Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie II/Chapitre 2

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CHAPITRE II

La revanche de l’oncle David


Trois jours après, Henri Berthier-Lautrec se présentait à la Résidence de France, où le quartier général avait été transporté. Mais il se heurta à des consignes extrêmement rigoureuses, et cette fois personne ne se trouva là à point nommé pour l’aider à les franchir. En vain il insista, protestant que c’était le colonel Lebreton lui-même qui lui avait dit de venir, qu’il le recevrait. Comme ce n’était pas pour affaires de service, on ne l’écouta même pas, et il dut se retirer finalement, sans toutefois se décourager.

Deux autres tentatives n’ayant pas eu un meilleur résultat, Henri se souvint fort à propos de l’obligeance que lui avait montrée, à lui et à sa sœur, un des officiers d’ordonnance du Général, le capitaine Gaulard, et résolut de recourir de nouveau à son entremise. Il eut assez de chance pour mettre la main le jour même sur l’aimable officier, qui se montra cette fois encore très gracieux.

« Il ne faut pas vous étonner que nous vous ayons un peu oublié, lui dit-il. Nous sommes obligés de faire face à tous et à tout. Mais je vous promets de saisir le premier moment favorable pour rappeler au colonel votre offre de mettre à sa disposition votre connaissance des gens et de la langue du pays. Laissez-nous encore quelques jours pour nous retourner et je m’engage à vous obtenir une réponse qui, je l’espère, vous donnera toute satisfaction.

Henri remercia chaleureusement le capitaine Gaulard et regagna la petite maison indienne où il s’était installé avec sa sœur pour suivre de plus près son affaire. Il y trouva leur oncle Daniel Berthier-Lautrec, arrivé une heure auparavant de Manakarana.

En apprenant de la bouche de son neveu dans quel embarras se débattait le haut commandement, Daniel poussa les hauts cris.

« Je me doutais bien que ça ne marchait pas ! dit-il. Je n’ai fait que traverser la ville, et ce que j’ai vu m’a suffi. Tous ces soldats qui vont et viennent, les mains dans les poches, autour des tas de patates, que les Comoriens et les gens de la Côte leur vendent vingt fois ce qu’elles valent ; se bousculant pour entrer dans les paillotes, où les mercantis leur versent une absinthe de contrebande, pendant que les bâtiments et les baraquements n’avancent pas. C’est pitoyable ! »

Malgré tout ce qu’on essaya pour le retenir, dès le lendemain matin, le diable d’homme se dirigea vers la Résidence, avec l’idée formelle d’arriver jusqu’au colonel Lebreton et de lui expliquer carrément sa façon de penser.

Deux heures après, plus furieux que jamais, il revenait trouver Henri.

« Eh bien ? lui dit celui-ci, vous ayez vu le colonel ? Comment vous a-t-il reçu ?

— Il m’a flanqué à la porte. Mais c’est égal, je ne lui ai pas mâché ce que j’avais sur le cœur. Croirais-tu que d’abord il ne voulait pas me recevoir et qu’il a fallu que je fasse un train de tous les diables à sa porte pour qu’on me laissât entrer ? Alors nous avons causé tranquillement pendant quelque temps ; puis tout à coup voilà mon homme qui saute au plafond, en criant comme un sourd : « Est-ce que vous vous figurez que nous ne savons pas tout ça aussi bien que vous ? Mais qu’est-ce que vous voulez que nous y fassions ? Est-ce notre faute, à nous, si cet animal de Brinckburn, qui portait la plus grande partie des chalands et des canonnières, s’est laissé bêtement aborder dans le détroit de Messine, ce qui l’a forcé de relâcher à Malte je ne sais combien de temps pour faire réparer ses avaries ? Est-ce notre faute, à nous, si ces sauvages de roi Tsialana et de reine Binao, qui devaient nous amener des Sakalaves par milliers, n’en ont pas amené du tout ? Et puis, après tout, je suis bien bon de vous écouter. Est-ce que c’est vous qui nous procurerez les bateaux qui nous manquent ? Est-ce que c’est vous qui nous fournirez les porteurs et les auxiliaires indigènes dont nous avons besoin ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! alors, faites-moi le plaisir de nous laisser tranquilles ! Serviteur ! » Et là-dessus il ouvre la porte, et me voilà dehors. Je crois même que, si je n’étais pas parti tout seul, il m’aurait parfaitement poussé par les épaules. Mais j’aurai ma revanche ! »

Or, voici quelle fut la revanche de l’oncle Daniel. Le lendemain même de sa visite malencontreuse au quartier général, il repartait pour Manakarana, où il restait quelques jours ; puis un beau matin il reparut en rade de Majunga, à la tête d’une véritable petite flottille composée de bâtiments de toute sorte, baleinières, chalands, pirogues, chaloupes, boutres arabes, avec pour vaisseau amiral son brick marchand, la Ville de Paris. Toutes ces embarcations, petites ou grandes, étaient montées par environ six cents indigènes, recrutés moitié dans le personnel des comptoirs du vieux négociant, moitié dans la région avoisinant Manakarana, grâce aux cordiales relations qu’il entretenait avec les chefs des principaux villages. Tout ce monde débarqua en bon ordre sous la surveillance de Daniel, puis, après s’être formé en cortège, traversa la ville au milieu de la curiosité générale et vint se masser devant la petite maison indienne habitée par Henri et sa sœur, où leur oncle était également descendu.

Quant à celui-ci, il se rendit directement à la Résidence ; il y arriva juste au moment où le colonel Lebreton en sortait pour monter à cheval et prendre la tête d’une petite colonne qui partait en reconnaissance dans la direction de Marovoay. Avec son aplomb ordinaire, le vieux colon s’approcha en soulevant son chapeau.

« C’est encore vous, monsieur ? dit le colonel d’un air rogue, en reconnaissant son original visiteur de la semaine précédente.

— Oui, mon colonel, répondit l’oncle Daniel, sans se laisser démonter par cet accueil glacial. Vous m’avez demandé l’autre jour si j’avais des bateaux à vous offrir pour remplacer ceux qui vous manquent et des auxiliaires indigènes pour vous tenir lieu de ceux dont vous avez besoin. Je ne vous ai rien répondu sur le moment, mais aujourd’hui je viens vous dire qu’il y a en rade de Majunga, à l’heure qu’il est, un brick marchand, cinq chalands, deux baleinières, vingt-cinq pirogues, dix chaloupes et dix-huit boutres arabes de cinquante tonnes chacun, le tout m’appartenant ou loué par moi ; qu’en outre, devant la maison que j’habite, au quartier de Marofotona, six cents indigènes vigoureux et bien portants, amenés par moi de Manakarana ou des environs, se trouvent réunis. Embarcations et indigènes sont à votre service, mon colonel, et attendent vos ordres.

— Ah ! » fit le colonel en montant sur le cheval qu’un planton lui amenait ; et, regardant le vieux Daniel en face, il ajouta ce simple mot : « Combien ? »

Daniel devint cramoisi jusqu’à la racine des cheveux ; mais, se contenant :

« Mon colonel, dit-il, je me nomme Daniel Berthier-Lautrec, négociant à Manakarana. Bien que j’aie quitté mon pays depuis de longues années, je n’en suis pas moins resté aussi bon Français, aussi bon patriote que personne. Je ne vous vends ni ne vous loue mes bateaux ni mes hommes ; je les mets simplement à votre disposition, sans vous demander pour cela aucune rétribution ni indemnité.

Cela fut dit avec une si parfaite dignité que le colonel en fut retourné du coup. Jetant les guides de son cheval au planton, il mit pied à terre et, tendant la main à l’oncle Daniel :

« Pardonnez-moi, monsieur Berthier-Lautrec, lui dit-il avec une cordialité émue. Jusqu’à présent nous n’avons guère vu dans ce pays que des pêcheurs en eau trouble, et des mercantis à l’affût de quelque coup à faire. Si je vous disais que ce matin même nous avons fait jeter à la mer cinquante caisses de mauvaise absinthe et d’autres liqueurs abominablement falsifiées !… Vous m’excuserez donc de n’avoir pas cru tout d’abord à un désintéressement aussi insolite. Vos généreuses propositions vont nous rendre un très grand service ; je les accepte donc avec reconnaissance et vous remercie, monsieur Berthier-Lautrec, en mon nom personnel et au nom de la France. »

Puis, devenus les meilleurs amis du monde, le colonel et Daniel prirent divers arrangements pour tirer parti le plus rapidement et le plus avantageusement possible des embarcations et des six cents hommes mis à la disposition des divers services de la Marine et de la Guerre.

« C’est égal, dit le bon Daniel en racontant la chose à Henri, si tu avais vu la tête du colonel quand il a reconnu qu’il s’était fourré le doigt dans l’œil sur mon compte, c’en était comique ! Je m’étais promis d’avoir ma revanche ; je l’ai eue, et complète. »