Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie II/Chapitre 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE III

Mort du colonel Gillon


Le capitaine Gaulard n’avait pas oublié la promesse qu’il avait faite à Henri de le rappeler au souvenir du colonel Lebreton. Sans doute aussi celui-ci saisit l’occasion de remercier l’oncle en faisant plaisir au neveu. Toujours est-il que, quelques jours après, Henri recevait par un planton du quartier général sa commission régulière d’attaché, à titre auxiliaire, au service des renseignements de la première brigade. Ce service, qui était appelé à prendre une importance de plus en plus grande à mesure que le Corps expéditionnaire pénétrerait dans l’intérieur, faisait partie de l’état-major, où il constituait le 2e bureau ; son office était surtout d’entrer en relations avec les populations des villages, d’interroger les prisonniers ou les déserteurs, de traduire les communications, messages ou autres documents émanant de l’ennemi ou à lui adressés. Le personnel comprenait un lieutenant-colonel, deux capitaines, deux officiers de réserve habitant depuis longtemps Madagascar, un interprète, un secrétaire, et un certain nombre d’indigènes destinés à servir d’indicateurs, ou, si l’on préfère, d’espions. Ce personnel devait être réparti entre l’avant-garde pour organiser le service des guides, l’arrière-garde et l’état-major général.

Henri était ravi ; il allait donc pouvoir trouver l’application de ses connaissances spéciales, de son patriotisme et de son activité !

Ce qui, dès le premier jour, le frappa d’une réelle admiration, ce fut l’entrain inaltérable, la gaîté poussée parfois jusqu’à la gaminerie des soldats, échangeant entre eux des lazzi au milieu des circonstances les plus pénibles, ou chantant des couplets grotesques sur « Madame Gascar » – la seule manière logique, disaient-ils, de prononcer Madagascar, – ou sur « Ramasse ton Bazar » comme ils appelaient Ramasombazah, le féroce gouverneur du Boueni, commandant en chef des troupes de cette province. Quand les voitures en fer dites voitures Lefebvre restaient en plan dans un passage trop difficile, ils poussaient en riant à la roue, apostrophant de belle façon les malheureux conducteurs kabyles, donnant à la fois le coup d’épaule et le coup de langue. Les officiers étaient les premiers à montrer à leurs hommes l’exemple du dévouement et de l’endurance, prenant la pioche eux-mêmes ou poussant la brouette, afin de remonter le moral de ceux que la fatigue finissait par abattre. Mais ce qui aurait mieux valu encore pour faire oublier aux troupes toutes leurs épreuves, c’eût été une bonne rencontre avec l’ennemi, et jusqu’ici il ne semblait aucunement pressé de se montrer.

Le premier fait de guerre de la campagne fut la prise de la petite ville de Mahabo, enlevée avec un brio merveilleux. La ville était défendue par une garnison hova sous les ordres du gouverneur Rainijobelina ; quelques obus et un mouvement des Tirailleurs algériens suffirent pour la mettre en fuite. Quant aux Sakalaves qui formaient le fond de la population, ils se soumirent immédiatement en jetant à terre leurs sagaies et leurs fusils, et en apportant en grande pompe un hasina – hommage au souverain – composé d’un monceau de riz et d’un grand nombre de bœufs, de poulets, de canards qui vinrent fort à propos renforcer et varier l’ordinaire de nos braves troupiers.

Le Général aurait voulu pousser immédiatement jusqu’à Marovoay. Malheureusement, des pluies incessantes jointes aux marées d’équinoxe ayant considérablement grossi le lit du fleuve Betsiboka et inondé ses rives, il n’y avait plus moyen de se faire accompagner par l’artillerie, et cependant elle était d’autant plus indispensable que les canonnières de haute mer ne pouvaient aborder en face de Marovoay. Dans ces circonstances le Général préféra remettre à un peu plus tard l’occupation de cette place ; puis, comme il ne voulait pas imposer à ses soldats un séjour prolongé au milieu des palétuviers et des marais de Miadana, il rentra avec eux à Majunga, laissant seulement à Mahabo et à un autre village nommé Mevarano un nombre d’hommes suffisant pour conserver les avantages que sa marche hardie lui avait valus.

La semaine suivante le temps étant redevenu plus favorable, il reprit les opérations. L’armée hova, renfermée dans Marovoay, se composait de quatre mille hommes environ, tous armés de fusils à tir rapide et appartenant au contingent régulier des milices, sous le commandement de Ramasombazah et de son lieutenant Rainiansy. Le Général combina son attaque avec le détachement laissé à Mahabo et la division navale venue par la baie de Bombetok. Terrifiés par les obus de la grosse artillerie du Primauguet, les Hovas ne tinrent pas devant l’élan de nos troupes, et se sauvèrent dans toutes les directions, poursuivis de près par la 3e compagnie des Tirailleurs algériens qui leur tua trois cents hommes et faillit même s’emparer de Ramasombazah ; sans la vigueur de jarret de ses porteurs de filanzane, le farouche gouverneur du Boueni était fait prisonnier. Dans la place si rapidement enlevée on trouva une mitrailleuse, vingt canons Krupp, Gattling et Armstrong, cinq affûts de canons Gardner, deux mille obus, plus de quinze cents bœufs environ et de forts approvisionnements de riz. On y trouva en outre les somptueux costumes militaires que Ramasombazah revêtait dans les grandes circonstances, la sagaie d’argent qui était l’insigne de sa dignité, et jusqu’à une correspondance volumineuse qu’il n’avait pas eu le temps d’emporter avec lui dans sa fuite précipitée.

Aussitôt après la prise de Marovoay, le général Metzinger, apprenant l’arrivée de l’affrété Notre-Dame-du-Salut, à bord duquel le général Duchesne avait pris passage, se hâta de revenir à Majunga pour remettre le commandement au Général en chef du Corps expéditionnaire.

Du premier jour, le général Duchesne se montra l’homme de la situation : chaque service reçut des instructions nettes et parfaitement limitées ; les multiples travaux de Majunga reçurent une impulsion nouvelle et énergique. Puis, voulant tout voir par lui-même, le Général monta à cheval et visita minutieusement la ligne des postes échelonnés sur la route entre Majunga et Marovoay ; partout son premier soin fut d’examiner les installations du service de la Santé et de rappeler aux officiers que ce seraient ceux qui auraient le moins de malades qui seraient les mieux notés ; il recommanda de prendre les précautions les plus rigoureuses contre le soleil et donna les instructions les plus sévères pour qu’en aucun cas, malgré le manque presque absolu des moyens de transport, les troupes ne fussent à court de vivres. Cette activité infatigable, cette conscience scrupuleuse qui ne négligeait rien rendirent le Général rapidement populaire auprès des soldats, heureux de voir leur chef se prodiguer sans compter, et partager leurs fatigues comme le plus jeune des sous-lieutenants. Seuls, les débitants de boissons qui s’étaient abattus comme une pluie de sauterelles dans les cases de Majunga firent la grimace, car la vigilance du commandant en chef ne laissa pas de contrarier singulièrement le développement de leur industrie. Ces sages précautions étaient d’autant plus indiquées que l’état sanitaire, par suite de la prolongation anormale de la mauvaise saison et plus encore de la nécessité où l’on s’était trouvé de faire camper les troupes dans des régions marécageuses et de les employer à l’établissement de la route, prenait une tournure inquiétante. Les compagnies du Génie étaient les plus éprouvées, avec les Tirailleurs algériens et le 200e de ligne.

Ce régiment, composé généralement de volontaires trop jeunes, avait heureusement pour chef un homme de haute valeur, aussi vigilant pour ce qui concernait le soldat que prêt à payer de sa personne en toutes circonstances, le colonel Gillon. Avant de quitter Marseille, le colonel Gillon avait pris soin de faire distribuer à chacun de ses hommes une courte note relative aux mesures d’hygiène à observer au cours de l’expédition.

« A Madagascar, disait cette note, vous aurez à vous défendre contre trois ennemis bien plus redoutables que les Hovas : le soleil, la fièvre et la dysenterie.

Contre ces trois ennemis vous avez le casque, l’eau bouillante et la ceinture de flanelle.

Vous ne devrez jamais sortir sans casque, car même sous un ciel nuageux le soleil est mortel. Dans les haltes ne vous couchez jamais sur la terre, qui est plus chaude que l’air et vous empoisonnerait par ses miasmes. Bornez-vous, pour vous reposer, à vous asseoir sur le sac.

Vous ne sortirez jamais à jeun et ne boirez que de l’eau bouillie avec du thé et du café.

Pour éviter les refroidissements du ventre et conséquemment la dysenterie, vous ne quitterez pas votre ceinture de flanelle.

Voilà ce qu’il faut faire.

Ce qu’il ne faut pas faire sous aucun prétexte, c’est boire de l’alcool et manger des fruits qui, même s’ils ressemblent aux nôtres, renferment de violents poisons.

En suivant ces recommandations, vous reviendrez en France pour la récompense de vos victoires. »

Hélas ! en dictant ces conseils si pratiques, si judicieux, l’excellent colonel Gillon ne se doutait pas qu’il serait lui-même une des premières victimes de ce climat meurtrier, contre lequel il mettait si bien en garde ses soldats.

On a su depuis, du reste, qu’il souffrait déjà depuis deux ans d’une maladie d’entrailles. Lorsqu’il avait été désigné pour commander le 200e de ligne qu’on allait créer de toutes pièces avec des volontaires pris dans divers régiments, il était à Bayonne, à la tête du 49e de ligne. Au moment de partir pour rejoindre son nouveau poste, il avait consulté le médecin-major de son régiment, qui lui avait répondu :

« Mon colonel, c’est la vérité que vous me demandez ? Mon devoir est de vous la dire. Dans l’état de santé où vous vous trouvez, partir pour une campagne aussi pénible que sera celle de Madagascar, c’est aller volontairement au-devant de la mort.

— J’ai été choisi sur mes notes par le général Duchesne, avait répliqué le colonel. Je ne puis refuser un poste d’honneur. C’est mon devoir que j’accomplis. Advienne que pourra ! »

Le médecin-major du 49e n’avait que trop raison. Dès le départ de Marseille et surtout pendant la traversée de la mer Rouge, l’état du colonel s’était sensiblement aggravé ; et lorsque l’Uruguay, à bord duquel il se trouvait, arriva à Majunga, le malheureux officier débarqua dans de bien mauvaises conditions pour résister efficacement aux inévitables épreuves de l’acclimatement. Malgré cela, tout entier à ses devoirs de chef, il se prodigua pour entraîner ses hommes, organisant dans tous ses détails la marche du régiment vers l’intérieur, surveillant lui-même l’installation des campements et leur ravitaillement. Bien qu’épuisé par la dysenterie, il ne voulut laisser à personne le soin de conduire son cher régiment à Marovoay et prit une part brillante aux opérations ; mais il avait trop présumé de ses forces : vaincu par le mal, il dut entrer à l’infirmerie volante organisée dans le Rova même de Marovoay. Refusant encore de croire à la gravité de son état, il se fit simplement porter comme malade à la chambre et continua de gérer le 200e et d’expédier les affaires courantes.

Quelques jours après, cependant, malgré son indomptable énergie et son désir de garder le commandement de son régiment, il fallut bien qu’il se soumît aux prescriptions formelles du médecin-major et qu’il consentît à se laisser transporter à l’hôpital n° 2, installé dans le poste d’Ankaboka, sur le Betsiboka. Il y arriva très fatigué, et navré surtout d’être obligé de quitter son cher 200e. Dès le lendemain, son état s’étant encore aggravé, on jugea indispensable de le transporter à Majunga, où l’on serait plus à même de le soigner comme il avait besoin de l’être.

Sans débarquer à terre, il fut transbordé aussitôt sur le transport le Shamrock, transformé en hôpital militaire. Mais, en dépit des soins empressés qui lui furent prodigués, le malheureux officier était trop affaibli par l’extraordinaire dépense d’énergie qu’il avait dû faire depuis le commencement de sa maladie pour pouvoir se rétablir ; il mourut dans la nuit du 12 au 13 juin, moins encore de son mal que de la patriotique obstination avec laquelle il avait lutté pour conserver son commandement.

Il fut enterré le lendemain 13 juin au cimetière européen de Majunga. A ses obsèques, une émotion intense étreignit tous les cœurs, et plus d’une moustache grisonnante sut mal dissimuler les grosses larmes qui coulaient des yeux sur le passage du vaillant et malheureux colonel, derrière lequel un groupe d’officiers portait une immense feuille de palmier en guise de drap mortuaire.

Les opérations ne pouvant être interrompues, le lieutenant-colonel Bizot, qui avait pris provisoirement le commandement du 200e, pendant la maladie de son chef, fut désigné pour lui succéder définitivement.

Vigoureux officier, chez lequel l’énergie virile et l’esprit de décision se rencontrent à un degré éminent, militaire dans l’âme, « troupier fini », très tolérant en même temps et plein de sollicitude pour ses subordonnés, le colonel Bizot était l’homme le plus propre à déployer les qualités indispensables dans les douloureuses circonstances que le régiment venait de traverser, et à maintenir le moral et l’entrain des soldats.

Après le colonel Gillon, le commandement du 200e ne pouvait être en meilleures mains.