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Une excursion au canal de Suez/01

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Première livraison
Le Tour du mondeVolume 8 (p. 1-17).
Première livraison

UNE EXCURSION AU CANAL DE SUEZ,

PAR M. PAUL MERRUAU.
1862. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
DESSINS DE M. DOM. GRENET, TIRÉS DE L’ALBUM INÉDIT DE M. BERCHERE.


I

La traversée.

Le 27 novembre 1862, à deux heures, je prenais passage sur le paquebot des messageries impériales, le Danube. Ce steamer à l’ancre invitait vraiment à voyager. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, et un navire en mer est très-différent d’un navire au port.

Le beau ciel du Midi était, ce jour-là, très-laid à Marseille. Il s’en épanchait des torrents de pluie. Nous en étions à désirer vivement le piquant mistral ; du moins aurait-il pris notre navire en poupe. Mais, hélas ! le vent soufflait du sud-est et nous en acquîmes la preuve dès la sortie de la Joliette.

Le bâtiment roulait horriblement. Les passagers, hors d’état de quitter le pont, en étaient réduits à se cramponner aux cordages. À quatre heures, le commandant déclara qu’il était impossible d’avancer.

Il nous fallait donc passer la nuit à louvoyer, en vue de Marseille, à une heure de chemin du Grand-Théâtre, où l’on chantait Guillaume Tell. Le navire prenait des inclinaisons telles que les chaises étaient lancées d’un bord à l’autre. Impossible de s’asseoir ou de se coucher sur les divans de la salle à manger. Notre seule ressource était de nous mettre au lit. Or, nul ne pourra jamais se figurer, sans en avoir fait une expérience personnelle, ce que c’est qu’une longue nuit d’hiver passée dans la couchette d’un paquebot par une mer un peu forte. Qu’on se représente une armoire, et, dans cette armoire, une ou deux boîtes semblables à des cercueils sans couvercle. Dans ces boîtes un matelas, des draps qu’on ne borde guère, avec une simple couverture, en vue des pays chauds ou l’on ne peut manquer d’arriver dans une huitaine de jours. C’est le lit. Le mobilier se compose d’une toilette fort propre, et disposée de manière à recevoir des carafes, des verres et autres ustensiles qui tintent constamment jour et nuit et roulent quelquefois avec leur contenu sur le parquet.

Dormez donc au sein d’un pareil vacarme. Dormez avec le cœur malade, l’estomac vide et les oreilles saignantes. Je passai la plus grande partie de la nuit sur le pont, et j’eus tout le loisir de m’y livrer à cette sorte de gymnastique qui consiste à combiner ses mouvements avec ceux du bâtiment, de manière à n’être pas entraîné du côté où il penche. Lorsque cet exercice se fait d’instinct, ce qui arrive après quelques traversées, on peut se glorifier d’avoir ce qu’on appelle à bord le pied marin.

Voilà bien des petites misères. Comme on les oublie vite lorsqu’on voit le soleil se lever resplendissant ! Nous avions à peine quitté le port, et notre gouvernail, orienté au Levant, était encore bien loin de ces rivages où les flots sont tièdes, le ciel pur et la lumière éblouissante. Mais déjà nous en sentions l’influence. La mer ne tarde pas beaucoup à se calmer lorsque le vent a cessé de la troubler. Il semble que l’agitation soit contraire au tempérament de Neptune. C’est un dieu paisible et de bon caractère tant que les vents ne suscitent pas sa colère.

Donc le navire file rapidement. Les voiles sont tendues tour à tour. D’abord les triangulaires à l’avant et à l’arrière, puis les voiles intermédiaires, puis la grande voile elle-même qui offre au vent favorable sa large surface ballonnée. Attention ! Voici les matelots qui vont jeter le loch. L’un porte le sablier, d’autres tiennent la corde à nœuds, enroulée autour d’un pivot mobile. Un contre-maître s’apprête à lancer la planchette triangulaire. Il fait trois appels : une, deux, trois. Sur ce dernier mot le loch vole par-dessus le bord, la corde se déroule avec rapidité : Stop ! s’écrie l’homme au sablier. Tous les bras sont tendus, les nœuds sont comptés. Il y en a douze. C’est une marche exceptionnelle. Le commandant, un lieutenant de la marine impériale, un excellent marin, vient vers nous en se frottant les mains :

« Nous allons avoir beau temps, dit-il, très-beau temps. »

Ces paroles rassurantes et la cloche du déjeuner nous remplissent de joie. La salle à manger est encombrée. Quarante couverts rangés sur une longue table offrent un spectacle imposant. Spectacle plus merveilleux encore ! Toutes les places sont occupées. On ne voit que visages joyeux. Les dents sont aiguisées par le jeûne du jour précédent. L’air de la mer, quand elle est calme, est un tonique puissant.

L’heure de la promenade est venue. Les cigares sortent de leurs étuis, non sans hésitation, car l’estomac conserve encore quelques inquiétudes, mais l’aspect de la mer et du ciel rassure bientôt les plus timides. On monte sur la dunette. Quel contraste ! Le soleil dans toute sa force semble vouloir sonder les profondeurs de la mer ; ses rayons y pénètrent et donnent à l’humide élément l’aspect du bronze en fusion. Le navire fait bonne route, mais on le croirait immobile si ce n’était le ruban d’écume que soulève l’hélice dans ses évolutions et qui se perd à l’horizon.

Done on arpente la dunette sans se lasser du magique spectacle qu’offrent la mer et le ciel.

Sur le pont règne une activité ordonnée et joyeuse. L’équipage enroule les cordages, nettoie les cuivres, lave le tillac, étend sur les embarcations une couche de peinture. Tout à coup la cloche sonne. Elle appelle les matelots de quart. Ce tintement familier vous transporte par la pensée bien loin du navire. À travers la fumée de votre cigare vous voyez le clocher et le toit de l’église ; les maisons du village ; la rivière qui le traverse et son pont d’une seule arche ; et le rideau de saules et les longues prairies qui alternent avec les champs de blé.

Voici les îles Éoliennes : rochers abrupts, pics qui s’élèvent du fond de la mer et près desquels les plus profondes quilles de navires peuvent fendre l’eau sans danger.

Nous voguions entre ces écueils et nous invoquons Éole, le dieu des vents, pour qu’il maintienne ses sujets dans leurs cavernes. Puisse-t-il nous épargner ce terrible coup de lance qui leur donne une issue et les déchaîne sur la mer ! Voici l’île de Vulcain où la blonde Vénus vint prendre l’armure forgée pour son fils, le pieux Énée. Voici l’antre où descendit la fière Junon, lorsqu’elle promit au dieu des vents de lui donner la nymphe Deïopée s’il voulait disperser la flotte troyenne et l’empêcher d’aborder aux rives du Latium. Fuyons ces écueils. Ce sont ceux qu’habitaient les Sirènes, filles du fleuve Achéloüs et de la muse Calliope.

Il est nuit, le ciel semble couvert, et pourtant on voit dans le lointain scintiller une étoile brillante. Plus nous avançons, mieux elle se dessine. Elle paraît descendre vers l’extrémité de l’horizon. Nous distinguons bientôt ses reflets rougeâtres. C’est une étoile terrestre.

« Quelle est cette lumière ? demande un passager au matelot qui veille à la proue.

— Cette lumière, répond le marin avec une nuance imperceptible de dédain, c’est le phare de Messine ! »

Nous sommes donc arrivés sur la côte de Sicile. Une ligne sombre s’étend à notre droite. C’est la terre. Nous avançons encore. Les lumières apparaissent les unes après les autres, indiquant et les courbes du rivage et l’emplacemment des maisons. Bientôt elles se rapprochent, elles se multiplient, elles percent en mille endroits les voiles de la nuit. Nous touchons à la ville, nous entrons dans le port.

Vue du pont du navire qui stationne au milieu du port, Messine est pittoresque. L’amphithéâtre naturel qui l’entoure a des gradins où croissent l’olivier et le figuier de Barbarie. Quelques maisons éparses escaladent les flancs du rocher qui est dominé par une citadelle.

Nous regardons avec intérêt ces rivages témoins du combat de Milazzo, le dernier qu’aient livré les troupes de François II en Sicile. L’entrée de Garibaldi à Messine fut la dernière étape des volontaires débarqués à Marsala. Cette marche à travers un pays étonné, mais non soulevé, sauf à Palerme, restera comme un des plus curieux épisodes de l’histoire contemporaine. C’est de Messine que sont parties les bandes de « chemises rouges, » jetées à la fois et disséminées sur une grande partie du littoral calabrais. Reggio que nous apercevons en terre ferme à notre gauche fut prise en un tour de main. Dans la même journée le télégraphe portait à l’administration napolitaine effarée la nouvelle du débarquement des volontaires à Capo dell’Armi, à Villa-San-Giovanni, à Cannitello, à Altafiumara, à Torre-Cavallo. Devant un tel débordement, que faire que devenir ? où aller ? où ne pas aller ? Le gouvernement napolitain perdit la tête, et, dès ce jour surtout, sa destinée fut écrite.

Notre traversée au sortir de Messine dans le canal étroit qui sépare la Sicile des Calabres s’annonce comme une promenade des plus agréables. Ce serait une véritable partie de plaisir que d’affréter un navire pour une telle excursion, et si le détroit de Messine était aux portes de Paris, quelque industriel en ferait bientôt l’entreprise. Appuyés sur la rampe de la dunette, nous dominons le paysage et nous voyons passer devant nous les champs plantés d’oliviers, les vignes en échelons sur les flancs de la chaîne des Apennins ; les maisons par groupes rangées sur le bord des routes qu’on voit monter entre deux parapets et se perdre dans les plis d’un vallon.

La physionomie de cette partie de la côte est agreste et gaie. Le rivage de Sicile, le long du détroit, présente une physionomie bien différente. Il est très-sauvage. L’Etna le domine et lui donne son caractère. Les anciens en avaient été frappés. Ils avaient placé les antres des Cyclopes au pied de cette chaîne, couronnée d’un dôme de neige et d’un panache de feu. Le soleil, qui descend à l’occident, s’est caché derrière le sommet de l’Etna. La rive sicilienne du détroit est plongée dans une obscurité relative. Les nuages projettent de grandes ombres mouvantes. Il n’est pas nécessaire de faire des efforts d’imagination pour se représenter, sur ces bords, le gigantesque Polyphème, lavant la plaie toujours sanglante de son œil crevé par Ulysse et lançant, avec des hurlements de douleur, des rochers volcaniques contre la flotte d’Énée qui s’éloigne à force de rames.

Tant qu’avait duré notre navigation dans le détroit, la mer avait été calme, le ciel bleu et la température douce. Nous avions eu probablement la bonne fortune d’y passer au moment où Neptune, sur son char azuré, glissait à la surface des flots en les aplanissant et visitait cette partie de son empire entouré du cortége des baleines, des tritons et des nymphes.

Mais le bénéfice de cette rencontre devait bientôt être expié sans doute sous l’influence de quelque dieu jaloux. Vers quatre heures, et lorsqu’à peine nous avions dépassé de quelques milles les derniers contre-forts de la chaîne italienne, le vent s’éleva tout à coup, les nuages s’amoncelèrent, la mer se couvrit d’écume : indice certain de la tempête qui sévissait devant nous.

Pendant deux jours et trois nuits, le Danube soutint les assauts de la mer sans se laisser entamer, quoique ses membrures fussent si violemment secouées que vingt fois on pût croire qu’elles allaient se disjoindre. La troisième journée était déjà fort avancée quand le commandant reconnut que nous avions dérivé sur les côtes de Grèce. Nous n’étions qu’à une faible distance du golfe de Coron. Or, l’ouragan n’avait pas diminué d’intensité. Le charbon commençait à nous manquer, la machine fatiguait. Il fut décidé que nous ferions relâche à Calamata, située au fond du golfe. Le gouvernail fut donc orienté au nord, et le Danube déjà plus calme s’engagea entre deux rangées de hauteurs.

Parvenus à terre, nous eûmes d’abord à traverser, sur le dos de nos matelots, un torrent aux eaux noires et fangeuses, dont les bords marécageux étaient hantés par des bécassines. Notre approche en fit lever plusieurs qui furent accueillies par une douzaine de coups de fusil inoffensifs. Au delà débouchait une route conduisant à la ville.

Les habitants groupés près des portes nous regardent avec une curiosité qui n’est point malveillante. Notre marche est entravée par de jeunes porcs qui vaguent librement dans la rue, fouillant de leur groin toutes les immondices, disputant cette nourriture à la multitude des volatiles, tels que canards, poules et dindons, ainsi qu’aux chiens errants, et donnant étourdiment de la tête dans les jambes des passants.

Les montagnes du Taygète baignent leur pied dans la mer. La ville est bâtie sur la croupe d’une de ces montagnes. Elle était dominée autrefois par un fort génois dont nous visitons les ruines, en nous frayant un chemin, à travers les buissons de figuiers sauvages, au grand préjudice de nos pantalons entamés et de nos jambes zébrées d’écorchures. De cette hauteur le panorama est grandiose. La chaîne montagneuse s’étend à notre gauche à perte de vue. Au delà des sommets successifs, l’imagination se représente les ruines de Sparte, car tout est ruine dans ce beau pays.

Au sortir du golfe de Coron, que j’aime mieux appeler « golfe de Messénie, » nous laissons à gauche l’ancien cap Tenare qui se nomme aujourd’hui cap de Matapan. Bientôt on aperçoit les terres élevées d’une île de difficile accès. J’interroge un des maîtres de bord qui me dit avec indifférence :

« La terre que vous avez devant vous est l’île de Cérigo. »

Cérigo ! Ce nom n’éveille aucun souvenir. Mes regards parlent au marin que j’hésite à questionner davantage. Il me devine et répond :

« L’île de Cérigo fait partie du groupe des îles Ioniennes. Population très-peu nombreuse. Pas de commerce. Terre stérile. On n’y trouve qu’un seul mouillage. Encore est-il médiocre. »

Fort bien. Je me détourne, mais le commandant s’avance et me tend sa lorgnette en disant :

« C’est l’île de Cythère. »

L’île de Cythère ! La terre consacrée à Vénus, où s’élevaient les temples et les statues de la déesse.

Comment le domaine chéri de Vénus est-il devenu le pauvre refuge de quelques familles d’agriculteurs ? N’y a-t-il plus dans toute la Grèce un seul pouce de terrain qui, rappelant la grandeur du passé, n’y oppose les misères et la décadence ? La terre des dieux gouvernée par des Démosthènes et des Périclès constitutionnels ! Quelle chute !

Peu de distance sépare la Crète de l’antique demeure de Cypris. Nous suivons quelque temps les rivages du royaume de Minos. Puis nous gagnons la pleine mer, et durant trois jours nous ne voyons que le ciel et l’eau. Un ciel gris et nuageux, une eau agitée et grondant sourdement.

Enfin, le 14 décembre notre odyssée finit. Le Danube jette l’ancre dans le port d’Alexandrie.

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II.

Alexandrie et le Caire.

La ville d’Alexandrie, vue du port, n’a rien de majestueux. Elle est bâtie sur un terrain plat, et n’offre aucune perspective. Une double rangée de moulins à vent s’étend en ailes à droite et à gauche. C’est un présent de la civilisation française apporté par les soldats de Kléber. Cet utile appareil semble avoir été fort apprécié par Méhémet-Ali. Il en a considérablement multiplié les spécimens. Aussi loin que les regards peuvent s’étendre, on voit s’allonger ou tourner ces grands châssis couverts de toile, qui ne sont pas pittoresques. Quelques minarets et surtout une colonne de l’époque romaine s’élèvent pourtant çà et là, comme pour protester contre le prosaïsme du tableau. En somme, il ne faut pas regarder Alexandrie à travers le prisme de ses souvenirs, si l’on veut éviter un désappointement.

Il faut se dire que ce n’est pas la ville des Ptolémées. Celle-ci a été détruite. La cité actuelle, construite sur les ruines de l’ancienne, n’en reproduit pas la splendeur. Elle a d’ailleurs un tout autre caractère, une tout autre destination. L’Alexandrie des Grecs et des Romains était une ville construite et ornée pour des gens de loisirs, pour des philosophes et pour des lettrés. Elle était consacrée surtout aux plaisirs de l’intelligence. L’Alexandrie nouvelle est exclusivement adonnée au commerce.

N’y cherchez pas ces édifices qu’élevaient les édiles et les architectes romains dans un sentiment commun du beau. Chacun aujourd’hui pose les assises de sa maison a proximité de ses affaires et s’y retire après l’heure des transactions commerciales. Les grandes distractions sont la table et le jeu. La population européenne n’éprouve pas le besoin d’un lieu de réunion publique : d’un théâtre, par exemple. D’abord la confusion des langues est dans cette Babel peuplée de Grecs, d’Italiens et d’un certain nombre de représentants de tous les peuples de la terre. Ensuite la religion musulmane, qui domine et gouverne en Égypte, exerce sur les mœurs des habitants une influence dont eux-mêmes ne se rendent pas compte. Cette religion proscrit les images ; elle n’élève pas de statues ; elle entoure la vie privée de mystère ; elle renferme les femmes ; elle tourne les fenêtres des maisons sur les cours intérieures ; elle est antipathique aux plaisirs pris en commun. Ces tendances si différentes de celles des anciens, qui vivaient en public, ne font pas les villes brillantes et monumentales.

Voilà ce que nous disions, tandis que le Danube se frayait un chemin au milieu des nombreux navires de toutes nations qui encombraient le port. Le pavillon autrichien, le pavillon russe, le grec, l’italien, l’espagnol et l’anglais, cela va sans dire, figuraient dans ce congrès naval, où l’on voyait même un bâtiment de guerre français qui venait d’amener le duc de Brabant, non sans avoir couru de grands risques pendant la tempête des jours précédents.

À peine sommes-nous arrivés au mouillage et déjà les embarcations nous environnent par centaines. Elles ne peuvent accoster le Danube. Il faut attendre les formalités ordinaires. Mais elles l’enserrent, elles le pressent.

On ne saurait se faire une idée de l’animation et du mouvement dont nous avons, en ce moment, le spectacle. L’échelle du navire est assiégée. Chacun s’efforce d’en occuper le dernier échelon pour recevoir les bagages et les voyageurs. Mais les canots vulgaires, souvent les plus agiles, ne conservent pas longtemps ce poste après avoir réussi à l’occuper. Voici venir une yole aristocratique peinte en blanc et rehaussée de filets d’or. Douze rameurs la font voler sur les eaux troublées du port. L’équipage uniformément vêtu de vestes et de culottes blanches à larges plis et coiffé du tarbouche, c’est-à-dire de la calotte rouge, fait évidemment partie de la marine militaire. Aurions-nous à bord quelque Aroun-al-Raschid qui nous aurait accompagnés dans un strict incognito, après une tournée d’inspection en Europe ? Je regarde nos compagnons. À part trois ou quatre Français, de noble naissance, mais fort ennemis du cérémonial en voyage, je ne vois que des physionomies de commerçants très-paisibles. Je m’informe et apprends qu’il suffit d’une recommandation pour obtenir dans l’arsenal le splendide armement qui s’approche du Danube et se range sous son flanc après avoir écarté à coups de rames le vulgum pecus des canots.

C’est une cacophonie de cris de reconnaissance et de signes d’amitié entre le navire et les embarcations. Le bruit des avirons qui battent l’eau, les querelles des rameurs qui s’apostrophent d’un bord à l’autre, sont vraiment étourdissants.

Nous sommes libres enfin de quitter la prison flottante et nous descendons dans notre bonne embarcation qui, sans bruit, sans cris, s’est placée au pied de l’échelle, toute prête à nous recevoir. Les bras se tendent, les avirons frappent la mer à coups redoublés ; l’excellent capitaine Conseil, dont le frère devait plus tard être victime de la brutalité fanatique de quelques Arabes, tient le gouvernail, et nous dirige d’une main sûre. Un chariot était préparé pour la réception de nos malles : utile précaution qui permit aux compagnons que nous emmenions dans l’isthme de transporter en ville d’une seule traite leur attirail complet de chasse, leurs provisions, et leur groom : une importation authentique d’Angleterre, qui pourtant avait eu le mal de mer comme un simple Français.

Nous entrons donc triomphalement dans Alexandrie, au galop de nos chevaux qui piétinent, hélas ! dans une boue épaisse, car la pluie qui a signalé notre départ de Marseille nous accueille à notre arrivée en Égypte. Quand la pluie tombe dans les rues d’Alexandrie, ce qui n’est pas très-rare en hiver, le macadam formé par l’accumulation de la poussière pendant plusieurs mois, se détrempe à la profondeur de quinze à vingt centimètres. Il est assez curieux de voir alors la population indigène marcher les pieds nus dans cette boue noire et infecte. Les pluies deviennent, dit-on, plus fréquentes qu’autrefois.

On attribue ce phénomène aux plantations nombreuses et aux jardins que les Européens ont multipliés extra muros. Je ne sais si cette explication satisfera les savants. Daus tous les cas, l’inconvénient de la pluie est plus que compensé par l’agrément de la verdure.

Les mois d’été sont toujours un temps de sécheresse, même sur le bord de la mer, et les habitants avaient beaucoup à souffrir avant le jour où l’eau du Nil qu’élève la vapeur a été répandue avec largesse par des fontaines publiques et des jets d’eau même qui alimentent plusieurs bassins sur la grande place dite : Place des Consuls. C’est le rendez-vous général des gens affairés. On y fait beaucoup d’opérations de commerce. La spéculation y est sur son terrain ; la médisance aussi. Car Alexandrie n’a rien à envier aux petites villes d’Europe, où l’on s’occupe le plus du prochain pour le déchirer. Le camp des Volsques déblatère contre le camp des Romains ; les Troyens montrent beaucoup de froideur aux Grecs, et ces groupes divers évitent de saluer quand ils se croisent. Au-dessus d’eux les sycomores étendent leurs grands bras décharnés pendant l’hiver et ressemblent à des potences.

Après avoir déposé nos bagages à l’hôtel, notre premier soin devait être de nous rendre au siége de la Compagnie du canal de Suez. Il est aisé d’arriver à cette résidence. Tous les manœuvres, tous les portefaix, tous les âniers, tous les cochers, tous les boutiquiers d’Alexandrie en indiquent le chemin. Il suffit de prononcer avec un accent interrogateur le mot Compañia, pour obtenir le renseignement qu’on désire. Quoiqu’il y ait en Égypte plusieurs associations constituées dans le but d’exploiter quelque concession du gouvernement, on n’y connaît qu’une Compagnie : la grande, celle qui creuse un canal à travers l’isthme de Suez pour unir la mer Rouge à la Méditerranée, celle qui dépense en Égypte des millions dont profite le pays tout entier ; celle que dirige M. de Lesseps, la Compañia, en un mot, cette association qui a su commander le respect des indigènes, la seule dont ils comprennent le but et la portée. Une partie de l’hôtel est occupée par le consul général des Pays-Bas, vice président de la Compagnie.

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Il est d’usage, dans les maisons riches, d’entretenir un certain nombre de domestiques, dont l’unique occupation est de se tenir debout à la porte extérieure. Chez les consuls, ils sont placés sous les ordres d’un « cavass, » fonctionnaire généralement remarquable par son costume d’Albanais civilisé, et qui fait auprès des représentants de la société européenne l’office d’un suisse de paroisse : une sorte d’officier de police, en un mot, dont l’autorité toute morale n’est admise qu’en raison de la puissance du pavillon arboré sur le toit du consulat.

Nous fûmes conduits à la demeure de notre vice-président par un de ces agents.

Quel fut notre plaisir d’y trouver avec un accueil gracieux et cordial le luxe des meilleures maisons de Paris ! Avec quelle joie nous prîmes place autour d’une table chargée du plus élégant service ! Quel sentiment de bien-être remplaça nos précédents malaises lorsque, assis paisiblement sur un terrain solide, dans les bras d’un moelleux fauteuil, nous pûmes apaiser les griefs de notre estomac en appréciant les chefs-d’œuvre d’un cuisinier digne de servir, non-seulement un consul général, mais encore tout un congrès de diplomates !

Notre destinée ne nous permettait pas de nous endormir dans les délices de cette Capoue égyptienne. M. de Lesseps était au Caire et nous avait laissé l’avis de le rejoindre sans délai. Il y a chaque jour, au chemin de fer, deux départs pour le Caire : l’un à huit heures du matin, l’autre à cinq heures du soir. Il fut décidé que nous prendrions ce dernier train.

M. Lesseps.

La durée du trajet est de cinq à six heures ; le convoi devait donc arriver au Caire vers onze heures, et nous avions l’espoir de nous trouver vers minuit à l’hôtel d’Orient, sur la place de l’Esbekieh. À cinq heures, la locomotive, avec des sifflements aigus, nous entraînait rapidement, en longeant les bords du lac Maréotis.

Cette vaste étendue d’eau, navigable au temps de la domination romaine, recevait alors le tribut régulier de canaux ouverts sur le Nil ; aussi était-elle entourée d’une ceinture de plantations. On y cultivait la vigne ; la population était nombreuse, non-seulement aux alentours, mais encore sur les îles, dont elle exploitait la fertilité. À présent, ce n’est plus un lac, c’est un marais ; il ne communique plus avec le Nil. Les Anglais pour le besoin de leur politique y ont fait entrer la mer. On n’y voit plus de cultures, mais du sable couvert d’une écume saline. Les hommes ont abandonné ces rives désolées.

La nuit les couvrit bientôt de ses linceuls et nous invita au sommeil ; mais l’imagination fait un travail trop actif sur cette terre peuplée d’immortels souvenirs, et près de cette ville d’Alexandrie, fondée par Alexandre, défendue par César, et prise par Napoléon. Le calme de la nuit et du désert marotique ne servit qu’à aiguiser entre nous la conversation et même un peu de controverse. Quel devait être naturellement notre sujet d’entretien sur les bords du lac Maréotis ? les Anglais et Napoléon ; l’expédition d’Égypte et la guerre de 1801 ; l’île Sainte-Hélène et l’alliance avec la Grande-Bretagne.

Divisés d’opinion, nous fûmes bientôt d’accord pour nous livrer au sommeil. Onze heures avaient sonné lorsque la locomotive s’arrêta dans la gare. Quelqu’un se précipita dans notre compartiment, en nous appelant à haute voix : c’était l’interprète Hassan. Au pied du wagon, devant la porte et derrière Hassan, se tenait Mohamed : deux types comme on n’en trouve qu’en Égypte. Le premier, de pure race arabe, aux traits réguliers, au teint olivâtre, aux manières réservées, avec des yeux pleins d’intelligence, une allure calme et digne, des mains et des vêtements propres. Le second, d’origine africaine, porteur d’une physionomie grotesque ; moins intelligent que son collègue, mais plus vif ; avec des allures souvent brouillonnes et ahuries ; un caractère gai ; un instinct naturel de domesticité ; en cela fort différent d’Hassan, qui, malgré sa docilité et sa complaisance, a toujours l’air de faire une grâce en offrant ses services. Ces deux bons compagnons nous suivirent dans l’isthme et nous furent très-utiles, surtout quand ils étaient d’accord et que Mohamed supportait sans murmurer la supériorité que Hassan s’arrogeait.

Le lendemain, au réveil, j’avais sous les yeux cette ville des Mille et une Nuits, cette ville si animée, si pittoresque, si amusante, le Caire, el-Kaherah, la cité victorieuse. En tout autre moment, j’aimerais, comme à l’époque de mon premier voyage, à pénétrer dans le labyrinthe de ses rues commerciales, où chaque pas met l’étranger en présence de quelque objet intéressant et curieux, de quelque ornement sculptural, chef-d’œuvre perdu au milieu des échoppes ; mais je ne suis pas venu pour me livrer aux distractions du touriste. Je laisse donc à mes compagnons le plaisir d’explorer les curiosités de la ville et d’en sonder les mystères plus ou moins attrayants, content d’écouter le récit de leurs excursions journalières quand nous nous réunissons le soir autour d’une table commune, présidée par M. de Lesseps ! Mes promenades se bornent au bazar qu’on appelle le Mouski.

C’est une chose bien curieuse que ce Mouski : une ruelle semée d’échoppes, larges au plus comme un comptoir, où sont assis, les jambes croisées, les gens du pays. Avez-vous quelque emplette à faire, vous prenez place sur un petit tapis, à côté du marchand, et vous entamez la conversation. La langue arabe est très-gutturale, et les Égyptiens parlent avec un accent fort élevé ; ils ont la physionomie de gens qui se querellent lorsqu’ils discutent le prix d’un objet, en gesticulant et montrant une loquacité et une vivacité extrêmes. Leur sombre physionomie, leurs « guenilles pittoresques, » les armes qu’un grand nombre d’entre eux portent à leur ceinture, font redouter une dispute sérieuse ; mais bientôt le calme succède à cet orage de paroles, et les deux interlocuteurs, étant convenus du prix, ne tardent pas à se séparer dans les meilleurs termes.

La variété des vêtements n’est pas ce que l’on rencontre de moins curieux dans la foule des passants : les uns portent de larges pantalons formant jupon aux chevilles, veste pareille, brodée de noir, tarbouche en tête ; d’autres sont vêtus d’indiennes bleues, avec un turban sur la tête et des babouches jaunes ou rouges sur leurs pieds nus. Le peuple est couvert ou à peu près par un mauvais caleçon en coton blanc : les jambes et les cuisses sont nues ; il marche nu-pieds, et ne se couvre que la tête avec un turban.

Voici venir sur un âne une espèce de paquet de coton bleu : jupe de coton, large pantalon en coton, puis une grande pièce de la même étoffe jetée sur la tête et encadrant la figure. Sur le visage, une bande de coton de même couleur qui pend, attachée à une rondelle de bambou fixée au front, et qui se termine en pointe un peu au-dessous de l’estomac. Les pieds sont nus. C’est une des femmes du pays.

Les élégantes portent un jupon de soie, un capuchon et une cagoule d’étoffe blanche, des bas et des babouches.

Rangeons-nous : une voiture roule sans bruit sur la poussière de la voie publique. Un domestique la précède, en courant et en criant : Rouah ! qui sans doute veut dire : Garez-vous ! Souvent aussi un joli cheval couvert d’une selle de velours bleu brodé d’or caracole sous son cavalier, jeune Turc vêtu de la redingote boutonnée, et coiffé du tarbouche.

Voiture de la Compagnie du canal de Suez.

À cette époque de l’année, le soleil, qui resplendit toute la journée, n’a rien que d’agréable, car à l’ombre il fait frais, surtout le matin et le soir. Mais, en été, quelle fournaise que ces rues étroites, où l’air ne circule pas ! On les couvre d’une sorte de plafond en planches légères, posées sur des madriers qui s’étendent d’un côté à l’autre de la rue, et s’appuient sur le bord des terrasses.

Quelques maisons ont assez bonne apparence ; mais on ne saurait se figurer, sans l’avoir vu, quel aspect ont les autres. Les bâtisses provisoires qu’on échafaude à Paris sur des terrains vagues, les constructions bizarres où s’abritent les marchands forains, tout ce qu’il y a de plus anti architectural, de plus dégradé et de plus désordonné, ne peut en donner qu’une faible idée. Il faut renoncer absolument à décrire la succession de ces maisons éventrées, de ces cours encombrées d’immondices, de ces hangars distribués en compartiments pour les marchands de galettes, de tabac, de fruits, et pour ces industriels européens dont les boutiques, pareilles au sac de Robinson Crusoé, contiennent toutes les marchandises imaginables.

C’est qu’il y a beaucoup de liberté dans ce pays de gouvernement absolu. Les Européens surtout y sentent très-peu l’action de l’autorité.

Elle pourrait, du reste, se révéler avec avantage sous le rapport municipal, en exigeant l’enlèvement des immondices et l’alignement de la voie publique. Pour ma part, je lui saurais beaucoup de gré d’empêcher l’invasion des constructions en planches sur cette belle place de l’Esbekieh, qui, plantée d’acacias odoriférants, donnerait la plus haute idée des enivrements propres à ce climat de sensualisme et de soleil, si tout cela n’était gâté par des cafés chantants, des théâtres de vaudeville, des cirques où l’on montre des bêtes savantes, et des artistes, émigrés sans doute des Funambules, qui voltigent à âne sur la promenade, dans un costume digne d’Asnières et de Montmorency.

Avec tout cela, le Caire est une ville des plus agréables. À la contempler du haut de la citadelle, entourée de riches campagnes, baignée par le Nil, caractérisée par les pyramides de Giseh, qui s’élèvent à ses portes, et par ses monuments d’intéressante architecture qu’on appelle les tombeaux des califes ; à voir ces superbes mosquées qui portent dans les airs la gloire de leurs fondateurs musulmans, on éprouve un sentiment d’admiration et surtout un vif désir de sonder les secrets de la vie orientale.


III

Départ pour l’isthme, par Zagazig. — Sir Henry Bulwer.

Notre départ pour l’isthme était subordonné à certaines convenances, celles de sir Henry Bulwer, entre autres. L’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople avait annoncé l’intention de visiter les travaux du canal. Un diplomate n’est pas curieux pour le seul plaisir de satisfaire sa curiosité. Il eût été par trop naïf de croire que sir Henry se dérangeait ainsi sans un intérêt politique. Dans tous les cas, il était de bon goût de se mettre à la disposition de l’ambassadeur, et de lui prouver que, quels que fussent son heure et son jour, le canal était prêt à le recevoir, et M. de Lesseps prêt aussi à montrer son œuvre aux amis comme aux adversaires.

Or, les soins que M. Bulwer accordait à sa santé chancelante et aux intérêts de son gouvernement, prolongeaient au Caire son séjour et le nôtre. Le 17 décembre, enfin, nous étions réunis à huit heures du matin dans la gare du chemin de fer.

En attendant l’ambassadeur, dont l’arrivée, désirée pendant toute une heure, ne pouvait manquer de faire sensation, nous avons un spectacle curieux : c’est celui que présente au départ d’un train la foule des voyageurs indigènes. Un chef de gare, en France, après avoir placé les passagers des premières, ouvert la porte à ceux des secondes, avait, m’a-t-on assuré, l’habitude de dire aux gardiens : « Lâchez les troisièmes. » Cette expression, un peu trop énergique pour la population parisienne, serait parfaitement applicable aux naturels du Caire ou d’Alexandrie. Les voyageurs de première classe, sur les chemins de fer égyptiens, ont toute liberté d’entrer, de sortir, d’ouvrir et de fermer les voitures, d’encombrer les wagons de leurs menus bagages, y compris les perruches favorites et les singes microscopiques, apportés de l’Inde et destinés à orner les cottages britanniques. Mais la police s’exerce plus rigoureusement sur le vulgaire des habitants indigènes.

Ils assiégent la porte de la salle ; ils se pressent, ils se poussent ; ils passent littéralement par-dessus les épaules les uns des autres. Juifs ou Arabes, ils ont un instinct dont on se défie et qui consiste à pénétrer sans billet dans les wagons. Deux gardiens, étendant leurs bâtons, ont grand-peine à empêcher l’irruption de la masse tumultueuse. Tout le monde crie, à l’extérieur comme à l’intérieur, les gardiens pour obtenir le silence, la foule pour obtenir le passage.

Enfin les voyageurs ont pris place. Il y a des wagons réservés pour les femmes. Elles ne voyagent pas avec leurs maris : d’abord parce que la dignité de ceux-ci se trouverait compromise, ensuite parce qu’elles doivent éviter la compagnie des autres hommes. Mais d’où vient ce nouveau tumulte ? C’est Mohamed qui le cause. L’intrigant, sous prétexte qu’il appartient à la Compañia et qu’il a par cela seul des priviléges, s’est introduit avec le bagage de son maître dans le compartiment des femmes. Ces dames ne semblent pas choquées le moins du monde de cette intrusion, et c’est justice leur rendre que de dire qu’elles n’ont pas trahi l’audacieux. Les employés indigènes l’aperçoivent et une lutte commence entre eux. Il crie à tue-tête : Compañia. Ce mot pare la grêle de coups de bâton dont il est menacé. Mais il ne doit ni couvrir ni prétexter une infraction aux usages du pays. Aussi le maître de Mohamed accourt, et saisissant le délinquant par le bras, il le tire du wagon, non sans lui donner avec le pied « un premier avertissement. »

L’ambassadeur et sa suite entrent enfin dans la gare. En route ! Les estomacs sont déjà impatients, et nous devons déjeuner à Zagazig.

Entre le Caire et la ville de Bena, au point où le chemin de fer coupe le Nil, est soudé un embranchement de la voie qui se dirige à l’est vers le désert de Suez. Il aboutit à Zagazig. Cette ville est le point de départ des voyageurs qui vont dans l’Isthme par le Caire.

Deux cours d’eau se réunissent à Zagazig. L’un des deux coule naturellement au nord vers la mer et le lac Menzaleh. Il alimente ce qui reste de l’ancienne branche Tanitique. L’autre s’épanche dans un canal orienté à l’est vers le désert. Une ligne droite, tracée à cette hauteur, et dirigée de l’ouest à l’est, aboutit au milieu de l’Isthme sur le rivage du lac central qu’on appelle le lac Timsah. Cette ligne est celle d’un canal d’eau douce qu’a creusé la Compagnie et qui sert à deux fins : au transport économique des matériaux et approvisionnements ; à l’arrosage des terres. Au lac Timsah il rencontre le canal Maritime, et changeant de direction il infléchit au sud par un brusque détour et va porter vers Suez le bienfait de son eau fécondante.

Le canal Maritime, au contraire, qui doit donner passage la la grande navigation va droit du nord au sud, de la Méditerranée à la mer Rouge en traversant ou côtoyant les lacs Menzaleh, Timsah et les lacs Amers.

Pour résumer les explications précédentes, nous prions le lecteur de se figurer deux lignes : l’une horizontale, allant de l’ouest à l’est : c’est le canal d’eau douce qui, prenant son origine à Zagazig, conduit les voyageurs au centre de l’Isthme ; l’autre verticale, courant du nord au sud : c’est le canal Maritime. Partant de Zagazig, nous avons donc à suivre le cours du canal d’eau douce jusqu’au lac Timsah où nous entrons dans le canal Maritime qu’il nous reste à remonter jusqu’à la Méditerranée. Tel est l’itinéraire du noble fonctionnaire anglais que nous accompagnons. Par le fait, il comprenait alors à peu près tous les travaux. Depuis lors les progrès ont été rapides. Aujourd’hui, pour compléter l’inspection, il faut pousser une pointe vers Suez, et nous ne manquerons pas d’y conduire le lecteur.

Vue de Zagazig.

Zagazig serait un village en France. Mais les villages égyptiens n’étant qu’une réunion de huttes, construites avec de la boue desséchée, et ressemblant à s’y méprendre aux habitations des castors, toute réunion de maisons de pierre ou de bois a droit au titre de ville, quelles que soient d’ailleurs la dégradation et la bizarrerie de ses édifices. On pénètre dans l’enceinte de Zagazig par une ouverture cintrée, qui pourrait recevoir deux battants de porte. L’ambassadeur, guidé par M. de Lesseps, s’éloigne rapidement avec son monde. Nous restons en arrière un instant pour reconnaître l’état de nos bagages. Les employés sont précisément occupés à les tirer du fourgon. Leur méthode de distribution est assez expéditive, et je ne sais en vérité si, malgré des inconvénients évidents, elle n’est pas encore préférable à cet arrangement régulier, mais si lent, qui, dans nos gares, impose aux voyageurs souvent fatigués et transis une interminable attente.

Malles, valises, cartons, manteaux, fusils, et tous les colis quels qu’ils soient, sont entassés sur le quai du chemin de fer. Les voyageurs démêlent, comme ils peuvent, leurs effets dans ce monceau d’objets de toute forme et de toute valeur. Quand chacun a extrait sa propriété du fond de cet amas qui s’écroule, ce qui reste est abandonné en plein vent, et pourrait, sans aucun doute, se détériorer, si quelque Arabe ou quelque Juif soigneux n’arrivait toujours à point pour le mettre à l’abri dans son gîte et le préserver en se l’appropriant.

C’est à ce moment que j’appris à connaître tout le prix des services d’Hassan et de Mohamed. Jusqu’alors je ne leur avais pas rendu justice. L’un me paraissait nonchalant, l’autre doué d’une vivacité brouillonne et inutile. Mais combien ils grandirent dans mon estime dès cette première distribution des bagages ! L’un, avec le plus grand flegme, choisissait et mettait à part les effets confiés à sa garde, sans daigner répondre aux interpellations des portefaix, ni aux offres de service, plus que suspectes, des officieux réunis en assez grand nombre. Il repoussait, avec le poing fermé, les plus ardents à la curée et ne desserrait pas les lèvres. Mohamed, au contraire, répondait à leurs sollicitations par des cris et des gestes désespérés. Il procédait, d’ailleurs, à la même opération que son collègue, sinon avec sa superbe, du moins avec un égal succès. Ce que voyant je confiai instantanément ma malle et mon sac de nuit à leur garde pour le reste du voyage. Je les leur fis reconnaître en leur expliquant ce que j’attendais d’eux. Hassan hocha la tête. Il me dit : Taïb, qu’on peut traduire à cette occasion par : Très-bien, et continua sa besogne sans qu’un seul pli trahît sur sa physionomie de bronze verdâtre un sentiment quelconque. Mohamed me regarda, ouvrit la bouche toute grande et se mit à rire en montrant les dents, comme si ma recommandation eût été la chose la plus plaisante du monde.

Délivré d’un assez grand souci, je voulus rejoindre notre caravane. Elle avait disparu. De quel côté ? Le moyen de le demander à l’une de ces figures à turban dont la gravité un peu ironique n’a rien d’engageant ? Enfin je me laisse guider par le hasard ; je tourne à droite, et une centaine de pas me conduisent devant une porte ou j’arrive à temps pour voir l’un des nôtres enjamber les marches d’un escalier. Parvenu à sa suite au premier étage, j’ai la satisfaction, partagée, je crois, par toute l’assemblée, de me trouver devant une table abondamment servie.

L’ambassadeur d’Angleterre y prend place au milieu de son monde. Mais c’est surtout à quelques Français, nos compagnons, qu’il adresse la parole dans un langage très-correct, qui révèle constamment de fines intentions. C’est une politesse de sir Henry Bulwer. Il ne s’en est pas écarté durant tout le voyage, malgré la préférence bien naturelle qu’un étranger doit avoir pour ses compatriotes et pour la langue de son pays.

Sir Henry Bulwer est d’une taille au-dessus de la moyenne. Il a traversé l’âge mur sans en avoir encore dépassé la limite. Ses traits sont fatigués, plutôt par de fréquentes indispositions que par les années. Il est de mince corpulence, et l’embonpoint n’est pas ce qui le gêne soit pour marcher, soit pour monter à cheval. Il excelle, cela va sans dire, dans ce dernier exercice. Tout Anglais de distinction s’y adonne. Du reste, rien ne ressemble moins que M. Bulwer au type d’Anglais qu’on se représente habituellement en France et ailleurs. Il n’est pas blond ; il n’a pas de favoris tirant sur le rouge et taillés en « côtelettes ; » il n’a pas un teint frais et rose, son teint est celui des hommes du Midi ; des rides précoces l’envahissent. Quelle est la couleur de ses yeux ? Je ne saurais le dire. Son regard clair et pénétrant n’est pas de ceux qui se laissent fixer, encore moins étudier.

Ainsi que je l’ai dit, sa courtoisie a été parfaite. Mais les esprits susceptibles ont trouvé, dans le raffinement de cette courtoisie, un fond de très-grande réserve et même de hauteur. Les hommes du monde, et surtout du monde britannique, excellent à manier la politesse comme un bouclier contre la familiarité. Les diplomates, principalement, s’en servent à toutes fins et savent, s’ils sont du rang et de la trempe de sir Henry, la manier de telle sorte qu’elle peut être considérée soit comme une distinction flatteuse, soit comme une marque de dédain, d’éloignement ou d’hostilité, soit même comme une insolence.

Sir Henry était certainement incapable de cette dernière attitude, qui eût d’ailleurs été toute gratuite. Mais, cette exception faite, je ne me hasarderais certainement pas à classer l’extrême politesse de sir Henry dans l’une ou l’autre des catégories précédentes. Toutes les suppositions sont permises, car il ne s’agit pas d’un simple particulier, mais d’un fonctionnaire public dont la situation dans l’Isthme, au milieu de nous autres Français, attachés de cœur à la grande entreprise, était très-délicate.

Agent du gouvernement britannique, il a combattu et entravé cette entreprise à Constantinople. Il a été, auprès du sultan, l’instrument de cette politique qui dissimule une hostilité violente contre le canal sous un dédain calculé, et qui s’est efforcée de le représenter comme impossible, afin d’en empêcher l’exécution. Quel sens donner à sa démarche au milieu de nous, et par quelle attitude éviter qu’elle ne soit interprétée d’une manière blessante pour la politique passée, ou d’une manière embarrassante pour la politique future ? Tout autre qu’un homme de l’expérience, du tact et du mérite de sir Henry serait difficilement sorti de ces écueils. Pour éviter d’y tomber, l’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople s’est armé de l’impénétrable politesse dont je parlais, et ceux qui auraient eu la pensée d’interroger son visage ou la hardiesse de l’interroger lui-même, n’en auraient obtenu que des sourires obligeants et des réponses gracieuses. En fait, cet homme d’État a résolu, dans la circonstance, le difficile problème de regarder sans avoir l’air de voir ; de questionner sans avoir l’air de vouloir apprendre, et de parler très-spirituellement sans rien dire.

Il est onze heures. Nous avons à faire une assez longue étape. Le signal est donné et nous suivons nos guides jusqu’au bord d’un canal. Plusieurs barques nous attendent. La plus belle et la plus rapide est réservée à l’ambassadeur Il s’embarque avec sa suite. L’équipage lance aussitôt une corde à terre, deux vigoureux chameaux y sont attelés. L’embarcation part au petit galop de ces animaux, et leur conducteur, agitant le court bâton qui sert à diriger l’attelage, psalmodie d’une voix saccadée, monotone et nasillarde, des versets du Coran.

Groupe de chameliers près du canal de Suez.

Nous partons, au nombre de huit, sur un esquif plus modeste.

Nous ne manquons pas de fusils à bord ; nos compagnons en ont apporté de tous les systèmes. Les oiseaux qui hantent le canal se méfient sans doute de ce formidable armement. Nous n’en voyons pas un seul. À défaut de chasse, le whist nous offre ses fiches de consolation. Jouons donc. Le soleil tombe d’aplomb sur notre coche d’eau ; il ruisselle en cascades dorées sur la peau de nos mariniers demi-nus : il inonde le pont. Bien imprudent serait l’Européen mal acclimaté qui s’exposerait à ses dévorantes caresses. Il faut rentrer sous la tente.

Cependant la brise s’est levée. Le reïs fait hisser la vergue et tendre la voile latine ; elle projette sur le pont une ombre dont je me hâte de profiter pour jouir du spectacle de la nature dans cette région limitrophe du désert et si différente de tout ce qu’on voit en Europe.

Le canal, rempli d’une eau trouble mais exquise comme l’eau du Nil, est large de douze à quinze mètres ; il présente un caractère d’animation et de mouvement. De grands chalands chargés de provisions alimentaires suivent lentement le fil de l’eau ; d’autres succèdent avec une cargaison de matériel.

Sur les deux rives, le tableau n’est pas moins vivant. Voici une partie du contingent des ouvriers fellahs envoyés par le vice-roi sur les travaux et payés par la Compagnie ; c’est une simple escouade composée de douze à quinze cents hommes. Chaque mois, le nombre de ceux qui passent est vingt fois aussi considérable.

En ce moment, les hommes sont au repos ; ils forment entre eux des groupes pittoresques. Les uns font un repas où l’on reconnaît la frugalité ordinaire des Arabes ; je n’y ai pas vu les fameux oignons d’Égypte, mais un peu de fromage blanc, quelques dattes et beaucoup de galettes, une espèce de biscuit de mer fort bon. La Compagnie possède à Boulaq, près du Caire, de vastes magasins qui servaient, sous Méhémet-Ali, aux exercices d’une école polytechnique. Aujourd’hui, les vastes salles de cet édifice contiennent les provisions de riz, de légumes secs et de biscuit, destinés à l’alimentation des ouvriers fellahs. Ces denrées leur sont livrées à très-bas prix, de telle sorte qu’à la fin de leur tâche ils reçoivent, tous frais payés, une somme de cinquante à soixante piastres.

Aussi ne sommes-nous pas surpris de voir le calme et l’air de satisfaction qui règnent dans ces groupes. Un jour, précisément au même endroit, quelques centaines d’ouvriers tirés de la haute Égypte, où les populations sont plus ignorantes, moins tolérantes et moins disciplinées, eurent l’idée de déserter. Ils se croyaient loin de toute autorité, et l’habitude des corvées gratuites leur faisait supposer que la Compagnie les trompait en leur promettant de les nourrir et de les payer. Donc, après la halte, au lieu de continuer leur route, les plus hardis prirent celle du désert. Toute la bande allait se disperser, lorsque le représentant de la Compagnie fut averti. Il accourt. Que faire, au milieu de ces hommes mutinés, sans force publique et sous le poids de la défaveur que comporte la qualité de chrétien ? Il fallut bien parlementer. L’intelligent fonctionnaire évita avec soin la colère, les cris et la menace.

Il appela les principaux meneurs et leur dit : « Vous voulez partir ?… Fort bien, je ne vous retiens pas. Mais écoutez un bon conseil. Le pacha a la vue perçante et le bras long ! c’est à lui que vous désobéissez. Il vous fera poursuivre, et vous pouvez compter qu’une fois pris vous aurez à subir un rude châtiment. Et maintenant, allez ! je n’ai plus rien à dire. » Il se croisa les bras et leur tourna le dos. Mais ils l’entourèrent en riant et reprirent le chemin des chantiers de l’Isthme. Les Arabes rient quand ils sont pris en flagrant délit et qu’il ne leur reste aucun moyen de contester l’évidence. C’est un aveu de maladresse qu’on prendrait bien à tort pour une expression de repentir.


IV

L’Ouady, domaine de la Compagnie dans le désert. — Le château de Tell-el-Kebir.

Nous venons de franchir la limite d’un domaine appartenant à la Compagnie. C’est une propriété qui ne comprend pas moins de dix mille hectares. Liée aux terres cultivées de la basse Égypte, elle s’avance entre deux zones de sables comme une presqu’île verdoyante au milieu des ondes jaunâtres de l’Océan. Le désert la presse au nord, à l’est et au midi. Elle est située à l’entrée de la vallée de Gessen, dont la fécondité est célébrée dans la Bible.

C’est donc entre ces terres très-fertiles et très-bien cultivées que notre embarcation glisse avec vitesse : le vent qui enfle notre voile épargne à notre attelage les efforts et la fatigue ordinaires de la remorque. Le cotonnier à tige basse couvre de vastes espaces, et répand sa nappe de neige sur le noir limon du Nil. Le blé, l’orge alternent avec les champs de coton. Le sésame et le riz ont leur place marquée dans ce damier qui couvre la terre de casse de toute couleur. Le maïs agite ses épis jaunes au-dessus d’un tapis mobile de longues et minces feuilles. Çà et là des groupes de dattiers se découpent sur l’azur d’un ciel inaltérable.

Cependant la journée s’avance. Déjà le soleil a la moitié de son disque au-dessous de l’horizon. Encore un peu de temps et nous sommes menacés d’une obscurité complète ; mais notre étape s’achève. Voici le pont mobile qui signale l’établissement principal de la Compagnie, l’habitation du régisseur, le château de Tell-el-Kebir, comme on l’appelle.

Château de Tell-el-Kebir.

Nous débarquons et nous suivons un chemin bordé, d’un côté par des champs en plein rapport, et de l’autre par le mur d’un jardin que couronne la haute verdure des palmiers. À travers ce rideau on aperçoit la façade d’un édifice. C’est le château : une maison solide et de bonne apparence, bâtie en 1823 par Méhémet-Ali et comprenant un rez-de-chaussée et un premier étage avec terrasse et balcon couvert.

Nous y montons à temps pour jouir d’un magnifique spectacle. Le soleil, qu’il faut toujours citer ici parce que sa splendeur est sans égale, disparaît derrière des montagnes situées sur les bords de la mer Rouge. Il enflamme ces rochers et leur donne l’aspect d’un volcan. En face, un horizon tout entier de verdure ; les cultures les plus riches et les plus abondantes. À droite, le désert qui semble joindre le ciel et que l’obscurité croissante remplit de mystères. Enfin sous nos pieds, le jardin du château, ce jardin que nous avions seulement pressenti en côtoyant la clôture, mais qui nous apparaît maintenant, avec tous ses panaches de feuilles, comme cet Éden où le premier homme fut victime des artifices du serpent et de la curiosité de la femme. Depuis lors j’ai vu, particulièrement à Damiette, des enclos parés de la végétation orientale, si riche, si différente de la nôtre ; j’ai vu au Caire les jardins de Choubra avec leur profusion de fleurs les plus rares, avec leurs bains de marbre, et leurs kiosques aux treillages dorés, où serpentent des plantes grimpantes d’une si suave odeur. J’y ai vu l’élégance et le goût unis au luxe. Ils m’ont donné un aperçu de la vie intime des princes et des riches particuliers en Orient. Mais ni la verdure de Damiette, ni les splendides jardins du Caire ne m’ont causé l’émotion que j’ai ressentie quand je regardais du haut du balcon de Tell-el-Kebir cette plantation, bien modeste, qui s’appelle le jardin du château. Cette émotion eût été motivée par le tableau de paix, d’abondance et de contentement que j’avais sous les yeux. À plus forte raison eût-elle été justement suscitée par la prévision de grandeur future et de prospérité pour l’Égypte dont les éléments sont réunis par la Compagnie dans ce domaine sous le patronage des héritiers de Méhémet-Ali. Mais non. Un motif plus personnel m’attachait à ce petit jardin, me le faisait considérer avec affection et regret à la seule pensée de le quitter bientôt : c’était le voisinage du désert où nous allions entrer.

Le village de Tell-el-Kebir.

L’inconnu a des charmes pour les esprits aventureux, et le désert est, dit-on, le séjour favori de ceux qui recherchent l’indépendance absolue. Les hasards d’une existence où l’on n’a d’autre sauvegarde que sa propre énergie ont, je le comprends, un attrait tout particulier : l’attrait du danger et de l’imprévu. Mais ces jouissances sont nécessairement achetées par le sacrifice du bien-être. Elles sont d’ailleurs toutes physiques : elles exigent une santé très-robuste, une force corporelle très-grande. Tout dépend en effet de cette force qui tient lieu de protection légale, mais qui n’est pas toujours suffisante, comme la loi, pour assurer le triomphe du bon droit. Quant à moi, je préfère à l’inconnu ce que je connais bien. L’ordre et la règle me conviennent mieux que le hasard et l’irrégularité, ce qui fait qu’au désert je ne me sens pas plus indépendant qu’ailleurs. Au contraire, j’y sens que mon esprit dépend de mon corps, lequel est assez mal à l’aise.

Nous partons de grand matin pour arriver vers onze heures à Rhamsès, où nous devons stationner. L’ordre un peu solennel du premier jour de notre navigation cesse dès ce moment d’être observé. Le vent du désert souffle sans doute déjà des idées d’indépendance. Chacun appareille à son gré sans attendre Sa Seigneurie, qui, ayant couché dans un fort bon lit, ne pourra sans doute en sortir avec la prestesse que nous avions mise à quitter le divan ou nous avions reposé tout habillés.

Le vent est favorable. Nos deux chameaux trottent sur la berge à la hauteur de notre embarcation sans prendre la remorque. Notre marche est rapide. Les terres passent devant nous et se succèdent. Mais le paysage change graduellement d’aspect. La zone de terrain cultivé se resserre. Le désert l’envahit et la presse. Elle ne forme bientôt plus qu’une bande étroite de verdure. Enfin elle disparaît ; les sables l’ont étouffée. Alors commence cette région de vallées sans eau, de dunes sèches, de plaines stériles où l’œil cherche vainement un arbre, une plante, une tige d’herbe. Aussi loin que la vue peut s’étendre, on n’aperçoit rien que cette succession de vallées, de dunes et de plaines couvertes d’une épaisse couche de sable d’un jaune brun : une espèce de poussière de briques où les chaussures européennes enfoncent la chaque pas, de manière à rendre la marche excessivement pénible et fatigante. La solitude dans ces terres désolées est effrayante, surtout parce que leur physionomie uniforme ne donne aux voyageurs étrangers aucune indication du chemin à suivre. Privé de boussole, un piéton peut errer des semaines entières dans le désert en tournant sur lui-même et presque sans changer de place. Mais traverser cette région en suivant le cours d’une eau vive et saine qui vous conduit sûrement à destination ; contempler sans fatigue cette scène qui se déroule à mesure que l’embarcation avance et qui certes n’est pas sans grandeur, c’est pour un touriste une tentation fort naturelle. De tels tableaux suffiraient pour motiver un voyage dans l’Isthme.

Toutefois l’empire du désert n’est plus incontesté sur les bords du canal, même au delà du domaine acheté par la Compagnie. Une partie de ces terres est déjà rendue aux soins de la culture. Çà et là nous voyons se projeter la silhouette d’un homme debout sur les bords du canal. De loin on le prendrait pour une statue gigantesque, survivant dans sa masse et son immobilité à la destruction générale des villes et des monuments anciens dans la vallée de Gessen. En approchant on reconnaît un Bédouin à la haute stature, qui élève et abaisse dans le canal cette machine primitive dont les Égyptiens se servent pour l’irrigation et qu’on appelle chadouf. Des rigoles creusées dans le sable portent à distance l’eau que leur verse le chadouf. Avant peu, de nouvelles oasis seront formées dans la mer de sables, et de nouveaux progrès auront été faits dans la transformation de ce pays.

Les Bédouins ont spontanément sollicité et obtenu des fermages. C’est un témoignage éclatant de l’équité qui règle tous les actes de la Compagnie. On reconnaît, en effet, dans les allures, les traits et les regards de ces hommes, une race fière et libre. C’est l’impression que nous avions éprouvée à la vue des cultivateurs disséminés sur les bords du canal, dans la partie déserte où ils se sont fixés de préférence. Ce sentiment fut confirmé par la présence d’une députation de ces cultivateurs qui vinrent, à Rhamsès, rendre hommage à M. de Lesseps. Il y avait là plusieurs hommes de la plus belle et de la plus noble figure. La dignité de leur maintien l’aisance de leurs manières, leur attitude respectueuse sans doute, mais exempte de servilité, frappa tout le monde.

Paul Merruau.

(La fin à la prochaine livraison.)