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Une campagne sur les côtes du Japon/Chapitre 7

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CHAPITRE VII.

Retour de la Sémiramis à Yokohama. — Installation des nouveaux ministres de France et d’Angleterre. — Nouvelles de l’intérieur du pays : le prince de Nagato à la cour de Miako ; sa politique et ses manœuvres. — Discussion par les autorités étrangères de l’opportunité d’une expédition collective contre les forts du détroit de Simonoseki. — Guerre civile au Japon : révolution du palais à Yedo. — Préparatifs de départ des divisions navales française, anglaise, hollandaise et américaine pour la mer Intérieure. — Retour à Yokohama de l’ambassade japonaise. — Convention de Paris du 20 juin 1864.


La frégate la Sémiramis, après une tournée de trois mois sur les côtes de Chine, revint jeter l’ancre en rade de Yokohama, le 24 juin 1864. — Les circonstances n’étaient plus les mêmes que l’année précédente à pareille époque. Nous retrouvions la ville parfaitement calme et en apparence à l’abri de tous dangers. — Le Dupleix et une petite garnison de fusiliers marins y avaient temporairement représenté le drapeau français, tandis que la division anglaise continuait de stationner dans la baie. — Les résidents étaient donc fort tranquilles et ne se plaignaient que du ralentissement graduel du commerce ; une puissance occulte, mais que chacun devinait être la volonté du gouvernement japonais, semblait paralyser leurs efforts. — Indépendamment, toutefois, de ce symptôme fâcheux, les agitations intérieures du pays préparaient à leur insu des événements plus graves. La scission du Japon en deux camps ennemis faisait des progrès, et le triomphe de l’un des partis, de celui qui avait pris pour devise l’expulsion des étrangers, serait suivi nécessairement d’une catastrophe.

Au commencement du mois de mars 1864, le ministre de Sa Majesté britannique, sir Rutherford-Alcock, était venu reprendre son poste, que le colonel Saint-John Neale avait occupé à titre provisoire pendant deux années. Après s’être jadis éloigné sous l’impression de fâcheuses circonstances, il dut reconnaître avec regret que pendant son absence la situation ne s’était guère améliorée. Le commerce anglais se plaignait beaucoup de la stagnation des affaires ; les autorités japonaises n’avaient à la bouche que le mot d’évacuation ; les nouvelles recueillies sur les troubles intérieurs du pays étaient d’un fâcheux caractère. Aussi, peu de jours après son retour, le représentant d’Angleterre avait-il adressé à ses collègues une circulaire dans laquelle il s’étendait longuement sur les résultats négatifs de la politique de temporisation suivie jusqu’alors et jadis recommandée par lui-même ; il remettait sur le tapis la question, déjà débattue l’année précédente par les autorités étrangères, puis ajournée, d’une opération contre le détroit de Simonoseki, toujours fermé par les canons du prince rebelle. À cette communication, le ministre d’Amérique avait répondu en accordant sans réserve l’appui moral et même matériel que réclamait son collègue. L’agent de la Hollande avait été plus loin encore, en annonçant que son gouvernement le poussait dans cette voie : trois corvettes de guerre avaient été dirigées des Indes néerlandaises sur le Japon, pour tirer satisfaction de l’agression commise contre la Méduse. Il était recommandé au commandant de la division de s’entendre avec ceux des autres forces navales présentes au Japon, celles-ci devant, d’après le bruit public, opérer contre les défenses du détroit de Simonoseki. M. de Bellecourt, appelé à rentrer en France après un long séjour dans l’extrême Orient, attendait d’un moment à l’autre son successeur. Notre nouveau ministre, M. Léon Roches, arrivant sur ces entrefaites, fit savoir à sir Rutherford-Alcock qu’il désirait, avant de se prononcer, se rendre compte par lui-même de la situation, mais que les instructions de son gouvernement l’empêcheraient sans doute de promettre autre chose que l’appui moral de la France à l’entreprise projetée ; en attendant, il allait réclamer des membres du Gorogio, et dans l’enceinte de Yedo même, l’entrevue nécessaire à la réception de ses lettres de crédit.

L’entrevue ne fut accordée qu’après des pourparlers sans fin. M. Duchesne de Bellecourt et M. Roches prirent passage, avec le personnel de la légation, sur la corvette le Dupleix, qui vint mouiller en rade de Yedo. La réception eut lieu dans l’enceinte des réunions du conseil, avec le cérémonial habituel. Après les présentations, toutefois, et malgré la convention faite d’avance que la séance se bornerait à la réception pure et simple de notre nouveau représentant, le ministre des affaires étrangères au Japon entama un discours long et diffus, une sorte de litanie dont les périodes se devineront facilement lorsqu’on saura qu’elles avaient pour refrain la nécessité d’une évacuation immédiate de Yokohama. La menace et l’impertinence se succédaient depuis quelques moments dans le langage du vice-ministre, lorsque le ministre de France, interrompant l’orateur, crut devoir lui fermer la bouche par quelques paroles : la discussion d’un pareil sujet devant lui était une injure, la persistance du gouvernement de Yedo dans ce dessein amènerait la France à sévir par les armes. L’air arrogant du daïmio fit place aussitôt aux façons les plus obséquieuses. Des compliments furent échangés, et l’on se sépara quelques moments après en apparence dans les meilleurs termes.

À quelques jours de là, le 30 mars, les représentants étrangers s’assemblaient à Yokohama sous l’impression de ces derniers incidents et des récentes nouvelles arrivées de l’intérieur.

Le rôle du prince de Nagato dans les agitations intestines du Japon paraissait être plus important qu’on ne l’avait cru tout d’abord. Parvenu à une haute faveur auprès de la cour de Kioto, au moyen d’intrigues, de sommes d’argent, et grâce aussi à sa vieille réputation de patriotisme, le prince était, au commencement de 1863, arrivé à ses fins : il obtenait un décret d’expulsion contre les étrangers, et en même temps pour lui le titre de défenseur du pays, avec la tâche de faire exécuter le décret. Ces résolutions avaient été prises malgré les efforts de la cour de Yedo, malgré ceux des daïmios qui, sans même être les alliés de cette cour ni les amis des étrangers, envisageaient avec plus ou moins de crainte les conséquences, faciles à prévoir, de cette politique désespérée. — Le taïcoun avait été mandé à cette époque à Kioto pour expliquer sa conduite ; il y avait couru de grands dangers, dont ses partisans l’avaient garanti à grande peine ; mais son pouvoir chancelant ne semblait plus attendre qu’un choc pour s’écrouler. — Un complot, dont Nagato était l’organisateur, avait même failli faire tomber entre les mains de ce dernier la personne du mikado. — Les circonstances de ce complot étaient racontées ainsi qu’il suit :

« Le 5 de la 6e lune japonaise, le daïmio de Nagato se rendit en grande pompe au palais pour remercier le mikado du nouveau titre qu’il venait de recevoir : « Mais, ajouta-t-il, si le ciel ne m’assiste, si tous nos glorieux dieux, vos ancêtres, ne sont avec nous, la magie des étrangers vaincra notre courage. J’ai donc résolu d’aller offrir mes prières à Kamo (tombeau et temple des ancêtres du mikado, éloigné de 20 à 30 ris de Miako). Mais que suis-je, moi, pour oser troubler vos ancêtres dans le repos ? Vous n’ignorez pas, d’ailleurs, que vos prédécesseurs faisaient un pèlerinage à Kamo au moins une fois dans leur vie. Or quelle belle occasion pour vous de visiter vos ancêtres et pour eux de délivrer le Japon de la peste des étrangers qui sont venus s’y installer. » Le pèlerinage fut résolu et Nagato avait donné à l’un de ses agents l’ordre de brûler le palais avec toutes ses dépendances pendant l’absence du mikado. Le prince espérait ainsi forcer le mikado à accepter à son retour l’hospitalité dans son propre palais et lui arracher à cette occasion le titre de taïcoun tant convoité.

« Tous les préparatifs de voyage étaient terminés, lorsque le représentant de Aïtzou, chargé de la garde de la porte du Nord, découvrit le complot, qui dès lors devint impossible à exécuter. »

Pour éviter le mauvais effet de la publication de cet audacieux attentat, le mikado avait feint de tout ignorer, et pressé Nagato, qu’il redoutait, de s’éloigner de Miako. — Nagato avait cru pouvoir faire oublier cette honteuse comédie en exécutant un brillant coup de main contre les étrangers ; il avait fait tirer, de ses batteries de Simonoseki, sur les navires de diverses nations (juillet 1863). Ses bulletins de victoires n’avaient eu aucun succès. — L’arrivée de troupes taïcounales avait alors permis d’intimider ses partisans et de leur faire abandonner Miako, dont la garde avait été remise à plusieurs autres daïmios plus sûrs.

L’éloignement momentané du prince de Nagato et de ses partisans avait facilité le retour du taïcoun dans sa capitale ; il y était rentré sain et sauf ; mais la situation des étrangers, même en admettant le bon vouloir du gouvernement de Yedo à leur égard, se ressentait nécessairement de son abaissement.

Le gouvernement de Yedo, dans ces temps difficiles, avait joué un double rôle : acceptant en apparence la mission dont le pays le chargeait par la voix du mikado promettant, pour sauver son existence, d’arriver à dompter les étrangers envahisseurs, il accédait en même temps aux demandes d’indemnité de l’Angleterre, remettait en quelque sorte Yokohama entre les mains des commandants des forces étrangères, et, tout en publiant le décret d’expulsion, déclarait en secret qu’il ne serait pas exécuté. Les événements que nous venons de résumer se passaient dans l’été de 1863 ; depuis cette époque, l’affaiblissement de son prestige ou de sa bonne volonté s’était traduit par des symptômes alarmants. Sentant la nécessité d’être définitivement fixés sur ses résolutions, les ministres s’entendirent pour lui adresser chacun, à la suite de leur conférence, une note identique. Rappelant d’abord ce gouvernement à la satisfaction des demandes de leurs prédécesseurs, restées sans réponse depuis le mois de juillet 1863, la note exigeait des explications définitives, et de plus le retrait formel de la demande d’évacuation de Yokohama.

Comme il était probable que cette tentative de conciliation n’aurait pas un meilleur effet que les précédentes, sir R. Alcock se préoccupa en même temps d’assurer l’exécution des résolutions déjà presque convenues. Il fit venir de Hong-Kong à Yokohama le 20e régiment de ligne que le gouvernement britannique avait mis à sa disposition pour le cas où la gravité des événements motiverait son envoi au Japon. À cette même époque, un bataillon de soldats de marine, demandé dès l’année précédente par le vice-amiral Kuper, venait d’arriver sur le vaisseau le Conqueror, après avoir été dirigé un moment sur la Nouvelle-Zélande.

Les nouvelles arrivaient cependant de l’intérieur du pays de plus en plus alarmantes. Appelé une seconde fois à Kioto au commencement de 1864, le taïcoun avait été reçu, dans ce pays où l’étiquette règne en souveraine, avec les honneurs à peine suffisants pour un petit daïmio, c’est-à-dire d’une façon presque insultante pour un homme de son rang. Puis, dans les discussions qui avaient suivi, les conseils des ennemis des étrangers paraissaient avoir prévalu. En vain quelques princes puissants, parmi lesquels on citait Satzouma et Etsizen, avaient-ils plaidé plus ou moins ouvertement leur cause en prêchant la temporisation. Une résolution avait été prise : Yokohama devait être évacué de gré ou de force à la fin de l’année. Les armements devaient être poussés avec vigueur, et Stotsbachi avait été nommé commandant en chef d’Osaka (le principal boulevard de la province de Miako) et du littoral du pays. Le prince de Nagato ne jouissait plus, depuis ses tentatives audacieuses, du même crédit à la cour du mikado, mais le feu qu’il avait allumé paraissait gagner de toutes parts ; deux foyers d’insurrection se développaient dans l’empire, servant de refuge à tous les gens tarés, aux lônines, aux officiers sans maître : l’un dans les domaines du daïmio qui les appelait, l’autre dans la grande province de Yamato, située au nord de Yedo. De ce côté, les lônines, comme on les nommait, s’avançaient peu à peu sur la ville ; après avoir ravagé la province, ils venaient impunément jusque dans Yedo, levant des contributions à l’aide de menaces et mettant secrètement à mort les marchands ou les amis supposés des étrangers, qu’on trouvait au jour assassinés dans leurs demeures. Ces exécutions, qui restaient impunies, répandaient l’effroi ; le gouvernement du taïcoun, incapable de rien faire contre cette anarchie, semblait près de succomber. Ses réponses évasives à la dernière communication des ministres furent une véritable déclaration d’impuissance, que tout à ce moment paraissait justifier.

Ces nouvelles décidèrent les représentants des puissances étrangères à persévérer dans la voie que sir R. Alcock avait indiquée quelques mois auparavant. Au lieu de laisser s’écrouler le seul pouvoir avec lequel nous eussions des engagements, au lieu d’attendre tranquillement à Yokohama l’irruption du courant que rien alors ne retiendrait plus, il fallait, par un acte de vigueur, intimider l’ennemi commun du taïcoun et des étrangers, lui montrer la véritable supériorité des Européens, et détacher ainsi de sa cause les princes tenus dans l’indécision par notre faiblesse supposée, où l’on pouvait voir une arrière-pensée d’abandon. S’il ne fallait pas rester sur la défensive, il était également dangereux d’unir les forces étrangères à celles de taïcoun : c’eût été le compromettre irrévocablement vis-à-vis du patriotisme orgueilleux de la nation. La mesure la plus naturelle était donc une opération contre les défenses du détroit de Simonoseki, en tant que les commandants en chef admettraient cette mesure comme praticable. Telle fut la conclusion du memorandum rédigé par les ministres, le 22 juillet 1864, pour servir de base à leur ligne de conduite définitive : « Nous reconnaissons, disait en outre ce memorandum la nécessité de consacrer la solidarité de nos intérêts par une entente cordiale fondée sur la communauté de vues et l’unité d’action. » Le ministre de France, en effet, s’était peu à peu rallié sans réserve à la façon de voir de sir R. Alcock. Quant aux commandants en chef des forces de la France et de l’Angleterre, moins pressés de mettre à exécution un programme trop en désaccord avec les instructions formelles de leurs gouvernements, ils avaient tout d’abord à songer à la sécurité de Yokohama, qu’il faudrait en partie dégarnir ; investis de la protection de cette ville, et reconnaissant la nécessité de protéger avant tout le point où étaient accumulés tous les intérêts, ils attendaient, avant de prendre une décision à cet égard, des nouvelles définitives de l’accueil fait en Europe aux propositions portées par les ambassadeurs du taïcoun[1].

Au moment où ces questions s’agitaient au sein de la réunion des autorités étrangères, d’importants événements se passaient à Yedo. À la suite d’une tentative d’empoisonnement sur la personne du taïcoun, un changement s’était tout à coup opéré dans la composition de son entourage. Une sorte de révolution du palais avait brusquement éloigné des conseils les hommes ennemis des étrangers ; des daïmios dévoués sincèrement aux véritables intérêts du gouvernement les avaient remplacés. Une circulaire annonçant ces graves mesures et que nous croyons devoir reproduire, venait d’être, envoyée après ces événements par le taïcoun aux daïmios dont les résidences entourent son palais de Yedo.

« Notre cœur s’est ému des craintes et des frayeurs du peuple. Nous ne pouvons pas dire que ces craintes et ces frayeurs aient été vaines. Si les dieux kamis ne protégeaient pas le Japon, Yedo aurait pu être brûlée et voir ses habitants dispersés. Que la facilité avec laquelle nous sommes sortis du danger donne de la confiance au peuple pour tous les dangers de l’avenir !

« Depuis que le ciel et le mikado m’ont confié le gouvernement de l’empire, que n’ai-je pas fait pour satisfaire tout le monde ? N’ai-je pas rendu les voyages des daïmios à Yedo plus rares et plus faciles ? N’ai-je pas donné l’exemple des économies ? N’ai-je pas fait deux voyages à Kioto, en moins de douze mois, pour m’entendre avec le mikado et les daïmios sur les moyens de rendre le Japon fort et prospère ?

« La raison exigeait qu’on me tînt compte de mes efforts, de mes anxiétés pour le pays. Si l’expulsion des étrangers par la guerre était chose si facile, au lieu de m’exposer à tant de trouble de tout genre, pourquoi ne l’entreprendrais-je pas ? On invoque toujours la volonté du mikado ; mais cette volonté ne peut être que conditionnelle. Le mikado n’a pas oublié que mes ancêtres ont autrefois chassé les étrangers du Japon et exterminé leurs partisans contre la volonté d’un très-grand nombre de daïmios. Le mikado ne veut pas de calamités pour le pays ; on a pu surprendre son esprit par des mensonges, mais jamais son grand cœur.

« Il semblait naturel d’espérer que mon retour à Yedo donnerait une plus grande unité aux membres du gouvernement, et que je serais soutenu et encouragé par eux contre des aspirations et des entraînements inintelligents. Au contraire, mon retour a été le prétexte d’un grand mal, qui révèle aux hommes amis du trouble des faiblesses et des dangers.

« À l’occasion de certaines explications demandées par le mikado, explications mal comprises, plusieurs hauts officiers ont voulu sortir de leur rang, et, interprétant mal le cœur du mikado, ont dépassé ses intentions. Ils ont attaqué non-seulement ma prudence, qu’ils ont appelée les uns trahison, les autres lâcheté, mais ils ont voulu même s’attaquer à ma personne, montrant par là que ce n’était pas le zèle seul contre l’étranger qui les faisait agir, mais le zèle d’une ambition mal réglée.

« On a voulu même associer les lônines aux troubles du gouvernement. Ce n’est pas assez que la cause soit bonne, il faut encore la défendre convenablement. Si un daïmio, sans s’être entendu avec le gouvernement, commence la guerre contre l’étranger, ne se fait-il pas lui-même gouvernement ? À plus forte raison des hommes qui souvent n’ont pas même de maître et ne dépendent que d’eux-mêmes.

« Ceux qui veulent ainsi précipiter les choses ne peuvent pas se vanter d’aimer le pays. Si Matsdaïra-Yamato-no-kami, au lieu d’appeler au gorogio des hommes violents et de s’en faire une force et une majorité pour demander des choses que le temps et les circonstances seuls peuvent rendre possibles, avait voulu nous aider à apaiser les esprits toutes ces agitations auraient pu être évitées ; mais que le peuple se rassure, les murmures ne peuvent qu’aggraver les difficultés. C’est une erreur de vouloir attribuer tous les malaises à la cause étrangère ; c’est ressembler à un malade qui, souffrant un peu dans tous les membres, s’en prendrait à un grain de sable qui l’aurait blessé au pied.

« Ne croyez plus ceux qui vous disent que je ne suis plus de l’avis du mikado. Nous n’avons jamais eu qu’un sentiment, bien que souvent, différemment éclairés, nous ayons jugé différemment l’état des choses.

« Que les paysans retournent à leurs champs, les artisans à leurs travaux et les marchands à leur trafic. Le gorogio sera bientôt au complet. D’autres yacounines vont gouverner avec sagesse. Que ceux qui croient renouveler les scènes tragiques qui ont marqué le commencement de mon gouvernement abandonnent toute espérance de succès. Lors même que je déclarerais devant tout l’empire que je suis contre les étrangers, les difficultés seraient-elles pour cela toutes résolues ? Si ceux qui se croient sages le pensent, ils se trompent : une telle affirmation ne ferait qu’agiter davantage les esprits sans faire tomber le sabre des mains des étrangers.

« Communiquez ceci à toutes les résidences de daïmios pour être envoyé immédiatement à leurs seigneurs. »

« Le 5e jour du 6e mois (le 29 juillet). »

L’attitude prise ainsi par le taïcoun produisit un heureux effet. Les lônines et les perturbateurs furent chassés de Yedo, où l’on en exécuta un grand nombre. Des forces furent envoyées contre les bandes des agitateurs, et deux combats, où les troupes du taïcoun eurent le dessus, purgèrent de la présence de ces ennemis intérieurs la province de Yamato. Les débris des bandes mises en déroute se réfugièrent dans la chaîne de montagnes qui court du sud au nord de cette province.

Un haut fonctionnaire japonais était venu, avec plus ou moins de secret, porter à Yokohama la nouvelle de ces événements. C’était le vice-ministre Takemoto-Kaï-no-Kami, homme intelligent, de manières conciliantes, et qui, à l’époque d’une meilleure entente, de 1860 à 1863, avait déjà tenu de nombreuses conférences avec les représentants étrangers. Takemoto paraissait avoir joué un rôle important dans les derniers événements qui l’avaient ramené aux affaires avec les hommes de son parti, entre autres le daïmio Sakaï que nous avons déjà vu figurer dans ce récit. Il paraissait posséder la confiance du taïcoun, ou, si le taïcoun en personne ne gouvernait pas, du nouveau conseil qui dirigeait les affaires. Ses confidences firent persévérer les ministres étrangers dans leurs desseins. Le danger, éloigné momentanément, pouvait reparaître. Le daïmio de Nagato restait encore impuni dans ses domaines : il est vrai que le nombre de ses adhérents s’éclaircissait de jour en jour, grâce à ses propres excès. Le prince avait, dans ces derniers temps, tiré sur un vapeur de Satzouma et fait exécuter un officier de ce prince. La tête de la victime avait même été exposée sur une place d’Osaka, avec une inscription le désignant comme celle d’un ami des étrangers. Des jonques marchandes passant le détroit de Simonoseki avaient été arrêtées, brûlées, et les capitaines mis à mort. Tous ces faits avaient enfin ouvert les yeux du mikado. Au dire de Takemoto, le taïcoun avait reçu de Kioto l’ordre de châtier le prince rebelle. Ce dernier se disposait à la défense, et Satzouma, Higo, Bouzen, ainsi que quelques autres daïmios, devaient réunir les troupes destinées à marcher contre lui.

Mis confidentiellement par les ministres européens au fait de leurs résolutions, Takemoto parut approuver l’expédition projetée. Tandis que le taïcoun ferait acte de vigueur, les étrangers, en prenant les armes contre l’ennemi commun, contribueraient à raffermir le parti qui leur était favorable. Il demandait seulement que l’expédition fût tenue secrète jusqu’au lendemain de son départ : à ce moment, le gouvernement de Yedo, officiellement prévenu, protesterait pour éloigner toute idée de complicité aux yeux de la nation, mais trop tard pour arrêter les flottes alliées.

Dans les derniers jours de juillet, le paquebot anglais déposa à Yokohama, à la grande surprise des autorités, deux Japonais, vêtus à l’européenne, se disant officiers de Nagato. Ils ne venaient pas de leur province, mais bien de l’Europe et de Londres, où ils avaient passé quelques années, étudiant notre civilisation et nos sciences. Informés, dirent-ils, des événements qui se passaient dans leur pays et de la conduite de leur suzerain, ils n’avaient pas hésité à quitter l’Europe. Naturellement convaincus de ce que la politique de leur maître avait de désespéré, ils assuraient pouvoir obtenir de lui, dès la première entrevue, la renonciation à ses entreprises insensées. Ils demandèrent enfin à être conduits jusqu’à leur province, à laquelle il leur serait impossible de parvenir par terre à travers le territoire taïcounal. Cet incident inattendu, et les chances, fort précaires il est vrai, de conciliation qu’il faisait entrevoir, suggérèrent aux autorités étrangères l’idée de rapatrier les deux officiers sur un navire qui ferait en même temps la reconnaissance de la côte de Nagato et s’assurerait des véritables intentions du prince. La corvette la Barossa, accompagnée de l’aviso le Cormorant, partit donc pour la mer Intérieure avec les deux Japonais. Le chef d’état-major de notre division navale prit passage à bord de la corvette anglaise : sa connaissance des lieux y rendait sa présence opportune. Après avoir déposé les deux Japonais sur l’île d’Himesima, où ils donnèrent rendez-vous pour dix jours plus tard, la Barossa et le Cormorant se dirigèrent vers l’entrée intérieure du détroit de Simonoseki.

Le côté nord du détroit, depuis le point où la Sémiramis avait opéré un débarquement l’année précédente, jusqu’à la ville, apparut cette fois armée de nombreuses batteries. Autant qu’on pouvait le constater de loin, les défenses avaient été considérablement accrues. Sur l’emplacement où les bâtiments français avaient mitraillé la colonne japonaise accourant de la ville, à la place d’un village bâti sur la rive, s’élevait un grand ouvrage ayant la forme d’un double redan, dans lequel des travailleurs achevaient les traverses. À l’approche du Cormorant qui portait les officiers en reconnaissance, des drapeaux avaient été arborés sur les parapets, les Japonais s’étaient portés aux pièces sur toute la longueur de la côte, et, en manière de défi, la grande batterie avait tiré quelques coups de canon ; des obus étaient venus éclater à la surface de l’eau au milieu même de la passe. La côte sud, comme jadis, parut désarmée.

Après deux reconnaissances et quelques travaux hydrographiques, les bâtiments étaient retournés au mouillage de l’île. Les deux officiers japonais ne manquèrent pas, à l’heure dite, au rendez-vous. Ils avaient déjà quitté l’habit noir pour reprendre le costume national et les deux sabres ; mais, chose singulière, ceux qui avaient vu partir dix jours auparavant deux jeunes gens à l’esprit ouvert, communicatif, enthousiastes de l’Europe et de ses libertés, retrouvaient à leur place deux véritables Japonais, à l’air diplomatique, aussi rusés et impénétrables que leurs compatriotes. Après mille précautions destinées à donner à leurs paroles l’importance d’un secret, ils se contentèrent de rapporter au sujet des intentions du prince de Nagato des allégations vagues et vides de sens. On ne put rien en tirer de mieux : peut-être leurs conseils avaient-ils été repoussés, ou bien, au milieu de fanatiques, avaient-ils jugé prudent de garder le silence.

La Barossa revint le 10 août à Yokohama. Les commandants en chef, invités par les ministres à donner leur avis concernant une opération collective contre les batteries du détroit, s’assemblèrent le 17. Les forces actuellement présentes à Yokohama se composaient de quinze à dix-huit cents hommes de troupes anglaises à la disposition de sir R. Alcock, et de trois cents fusiliers marins qui avaient relevé, quelques mois auparavant, notre garnison de chasseurs du 3e bataillon d’Afrique. En rade se trouvait la division anglaise, forte de treize à quatorze navires, la division française composée alors de la Sémiramis, du Dupleix et du Tancrède, quatre corvettes hollandaises et une corvette américaine. Quel que fût l’accroissement des batteries du détroit et le nombre de ses défenseurs, on pouvait, en dirigeant sur Simonoseki la plus grande partie des forces maritimes, compter sur le succès. Les amiraux répondirent en conséquence qu’ils étaient disposés à se porter avec lesdites forces sur le détroit, si les ministres obtenaient du gouvernement japonais la promesse formelle qu’aucune tentative d’agression ne serait à craindre pour Yokohama ; dans ce cas, ils consentiraient à laisser la défense de la ville au plus ancien officier des deux mille hommes de troupes restant à terre. La réponse des ministres rendue presque aussitôt ayant été parfaitement satisfaisante, les amiraux pressèrent leurs préparatifs de départ. L’appareillage allait avoir lieu le 20 août ; de mauvais temps l’avaient retardé d’un ou deux jours, lorsqu’il fut encore ajourné par une circonstance imprévue.

Le 19 août au matin, le paquebot portant les nouvelles d’Europe arriva sur rade avec le pavillon japonais au mât de misaine : au grand étonnement de tous, le personnel de l’ambassade japonaise qu’on croyait partie pour une longue mission, se trouvait tout entier à bord. Quelques heures après, les autorités françaises pouvaient lire dans leur correspondance et dans le Moniteur du 26 juin une convention signée à Paris entre le ministre des affaires étrangères et les ambassadeurs japonais. Suivant les termes de l’un des articles, cette convention devait être mise immédiatement à exécution, sans ratification des souverains respectifs, comme faisant partie intégrante du traité du 9 octobre 1858. L’acte signé à Paris traitait de matières commerciales, la réduction des droits d’entrée imposés à certaines de nos marchandises, mais commençait par le règlement des questions politiques : par le premier article, le gouvernement japonais s’engageait, en réparation de l’acte d’hostilité commis en juillet 1863 contre l’aviso le Kien-chan, à payer au gouvernement français une indemnité de 140 000 piastres mexicaines, dont 100 000 par le gouvernement lui-même et 40 000 par l’autorité de la province de Nagato. Le deuxième article, traitant de la réouverture de la mer Intérieure, était ainsi conçu :

«… Le gouvernement japonais s’engage également à faire cesser, dans les trois mois qui suivront le retour de leurs excellences les ambassadeurs du taïcoun au Japon, les empêchements que rencontrent en ce moment les navires français qui veulent passer le détroit de Simonoseki, et à maintenir ce passage libre en tout temps, en recourant, si cela est nécessaire, à l’emploi de la force, et, au besoin, en agissant de concert avec le commandant de la division navale française… »

Les ambassadeurs japonais, reçus avec courtoisie dans la capitale de la France, avaient tout d’abord préparé les voies à leurs demandes en réglant d’une façon satisfaisante les premiers griefs ; mais, dès qu’ils étaient venus à parler de l’évacuation de Yokohama, le gouvernement français leur avait imposé silence, en se refusant à discuter sur une pareille base. Les ambassadeurs avaient en dernier lieu consenti à signer la convention du 20 juin 1864, et payé immédiatement le montant de l’indemnité offerte pour la famille du sous-lieutenant Camus[2], puis, informés que pareil résultat attendait, près des autres cours étrangères, la poursuite de leur mission, ils s’étaient déterminés à y couper court. Ayant visité nos principaux arsenaux et établissements industriels, fait d’importantes acquisitions et commandes, — principalement en fait d’armes et de machines, — ils avaient brusquement repris la route de l’extrême Orient.

Cette convention, rédigée à Paris dans l’ignorance des nouveaux événements qui s’étaient produits au Japon et de la parfaite entente qui y régnait entre les nations étrangères, allait-elle détruire la communauté des vues et isoler l’action de la France ? Il n’en fut rien, grâce au bon esprit des autorités anglaises qui déclarèrent renoncer momentanément à l’entreprise si la France devait s’en retirer, et vouloir attendre, avant de prendre un parti, la réponse du gouvernement de Yedo à la notification de la convention. Les autorités hollandaises et américaines suivirent cet exemple. La réponse du gouvernement de Yedo ne se fit pas attendre : Takemoto vint annoncer que son gouvernement regardait ses ambassadeurs comme ayant outrepassé leurs pouvoirs[3], et se déclarait dans l’impossibilité d’exécuter le deuxième article du traité, tout en donnant satisfaction sur tous les autres. Son principal argument était le danger qui résulterait d’une alliance offensive du taïcoun avec une puissance étrangère, pour opérer contre une partie de l’empire, alliance qui ne manquerait pas de soulever tout le pays. Rien ne put faire changer cette résolution, et, après plusieurs séances infructueuses, les autorités étrangères, regardant comme le meilleur parti celui qui rendrait inutile le second article de la convention de Paris, ne virent plus d’obstacles à la reprise de l’expédition suspendue. Les commandants en chef, après ce dernier sursis, se disposèrent donc de nouveau à l’appareillage. — Aux négociations diplomatiques allaient succéder d’intéressantes opérations militaires.

  1. Les derniers courriers avaient déjà fait pressentir aux autorités françaises le refus opposé par leur gouvernement à la demande de fermeture de Yokohama.
  2. 35 000 dollars, soit 192 500 francs.
  3. Ces derniers étaient consignés à Kanagawa, où le paquebot les avait déposés, sur des ordres venus immédiatement de Yedo.