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Une femme bien élevée/7

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Achille Faure, libraire-éditeur (p. 203-233).

VII

Adrienne devait retourner à l’église à l’heure des vêpres. Sa timidité hésita un instant en songeant à Eusèbe ; mais sa fierté lui imposa de ne point reculer. Cependant l’hommage poétique qu’elle avait reçu, comme une incantation magique, avait charmé les blessures de son amour-propre : son rhythme caressant enveloppait sa pensée et se promenait de sa tête à son cœur. Déjà, quand elle arriva à sa place, le jeune homme était à genoux. Par un scrupule qui tenait à ses habitudes religieuses, il laissa Adrienne achever son adoration ; mais au moment où elle se relevait pour s’asseoir, il lui dit à voix basse :

— Me pardonnez-vous ?

— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle ; j’ai remis à ma mère… l’écrit que vous m’avez donné.

— Mais vous l’avez lu, au moins, répliqua-t-il vivement. — Et son regard peignait toute l’anxiété de crainte et de désir avec laquelle il attendait sa réponse.

Adrienne baissa les yeux, devint très-pâle et dit :

— Oui.

Ce « oui » tremblant, cette pâleur furent pour le jeune homme une suprême consolation. Il demeura le reste de l’office confiné dans sa prière, le front courbé, sans interroger davantage Adrienne ni de la voix ni du regard.

L’émotion qu’elle avait manifestée ne se rapportait pas, cependant, toute à lui. Avec cette rapidité de rapprochements qui est le génie des femmes, elle s’était dit, pendant qu’il lui parlait, les yeux attachés sur les siens : « Ah ! il m’aime comme Félicien voulait m’aimer ! Je ne suis pourtant qu’une étrangère pour lui. Félicien pourrait-il regarder ainsi une autre femme ? » Cette idée singulière lui avait causé l’éblouissement d’un choc violent ; elle s’était sentie près de défaillir. C’est à ce moment de faiblesse qu’elle avait fait la concession de ce oui si avidement accepté comme un espoir.

Mais l’illumination qui avait montré à Adrienne un abîme ouvert devant elle ne dura qu’un instant. Son inexpérience du cœur et des passions était telle qu’elle voyait toujours le scandale dans les choses les plus innocentes, et qu’elle ne soupçonnait jamais le mal où il devait nécessairement se développer. Sa conclusion fut donc celle-ci : « Tout irréligieux qu’est Félicien, il conserve encore quelques sentiments d’un honnête homme, et son mécontentement contre moi n’irait pas jusqu’à le conduire à cette indignité. »

Adrienne n’avait pas imaginé un mensonge vertueux lorsqu’elle avait dit à Eusèbe Forbin qu’elle avait remis à sa mère les vers qu’il lui avait adressés. Elle les avait lus et relus avec une agitation qui ressemblait à un plaisir mêlé de remords. Effrayée de cette émotion nouvelle, elle voulut s’en débarrasser promptement. Quelques instants avant les vêpres, madame Milbert étant venue chez elle, elle lui raconta ce qui s’était passé, et elle eut le courage d’ajouter que cet hommage prétendu, qui était une offense pour elle, ne devait pas rester entre ses mains. — Je ne l’ai point montré à mon mari, dit-elle, parce que M. Eusèbe Forbin est un des nôtres, et que je ne veux pas fournir à Félicien une nouvelle occasion de nous attaquer. Je laisse à votre prudence, ma mère, à décider ce qu’il convient de faire.

— Garder le silence !

Madame Milbert, capable de donner ce sage conseil, ne l’était point de le suivre. Armée de cette pièce démonstrative, l’hymne amoureux du jeune Eusèbe, elle n’eut plus qu’une préoccupation, celle de faire briller la vertu de sa fille aux yeux des intéressés. Elle alla voir d’abord madame Forbin. Ces dames tinrent ensemble une longue consultation qui les entraîna à n’arriver à l’église qu’à l’heure des complies.

Elles décidèrent qu’il était urgent, par une punition sévère, au moins en apparence, de venger la vertu d’Adrienne et de réprimer les passions naissantes du jeune homme. Elles ne pouvaient s’empêcher d’admirer, cependant, son éloquence nourrie de toutes les fleurs de cette pieuse rhétorique qui a inventé un langage impossible, dont la lascive chasteté engourdit la conscience, tout en caressant l’imagination et les sens.

— Ah ! disaient-elles, montées elles-mêmes au ton du lyrisme, ne croirait-on pas que toutes ces belles pensées ont été cueillies dans les jardins du ciel ? C’est un bouquet divin ! Eusèbe est une âme égarée un instant hors de la voie choisie, mais qui reprendra bientôt le chemin de la sanctification.

En attendant, madame Forbin interdit ce soir-là à son neveu d’aller chez madame Milbert, et, après avoir pris des conseils compétents, elle l’envoya faire une retraite de quinze jours dans un monastère de trappistes.

Le lendemain, madame Milbert profita de l’absence momentanée d’Adrienne, qui était allée seule faire quelques visites, pour avoir un entretien avec Félicien.

C’était la première fois qu’elle se hasardait à provoquer une explication ; mais ce jour-là elle se sentait en force. Elle ne craignit point d’adresser à son gendre une longue remontrance sur sa conduite envers sa femme ; elle lui reprocha l’abandon où il la laissait, la solitude qu’il lui avait faite ; enfin, elle insinua qu’avec une épouse moins vertueuse, moins bien élevée, tant d’indifférence, si peu de soins, un dédain si blessant ne seraient pas sans danger.

— Une femme moins bien élevée eût aimé davantage son mari, du moins elle ne s’en serait pas fait un scrupule de conscience, répondit Félicien, qui, surpris d’abord de l’attaque de madame Milbert, avait repris tout son sang-froid pour l’écouter jusqu’au bout sans l’interrompre.

Celle-ci, se sentant blessée personnellement par la réplique de son gendre, lâcha la bride à ses récriminations : Bien lui en avait pris d’inspirer à sa fille ces scrupules exagérés ; car il ne fallait pas une vertu commune pour se défendre contre les séductions avec un mari qui, au scandale de la ville entière, remplissait si mal ses devoirs de famille. — Et je parle des séductions honnêtes, monsieur, ajouta-t-elle, de celles qu’entraîne la sympathie des cœurs vertueux et sensibles, révoltés du martyre auquel vous la condamnez. Lisez cela : vous verrez ce qu’on pense d’elle et de vous.

Félicien ne jeta sur la poésie qu’on lui présentait qu’un coup d’œil d’ensemble, ce qui irritait encore madame Milbert, qui aurait voulu lui enfoncer chaque mot comme un trait dans le cœur. Il la lui rendit sans s’informer d’où elle venait, devinant qu’il n’y avait point là un ennemi avec lequel on dût se mesurer, et il dit, avec un calme qui n’était pas celui de l’indifférence, mais de la réflexion :

— Vous me confirmez, madame, dans une résolution que je mûrissais depuis longtemps. Je vais m’empresser de l’exécuter pour sortir de notre position actuelle, qui me paraît aussi intolérable qu’à vous.

Ces paroles inquiétèrent madame Milbert. Sa colère, qui n’était qu’une crise rapide, contraire à sa bonne humeur habituelle, tomba subitement. Elle interrogea Félicien avec douceur ; mais il détourna ses questions et se contenta de lui répondre qu’elle serait instruite plus tard. Elle se retira donc, pleine d’inquiétude et avide de connaître le résultat inattendu de sa démarche.

Cette explication fut promptement donnée à Adrienne, qui en garda le secret pour ne pas affliger sa mère. N’imaginant pas d’autre moyen de vaincre l’opiniâtre révolte de sa femme contre lui que de la soustraire pour jamais à l’influence du milieu où elle avait puisé tant de préjugés opposés à leur bonheur, Félicien lui déclara qu’il était décidé à quitter Rouen. Il la laissait libre, d’ailleurs, de choisir le lieu de leur résidence : à la ville ou à la campagne, en province ou à Paris, peu lui importait.

Adrienne avait bien eu déjà le soupçon que son mari entretenait cette pensée, mais elle ne pouvait se persuader qu’il en vînt à l’exécuter. Elle vit qu’il était temps de travailler au renversement de ce projet. Elle chercha de toutes les manières possibles à ébranler la persévérance de résolution que montrait Félicien : elle opposa ses raisonnements d’abord, puis sa volonté, puis ses larmes. Effrayée enfin d’une résistance inébranlable, elle fléchit jusqu’à se plier aux prières et aux caresses. Félicien crut pouvoir profiter de ces crises d’expansion et d’attendrissement pour l’entraîner à s’abandonner toute à lui. Il lui parla au nom de son affection méconnue, de la joie de leur jeunesse qu’elle laissait éteindre, du zèle qu’il avait eu pour leur bonheur qu’elle avait découragé, de la tristesse, de l’isolement d’âme auquel elle le condamnait.

Adrienne reprit les mêmes arguments contre lui : aux plaintes succédèrent les irritations, et les irritations aux plaintes. De part et d’autre, elles s’entremêlaient, produisant tantôt des impressions d’une pénétrante sensibilité et tantôt des blessures cruelles. Dans leurs violences suppliantes, l’emportement de l’amour se confondait avec celui de la colère. Après les paroles les plus douces, après les étreintes les plus tendres, les deux époux se retrouvaient du fiel sur les lèvres et des morsures au cœur. En passant de la froide contrainte où ils avaient vécu jusqu’alors à cet état orageux, ils ne se reconnaissaient plus : ils ne savaient pas s’ils s’aimaient ou se haïssaient, si leurs transports allaient les anéantir ou leur créer une vie nouvelle.

Mais quand ils s’aperçurent que toutes ces émotions avaient été dépensées en vain ; qu’ils avaient, dans cette lutte meurtrière, épuisé leurs forces, exposé toutes les délicatesses de leur âme, sans que l’un eût cédé à l’autre, sans que le vaincu, heureux de sa faiblesse, eût proclamé son vainqueur, une animosité implacable surgit entre eux. Et comme chez Adrienne la violence, faite à l’humeur et au caractère pour opérer un rapprochement, avait été plus grande encore ; comme une haine sourde, étouffée, existait déjà dans son âme, sa rancune fut plus profonde et plus vindicative. Elle éclata avec de furieux délires le jour où Félicien lui annonça que, puisqu’elle se refusait à faire choix d’une résidence, il allait à Paris pour y louer un appartement, et qu’il fallait, avant un mois, avoir terminé leurs préparatifs de départ.

Adrienne ne répondit à son mari que par un regard égaré de douleur et d’effroi. Elle courut chez sa mère, se jeta dans ses bras, se fondit en sanglots :

— Ô ma mère, sauve-moi ! disait-elle. Sais-tu ce qu’il veut ? Me ravir à toi, m’ôter tout ce qu’il avait respecté encore de mon bonheur. Toutes mes illusions de jeune fille, il les a dissipées ; toutes mes joies de jeune femme, il les a détruites, et maintenant il veut nous séparer. Oh ! c’est affreux, je le hais ; il me force à le haïr !

— Calme-toi, mon enfant, calme-toi, répétait madame Milbert, qui aurait voulu apaiser sa fille, mais qui se sentait si pleine de son courroux et de sa douleur qu’elle craignait que les mots qui allaient lui échapper ne démentissent ses bonnes intentions.

— Ah ! ma mère, je sais que c’est mal ; mais laisse mon cœur se dilater dans sa colère : est-ce ma faute si je suis si malheureuse !

— Cette exaspération ne durera pas, mon enfant, et si ton mari te laisse libre de choisir entre lui et moi, tu lui donneras encore la préférence.

— Le crois-tu ? dit Adrienne, en la regardant fixement. Alors tu n’imagines pas ce que je souffre.

— Je ne le sais que trop.

— Non, tu ne le sais pas ; non, tu ne peux avoir deviné toutes les tortures navrantes de mon amour-propre. Rien ne m’identifie à cet homme : jamais il n’est mon égal : il est toujours au-dessus ou au-dessous de moi. Il connaît tout, il sait tout, il scrute l’univers, mais il n’a pas la science de mon cœur : son intelligence ne me vivifie pas, elle me fatigue, elle m’épuise. Qu’ai-je besoin d’aller parcourir et sonder l’immensité à sa suite ? de me perdre dans les abîmes de l’esprit et dans les abîmes de l’âme ? Un horizon plus borné me suffisait, le doux horizon de mon enfance, celui où je jouissais de ta protection, ma mère. Est-il un supplice plus humiliant que de voir sa pensée sans cesse dédaignée, repoussée, contredite ? C’est ma vie avec lui. Je ne trouve grâce à ses yeux que quand je renie ma dignité de femme : il n’aime en moi que quelques enfantillages, des jeux de petite fille, les échos de ma gaieté d’autrefois. Il a voulu me réduire par ses transports, par ses caresses ; mais je n’y céderai plus lâchement. Ils alarmaient ma conscience ; maintenant ils me sont odieux. Oui, voilà tout ce qu’il a su faire : me créer un supplice avec ses prétendus témoignages d’amour.

Madame Milbert serra sa fille dans ses bras et s’efforça de ranimer son courage par une promesse dont le mystère devait créer mille espérances.

— Tu ne me quitteras pas, lui dit-elle, rassure-toi ; il ne tient qu’à nous d’avoir des défenseurs puissants.

Adrienne fit un signe de doute.

— Eh bien, avant d’employer entre lui et nous un ascendant étranger, j’essayerai encore le mien.

Suivant cette dernière parole, Félicien reçut le lendemain la visite de sa belle-mère. Il s’y attendait. Il s’était armé de patience contre les reproches, de fermeté contre les plaintes. Mais il y avait un genre d’attaque qu’il n’avait pas prévu : la simplicité et la douceur dans la désolation. Ce fut ainsi pourtant que s’exprima madame Milbert, émue sincèrement :

— Que voulez-vous que nous fassions, disait-elle, son père et moi, si vous nous l’enlevez ? N’est-elle pas toute la joie et tout l’intérêt de notre vie ? Peut-on, quand on est vieux, attacher du prix à quelque chose, si ce n’est par ses enfants ? À quoi nous servira notre fortune, si elle n’en partage pas les jouissances ? Il nous faudra fermer notre maison, dont elle était l’ornement. Nous renverrons nos amis ; car nous les aimions surtout parce qu’ils l’aimaient, parce qu’ils lui apportaient de la distraction. Nous n’aurons pas besoin de distractions, nous : ce sera assez que nos larmes et nos regrets.

Mais son éloignement ne sera pas la fin de mon malheur : je serai bientôt dans une solitude complète. Jamais mon pauvre mari ne supportera ce coup : il s’affaisse déjà tant ; sa fille seule le ranimait. Ah ! je prévois l’anéantissement où le jettera sa tristesse : vous allez le tuer aussi sûrement que si vous lui versiez du poison.

Encore si nous méritions notre sort, reprenait-elle ; mais vous nous connaissiez, avant d’épouser Adrienne. Nous n’avons rien dissimulé à cette époque, et depuis nous sommes restés ce que nous étions. Nous sommes-nous jamais mêlés de votre ménage ? Si nous avons eu quelque autorité sur Adrienne, ce n’est que celle de l’exemple ; mais on ne change point sa direction de vie, quand elle est inspirée par la conscience, parce qu’on marie sa fille. C’était à vous de prévoir ce qui est arrivé. Vous étiez plus éclairé que nous ; vous aviez l’expérience des choses nécessaires à votre bonheur, et nous ne l’avions pas. Si nous ne vous convenions point, il ne fallait pas rechercher notre alliance.

Ces reproches spécieux, accompagnés de vraies larmes, pénétraient le cœur de Félicien.

— Il est des moments, madame, dit-il, où la sagesse est bien difficile. Je gémis du sacrifice que je vous impose. Mais je veux, et vous devez le vouloir vous-même, éviter à tout prix une séparation entre Adrienne et moi.

— Est-ce que vous pensez, monsieur, reprit-elle moins attendrie et plus animée, ramener le bon accord et fortifier votre union avec votre femme, en foulant aux pieds tous vos devoirs ? Oui, vos devoirs propres. Quand un honnête homme reçoit une jeune fille des mains de son père et de sa mère, c’est à charge de leur servir lui-même de fils. Vous délaissez notre vieillesse, monsieur ; mais il y a une malédiction, qui ne faillit jamais, portée contre l’ingratitude envers les parents.

Elle suffoquait de sanglots ; Félicien était navré, mais impassible. Adrienne entra ; elle avait entendu les dernières paroles de sa mère :

— N’avez-vous donc rien à lui dire pour la consoler ? s’écria-t-elle. Vous ne répondez pas. Promettez-lui que nous resterons ; je vous ferai toutes les concessions possibles ; j’irai au spectacle, je recevrai la société que vous choisirez.

— Il est trop tard ; c’est à des habitudes nouvelles qu’il faut demander un rapprochement entre nous, qui ne peut exister ici.

— Alors, partez quand il vous plaira ; je ne l’abandonnerai jamais.

— Si vous m’aimiez, Adrienne, voilà un mot que vous n’auriez pas prononcé.

— Et qu’est-ce que cet amour, dit-elle avec une dernière explosion, qui me commande le meurtre de ma mère ?

Sa poitrine haletait, ses membres se tordaient dans une violente attaque de nerfs. Félicien la prit dans ses bras, et, grâce à ses soins intelligents, la rendit à elle-même. Quand il la vit près de se calmer, il invita madame Milbert à se retirer :

— Adrienne ira vous voir, lui dit-il. Si votre affection pour elle est assez profonde pour être désintéressée, vous comprendrez quels conseils vous devez lui donner.

Madame Milbert possédait l’ensemble de ces médiocres qualités qui constituent une bonne femme ; c’était même une femme aimable quand on ne la contredisait point ; mais elle était incapable de la hauteur de dévouement qu’il lui eût fallu pour éloigner d’elle Adrienne. Elle n’essaya pas de s’imposer cet effort, et aima mieux s’en fier à son habileté pour entraver les projets de Félicien.

Elle réfléchissait profondément sur ce sujet quand, le lendemain de cette scène, Adrienne arriva. Sa physionomie en abordant sa mère était étrange : une joie nouvelle, exaltée, surhumaine, contenue cependant par un reste d’inquiétude, y resplendissait.

— Eh quoi ! s’écria madame Milbert, ton mari aurait-il renoncé à t’enlever à nous ?

— Non, je ne sais ; je n’ai pu penser à cela depuis hier. Tu n’en seras pas surprise si je te dis que mes prévisions se sont réalisées : je serai mère ! C’est pendant ma crise de nerfs que j’ai senti les premiers tressaillements de mon enfant.

— Dieu soit loué ! s’écria madame Milbert, se livrant franchement à son égoïsme : tu pourras maintenant tout obtenir de ton mari, et tu ne nous quitteras point. Lui as-tu fait ta confidence ?

— Non, ma mère ; j’ai voulu vous prévenir d’abord.

— Eh bien ! va vite, et qu’il nous rende la vie, à ton père et à moi, en échange du bonheur que tu vas lui donner.

À l’annonce de l’heureuse nouvelle, Félicien ne répondit à sa femme qu’en lui tendant les bras. Les deux époux s’embrassèrent avec une franchise d’affection qu’ils n’avaient jamais eue. Dans sa joie, Félicien avait tout oublié. Adrienne lui rappela d’un mot leurs tristes division.

— Vous ne pouvez songer maintenant à me séparer de ma mère : j’aurai tant besoin de ses soins !

Félicien garda le silence ; il se sentait refroidi subitement parce qu’Adrienne n’avait vu dans leur réconciliation inattendue qu’une occasion de le ramener à sa volonté. Rien ne fut résolu ; mais bientôt d’autres préoccupations parurent avoir remplacé complètement celle du changement de résidence. On formait mille projets pour la réception de cet hôte charmant de la famille que tant d’espérances devançaient. La question de savoir si l’on désirait un garçon ou une fille se présenta naturellement. Félicien affirmait qu’il ne voulait qu’un enfant, et qu’il fût intelligent ; peu lui importait le sexe.

— La seule raison qui me ferait préférer une fille à un garçon, dit Adrienne qui ne s’était point déshabituée des hardiesses imprudentes, c’est que j’en aurais la direction.

— Pourquoi donc ? s’écria Félicien ; fille ou garçon, est-ce que cet enfant ne nous appartiendra pas à tous deux, et que nous n’aurons pas les mêmes droits sur lui ? Sommes-nous déjà divorcés ? Je vais bien te surprendre, c’est que je redouterais beaucoup moins pour mon fils que pour ma fille l’influence de celles de tes idées que je ne partage point, attendu que cette influence serait neutralisée par l’expérience de la vie publique à laquelle un garçon est soumis dès son jeune âge. D’ailleurs il y a une éducation du cœur que la mère donne à ses enfants, sans y songer même, et qui est plus nécessaire encore au garçon qu’à la fille, parce que la nature le prédispose moins à la recevoir.

— Ah ! je craignais surtout que vous n’écartiez mon fils de moi : que je suis heureuse du contraire !

— Entendons-nous, cependant ; je ne serais pas bien aise que tu fisses de notre fils un de ces petits jeunes gens, comme on en rencontre maintenant dans le monde, qui sont sans cesse attachés, du moins ils s’en vantent, à la robe de leur mère ; qui savent éviter, à ce qu’ils prétendent, les pièges de tous les plaisirs de la jeunesse, le théâtre y compris ; qui n’ont point de délectation plus délicieuse que celle de savourer l’éloquence d’un prédicateur en vogue ; enfin, qui mettent toute leur petite fatuité d’enfants émancipés à se poser, en plein salon, comme modèles de sainteté, et qui vont édifier le premier venu du secret de leur confession.

— Que trouvez-vous de mal dans tout cela ?

— Rien que l’affectation : une affectation suppose toujours une hypocrisie.

— Oh ! je suis persuadée, dit Adrienne avec ironie, que vous sauriez préserver mon fils de l’affectation de la sainteté ; mais ma fille, la piété extérieure lui serait-elle aussi défendue ?

— Tu feins de ne pas me comprendre ; expliquons-nous une fois là-dessus, et qu’il n’en soit plus question. Si nous avons une fille, j’attacherai à son éducation une importance extrême. Les rapports qui existent entre les sexes et l’organisation particulière des femmes amènent ce résultat qu’elles ne sont presque jamais nos égales ; ce sont nos esclaves ou nos maîtres. Mais dans une civilisation où domine le luxe, où règne la délicatesse, ce sont elles qui gouvernent. Ayons donc grand soin, tandis qu’il en est temps encore, de façonner le joug qui doit nous plier. Je veux que mon gendre me remercie un jour.

— Qui vous dit qu’il aura les mêmes idées, les mêmes convictions, ou plutôt les mêmes préventions que vous ?

— Le but que je me proposerais dans l’éducation de ma fille pourrait bien ne pas satisfaire tous les préjugés ; mais, en dépit de ces préjugés mêmes, il serait une garantie de concorde. Je travaillerais à lui inspirer un attachement aussi sincère que profond pour ces vérités religieuses et morales qui sont le fond inépuisable de la perfectibilité humaine et la base de notre conscience à tous, que nous soyons catholiques ou protestants, orthodoxes ou schismatiques, chrétiens ou philosophes. Mais elle apprendrait aussi à n’attacher qu’un intérêt relatif et secondaire à ces questions dogmatiques, à ces préceptes de formes qui varient suivant les sectes, les lieux et les temps. Je crois que je serais secondé dans cette tâche par l’instinct même de la femme, — ce qui prouve que je suivrais la voie de la nature, — car la vive légèreté de leur esprit se refuse généralement à pénétrer les subtilités abstraites qui sont quelquefois une difficulté pour la conscience de l’homme, tandis que l’ardeur de leur imagination et l’élévation de leurs sentiments doit les prédisposer à cette haute tolérance, empreinte de piété et de charité, qui est la religion dans son essence la plus pure.

Enfin, je voudrais, pour tout dire, pénétrer ma fille de la certitude du devoir, même dans l’incertitude du dogme ; car le premier est du domaine de l’expérience, et le second n’appartient qu’à celui de la spéculation.

— C’est-à-dire que vous feriez de ma fille une chrétienne indifférente, qui pratiquerait peut-être par habitude ou convenance, et qui ne s’inquiéterait ni de la foi de son mari dans les sacrements, ni du culte qu’il rendrait à Marie.

— Indifférente ou non, qu’importe ; car je suis persuadé qu’une femme, même rigoureusement orthodoxe, pourrait vivre en parfaite intelligence avec un philosophe comme moi. Il ne faudrait qu’une bien petite chose pour opérer ce miracle : l’amener à la confiance dans la sincérité des convictions qui se produisent en dehors de l’Église. De cette confiance naîtrait le respect, et tout serait facile alors. Mais je sais bien que, si cette tolérance devenait la loi générale, elle anéantirait l’esprit de secte, refuge de tant de vanités et d’ambitions, et détruirait cette propagande affairée qui cultive la puérilité comme le plus fécond moyen de succès, et semble se proposer particulièrement dans le culte l’amusement des femmes et des jeunes gens.

Je ne suis pas arrivée à la fin de mon martyre, pensa Adrienne. Persuadée déjà que le salut de son enfant était menacé par son mari et cruellement désenchantée de son espoir maternel, elle passa ses heures de solitude dans la prière et dans les larmes. Félicien n’était pas plus tranquille. Depuis cette explication, ces époux malheureux, toujours attirés l’un vers l’autre par les sentiments, sans cesse écartés par les idées, vécurent dans une attente morne, privée de joie, mais qui n’était certainement pas sans effroi.

Ils devaient pourtant connaître encore un jour d’illusion et de bonheur.

Toutes les choses merveilleusement sublimes qui ont précédé la venue de l’homme sur la terre ne sont point tombées sans retour dans l’abîme du passé ; elles se reflètent dans les phénomènes de la nature et dans l’existence de chacun de nous. Le prolongement du Fiat lux se fait entendre à chaque lever du soleil, à chaque introduction d’une âme au milieu de l’humanité.

Adrienne mit un fils au monde. Ces cruelles souffrances suivies d’un soulagement subit, ces inquiétudes mortelles soudainement apaisées par la chère apparition, ce doux vagissement de la vie qui s’éveille succédant à l’horrible voix de la douleur aux prises avec la mort, ce conflit de sentiments extrêmes dont l’issue est une pure allégresse, n’était-ce pas assez pour inspirer aux deux époux un irrésistible transport de réconciliation ? Adrienne tendit la main à Félicien, et, à travers les baisers dont il la couvrit, elle y sentit tomber une larme.

Ah ! s’il ne fallait qu’un élan de l’âme pour accomplir les sacrifices que conçoit la vertu, que le devoir serait facile ! Aussi le mérite des actions les plus généreuses, quand elles s’exécutent à un moment donné, avec le concours de l’instinct et de l’enthousiasme, ne saurait se comparer à celui d’une succession de dévoilements moins apparents, mais qui s’accomplissent dans le refroidissement des sens et embrassent une longue période de la vie. Tant il est vrai qu’il n’y a de difficile que ce qui est persévérant, de surhumain que ce qui est immuable.

On avait agité la question de savoir si Adrienne nourrirait elle-même son enfant. Madame Milbert s’était prononcée contre l’allaitement, et, le médecin, de son côté, encourageait peu la jeune mère. Celle-ci ne lutta point contre eux, non par préoccupation de sa santé, mais parce que les fonctions de nourrice lui paraissaient accompagnées d’un cortège de choses indécentes sur lesquelles elle ne se résignait point à passer. Qu’on juge de l’indignation de Félicien la première fois qu’il avait soupçonné ce sentiment chez Adrienne ! Mais lui-même faisait un rude apprentissage de la tolérance qu’il avait cru posséder. Il se contint, espérant que la nature serait un meilleur réformateur que lui.

En effet, contrairement à ce qu’on attendait, Adrienne essaya d’allaiter son enfant ; mais elle ne put lui offrir qu’une nourriture insuffisante. Cette circonstance compliqua les soins qu’exigeait le petit Raoul, qui était d’une complexion très-délicate et sujet à des convulsions qui mettaient ses jours en danger. Il arriva que la jeune mère fut souvent embarrassée entre les prescriptions contraires de la théorie et de la pratique : la première représentée par le docteur, la seconde par madame Milbert et la bonne d’enfant. Naturellement Adrienne s’adressait à Félicien pour trancher la difficulté ; mais l’habitude de la défiance était tellement enracinée chez elle qu’elle avait toujours quelque peine à se rendre aux conseils de son mari.

Ces discussions, calmes d’abord, devinrent bientôt plus vives. Adrienne y reprit sa manie d’opposition. Les luttes se multiplièrent, moins violentes, mais aussi tracassières, aussi obstinées que jamais. Les deux époux poursuivaient avec une égale ardeur le même but, qui était la conservation de leur enfant, et, au lieu de réunir leur sollicitude sur cet être chéri, ils l’employaient à se le disputer, comme un trésor que chacun d’eux eût voulu se réserver à lui seul.

D’ailleurs, la querelle religieuse n’était que suspendue. Cet ancien élément de discorde reprit tout son empire, quand le petit Raoul, languissant jusqu’alors, tomba dangereusement malade. Adrienne avait plus de confiance dans les secours spirituels que dans les ressources de l’art, et Félicien trouvait qu’elle subordonnait les unes aux autres d’une manière souvent imprudente. Il en résulta qu’en veillant l’objet de leur amour, ils se surveillèrent encore mutuellement. Adrienne s’indignait de ne pas voir Félicien se joindre à ses prières. Elle épiait chaque mouvement de ses lèvres dans l’espoir d’y surprendre le murmure d’une invocation ; car elle ne comprenait pas l’entretien mental d’une âme profondément affligée avec elle-même ou avec Dieu.

Tandis que, pour cette apparente indifférence religieuse, elle accusait son mari de cruauté, elle déshonorait son propre chagrin à ses yeux par toutes sortes de pratiques inopportunes et superstitieuses. La vue des images, des médailles, des scapulaires dont le petit Raoul était entouré, représentations que Félicien trouvait à la fois grotesques et douloureuses, rendait sa tristesse plus lugubre : le froissement des idées augmentait la blessure des sentiments.

Cette impression était si vive, qu’il fut obligé de demander grâce, quand Adrienne voulut suspendre au berceau de l’enfant l’image d’une madone des Sept-Douleurs.

— Je sauve mon fils, répétait-elle en répondant aux instances de Félicien.

— Tu le tuerais plutôt, répliquait-il : ces images funèbres appellent la mort.

En d’autres circonstances déjà, le luxe des pieuses médailles avait importuné Félicien : il l’avait trouvé mêlé aux mystères de l’alcôve, et tout incrédule qu’il était, cela lui paraissait dérisoire et sacrilège. Souvent même il en avait été refroidi. — N’est-ce pas agaçant, pensait-il, quand on ne croyait cueillir que des roses, d’être obligé d’égrener un chapelet ?

Mais le plus grave des reproches secrets qu’il faisait à Adrienne, c’était, dans les moments de danger même, d’abandonner le chevet de l’enfant pour aller faire des neuvaines et des pèlerinages. Il savait aussi que, s’il ne s’y fût formellement opposé, elle eût, suivant la croyance du peuple, interrompu les remèdes pendant l’accomplissement de ces actes pieux, auxquels il faut, pour leur donner toute leur efficacité, laisser entièrement la gloire du miracle.

Ainsi Adrienne et Félicien n’avaient pas un mot de consolation à s’adresser et ne savaient qu’aggraver leurs souffrances. Un jour, entre autres, après une nuit passée dans les alarmes, où heure par heure, moment par moment, on avait disputé le petit Raoul à la mort, le médecin et la nourrice, penchés sur le berceau de l’enfant, attendaient dans un silence plein d’anxiété le résultat de leurs soins. Félicien, auprès d’eux, exténué par les fatigues morales de sa longue veille, sentant son cœur meurtri et affaissé comme si toutes les larmes en eussent été exprimées, n’éprouvait plus qu’une fébrile impatience qui s’accroissait d’instants en instants. Tantôt il marchait, allant et venant, pressé par l’aiguillon de l’inquiétude ; tantôt il demeurait immobile, replié sur lui-même, concentré, mais appliqué surtout à écouter tous les bruits du dehors, comme s’il était certain que le salut ne viendrait que de là. Enfin, on entendit des pas légers sur l’escalier, et Adrienne entra dans la chambre.

— Où étiez-vous ? lui dit Félicien, avec un ton de brusquerie farouche qui ne lui avait jamais échappé, même au plus fort de leurs dissensions.

Elle ne répondit pas : elle venait de l’église achever une neuvaine.

— Tout à l’heure on avait besoin de vous, et vous n’étiez pas là. Ne quittez plus cette chambre. J’ai mes superstitions aussi, moi, peut-être, et je crois que la présence d’une mère peut défendre son enfant contre la mort.

Adrienne s’approcha du petit Raoul. Elle le vit les lèvres entr’ouvertes, les joues livides, les prunelles noyées sous ses molles paupières. Saisie d’effroi et blessée au cœur par les paroles de son mari, elle se sentit près de chanceler ; mais à force de courage, elle reprit vie. Si elle devait être privée de son fils, il ne fallait pas au moins qu’il mourût à cette heure. Ce sentiment l’emportait sur tout. Le pauvre enfant n’était plus qu’un enjeu entre elle et Félicien.

Cependant les deux époux se dissimulaient encore la réprobation dont chacun frappait l’autre. Mais quand, après avoir traversé mille angoisses, après avoir tour à tour accueilli et repoussé un espoir toujours trompeur et toujours déçu, après avoir senti leurs larmes tantôt humecter leurs paupières comme un baume réparateur, et tantôt les dessécher comme une liqueur corrosive et brûlante, ils virent arriver ce moment redoutable où la mort allait éteindre la seule lumière qui restât à leur âme, la démence de leur douleur ne se contint plus. Alors ils laissèrent échapper le mot insensé qui faisait peser sur eux la responsabilité d’un acte dont la nature seule devait être accusée.

— Pauvre enfant ! dit Félicien, il était né d’une violence d’âme : il devait périr !

— Ah ! s’écria Adrienne, Dieu l’enlève aux dangers qui le menaçaient : j’avais demandé son salut avec trop d’instances !

Ils ne relevèrent point ces cruelles paroles ; mais ils les entendirent retentir en eux-mêmes pendant ces heures sinistres de la veillée des morts, où le cœur semble participer de l’effrayant repos du cadavre auquel s’acharne son amour. Plus tard, ils ne les oublièrent pas. Adrienne envenima leurs blessures dans les redoublements d’une piété plus âpre que jamais. Félicien les pardonna, tout en les jugeant l’expression d’un état de désaccord désormais irréparable.