Une Station navale au Japon en 1863-1864/01

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UNE
STATION NAVALE
AU JAPON EN 1863-1864

Le vaste pays formé par le groupe d’îles qui s’étend au nord des mers de Chine attire sur lui, depuis quelques années, l’attention des principales nations de l’Europe. C’est en 1858 surtout que le Japon commençait à sortir de l’isolement où il s’était renfermé jusque-là, il ouvrait aux commerçans étrangers les trois ports de Kanagava, Nagasaki et Hakodadé [1]. Cette mesure libérale était malheureusement suivie presque aussitôt d’actes nombreux qui en modifiaient gravement la portée. Le plus considérable des trois ports ouyerts par les traités, Ranagava, offrait aux navires un mouillage sûr, dans une large baie, à quelques lieues au sud de Yédo. C’est à Ranagava que se portèrent, comme on devait le prévoir, les premiers arrivans ; mais le gouvernement japonais ne tarda point à s’alarmer des relations intimes et journalières qui se formaient, dans un port si voisin de Yédo, entre la population indigène et les Européens. Il jugea prudent d’assigner à ceux-ci un lieu de résidence moins fréquenté que Ranagava. On combla un marais qui s’étendait à deux milles plus au sud, et quelques baraques en bois furent construites sur cet emplacement. Les Européens s’y établirent d’abord provisoirement ; puis ils reconnurent que le mouillage de Yokohama (c’était le nom de la nouvelle ville) valait mieux que celui de Ranagava, et que cette position leur offrait, par son isolement même, des avantages très réels. Ils y restèrent donc. Peu à peu les marchands indigènes vinrent à leur tour, la douane japonaise s’y installa, si bien qu’au bout d’un certain temps Yokohama renfermait toute une colonie d’étrangers que les Japonais accueillirent avec une apparente urbanité.

Aujourd’hui Yokohama se compose de deux quartiers d’une physionomie très distincte : au nord, c’est la ville indigène aux rues populeuses, bordées de ces légères constructions en bois que les Japonais élèvent en quelques jours ; — au sud, la ville européenne avec ses spacieuses habitations entourées de jardins, où l’architecture occidentale se marie au style pittoresque des demeures du pays : un soubassement en pierres de taille, une verandah en bois sculpté faisant le tour de l’édifice, et de grands toits en briques noires entremêlées de chaux. Un large quai s’étend le long de la mer. De distance en distance se dressent des mâts de pavillon où les consuls arborent les couleurs nationales. Autour de nombreux magasins construits en pierre de taille et à l’épreuve du feu circulent les coulies traînant des charrettes à bras, ou portant des ballots sur leurs épaules. Les rues sont étroites et peu régulières, les passans y sont rares ; mais cette population restreinte se compose de gens venus de tous les coins du monde. À la limite des deux quartiers, près de la mer, sont les bâtimens de la douane indigène. C’est là que les marchandises arrivent, débarquées des jonques qui les apportent des provinces voisines, et qu’on les recharge sur les chalands qui vont les transborder sur des navires de commerce. La ville, entourée de canaux et de marais, communique avec le pied des coteaux, où sont les faubourgs, au moyen de ponts défendus par des palissades en bois et par des postes bien armés. Les environs de Yokahama présentent, comme tout le sud du Japon, le plus riant aspect. Qu’on se figure une suite de collines boisées, séparées par des vallons couverts de cultures. De vertes rizières en occupent le fond, tandis que les champs de blé s’étagent sur les pentes. L’arbre dominant est une espèce de pin analogue à notre pin maritime ; il couronne les hauteurs, et autour de lui croissent les arbres verts, les lauriers, les chênes et d’autres essences au feuillage varié. De coquettes habitations de paysans s’y rencontrent à chaque pas, cachées à demi sous la verdure, parmi les haies vives de camélias et les bouquets de bambous et de palmiers. Si, gravissant les marches de quelqu’une de ces pagodes en bois, ornées de capricieuses sculptures, et où la statue dorée de la divinité sommeille dans un demi-jour mystérieux, on vient s’asseoir sur la verandah du temple, on jouit du spectacle le plus admirable. Par-delà les bois et les collines, on aperçoit d’un côté les eaux bleues de la baie de Yédo couvertes de centaines de barques pêchant sous voiles, de l’autre la chaîne des hautes montagnes de l’île Nipon où se trouvent les deux capitales du pays, et qui ondoie à l’horizon comme un nuage. Plus loin encore, le pic neigeux du Fousi-yama (montagne sans pareille) élève à 3,000 mètres son cratère éteint depuis des années. Toute cette nature, moins vigoureuse que celle des tropiques, présente pour le voyageur un charme indicible : c’est la fraîche verdure des plus belles campagnes de la France avec le ciel bleu de la Sicile et la transparence de ses horizons.

En sortant de Yokohama par le quartier indigène, on trouve au nord la route de Kanagava, qui conduit à la colline habitée par les gouverneurs japonais. Ces derniers, ayant à la fois les deux villes, Yokohama et Kanagava, sous leur juridiction, sont en quelque sorte postés sur le chemin qui les relie. Autour de l’habitation en bois qu’ils occupent campent en permanence, à l’abri de retranchemens défendus par de hautes palissades, de nombreux corps d’infanterie et d’artillerie indigènes. Malgré cet appareil imposant, la colline des gouverneurs peut être facilement balayée par le canon des navires en rade, tandis que le mouillage de ces derniers n’a rien à craindre des batteries de la côte.

Les ministres de France, d’Angleterre et de Hollande, d’abord installés à Yédo, ne tardèrent pas à abandonner cette capitale, où ils étaient, jusque dans les couloirs et au seuil de leurs appartemens, l’objet d’une surveillance vraiment inquisitoriale, pour venir s’installer à Yokohama au milieu de leurs compatriotes. Le ministre américain, dont la politique, ainsi que celle du représentant de la Russie, établi à Hakodadé [2], a toujours été de se faire accepter comme protecteur et conseiller du gouvernement japonais, persista seul à demeurer à Yédo. Bientôt la prospérité croissante de la colonie européenne de Yokohama inspira des inquiétudes aux Japonais, qui essayèrent à plusieurs reprises de faire envahir le quartier étranger par leurs officiers. Le mariage du taïkoun régnant, le souverain temporel du Japon, avec la sœur du mikado, souverain spirituel, était en même temps annoncé officiellement comme le signe d’une alliance conclue par les divers partis qui divisaient l’empire dans une pensée commune d’hostilité contre les Européens. Les vexations de toute sorte se multipliaient, et en juin 1862 la légation anglaise fut même l’objet d’une attaque qui causa le meurtre de deux sentinelles. Cet attentat fut suivi d’un acte de violence beaucoup plus audacieux. Sur la route du Tokaïdo, qui relie Yokohama à la capitale, passent presque journellement les cortèges imposans des princes japonais, des daïmios, appelés à Yédo ou rentrant dans leurs provinces. La colonie de Yokohama, où domine l’élément anglais, compte de nombreux amateurs de sport qui poussent souvent de ce côté leurs promenades. Plusieurs fois ils avaient rencontré les fastueuses escortes des princes indigènes sans se soumettre à l’étiquette nationale et aux ordres des coureurs qui précèdent les cortèges pour inviter le peuple à se prosterner ; mais jusqu’alors les officiers japonais s’étaient bornés à les menacer du regard ou de la voix. Le 14 septembre 1862, un négociant anglais, M. Richardson, était sorti de la ville avec trois autres personnes pour faire une promenade à cheval du côté de Yédo. À onze heures du matin, ils rencontrèrent un cortège venant de la capitale : c’était celui du prince Shimadzo-Sabouro, père du daïmio de Satzouma. Ils se rangèrent sur les bas-côtés de la route, et continuèrent d’aller au pas sans être inquiétés jusqu’au moment où apparut le norimon (palanquin) du prince. À cet instant, les gardes, armés de sabres et de lances, se mirent devant eux, leur intimèrent l’ordre de rebrousser chemin, et, avant qu’ils eussent tourné bride, se jetèrent sur eux en dégainant. M. Richardson tomba mutilé, et ses trois compagnons, dont deux furent gravement blessés, n’eurent que le temps de s’échapper au galop de leurs chevaux du côté de Kanagava. Le cortège jeta le cadavre de M. Richardson dans un champ voisin, et continua sa route pour aller coucher trois lieues plus loin.

À la nouvelle de cet odieux attentat [3], toute la population étrangère de Yokohama fut en émoi. Les résidens, assemblés aussitôt en un meeting auquel assistaient des consuls et même des chefs de légation, proposèrent de réunir les troupes présentes dans la ville et à bord des navires de guerre et de les envoyer attaquer, à la tombée de la nuit, le cortège du prince dispersé dans les auberges du Tokaïdo. Le ministre d’Angleterre arrêta cet élan de juste indignation, alléguant des considérations de prudence, le peu de forces dont on disposait et les graves conséquences que ce coup de main pourrait entraîner. Le daïmio, prévenu vers huit heures du soir par le gouverneur de Yokohama des intentions hostiles des Européens, quitta ses logemens et repartit en toute hâte. Quant au gouvernement du taïkoun, mis en demeure de poursuivre et de punir les assassins, il répondit d’une façon évasive. Shimadzo était déjà loin, et il était impossible de savoir quels étaient, parmi ses gens, les véritables meurtriers. Le prince de Satzouma était d’ailleurs puissant, et résisterait par la force à toute demande de satisfaction. Les Européens, ainsi éconduits, se résignèrent à temporiser. La situation intérieure du Japon paraissait du reste à la veille de subir une crise décisive. On avait appris que les grands daïmios, hostiles aux étrangers et groupés autour du trône du mikado, travaillaient activement à perdre le taïkoun dans l’esprit du souverain spirituel et légitime, et que le second chef du Japon avait reçu l’ordre de venir à Miako ou plutôt à Kioto [4] justifier sa conduite.

Le taïkoun se mit en route au commencement de 1863, et il annonça en partant aux ministres des puissances qu’il n’épargnerait aucun effort pour arranger pacifiquement les affaires des Européens ; il avait, disait-il, reçu du mikado l’ordre de les expulser, et comme le refus d’obéir à cette injonction entraînerait pour lui-même la perte de son pouvoir, il allait tout d’abord feindre de céder, de façon à gagner du temps et à ramener le mikado à une politique meilleure et plus juste. À plusieurs reprises le taïkoun avait, devant les représentans étrangers, rejeté tout le mal sur les daïmios, et chaque fois on lui avait offert, dans le cas où il serait forcé d’engager la lutte avec le parti des grands feudataires hostiles, l’appui matériel et armé des puissances signataires des traités de 1858 ; mais le taïkoun avait toujours répondu que c’était là un moyen extrême auquel il n’aurait sans doute pas besoin de recourir, et que, si la guerre éclatait jamais entre lui et les daïmios, le succès de sa cause était assuré. Quelle que fût la pensée véritable du taïkoun, il est certain qu’un peu avant son départ, le gouvernement de Yédo redoublait d’activité dans l’organisation de ses moyens d’attaque et de défense. Il avait formé des corps d’officiers et d’ingénieurs à l’européenne, il avait envoyé de jeunes Japonais en Hollande pour y recevoir une éducation militaire et scientifique, car il faut remarquer que, de tous les pays orientaux, le Japon est le seul qui n’accepte pas les services d’officiers étrangers ; il avait établi des fabriques de canons et de fusils, et ses efforts se tournaient même vers la création d’une marine militaire. La forme élémentaire des jonques japonaises, fidèlement conservée depuis des siècles, ne se prêtait guère à un service de ce genre ; on construisit quelques navires à voiles sur des modèles européens, et, l’industrie indigène ne pouvant encore aborder la fabrication délicate des machines, le taïkoun s’adressa au commerce étranger pour l’acquisition de plusieurs bâtimens à vapeur. Enfin de nouvelles fortifications s’élevèrent en plusieurs points des côtes, et les anciennes furent remises en état. Les grands daïmios suivirent cet exemple : ils construisirent des forts, achetèrent ou fabriquèrent des armes et des navires, si bien qu’au commencement de 1863 il y avait, tant chez eux que dans les ports du taïkoun, de vingt-cinq à trente bâtimens de provenance étrangère appropriés autant que possible pour la lutte.

C’est à ce moment d’incertitude et de tension générale que survinrent les événemens à la suite desquels furent entamées contre le Japon, par les puissances contractantes des traités de 1858, les opérations militaires auxquelles nous avons pu prendre part et que nous allons raconter.


I

Depuis plus de six mois, le meurtre de M. Richardson et les autres violences commises contre les résidens étrangers étaient restés sans réparation, quand le 6 avril 1863, sur un ordre exprès venu d’Angleterre, un ultimatum fut adressé au gouvernement de Yédo par le colonel Neal, ministre de la Grande-Bretagne au Japon. Le 26 avril, le jour même de l’expiration du délai fixé par l’ultimatum, la frégate la Sémiramis, portant le pavillon du contre-amiral Jaurès, jetait l’ancre en rade de Yokohama. Elle arrivait des côtes de la Basse-Cochinchine, où l’avait appelée deux mois auparavant une insurrection, qui fut promptement réprimée par les forces franco-espagnoles. Depuis l’automne de 1862, un seul navire français, la corvette à vapeur le Dupleix, était, avec le transport la Dordogne, momentanément hors d’état de prendre la mer, demeuré dans les eaux de Yokohama. La baie maintenant était animée. Une corvette néerlandaise, la Méduse, commandée par M. de Casembroot, aide-de-camp du roi de Hollande, et l’escadre anglaise, arrivée un mois avant nous avec le contre-amiral Kuper [5], portaient à près d’une vingtaine le nombre des navires de guerre mouillés dans le golfe de Yédo. Ce déploiement de forces navales ne paraissait pas une vaine précaution. L’alarme était vive dans la colonie européenne de Yokohama : on disait qu’en cas de rupture de la paix l’amiral Kuper ne pourrait répondre de la sécurité de la ville, et qu’il se bornerait à offrir aux habitans un refuge à bord de ses navires ; on s’attendait, d’un autre côté, à voir à chaque instant des bandes fanatiques de ces lonines [6] si souvent annoncés envahir la ville et la mettre à feu et à sang. Chacun ne sortait plus que bien armé, et, la nuit venue, se barricadait dans sa maison.

L’ultimatum du colonel Neal, précis et catégorique, demandait une double réparation : le taïkoun, d’une part, devait exprimer ses regrets formels de n’avoir pu prévenir le meurtre d’un sujet anglais sur une route ouverte par les traités, et payer une indemnité de 100,000 livres ; d’autre part, le prince de Satzouma était tenu d’abord de faire juger et exécuter les principaux coupables de l’attentat en présence d’un ou de plusieurs officiers de la marine royale, puis de verser 25,000 livres, qui seraient distribuées entre les parens de la victime et les personnes échappées aux coups des assassins. En cas de refus, les forces de sa majesté britannique aviseraient à prendre des mesures coercitives de nature à satisfaire l’honneur et les intérêts de la Grande-Bretagne.

Le taïkoun était, on le sait, parti pour Kioto. Le gorodjo, conseil composé des ministres et des fonctionnaires les plus élevés du pays, ne manqua pas tout d’abord d’alléguer son absence, prétextant que lui seul pouvait régler de si graves questions, et qu’il y avait nécessité absolue d’attendre son retour. Les autorités anglaises n’eurent pas alors la fermeté qu’on en devait attendre ; elles avaient cru que tout céderait à la seule vue de leurs canons : ces premiers symptômes de résistance les déconcertèrent. Au lieu de s’en tenir aux termes catégoriques de l’ultimatum, le colonel Neal répondit aux communications du gorodjo en demandant vers quelle époque le taïkoun pourrait prendre une mesure définitive : c’était se mettre à la merci d’un gouvernement pour qui tout effort de conciliation équivaut à un aveu de faiblesse, et qui se prévalait d’ailleurs de l’isolement où se maintenaient les représentans de la Grande-Bretagne dans une question qui intéressait également les autres puissances. Toutefois les deux parties, désireuses d’éviter une rupture immédiate, résolurent de recourir à la médiation de la France : le gorodjo réclama les bons offices de notre ministre, M. du Chesne de Bellecourt, pour se faire accorder un nouveau délai, et le colonel Neal, à la requête de ce dernier, consentit à suspendre toute opération jusqu’au 11 mai.

Par malheur les événemens intérieurs du Japon n’étaient pas de nature à hâter une solution pacifique. Des documens adressés d’Hakodadé par les agens consulaires informaient les Européens que le parti hostile aux étrangers avait, sous la pression du nombre et des influences, arraché au mikado un décret d’expulsion de tous les résidens. En vain le taïkoun, disait-on, avait essayé de modifier les idées du souverain spirituel ; il avait dû s’engager à l’exécution immédiate de la mesure prise par le mikado, et plusieurs daïmios puissans étaient en outre chargés de commencer la lutte sur divers points. Comme pour donner plus de poids à ces graves nouvelles, un fait inattendu se produisit à Yokohama dans les premiers jours de mai. Un beau matin, on apprit le départ des Japonais, qui se trouvaient au nombre de quelques milliers d’âmes, soit dans le quartier indigène comme marchands, soit en qualité de domestiques dans les maisons des étrangers. Sur l’ordre des yacounines (agens du taïkoun et des principaux princes), tous s’étaient enfuis. « Nous craignons bien plus, disaient-ils, le sabre de nos officiers que les dangers qui doivent résulter de l’ouverture des hostilités dans la ville. » La route de Kanagava était couverte d’une file interminable de piétons, de chevaux et de charrettes à bras portant les plus jeunes enfans et les bagages des fugitifs ; en trois jours, l’évacuation devait être complète, et la colonie européenne allait dès lors être privée de tout approvisionnement. Dans des circonstances aussi graves, l’entente des puissances devenait urgente. Les autorités étrangères, après s’être concertées, déclarèrent au gouverneur de Yokohama que l’évacuation, si elle continuait, serait regardée comme un acte d’hostilité déclarée de la part du gouvernement japonais et suivie sans délai de l’occupation militaire de Yokohama. Cette démarche comminatoire eut un plein succès : le gouverneur fit cesser le mouvement d’émigration, et sur l’ordre qu’ils en reçurent ceux des Japonais qui s’étaient déjà réfugiés dans les terres reprirent le chemin de la ville du même pas docile et insouciant qu’ils l’avaient quittée.

Les progrès incessans du parti féodal avaient bien changé la nature et les proportions du différend primitif : l’indemnité due aux Anglais n’était plus la seule question en jeu ; il s’agissait de l’observation des traités signés et de l’existence même de la colonie étrangère. Aussi les représentans de la France et de l’Angleterre, laissant de côté d’un commun accord l’ultimatum précédent, informèrent l’envoyé du gorodjo qu’ils s’étaient entendus avec les amiraux Jaurès et Kuper pour offrir leur appui au taïkoun et l’aider à triompher d’un parti dont les tyranniques exigences l’obligeaient à la violation des traités. Un nouveau délai, durant lequel le statu quo serait maintenu, fut accordé au gouvernement de Yédo. Le 25 mai avait lieu à la légation britannique de Yokohama une conférence entre l’envoyé du gorodjo, revenu de la capitale, où il était allé chercher la réponse du taïkoun, et les ministres d’Angleterre et de France ; les deux amiraux y assistèrent.

La diplomatie japonaise est toute de temporisation et de duplicité. Éludant les questions catégoriques, elle profite de la différence des langues, des lenteurs de la traduction, du moindre mot conciliant ; pour se ménager par des biais des occasions de retraite facile. Aussi les conférences avec les représentans de ce pays sont-elles longues, pénibles et généralement peu concluantes. Cette fois, au bout de quelques heures, les nombreuses et diffuses allégations de l’envoyé pouvaient se résumer ainsi : d’abord, en ce qui concernait la proposition d’un appui matériel prêté par la France et l’Angleterre contre les daïmios révoltés, il répondait que le taïkoun n’était point encore décidé à réprimer par la force une rébellion sur laquelle il n’était pas pleinement édifié. Quant au paiement de l’indemnité réclamée par les deux puissances européennes, il ne pouvait être réglé qu’après le retour du taïkoun à Yédo ; d’ici là, l’exécution d’une pareille mesure offrirait de graves inconvéniens ; elle pourrait exciter des troubles, et les agens du parti hostile aux étrangers, les lonines qui entouraient le mikado, profitant de l’absence du taïkoun, chercheraient à renverser son gouvernement au profit d’un prince résolu à expulser les Européens.

L’envoyé du gorodjo, pour atténuer l’effet de réponses qui équivalaient à un ajournement indéfini, proposait, comme satisfaction immédiate, un paiement indirect et clandestin : les Japonais cesseraient par exemple de percevoir pendant quelque temps les droits de douane. Ce moyen terme fut repoussé par le ministre de France et par l’amiral Jaurès, qui se retirèrent d’un débat désormais sans objet pour eux ; mais le colonel Neal eut la faiblesse d’agréer la proposition au nom de l’Angleterre, et il promit de garder le secret sur cette étrange opération. C’était tout ce que demandait le gouvernement de Yédo, qui pouvait dès lors se vanter par tout le pays d’avoir rejeté les demandes de la Grande-Bretagne sans que celle-ci eût osé recourir à la force ; aux yeux des Japonais, les derniers attentats contre les étrangers restaient impunis. Qu’importait dès lors le paiement de quelques mille livres ? La conférence fut close sur cet arrangement, et l’envoyé repartit pour Yédo.

Cependant le gouvernement japonais poursuivait son œuvre avec une patience infatigable. Le général Pruyn, ministre des États-Unis, était, on l’a vu, demeuré seul à Yédo, cherchant à prouver par cette attitude le maintien de son influence. Dans les derniers jours de mai, sa légation fut détruite par un incendie. Lui-même, s’étant réfugié dans un petit temple voisin, essayait en vain de se maintenir sur le territoire de Yédo malgré les craintes hypocrites que manifestaient pour sa sûreté les autorités japonaises. Dans la nuit du 1er juin, il fut entouré, presque enlevé, et, sous prétexte d’un péril immédiat qui le menaçait, mis à bord d’un navire japonais qui vint le déposer en rade de Yokohama. Il ne restait plus dès lors un seul étranger dans l’enceinte de Yédo, et les efforts du gouvernement japonais pouvaient se concentrer avec d’autant plus d’énergie sur Yokohama. À plusieurs reprises, les gouverneurs, alléguant l’intérêt même des étrangers, dont il fallait garantir la sécurité, avaient manifesté l’intention de faire occuper la concession européenne par leurs propres troupes. Ces offres ayant été formellement déclinées par les amiraux, les gouverneurs durent se borner à garder plus étroitement les issues de la ville.

Sur ces entrefaites, le colonel Neal fut informé par une note officielle qu’un premier paiement des indemnités allait avoir lieu le 18 juin. Chacun s’applaudit alors d’une solution qui calmait toutes les craintes et semblait éloigner tout péril de guerre ; le secret de l’opération clandestine consentie par le colonel Neal n’était même plus gardé. Deux jours se passèrent pourtant sans que la promesse du gouvernement japonais eût reçu le moindre commencement d’exécution. Le 20 juin, le chargé d’affaires d’Angleterre informa ses collègues qu’après cette dernière et flagrante violation d’engagemens solennels, il rompait toutes relations diplomatiques, et remettait la solution du différend entre les mains du commandant en chef des forces britanniques. Le lendemain, l’amiral Kuper déclara qu’il n’entamerait les hostilités que sous huit jours, sauf le cas d’un mouvement agressif des Japonais. Prévoyant qu’il allait être amené à quitter la rade, il avertissait les résidens de l’impossibilité où il se trouvait de défendre la ville contre une attaque venant de l’intérieur. Toute la population étrangère de Yokohama se tint donc prête au départ, et fit embarquer à bord des navires en rade ses objets les plus précieux.

Devant cette panique, l’amiral Jaurès comprit que l’attitude la plus décidée serait aussi la plus efficace : il déclara sa ferme intention de rester à Yokohama et d’y protéger les résidens de toutes nations par tous les moyens en son pouvoir. Tout en priant le ministre de France de porter sa décision à la connaissance de ses collègues, il en informa les gouverneurs de Yokohama. La suite des événemens prouva qu’il n’avait pas engagé par cette énergique déclaration le drapeau de la France dans une entreprise téméraire. Les Japonais n’avaient eu d’autre but, par leurs attermoiemens, que d’amener l’évacuation volontaire de la ville par toutes les puissances, sauf à engager sur un autre point le conflit avec les forces britanniques isolées. La résistance de l’amiral Jaurès les déconcerta, et, ne pouvant renouer de relations avec le colonel Neal, ils résolurent de venir trouver les autorités françaises. Dans une première entrevue, qui eut lieu à la légation de France entre M. de Bellecourt, l’amiral Jaurès et les gouverneurs japonais, ceux-ci reprirent leur thème habituel ; ils attribuèrent le non-paiement de l’indemnité au désaccord des membres du gorodjo, et dans leur conviction ce paiement serait loin de garantir la sécurité des étrangers. Ils reconnaissaient du reste pour la première fois qu’ils devaient protection à la ville et aux résidens des nations en paix avec le Japon, et ils promirent de s’entendre sur ce point avec l’amiral Jaurès, dont ils demanderaient au besoin le concours contre les lonines et les daïmios. Ils espéraient d’ailleurs que les hostilités avec l’Angleterre n’éclateraient ni à Yokohama ni même à Yédo. L’amiral Jaurès répondit aux gouverneurs que, lors même que les hostilités n’éclateraient pas dans la baie de Yokohama, le gouvernement japonais, en manquant à sa promesse récente et formelle, avait en réalité déclaré la guerre à la Grande-Bretagne, et que de plus, en cessant de protéger les sujets des autres puissances, il pouvait amener celles-ci à prendre les armes contre lui. Le soin de l’intérêt commun obligeait donc l’amiral d’aviser immédiatement à la défense de la ville, et il était bien décidé à ne la laisser, sous aucun prétexte, envahir par les troupes japonaises. La conférence fut reprise le lendemain à bord de la Sémiramis. Après quelques pourparlers, il fut stipulé que les milices indigènes resteraient constamment en dehors de Yokohama, et que la garde exclusive de ce port serait confiée à des troupes européennes. L’un des gouverneurs promit d’aller à Yédo informer le gorodjo de ces mutuelles dispositions ; il se faisait fort aussi d’obtenir que la protection de la ville fût remise désormais, par une notification officielle, au commandant en chef des forces françaises.

L’amiral Kuper préparait cependant ses mesures coercitives. La première qui s’offrît à la pensée était la saisie des navires du taïkoun mouillés dans le golfe de Yédo. Le 23 juin 1863, la corvette anglaise la Pearl et une canonnière étaient venues en conséquence croiser devant les forts de la ville, et s’étaient postées en observation dans le chenal qui conduit au fond de la baie, quand on apprit que les Japonais consentaient enfin au paiement immédiat de l’indemnité, dont le montant était déposé depuis plusieurs jours aux bureaux de la douane. En effet, dans le milieu de la nuit du 23 au 24 juin, les gouverneurs de Yokohama se rendaient à la légation de France et demandaient une audience au ministre. « Le gorodjo, lui disaient-ils, appréciant vos conseils et ceux de l’amiral français, s’est décidé à payer les Anglais. Nous avons à la douane les fonds nécessaires ; mais, comme nous ne pouvons ni ne désirons avoir de relations avec les autorités britanniques, nous vous proposons de remettre la somme entre vos mains. De cette façon, tout sera fini, s’il n’est pas trop tard pour que le ministre d’Angleterre puisse encore accepter le paiement. » M. de Bellecourt fit comprendre aux gouverneurs qu’il ne pouvait remplir cet office d’intermédiaire, mais qu’il consentait à intercéder auprès du colonel Neal pour amener l’heureuse solution des difficultés. Grâce à son entremise, tout fut réglé. Une heure après, le chargé d’affaires d’Angleterre informa les gouverneurs qu’il renouerait des relations pacifiques, si le paiement immédiat et intégral de l’indemnité était accompli le 24, avant sept heures du matin. Dès l’aube, un convoi de charrettes à bras, escorté d’officiers japonais, sortit donc de la douane, et se dirigea vers la légation britannique. Les Japonais cette fois s’exécutaient sans restriction et apportaient les 110,000 livres en bonnes piastres mexicaines.

Ainsi se termina pacifiquement, après deux mois de pourparlers et d’alternatives, ce premier incident de l’affaire Richardson. Au bout de quelques jours, la confiance paraissait revenue à Yokohama, et le commerce commençait à reprendre. L’amiral Jaurès sentait néanmoins qu’il ne devait pas s’endormir. À sa requête, le gorodjo lui adressa dans les premiers jours de juillet, ainsi qu’à l’amiral Kuper, une lettre qui déclarait les commandans en chef des forces anglaises et françaises chargés officiellement et au même titre de la protection de Yokohama, et les autorisait à se concerter au besoin, pour assurer cette défense, avec les commandans des navires d’autre pavillon mouillés sur rade. La communauté de vues et d’action de toutes les puissances ayant des traités avec le Japon était garantie par cet arrangement. L’amiral ne s’en était pas tenu là. Au moment le plus critique du différend, il avait appelé de Shang-haï la corvette le Monge et 250 hommes du 3e bataillon d’Afrique [7]. L’arrivée de ce renfort lui permit d’établir un système régulier de surveillance autour du quartier des étrangers et des rondes de nuit auxquelles concoururent des contingens des autres nations ; de plus, un bon poste de fusiliers marins fut installé sur une des collines qui serrent de près la ville européenne et d’où l’on domine à la fois la rade et le pays. En cas d’attaque nocturne, les troupes à terre devaient, sur des signaux déterminés, se masser en de certains points, et les navires envoyer en toute hâte leurs embarcations et des renforts. De la sorte, on pouvait repousser les assaillans, ou bien, la défense de la ville devenant impossible, donner au personnel des légations et consulats et aux résidens le temps de se réfugier à bord des bâtimens de guerre.

Tandis qu’on prenait ces sages précautions, et le lendemain même du paiement de l’indemnité Richardson, il se produisit un incident qui parut tout d’abord un audacieux défi. Un vice-ministre du taïkoun, celui qui avait apporté de Yédo aux gouverneurs l’ordre définitif de satisfaire aux réclamations des Européens, adressait à tous les représentans étrangers la lettre suivante :


« J’ai l’honneur de communiquer à votre excellence, par la présente, que j’ai été nommé avec pleins pouvoirs pour traiter au sujet de ce qui suit :

« J’ai reçu l’ordre de sa majesté le taïkoun, lequel a reçu l’ordre lui-même du mikado, de fermer les ports ouverts, et d’éloigner les étrangers sujets des puissances ayant conclu des traités, attendu que notre peuple ne veut avoir aucune relation avec eux ; ainsi on traitera plus tard avec votre excellence à ce sujet.

« Présenté avec respect et considération le neuvième jour du cinquième mois de la troisième année de Bonkiou (24 juin 1863).

« ONGASAWARA-DZOUZIOU-NO-KAMI. »


Les gouverneurs venaient en même temps déclarer aux ministres anglais et français que si le taïkoun avait donné cet ordre, c’était pour obéir au mikado, le souverain suprême, qu’il n’avait pas encore pu rallier à sa politique ; ce décret d’expulsion ne serait pas exécuté. Les représentans étrangers, ne sachant encore s’ils devaient prendre ou non au sérieux une notification aussi insensée, y firent la réponse qu’elle méritait, déclarant remettre le soin de l’exécution des traités aux mains des commandans en chef des forces européennes. À quelques jours de là, un membre du second conseil de Yédo, le prince Sakaï-Hida-no-Kami, vint aussi demander à entretenir l’amiral français de matières importantes. Le 1er juillet, il monta avec sa suite à bord de la Sémiramis, où s’était rendu de son côté M. de Bellecourt. Poussé tout d’abord à s’expliquer au sujet de l’ordre d’expulsion, il répéta la déclaration des gouverneurs. « C’est la première fois, ajouta-t-il, que le mikado, trompé sur le compte des étrangers, a donné un ordre injuste ; le taïkoun l’a transmis, et le gouvernement de Yédo a dû le notifier à son tour, tout en sachant que cet ordre n’est pas exécutable. Aujourd’hui notre but est d’aller en grand nombre à Kioto, où se trouve notre taïkoun, entouré d’ennemis qui cherchent à le détrôner pour se faire nommer à sa place. Nous voulons lui rendre la liberté, ce qui lui permettra de justifier ses actes et de faire revenir le mikado sur sa détermination. » Le daïmio concluait par une bizarre requête. Il demandait à l’amiral un ou plusieurs de ses navires de guerre pour l’aider à transporter sous pavillon japonais les troupes qu’il était nécessaire d’envoyer le plus tôt possible à Osaka. Les vapeurs du taïkoun étaient tous, à l’exception d’un seul, employés à diverses missions ou hors d’état de prendre la mer. Cette proposition fut repoussée, un pavillon étranger ne pouvant jamais, sur un navire de guerre, se substituer aux couleurs nationales. Les amiraux offrirent seulement de prêter appui au taïkoun en paraissant devant le port d’Osaka, où ils déposeraient par la même occasion des troupes japonaises. Un concours aussi manifeste ne parut point du goût du vice-ministre Sakaï. Pour rétablir l’ordre dans le pays, le gouvernement de Yédo n’avait pas, selon lui, besoin d’employer la force ; s’il échouait toutefois dans son entreprise, il se déciderait enfin à accepter l’aide qui lui était si franchement offerte. Dans une nouvelle conférence qui eut lieu le lendemain à bord de la Sémiramis, et où assistèrent les autorités anglaises, le vice-ministre fut autorisé à noliser pour Osaka des vapeurs de commerce anglais qui se trouvaient alors sur rade. Un dernier incident se produisit à la fin de cette conférence. La population étrangère de Nagasaki était tenue en alarme par de nombreuses troupes japonaises qui campaient sur les hauteurs voisines de la ville. On insista auprès du vice-ministre pour qu’on affranchît les étrangers de cette surveillance désormais sans objet. Sakaï consentit à écrire immédiatement au gouverneur de Nagasaki, et sa lettre fut remise au capitaine du Kienchan, petit aviso à roues de notre division en partance pour la Chine, qui appareilla aussitôt. Ce navire avait ordre de passer par la Mer-Intérieure et de faire escale dans le port de Nagasaki, afin d’y remplir sa mission.

Le 9 juillet et les jours suivans, un grand mouvement de troupes japonaises se fit aux environs de Yokohama. Les vapeurs de commerce prêtés au vice-ministre arborèrent le pavillon du taïkoun [8], et prirent à bord de nombreux officiers et des détachemens d’infanterie. On vit défiler ces derniers dans les embarcations avec leurs tuniques blanches, leurs chapeaux de laque noire en forme de toit, portant le sac et la giberne en bandoulière. Les transports appareillèrent successivement et prirent la route du large. Était-ce une simple démonstration du gouvernement de Yédo, désireux de raffermir la suprématie un moment compromise du taïkoun, ou bien la guerre civile était-elle réellement engagée au Japon ? Ce qui est certain, c’est que les événemens dont la Mer-Intérieure fut le théâtre quelques jours plus tard ne laissèrent place à aucun doute sur les véritables dispositions des daïmios à l’égard des étrangers


II

Au sud de l’île Nipon, qui est regardée comme la principale terre de l’empire japonais, les deux îles de Kiousiou et de Sikok comprennent entre elles et les deux pointes méridionales de Nipon une véritable mer intérieure où l’on pénètre par trois ouvertures. Un navire parti de la baie de Yédo arrive, après avoir longé la côte sud de Nipon, au canal de Kiwo, entrée orientale de cette mer ; continuant sa route vers l’ouest, il parcourt une centaine de lieues dans ces eaux abritées des tempêtes ; puis, franchissant la sortie occidentale, il débouche dans la mer de Chine, vis-à-vis la Corée, par le détroit de Simonoseki. Au lieu de s’engager dans ce détroit il peut tourner au sud, et sortir de la Mer-Intérieure en passant entre les deux îles de Sikok et de Kiousiou par le canal de Boungo. La première route est bien connue des vapeurs de commerce qui se rendent de Shang-haï à Yokohama, ou de cette ville au port chinois. Pour ceux qui font escale à Nagasaki, elle est de beaucoup la plus courte, et le calme habituel des eaux de ce vaste bassin la hauteur des montagnes qui l’entourent, assurent une navigation paisible aux bâtimens. Un grand nombre de daïmios ont leurs résidences sur les bords de la Mer-Intérieure et dans les nombreuses îles moins importantes qu’elle renferme ; ces côtes et ces îles sont les parties les plus riches et les plus peuplées de l’empire Au fond d’une baie, non loin de l’entrée orientale ou de Kiwo, s’élève la ville d’Osaka, le grand centre commercial du Japon, que les traités doivent ouvrir aux étrangers le 1er janvier 1867 A la sortie occidentale, étroite et dominée par des terres élevées, sur la rive de l’île Nipon, est l’ancienne ville de Simonoseki, d’où le détroit tire son nom.

En tout temps, les navires de guerre ou de commerce qui parcourent journellement cette route avaient remarqué de nombreux ouvrages de fortification construits sur différens points, notamment dans les passes et à l’approche des villes, et l’on pouvait croire que les Japonais, comme toutes les nations maritimes, avaient voulu mettre ainsi leurs côtes en état de défense. Quand à la nuit tombante les navires mouillaient dans la passe, les équipages européens qui allaient chercher des vivres à terre étaient d’ailleurs généralement bien reçus par les habitans. Au mois de juin 1863, la corvette française le Dupleix, qui naviguait dans ces parages, trouva partout, sauf en un seul point, le même accueil bienveillant. Un soir qu’elle mouillait devant Simonoseki, le commandant vit des embarcations montées par des officiers japonais se diriger vers son bord ; elles formèrent autour du navire comme un cordon sanitaire, éloignant avec brutalité les jonques de marchands qui se proposaient d’approvisionner la corvette, et paraissant vouloir s’opposer à toute espèce de débarquement. Le Dupleix appareilla le lendemain au petit jour, sans s’inquiéter de cette attitude des autorités de Simonoseki. On savait que la ville appartenait au prince de Nagato, le daïmio Matsedaïra-Daïdsen-no-Daïbou, déjà connu pour diriger conjointement avec le prince de Satzouma la croisade de la noblesse contre les étrangers ; mais quelques jours après un autre incident plus grave éveilla enfin l’attention.

Le 25 juin 1863, l’aviso à vapeur le Pembroke, de la marine marchande américaine, se rendant de Yokohama en Chine par la Mer-Intérieure, arrivait vers trois heures du soir vis-à-vis de l’entrée intérieure du détroit de Simonoseki. Il mouilla devant la petite ville de Tanaoura, sur la côté sud du détroit, et hissa ses couleurs. Deux heures plus tard, un navire de construction européenne avec pavillon japonais vint jeter l’ancre à deux encablures plus loin. À ce moment, un coup de canon fut tiré du haut des collines, à 4 milles au nord, et répété sur d’autres points de la côte. La nuit survint ; tout paraissait parfaitement tranquille. À une heure du matin, le navire japonais, qui s’était un peu rapproché en virant sur sa chaîne, ouvrit subitement le feu de son artillerie sur le Pembroke. L’obscurité, qui était très grande, dissimulait par bonheur la position de l’aviso. Le capitaine fit immédiatement lever l’ancre. Un instant après, un brick reconnu pour appartenir au prince de Nagato, le Lanrick, passa à 40 mètres du Pembroke, vint mouiller près du bâtiment japonais, et ouvrit le feu à son tour. À ce moment, le Pembroke, qui avait terminé son appareillage, rétrograda en toute hâte et prit la route du canal de Boungo, poursuivi par les derniers boulets des deux navires. Un projectile avait coupé une de ses manœuvres.

Cette nouvelle parvint à Yokohama dès le 10 juillet. La corvette américaine le Wyoming quitta le lendemain la rade pour aller châtier les auteurs de cet inqualifiable attentat. L’aviso français le Kienchan, parti, comme on l’a vu, dans les premiers jours de juillet, avait dû prendre la même voie que le Pembroke et se présenter dans le détroit peu de temps après. On pensait que les navires japonais croisant dans ces parages n’auraient pas osé s’attaquer à un bâtiment de guerre. Cet espoir fut trompé. Le paquebot l’Hellespont, arrivant le 15 à Yokohama, apporta de Nagasaki une fâcheuse nouvelle. Le Kienchan avait paru le 8 au matin dans le détroit de Simonoseki, et avait été assailli par le feu des batteries de la rive nord, appartenant au prince de Nagato, et par celui de deux de ses navires. Il avait échappé à grand’peine à cette furieuse attaque, et, sorti du détroit, avait continué sa route sur Nagasaki. M. Lafon, le capitaine du Kienchan, ayant rencontré dans les passes de cette rade la corvette hollandaise la Méduse, en marche pour Yokohama, lui avait confié son rapport détaillé sur l’événement ; puis il avait remis la lettre du prince Sakaï au gouverneur de Nagasaki et s’était hâté de cingler vers la Chine.

Il était donc bien établi qu’un de ces grands daïmios à demi indépendans avait, au mépris de la paix, assailli par surprise un navire portant le pavillon français, et, ce qui rendait encore l’attentat plus grave, un bâtiment de guerre, représentation tout à fait directe de la nation dont les mâts arborent les couleurs. Aussi l’amiral Jaurès résolut-il immédiatement d’aller infliger sur les lieux mêmes une punition exemplaire au seigneur de Simonoseki. Avis en fut donné au gorodjo, et quelques heures après l’arrivée de la nouvelle l’aviso le Tancrède reçut l’ordre d’appareiller et prit la route du large. Il devait servir d’avant-garde et sonder les passes peu profondes de la Mer-Intérieure. Le même jour, la Sémiramis, avec laquelle il avait rendez-vous dans le canal de Boungo, se mit en route, ayant à son bord une compagnie du 3e bataillon d’Afrique. Les deux corvettes le Monge et le Dupleix restaient sur la rade de Yokohama pour veiller à la sécurité de la ville. Quant à l’amiral Kuper, qui se disposait à cingler avec son escadre sur Kagosima, il prônait d’attendre, pour partir, le retour de la Sémiramis, et offrit même à l’amiral le concours d’une canonnière. Cette offre ne fut pas acceptée, car il s’agissait uniquement, jusqu’à nouvel ordre, de venger une insulte faite au pavillon, et non de prévenir par une opération collective, telle que l’occupation du détroit, le retour d’agressions semblables.

Le 16 juillet 1863 au matin, nous appareillons par une pluie battante, nous passons le détroit d’Ouraga et gagnons le large. Une mer très houleuse et le vent contraire ralentissaient notre marche. Dans l’après-midi, l’on signale la corvette la Méduse et l’on tourne aussitôt le cap sur ce bâtiment. Vers cinq heures, les deux navires sont en panne ; une baleinière est mise à la mer, et malgré la houle l’on accoste un moment la Méduse sous le vent. Le commandant de la corvette nous confie deux rapports, l’un du capitaine du Kienchan, l’autre de M. de Graeff van Polsbroeck, consul-général des Pays-Bas, passager à bord de la corvette hollandaise ; ce dernier rapport était relatif à un violent combat que la Méduse, elle aussi, avait dû livrer en passant le détroit de Simonoseki.

Il faut tout de suite dire un mot des dangers auxquels avait échappé notre petit aviso le Kienchan. Le 8 juillet, à cinq heures du matin, ce bâtiment, mouillé à l’entrée intérieure du détroit, se disposait à lever l’ancre, lorsqu’un canot, monté par huit hommes et deux officiers japonais, se présenta le long du bord et adressa plusieurs questions au pilote indigène qui se tenait sur la passerelle : « quel était le navire ? d’où venait-il ? » Les officiers japonais ne se faisant pas reconnaître, il leur fut intimé l’ordre de s’éloigner, et le canot repartit du côté de Simonoseki. Un quart d’heure après, le Kienchan appareilla et s’engagea dans le détroit, pavillon et flamme [9] déployés. À ce moment, deux coups de canon furent entendus à une très grande distance. Un petit fort construit sur la rive nord était à peine dépassé que les pièces qui l’armaient se mirent à tirer ; les boulets ricochèrent assez loin derrière le navire, et le capitaine, ne pouvant soupçonner les moindres intentions hostiles, crut à un exercice de tir interrompu pour laisser passer le Kienchan ; mais quelques minutes après un boulet rasait presque la mâture du Kienchan, et deux autres batteries, placées en avant de la première sur la côte, ouvraient à leur tour un feu très vif et bien dirigé. Stupéfait de cette agression et l’attribuant à quelque défense de franchir les passes, le capitaine, tout en faisant armer ses deux pièces, mit une baleinière à flot. Un officier et un interprète de la légation de France, qui se trouvaient à bord, étaient sur le point de s’y embarquer pour aller demander les motifs de ces actes étranges d’hostilité, quand un boulet vint fracasser l’embarcation. En même temps deux navires japonais, mouillés sur l’avant dans le détroit, joignaient leur feu à celui des autres batteries. Le bâtiment paraissait perdu. Revenir en arrière était impossible ; cette opération, dans un chenal étroit et battu d’un rapide courant, eût exigé trop de temps ! Le capitaine adopta immédiatement la seule chance de salut qui s’offrît à lui : il fit démaillonner la chaîne, et, laissant son ancre au fond, il reprit sa route à toute vitesse, sous le feu toujours nourri des batteries, qui faisait voler en éclats les parois du navire et coupait toutes les manœuvres. Il envoya seulement en passant quelques coups de canon aux deux navires qui se disposaient à appareiller, et ne tarda pas à atteindre la sortie extérieure du détroit. En ce point, deux passes se présentaient pour gagner le large : l’une, suivie par tous les navires d’un certain tonnage, longeait la ville de Simonoseki et la côte nord d’où partait le feu ; l’autre, peu profonde, circulant au milieu des bas-fonds et fréquentée généralement par les jonques, contournait au sud la côte de Kiousiou : on y voyait bien des batteries, mais jusqu’alors elles étaient restées silencieuses. Le pilote japonais, effrayé par les projectiles, était incapable de rendre le moindre service ; toutefois le capitaine n’hésita pas à s’aventurer, après des sondages faits avec soin, dans la dernière des deux passes. Les deux navires japonais avaient déployé leurs voiles et gagnaient le Kienchan de vitesse. Par bonheur, ils n’osèrent s’engager sur les bas-fonds. Vingt minutes après ce second appareillage, le Kienchan, poursuivi par les derniers boulets de Nagato, se trouvait hors d’atteinte. Sa coque, au-dessus de la flottaison, était criblée par les projectiles ; mais personne à bord n’avait été atteint autrement que par de légers éclats de bois.

Le lendemain, le Kienchan rencontrait à l’entrée du port de Nagasaki la corvette la Méduse, qui se dirigeait vers le détroit de Simonoseki, et lui racontait l’agression brutale dont il avait failli être victime. Le commandant de la Méduse, M. de Casembroot, ne crut pas néanmoins devoir modifier sa route. Les Hollandais, ces vieux et paisibles alliés des Japonais, à qui ils avaient enseigné l’art moderne de la guerre, ne devaient-ils pas pouvoir passer impunément devant leurs canons ? Toutefois, lorsque la Méduse se présenta, le 11 juillet au matin, à l’entrée extérieure du détroit, on n’avait négligé à bord aucun des préparatifs nécessaires pour le combat. La ville de Simonoseki s’étalait dans le fond du détroit, au pied des collines. Lorsque la Méduse n’en fut plus qu’à une faible distance, et que les couleurs hollandaises eurent été déployées, quelques coups de canon, probablement des signaux, partirent d’une batterie et d’un brick à l’ancre. Chacun se tenait à son poste, et le navire continua sa marche en avant. Deux bâtimens mouillés devant la ville de Simonoseki portaient au grand mât le pavillon bleu et blanc du prince de Nagato. La Méduse en était à trois encablures (600 mètres) environ, quand ils firent, en même temps qu’une batterie de huit pièces, une décharge générale sur la corvette, Une pluie de fer, heureusement dirigée trop haut, passa par-dessus les bastingages. Les batteries de la côte de Kiousiou restant silencieuses, le commandant de la Méduse fit armer aussitôt ses huit pièces de bâbord et tirer sur l’ennemi ; les projectiles portèrent dans la batterie japonaise et sur l’un des navires, où ils parurent faire de grands ravages. L’étroitesse de la passe obligeait la Méduse à poursuivre sa route ; tout en filant à petite vitesse, elle soutint ce combat d’artillerie. Une nouvelle batterie sur la côte venait d’ouvrir son feu ; les boulets du calibre de 24 et les obus pleuvaient sur la corvette ; plusieurs de ces derniers éclatèrent à bord. Quelques hommes tombèrent mortellement atteints ; le feu prit un instant en deux endroits du navire. Le combat devenait de plus en plus inégal ; la Méduse accéléra sa marche, tout en continuant un feu nourri de ses pièces de bâbord. À mesure qu’elle s’éloignait d’une batterie, de nouvelles décharges partaient d’autres ouvrages échelonnés le long de la côte. Enfin, une heure et demie après s’être engagée dans le détroit et sous le feu de deux navires et de sept batteries, la Méduse atteignit la Mer-Intérieure. Elle comptait quatre morts et cinq hommes grièvement blessés ; trente et un projectiles avaient frappé la coque du bâtiment, dont la machine était cependant restée saine et sauve.

Tels sont les faits que nous recueillîmes à bord de la corvette hollandaise, et il résultait de ces rapports que le nombre des batteries, de la côte nord, l’étroitesse de la passe et la rapidité des courans rendaient le détroit très périlleux à franchir devant Simonoseki ; un seul boulet atteignant la machine ou le gouvernail aurait pu amener l’échouage sous le feu ennemi, et si le prince de Bouzen, sur la côte sud, celle de Kiousiou, n’était pas resté spectateur indifférent de la lutte, nul doute que le Kienchan et la Méduse n’eussent succombé.

Le jour suivant, la houle ayant augmenté et les grains ne permettant pas de voir la terre, notre navigation devint plus lente et plus difficile ; il fallut s’éloigner de la côte. Le 18 au soir, nous reconnûmes enfin l’entrée du canal de Boungo ; dans la journée, le Tancrède nous avait ralliés au large. Le 19, au jour, nous donnions dans le canal, précédés du Tancrède. Les grains continuaient et permettaient à peine d’apercevoir par instans les deux rives. La passe est large, mais semée d’écueils, et l’hydrographie en est encore incomplète. Après avoir rangé de près quelques dangereux récifs, nous entrâmes enfin vent arrière dans la Mer-Intérieure. Ici la passe s’élargit. Tandis que nous mettions le cap au nord-ouest, les terres disparaissaient presque entièrement à l’horizon ; mais, au calme des eaux, malgré la continuation de la brise, nous devinions qu’une barrière arrêtait la houle derrière nous. Les jonques se montraient de tous les côtés de l’horizon en assez grand nombre. Le soir, après avoir doublé l’un des promontoires de Kiousiou, nous vînmes jeter l’ancre en avant de l’entrée du détroit de Simonoseki. Des terres élevées, courant au nord et à l’ouest, formaient comme un vaste entonnoir qui s’ouvrait vis-à-vis de notre mouillage. La journée avait été employée à faire les derniers apprêts pour les opérations du lendemain. L’amiral avait rédigé une proclamation qui annonçait aux habitans du pays les circonstances dans lesquelles il se présentait. Il ne venait pas avec l’intention de nuire aux populations paisibles, mais pour venger sur leur prince l’insulte que ce dernier avait faite, quelques jours auparavant, au pavillon de son pays.

Le 20 au matin, par un très beau temps, on appareillait avant six heures. Le Tancrède nous suivait. L’amiral, sur les rapports du Kienchan et de la Méduse, avait renoncé à faire éclairer la route par le Tancrède ; ce petit navire, faible de coque et ayant une machine très vulnérable, eût été trop exposé, si un feu inopiné l’avait surpris. À mesure que nous avancions vers le centre de l’entonnoir formé par les terres, les détails de la côte apparaissaient peu à peu. Le branle-bas est sonné enfin ; chacun est à son poste, et le plus grand silence règne à bord. Un paysage splendide se déploie devant nous : sur les deux rives, des collines couvertes de bois, des ravins verdoyans descendent jusqu’à la mer. Quelques jonques à la voile s’engagent dans le détroit, et disparaissent successivement derrière la pointe de Kiousiou. C’est un peu plus loin, cachée par cette pointe, que se trouve, à 6 kilomètres environ, la ville de Simonoseki.

Deux coups de canon, tirés au nord dans les montagnes, et que nous avions faiblement entendus, venaient, suivant l’usage des défenseurs du détroit, de signaler notre approche. De ce côté, nous apercevons un château au milieu des bois ; c’est la résidence de Chofoo, l’un des princes de la famille de Nagato ; toutefois ce château, par sa position, ne commande pas l’approche du détroit, et l’amiral, le laissant à droite, donne l’ordre de s’engager lentement dans la passe, en rangeant d’aussi près que possible la côte opposée. Vers six heures et demie, une batterie se démasque tout à coup sur la rive nord ; il est facile de compter cinq pièces, qui se présentent sous un angle de 45 degrés, à six ou sept encablures de distance. À ce moment, la frégate, que la rapidité du courant nous empêche de maîtriser, s’échoue légèrement ; elle ne reprend sa marche qu’au bout de vingt minutes, et nous mouillons un peu plus en avant.

La côte ennemie reste silencieuse, mais un grand mouvement s’opère dans la batterie japonaise. Une rizière s’étend à gauche et la sépare des collines plus éloignées ; au pied de ces collines s’élèvent deux petits villages, et un peu plus haut un grand édifice construit sur terrasse en maçonnerie. Les pilotes du pays qui sont à bord nous le désignent comme une habitation seigneuriale ; l’on aperçoit des soldats japonais qui courent entre l’un des villages et la batterie et garnissent en grand nombre les parapets. Des cavaliers partent au galop dans la direction de Simonoseki. De ce côté, une route qui mène à la ville suit les sinuosités de la côte ; on croit y distinguer de nouveaux ouvrages ; à une assez grande distance, près de la pointe de Kiousiou, qui nous cache les premières maisons de Simonoseki, on remarque, à la lunette, une troupe d’hommes réparant une batterie ; des officiers, reconnaissables à leurs brillantes armures, dirigent les travailleurs.

Aussitôt que l’on eut mouillé, les dispositions furent prises pour l’embossage ; l’ennemi, qui eût pu gravement contrarier cette opération, ne changeait pas cependant le pointage de ses pièces, qui demeuraient silencieuses [10]. À sept heures, la Sémiramis commence le feu, dirigé avec régularité et une grande justesse sur la batterie, dont les parapets volaient en poussière, sur le village où les soldats avaient été aperçus, et sur l’édifice à terrasse blanche. Les Japonais s’étaient réfugiés dans les bois. D’autres boulets, lancés sur la route de Simonoseki, où l’on remarquait du mouvement, produisirent un effet semblable. L’ennemi ne répondant pas, le tir ne fut continué que très lentement sur la batterie et les points environnans.

Vers neuf heures, la côte paraissant abandonnée, le Tancrède, qui prenait la batterie d’enfilade, reçut l’ordre de se porter en avant dans la passe, afin de reconnaître les ouvrages plus éloignés. Il appareilla et passa le long de notre bord. Un moment après, comme il se présentait dans la ligne de tir de la batterie, celle-ci se couronna tout à coup de servans et ouvrit sur l’aviso un feu à ricochet fort bien dirigé. Le Tancrède stoppa sa machine et riposta de ses quatre pièces, tandis que la frégate couvrait de projectiles les parapets de l’ennemi. Nos boulets à percussion éclataient sur les pièces et renversaient les servans. La batterie n’avait pas tiré une douzaine de coups qu’elle était évacuée par ses défenseurs. Le Tancrède en même temps opérait son évolution un peu plus loin. Il mouilla près de nous sans avoir été inquiété, et le lieutenant de vaisseau Julhiet, capitaine de cet aviso, vint à bord de la Sémiramis. Il avait, disait-il, reconnu sur l’avant, du côté de Simonoseki, d’autres ouvrages qui s’apprêtaient à faire feu à leur tour. Quant au Tancrède, trois boulets l’avaient sérieusement atteint, l’un traversant la coque à la flottaison, les deux autres coupant son mât d’artimon et son petit mât de flèche. L’expérience que l’on venait de faire prouvait clairement que notre tir, quelque bien dirigé qu’il fût, n’empêcherait pas les Japonais de reprendre leur feu tant qu’ils auraient encore une pièce en état de servir. L’amiral décida en conséquence que les troupes de débarquement iraient s’emparer de la batterie, la détruire, occuper le village et le château, faire en un mot dans ce rayon tout le mal possible à l’ennemi. Pendant que les hommes dînaient et se reposaient, un feu très lent était continué sur les alentours de l’ouvrage.

Un curieux incident se produisait alors sur la rive opposée. Nous étions embossés devant la petite ville de Tanaoura, appartenant, comme toute la côte sud du détroit, au prince de Bouzen. Dès le commencement de l’action, une foule considérable avait garni la grève, les nombreuses jonques mouillées en avant et les escaliers conduisant à des pagodes qui s’élevaient sur la montagne. Une heure après notre mouillage, M. l’abbé Girard, missionnaire très versé dans la langue japonaise, et l’interprète de la légation de France, accompagnés d’une escorte, étaient chargés d’aller trouver les autorités de la ville de Tanaoura et de leur remettre la proclamation de l’amiral. Ils débarquèrent au milieu d’une population dont l’attitude n’indiquait aucune malveillance ; cette foule, sans manifester d’autre sentiment que celui de la curiosité, assistait au combat comme à un spectacle, discutant et jugeant la justesse de chaque coup. Nos deux envoyés, conduits aussitôt chez l’obounio ou maire de la ville, furent gracieusement accueillis par ce fonctionnaire : il les fit asseoir à la place d’honneur et écouta leurs explications ; enfin, recevant de leurs mains la proclamation, il l’expédia, séance tenante, au prince de Bouzen par un messager extraordinaire.

À midi, les embarcations sont armées en guerre et reçoivent la compagnie de marins-fusiliers de la frégate (lieutenant de vaisseau Miet) et celle des chasseurs du bataillon d’Afrique (capitaine Côte), en tout deux cent cinquante hommes, placés sous le commandement du capitaine de vaisseau Le Couriault du Quilio. Le chef d’état-major Layrle accompagne la colonne. La petite flottille aborde au pied de mamelons qui s’étendent sur la droite et dominent la batterie en arrière. Les chaloupes lancent quelques obus pour éclairer le bois ; les hommes sautent à terre et se rangent sur le rivage sans que l’ennemi accuse sa présence. La partie la plus délicate de l’opération est ainsi terminée sans encombre. Les chasseurs gravissent aussitôt le mamelon qu’ils doivent occuper, tandis que, longeant la mer, les fusiliers se portent en deux sections sur la gauche pour s’emparer de la batterie par la gorge. Quelques instans après, les trois petites colonnes disparaissent dans les bois en engageant la fusillade. C’est un moment critique, car nous ignorons où sont les forces de l’ennemi ; mais bientôt un mouvement s’opère dans la batterie. Ce sont nos marins qui l’ont emportée et qui agitent leurs chapeaux en couronnant les parapets. Les chasseurs ont balayé les bois du mamelon en arrière et disparaissent sur le versant opposé, pendant que les marins enclouent les pièces et entassent sous les affûts des matières inflammables. Tandis que ce travail de destruction s’accomplit, quelques détachemens traversent la rizière à gauche et se portent sur le village et l’édifice à terrasse ; les Japonais s’enfuient devant l’élan de nos hommes et se réfugient sous les bois au fond du vallon, n’osant pas se montrer à découvert et continuant un léger feu de tirailleurs. Une épaisse fumée, signe précurseur de l’incendie, s’élève sur différens points du village.

Le Tancrède, qui vient de mouiller plus loin dans le détroit, nous avertit vers une heure que des colonnes de troupes arrivant de Simonoseki se portent rapidement, par la route latérale à la mer, sur le vallon où se passe l’action. Nous les apercevons bientôt : on voit briller leurs armes, lances ou fusils ; on distingue des cavaliers. Le tout forme un long ruban qui serpente sur plusieurs kilomètres, caché à certains momens derrière la verdure, puis reparaissant un peu plus loin. La route, là où elle est bordée de maisons, forme une large chaussée à découvert le long de la mer. Le Tancrède et la Sémiramis la balaient aussitôt de leurs boulets. On voit les Japonais, rapidement désorganisés, se retirer en arrière ou se jeter de côté sous les bois. La tête de leur colonne est parvenue au mamelon qui se dresse en avant de la rizière où sont engagés nos hommes. À ce moment, arrêtés par le feu de nos vaisseaux, les Japonais cessent d’avancer, forment précipitamment une barricade en travers de la route, et, cachés derrière cet abri, envoient quelques décharges de mousqueterie aux chaloupes de débarquement. Celles-ci ripostent avec leurs obus et reviennent ensuite sous la batterie.

À deux heures de l’après-midi, on tirait encore quelques coups de fusil au fond du vallon. Tandis que nos hommes ralliaient la batterie, les affûts des pièces étaient en pleine combustion ; les deux villages brûlaient au milieu d’une épaisse fumée. Une demi-heure plus tard, pendant que les troupes se rembarquaient dans les canots, le grand édifice à terrasse blanche faisait subitement explosion, lançant dans les airs une immense colonne de feu et de débris. À trois heures, les combattans rentraient à bord. Le commandant du Quilio fit son rapport, chaque officier racontait ses impressions et les incidens de l’affaire. Ces impressions, ces incidens pouvaient se résumer en quelques mots. Une fois débarquées, les trois colonnes avaient rencontré dans les bois de petits groupes de fantassins japonais qui fuyaient en déchargeant leurs armes ; les balles et les baïonnettes en avaient atteint un certain nombre. Tandis que les chasseurs, balayaient le mamelon et redescendaient le versant opposé, les marins arrivaient sur la batterie ; celle-ci était déserte. Les cinq pièces qui l’armaient, toutes en bronze, du calibre de 24, étaient parfaitement installées sur affûts de côte avec plates-formes à pivot. L’une d’elles avait été précipitée de sa plate-forme par l’un de nos projectiles. Nos boulets, traversant un parapet insuffisant, avaient labouré la batterie, où des débris humains et des vêtemens ensanglantés gisaient à terre. Aussitôt l’occupation faite, le commandant ordonna de détruire les affûts, d’enclouer les pièces et de jeter à la mer les munitions découvertes dans une poudrière. Un détachement, traversant la rizière, s’était porté sur le village et à la lisière des bois ; les Japonais avaient fui partout sans résister, se bornant à riposter en tirailleurs, au fond du vallon, à l’abri des arbres. Le feu avait été mis successivement aux différens points du village qui servaient de logemens aux soldats japonais. Dans quelques-unes des cases étaient rangées des armures ; dans une habitation d’officiers, l’on avait trouvé des ouvrages de tactique militaire, traduits des langues européennes en japonais ; l’un de ces ouvrages, imprimé en caractères hollandais, était encore ouvert à la page où sans doute le lecteur l’avait quitté précipitamment : à cette page, on traitait des navires attaqués par une batterie au moment où ils ont à lutter contre un courant violent. Le détachement de marins, conduit par le chef d’état-major Layrle, s’était porté jusque sur le château à terrasse blanche ; une partie de l’édifice était un logement de chefs, le reste un grand magasin de poudre et de projectiles ; le feu avait été mis à l’un des angles, et bientôt après le tout avait disparu dans une immense explosion. À ce moment, le signal de retraite était donné, et nos hommes, après s’être repliés lentement sans être suivis de l’ennemi, se rembarquaient en bon ordre.

Ce brillant succès ne nous avait coûté que trois hommes légèrement atteints et un chasseur mortellement blessé. L’ennemi n’avait laissé qu’un petit nombre de morts sur le terrain ; mais l’artillerie des navires, lançant ses feux avec la plus grande précision sur la batterie et ses colonnes, avait dû lui faire subir des pertes considérables [11]. En récapitulant les incidens du combat, l’on est amené à conclure que les Japonais avaient été surpris par notre descente inopinée, car les détachemens affectés à la garde du terrain avaient lâché pied au premier feu. Quant aux milices de renfort accourues de Simonoseki, nos boulets les avaient refoulées sans peine dans les bois. Nos hommes rapportaient de curieux trophées : des sabres, des lances, des fusils, des mousquets à mèche d’ancienne date et d’origine hollandaise, des armures. Celles-ci principalement excitèrent notre intérêt ; elles rappelaient d’une manière frappante celles de nos anciens chevaliers : casque, cuirasse, brassards, cuissards, tout s’y retrouvait. Ces armures étaient d’une composition assez dure, quelquefois doublée de métal, recouverte de laque, mais qui résisterait difficilement aux balles ; les attaches étaient en soie. Quelques-unes de ces armures, sans doute celles des chefs, étaient tout étincelantes de lames d’or et ornées des plus vives couleurs. Cette tenue guerrière des Japonais était déjà il y a plusieurs siècles, au temps des siogouns [12] et de leurs luttes intestines, celle qu’ils avaient adoptée pour aller à l’ennemi. L’introduction toute récente de l’art de la guerre moderne leur en a démontré l’inefficacité ; sans renoncer entièrement à ce brillant costume de combat, ils ont adopté, pour leurs troupes armées à l’européenne, une tenue plus légère et plus propre à l’exécution des manœuvres. Les soldats du prince de Nagato tombés sous nos coups étaient, à peu de chose près, vêtus comme les fantassins du taïkoun.

Cependant d’épaisses colonnes de fumée, continuant à sortir du vallon, avaient porté à Simonoseki la nouvelle de notre succès, et apprenaient au prince de Nagato que l’insulte faite à notre pavillon n’était pas restée impunie. L’opération accomplie permettait aux navires de s’avancer en vue de Simonoseki et de réduire cette ville en cendres sans avoir sérieusement à craindre le feu de batteries éloignées ; il y avait encore derrière nous, à notre portée, le château de Chofoo, d’où était parti le signal des hostilités, et il suffisait de quelques boulets pour le détruire ; mais à quoi bon, sans nécessité et contre les termes de la proclamation lancée le matin, dévaster la campagne et faire ainsi retomber sur de paisibles paysans la punition du crime de leur maître ? Le retour fut donc décidé, et nous appareillâmes un peu avant la nuit pour aller mouiller en dehors des passes.

Nous revînmes à Yokohama par la Mer-Intérieure. Le 21, dans l’après-midi, après avoir traversé la partie occidentale de cette mer, nous nous engagions dans les détroits qui la font communiquer, entre Nipon, Sikok et les îles voisines, avec la mer d’Osaka. Rien ne saurait donner une idée du splendide tableau qui, jusqu’à la nuit, nous tint sur le pont, attentifs et charmés. Tantôt resserrée entre deux promontoires, tantôt s’élargissant en baies profondes, la passe que nous suivions, emportés par un courant rapide, présentait à chaque instant à nos yeux un spectacle nouveau et imprévu : des collines couvertes de verdure jusqu’au bord de la mer, de nombreux villages, des pagodes et des châteaux pittoresquement assis sur les hauteurs, des centaines de barques péchant ou naviguant au milieu de ces eaux, à l’horizon de hautes montagnes aux sommets escarpés, tel est l’ensemble qui s’offrait à nous et que le soleil couchant colorait de reflets violacés. La nuit était venue que nos yeux cherchaient encore, à travers les ténèbres, à saisir les aspects de cette belle nature. Nous jetâmes l’ancre un peu au-delà d’une baie au fond de laquelle se dessinaient vaguement les murs et les hautes tours du château de Mihara. Le lendemain, nous entrions dans la mer d’Osaka par le détroit qui sépare l’île Nipon d’Awasisima, et deux jours après, le 24 au matin, nous étions mouillés à Yokohama, où le Tancrède nous rejoignit bientôt.

La France n’avait pas seule tiré vengeance des actes perfides d’hostilité dont le détroit de Simonoseki avait été le théâtre. La corvette américaine le Wyoming, partie également, on le sait, pour la Mer-Intérieure, avait, peu de jours avant notre arrivée sur les lieux, pris la plus audacieuse revanche de l’acte d’agression commis sur le Pembroke. Le Wyoming, bâtiment à marche rapide et calant peu d’eau, ne portait qu’un petit nombre de pièces et deux énormes canons de 110 livres. Arrivé en vue de l’entrée intérieure du détroit, il s’y engagea à toute vitesse, sans répondre au feu des deux ou trois batteries qui le saluèrent successivement. L’équipage était couché sur le pont ; les boulets passèrent, faisant peu ou point de dégâts. Le navire, ainsi arrivé près des bâtimens de Nagato, mouillés devant Simonoseki, lâcha subitement sur cette flottille sa bordée de tribord. Un projectile de la pièce de 110, lancé presque à bout portant sur le vapeur le Lancefield, en ce moment chargé de monde et se disposant à l’attaque, traversa sa coque et sans nul doute la chaudière, car on vit les Japonais se précipiter à la mer devant des flots de vapeur. Une minute après, comme les autres batteries se démasquaient dans la seconde partie du détroit, le commandant du Wyoming fit évoluer le bâtiment pour revenir sur ses pas. Malheureusement la corvette s’échoua dans cette opération, rendue difficile par l’étroitesse de la passe, et devint un but immobile au feu croisé de plusieurs batteries ; en quelques minutes, le côté faisant face à l’ennemi fut criblé de projectiles ; douze hommes, dont six mortellement frappés, venaient de tomber sur le pont du navire. Ayant enfin réussi à se dégager, le Wyoming reprit sa marche en sens contraire, envoya en passant une seconde bordée aux navires, dont l’un coulait bas, et, défilant une seconde fois sans répondre devant les batteries de l’entrée du détroit, se retrouva bientôt dans la Mer-Intérieure. Quelques jours après, la corvette rentrait à Yokohama pour réparer ses avaries.

Du 8 au 20 juillet, quatre engagemens s’étaient donc succédé dans ces parages. Le détroit restait fermé, car le prince de Nagato, malgré la destruction d’une partie de ses navires et de ses batteries, pouvait, en peu de temps, créer de nouveaux obstacles ; mais la France et l’Amérique avaient maintenu sauf l’honneur de leur pavillon, et si la question n’était pas encore résolue, du moins cet acte de vigueur était propre à faire réfléchir les daïmios les plus orgueilleux et les plus puissans. Ce qu’il y avait de particulièrement curieux, c’était l’attitude des Japonais et la façon dont ils appréciaient ces divers événemens. Pour les gens du peuple, tout cela n’était qu’une sorte de spectacle auquel ils assistaient en curieux et sans s’y mêler ; la crainte des yacounines eût suffi d’ailleurs pour leur imposer la discrétion la plus absolue. Quant aux gouverneurs de Yokohama, ils vinrent à bord de la Sémiramis demander des détails sur l’engagement, et félicitèrent l’amiral d’un succès qui, disaient-ils, était favorable au taïkoun. Les autorités de Nagasaki tinrent le même langage à notre consul ; mais, malgré l’issue des combats de Simonoseki, le gorodjo ne paraissait pas vouloir s’arrêter dans son essai de mise à néant des traités conclus. Le 24 juillet, répondant aux plaintes adressées par M. de Bellecourt à Yédo à la suite de l’agression du Kienchan, il exprimait son étonnement qu’un des princes eût osé attaquer un navire français, et il s’engageait à examiner sérieusement l’affaire. Il ajoutait cependant : « Nos envoyés, dites-vous dans votre lettre, vous ont déclaré que notre gouvernement n’est pas en mesure de forcer quelques-uns des princes à l’obéissance. Un tel état de choses n’existe pas en réalité, et cette assertion ne peut avoir d’autre base qu’un malentendu survenu dans les conférences. »

Devant ces réponses évasives et dilatoires à de justes récriminations, les représentans des puissances durent se concerter immédiatement pour l’adoption d’une ligne de conduite commune. Le 25 juillet, les ministres et chargés d’affaires de France, d’Angleterre, des États-Unis et des Pays-Bas, réunis en conférence, déclarèrent qu’il était indispensable, sous peine de voir les Japonais méconnaître peu à peu les clauses encore observées des traités, de procéder, avec le concours des forces navales actuellement au Japon, à la réouverture de la Mer-Intérieure, passe nécessaire à la navigation commerciale ; le gouvernement de Yédo serait informé de cette décision et verrait dans un délai déterminé à satisfaire les puissances avant que celles-ci engageassent les opérations militaires. Appelés à donner leur avis, les commandans en chef opinèrent pour qu’on se pressât moins d’agir. La liberté de la Mer-Intérieure ne ressortant pas catégoriquement des termes des traités, il était selon eux plus naturel d’exiger tout d’abord l’exécution des clauses dûment stipulées. Seulement, comme la Grande-Bretagne en particulier avait des réparations formelles à exiger du prince de Satzouma, l’amiral Kuper résolut de se porter chez ce prince avec une partie de sa division navale, tandis que l’amiral Jaurès resterait à Yokohama pour veiller à la sûreté de la ville, Le gouvernement de Yédo reçut aussitôt avis du résultat de ces conférences des ministres ; on verra le compte qu’il en tint.


III

Le 6 août 1863, le vice-amiral Kuper appareilla de la baie de Yokohama avec la frégate à hélice l’Euryalus, les corvettes le Perseus, la Pearl et l’Argus, les canonnières Coquette, Race-Horse et Havoc, en tout sept bâtimens portant quatre-vingt-neuf canons. À bord de l’Euryalus se trouvait le chargé d’affaires britannique, le colonel Neal, avec sa suite. La division se dirigea à la voile, à sa sortie du golfe de Yédo, sur le détroit de Van-Diémen, au nord duquel s’élève Kagosima [13], cité populeuse et manufacturière, qui appartient au prince de Satzouma. Chacun pensait à bord de l’escadre que l’expédition se bornerait à une simple promenade, et que l’aspect seul des canons anglais aurait raison de l’arrogant daïmio. L’amiral arriva le 11 août dans l’après-midi à l’entrée de la baie de Kagosima, et mouilla le soir près des rochers des Sept-Iles. Le 12, à sept heures du mâtin, il s’engageait plus avant, précédé de petits bâtimens sondeurs.

Kagosima est située au fond d’une baie, sur la rive occidentale, en face de la grande île montagneuse de Sakoura-sima, qui laisse entre elle et la terre ferme un canal long de 5 à 6 kilomètres et de largeur variable ; des îlots et des récifs surgissent de la mer à l’entrée du canal, et deux passes s’ouvrent aux navires qui viennent du large. Les Anglais prirent celle qui longeait la ville. Les deux rives et les îlots leur apparurent armés de batteries. Le plus grand nombre défendait la ville même, devant le front de laquelle on les avait disposées presque sans intervalle ; les palissades d’un camp étaient dressées sur les hauteurs. Autour des pièces, des soldats se tenaient en grand nombre, agitant leurs éventails et suivant de l’œil les navires ; à leur nombre, à leurs mouvemens, ils semblaient prêts à ouvrir le feu de toutes parts au premier signal. À sept ou huit milles au fond du golfe, près d’un point du rivage dépourvu de toutes défenses, se tenaient trois vapeurs du prince de Satzouma. Malgré cette attitude menaçante, l’amiral Kuper vint mouiller devant la ville avec sa division, à environ cinq encablures (1,000 mètres) des batteries les plus proches. L’énorme profondeur de l’eau dans toute la baie rendait fort difficile le choix d’un bon mouillage ; peut-être aussi les Anglais voulaient-ils, par cette preuve de confiance, témoigner de leur désir d’arriver à une solution pacifique.

Pendant que les officiers masters des bâtimens étaient envoyés de tous côtés dans la baie pour faire des sondages, plusieurs chefs japonais arrivèrent à bord de l’Euryalus et s’enquirent du but de l’expédition. Leur extérieur était empreint d’une certaine dignité dédaigneuse, bien différente de la courtoisie qui distingue généralement les fonctionnaires du taïkoun. Informés sommairement de la mission que venait remplir le représentant de l’Angleterre, ces officiers déclarèrent que le daïmio habitait son château de Kirisimi, à vingt ris (18 kilomètres) de Kagosima, et reçurent la sommation du colonel Neal en promettant une réponse dans les vingt-quatre heures. La lettre du ministre anglais rappelait au prince de Satzouma les circonstances de l’attentat commis par les gens de la suite de Shimadzo-Sabouro sur le Tokaïdo et la mansuétude dont avaient fait preuve les autorités anglaises en cette occasion. C’était sur l’ordre précis du gouvernement de la Grande-Bretagne que la présente demande de réparations était adressée au daïmio. La lettre ajoutait que le gouvernement du taïkoun avait accordé les satisfactions exigées ; mais comme il s’était déclaré impuissant à se faire obéir par le seigneur de Satzouma, le ministre de l’Angleterre avait pris le parti de réclamer directement de ce prince le jugement des meurtriers de M. Richardson et l’indemnité de 25,000 livres pour la famille de la victime. Le colonel Neal déclarait en terminant que le commandant des forces militaires avait ordre, en cas de refus, d’employer les dernières mesures de rigueur.

Le 13 au matin, l’on put remarquer dans la ville une recrudescence de préparatifs belliqueux : de nombreux corps de troupes se massaient dans les batteries ; les canons, formant un total de soixante à quatre-vingts bouches à feu, étaient pointés sur la division ; cinq grandes jonques des îles Loutcheou [14], qui se trouvaient dans la ligne de tir, étaient remorquées jusqu’au-delà des forts. Des officiers japonais abordèrent à plusieurs reprises le bâtiment amiral, annonçant le prochain envoi d’une réponse de leur maître et insistant pour que les autorités anglaises voulussent bien se rendre à terre, où un local serait disposé pour les conférences. Cette offre fut formellement déclinée ; de plus, en présence des dispositions prises par les Japonais, l’amiral Kuper, considérant qu’il lui serait presque impossible, en cas d’attaque, de s’embosser au mouillage qu’il occupait et de répondre efficacement au feu des batteries, donna l’ordre à ses bâtimens de se mettre sous vapeur et de se préparer à l’appareillage. Le terme assigné pour la réponse était expiré depuis plusieurs heures quand un officier de haut rang, porteur de la lettre du prince, se présenta devant l’Euryalus ; il demanda que sa suite, d’environ quarante hommes armés, fût admise avec lui sur le pont du navire ; on accueillit cette demande après qu’un corps de marins anglais eut été rangé sur les gaillards. L’officier venait d’être introduit auprès du colonel Neal, quand on vit une seconde embarcation faire du rivage force signaux à la première. Les envoyés japonais expliquèrent alors qu’il y avait une erreur dans les termes de la réponse, et qu’une rectification était nécessaire ; puis le chef reprit la lettre et s’en retourna sans autres commentaires.

Cette démarche assez étrange pouvait être une ruse destinée à retenir les navires anglais dans la position désavantageuse qu’ils occupaient ; par prudence, le vice-amiral Kuper ordonna sur-le-champ l’appareillage. La division se porta vers le fond de la baie, mais sans pouvoir trouver, en raison de la profondeur extrême de l’eau, un mouillage convenable. L’Euryalus et le Perseus durent revenir jeter l’ancre devant la ville, à une distance double toutefois de la première, tandis que les autres navires s’arrêtaient dans la baie de Sakoura-sima, hors de la portée des batteries.

À neuf heures du soir, l’envoyé du prince de Satzouma se présenta de nouveau avec sa réponse définitive. Il la remit au colonel Neal en cherchant à rejeter l’incident de la matinée sur le compte d’un malentendu. La lettre, signée du premier ministre du daïmio, commençait ainsi : « Celui qui a tué doit être tué ; telle est la justice, car il n’y a rien de plus sacré que la vie humaine ;… » puis elle affirmait qu’en vertu de cette loi, observée au Japon comme ailleurs, le prince avait toujours eu l’intention de juger et de punir les assassins ; seulement il avait été impossible jusqu’alors de s’emparer d’eux ; les recherches demandaient du temps, et dès qu’elles seraient finies, on aurait soin d’aviser le ministre anglais de l’heure et du lieu de l’exécution. D’autres paragraphes, rédigés en termes passablement sarcastiques, justifiaient, en quelque sorte, la conduite des assassins du Tokaïdo :


« Les gouvernemens provinciaux du Japon sont subordonnés à celui de Yédo, dont vous n’ignorez pas qu’ils reçoivent les ordres ; nous savons qu’on a négocié un traité qui fixe les limites où les étrangers peuvent circuler, mais nous ne savons pas qu’il y ait une stipulation par laquelle ces mêmes étrangers puissent empêcher la circulation. Supposez qu’un pareil fait se produise dans votre pays, qu’il y soit dans vos habitudes comme dans les nôtres de ne voyager qu’accompagné d’un grand nombre de partisans, ne seriez-vous pas les premiers à châtier (c’est-à-dire à rejeter hors de votre chemin et à frapper) celui qui violerait les lois du pays ? Si l’on passait sur de pareils faits, bientôt les princes ne pourraient plus voyager.

« Nous convenons avec vous que la mort d’un homme est chose grave ; mais la négligence du gouvernement de Yédo, qui n’a inséré dans le traité aucune clause relative à des lois si anciennes en notre pays, ne montre-t-elle pas son incapacité ?

« Jugez vous-même qui mérite le blâme ! Est-ce celui qui néglige les lois ou celui qui cherche à les maintenir ? Décidez cette question importante ; qu’un grand officier du gouvernement de Yédo vienne la discuter avec un de nos grands officiers devant vous ; vous nous direz qui a raison, après quoi la question de l’indemnité sera réglée….. Notre gouvernement, en toutes choses, agit d’après les ordres de celui de Yédo. Telle est la réponse franche et cordiale que nous faisons à la dépêche que vous nous avez adressée. »


La teneur de cette lettre enlevait les dernières espérances d’une solution prompte et pacifique. Toutefois le colonel Neal, dont la patience avait été mise à l’épreuve bien des fois depuis la veille, attendit encore. Le lendemain matin, vers neuf heures, deux officiers japonais parurent, demandant un accusé de réception de la lettre de leur prince. Ils insistèrent verbalement en faveur de la solution qu’il recommandait aux Anglais. Le taïkoun, disaient-ils, a signifié à Shimadzo-Sabouro que le daïmio de Satzouma ne devait avoir aucun pourparler direct avec les étrangers. Le prince n’avait donc le droit, en réalité, ni d’agréer, ni de repousser les exigences des Anglais.

La diplomatie, ne pouvant plus désormais se faire d’illusion, laissa aussitôt et officiellement le champ libre à l’action militaire. Bien que le temps fût devenu très mauvais, l’amiral fit faire les préparatifs, et les cinq bâtimens anglais mouillés contre Sakoura-sima se portèrent sur les trois vapeurs de Satzouma. Ces navires [15], gardés par un petit nombre d’hommes, furent occupés sans résistance et leurs équipages déposés sur l’île ; puis on les remorqua jusqu’au mouillage que la division vint reprendre dans la baie. Des grains violens se succédaient, et le vent soufflait avec une force croissante. Les navires durent conserver les feux au fond des fourneaux. Au moment même où la tempête redoublait de fureur, un coup de canon retentit à terre, suivi bientôt de plusieurs décharges. C’étaient les batteries les plus voisines qui ouvraient le feu sur la frégate l’Euryalus et la corvette le Perseus, seules en ce moment à leur portée. Cette fois le prince de Satzouma relevait décidément le gant, et c’était lui qui donnait le signal de la lutte.

L’embossage étant impossible, l’amiral Kuper résolut d’engager sous vapeur l’action contre les batteries. Le Perseus reçut l’ordre d’appareiller et de réduire au silence une des batteries de Sakourasima qui le canonnait vigoureusement. Pendant que le navire anglais, faisant démaillonner la chaîne et laissant son ancre au fond, commençait le feu à son tour, le reste de la division se rangeait en ligne pour arriver de son mouillage sur la ville ; puis, comme le petit nombre des bâtimens dont elle se composait ne permettait pas de garder les prises amarinées le matin, la canonnière le Havoc fut chargée d’y mettre le feu. Bientôt après les trois vapeurs de Satzouma étaient en flammes, et les navires de l’escadre, s’avançant en file vers les batteries japonaises, engagèrent, au milieu des sifflemens de la tempête, une canonnade d’autant plus dangereuse pour les bâtimens anglais qu’ils attaquaient de front les ouvrages de la côte. Le feu, quoique contrarié par une pluie incessante, était néanmoins très vif, et à cette courte distance bien dirigé des deux parts. Au plus fort de l’action, l’Euryalus, séparé des autres bâtimens que la violence du vent avait sans doute balayés, se trouva seul en butte aux coups simultanés de plusieurs batteries qui, voyant filer lentement la frégate à 5 ou 600 mètres, firent pleuvoir sur elle une grêle de projectiles. Un obus qui éclata dans la batterie de la frégate tua ou blessa une vingtaine de servans. Quelques momens après, un boulet, passant près de l’amiral Kuper, qui dirigeait l’action du haut de la passerelle, renversait morts à côté de lui le capitaine et le second, deux des plus brillans officiers de la flotte. Les canons anglais dirigés contre les réserves massées dans les batteries et sur la ville, qui s’étendait en arrière, devaient causer bien plus de mal encore à l’ennemi. Le mauvais temps empêchait de bien apprécier la justesse et l’effet du tir. Cependant, lorsque l’Euryatus arriva vis-à-vis d’une huitième batterie placée sur une pointe de terre, et qui terminait au sud les défenses de la ville, on aperçut des flammes sur plusieurs points de Kagosima. Les obus, passant par-dessus les batteries, y avaient allumé des incendies dont le vent favorisait la violence. Comme la tempête continuait à sévir avec une grande intensité, ce qui mit un instant le Perseus en danger, et que l’escadre avait fait d’ailleurs une prompte et vigoureuse réponse à l’attaque des batteries ennemies, la division regagna son ancien mouillage de Sakoura-sima, non sans avoir d’abord incendié les grandes jonques de Loutcheou et de grands édifices qui couronnèrent bientôt de flammes une partie de la ville : c’étaient l’arsenal militaire du prince de Satzouma, d’immenses magasins et une fonderie de canons. Soixante-trois hommes à bord de l’escadre avaient été mis hors de combat. Sur ce chiffre, la frégate amirale, qui avait le plus souffert, figurait pour la moitié environ.

L’intention de l’amiral Kuper était tout d’abord de ne pas quitter son mouillage ; mais, bien qu’au premier coup d’œil les alentours de la baie parussent désarmés et déserts, des mouvemens nombreux avaient lieu en réalité sur les hauteurs de l’île. Derrière les buissons et les arbres qui entourent ses pentes d’un épais tapis de verdure, les Japonais travaillaient à des ouvrages en terre et semblaient disposer plusieurs batteries dont le feu eût plongé impunément sur la petite flotte. Ces préparatifs et l’intensité toujours croissante de la tempête décidèrent les Anglais à se rapprocher de l’entrée de la baie. Pour sortir du canal renfermé entre Sakoura-sima et la ville, il fallait passer à portée des batteries de l’un ou de l’autre bord. L’amiral prit le parti de longer les premières, qui s’étaient tues la veille, et les bâtimens défilèrent devant ces nouveaux ouvrages en leur envoyant successivement leurs bordées. L’ennemi répondit assez faiblement, et sans faire de mal aux navires. Le soir, la division était mouillée à l’extrémité méridionale de l’île, en dehors des défenses, et quelques jours après, le combustible venant à manquer, le besoin des renforts et ravitaillemens devenant de plus en plus sensible, l’amiral évacua la baie et rallia la rade de Yokohama.


IV

Dans les premiers jours du mois d’août, au moment où la flotte anglaise se disposait à appareiller pour Kagosima, on avait vu de nombreux bâtimens à vapeur passer au large de la baie de Yokohama et se diriger vers Yédo. C’était le taïkoun qui revenait de Kioto et rentrait dans sa capitale. Que s’était-il passé dans l’entrevue du souverain spirituel du Japon et de l’empereur séculier ? Le premier avait-il compris les dangers de la politique agressive où les daïmios s’engageaient en son nom ? Si quelque résolution avait été prise dans cet auguste conseil, le secret en était gardé avec le soin le plus ombrageux. Quelques bruits circulaient seulement sur une assemblée tenue à Yédo après le retour du taïkoun, et où les daïmios se seraient entendus au sujet des récentes mesures de l’autorité suprême du Japon. Dans ce conseil, le prince Owari, le chef d’une des trois familles Gosanké [16], avait, disait-on, proclamé l’appel aux armes, et engagé les hauts feudataires à cesser l’existence oisive qu’ils menaient depuis de longues années, pour se préparer à la guerre, acheter des armes, équiper des soldats et se tenir prêts, dans cinq ans, à engager la lutte. Quelques jours après, les deux circulaires suivantes avaient été remises aux gouverneurs et chefs de la police pour être portées à la connaissance des habitans de l’empire :

« A tous les habitans de Yédo et de chaque partie du Japon, à ceux qui connaissent l’exercice du fusil et le maniement de la lance et de l’épée, aux lonines et aux habitans des montagnes :

« S’il y a parmi vous des gens capables de se servir de toute espèce d’armes, faites-vous connaître aux gouverneurs de la police, et ils vous engageront aux conditions suivantes :

Pour les hommes de choix : 400 itzibous [17] et 200 sacs de riz par an ;
Pour les hommes de second ordre : 200 itzibous et 100 sacs de riz par an ;
Pour tous les autres : 120 itzibous et 70 sacs de riz par an.


« A tous ceux qui sont versés dans l’art de faire des armes, fusils et canons, sabres, lances et tous engins employés dans la guerre :

« Si vous voulez venir à nous, vous serez engagés à des conditions très avantageuses. »


À en juger par ces documens, le caractère des décisions arrêtées à Kioto n’était rien moins que pacifique, et le premier coup de canon tiré par le prince de Nagato à l’époque même où se terminaient ces conseils ne justifiait que trop cette conjecture. L’un des daïmios les plus puissans du Japon n’avait pas craint de devancer à lui seul le terme fixé pour l’appel aux armes, et d’interdire d’une façon brutale l’approche de ses côtes à nos vaisseaux. Les rumeurs publiques ajoutaient, il est vrai, d’autres détails. Le prince de Nagato, en faisant feu de ses batteries de Simonoseki, n’avait pas eu simplement pour but la fermeture des détroits de la Mer-Intérieure. Tout en se mettant ainsi à la tête du parti réactionnaire, il accusait ouvertement le taïkoun de trahison ou d’impuissance à exécuter les ordres du mikado ; par ses discours, en un mot, comme par ses actes, il cherchait à faire proclamer la déchéance du second chef de l’empire, pour prendre lui-même l’épée de généralissime et restaurer l’immense pouvoir de ses ancêtres. Ceux-ci avaient autrefois possédé une grande partie du Japon ; mais, à la suite de guerres malheureuses contre les taïkouns et leurs alliés, ils avaient perdu successivement presque tout leur territoire, réduit par l’usurpateur Hiéas aux deux provinces de Nagato et de Soowoo, d’un revenu annuel d’environ 7 millions de francs, et qui sont restées depuis deux cents ans le seul apanage de la famille. L’antagonisme que révèlent les griefs séculaires du prince de Nagato, comme de tant d’autres daïmios puissans, contre le taïkoun, éclaire toute l’histoire des récens traités et des événemens qui les ont suivis. Le gouvernement de Yédo, en ouvrant inopinément le pays aux nations étrangères, avait violé un article fondamental des lois de l’empire) il l’avait fait sans l’assentiment des grands feudataires, et l’on comprend que ceux-ci, dont l’intérêt est très opposé à celui du taïkoun, cherchent sans cesse, par dépit, par conviction, aussi peut-être par point d’honneur, à réduire ou à rompre des traités qui n’ont pas eu leur sanction.

Une nouvelle venue de l’intérieur dans le courant d’octobre 1863 ne tarda pas à confirmer ce qu’on savait déjà des ambitieux projets du prince de Nagato. Un corps assez nombreux d’officiers de ce daïmio avait, disait-on, attaqué près d’Osaka le palais où se trouvait le mikado dans l’intention de s’emparer de sa personne. Après un sanglant combat avec les gardes de l’empereur, les assaillans avaient été définitivement repoussés. Il est inutile de dire qu’interrogés par les ministres étrangers sur la réalité de ces bruits, les gouverneurs de Yokohama les déclarèrent controuvés ; d’après eux, une simple attaque tentée près de Kioto contre un bureau de collecteur d’impôts par une bande de lonines avait donné lieu à cette fable. Un peu plus tard toutefois, les membres du gorodjo avouèrent aux mêmes ministres la réalité des faits qu’ils avaient eu tout d’abord l’intention de dissimuler [18].

Tous ces incidens révélaient clairement la prédominance dans les conseils de l’empire japonais du parti hostile aux étrangers. Le gouvernement du taïkoun, complice ou non, cédait devant cette prépondérance sans pouvoir toutefois secouer les embarras de sa situation, car l’on disait que la guerre civile avait éclaté sur divers points, et que des rebelles étaient en armes dans la province de Mito. Une batterie située sur l’île d’Awasi avait même tiré, ajoutait-on, sur un vapeur portant le pavillon du taïkoun. À Yokohama cependant, les justes craintes suscitées en septembre 1862 par le tragique événement du Tokaïdo s’étaient peu à peu calmées à la suite des vigoureuses opérations que les marines occidentales avaient su accomplir en moins d’un an. Dès l’automne de 1863, on voyait, chaque jour, à l’heure où cessent les affaires, un flot de promeneurs se répandre comme auparavant dans la délicieuse campagne qui entoure Yokohama d’un berceau de verdure. On rencontrait bien parfois, au détour d’un vallon, quelque samouraï (noble japonais) à physionomie peu rassurante et armé de ses deux sabres ; mais en dehors de la route du Tokaïdo, le grand chemin du Japon, la police du taïkoun ne s’étendait-elle pas comme un réseau sur le pays voisin de cette route, interdisant l’approche de la ville à ceux qui n’y étaient pas appelés pour leur service ? On voyait les gardes et soldats de police, dont l’uniforme était bien connu, occuper de nombreux postes d’observation sur les collines, au bord des routes, à la tête des ponts, tout autour de la ville.

Le 14 octobre 1863, vers quatre heures du soir, le bruit se répandit tout à coup dans Yokohama que le cadavre d’un Européen venait d’être aperçu couché en travers d’un chemin dans la campagne. Le lieu avoisinait des pagodes situées à 2 kilomètres environ de la ville. Des résidens, des officiers, auxquels s’adjoignirent des gardes japonais, s’y portèrent en toute hâte, et trouvèrent à l’endroit indiqué le cadavre mutilé et encore presque chaud d’un officier de notre bataillon d’infanterie légère d’Afrique. Malgré de terribles coups de sabre, dont l’un avait presque entièrement divisé le crâne, l’on reconnaissait le sous-lieutenant Camus, sorti une heure auparavant, à cheval, pour faire sa promenade accoutumée. M. Camus s’était mis en route ce jour-là sans le revolver de poche qu’il portait ordinairement. Il est probable toutefois que le malheureux officier avait été surpris par l’attaque imprévue d’assassins plus ou moins nombreux et que son arme n’eût pu le défendre. Les blessures dont son corps était couvert provenaient de ces terribles sabres que les Japonais manient si bien. Sa main droite, abattue d’un seul coup, fut retrouvée quelques pas plus loin, tenant encore des fragmens de rênes. Le cheval, légèrement blessé et couvert de sang, errait à l’aventure à quelque distance. La nature du pays, boisé et entrecoupé de haies vives, avait permis aux assassins de se dérober rapidement. Personne ne paraissait avoir été témoin de l’événement ; mais une seule pensée surgissait dans tous les esprits : le crime avait été commis sans provocation ; la politique ou le fanatisme japonais avait fait cette fois encore une nouvelle victime.

Le lendemain soir, le corps du malheureux officier était conduit à sa dernière demeure, accompagné de détachemens de soldats de toutes nations, des résidens, des légations, de tous les officiers des forces de terre et de mer réunies à Yokohama. Ce nombreux et imposant cortège défila lentement dans les rues de la ville, et, pénétrant dans le cimetière européen, put saluer en passant les tombes qui rappelaient d’autres massacres non moins odieux, celles des deux officiers russes assassinés en 1859, des deux capitaines hollandais mis en pièces dans les rues mêmes de Yokohama en 1860, celle de M. Richardson, tombé treize mois auparavant, jour pour jour, plus loin celles des deux militaires morts bravement à leur poste, en juin 1862, lors de la seconde attaque de la légation anglaise. Ils reposaient désormais côte à côte, sous les grands arbres de la colline d’Omoura, à l’exception d’un seul, M. Heusken, le jeune interprète frappé à Yédo en 1861. Celui-là avait été enseveli dans la capitale, au milieu des jardins de la légation américaine. Désormais il n’était pas une des nations admises chez le peuple japonais qui n’eût à revendiquer une victime du sauvage orgueil de ses daïmios !

Dès la veille, les autorités françaises avaient mis le gouvernement japonais en demeure de rechercher et de livrer les coupables. Cette fois le meurtre n’avait pas été commis au grand jour, ainsi que celui de l’année précédente, les circonstances et les causes de l’attentat étaient entourées du plus profond mystère. S’agissait-il d’une vengeance personnelle ? D’après les allures ordinaires et les derniers incidens de la vie de M. Camus, cette supposition était inadmissible. Était-ce un nouveau défi de quelqu’un de ces fiers daïmios qui prêchaient la croisade contre les étrangers, ou bien le gouvernement de Yédo lui-même, n’ayant pas réussi par ses manœuvres astucieuses à provoquer l’évacuation de Yokohama, avait-il voulu appuyer d’un exemple tragique ses obscures menaces ? Le lendemain de l’assassinat de M. Camus, les autorités locales vinrent elles-mêmes remettre au ministre de France les premiers rapports de leurs agens de police. Ces documens nous apprenaient qu’un ou deux paysans avaient assisté de loin à la scène du meurtre ; trois samouraï armés de sabres avaient frappé l’officier ; on les avait vus s’éloigner ensuite rapidement du côté du Tokaïdo. Rien de plus précis ne put être obtenu par la suite ; de volumineux dossiers, signés d’une armée d’espions, avaient permis de suivre la trace de ces trois hommes jusqu’à une assez grande distance de la ville, puis les indications avaient manqué subitement. Le voisinage du Tokaïdo avait pu favoriser la retraite et assurer l’impunité des assassins dans le cas où ils auraient appartenu à quelque grand personnage stationné à peu de distance ; mais d’un autre côté la police du taïkoun, active et nombreuse, qui a ses ramifications en tous lieux, jusqu’au sein des familles, ne laisse rien échapper de ce qu’elle veut sérieusement connaître. En présence d’une telle mauvaise volonté, les commandans en chef se réunirent en conférence, et décidèrent qu’indépendamment du service de place, déjà organisé depuis le mois de juin, il y aurait lieu d’envoyer journellement, dans un rayon de deux ou trois milles autour de Yokohama, des patrouilles destinées à explorer la campagne. Ce service fut réparti entre les détachemens des différentes nations casernes dans la ville. Les marins fusiliers de la frégate prussienne la Gazelle, arrivée depuis peu sur rade, y prirent également part.

Quelques jours après le triste événement du 14 octobre se produisit un autre incident non moins mystérieux et non moins inattendu. Les représentans des États-Unis et de la Hollande reçurent du gorodjo l’invitation de se rendre à Yédo pour y écouter une communication de la plus haute importance. Le général Pruyn et M. de Polsbroeck, s’étant présentés le jour même, 26 octobre, furent admis devant le conseil, réuni dans un grand temple du faubourg de Sinagava. Le lendemain, les représentans de France et d’Angleterre apprenaient du général Pruyn et de M. de Polsbroeck que le gouvernement de Yédo leur avait signifié la nécessité de l’évacuation immédiate de Yokohama par les étrangers, mais que la lettre du mikado qui avait notifié au taïkoun le 24 juin précédent l’ordre d’expulser les étrangers de tous les ports sans exception était retirée. « Lorsque des traités furent conclus, avait-on dit à MM. Pruyn et de Polsbroeck, le premier objet du gouvernement japonais avait été d’éviter des complications extérieures et de faire pacte d’amitié avec différentes puissances ; mais il avait été sous-entendu que ces traités ne seraient que des essais destinés à établir s’il y aurait égal avantage, pour le Japon et les autres parties contractantes, à entretenir des relations commerciales. Le Japon avait reconnu que cette réciprocité n’existerait pas tant que les étrangers resteraient à Yokohama. Leur présence dans cette ville amènerait infailliblement une révolution dont le gouvernement du taïkoun ne pourrait pas contenir les effets. Si les étrangers voulaient se contenter des deux ports d’Hakodadé et de Nagasaki, cette révolution n’aurait pas lieu ; le commerce et les bonnes relations pourraient continuer. »

Le taïkoun s’expliquait donc clairement sur le but qu’il s’était assigné depuis trois ans, et qu’il avait poursuivi sans succès au moyen de ruses et de menées de toute sorte. Sans doute on ne pouvait nier que l’introduction de l’élément étranger au Japon ne fût de nature à porter quelque trouble dans l’économie commerciale et l’état politique du pays ; mais cette secousse était le résultat inévitable d’une séquestration de trois siècles, que les Japonais avaient rompue de leur plein gré, et qu’il était désormais impossible de rétablir.

Le gouvernement de Yédo promettait, il est vrai, après l’évacuation de Yokohama, sécurité, bons rapports et commerce ; mais Hakodadé, situé au nord du Japon, se trouve trop éloigné des principaux centres de production. Quant à Nagasaki, la présence des étrangers dans cette ville y aurait les mêmes effets qu’à Yokohama, à moins qu’on ne les soumît au régime d’isolement et de vexations qui a rendu l’îlot de Décima [19] tristement célèbre. C’était assurément le but que le gouvernement du taïkoun se flattait d’atteindre, employant tour à tour avec une persévérance tout orientale la persuasion, les menaces et le secret concours des assassins. Osaka, Yédo, marquaient déjà quelques étapes de ses progrès dans cette voie ; Yokohama ne serait certes pas la dernière.

Les représentans des États-Unis et de la Hollande, quoique surpris par ces étranges communications, surent en comprendre immédiatement la portée et y répondirent avec dignité. « Il ne leur appartenait pas, dirent-ils, d’écouter de pareilles propositions, que leurs gouvernemens seuls étaient aptes à recevoir. Jusque-là il était de leur devoir de les considérer comme non avenues. Ils allaient en faire part à leurs collègues de Yokohama, mais ils pouvaient répondre dès ce moment qu’elles auraient auprès d’eux aussi peu de résultat. » Ils se refusèrent formellement à garder auprès des ministres de France et d’Angleterre le secret que réclamaient les membres du gorodjo. Faisant allusion aux troubles qui agitaient le pays, à la guerre civile imminente, le général Pruyn montra même en quelques vives paroles au taïkoun les dangers de sa politique, et comment, au lieu de servir les factieux, il devrait plutôt, par d’énergiques déclarations, les rappeler à l’ordre et au respect des traités. Evitant de répondre à ces insinuations embarrassantes, les ministres japonais insistèrent à maintes reprises sur la nécessité de l’abandon de Yokohama. Ils parlaient même déjà de débattre le chiffre des indemnités à allouer aux résidens étrangers. Leur dernier mot fut que le refus d’évacuer la ville amènerait une rupture complète.

Le lendemain même de l’entrevue, 27 octobre, MM. de Bellecourt et Neal reçurent à leur tour une lettre de convocation ; le gorodjo les priait de vouloir bien venir à Yédo prendre part à un débat auquel étaient conviés également leurs collègues des États-Unis et de la Hollande. Instruits par les incidens de la veille de ce qui les attendait dans cette séance, les ministres de France et d’Angleterre se concertèrent pour répondre par un refus formel. Ils ne pouvaient, écrivirent-ils, recevoir verbalement ni discuter une communication concernant l’abandon de Yokohama. Tout ce qu’ils consentaient à faire était de transmettre, sans commentaires, à leurs gouvernemens les propositions écrites qui leur seraient adressées sur ce sujet ou sur toute autre modification aux traités. Quelques jours après, le gorodjo écrivit aux ministres étrangers pour leur notifier la déclaration déjà faite dans la conférence de Yédo. Il affirmait de nouveau retirer, comme non avenue, la lettre relative à la fermeture générale des ports du Japon. Cette concession tardive fut portée aussitôt par les ministres à la connaissance de leurs gouvernemens respectifs. Quant à la question particulière de l’évacuation de Yokohama, elle en resta là pour le moment ; mais le génie inventif des Japonais était loin de se tenir pour battu.

Dans les premiers jours de novembre, les gouverneurs de Yokohama écrivirent aux amiraux français et anglais chargés de la défense de la ville que, « vu l’extension journalière des relations amicales entre l’Europe et le Japon, la construction d’un fort et d’une batterie à Benten (quartier indigène de Yokohama) venait d’être décidée dans une pensée de protection mutuelle. » Quoique la lettre fût une simple. notification, il était du devoir des commandans en chef de s’enquérir, en raison du titre même qu’ils tenaient du gouvernement japonais, de l’emplacement de l’ouvrage projeté et de l’opportunité de la construction, car la lettre d’avis des gouverneurs était énigmatique sur ces deux points. Les amiraux se rendirent donc sur les lieux, accompagnés des officiers chargés du service de la place, après y avoir appelé les autorités japonaises. Yokohama s’appuie, on le sait, au nord et au sud, contre une double rangée de collines. Celles du nord, contiguës au quartier japonais, dont le canal de circumvallation seul les sépare, sont occupées par les gouverneurs et une partie des troupes japonaises. Le reste de ces troupes habite des casernes à l’extrémité du quartier indigène, au bord de la mer. C’est devant ces casernes qu’on avait tracé l’emplacement de la future batterie. Or on ne pouvait admettre que cet ouvrage eût pour but la protection de la ville ou du mouillage. À part les châteaux forts qui servent depuis des siècles de résidence à leurs daïmios, les Japonais n’ont jamais fortifié leurs villes ; les batteries qu’ils ont construites depuis peu d’années défendent toutes, soit un mouillage, soit un détroit, pour s’opposer, en cas de guerre, à l’approche des vaisseaux étrangers. Telle n’était pas sans doute la destination de la batterie de Benten. Posée en face du mouillage des bâtimens de guerre et de commerce, elle ne pouvait, en cas d’une attaque par mer, que faire feu sur les navires à l’ancre, et n’était nullement placée de manière à défendre les abords de la rade contre un autre ennemi.

Si l’on consulte le droit des gens, il est clair que toute nation peut ériger sur ses propres côtes les fortifications qu’elle juge convenable d’y établir ; mais ici le projet du gouvernement japonais s’entourait de circonstances alarmantes. La veille, il avait menacé des plus grands dangers ceux qui se refuseraient à évacuer Yokohama dans un court délai. La batterie de Benten ne deviendrait-elle pas quelque jour un argument plus sérieux, et ne verrait-on pas, à la moindre alerte, la flotte des bâtimens de commerce réduite à quitter la baie, pour se mettre hors de la portée de ces canons protecteurs ? Après s’être concertés, les amiraux français et anglais écrivirent donc officiellement, le 6 novembre, aux autorités locales, qu’en vertu du mandat qu’ils avaient reçu du gorodjo relativement à la protection de la ville, ils s’opposaient à la construction de la batterie : si ces travaux étaient continués, ils feraient occuper le terrain par leurs troupes. Le gouverneur de Yokohama répondit qu’il n’avait pas le pouvoir de modifier les ordres reçus sans une décision supérieure ; toutefois la construction de la batterie ne fut pas entreprise, et six semaines plus tard le gorodjo adressa au ministre de France une lettre qui, sans donner les raisons du projet primitif, assurait qu’il était définitivement abandonné.

Telle fut l’heureuse issue de cette affaire, qui servit à prouver une fois de plus aux Japonais avec quelle ferme décision les puissances prétendaient couvrir la colonie de Yokohama. C’est à la suite de cet incident, après avoir vu échouer successivement la persuasion et la menace, que les Japonais parurent décidés à envoyer de nouveaux ambassadeurs en Europe. Déjà en 1862 cette mesure leur avait réussi. Accueillis avec bienveillance par les cours étrangères, ces ambassadeurs avaient obtenu sans difficulté l’ajournement de l’ouverture d’Osaka, Hiogo et Neegata. Ils espérèrent le même succès en chargeant une seconde ambassade d’aller demander à tous les gouvernemens représentés au Japon les concessions qu’ils convoitaient encore et régler les difficultés pendantes.

Les recherches faites, sur l’injonction des autorités françaises, pour découvrir les assassins de M. Camus n’avaient produit aucun résultat, et la question de la réouverture du détroit de Simonoseki n’avait non plus fait un pas. Ces deux points devaient être les premiers sur lesquels les envoyés du taïkoun donneraient des explications à la France. Il fut donc résolu que les ambassadeurs japonais iraient tout d’abord à Paris, et, pour conférer préalablement de cette démarche solennelle avec M. de Bellecourt, deux vice-ministres daïmios et membres du second conseil se rendirent le 6 décembre à bord de la Sémiramis. Les gouverneurs de Yokohama, qui les avaient devancés sur la frégate, reçurent à l’échelle, en même temps que les officiers de service, et avec de grandes marques de respect, ces deux personnages, qui, pour la première fois sans doute, mettaient le pied sur un navire de guerre européen. Rien dans leur extérieur n’indiquait leur rang élevé, si ce n’est la simplicité apparente de vêtemens qu’il est de bon goût, dans les hautes classes, de porter d’une couleur très peu éclatante, quoique l’étoffe en soit d’un grand prix, si ce n’est encore cette aisance de manières et cette politesse pleine de dignité que les Japonais possèdent plus que tout autre peuple oriental. L’amiral Jaurès les introduisit dans ses appartemens, où se trouvait depuis un moment le ministre de France ; puis, après l’échange de quelques complimens, le vice-ministre Inaba Iobouzeno aborda le sujet de l’entrevue, sans paraître compter pour rien la présence de son collègue Tachibana ldzoumo-no-kami, jeune homme à figure distinguée, qui sans doute remplissait en cette circonstance l’emploi inévitable de contrôleur ou ometske.

Le vice-ministre reprit tout d’abord les considérations développées par les membres du gorodjo dans la séance où ils avaient reçu les représentans des États-Unis et de la Hollande. « Les traités n’étaient qu’un essai ; l’application en avait suscité de graves embarras au Japon… » Arrêté par le ministre de France sur le terrain d’une discussion pour laquelle celui-ci avait déjà formulé son incompétence, le vice-ministre arriva immédiatement au sujet de l’entrevue. « Le gouvernement japonais désirait envoyer une ambassade en France. Son premier objet serait de présenter les excuses du taïkoun à l’empereur au sujet de deux événemens qu’il n’avait pu malheureusement prévenir, l’attaque d’un de ses bâtimens et le meurtre d’un officier français, puis elle s’occuperait du règlement des difficultés occasionnées par l’exécution des traités. » Les autorités françaises s’engagèrent à appuyer une mission qui se présentait sous ces auspices et à faciliter son départ ; elles mirent toutefois à ce concours quelques conditions indispensables : le chef de l’ambassade devrait être porteur d’une lettre autographe adressée par le taïkoun à l’empereur ; il serait choisi parmi les Japonais de haut rang et devrait être muni de pleins pouvoirs, contrairement à ce qui avait eu lieu en 1862. Le premier point surtout importait, car la fâcheuse impression causée en France par le meurtre du sous-lieutenant Camus ne pouvait, à défaut de la saisie des coupables, s’effacer que devant la manifestation officielle des plus vifs regrets du gouvernement de Yédo. Les vice-ministres déclarèrent qu’ils communiqueraient aux chefs des deux gouvernemens ces considérations, qui leur paraissaient équitables ; puis ils terminèrent l’entrevue par une visite minutieuse de la frégate. Les Japonais ne possèdent pas de bâtimens de guerre proprement dits [20] ; les divers aménagemens du navire, principalement la structure et la manœuvre des pièces rayées de gros calibre et des canons de 4, parurent les intéresser vivement. Après avoir promis de revenir dans un court délai, ils reprirent dans leur convoi de bateaux la route de Kanagava.

Pendant que se préparait de la sorte une solution des difficultés pendantes entre le Japon et la France, la situation avait pris également, du côté des Anglais, un nouvel aspect. Depuis l’affaire de Kagosima, on ne savait rien des intentions du prince de Satzouma ni de celles du taïkoun en cas de conflit nouveau. Or, à l’heure où le gouvernement anglais écrivait à son agent à Yokohama de ne pas donner suite à l’ultimatum signifié une première fois avec si peu de succès, de maintenir le statu quo et d’indemniser les victimes de l’attentat Richardson avec 25,000 livres prélevées sur les 100,000 payées par le taïkoun, à ce même moment le bruit se répandait à Yokohama que des officiers du prince de Satzouma, porteurs de propositions de leur maître, venaient d’arriver. Le jour même, quelques heures après, ces officiers avaient paru à la porte de la légation britannique, conduits par un délégué du gouverneur, et le colonel Neal avait consenti à leur accorder pour le lendemain 9 novembre une conférence officielle. Deux entrevues eurent lieu en effet. Dans la première réunion, les officiers avaient expliqué les motifs de l’agression subie par la flotte anglaise : le prince, prenant la confiscation de ses navires pour les débuts d’une attaque en règle et non pour une mesure provisoire destinée à hâter ses résolutions, avait fait ouvrir le feu. Sa ville et ses bâtimens avaient été détruits, et il pouvait, à ce titre, réclamer de son côté une indemnité du gouvernement anglais. Ce début peu encourageant n’était toutefois que l’application du système habituel aux diplomates japonais : exiger l’impossible, pour paraître ensuite faire des concessions. À la seconde séance, pressés par M. Neal, les envoyés, déclarant reconnaître la justesse des demandes de l’Angleterre, avaient promis la recherche active des coupables du meurtre de Richardson et le paiement immédiat des 25,000 livres. Près d’un mois s’était écoulé sur cet engagement formel, sans que rien en eût pu faire entrevoir l’exécution et que les envoyés du prince eussent donné le moindre signe de vie, lorsqu’enfin le 11 décembre ces derniers reparurent à Yokohama, apportant en dollars mexicains le montant total de l’indemnité. Le paiement se fit sur-le-champ, et les officiers de Satzouma, les affaires une fois terminées, montrèrent, dans leurs manières et dans leur conversation avec les autorités anglaises, la plus grande affabilité. Ils donnèrent des détails sur le combat de Kagosima : la ville avait beaucoup souffert ; les pertes d’hommes, du côté des Japonais, avaient été bien supérieures à celles de l’amiral. En faisant la visite d’une des corvettes mouillées sur rade, les envoyés exprimèrent le regret de ne pas posséder un bâtiment de cette sorte ; mais le taïkoun, disaient-ils, ne permettrait pas au daïmio leur maître d’acquérir une aussi puissante machine de guerre. — Cette curieuse observation, jointe à d’autres que l’on avait pu faire en mainte circonstance analogue auprès de quelques officiers des daïmios, trahissait le vrai caractère de la politique des taïkouns. Fidèles au mot d’ordre des anciens souverains de Yédo, ils poursuivent avec persévérance l’abaissement de la vieille noblesse japonaise, et ils s’efforcent de la maintenir dans un état de division qui rend de plus en plus chimériques ses dernières aspirations d’indépendance. Sans avoir appelé les étrangers, le gouvernement japonais cherche à mettre à profit ses rapports avec eux ; il apprend des Européens l’art de la guerre, et il accapare avec soin les bénéfices énormes d’un commerce qu’il administre à son gré. L’imminence d’une nouvelle collision entre les Anglais et le prince de Satzouma lui avait sans doute inspiré la crainte de voir ce dernier leur ouvrir ses ports ; aussi le gouvernement avait-il poussé ou contraint le prince à entrer en accommodement avec les autorités britanniques ; beaucoup d’Européens pensaient même à Yokohama que, non content d’agir en conciliateur, il avait été, dans son inquiétude, jusqu’à faire au daimïo l’avance du montant de l’indemnité.

Au commencement de l’année 1864, l’ambassade chargée de visiter les différentes cours de l’Europe se trouva prête à partir. Deux fonctionnaires supérieurs des affaires étrangères étaient désignés comme chefs de la mission, composée d’une suite nombreuse d’officiers et d’interprètes. Une somme d’environ cinq millions de francs fut échangée chez un banquier de Yokohama contre des traites sur Londres, destinées à subvenir aux frais de voyage et de séjour. Comme preuve de ses pacifiques intentions, et sans doute pour ouvrir des voies plus faciles à la mission qui s’inaugurait, le gouvernement japonais fit coïncider le départ des ambassadeurs avec une mesure favorable à notre commerce : les droits considérables d’entrée qui pesaient sur nos principaux articles d’exportation furent abaissés jusqu’à 5 et 6 pour 100. Ce dégrèvement promis en 1862 par la première ambassade était en vain réclamé depuis lors par notre ministre.

Le 5 février 1864, les ambassadeurs s’embarquèrent sur la corvette de notre division navale le Monge, en partance pour Shang-haï ; là, leur passage avait été retenu sur le paquebot des Messageries impériales. Le pavillon japonais, arboré au grand mât du bâtiment, fut salué de dix-sept coups de canon, que le fort de Kanagava rendit immédiatement en hissant nos couleurs, puis la corvette prit la route du large. Au même moment, le taïkoun quittait de nouveau sa capitale pour aller discuter à Kioto, devant l’assemblée des daïmios de l’empire, la grave question des étrangers. On pouvait dès lors espérer que la situation des Européens au Japon, jusqu’à ce jour si précaire et si grosse d’orages, prendrait bientôt des assises plus fermes. En attendant les résultats de la nouvelle ambassade, qui paraissait bien devoir mettre un an à remplir sa mission, une sorte de convention tacite semblait garantir le maintien pur et simple de l’état de choses. Le commerce d’ailleurs ne souffrait pas, et l’envoyé plénipotentiaire du roi de Prusse venait enfin, après de longs pourparlers, d’obtenir la ratification d’un traité semblable à ceux de 1858. En présence de cette situation pacifique, le commandant en chef de notre division navale n’hésita plus à quitter momentanément le Japon pour se rendre en Chine, où diverses circonstances rendaient sa présence utile, et nous appareillâmes, le 11 mars au matin, de Yokohama, pour une traversée sur les côtes du Tchekiang et dans le Petcheli.

Le récit de ces faits militaires et diplomatiques a, selon nous, une grande signification, et on peut en déduire, sans trop de témérité, la ligne de conduite que l’état actuel du Japon trace aux puissances. Cet empire traverse en ce moment une crise des plus graves. Le jour où le gouvernement de Yédo a ouvert par des traités l’accès de son territoire aux Européens, deux élémens antipathiques l’un à l’autre se sont heurtés brusquement : d’un côté, un empire immobile, gouverné par un mécanisme féodal et ancien ; de l’autre, l’avant-garde de cette émigration européenne, animée d’une sorte de fièvre mercantile et répandue désormais sur toutes les mers. L’organisation de la société japonaise est restée, depuis son origine, tout aristocratique et militaire. Les princes, les nobles, les prêtres, les fonctionnaires, et au-dessous d’eux le peuple, divisé en pêcheurs, agriculteurs, marchands et mendians, forment autant de classes distinctes dans lesquelles chacun naît et vit sans aucun moyen d’en sortir, à de bien rares exceptions près. Les classes supérieures, seules admises à porter les armes et instruites à s’en servir, se chargent du soin d’assurer l’honneur et la sécurité du pays. Or l’arrivée des étrangers menace de modifier insensiblement cet état social. Les castes supérieures ne voient qu’avec peine la classe infime des marchands amasser maintenant des richesses et éluder ainsi les lois somptuaires qui règlent à chacun, suivant son rang, jusqu’aux moindres détails de la vie. L’égalité sociale qui règne entre les Européens, qui rapproche les gouvernans des administrés, assure la considération et l’influence à la fortune honnêtement acquise, doit choquer plus que toute autre chose cette société essentiellement aristocratique ; la caste des privilégiés a peur de voir lui échapper ces classes inférieures qu’elle a de tout temps maintenues dans une étroite soumission, elle craint qu’une révolution sociale ne vienne un jour la dépouiller de son autorité et de ses avantages. Elle a donc résolu de repousser de toutes ses forces ou du moins d’isoler l’élément dangereux que le taïkoun a laissé s’introduire dans le pays. Pendant que le gouvernement de Yédo, avec lequel les étrangers avaient traité, se renfermait dans une politique de temporisation et d’atermoiement, le parti féodal, hostile aux Européens, ne restait pas inactif. Les émissaires des daïmios prêchaient dans tout le pays la haine contre l’étranger, invoquaient les lois de Gongensama (nom sous lequel Hiéas est adoré), qui leur ferment l’accès de l’empire, et dépeignaient en traits éloquens les malheurs près de fondre sur le Japon : l’écroulement de la vieille société, la guerre civile, et finalement la conquête !

Que ces discours fussent plus ou moins sincères, peu importe. Ce qui est certain, c’est qu’ils servaient la cause des princes, qui croyaient le moment venu d’ébranler et de compromettre vis-à-vis du pays et des étrangers ce pouvoir du taïkoun, devant lequel, depuis deux cents ans, ils étaient réduits à s’incliner. De là sont venues les difficultés qui ont entravé jusqu’ici les rapports des Européens et des Japonais. Les premiers étrangers avaient d’abord été accueillis avec assez de cordialité, puis peu à peu une certaine froideur, une réserve de plus en plus accusée se manifesta chez les Japonais appartenant aux classes supérieures. Elle se traduisit d’abord par un refus d’engager aucunes relations intimes, et l’on vit alors s’inaugurer, dans les rapports des chancelleries, le système de réticences, de petites vexations, dont le gouvernement de Yédo ne s’est pas départi jusqu’à ce jour. Les classes inférieures seules, là où elles se trouvaient dans un contact immédiat avec les étrangers, parurent satisfaites d’un état de choses qui leur apportait le bien-être et la richesse.

On a souvent accusé la rapacité, la conduite hautaine et peu conciliante des premiers négocians étrangers établis au Japon. Cette accusation est mal fondée, et quiconque a vu les choses de près ne saurait se ranger à cette opinion. Les premiers arrivans, qui se sont présentés avec confiance et sans protection armée dans les ports ouverts par les traités, étaient les agens des grandes maisons commerciales, des comptoirs de la Chine et des Indes. Si la nature de leurs opérations put parfois paraître singulière, cela s’explique par les entraves sans nombre que l’autorité indigène introduisit dès l’origine dans les transactions. En cherchant à réduire à des proportions ridicules le véritable commerce, celui qui devait porter sur les productions principales du pays, la soie, le thé, le coton [21], elle amena par exemple les négocians japonais à vendre la monnaie d’or aux étrangers. Cette transaction, qu’autorisent d’ailleurs les lois du commerce international, prit un grand développement jusqu’au jour où le gouvernement japonais la prohiba sous les peines les plus sévères. C’était là une première infraction aux traités conclus. Pourquoi, en les signant, le taïkoun n’avait-il pas formulé sa réserve relativement à une opération qui menaçait de troubler l’état financier du pays [22] ?

Malheureusement, dès les premiers temps, la cour de Yédo s’était trouvée dans une situation des plus difficiles vis-à-vis de ses hôtes nouveaux. Après s’être fait passer auprès d’eux pour le principal pouvoir du Japon, le taïkoun n’avait pas tardé à donner des preuves, sinon de sa faiblesse, au moins de son isolement au milieu d’une faction dont il ne réussit point toujours à réprimer les menées. Les ministres des puissances comprirent alors qu’ils n’avaient pas traité avec tous les représentans de la nation japonaise, et qu’ils n’étaient pas installés dans les ports avec l’assentiment des véritables maîtres du pays. Le taïkoun, en signant les conventions avec les Européens, avait peut-être outrepassé ses prérogatives, et l’on avait sans doute exigé de lui tout d’abord de trop larges concessions ; plus restreintes et plus prudentes, les clauses des traités eussent été peut-être d’une exécution plus facile. La politique des ministres étrangers en présence de l’hostilité croissante des hautes classes japonaises fut dès lors de céder en protestant et d’attendre, non sans réserver les droits de leurs gouvernemens respectifs, des circonstances plus favorables à la stricte observation des engagemens internationaux.

Une profonde obscurité n’a cessé du reste d’envelopper les événemens intérieurs du Japon et les variations de son état politique. Le gouvernement de Yédo, préoccupé sans doute de cacher aux puissances étrangères ses moyens d’action et aussi ses faiblesses, a de tout temps prohibé les moindres révélations à cet égard. Toute infraction à cette règle est punie de mort, et telle est la discrétion absolue des gouvernans aussi bien que des gouvernés, que l’étranger admis au Japon, vivant chaque jour au milieu de la population indigène, continue d’ignorer ce qui se passe autour de lui ou à quelques lieues plus loin. De rares communications officielles d’une exactitude très douteuse, l’aspect vague et extérieur des événemens ou quelques rumeurs populaires, tels sont les seuls élémens qu’il peut recueillir. L’espionnage contribue pour beaucoup à cette discrétion et à cette muette obéissance du peuple japonais. Cette force qui, dans nos sociétés, se dissimule et se voile honteusement, là où elle passe pour être indispensable au maintien de l’ordre, s’emploie dans ce pays au grand jour. L’espionnage y forme une profession publique avec sa hiérarchie et ses grades, qui sont la récompense du mérite et des services rendus. Chaque fonctionnaire se voit surveillé par son collègue, tandis que lui-même en surveille un autre. C’est ainsi que les taïkouns, dans leurs jours de puissance, ont institué la charge d’un grand-juge qui habite à Kioto un palais situé en face de celui du mikado, avec la mission apparente de veiller à la sûreté de ce souverain, mais pour épier en réalité ses moindres actions. Les princes, eux aussi, ont des espions attachés par le taïkoun à leur personne, et qui rendent un compte détaillé de leur conduite à Yédo ; les daïmios en revanche entretiennent des agens à la cour du taïkoun. On peut donc dire qu’une moitié du Japon espionne l’autre, et le caractère draconien des lois pénales garantit au gouvernement central l’obéissance empressée des fonctionnaires et l’absolue soumission des classes inférieures.

Bien que les hauts feudataires poussent aujourd’hui le mikado à revendiquer son pouvoir légitime, les nations occidentales n’ont qu’une puissance à reconnaître et à soutenir au Japon : c’est celle du taïkoun, la plus compatible, par sa forme et son caractère, avec nos mœurs et nos idées, la seule qui puisse, avec notre assistance, sauver le pays d’une anarchie qui serait la ruine de nos comptoirs. Les étrangers doivent déployer toute leur énergie et toute leur patience pour fixer les vues mobiles et ondoyantes du gouvernement de Yédo. Il importe avant tout de ne jamais faire de menaces qui ne soient pas suivies de l’action, et de ne pas craindre de frapper au besoin un coup décisif [23]. Une guerre générale du gouvernement japonais avec les étrangers n’est pas à redouter : il connaît trop, pour s’y engager, la supériorité militaire des nations occidentales. Ce qui est à craindre, c’est que ce riche pays, divisé par des ambitions toujours en éveil, ne devienne facilement la proie exclusive d’une nation résolue à faire quelques sacrifices pour le conquérir. Il faut que la France s’attache à prévenir cette prise de possession, qui serait funeste à l’Europe entière ; il faut qu’elle ne néglige aucune occasion de prendre part aux démêlés internationaux soulevés à Yokohama. Aussi notre représentant au Japon garde-t-il toujours une grande liberté d’allures ; un commandant de division ou de subdivision navale se tient sans cesse dans la baie, prêt à appuyer les menaces de notre ministre et à s’associer à toute entreprise sérieuse et légitime d’une autre nation sur un des points du pays. On sait aujourd’hui que le Japon est très vulnérable militairement ; les châteaux forts des daïmios et les grandes villes sont généralement situés sur les bords de la mer, à la merci des navires armés de canons à longue portée. Les routes étant à peine praticables, les approvisionnemens des grands centres de population, tirés des provinces qui produisent le riz, sont entretenus au moyen de milliers de barques qui font le cabotage sur les côtes ; il en résulte que le simple blocus des ports japonais triomphe de toute résistance.

Les événemens des années 1863 et 1864 n’ont pas fait seulement ressortir cette faiblesse du grand « empire du soleil naissant ; » ils ont eu pour l’Europe d’autres avantages. Depuis notre dernière expédition militaire contre Simonoseki (septembre 1864), le détroit reste ouvert au commerce européen, et les affaires à Yokohama ont pris une nouvelle extension. Pendant les derniers troubles, la soie, qui est au Japon l’objet de transaction le plus important pour les étrangers, n’arrivait de Yédo, où elle passe avant d’être portée sur le marché de Yokohama, que par quantités restreintes. Lorsqu’un ministre ou un consul se faisait vivement l’interprète des réclamations de la colonie étrangère, un nouvel arrivage apparaissait aux entrepôts de la douane indigène, puis le chiffre des affaires reprenait après ce temps d’arrêt sa marche décroissante. Au mois d’octobre 1864, grâce aux énergiques démonstrations des représentans européens, la soie affluait avec abondance à Yokohama. Les Japonais, il ne faut pas se le dissimuler, sont doués d’une intelligence très vive et possèdent avant tout le sens des affaires. La classe des marchands est donc complice de nos efforts, et quelles que soient l’hostilité des daïmios et l’indécision du taïkoun, si l’intérêt commercial des indigènes nous vient en aide au Japon, il est douteux que l’élément étranger puisse jamais en être banni ; tout porte au contraire à espérer qu’il réussira tôt ou tard à provoquer une révolution heureuse et décisive dans la vie intime et civile des différentes classes de l’empire.


ALFRED ROUSSIN.

Yokohama, novembre 1864.


  1. Voyez sur l’histoire et la constitution intérieure du Japon les études de M. Lindau dans la Revue des 1er mai, 1er juillet, 1er août, 1er septembre et 15 octobre 1863.
  2. Les Russes sont aussi établis à Nagasaki ; mais le commerce ne semble pas être leur principale préoccupation au Japon.
  3. Quelque temps après se produisit un autre symptôme de la malveillance du gouvernement japonais Après l’abandon de Yédo par les ministres étrangers, il avait été convenu avec le taïkoun que de nouvelles résidences leur seraient préparées sur le Gotten-yama, hauteur située dans la partie sud de la ville, et qui en commande les abords par le Tokaïdo. Déjà l’une de ces résidences, celle de la légation anglaise, était prête quand des avances furent faites aux représentans étrangers pour les décider à choisir un autre emplacement dans Yédo ; les ministres tinrent bon. Les derniers pourparlers avaient eu lieu a la fin de janvier 1863 ; le 1er février, la légation britannique était la proie des flammes ; l’incendie avait été allumé sur un grand nombre de points, et des détonations de poudre avaient retenti à plusieurs reprises. Le gouvernement de Yédo mit l’événement sur le compte des agens du parti hostile ; mais les circonstances dans lesquelles le sinistre avait eu lieu accusaient au moins sa complicité : par cet incendie opportun, il était arrivé une fois de plus à son but, la non-exécution des traités.
  4. La première capitale du Japon s’appelle, ou le sait, Kioto ; le mot Miako, par lequel on la désigne sur nos cartes, signifie simplement capitale.
  5. Peu de temps après, le contre-amiral Kuper reçut de l’amirauté anglaise une commission de vice-amiral par laquello son gouvernement, selon sa coutume en pareilles circonstances, lui assurait la suprématie de grade en cas d’opérations militaires combinées avec les forces navales des autres nations.
  6. La menace des lonines revient constamment dans la bouche des autorités japonaises quand elles veulent effrayer les résidens étrangers. On ne saurait définir exactement ce terme, qui semble avoir plusieurs acceptions. Tout officier qui a perdu sa position, soit à la suite d’une faute grave, soit par la destitution ou la dégradation de son seigneur, se fait lonine. Réduit à ses propres ressources et ne pouvant vivre dos travaux dévolus au peuple, il devient une espèce de brigand, se cachant dans les campagnes et mettant son bras au service de qui veut le payer. D’autres fois des officiers se font volontairement lonines pour venger la mort d’un proche ou exécuter l’ordre d’un maître : dès ce moment, ne relevant plus que d’eux-mêmes, ils sont tout entiers à leur mission, et pour l’accomplir passent à travers tous les obstacles.
  7. A la même époque, le vice-amiral Kuper, prévoyant qu’il pourrait avoir besoin de troupes de débarquement, avait demandé au gouvernement de Hong-kong et au commandant de la garnison anglaise de Shang-haï de mettre à sa disposition un ou deux régimens d’infanterie. Cette demande était une simple prière, motivée par la gravité imprévue des événemens, car à moins d’ordre précis de la métropole, les forces anglaises de terre n’ont aucune communauté d’action avec les forces de mer dans les mêmes parages. Les autorités militaires de Hong-kong et de Shang-haï ne crurent pas les circonstances assez impérieuses pour qu’il y eût lieu de déroger à la règle, et la demande de l’amiral fut rejetée.
  8. Pavillon blanc portant au milieu une sphère rouge ; c’est l’emblème du soleil levant.
  9. La flamme est, pour toutes les nations maritimes, le signe distinctif du bâtiment de guerre.
  10. Il est difficile de s’expliquer le silence de l’ennemi, qui était à ses pièces. Il est probable que, ne pouvant tirer sur la frégate sans envoyer des boulets dans un des grands villages près desquels nous nous trouvions, il eut ordre de ne pas faire usage de ses pièces dans de telles conditions.
  11. A quelques jours de là, on apprenait à Nagasaki par un navire japonais qui arrivait de Simonoseki que Nagato avouait une perte de cent cinquante officiers et soldats.
  12. Lieutenans du mikado qui ont peu à peu usurpé le pouvoir exécutif au Japon sous le nom de taïkouns.
  13. C’est à Kagosima que se fabriquent les porcelaines les plus estimées du Japon. On évalue la population de cette ville à cent quatre-vingt mille âmes.
  14. Les îles Loutcheou, situées entre le Japon et l’Ile Formose, appartiennent au prince de Satzouma ; par leurs richesses, elles forment une des principales sources des revenus de ce prince.
  15. Ces vapeurs, achetés au commerce étranger par le prince de Satzouma, étaient connus précédemment dans les mers de Chine sous les noms de Contest, England et Sir George Grey ; ils lui avaient coûté 305,000 piastres (environ 1,830,000 francs).
  16. Les Gosanké sont les princes du sang, fils et descendans du siogoun Hiéas, qui a posé au commencement du XVIIe siècle les bases du pouvoir des taïkouns. C’est aux trois familles Gosanké (Kousiou, Mito et Owari) qu’appartient exclusivement l’honneur de donner au Japon ses souverains temporels, élus par les deux conseils de l’empire et confirmés par le mikado.
  17. Monnaie d’argent allié à du cuivre, qui est d’un emploi fréquent au Japon. L’itzibou représente en valeur intrinsèque le tiers à très peu près du dollar mexicain.
  18. Le prince de Nagato avait résolu de s’emparer de la personne du mikado, espérant ensuite, en le gardant auprès de lui sous prétexte de dangers courus par ce souverain, se faire conférer le titre qu’il ambitionnait. Il avait écrit au mikado une lettre où, lui parlant des périls qui menaçaient l’empire et de la nécessité d’appeler à son secours l’intervention divine, il le conjurait d’aller, au temple d’Hatchiman-sama, prier les mânes de ses ancêtres. Aucun empereur n’avait, disait-il, manqué d’accomplir ce devoir au moins une fois pendant son règne. Le mikado, cédant à cette prière, avait quitté, son palais de Kioto pour se rendre au temple d’Hatchiman, distant de la ville de quelques jours. C’est alors que le prince de Nagato avait tenté son coup de main, qui fut déjoué par la résistance de la garde du mikado. À la suite de cette agression, le daïmio fut, parait-il, mis hors la loi, ainsi que sa famille et ses serviteurs. Les officiers du taïkoun se portèrent sur le palais que ce prince possédait à Yédo. Ses serviteurs furent massacrés, l’habitation fut détruite, le terrain bouleversé, et les débris en furent transportés au loin pour qu’il n’en restât aucune trace. On doit rappeler à ce propos l’obligation imposée à tout daïmio d’avoir dans la capitale du taïkoun un palais où sa femme et ses enfans demeurent constamment comme otages, où lui-même est forcé de venir résider à des époques périodiques pour renouveler son serment de fidélité. Cette obligation s’est maintenue jusqu’à nos jours. Cependant en 1862 le bruit se répandit (sans avoir été confirmé depuis lors) qu’à la faveur des troubles du pays et de l’ébranlement du pouvoir du taïkoun, un certain nombre de princes venaient de s’y soustraire. On avait remarqué de longs convois, ceux des familles de daïmios, qui abandonnaient les palais de Yédo pour se retirer dans les provinces.
  19. Cet îlot, construit artificiellement en avant de Nagasaki, avait été, on le sait, assigné comme résidence aux Hollandais, seuls épargnés par le décret de proscription qui, vers le milieu du XVIIe siècle, chassa les étrangers du Japon.
  20. A l’heure qu’il est, le gouvernement de Yédo fait construire en Europe plusieurs corvettes de guerre, dont une à batterie blindée.
  21. Quelques chiffres groupés en tableau donneront une idée exacte du commerce d’exportation du Japon depuis l’ouverture de ce pays. La saison représente dans ce tableau le temps écoulé du 1er juillet d’une année au 30 juin de l’année suivante, et correspond aux produits d’une même récolte : <br. >
    Saison Quantités exportés du port de Yokohama en « «
    Thé Coton Soie
    Livres anglaises Balles Balles
    1861-62 5,847,133 « 11,915
    1862-63 5,796,388 9,645 25,891
    1863-64 5,318,123 72,893 15,931


    Le thé est un article d’importance secondaire ; de qualité très inférieure à celle du thé chinois, il ne se consomme qu’en Amérique. Le coton a dû sa faveur à la réduction des autres affaires et aux conséquences de la guerre d’Amérique. Quant à la soie, chaque balle revenant, achetée sur les lieux, à près de 3,000 francs, on arrive, pour la saison 1862-63, au chiffre de 75 millions pour ce seul article. Une grande partie de la soie exportée est destinée à notre industrie lyonnaise, qui la reçoit directement par les paquebots de Marseille ou par l’intermédiaire des marchés anglais. La balle de soie, qui se payait au début de 250 à 280 piastres, coûte aujourd’hui de 650 à 680 piastres. Il faut attribuer ce fait, non pas aux droits imposés par le gouvernement local, mais à l’excessive demande du commerce étranger, qui devait bien vite équilibrer les tarifs des marchés japonais avec ceux des marchés d’Europe. L’énorme bénéfice réalisé par les indigènes est en grande partie absorbé par le gouvernement japonais, qui a prohibé la circulation de la monnaie étrangère dans l’intérieur du pays, et qui achète à ses marchands leurs piastres pour les deux tiers environ de la valeur intrinsèque, suivant un taux qu’il fixe chaque jour arbitrairement.

  22. L’or existe en assez grande quantité au Japon, et la valeur de ce métal, comparée à celle de l’argent, est notablement inférieure à ce qu’elle est chez les autres peuples. La monnaie d’or y est peu employée dans les transactions ordinaires ; c’est une espèce de monnaie de luxe qui reste empilée dans les caisses du trésor ou dans les châteaux des daïmios.
  23. Au mois d’août 1864, au moment même où les ambassadeurs japonais, de retour à Yédo, rapportaient au taïkoun un traité conclu en juin avec la France, et qui étendait, en les sanctionnant de nouveau, les premières stipulations, les escadres européennes se voyaient obligées de faire une nouvelle expédition contre Simonoseki. Au mépris de toutes les conventions, le prince de Nagato s’obstinait à former aux bâtimens étrangers l’accès du détroit, dont ses possessions dominent une des passes. Dans les premiers jours de septembre, les forces navales des puissances attaquaient ce puissant daïmio, à qui une première leçon n’avait pas suffi, et le 8 du même mois ses côtes étaient complètement désarmées ; lui-même était contraint cette fois d’avouer sa défaite.