Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie II/Chapitre 6

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CHAPITRE VI

Henri retrouve les assassins de son père


Quand Henri Berthier-Lautrec et sa sœur s’étaient séparés vers le milieu de mars, Henri pour prendre possession de son poste auprès du général Metzinger et Marguerite pour aller s’installer chez son oncle à Manakarana, la jeune fille avait fait promettre à son frère de leur envoyer de ses nouvelles aussi fréquemment que les circonstances et ses occupations le lui permettraient. Tout d’abord les lettres du jeune attaché au service des renseignements de la 1re brigade étaient arrivées assez régulièrement ; puis, à mesure qu’il pénétrait dans l’intérieur avec son chef, elles étaient devenues de plus en plus rares, pour s’espacer davantage encore lorsque le général Metzinger eut dépassé Suberbieville ; en outre, Marguerite et son oncle ayant sur ces entrefaites quitté Manakarana pour Maevasamba, les lettres si impatiemment attendues ne leur parvenaient plus qu’avec un mois, et parfois davantage, de retard.

C’est ainsi que Marguerite ne reçut que vers la fin de juillet la lettre suivante, que son frère lui avait adressée du camp d’Ankaboka dans les premiers jours de juin :


Ma chère Marguerite,

Une grande nouvelle, tout d’abord. Les principaux assassins de notre père sont tombés entre nos mains par une suite de circonstances vraiment merveilleuses et ils viennent d’expier leur crime. Dès aujourd’hui une partie de la tâche que je m’étais fixée se trouve donc accomplie ; mais j’espère bien ne pas m’en tenir là et venger plus complètement encore la mort du meilleur et du plus tendre des pères.

Voici maintenant quelques détails sur cette extraordinaire aventure. Tu sais que par ma fonction je suis chargé plus particulièrement d’interroger les Hovas et les Sakalaves qui tombent entre nos mains. A la fin de mai, des faits de brigandage s’étant multipliés dans la région d’Ankaboka, le général Duchesne voulut faire un exemple et donna l’ordre d’aller saisir chez lui Salima, roi des Sakalaves, véhémentement soupçonné d’avoir provoqué, ou tout au moins favorisé, les meurtres et les pillages dont ses sujets s’étaient rendus coupables. Il faut te dire que ce madré personnage, presque aussitôt après le débarquement du général Metzinger à Majunga, était venu en grand tralala faire sa soumission et protester de son dévouement à la France ; après quoi, la conscience tranquille, il était retourné chez lui et avait repris ses petites habitudes, c’est-à-dire qu’il s’était livré ouvertement, ou sous main, aux exactions de tout genre, vols, pillages, etc., dont il tire le plus clair de ses ressources. Le drôle méritait donc une bonne leçon. Deux officiers du 2e bataillon du 200e, le capitaine Deniau et le lieutenant Paris, se chargèrent avec le lieutenant Pierre, chef du port d’Ankaboka, d’aller à eux trois mettre la main sur Salima et de le ramener au camp mort ou vif ; ils partirent tranquillement, les mains dans leurs poches, le revolver à la ceinture, gagnèrent rapidement le village où résidait Salima, s’emparèrent de sa personne sans la moindre difficulté et le ramenèrent avec eux. On l’enferma au milieu du camp dans une case, où il fut gardé à vue par deux factionnaires. Le lendemain, je reçus l’ ordre de procéder à son interrogatoire. Il commença par vouloir m’éblouir en me déclarant d’un ton emphatique qu’il était très riche, qu’il possédait un trésor de deux cent mille piastres et un nombre incalculable d’esclaves et de bœufs ; puis, pressé par mes questions, il se défendit comme un beau diable d’avoir trempé dans les brigandages qui lui étaient reprochés, et rejeta toute la responsabilité desdits brigandages sur un autre chef, nommé Bako, et sur les Fahavalos. J’eus beau le tourner et le retourner dans tous les sens, le rusé compagnon ne sortit pas de là ; et, bien que son intervention directe ne fît point de doute pour moi, il me fut impossible de l’établir. Force fut donc de le laisser bénéficier du défaut de preuves formelles ; toutefois on le retint enfermé sous bonne garde. En même temps on envoyait à Marolambo saisir Bako ; celui-ci protesta également de son innocence, mais il déclara connaître les coupables, et désigna des villages où ils avaient amené quelques femmes et un grand nombre de bœufs ; il s’offrait même à aller lui-même chercher les femmes et les troupeaux de bœufs. On le prit au mot, et on l’envoya, flanqué d’une escorte respectable, dans les villages en question ; les voleurs avaient déguerpi bien entendu quand on y arriva, mais on trouva les femmes et les bœufs, et on les ramena au camp. Sur ces entrefaites, Salima, continuant ses révélations, m’avoua qu’il connaissait une bande de Sakalaves et de Fahavalos qui pillaient la région du bas Betsiboka. Cette fois, je demandai à me charger moi-même de l’opération. Je pris avec moi quelques bons tireurs de la 8e compagnie du 200e et j’allai reconnaître consciencieusement les bords du fleuve ; je surpris trois chefs de Fahavalos à l’entrée d’ un petit village abandonné ; mais la bande elle-même s’était divisée et portée à la fois sur Maroabo et sur Mahabo. Nous partîmes à sa poursuite et nous réussîmes à nous emparer de trois autres chefs que nous ramenâmes le soir même, avec les trois premiers, au camp d’Ankaboka. Je procédai à l’interrogatoire de mes prisonniers et n’eus pas de peine à reconnaître qu’ils étaient coupables tous les six d’une série de vols, de pillages, de meurtres, d’incendies, avec cette circonstance aggravante qu’ils avaient trouvé moyen de commettre tous ces brigandages au nom de la France, en se servant pour cela de faux laissez-passer signés du général Metzinger. Le conseil de guerre, réuni deux jours plus tard, les condamna tous les six à mort, après de courts débats où je figurai au double titre d’interprète et de témoin. On les emmena aussitôt ; mais à peine avaient-ils passé le seuil de la case où s’était tenue la séance du conseil qu’on entendit le bruit d’une bousculade furieuse et des cris confus. Je sortis précipitamment, et quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant, se débattant au milieu du groupe formé par les six condamnés et leur escorte, Naïvo, mon brave Naïvo, qui me sert d’ordonnance ! Il était venu m’apporter je ne sais quelle pièce à signer et, se trouvant sur le passage des bandits, il s’était approché pour les regarder de plus près quand tout d’un coup on l’avait vu bondir sur deux d’entre eux en poussant un cri terrible. « Mahafaty ! Jolahy ! » (Assassins ! brigands !) hurlait-il en les secouant furieusement à la gorge. Si on ne les eût arrachés de ses mains, il les étranglait. J’arrivai à ce moment. En m’apercevant, il courut à moi, et me désignant les deux hommes à demi pâmés, les nommés Andrianany et Ouledy, il m’expliqua en mots entrecoupés que c’étaient ces deux bandits qui avaient tué mon père ; il les reconnaissait ; il en était sûr ; comment s’y serait-il trompé, d’ailleurs, puisqu’il avait assisté au drame en faisant le mort lui-même, et qu’il n’avait rien perdu de ce qui s’était passé ?

Tu devines, ma chère Marguerite, l’émotion qui me bouleversa en apprenant que j’avais en face de moi les misérables qui avaient si lâchement assassiné notre père. Moi aussi, il fallut qu’un ami me retînt de force pour m’empêcher de me jeter sur les deux bandits et les étrangler de mes mains. A quoi cela eût-il servi, d’ailleurs, puisqu’ils ne pouvaient échapper maintenant au châtiment ? Quand je fus un peu remis, j’admirai le mystérieux enchaînement de circonstances qui avait fait du fils de la victime le principal instrument de la découverte, de la prise et, jusqu’à un certain point, de la condamnation des deux assassins. La préoccupation de rechercher ces brigands ne m’avait pas quitté un seul jour depuis l’ouverture de la campagne, mais j’étais loin de m’attendre à les trouver si rapidement. Il me semble maintenant que j’ai un poids énorme de moins sur la poitrine, et je me plais à m’imaginer que notre pauvre cher père reposera plus tranquille depuis que sa mort est vengée.

Mais je veux te finir le récit de cette tragique histoire. En attendant leur exécution, fixée au lendemain matin, les six condamnés avaient été enfermés dans une case, près de la popote des officiers de la 3e compagnie du 200e. Je ne sais pas s’ils dormirent cette nuit-là ; quant à moi, il me fut impossible de fermer l’œil ; la pensée que ces misérables qui avaient fait de moi un orphelin étaient là, à quelques pas de moi, suffit pour me tenir éveillé ; j’avais peur aussi qu’ils ne parvinssent à tromper la surveillance des hommes de garde. Aussi ne respirai-je que lorsque cette interminable nuit eut pris fin. – Mais alors, chose étrange, avec l’assurance que rien ne pouvait plus désormais venir se mettre entre moi et la satisfaction de ma vengeance, une détente se produisit dans mes sentiments. Je m’étais bien promis d’assister à l’exécution ; au dernier moment, le cœur me manqua. J’avais vu sans broncher des camarades tomber à mes côtés. J’avais fait le coup de feu moi-même et abattu à bout portant d’une balle de revolver, à la prise de Marovoay, un grand diable de Hova qui accourait sur moi en brandissant ses deux sagaies ; mais autre chose est de tuer dans la chaleur de l’action un homme qui cherche lui-même à vous tuer, autre chose est d’assister froidement à la mise à mort légale et solennelle d’un prisonnier, les mains et les pieds entravés, hors d’état de résister et de se défendre, ce prisonnier fût-il d’ailleurs le dernier des misérables.

En revanche, Naïvo, dont la nature beaucoup plus simpliste n’aurait rien compris à ces subtilités, arriva l’un des premiers sur le lieu de l’exécution, choisi près du village indigène, à la lisière d’un petit bois de tamariniers, et il ne quitta la place que lorsque l’expiation eut été entièrement consommée. Sa face ordinairement plutôt bonasse avait encore un rictus féroce lorsqu’au retour il vint me raconter ce qu’il avait vu : d’abord, au petit jour, les six pelotons commandés chacun par un sergent venant se placer à quinze mètres des six piquets plantés devant les tamariniers, à dix mètres de distance les uns des autres ; puis les troupes présentes à Ankaboka arrivant, clairons en tête, et se déployant en carré, en arrière des six pelotons, la quatrième face du carré étant formée par la ligne des piquets d’exécution ; sur un petit tertre, en face de cette même ligne, tous les officiers, à leur tête le colonel Bailloud, de passage à Ankaboka, et le commandant de la Guillonnière, qui venait d’y arriver pour prendre les fonctions de commandant d’armes ; puis, à côté, le roi Salima et les chefs des différents villages sur le territoire desquels avaient été commis les crimes qui allaient être châtiés ; à six heures et demie, annoncés par une sonnerie de clairon, les six condamnés apparaissant, au milieu de leur escorte, et venant se placer le dos contre les piquets, auxquels on les lia par des cordes après leur avoir bandé les yeux ; le capitaine Deniau, de la 8e compagnie du 200e, faisant fonction de commandant d’armes, s’avançant devant les condamnés et leur lisant leur sentence en langue malgache, sans qu’ils manifestassent d’ailleurs la moindre émotion ; puis, au signal donné par l’adjudant Lafont, de la 8e compagnie du 200e, en baissant son épée, une détonation très forte mais unique, celles des six pelotons s’étant mêlées et confondues ; les six sergents se portant ensuite à côté des condamnés et leur tirant dans l’oreille le coup de grâce ; et enfin, sur une dernière sonnerie de clairon, les troupes défilant devant les six cadavres et regagnant leur cantonnement. C’est alors seulement que Naïvo s’était décidé à se retirer à son tour pour venir me rendre compte de l’exécution.

Quoi qu’il en soit, voilà donc la mort de notre père vengée, en partie du moins ; car si les principaux assassins ont expié leur crime, celui qui l’a inspiré, l’odieux gouverneur du Boueni, Ramasombazah, est encore vivant et libre. Mais j’ai le ferme espoir qu’il n’échappera pas non plus au juste châtiment qui lui est dû.

Que te dirais-je maintenant, ma chère Marguerite ? Tu es informée sans doute des faits et gestes du Corps expéditionnaire ; il est probable même que tu en sais plus que moi sur ce sujet ; car à l’avant-garde, nous ignorons absolument tout ce qui se passe en arrière de nous. Ce que je puis te dire c’est que nous avançons toujours, lentement mais sûrement. Le général Duchesne, en homme conscient de la responsabilité qu’il a assumée, ne laisse rien au hasard, et ne fait pas un pas en avant qu’il n’ait assuré ses communications et ses approvisionnements.

Tu n’es pas sans savoir non plus que le plan primitif de la campagne a dû être refait de fond en comble et l’itinéraire dressé dans les bureaux de la Guerre entièrement modifié. Au lieu de couper au plus court, comme él’tat-major le désirait, nous avons été obligés de subordonner la détermination de notre route, entre Majunga et Suberbieville, à la découverte d’eau potable ; en effet, il eût été impossible aux nombreuses colonnes qui se suivaient de continuer leur marche.

Au delà de Suberbieville, nous aurons de l’eau partout ; en revanche, le bois nous fera défaut. Les Hovas détruisent tout derrière eux en se retirant ; c’est même leur seule manière de se défendre, car ils se dérobent chaque fois que nous sommes sur le point de prendre contact avec eux. Cette tactique déconcerte toutes les prévisions. Heureusement que le général Duchesne n’est pas facile à prendre sans vert ; quoi qu’il arrive, les événements le trouveront toujours prêt.

La grosse affaire, c’est le ravitaillement ; mais là aussi nous avons la chance d’avoir, pour en assurer les multiples services, le plus actif et le plus infatigable des hommes, le général de Torcy, chef d’état-major, qui s’est révélé administrateur tout à fait hors ligne.

Quant à l’état sanitaire, sans être bien fameux encore, il est moins mauvais que dans les commencements. Je m’étonne même qu’avec les chemins abominables que nous avons suivis à travers des marécages pestilentiels, et surtout avec toutes les besognes qu’on a dû demander aux soldats, nous n’ayons pas eu encore plus de fiévreux ; les cas de dysenterie ont été relativement rares et, chose assez surprenante, nous n’avons pas eu un cas de typhus. La température commence à être plus agréable, les journées ne sont pas trop chaudes et les nuits sont plutôt fraîches, tandis qu’en avril la chaleur était suffocante et que nous avions, nuit et jour, la même température humide. Les moustiques, qui nous ont fait beaucoup souffrir, ont presque entièrement disparu ; il est vrai qu’il y a encore les fourmis rouges, qui envahissent par milliers nos lits, nos chaises, nos tables, et dont il nous est tout à fait impossible de nous débarrasser. En ce qui me concerne personnellement, je vais toujours très bien. Je suis vacciné contre la fièvre par mes dix-huit mois de séjour dans l’île, et, comme je me garde soigneusement de toute imprudence, j’ai le ferme espoir de tenir bon jusqu’au bout.

Je compte que, vous aussi, vous vous portez bien à Manakarana. Donne-moi quand même de vos nouvelles, ma chère Marguerite, et dis-moi ce que vous devenez. Nous recevons nos courriers très irrégulièrement et avec des retards considérables ; mais enfin les lettres finissent toujours par nous arriver. Ne me ménage pas les tiennes, je t’en prie. Si tu savais quelle joie c’est pour moi de causer un peu longuement avec toi !

Je vous embrasse bien fort tous les deux, mon bon oncle et toi.

Ton frère,

HENRI BERTHIER-LAUTREC.