Une famille pendant la guerre/L

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De la même à la même.
Le Bocage, 1er décembre.

Roland disait vrai ! réelle bataille ou combat, le canon s’est fait entendre dès dix heures de malin sur notre gauche, — là où doit se trouver ton fils, pauvre femme ! — et il n’a pas encore cessé.

Des combles, on aperçoit, toujours à gauche, des lueurs rouges et de la fumée ; on pense que ce sont des fermes qui brûlent. Eh bien, je n’ai plus peur, seulement une grande angoisse, comme une étreinte qui me tient le dos et la gorge.

Ce canon, qui semble parfois se rapprocher tout à coup, ne cessera-t-il pas ?

Nous détachons les rideaux de coutil du rez-de- chaussée pour faire des bandes, ces messieurs montent eux-mêmes de l’eau au grenier pour remplir tout ce qu’on possède de tonneaux afin d’être prêts en cas d’incendie. Je supplie les fermières de pétrir toutes deux, m’engageant à payer la cuite en cas de prise. Il faudra bien avoir du pain si l’on amène des blessés.

Adolphe me trouve très-brave et m’embrasse en passant. Il me demandait pardon tout à l’heure de m’avoir laissée venir, mais je l’ai vite fait taire. Je ne me sens pas assez ferme pour que la pensée de ce cher Thieulin, où nous pourrions être à cette heure si tranquilles, ne soit pas un danger pour moi : nous nous attendrirons plus tard. Heureusement que j’ai fort à faire, puis ce pauvre Roland semble si soulagé de nous avoir !

Quatre heures du soir.

Nous ne pouvions plus supporter notre ignorance du sort du combat. À gauche la canonnade s’était éloignée, ce qui semblait bon signe, mais on entendait quelques coups dans la direction de Chartres. Nous sommes allés tous trois aux nouvelles jusqu’au village. D’ailleurs il fallait absolument nous approvisionner si cela était encore possible, et nous mettre en mesure d’être bons à quelque chose.

Avant de partir, nous avons jonché les chambres de matelas, et étendu en guise de draps absents les rideaux d’été dont, par bonheur, la provision est restée intacte ; mais nous n’avions pas de couvertures, pas de linges à pansement, aucun cordial, pas de viande, à peine du bois, et le froid est intense. Nous nous serions reproché ce dénûment si des blessés nous étaient arrivés. Nous avons trouvé Chevilly encombré, beaucoup de voitures, encore plus de soldats semblant flâner. On disait que nous avions l’avantage, mais je soupçonne fort les donneurs de nouvelles de n’en pas savoir grand’chose.

Quoi qu’il en soit, cela modifie toutes les idées qu’on s’était fait de la guerre, de voir comment elle se pratique. On compte, dit-on, balayer demain la route de Chartres ; n’y a-t-il rien à faire pour cela dès aujourd’hui ? Et puis ce canon qui tonne encore par moments, n’est-ce pas le cas d’y courir ? Point du tout. Ce monde militaire a l’air de vivre de ses rentes. On fume, on se chauffe, on boit. Adolphe assure que cela ne peut se passer autrement, que chacun attend son tour. Je le veux bien, mais au moins chacun devrait-il avoir un peu plus l’air de songer à ce qui se passe.

Enfin avec mille peines et beaucoup d’argent nous avons collectionné à peu près le nécessaire. Je dis collectionné, car il nous a fallu aller de maison en maison découvrir ce qui nous pouvait servir, puis décider les propriétaires à s’en séparer. Au fond la confiance en la victoire de nos troupes n’est pas complète, certaines gens préfèrent se sentir quelque argent en poche, à garder du linge ou des vivres faciles à piller par les Allemands ; mais on n’est pas Beauceron pour rien, et quand on fait le commerce c’est toujours du commerce. Enfin nous avons glané de quoi charger une charrette, et les grandes pièces vides du Bocage n’ont plus autant l’air désolé.

Même jour, dix heures du soir.

Voici le petit docteur à qui j’avais demandé de venir inspecter nos arrangements, qui arrive rayonnant. « Notre gauche a complètement enfoncé l’ennemi. Et il y a mieux encore : grande victoire sous Paris, le général Ducrot a percé les lignes ennemies, il marche vers l’armée de la Loire ! La nouvelle arrive à l’instant, de Tours, au général même, elle est positive. »

Que Dieu soit mille fois béni ! Que ce serait beau, la France sauvée et nous aussi !

2 décembre.

Le canon tonne, tonne sans relâche. Ce ne sont plus des coups isolés comme hier, c’est le roulement continu et immense d’un tonnerre tout proche de nous. Il le faut sans doute, puisque Ducrot, puis Paris nous attendent… Pourquoi ce canon de la délivrance ne sait-il pas prendre un son moins lugubre ? On a beau faire ; malgré l’espérance, son grondement est sinistre.

Il est midi. Combien de coups ont déjà porté ? Français ou Allemands, combien fauchés par les boulets ou déchirés par les obus ?

On tire à gauche et aussi au nord, c’est sans doute l’attaque sur la route de Chartres. Vit-il encore l’officier gascon qui riait avant-hier des malices allemandes ? Pauvre femme à qui j’écris, je veillerai du moins à ce que ma lettre ne te porte pas l’angoisse du sort de ton fils avant que je n’en aie reçu de nouvelles.

On me dit que nos préparatifs ne serviront de rien ; tant mieux. Et pourtant j’y travaille toujours, il me semble découvrir à chaque instant un petit progrès possible, quelque arrangement meilleur. Et puis, comment tenir en place ?

Même jour, six heures du soir.

Oh ! ce canon, cet affreux canon ne cessera-t-il donc jamais ?

Tout à l’heure un bruit nouveau, strident, rauque, nous arrivait du nord. On croit que c’était le son des mitrailleuses. Du même côté, nous apercevons depuis les combles deux incendies peu considérables.

Plus à gauche et plus loin, un feu immense rougit le ciel. On ne peut savoir quel village brûle, mais ce doit être un village entier[1].

Il faudrait ne plus penser à cela, franchir ces horreurs, pour atteindre à la joie de la victoire. La sortie de Ducrot est confirmée. Quel élan cela ne va-t-il pas donner à tous ! Sedan et Metz seront oubliés, l’Est se retrouvera le pays guerrier des anciens jours et se chargera de troubler quelque peu le retour de messieurs les Allemands. En attendant, la canonnade a cessé ; on croyait distinguer tout à l’heure un bruit de fusillade, mais cela doit être une erreur.

Nuit du 2 au 3 décembre.

Impossible de dormir, je reviens à ma lettre, qui prend les proportions d’un journal.

J’ai su que le général en chef, qui est à Chevilly depuis ce matin, est très-content. Seulement il ne communique aucune nouvelle. Il en faudrait bien, pourtant, pour contrebalancer l’effet des méchants bruits que l’on fait courir (probablement l’ennemi lui-même) pour amener une panique. Le piéton de la poste a passé ce soir ; il affirme qu’il n’a pu entrer à Artenay, que les Prussiens entouraient le village, les nôtres tenaient bon, retranchés dans les maisons.

« Faites attention à vos paroles, lui ai-je dit, vous pourriez faire croire que nous sommes battus, et personne n’a vu un fuyard. — Excusez, madame, m’a-t-il répondu, il y en a tout plein déjà à Chevilly. » Et comme je répétais : « Ce n’est pas possible, » l’homme est parti grommelant et disant : — Vous le croirez peut-être quand vous y serez. »

J’ai recommandé à Roland de se souvenir plus tard du rôle joué par cet homme.

Et pourtant, s’il a dit vrai ? Il est affreux de passer encore une nuit dans une pareille incertitude.

3 décembre,

Il ne faisait pas encore jour ce matin, quand un coup de pistolet a retenti sous ma fenêtre. Je me suis hâtée, mais quand j’entrai dans la cuisine, Adolphe et Roland y étaient déjà, guidant vers la chambre la plus proche deux hommes à grosses bottes qui en portaient un troisième. J’ai lu sur les visages ce que tu sais déjà, ma pauvre chère sœur, la défaite, la déroute, le dernier coup enfin ! Le blessé était un officier ; ses deux hommes avaient eu mille peines à le maintenir sur son cheval, passant dans leur fuite devant une grande maison, ils s’étaient servis de leurs pistolets pour appeler, leur officier n’en reviendrait pas ; maintenant qu’il était soigné, ils pouvaient prendre le large.

« Son nom ? » a dit Adolphe, et il l’a écrit. Je n’aurais pas songé à cela.

Je lavais avec de l’eau tiède la pauvre figure mourante de notre hôte, qui ne parlait pas, ne gémissait même pas, et tandis que ma main allait de la cuvette au visage blême, un mot, tout seul, tintait constamment à mes oreilles, et tout ce que j’avais de pensée était tendu à l’écouter : Vaincus ! vaincus ! vaincus encore !

Je crois qu’Adolphe disait qu’une balle à la tête avait amené un épanchement dans le cerveau et que l’officier ne devait déjà plus souffrir, quand la pièce s’est trouvée soudainement remplie de lignards et de mobiles, en même temps qu’une vive fusillade éclatait dans le lointain, probablement sur la gauche d’Artenay.

Inspection faite des nouveaux venus, il s’en est trouvé peu de blessés, trois seulement, les autres n’avaient d’autre mal que l’épuisement du jeûne et l’excès de la fatigue. J’ai eu un moment de bonheur en coupant à ceux-là mes pains, en leur versant le café préparé pour nous. « Vous aurez même de la viande tout à l’heure, » ai-je dit avec un peu de fierté : « on va vous l’apprêter. »

« Merci beaucoup, madame, a dit en excellent français un tout jeune petit soldat, nous n’avons pas le loisir d’attendre, je pense que l’ennemi sera ici avant peu. Allons, camarades ! encore un effort !

« Oui-dà ! j’en ai assez, moi, des efforts ! répondit l’un, l’auberge est bonne, j’y reste. »

« Je n’ai pas d’opposition à ce que tu t’en ailles, hé ! le petit ! » dit un autre. « T’a pas eu les pieds gelés, toi ! »

Mais trois des affamés se levèrent, et quoique lorgnant mes grosses miches, s’allèrent placer près du petit mobile.

« Où allez-vous ? » dis-je.

« À Orléans, madame. Nous retrouverons sans doute des camarades ; on va au moins défendre la ville. »

« Vous êtes engagé volontaire ? demandai-je.

Il rougit jusqu’aux tempes, peut-être de ce que je le jugeais trop jeune pour avoir été appelé au service.

« Oui, madame, répondit-il doucement, et naturellement je veux me battre. »

Il reprit son fusil, un vieil instrument aussi lourd que lui, et comprenant mon regard de surprise :

« La moitié seulement de ma compagnie avait des chassepots, » ajouta-t-il.

J’ai donné à chacun des partants un morceau de pain et très-peu de saucisson, car il faut être économe. Les deux hommes qui voulaient rester se sont enfin décidés à les suivre.

« Vous voyez ce que fait l’exemple, » ai-je dit tout bas à mon petit engagé ; il a encore rougi et s’est esquivé. Que Dieu le garde !

Même jour, après midi.

Tout notre monde a eu sa pitance, on peut donc respirer.

Nous comptons vingt-huit hommes au lit en ce moment et une dizaine qui peuvent aller et venir. Je ne sais combien d’autres ont passé s’échappant ; ils ont eu du vin et un peu de pain.

L’officier est mort, mort aussi un mobile qui avait une artère coupée, l’hémorrhagie n’a pu être arrêtée à temps. Quels vides se feront encore avant la nuit ? Tu le sais, ô Dieu ! et tu sais aussi de quel cœur je te bénis pour nous avoir amenés ici. Moi qui murmurais, moi qui craignais, quand le vieux ménage allait justement trouver sa tâche et la seule consolation à son deuil !

La fusillade ne cesse pas, elle nous entoure, mais nous n’avons plus de pensées pour elle, le canon a recommencé, et près que deux carreaux viennent de voler en éclats. Je ne sais comment nous ferons, si tous y passent, pour empêcher nos pauvres gens de geler. Les volets ont été brûlés et les rideaux servent de draps ou de couvertures.

J’ai été interrompue par un pauvre garçon qui délirait. Il se croyait chez lui et balbutiait mille tendresses aux siens. Il dit qu’il est si bien, si heureux, si bien couché. Au reste, c’est l’extase de chacun que ce seul matelas que nous lui accordons. L’opération de la mise au lit amène chez tous, pour un instant plus ou moins long, la même béatitude d’expression. Il y a un moment fugitif de ravissement que la souffrance chasse trop tôt, mais qu’il est infiniment doux de saisir sur ces visages. Il nous faudrait un médecin, un chirurgien, quelqu’un enfin qui osât. Nous ne pouvons qu’adoucir les maux. J’ai voulu faire chercher le petit docteur, mais la traversée d’ici à Chevilly n’est plus possible ; on tire tout autour de nous, et des balles perdues ont déjà frappé des ardoises du toit. D’ailleurs il doit être encore plus nécessaire au village.

Même jour, dix heures du soir.

J’étais à la cuisine contemplant le fourneau en pleine activité et toute fière d’avoir de quoi faire souper mon nombre de blessés, porté à trente-trois par un nouvel arrivage, je me demandais seulement comment nous ferions pour demain, quand un petit cri d’effroi d’une de mes aides me fit retourner brusquement.

C’étaient les Prussiens, ou plutôt les Hessois, l’ennemi enfin.

Eh bien, cela ne m’a fait aucune émotion, explique cela comme tu pourras. Je pense que j’étais trop absorbée par la question de l’approvisionnement.

Un grand officier roux, descendu de cheval, demandait : « Le maître du château ? nous voulons manger vite. » Il appela ses hommes qui remplissaient la cour, cinq ou six entrèrent.

« Nehmet ! » prenez ! dit-il sans plus de façon en montrant la marmite.

Mais j’étais là. J’ai protégé ma marmite d’un geste énergique de ma cuillère à pot et prenant, moi aussi, sans plus de façons que lui-même n’en faisait, la manche de l’officier, je l’ai mené bon gré mal gré dans mes chambres du rez-de-chaussée : « Autant encore en haut, lui ai-je dit avec un signe, ils sont tous blessés, je n’ai pas autre chose pour eux que ce repas, je ne peux pas le laisser prendre. »

Adolphe m’avait rejoint, il a offert un baril de vin. L’officier hésitait, et ses gaillards n’avaient pas perdu de vue ma marmite. J’ai eu une inspiration, j’ai coupé un très-joli morceau de pain et l’ai offert à l’officier sur une assiette : il avait certainement faim, car il n’a pas fait l’ombre d’une cérémonie et mordant dans ce pain : Donnez votre vin, a-t-il dit, schnell, schnell.

Le chef ayant mangé, plus ne fut question de l’appétit des subordonnés, et je dois avouer qu’ils se soumirent admirablement. Par exemple, la pièce de vin y passa presque entière. Le commandant appela un officier plus jeune qui parlait couramment le français pour nous demander où se pourraient trouver des vivres ? — Nous n’en savons rien. — Des blessés allemands seraient-ils en sûreté chez vous jusqu’à ce qu’Orléans soit pris ? — Oui, certes ! — Et c’était de bon cœur, mais que cette assurance de victoire faisait mal ! « Seulement, il nous faudrait un chirurgien, ajouta Adolphe, depuis ce matin nous avons fait nous-mêmes tous les pansements. »

L’officier est remonté à cheval et a salué, — très-peu ; — peut-être pensait-il à ma marmite ; la troupe est partie du côté du nord, probablement vers ses vivres.

La grande question, une fois notre souper sauvé, était de se garantir du vent froid qui entrait par les fenêtres qui avaient presque toutes des vitres cassées. Les idées ne manquaient pas, mais pour tous les systèmes de fermeture, il aurait fallu quelque chose qui nous faisait défaut. Point de planches, point de toiles, point d’autres couvertures que celles des lits. Nous essayâmes des châssis à melons qui, chose singulière, et probablement parce qu’ils étaient empilés les uns sur les autres dans une cave, n’étaient point brisés. Les premiers que l’on dressa aux fenêtres volèrent en éclats au bout d’un quart d’heure. Les canons prussiens avaient été avancés pour battre Chevilly même et leurs obus passaient sur nous ; tu juges de la commotion. En allant remettre en place les châssis sans carreaux, Roland vit les stores de bois verts de la serre. Ce fut une inspiration. En les maintenant en haut et en bas de la fenêtre, cela garantissait au moins du vent. Nous prîmes aussi le tapis de l’escalier, auquel personne n’avait jusque-là songé, il fournit à lui seul la fermeture de quatre fenêtres. Avec tout cela, et des feux énormes partout, nous n’arrivons pas encore à tiédir l’air.

Nos arrangements viennent de finir, ma chère sœur ; si nous pouvons dormir, nous dormirons près du fourneau de la cuisine. Le canon tonne toujours, les obus sifflent par-dessus nos têtes et éclatent plus loin, les coups de fusils sont devenus rares. Il paraît que l’horizon du côté de l’attaque étincelle de feux de bivouacs, que des fermes brûlent… Je n’y vais pas voir, j’ai assez, j’ai trop d’horreurs pour un jour.

Adolphe soutient près de moi un pauvre mourant qui souffre cruellement ; je veux te dire bonsoir, puis le remplacer.

Ma sœur ! pauvre mère ! trois jours de bataille et ne rien savoir d’André !

Quelquefois une pensée surgit en moi : je rêve qu’il est peut-être tout près, dans ces ténèbres, perclus de froid et appelant au secours… Oh ! que Dieu ait pitié de toi, de lui, de nous !

4 décembre.

De ce matin, nous commençons à comprendre ce qui a pu se passer. Nos blessés ont repris un peu de voix pour dire ce qu’ils ont vu ; les vainqueurs viennent au-devant d’une curiosité que nous essayons de leur cacher, car apprendre notre désastre de leur bouche c’est en souffrir deux fois.

La grande canonnade d’avant-hier, 2, était une vraie bataille qui a été presque une victoire. Jusqu’au soir nous avons eu l’avantage, acheté par de grandes pertes. Le général de Sonnis est tué[2]. Nos soldats ont été admirables presque partout, au dire même des Allemands. Cela est une consolation, la seule.

On croit que le 15me corps (notre centre) n’ayant pu avancer du même pas que le 16me et le 17me (notre gauche) qui sont tous deux sous les ordres d’un jeune général qu’on appelle Chanzy, ce dernier s’est trouvé seul en avant et exposé à être coupé de sa ligne de retraite. Il s’est replié. Son mouvement de recul a permis aux troupes allemandes, qu’il avait contenues et même repoussées, de venir renforcer celles qui attaquaient le 15me corps. On dit qu’il y a en ce moment cent mille Allemands entre Artenay et Chevilly, j’ai peine à le croire, mais enfin une irrésistible masse a pesé sur ce seul point de Chevilly qui barre le passage sur Orléans et forme en même temps le centre de notre armée. On s’est encore bien battu hier, au moulin d’Anvillers, tout près de la grande route ; trois de nos blessés y étaient ; cela a été un effort aussi vain que les autres. Chevilly était pris déjà hier au soir sans que nous le sussions, maintenant la marée prussienne nous a dépassés, l’effroyable canonnade menace Orléans, qui malgré la panique conserve au moins 45,000 habitants ! Les officiers allemands osent dire que le bombardement de cette ville sera l’une des justes vengeances de cette guerre, elle doit être punie pour avoir, après leur départ, fêté l’entrée des Français ! Quand donc les hommes vaudront-ils mieux que les loups ? Hélas ! pauvre XIXe siècle ! il peut bien pleurer sa chimère perdue, l’humanité ne s’est pas perfectionnée comme le reste de son œuvre. Pauvre XIXe siècle ! ses lumières n’auront éclairé que les choses ! Il fallait sur les cœurs une lueur de l’Évangile d’amour. Là où elle manque, que tout est noir !

Cependant tout n’est pas dit encore. Le général Martin des Pallières, qui commande Orléans tandis que le général d’Aurelles rallie son armée derrière la ville, veut utiliser, dit-on, les retranchements de terre armés récemment de quelques canons. Les gens du métier croient distinguer, même d’ici, à travers le vacarme de l’artillerie ennemie, le son de nos grosses pièces de marine, en position sur les hauteurs. Tant qu’on les entendra, cela voudra dire que nous tenons. Aussi l’un des nôtres a-t-il toujours l’oreille au guet pour saluer cette voix lointaine, qui, seule contre tant d’autres, parle encore d’espérance ; pour moi, je n’y sais rien reconnaître et je m’emploie à autre chose. La besogne ne manque pas.

Au petit jour, ce matin, quatre voitures allemandes d’ambulances nous amenaient dix-huit blessés et un chirurgien, sans doute sur l’avis du commandant d’hier au soir. En outre, on nous a laissé un sous-officier et quelques soldats qui m’ont bien l’air d’être une garde placée en défiance de nous. J’ai vu que le chirurgien surveillait jusqu’à ma limonade quand elle devait être bue par ses hommes. Je ne lui en veux pas, à lui, si telle est sa consigne, mais quelle misérable moralité faut-il avoir pour supposer possibles des crimes tels que ceux-là ! De pareilles choses ne peuvent être imaginées que par des gens capables de les accomplir. Grâces en soient rendues au ciel ! nous ne savons pas haïr comme eux.

Je n’impute point à notre chirurgien le soupçon qu’il laisse voir, il a une trop bonne figure pour cela ; aussi j’ai agi avec lui à la française et j’ai été lui demander s’il voudrait bien porter secours à l’un de nos hommes. Il s’agissait d’une balle, qui, ayant frappé la boite osseuse du crâne, sans doute après avoir perdu de sa force première, n’avait pas pénétré très-loin, mais avait contourné la tête et s’était arrêtée près de l’oreille ou elle causait au patient des douleurs insupportables. Je la sentais depuis hier sous le doigt, mais aucun de nous n’osait se risquer à en tenter l’extraction.

Le chirurgien, que je regardais bien en face en lui parlant, n’a pu cacher un peu de surprise, mais il m’a suivie et a fait très-bien, et avec douceur, son opération. Avant de la commencer : « Rassurez ce soldat, m’a-t-il dit en allemand, c’est amicalement que je ferai cela.

— Vous voyez qu’il n’est pas inquiet, lui ai-je dit, et j’en ai profité pour ajouter : « Il y a des choses qu’on ne suppose même point chez nous. »

Il n’a rien répondu, mais nous a traités avec plus de confiance de ce moment, et nous venons à l’instant de lui remettre encore deux opérations à faire. Malheureusement le froid aggrave la situation de nos blessés ; nous en avons perdu trois cette nuit. On plaint à peine ceux qui meurent, tant on se sent soi-même lassé de la vie.

Tout à l’heure j’essayais de calmer l’agitation nerveuse d’un grand dragon tout jeune qui souffrait affreusement, et je lui chantais à demi-voix ce cantique que j’ai appris de tes enfants :

Mon cœur te réclame
Pays du repos…

et c’était si bien tout mon être qui aspirait à ce repos de la meilleure terre « où la justice habite, » que mes lèvres n’auraient pu prononcer d’autres paroles que celles-là. Le chirurgien est venu me dire avec des phrases de respect trop allemandes que, si je voulais bien, si je daignais, etc… venir chanter la même chose à l’un de ses grièvement blessés qui se mourait, ce serait une grande consolation, car cet air était l’un de ceux qu’il avait appris à l’école en Bavière. Et après avoir assoupi mon dragon, j’ai répété longtemps mon cantique à son pauvre ennemi.

La question des subsistances est toujours grosse de difficultés. L’argent est une belle chose, je n’en dirai plus de mal, car notre réputation de payer cher s’étant faite, le peu de vivres que contenaient les cachettes du pays nous arrivent. C’est le salut de notre ambulance improvisée, qui compte en ce moment près de quatre-vingts bouches à nourrir. On se consolera facilement des économies qu’il faudra faire pour réparer cette brèche-là avec les autres.

Toujours point de nouvelles de notre cher soldat ni de Barbier, toujours la canonnade dont la violence semble s’accroître. Hélas ! on ne me dit plus qu’on entend encore nos pièces de marine et je n’ose questionner. Nous saurons assez tôt si tout est fini.

5 décembre.

La cité de Jeanne d’Arc est tombée. Encore une ville prise, encore un désastre, encore un échelon plus bas vers le fond de l’abîme !

L’armée n’a pas été cernée, mais elle est coupée en deux tronçons l’un a passé ou passe la Loire dans la direction de Jargeau, l’autre se retire par la rive droite ; on ne sait rien de plus, sinon des pertes énormes en prisonniers et en matériel, peu de dégât du reste, assure-t-on, dans la ville même.

Le malheur des uns cause quelquefois la joie des autres. Voilà ce pauvre Roland transfiguré par de bonnes nouvelles. Il vient de voir entrer l’abbé M…, précepteur de ses fils ; tout va bien pour sa famille. Sa femme était tellement inquiète de ne rien recevoir de lui qu’elle a fini par laisser partir son abbé, qui est homme de tête et de cœur, et offrait de lui rapporter des nouvelles de Roland ou de rester avec lui. Retenu à Orléans par le bombardement, l’occupation de la ville l’a délivré et il a franchi sans trop de peine, grâce à sa soutane et aussi à sa connaissance du pays, les trois lieues qui nous séparent d’Orléans. Roland est ravi d’entendre parler des siens, l’abbé est tout heureux de pouvoir dire à Marthe que nous sommes là, aussi repartira-t-il dès demain ; mais je supplie Roland de lui permettre de revenir si une nouvelle traversée des lignes lui est possible. Il nous remplacera lorsqu’il nous faudra regagner Thieulin.

Pauvre Thieulin ! je l’ai presque oublié ces jours-ci. Ce grand drapeau à croix rouge que j’avais acheté sans me soucier assez de blessés ou d’ambulances, mais seulement pour l’amour de notre logis, ce drapeau est maintenant comme un remords pour moi. C’était, dans ce temps-là, une petite hypocrisie que nous commettions ; tu peux m’en croire, ma chère et toujours sage sœur, je ne le ferai plus ! Je suis convertie aux ambulances, même sans drapeau.

Je charge l’abbé M… de découvrir André ou Barbier. Ils écrivent probablement à Thieulin, et j’aime à penser que, n’étant pas vagabonde comme moi, tu auras pu recevoir les lettres de ton fils. — L’abbé nous dit que les Orléanais sont dans la terreur ; plusieurs maisons ont été déjà pillées ; l’évêque plaide sans succès la cause de son troupeau.

  1. C’était Loigny même
  2. Le général de Sonnis a survécu à l’amputation de la cuisse.