Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie II/Chapitre 7

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CHAPITRE VII

Les grandes colères de l’oncle Daniel


Dans les premiers jours d’août, le vieux Daniel reçut l’avis que le Yang-Tsé venait d’entrer en rade de Majunga. Il partit aussitôt pour aller prendre livraison du stock de médicaments qu’il s’était fait expédier par la maison Cassoute frères, de Marseille.

Mais on eût dit que tout conspirait pour mettre aux plus rudes épreuves le peu de patience que la nature avait départi à l’excellent négociant ; non pas que le paquebot des Messageries Maritimes ne recélât pas dans ses vastes flancs l’envoi si impatiemment attendu ; bien au contraire, lorsque Daniel se présenta à bord, le subrécargue lui montra quatorze caisses de dimensions respectables empilées dans l’entrepont, et qui toutes portaient son nom et son adresse en belles lettres romaines imprimées en couleur très noire ; mais ce fut au moment du règlement des comptes que les difficultés surgirent. Habitué à traiter rapidement les questions d’argent, Daniel, en entrant dans le bureau du subrécargue, tira son carnet de chèques sur la succursale du Comptoir d’Escompte de Majunga, et demanda quel chiffre il devait inscrire.

Le subrécargue ouvrit son livre et répondit :

« Mais vous ne me devez rien, monsieur. Tout est payé.

— Comment cela ? répondit Daniel stupéfait. C’est impossible. Il y a erreur.

— Voyez vous-même. »

Daniel regarda sur le livre et constata qu’en regard de l’inscription des quatorze caisses expédiées à M. Daniel Berthier-Lautrec, ambulance de Maevasamba, par Manakarana, province du Boueni, Madagascar, livrables en gare de Majunga, il y avait la mention : « Tous frais payés, rien à percevoir. » Cela était en contradiction si formelle avec la façon de procéder ordinaire de ses correspondants de Marseille que Daniel ne voulait point se rendre, d’autant plus que, tout compris, l’envoi devait se monter à une somme assez ronde, cinq ou six mille francs pour le moins. Convaincu que cela ne pouvait être qu’un malentendu, il voulait laisser une forte provision entre les mains du subrécargue ; mais celui-ci s’y refusa énergiquement ; son livre étant parfaitement en ordre, il lui était impossible d’encaisser des fonds qui ne lui étaient pas dus. Le vieux Daniel insistant pour payer, le subrécargue s’obstinant à ne pas recevoir, la discussion menaçait de tourner à l’aigre, si bien qu’impatienté, le subrécargue déclara tout net au vieux Daniel que, si celui-ci ne se décidait pas enfin à prendre livraison des quatorze caisses expédiées de Marseille à son adresse, il se verrait dans la nécessité de les faire débarquer d’office pour être déposées dans les magasins des Messageries, attendu qu’il était pressé de se débarrasser de son chargement, le Yang-Tsé devant reprendre la mer le 10 courant.

Il ne fallut pas moins que cette mise en demeure catégorique pour décider enfin l’entêté Daniel à faire enlever les précieux colis. Ce qui lui semblait plus extraordinaire que tout le reste, c’était qu’un envoi fait dans des conditions aussi anormales n’eût pas été au moins accompagné d’une lettre explicative de la maison Cassoute frères. Mais le subrécargue lui fit observer que, le courrier ayant été débarqué pour être distribué une heure après l’entrée du Yang-Tsé en rade de Majunga, il était fort possible que la lettre à lui adressée, en supposant qu’il y en eût une, fût déjà partie pour sa destination.

« Vous l’aurez croisée en route, et vous la trouverez en rentrant chez vous », dit l’agent à Daniel.

Le vieux négociant n’était point convaincu ; mais, de guerre lasse, il dut s’incliner. Sur son ordre, la Ville-de-Paris, qui l’avait amené de Manakarana, vint se ranger bord à bord contre le Yang-Tsé ; le transbordement se fit sans accident et, le soir de ce même jour, Daniel quittait la rade de Majunga, cherchant encore à comprendre comment les choses avaient dû se passer.

A Manakarana, il fallut ouvrir les caisses et les dédoubler, car elles étaient fort pesantes, et leur transport ne demanda pas moins d’une trentaine de porteurs, qui mirent trois jours à gagner Maevasamba.

En arrivant, Daniel trouva, comme l’avait supposé le subrécargue du Yang-Tsé, une lettre de la maison Cassoute frères qui lui donnait la clef du mystère.

Aussitôt la réception de la dépêche de Daniel, le bruit s’était répandu dans Marseille qu’on préparait chez Cassoute un stock considérable de médicaments pour une ambulance privée de Madagascar. A cette nouvelle, l’Association des Dames françaises, section de Marseille, s’était émue ; le comité, convoqué d’urgence, avait voté à l’unanimité qu’on prendrait au compte de l’association tous les frais de l’envoi, transport compris. Dans un élan de patriotique enthousiasme, les charitables dames marseillaises avaient également résolu de ne point borner ledit envoi aux médicaments demandés par le vieux Daniel, et elles y avaient joint tout un chargement de denrées diverses, d’un usage pratique et réconfortant. Et voilà comment, au lieu des trois ou quatre caisses qu’il attendait, l’excellent homme s’en était vu délivrer quatorze, et pourquoi, lorsqu’il avait voulu régler la note, l’agent du Yang-Tsé lui avait fermé sa caisse au nez.

A la vue de toutes les richesses que les trente porteurs de son oncle vinrent déposer à tour de rôle sous la véranda de la maison, Marguerite battit des mains comme une enfant, heureuse pour ses chers malades qu’elle allait pouvoir gâter à son aise. Chaque ballot qu’on ouvrait devant elle lui arrachait des cris de joie, et tout de suite elle pensait à la somme de jouissances qui allait pouvoir se répandre en pluie bienfaisante sur les pensionnaires de l’ambulance.

Outre un fort approvisionnement de médicaments de toute sorte, dont le docteur Hugon s’empara avec un empressement jaloux, il y avait de tout dans les précieuses caisses : des eaux minérales de Vichy, de Vals, de Saint-Galmier, avec des filtres Lutèce, du lait conservé, stérilisé, pasteurisé, des conserves de viande, de poisson mariné, de légumes variés ; des vins de Bordeaux et de Champagne ; des paquets de tabac, de cigares et de cigarettes par centaines ; des chemises, des gilets et des ceintures de flanelle, des tricots, des chaussettes de laine ; jusqu’à des jeux de cartes et de dominos ; des rames de papier à lettres, des livres, des journaux illustrés ; toute une provision de pains de savon, de fil, d’aiguilles et quantité d’autres objets du même genre.

Immédiatement, Marguerite voulut faire une première répartition de ses trésors. Chacun reçut sa part, sauf en ce qui concernait les vins, le docteur réclamant le soin de les distribuer lui-même, en raison des grands ménagements dont la plupart des malades avaient encore besoin.

On pense que le capitaine Gaulard ne fut pas oublié, d’autant que son état continuait à s’améliorer sensiblement, quoique trop lentement à son gré.

C’était, d’ailleurs, le plus charmant garçon du monde. D’un caractère aimable et d’un esprit élevé, il avait la plus vive reconnaissance pour les soins qui lui étaient prodigués et ne savait comment la témoigner. Aussi tout le monde l’aimait-il à l’ambulance, Marguerite d’abord dont il était le favori, puis le docteur Hugon et l’oncle Daniel. Celui-ci en était arrivé à ne plus pouvoir se passer de son capitaine, lequel avait pris sur lui un empire absolu, sans avoir rien fait pour cela ; tout au contraire, et bien qu’ils fussent aussi bons patriotes l’un que l’autre, il était difficile de rencontrer deux hommes de nature et d’humeur plus dissemblables : autant le capitaine voyait les choses du bon côté et l’avenir en rose, autant le vieux négociant grondait et grognait, n’épargnant personne dans ses critiques, et se montrant très pessimiste en ce qui concernait l’issue de la campagne. Aussi n’étaient-ils presque jamais du même avis ; c’était entre eux continuellement, à propos de tout et de rien, des discussions homériques ; ce qui ne les empêchait pas de s’estimer et de s’aimer tous les deux.

En particulier, l’histoire des fameuses caisses transportées par le Yang-Tsé et surtout l’intervention de l’Association des Dames françaises de Marseille en cette affaire, dont le vieux Daniel n’avait pas encore pris son parti, avaient provoqué entre lui et le capitaine une interminable discussion.

« Il faut qu’elles se fourrent partout, ces femmes ! s’était écrié le vieux grondeur. Est-ce qu’on leur demandait quelque chose ? Qu’elles donnent à ceux qui leur tendent la main, ça c’est leur affaire ; mais qu’elles nous laissent tranquilles, pour l’amour de Dieu !

— Voyons, voyons, cher monsieur Berthier, avait répliqué le capitaine, vous ne pouvez pourtant pas faire un crime à ces dames de leur généreuse initiative !

— Si encore elles s’étaient contentées d’envoyer des médicaments, des eaux minérales, des conserves même ! Mais quelle idée bizarre de nous encombrer de tous ces colifichets ! Pour un peu, pendant qu’elles y étaient, elles auraient pu nous faire un envoi de confitures et de berlingots.

— On voit bien que vous ne vous êtes jamais trouvé dans un poste isolé, sans autres ressources qu’un peu de riz et un morceau de biscuit dur comme de la pierre. Sans cela, vous sauriez avec quelle joie délirante on voit arriver à dos d’homme ou de mulet quelque caisse remplie de ces colifichets que vous dédaignez si fort.

— Parviennent-elles seulement à leur destination, ces caisses ? M’est avis qu’il en doit rester pas mal en route. Est-ce qu’on n’a pas pincé je ne sais où d’aimables chapardeurs en train de sabler joyeusement le champagne de ces excellentes dames ?

— Le fait est possible, mais il n’a pas dû se représenter souvent. Ce que je puis vous dire, moi, c’est que les précautions les plus minutieuses sont prises pour que les dons envoyés de France arrivent intégralement et même rapidement aux intéressés. Ceux destinés aux troupes sont expédiés, aussitôt leur réception, aux généraux commandant les brigades, qui se chargent d’en assurer la répartition entre les corps ou fractions de corps placés sous leur commandement. Quant aux dons destinés aux malades, ils sont adressés aux médecins-chefs des hôpitaux et des ambulances qui les distribuent aux hospitalisés, au mieux de leurs intérêts.

— Eh ! parbleu, je n’ai pas dit que c’était la faute du général Duchesne !

— Il ne manquerait plus que cela ! Vous pouvez ajouter qu’il n’est pas d’homme en qui l’on doive avoir plus confiance que dans le général Duchesne. C’est un caractère froid et énergique, qui sait ce qu’il veut. Aussi inspire-t-il à ses hommes la foi qu’il a en lui-même. Voyez-vous, monsieur Berthier, il faut se méfier des impatiences irréfléchies et de cette tendance à tout critiquer qui est dans notre nature, à nous autres Français. J’enrage quand je lis dans les journaux qu’on m’envoie de Paris des correspondances de Madagascar évidemment fabriquées de toutes pièces sur le boulevard, et où un monsieur sans talent ni conscience étale impudemment une ignorance absolue de la réalité et un parti pris odieux de dénigrement. La responsabilité d’un chef qui a une armée à conduire, et une grande œuvre à accomplir dans des conditions d’argent et de temps presque imposées, est chose assez délicate pour qu’on ait la pudeur de lui épargner des critiques si décourageantes. Ce qu’on devrait comprendre surtout, c’est que cette campagne est bien moins une guerre d’hommes à hommes qu’une lutte avec les éléments, avec les résistances inertes de la nature. Quand on livre bataille à l’ennemi, au moins les résultats de la victoire sont immédiats ; mais lorsqu’on s’attaque à la nature elle-même, c’est toujours à recommencer, et il faut autrement d’énergie et de fermeté d’âme pour résister sans faiblir au climat et aux privations que pour courir au feu, la poitrine découverte. Pensez que c’est à travers un véritable désert, couvert de broussailles, d’herbes hautes, ou de marais pestilentiels, que marche le Corps expéditionnaire ; et cela avec un matériel qui ne peut rendre, si soigneusement et si habilement qu’il ait été conçu, que de médiocres services. Que voulez-vous ! On avait bien prévu qu’on rencontrerait de sérieuses difficultés de tout genre ; et on avait fait en conséquence des préparatifs considérables, calculés d’après des renseignements recueillis sur place ; mais ce n’est qu’à l’œuvre qu’on put se faire une idée exacte des obstacles et de l’insuffisance des moyens qu’on avait pour les franchir. Malgré tout, on s’est débrouillé tant bien que mal. La marche en avant progresse logiquement, méthodiquement, sans autres arrêts que ceux qui sont indispensables pour assurer la communication et les approvisionnements des troupes.

— Tout cela est très joli ; mais il n’y en a pas moins eu de grosses fautes de commises dès le début. Le wharf, par exemple, qui devait avancer si facilement dans la mer jusqu’à trois cents mètres et qu’on n’a jamais pu pousser plus loin que quatre-vingts, les fonds étant impraticables ; ce qu’on aurait pu découvrir plus tôt, j’imagine, avec des sondages bien exécutés !

— Eh ! croyez-vous que c’était déjà si commode de pratiquer des sondages minutieux dans l’estuaire de Majunga avant le débarquement de nos troupes ? Il a bien fallu s’en remettre à l’expérience et à l’habileté de la compagnie chargée du travail, la même du reste qui avait construit avec un plein succès le wharf de Cotonou, lors de l’expédition du Dahomey.

— Soit ! mais, au moins, on aurait pu s’arranger pour faire venir à temps les canonnières, les remorqueurs et les chalands destinés à assurer le ravitaillement du Corps expéditionnaire, en remontant le Betsiboka sur une longueur de plus de cent quarante kilomètres.

— C’est facile à dire. Mais là encore les renseignements fournis à l’avance se sont trouvés inexacts et ne permettaient aucunement de prévoir que la rivière n’avait pas un tirant d’eau suffisant pour porter les chalands. Ce sont là des erreurs assez malaisées à éviter quand on doit manœuvrer en pays à peu près inconnu. C’est comme les itinéraires établis théoriquement à la suite des reconnaissances effectuées avant l’ouverture des opérations ; pouvaient-ils nous édifier sur toutes les difficultés de la marche en avant, quelque soigneusement qu’ils aient été faits d’ailleurs ? Le pays est extrêmement accidenté, coupé fréquemment de profonds ravins, puis se relevant par une succession de crêtes rocheuses très difficiles à aborder. Pour s’avancer à travers tant d’obstacles, il fallait des troupes comme les nôtres, d’une endurance et d’un dévouement supérieurs à tout ce qu’on peut imaginer. Quant à la route qui nous a coûté si cher et causé tant de retards, sa seule excuse est qu’elle était absolument indispensable. Vous qui connaissez le pays, vous savez mieux que personne qu’autre chose est de suivre, à quelque vingt, ou trente, ou même cent hommes, si vous voulez, un sentier de caravane, seule piste qui existât antérieurement, ou de faire avancer quinze mille soldats, sans parler de l’artillerie, des munitions, des approvisionnements de tout genre.

— Il fallait vous assurer à l’avance un nombre suffisant de porteurs indigènes.

— On a fait ce qu’on a pu. Une commission spéciale, composée de deux officiers et d’un fonctionnaire civil, a été envoyée en temps opportun sur la côte orientale d’Afrique pour recruter des Somalis et autres indigènes en quantité suffisante. Seulement, pour plusieurs raisons, notamment parce que très probablement certaines puissances européennes avaient usé de leur influence dans ces régions pour détourner les indigènes d’accepter nos propositions, l’insuccès fut à peu près complet ; à peine pûmes-nous en recruter quelques centaines, au lieu des vingt ou vingt-cinq mille dont nous avions besoin.

— C’est comme pour les mulets, alors ?

— Pour les mulets, il nous en aurait fallu presque autant en effet, plus les conducteurs. Au reste, ces animaux n’auraient pas rendu sans doute les services qu’on attendait d’eux, par la raison qu’il leur faut, surtout dans ce pays, une nourriture assez abondante, et qu’ils n’auraient pu porter par suite grand’chose, en plus de leur provision d’orge pour huit jours. Il est démontré, d’autre part, qu’un convoi de sept à huit cents mulets, suivant un chemin aussi étroit que les sentiers de l’intérieur de l’île, aurait défoncé à tel point ce chemin qu’il serait devenu ensuite impraticable aux hommes de troupe. La création d’une route s’imposait donc, si coûteuse qu’elle pût être ; et l’on ne saurait nier qu’elle nous donne d’excellents résultats, puisque les voitures Lefebvre…

— Ah ! oui, les fameuses voitures Lefebvre ! Partons-en !

— Bon ! vous voilà comme les autres, comme les journaux de Paris qui semblent avoir pris ces malheureuses voitures pour tête de Turc. Il est certain, je suis le premier à le reconnaître, que les voitures Lefebvre manquent de solidité, surtout en ce qui concerne la jonction des brancards avec la caisse ; elles ont été évidemment construites avec trop de hâte ; peut-être aussi s’est-on montré trop indulgent dans la réception du travail. Mais voilà, on était pressé, on n’avait plus de temps à perdre. Quoi qu’il en soit, sans ces voitures légères à deux roues, tout en fer, on n’aurait jamais pu créer ces centres d’approvisionnements – ces biscuits-villes, comme on les appelle dans l’argot militaire – qui permettront quand il ne s’agira plus que d’une marche forcée, d’un raid, de quinze à vingt jours, d’aller rapidement de l’avant rien qu’avec le petit nombre de porteurs et de mulets à bât dont nous pouvons disposer. Le véritable inconvénient de ces voitures, c’est qu’elles ont nécessité l’établissement de cette maudite route, qui nous a causé tant de retard et coûté tant de monde.

— Si encore on n’y avait employé que les contingents d’Algérie et du Sénégal, les tirailleurs sakalaves, les soldats de la Légion étrangère et les Haoussas, tous gens habitués aux températures tropicales ! Quant aux troupes européennes, il aurait fallu leur faire traverser rapidement les parties basses et torrides de l’Ile, et les envoyer le plus vite possible sur les plateaux salubres de l’Imerina. On aurait ainsi sauvé la vie et la santé à un nombre considérable d’hommes.

— Peut-être, mais il faut dire que nos soldats sont beaucoup trop jeunes pour la plupart et offrent peu d’endurance au climat. C’est surtout pour cette raison que le pauvre 200e a été si cruellement éprouvé, tandis que le 13e d’Infanterie de marine, par exemple, est plein d’entrain et de vigueur, grâce à la forte proportion de ses rengagés, qui est au moins du tiers dans le rang, et grâce aussi à l’expérience acquise par ses officiers et par ses hommes dans de précédentes expéditions coloniales ; car, le plus souvent, c’est à l’imprudence et à l’insouciance incroyable des soldats qu’on doit les accidents qui surviennent, et même les attaques de fièvre ou de dysenterie. Malgré la surveillance la plus stricte et les plus pressantes recommandations, il y a toujours des hommes qui veulent faire les malins, qui mettent une sorte de point d’honneur « à ne pas couper », comme ils disent. Allez donc empêcher ces hommes-là de boire un coup d’alcool après une marche forcée dans la brousse, en leur expliquant que l’alcool ici c’est presque toujours la mort, ou tout au moins la maladie ! Je me souviens qu’un jour à Marololo, apercevant un soldat en train de déjeuner tranquillement, assis sur un tertre en plein soleil, je lui fis remarquer qu’à moins de deux mètres de là il y avait une sorte de hangar vide où il serait au moins abrité ; vous croyez qu’il me remercia ? Ce fut tout au plus, au contraire, s’il ne m’envoya pas promener ; il ramassa ses vivres en maugréant et gagna le hangar en me lançant un regard de côté, comme si c’était uniquement pour lui être désagréable que je l’avais engagé à éviter une insolation presque certainement mortelle. Une autre fois, j’ai vu le général Duchesne obligé d’infliger, pour l’exemple, un mois de prison à un Haoussa qui, au mépris de la consigne, s’était baigné en plein midi dans le fleuve, ce qui était d’autant plus sot que le Betsiboka dans ces parages est rempli de caïmans. Pour préserver de leurs atteintes les chevaux et les mulets, on était forcé de les abreuver dans des toiles de tente placées à quelques mètres de la rive : une fois même, un tirailleur sakalave s’étant approché du bord pour boire, un caïman le saisit par la nuque et l’entraîna sous les eaux. Il n’y a pas de surveillance qui tienne contre une pareille insouciance, et les accidents qu’elle amène échappent absolument à la responsabilité du commandement. Jamais pourtant chefs ne montrèrent une sollicitude plus éclairée, un dévouement à leurs hommes plus incessant. On peut en dire autant de l’Intendance, qui s’acquitte avec beaucoup de zèle de sa mission particulièrement délicate et aussi du service de Santé. On n’attend même pas que les hommes soient terrassés par la maladie pour les entourer de soins minutieux. Les officiers ont l’ordre de veiller personnellement à ce que les soldats sous leur commandement prennent chaque jour, à titre de précaution préventive, une ou deux des pilules de quinine dont ils ont tous reçu un flacon à leur débarquement sur la terre de Madagascar. Pour les garantir en outre dans la mesure du possible des cruelles morsures des maringouins, on a distribué aux troupes des voiles moustiquaires qui s’adaptent au casque et garantissent parfaitement la figure et la nuque. J’ai écrit de ma main, sous la dictée du Général, une circulaire prescrivant et réglementant l’usage quotidien de la douche ; chaque poste devait être pourvu d’appareils à douches installés d’une façon sommaire, mais très suffisamment pratique au moyen de demi-barriques ; la même circulaire revenait sur la défense formelle de se servir d’une autre eau que l’eau filtrée, non seulement pour l’alimentation, mais encore pour les soins de propreté : interdiction non moins formelle aux hommes, en dehors d’un service commandé, de sortir de la tente ou du baraquement entre dix heures du matin et trois heures de l’après-midi, temps réservé à la sieste et au repos absolu, pendant lequel l’unique consigne est de dormir, sinon de ronfler. Vous voyez que ce ne sont pas les bons conseils ni les prescriptions pratiques qui ont manqué aux hommes, et qu’en tout cas il n’ a pas tenu au Général que la fièvre ou les accidents n’aient fait moins de victimes. Heureusement, à mesure que le Corps expéditionnaire s’avance vers les plateaux, l’état sanitaire ne peut manquer de s’améliorer. La température, encore très élevée dans la journée, s’abaisse sensiblement durant la nuit et les fièvres ne sont plus guère à redouter.

— Oui, mais gare la mauvaise saison !

— Avant la mauvaise saison, nous serons à Tananarive.

— Le ciel vous entende ! » fit l’oncle Daniel, à bout de raisons ; et, sous un prétexte quelconque, il quitta brusquement le capitaine.