journaux une lettre datée de la veille, adressée par moi à Charles de La Rochefoucauld et dont nous avions arrêté les termes de concert. En même temps, j’avisais M. Mérillon du concours sur lequel il pouvait désormais compter de notre part et il s’empressait de s’en féliciter par un billet de remerciement. Mais ce n’étaient là que des préambules officieux. Ce fut une quinzaine de jours plus tard que s’échangea une correspondance officielle fixant la formule nouvelle par laquelle il était entendu que « les concours de l’Exposition tiendraient lieu de Jeux Olympiques pour 1900 et compteraient comme équivalant à la célébration de la iie Olympiade ». Par circulaire j’informai
Groupe d’athlètes étrangers ayant pris part aux concours de l’Exposition de 1900
groupe d’athlètes étrangers ayant pris part aux concours
de l’exposition de 1900
de cet arrangement tous les membres du Comité International, les priant d’aider de leur mieux au succès des concours et de reporter sur l’Exposition tout le zèle qu’ils étaient prêts à mettre au service du Comité La Rochefoucauld. Il n’y avait en ceci rien de contraire à la constitution du Comité International lequel a pour mission de provoquer la célébration régulière des Olympiades mais non pas de s’immiscer dans le détail de l’organisation où il est naturel que le pays le plus directement intéressé conserve sa liberté d’action.

Ce même été de 1899, je devais parcourir une bonne partie de l’Europe continentale en vue du grand travail sur « l’avenir de l’Europe » que j’avais accepté de rédiger pour le journal l’Indépendance Belge. M. Mérillon, par une lettre en date du 1er juin, m’avait demandé de profiter de cette tournée « pour recueillir tous les renseignements qui paraîtraient utiles à nos organisations au point de vue des participations internationales ». Prague, Berlin, Copenhague, Stockholm et la Russie formaient un itinéraire que les circonstances d’ailleurs m’empêchèrent de suivre jusqu’au bout. Je recueillis pourtant la promesse de concours des Suédois, de la bouche même du prince royal, aujourd’hui le roi Gustave v. Dans une réunion tenue au Tattersall de Stockholm, les représentants des divers sports me remirent leurs desiderata à destination de Paris. La réunion organisée à Berlin fut moins heureuse. Elle était nombreuse. Le D. Gebhardt et l’aimable conseiller Richter, commissaire général d’Allemagne à l’Exposition de Paris, y avaient mis tous leurs soins. Par malheur le prince Aribert d’Anhalt qui présidait ne sut pas ou ne voulut pas réprimer les sentiments anti-français exprimés avec la plus naïve grossièreté par quelques-uns des assistants et, naturellement, il en résulta un froid qu’il ne m’appartenait pas de dissiper. Le lunch qui suivit s’en ressentit. L’incident était d’autant plus malencontreux que personnellement j’avais toujours été un partisan déclaré de la participation des gymnastes allemands aux fêtes internationales données en France. Il est vrai que je n’avais pas été autorisé à formuler cette fois une invitation en règle. En 1896, me rendant à Athènes, j’avais fait une visite, avant de quitter Paris à M. Berthelot alors ministre des Affaires Étrangères dans le cabinet Bourgeois et je lui avais posé la question : les Allemands pouvaient-ils à son sens être exclus des concours de gymnastique qui auraient lieu à Paris en 1900 ? « Jamais de la vie ! » m’avait répondu énergiquement M. Berthelot. « Pourquoi accepterait-on les produits de leurs industries et refuserait-on d’applaudir leurs gymnastes ? » C’était exactement mon avis. Seulement M. Berthelot n’était pas d’accord sur ce point avec le président Félix Faure et finalement ce fut l’opinion contraire qui prévalut puisque la fête fédérale de 1900 ne fut que partiellement internationalisée. Mais cette décision ne devait intervenir qu’à la dernière heure. En 1899 rien n’était encore réglé.

Après le sursaut du printemps coïncidant avec la désignation des comités organisateurs, l’administration de l’Exposition était retombée dans son marasme antérieur en ce qui concernait les exercices physiques. Plus rien ne passait. Bientôt je reçus une pluie de protestations. Il en arrivait de partout. Cela alla s’accentuant à mesure que le temps s’écoulait. « Notre résolution est formelle, m’écrivait le professeur Sloane au début de février 1900, d’empêcher les Américains de prendre part aux Jeux de Paris si nous ne recevons pas immédiatement des assurances satisfaisantes
La lutte à la corde
les concours de l’exposition de 1900
la lutte à la corde
L’équipe suédoise bat facilement le Racing-Club de France dans les deux manches
quant au caractère que revêtiront ces Jeux ». Et M. Whitney écrivait quelques jours plus tard : « Impossible de rien obtenir des autorités de l’Exposition. Les circulaires qu’ils envoient sont vagues et ne servent à rien. Il est déplorable que le so able committee que vous aviez formé ait été dissous. » Et M. Whitney demandait si on ne pourrait pas « faire comprendre au gouvernement français la nécessité de le rétablir ». Je m’en serais bien gardé si même je l’avais pu. Il était trop tard désormais et je considérais en moi-même la partie comme perdue. M. Mérillon pensait à peu près de même puisqu’il m’écrivait le 12 février : « Je n’ai pas besoin de vous dire à quel point j’enrage de ne pas voir arriver la fin du préparatoire. Nous y serions sans l’intervention du Ministre qui veut tout connaître ! J’espère encore surmonter cette crise ou je m’en irai ».

Bien que le Comité de La Rochefoucauld eût disparu, on continuait d’ailleurs de s’adresser à lui par mon intermédiaire comme s’il eût subsisté. Les comités Olympiques de participation constitués en Suède, en Hongrie, en Autriche, en Bohême semblaient ignorer l’organisation officielle ou du moins ne pas la prendre au sérieux. Il n’était pas jusqu’au commissaire du Canada à l’Exposition qui n’eut recours à nous. Si bien que l’un des secrétaires constatant qu’au dehors on persistait à « n’être pas au courant » me demandait encore en février 1900 d’intervenir à nouveau et réclamait l’emploi des mots Jeux Olympiques comme « utiles au point de vue de l’étranger » pour désigner les concours de !’Exposition. Mais l’entièrisme de M. Alfred Picard ne pouvait y consentir.

Le 19 février, M. Mérillon m’annonça joyeusement que « tout était signé » et qu’on allait entrer en pleine exécution ». Comme je viens de le dire, il était trop tard. Les concours furent ce qu’ils pouvaient être dans de telles conditions c’est-à-dire médiocres et sans prestige. Je ne puis toutefois endosser, dans leur excessive sévérité, les jugements que portèrent sur l’ensemble de ces manifestations bon nombre de ceux qui coopérèrent à leur préparation : jugements que l’un d’eux, M. de Saint-Clair, résumait quelques mois plus tard dans une lettre qu’il m’adressait en qualifiant l’organisation des concours de l’Exposition d’« incommensurable fiasco ». Entouré de commissions et de sous-commissions dix fois trop nombreuses, retardé jusqu’à la dernière heure par les chinoiseries administratives, harcelé par les réclamations et les exigences des sociétés, il faut admirer que M. Mérillon ait tiré quelque chose de ce chaos et son labeur, à défaut d’une réussite impossible, justifiait pleinement l’attribution de la Médaille olympique que lui vota en 1901 le Comité International et que nul « particulier » n’avait encore reçue, les premiers exemplaires ayant été remis aux présidents Faure et Mac-Kinley, à l’empereur d’Allemagne, aux princes héritiers de Grèce et de Suède et au grand-duc Wladimir.

Je n’ai pas à entrer ici dans le détail des réunions successives qui groupèrent un nombre respectable de concurrents et l’on m’excusera par ailleurs de ne point m’étendre sur des incidents regrettables qui se produisirent et dont l’écho se prolongea longtemps après sur la clôture de l’Exposition. L’U. S. F. S. A. chargée de la partie « Sports athlétiques » joua de malheur. Elle crut avoir trouvé « l’installation rêvée » comme me l’écrivait son secrétaire général qui ajoutait : « Les Jeux auront lieu à Courbevoie dans une propriété magnifique. Nous avons des bailleurs de
arrivée du 400 m
les concours de l’exposition de 1900
arrivée du 400 m. plat
W. L. Long (New York A. C.) arrive premier en 49 s. 2/5, battant Holland (Georgetown University)
fonds. Il y a un château où l’on pourra loger les athlètes étrangers par chambrées dans des conditions peu coûteuses ». Tout cela s’écroula à la dernière heure, non sans dommage pour les finances unionistes, paraît-il, et la grande réunion internationale de courses à pied et sports athlétiques eut lieu finalement sur le terrain du Racing Club le jeudi 19 juillet. Je la présidai. Le ministre du Commerce, M. Millerand était présent. Ainsi — ô ironie ! — mon plan primitif se trouvait exécuté par ceux-là mêmes qui l’avaient si véhémentement répudié.

Les athlètes étrangers, auxquels on s’était flatté de préparer à Courbevoie une plantureuse hospitalité, se casèrent en général où ils purent. Certains reçurent des billets de logement pour des bastions des fortifications ; il s’y passa d’étranges choses si l’on s’en remet à un rapport allemand qui, lorsqu’il fut publié chez nos voisins un an plus tard, faillit déchainer une campagne de presse. La lamentable odyssée à travers Paris des jeunes concurrents teutons que personne n’avait reçus à la gare, dont personne ne s’occupait et qui paraissent avoir été traités sans le moindre égard pendant leur séjour, était faite pour irriter l’opinion d’Outre-Rhin. Ils se crurent atteints dans leur patriotisme et qu’on avait voulu leur faire injure. Or il n’y avait là que du désordre et de l’incurie. Je m’employai à étouffer l’affaire et ce fut difficile. J’ai tout un dossier s’allongeant jusqu’au 19 mars 1902, époque où fut mis le point final à cette affaire ; elle se compliquait de plaintes au sujet de médailles qui, à la même date, n’avaient pas encore été remises à leurs destinataires.

Cette première expérience de « sports officiels » était concluante. Toutes les fois que les pouvoirs publics voudront s’ingérer dans une organisation sportive, il s’y introduira un germe fatal d’impuissance et de médiocrité. Le faisceau, formé par les bonnes volontés de tous les membres d’un groupement autonome de sport, se détend sitôt qu’apparaît la figure géante et imprécise à la fois de ce dangereux personnage qu’on nomme l’État. Alors chacun se libère de toute contrainte et ne songe plus qu’à « tirer la couverture à soi. » À quoi bon un effort désintéressé pour l’économie ou la bonne organisation ? L’État est là pour payer et pour être responsable. Ainsi se passèrent les choses en 1900. La néfaste influence se fit sentir à travers tous les concours et n’épargna même pas le congrès de l’Éducation physique mis debout grâce à M. Demeny et qui, isolé et indépendant à la façon par exemple des congrès de 1889, eut obtenu un succès digne de son programme et de ses participants.



  1. Le règlement général des « Concours d’Exercices physiques et de Sports » (ridicule pléonasme auquel s’obstinait le Commissariat général), en date du 7 janvier 1899, avait stipulé formellement que « les jeux athlétiques, gymnastique et escrime » auraient lieu « dans la région du lac Daumesnil, à Vincennes » ; que les sports nautiques « se tiendraient » dans cette même région ; « les concours de sports hippiques » à l’Hippodrome municipal de Vincennes et les courses vélocipédiques, au Vélodrome municipal de Vincennes Ce qui n’empêcha pas l’administration de l’Exposition de recourir, au dernier moment, au système de l’éparpillement et de faire appel aux sociétés, les priant de prêter leurs terrains.