Une idylle tragique/X

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Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 347-375).

Il n’y a jamais rien que de très simple dans les événements les plus extraordinaires, comme il n’y a jamais rien que de très logique dans les hasards les plus inattendus. Un peu de réflexion nous aurait suffi le plus souvent pour empêcher les uns et pour prévoir les autres. Mais le propre de la passion est de s’absorber dans son objet tout entière. Elle oublie que d’autres passions existent en dehors d’elle, aussi fougueuses qu’elle, aussi déchaînées, et qu’il lui faudra s’y heurter. C’est le train qui file à pleine vapeur sur ses rails et à qui aucun signal n’annonce l’approche d’un autre train lancé sur la même ligne, en sens contraire. Enveloppé, emporté, durant cette mortelle semaine, dans un tourbillon de souffrance, Olivier n’avait pas pris garde qu’auprès de lui un être vivait, s’înquiétait, souffrait aussi. L’idée fixe a de ces égoïsmes et de ces imprévoyances : il n’avait pas observé le travail d’esprit qui s’accomplissait dans sa femme, ni deviné cette possibilité si naturelle qu’exaspérée par le soupçon Berthe s’adressât à l’ami, au confident de son mari pour implorer une aide, — à Hautefeuille lui-même ! Elle venait de le faire, et cet entretien avait eu cet immédiat résultat, trop aisé à prévoir, lui aussi : la jalousie de la jeune femme avait d’un coup déchiré le bandeau qui couvrait les yeux de l’ami aveuglé. En un moment, Pierre avait tout appris.

Cette tragédie — un pareil entretien en était une, et grosse de quel terrible dénouement ! — avait été provoquée par une dernière et folle imprudence d’Olivier. À la veille de son entrevue avec Mme de Carlsberg, il avait donné des signes d’une agitation encore plus enfiévrée que de coutume, et aucun n’avait échappé à sa femme. Il avait marché presque toute la nuit dans sa chambre, s’asseyant de demi-heure en demi-heure pour essayer d’écrire la lettre qu’il enverrait à Ely dans la matinée. Berhe, éveillée et l’oreille au guet, l’entendait, à travers la mince cloison de cet appartement d’hôtel, qui s’asseyait, se levait, se rasseyait, froissait, déchirait un papier, se relevait, froissait, déchirait un autre papier. Elle s’était dit : « Il lui écrit… » Ah ! comme elle aurait voulu se lever, elle aussi, ouvrir cette porte qui n’était même pas fermée à clef, entrer dans l’autre chambre et savoir si la constante anxiété de ces huit jours ne la trompait pas, si réellement Olivier avait retrouvé sa maîtresse de Rome, si cette femme était bien la cause de la visible crise qu’il traversait ; enfin, si, oui ou non, cette ancienne maîtresse était cette baronne Ely qu’elle avait espéré rencontrer dans un des salons de Cannes ! Mais son mari, elle ne savait comment, s’était arrangé pour qu’ils fussent tous les jours en excursion, et ils n’avaient pas fait une visite, pas dîné une fois chez une des personnes de leur connaissance. Elle était trop fine pour ne pas avoir compris qu’Olivier ne voulait ni fréquenter le monde à Cannes, ni quitter cette ville. Pourquoi ? Une seule donnée aurait permis à Berthe de résoudre cette énigme ; elle lui manquait. Mais qu’il y eût énigme, son instinct d’épouse le lui révélait avec une infaillible sûreté. À force de réfléchir et d’observer, elle était arrivée à cette conclusion : « Cette femme est ici. Il la regrette et il en a peur… Il la regrette : c’est pour cela que nous restons, et qu’il est si malheureux… Il en a peur : c’est pour cela qu’il m’empêche d’aller dans le monde… » Combien de fois, durant cette semaine, avait-elle été tentée de lui crier qu’une telle situation l’humiliait trop, qu’il choisît de vivre pour sa femme ou pour son ancienne maîtresse, qu’elle voulait partir, rentrer à Paris, auprès des siens ! … Et puis, Hautefeuille était là en tiers, cet Hautefeuille qui savait la vérité, lui, certainement. Elle le haïssait de cela davantage à mesure qu’elle souffrait plus de sa propre ignorance… Ou bien si elle était seule avec Olivier, une timidité invincible la terrassait, une honte et une terreur d’avouer comment elle avait découvert le nom de la baronne Ely, cette photographie surprise, croirait-il, par le plus ignoble espionnage. Elle tremblait qu’une irréparable parole ne se prononçât dans cette explication. L’inconnu du caractère de son mari l’épouvantait. Elle avait entendu trop souvent raconter l’histoire de ménages brisés pour toujours dès la première année. S’il allait, dans un accès de colère contre elle, la renvoyer, retourner à l’autre ? À cette idée, la pauvre enfant avait froid au cœur. Elle aimait Olivier ! Et, même sans amour, comment accepter, elle si pondérée, si raisonnable, si simplement honnête et bourgeoise, la pensée de son mariage effondré dans le scandale d’une séparation ? Encore cette nuit, tandis qu’elle écoutait la veillée inquiète de son mari, elle s’était tue, mais trop misérable, trop abandonnée, trop jalouse ! chaque nouveau bruit de pas dans la chambre voisine, elle avait prié, implorant la force de ne pas céder à la tentation de violence qui l’assaillait. À dix reprises, elle s’était forcée à réciter la consolante oraison : « Notre Père… » Et chaque fois, arrivée à cette phrase : « comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés… » elle s’était révoltée dans tout son être :

— « Pardonner à cette femme, jamais, jamais. Je ne pourrais pas… »

Un détail presque insignifiant — mais, dans des crises pareilles y a-t-il des détails insignifiants ? — avait achevé de surexciter ses nerfs si tendus. Vers neuf heures du matin, son mari était entré dans sa chambre, habillé pour sortir. À la main, il tenait une lettre glissée entre ses gants et son chapeau. Berthe n’avait pas pu lire la suscription de l’enveloppe, mais elle avait vu que cette enveloppe n’était pas affranchie, et elle avait dit à Olivier, le cœur remué par l’attente de la réponse qu’il ferait à cette simple question :

— « Vous cherchez un timbre ? … Vous en trouverez dans mon buvard, là, sur ma table… »

— « C’est inutile, » avait-il dit. « C’est un mot à porter en ville. Je le remettrai moi-même… »

Et il était sorti en ajoutant qu’il rentrerait pour le déjeuner. Il ne s’était pas douté qu’à peine seule, sa femme avait éclaté en sanglots. Elle était certaine maintenant que la lettre était pour la baronne Eli. Elle s’était dit : « Olivier y va… » et la douloureuse fureur de la passion impuissante s’était déchaînée en elle. Puis, comme toutes les femmes jalouses, elle s’était livrée à cet irrésistible, à ce sauvage instinct de l’enquête matérielle qui n’apaise, qui n’assouvit rien, — car de trouver une preuve que notre soupçon a deviné juste, est-ce moins souffrir de la jalousie qui nous a inspiré ce soupçon ? — Elle était allée dans la chambre de son mari, et là, dans la corbeille à papier, elle avait pu voir, jetés par la main fiévreuse du jeune homme, les débris de vingt feuilles peut-être : les brouillons des lettres que, la nuit dernière, elle l’avait entendu froisser et déchirer. Ces débris, elle les avait, les mains tremblantes, les joues brûlantes, la gorge étranglée de ce qu’elle osait faire, recueillis et mis ensemble. Elle avait ainsi reconstitué une vingtaine de commencements de billets, indifférents pour qui n’aurait pas eu la divination de l’amour blessé, mais, pour elle, d’un sens terriblement, affreusement précis. Tous étaient adressés à une femme, et Berthe pouvait y voir l’incohérence de la pensée d’Olivier, — tour à tour cérémonieux : « Madame, permettrez-vous à un passant qui n’a pas eu l’honneur de vous… » ; ironique : « Vous ne serez pas étonnée, madame, que je ne veuille pas quitter Cannes… » ; — familier : « Je me reproche, chère madame, de n’être pas encore allé frapper à votre porte… » Que la plume du jeune homme avait hésité sur la formule, pour demander cette chose si simple, une permission de visite ! Cette hésitation était déjà une preuve trop certaine d’un mystère, et un des fragments ainsi rapprochés en révélait trop la nature : « Il y a des vengeances infâmes, ma chère Ely, et celle que vous avez imaginée… » Cette phrase, Olivier l’avait écrite dans la minute la plus amère de son insomnie. Sa douleur s’était soulagée à cette insolence du prénom, à ce rappel outrageant d’une ineffaçable intimité. Puis il avait déchiré la feuille avec une rage que révélait la minutie même de cette lacération. Cette phrase fatale une fois rétablie et déchiffrée, Berthe Du Prat n’avait plus vu qu’elle. Tous ses pressentiments avaient donc deviné juste : cette baronne Ely de Carlsberg, dont Corancez avait parlé à Hautefeuille dans le wagon, était bien l’ancienne maîtresse de son mari ! S’il avait voulu revenir à Cannes, c’était parce qu’il la savait là, et pour la revoir ! S’il était comme fou depuis ces huit jours, c’était à cause d’elle ! La lettre qu’il tenait à la main tout à l’heure était pour elle ! II était allé la porter chez elle ! … Devant cette indiscutable et terrassante certitude, la jeune femme avait été saisie d’un tremblement convulsif qui avait augmenté à mesure que l’heure avançante rapprochait l’instant du déjeuner. Vainement elle s’était dit : « Je dois être calme pour cette explication… » car elle était bien résolue à parler, cette fois, à ne pas accepter davantage une situation intolérable… Mais comment cette volonté de calme aurait-elle duré ? Vers midi, elle reçut une carte d’Olivier sur laquelle il avait griffonné au crayon — avec la même écriture — qu’un ami rencontré le gardait à déjeuner et qu’il la priait de se mettre à table sans lui !

— « Elle l’a repris ! Il est chez elle ! … » Quant elle se fut formulé cette pensée, avec l’horrible douleur de l’évidence qui perce l’âme comme un clair et froid couteau, elle sentit qu’elle ne pouvait physiquement pas supporter cette nouvelle épreuve. Avec l’automatisme presque inconscient de semblables minutes, elle prit son chapeau, sa voilette, ses gants. Puis, quand elle fut habillée et prête à sortir, un dernier reste de raison lui montra l’extravagance du projet qu’elle venait de concevoir : — aller elle-même chez sa rivale, y surprendre Olivier et en finir. — En finir ! … Elle se vit dans la glace, pâle, claquant des dents, remuée de ce même convulsif tremblement. Elle comprit que cette démarche, dans un tel état, auprès d’une telle femme, était insensée. Mais, cette démarche, si un autre pouvait la faire ? un autre aller dire à Olivier : « Ta femme sait tout. Elle souffre trop… Reviens… » ? Un autre ? Quel autre, sinon Pierre ? L’image de celui qu’elle croyait le confident de son mari ne se fut pas plus tôt offerte à l’esprit de la malheureuse, qu’avec cette même fébrilité automatique elle avait sonné sa femme de chambre. — « Priez M. Hautefeuille de monter, s’il est chez lui, » avait-elle dit, elle qui n’avait pas eu, dans sa vie, une seule conversation en tête-à-tête avec ce jeune homme ! Elle se souciait bien des convenances, en ce moment ! Son agitation était telle qu’à la réponse rapportée par sa femme de chambre que M. Hautefeuille allait venir, elle dut s’asseoir. Ses jambes ne la soutenaient réellement plus. Quand il entra dans la chambre, cinq minutes plus tard, elle ne lui laissa pas le temps de la saluer, de l’interroger. Elle se précipita sur lui comme une bête sur une proie, et, lui prenant le bras de sa main frémissanté, elle lui dit, avec l’incohérence d’une insensée, qui voit son idée et qui ne voit pas celui à qui elle parle :

— « Ah ! vous voilà… Vous avez deviné que je me doutais de quelque chose… Il faut que vous alliez dire à Olivier que je sais tout, vous entendez, tout, et le ramener. Mais allez, allez… S’il ne revient pas, je sens que je deviens folle… Monsieur Hautefeuille, vous avez de l’honneur, du cœur. Vous devez trouver cela bien mal pourtant, qu’après six mois de mariage il retourne où il est retourné… Je vous en supplie, allez lui dire qu’il revienne, que je lui pardonne, que je ne lui parlerai de rien. Je ne sais pas lui montrer que je l’aime… Mais je l’aime, je vous jure que je l’aime… Ah ! ma tête se perd… »

— « Mais, madame, » avait répondu Pierre, » qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ? Où puis-je aller chercher Olivier ? Que savez-vous ? Que vous a-t-il caché ? Où est-il retourné ? … Je vous affirme que je ne vous comprends pas… »

— « Ah ! vous aussi, vous me mentez ! » avait repris Berthe avec plus de violence. « Vous me ménagez ! … Mais puisque je vous jure que je sais tout… Vous faut-il des preuves ? Voulez-vous que je vous dise ce dont vous avez parlé dans votre première conversation quand vous m’avez laissée seule à l’hôtel, le premier jour ? ce dont vous parlez chaque fois que je ne suis pas là ? … De cette femme qui a été sa maîtresse à Rome, à laquelle il n’a pas cessé de penser… Il avait emporté son portrait avec lui dans notre voyage de noces ! Je l’ai vu, ce portrait. Je vous dis que je l’ai vu. C’est comme cela que j’ai su son nom ; il était signé en bas : « Ely » … Vous êtes convaincu, maintenant ? … Est-ce que vous croyez que je n’ai pas vu votre trouble, à tous deux, quand on l’a nommée devant moi, le jour où nous sommes allés à Monte-Carlo ? Et puis, vous avez pensé que je n’avais rien remarqué, rien soupçonné… Je sais, entendez-vous, je sais qu’elle est ici, je vous dirai le nom de sa villa si vous voulez : la villa Helmholtz… Je sais qu’il n’est venu à Cannes que pour la revoir. Et il est là-bas maintenant, j’en suis sûre… Il est chez elle. Ne me dites pas non. J’ai là les brouillons des lettres qu’il lui a écrites cette nuit, pour lui demander un rendez-vous… »

Et de ses pauvres mains qui pouvaient à peine tenir les feuilles de papier sur lesquelles elle avait étalé ces fragments dénonciateurs patiemment réunis, elle montrait à Pierre tous ces commencements de billets, parmi lesquels se trouvait la ligne irréfutable et qui, pour lui, avait une signification bien autre encore. Il tremblait tellement lui-même et ses traits exprimaient une telle angoisse que Berthe vit dans ce trouble un aveu de complicité. Cette nouvelle preuve, après tant d’autres, qu’elle avait deviné juste, fut si douloureuse à la pauvre femme qu’elle eut, là, sous les yeux du jeune homme, une véritable crise nerveuse. Elle fit signe que le souffle lui manquait, puis que son cœur palpitait à l’étouffer. Elle porta les mains à son sein gauche en disant : « Ah ! mon Dieu ! … » d’une voix qui s’étranglait dans sa gorge ; et elle s’affaissa sur le tapis, la tête ballante, les yeux révulsés, un peu d’écume au coin des lèvres, comme si elle allait mourir… L’épouvante de cette agonie, la nécessité d’y porter remède, d’appeler la femme de chambre, d’envoyer chez le docteur, d’attendre son diagnostic, sauvèrent peut-être Pierre. Ces humbles soins matériels lui firent passer, du moins, cette première demi-heure après laquelle on survit à toutes les révélations, si effroyables soient-elles. Il ne reprit la conscience de son propre malheur qu’une fois rassuré sur l’état de la jeune femme, après le départ du médecin. Celui-ci avait ordonné des antispasmodiques et promis de revenir dans la soirée. Quoiqu’il ne parût pas être très inquiet, l’indisposition était assez sérieuse pour que la présence du mari soit nécessaire. Hautefeuille avait dit : « Je vais chercher M. Du Prat… » et il s’était mis en route vers la villa Helmholtz. Ce fut là, et tandis que sa voiture roulait sur ce chemin, suivi si souvent, qu’il subit son premier accès de vrai désespoir. La nouvelle qu’il venait d’apprendre était si stupéfiante d’inattendu, si déconcertante à la fois et si affreuse, qu’il éprouvait la sensation de traverser un mauvais rêve… Il allait échapper à ce cauchemar, se retrouver ce qu’il était ce matin encore… Mais non. Les mots qu’avait prononcés Berthe lui revenaient subitement. La réalité s’imposait à lui, indiscutable et totale. Il revoyait ce début de lettre, écrit de cette écriture qu’il connaissait depuis vingt ans : « Il y a des vengeances infâmes, ma chère Ely, et celle que vous avez imaginée… » À la clarté de cette terrible phrase, l’attitude étrange d’Olivier depuis son arrivée à Cannes s’expliquait avec une évidence affreuse. Pêle-mêle, des signes auxquels Pierre n’avait pas prêté d’attention, des regards et des silences de son ami, des demi-confidences et des allusions, ressuscitaient dans son souvenir, et il se faisait en lui comme une invasion de certitude. C’était la montée à son cerveau d’une vapeur de chagrin, si forte, si intense, qu’elle l’enivrait d’une ivresse mortelle, comme un alcool empoisonné. À un moment, et tandis que le cheval de son fiacre gravissait au pas la côte d’Urie, il avait rencontré Yvonne de Chésy ; il ne l’avait pas reconnue, et elle l’avait interpellé sans qu’il l’entendît. Elle avait fait signe au cocher qu’il arrêtât, et, toujours rieuse, même dans son désastre, elle dit au malheureux :

— « Je voulais vous demander si vous n’aviez pas rencontré mon mari, qui devait venir au-devant de moi ? … Mais un troupeau d’éléphants aurait passé sur la route que vous ne l’auriez pas remarqué ! … Vous allez chez Ely ? Vous y trouverez Du Prat… Vous savez, il a daigné enfin me reconnaître… »

Quoique Pierre Hautefeuille n’eût pas le moindre doute sur la présence d’Olivier chez Mme de Carisberg, ce témoignage nouveau, recueilli par hasard, avait achevé de lui navrer le cœur. Quelques minutes plus tard, il apercevait les toits et les terrasses de la villa, puis le jardin. La vue de la haie traversée cette nuit encore avec tant de confiance, tant de désir, tant d’amour, acheva de confondre sa raison. Il sentit que dans cet état de quasi-démence, il lui était impossible de voir sa maîtresse et son ami l’un en face de l’autre sans en mourir de douleur. Voilà pourquoi Olivier l’avait trouvé, attendant sa sortie au détour du chemin, pâle d’une effrayante pâleur, les traits décomposés, les yeux fous. La situation des deux amis était si tragique, elle comportait un entretien si poignant que tous les deux comprirent qu’ils ne pouvaient pas, qu’ils ne devaient pas s’expliquer là. Olivier monta dans la voiture comme si de rien n’était, et s’assit à la place libre. Au voisinage du corps de son ami, Pierre eut un frisson, aussitôt réprimé. Il dit au cocher : « À l’hôtel, et vite. » Puis, s’adressant à Du Prat :

— « Je suis venu te chercher, » fit-il, « parce que ta femme est très mal… »

— « Berthe ? » s’écria Olivier, « mais quand je l’ai quittée ce matin, elle semblait si gaie, si bien portante ! … »

— « C’est elle qui m’a dit où tu étais, » continua Hautefeuille sans répondre directement. « Elle avait trouvé par hasard, dans tes papiers, une photographie datée de Rome et signée d’un prénom, un prénom très rare. Elle a entendu quelqu’un ici prononcer devant elle ce prénom. Elle a deviné que la personne qui s’appelle ainsi et qui vit à Cannes était celle du portrait de Rome. Elle a surpris des brouillons de lettres déchirés où se trouvait ce même prénom, et où tu demandais à cette personne un rendez-vous. Enfin, elle sait tout… »

— « Et toi aussi ? » demanda Olivier après un silence.

— « Et moi aussi, » répondit Pierre.

Les deux amis n’échangèrent pas un mot de plus durant le quart d’heure que mit la voiture à gagner l’hôtel des Palmes. Que se seraient-ils dit, en ce moment, qui pût augmenter ou diminuer la cruelle angoisse qui leur serrait la gorge à tous deux ? Sitôt descendu de voiture, Olivier monta droit chez sa femme sans demander à Pierre et sans que Pierre lui demandât quand ils se retrouveraient. On a de ces silences au chevet d’un mort, quand l’âme est comme glacée par la première impression de l’irréparable, comme étouffée par l’étreinte du « jamais plus » … La crise de détente et d’expansion qui suit de pareilles secousses commença pour Du Prat au seuil de la chambre de Berthe. Un fade arôme d’éther le saisit dès l’entrée. Il vit, détaché en pâleur sur l’oreiller et le regardant d’un regard ou roulaient de grosses larmes, le visage épuisé de cette entant qui avait eu foi en lui, qui lui avait donné sa vie, la fleur de sa jeunesse, toutes ses espérances. Fallait-il qu’il eût été dur envers la pauvre et gauche créature, pour que, l’aimant ainsi, elle n’eût jamais rien osé lui en montrer ! Là non plus, il ne trouva pas de parole à dire. Il vint s’asseoir près du lit, et il resta longtemps accoudé à contempler la malade. La sensation de la misère où ils gisaient tous les quatre, Berthe, Pierre, Ely et lui-même, lui fendait le cœur. Berthe l’aimait et elle savait qu’il ne l’aimait pas. Pierre aimait Ely et en était aimé, mais cet amour venait d’être à jamais empoisonné par la plus horrible des révélations. Quant à lui, il se retrouvait épris passionnément d’une ancienne maîtresse, soupçonnée, outragée, abandonnée, et qui était maintenant tout entière à son meilleur, à son plus intime ami. Comme un homme tombé d’un paquebot en pleine mer, et qui nage au milieu de la grande houle, voit s’enfler les lames démesurées qui vont l’engloutir, il sentait monter et grandir de toutes parts, en lui, autour de lui, cette force irrésistible de l’amour qu’il avait tant souhaité connaître et qui l’emportait, le roulait, l’épouvantait maintenant. Il eut là, auprès de ce lit, et tandis qu’il écoutait la respiration saccadée de la jeune femme, quelques instants de ce vertige intellectuel et sentimental que donne aux âmes les moins philosophiques, dans des moments suprêmes, la vision des puissances fatales de la nature, ouvrières implacables de notre destinée. Et puis, comme le nageur que soulève l’énorme palpitation de l’Océan fait tout de même le petit effort de lutter contre les formidables vagues avant d’y sombrer, il essaya, lui aussi, de réagir. Il voulut parler à Berthe, adoucir de cette douleur ce qu’il en pouvait adoucir :

— « Vous m’en voulez beaucoup ? » lui dit-il… « Mais vous voyez, aussitôt que je vous ai sue souffrante, je suis venu… Quand vous serez bien, je vous expliquerai ce qui s’est passé. Vous comprendrez que les choses n’ont pas été tout à fait ce que vous les avez crues… Que de chagrins vous vous seriez, vous nous auriez épargnés, si vous m’aviez ouvert votre cœur ces jours-ci ! … »

— « Je ne vous accuse pas, » répondit la jeune femme, « et je ne vous demande pas de m’expliquer quoi que ce soit… Je vous aime et vous ne m’aimez pas : voilà ce que je sais. Ce n’est pas votre faute et rien ne peut réparer cela… Vous venez d’être bon, » ajouta-t-elle, « et je vous en remercie… Je suis si brisée ! Je voudrais reposer un peu. »

— « C’est le commencement de la fin, » se dit Olivier quand il eut passé dans le salon pour obéir au désir exprimé par sa femme. « Que va devenir notre ménage maintenant ? … Si je n’arrive pas à me reprendre et à guérir son cœur, c’est la séparation à brève échéance, et pour moi, de nouveau, la vie déracinée… Guérir son cœur, quand le mien est si malade ! Pauvre enfant ! Où l’ai-je menée ? … » À travers toutes les complications de sa sensibilité, il avait gardé une conscience d’honnête homme, trop lucide pour que la réponse à cette question ne lui donnât pas un frisson de remords. Mais — qui ne le sait par expérience ? — ni le remords, ni la pitié, ces hautes vertus de l’âme humaine, n’ont jamais prévalu, dans un être qui aime, contre la frénésie dominatrice de la passion : les pensées d’Olivier eurent vite quitté là pauvre Berthe pour s’en aller toutes d’un autre côté. La fièvre des baisers qu’il avait donnés à Ely, à ce pâle visage frémissant et convulsé, lui brûla de nouveau les veines. En même temps, l’image de son ami, de l’amant à qui cette femme appartenait maintenant, ressuscita devant son esprit, et ses deux blessures intérieures se mirent à saigner d’un flot si violent qu’il oublia tout ce qui n’était pas Pierre ou Ely, Ely ou Pierre. Et voici qu’une souffrance plus aiguë que toutes celles qu’il avait éprouvées jusqu’à cette heure s’empara de lui. Que faisait, que pensait l’ami, le frère auquel il avait donné une part si vivante de son être ? Que restait-il de leur amitié en ce moment ? Qu’en resterait-il demain ? Devant la perpective d’une rupture avec Hautefeuille, Olivier sentit que c’était là pour lui l’extrémité du malheur, le coup suprême qu’il n’était pas capable d’accepter. L’écroulement de son mariage, c’était une misère à laquelle il était préparé. Cette désespérée reprise de passion pour Ely de Carlsberg, c’était une affreuse épreuve à subir ; il la subirait. Mais perdre cette amitié sacrée, cette fraternité unique, dans laquelle il avait toujours trouvé un refuge, un appui, une consolation, une raison de s’estimer et de croire au bien, c’était le déchirement dernier, après lequel il n’avait réellement plus rien dans la vie à quoi tenir, plus personne avec qui et pour qui durer, l’entrée dans la froide, la noire, la totale solitude… Tout l’avenir de cette amitié se jouait à cette minute, et il demeurait là, immobile, à laisser passer un temps peut-être irréparable. Tout à l’heure, dans la voiture qui les ramenait à l’hôtel, il n’avait pu dire un seul mot à Pierre. Maintenant il lui fallait à tout prix parler, défendre cette chère et noble chose, leur fraternité, prendre part au débat dont le cœur de cet ami si cruellement frappé était le théâtre. Comment celui-ci l’accueillerait-il ? Que se diraient-ils ? Olivier ne se le demanda pas. L’instinct qui le fit sortir de son appartement et descendre chez Hautefeuille était aussi inconscient, aussi irraisonné que l’avait été l’appel de sa femme à ce même Hautefeuille, — cet appel qui avait tout perdu. La démarche d’Olivier serait-elle moins funeste ? … Quand il eut passé la porte de la chambre, il vit Pierre assis à sa table, la tête dans ses mains. Une feuille de papier, préparée devant lui et restée blanche, attestait qu’il avait dû, aussitôt rentré, se mettre là pour écrire une lettre. Puis il n’avait pas pu. La plume était retombée sur le papier et il l’y avait laissée. Par la fenêtre, derrière cette image vivante du désespoir, un ciel miraculeux de cinq heures du soir s’attendrissait en nuances adorablement douces, où l’azur commençait à se teindre de mauve. De glorieuses gerbes de mimosas fleurissaient les vases et emplissaient de leur parfum, frais et alangui à la fois, cette cellule d’amoureux où le jeune homme avait goûté durant le paisible hiver de si romanesques heures de rêverie, où il vidait maintenant la grande coupe d’amertume que l’éternelle Dalila verse plus complaisamment à ses plus pures victimes. Durant cette tragique après-midi, Olivier avait subi bien des sensations poignantes. Il n’en avait pas connu de plus dures qu’au silencieux spectacle de cette simple douleur. Toute sa virile affection d’ami s’émut, et ses propres peines se fondirent en une tendresse immense pour ce compagnon de son enfance et de sa jeunesse qui agonisait là, sous ses yeux. Il lui mit la main sur l’épaule, doucement, légèrement, comme s’il eût deviné qu’à son contact la chair de l’amant jaloux devait se rebeller d’aversion, presque d’horreur, et il lui dit :

— « C’est moi, Pierre, c’est Olivier… Tu dois pourtant le sentir toi-même, que nous ne pouvons pas garder sur le cœur ce que nous y avons tous les deux. C’est un poids qui t’étouffe, comme il m’étouffe. Tu es misérable. Je suis misérable aussi. Nous le serons moins si nous le sommes ensemble, en nous appuyant l’un sur l’autre… Je te dois une explication. Je suis venu te la donner. Tu peux m’écouter et me répondre, Entre nous il n’y a plus de secret. Mme de Carlsberg m’a tout dit… »

Hautefeuille avait paru ne pas entendre les premiers mots de son ami. Au nom de sa maîtresse, il leva brusquement la tête. Ses traits, horriblement contractés, révélaient cette âcre sécheresse du chagrin qui n’a pas pu pleurer. Il répondit d’une voix brève où frémissait toute sa révolte intérieure :

— « Une explication entre nous ? Laquelle ? Pour t’apprendre quoi ? Pour m’apprendre quoi ? Que tu as été l’amant de cette femme l’année dernière, que je le suis cette année-ci ? … » Puis, comme s’exaspérant à la brutalité de ses propres paroles : « Si c’est pour me redire d’elle ce que tu m’en as dit quand je ne savais pas de qui tu me parlais, c’est inutile : je n’en ai rien oublié, ni l’histoire du premier amant, ni celle de l’autre, de celui à cause de qui tu l’as quittée… C’est un monstre de libertinage et d’hypocrisie. Je le sais. Tu me l’as démontré. Ne recommence pas. Cela me ferait trop mal, et c’est inutile. Elle est morte pour moi d’aujourd’hui. Je ne la connais plus… »

— « Tu es bien dur pour elle, » reprit Olivier ; « et toi, tu n’en as pas le droit. » Le cynisme des insultes lancées par Pierre contre Ely lui était intolérable. Elles trahissaient, chez l’amant qui outrageait ainsi une maîtresse idolâtrée la veille encore, tant de douleur ! Et puis Olivier avait dans l’oreille l’accent si vrai, si passionné de cette femme parlant de son amour ; une invincible magnanimité le contraignait d’en porter témoignage, et il répéta : — « Non, tu n’en as pas le droit. Non, elle n’a été avec toi ni une libertine ni une hypocrite ! Elle t’a aimé, elle t’aime profondément, passionnément… Sois juste : pouvait-elle te dire ce que tu sais maintenant ? Si elle t’a menti, ç’a été pour te garder, parce que tu étais le premier, l’unique amour de sa vie… »

— « Ce n’est pas vrai, » interrompit amèrement Hautefeuille : « il n’y a pas d’amour sans une sincérité complète… Mais je lui aurais tout pardonné, si j’avais tout su par elle !.. Et puis, il y a eu un premier jour, une première heure… Je me le rappelle, moi, ce jour, je ne l’ai pas oubliée, cette heure… Nous avons parlé de toi, dès ce moment-là. Je l’entends encore prononcer ton nom. Je ne lui ai pas caché combien je t’aimais. Elle savait par toi combien tu m’aimais… C’était si simple de ne pas me revoir, de ne pas m’attirer, de ne pas me prendre ! Il y a tant d’autres hommes de par le monde pour qui ce passé n’aurait été que du passé ! … Mais non : ce qu’elle voulait, c’était une vengeance ; une ignoble vengeance. Tu l’avais quittée. Tu t’étais marié. Elle m’a ramassé, comme un assassin ramasse un couteau, pour te frapper, toi, en plein cœur… Ose me dire non… Mais je l’ai lu, que tu crois cela, je l’ai lu, écrit de ta main ! Oui ou non, l’as-tu écrit ? »

— « Je l’ai écrit, » répondit Olivier, « et j’ai eu tort. Je l’ai cru et je me suis trompé. Ah ! » continua-t-il, avec un réel accent de désespoir, « il faut que ce soit moi, moi, qui la défende auprès de toi ! … Mais si je ne croyais pas qu’elle t’aime, est-ce que je ne serais pas le premier à te dire maintenant : « C’est une infâme ? … » Eh oui ! j’ai pensé qu’elle t’avait pris pour se venger, je l’ai pensé dès le jour de mon arrivée, quand nous nous sommes promenés dans le bois de pins et que tu me l’as nommée. J’ai si bien vu alors, si bien deviné que tu l’aimais, et j’en ai tant souffert ! … » — « Ainsi, tu l’avoues ! » s’écria Pierre. Il se leva, et, saisissant son ami par les épaules, il commença de le secouer avec fureur, en répétant : — « Tu l’avoues ; tu l’avoues ! … Tu as deviné que je l’aimais et tu ne m’as rien dit. Toute une semaine, tu es resté avec moi, à côté de moi, à me regarder donner tout mon cœur, tout ce que j’ai de bon, de dévoué, de tendre en moi, à ton ancienne maîtresse, et tu te taisais ! … Et si je n’avais pas tout appris par ta femme, tu m’aurais laissé m’enfoncer davantage et davantage chaque jour dans cette passion, et pour quelqu’un que tu méprisais ! … Ce n’est pas aujourd’hui qu’il fallait me dire : « C’est une infâme, » mais à la première heure, à la première minute… »

— « Et le pouvais-je ? » interrompit Olivier. L’honneur me le défendait, tu le sais bien… »

— « Et l’honneur ne te défendait pas de lui écrire, » reprit Pierre, « quand tu savais que je l’aimais, de lui demander un rendez-vous à mon insu, d’aller chez elle quand je n’y étais pas ! … »

Et regardant Olivier d’un regard où brillait l’éclair d’une véritable haine : « Mais j’y vois clair maintenant. Vous vous êtes joués de moi tous les deux… Tu as voulu te servir de ce que tu avais découvert pour rentrer dans sa vie. Ah ! Judas, tu m’as trahi, toi aussi… Ah ! traître ! traître ! traître ! »

Et, poussant un cri déchirant, il s’affaissa sur le fauteuil et il éclata en sanglots parmi lesquels ilrépétait : « L’amitié, l’amour, l’amour, l’amitié, tout est mort, j’ai tout perdu, tout m’a trompé, tout m’a menti… Ah ! que je suis malheureux ! … »

Sous cette furieuse apostrophe, Du Prat avait reculé en pâlissant. La douleur que lui infligeait l’insulte de son ami était bien profonde, mais aucune colère, aucun amour-propre ne s’y mélangeait. Cette affreuse injustice d’un être si naturellement bon, si délicat, si tendre, ne faisait qu’augmenter sa pitié. En même temps, le sentiment de ce qu’il y avait d’irrémédiable pour leur mutuelle affection, si l’entretien finissait ainsi, lui rendait un peu de ce sang-froid que l’autre avait entièrement perdu ; et ce fut d’une voix, grave dans l’émotion, qu’il lui répondit :

— « Oui, faut-il que tu sois malheureux, mon Pierre, pour m’avoir parlé ainsi, à moi, à ton compagnon de toujours, à ton ami, à ton frère ! … Moi, un Judas ? Moi, un traître ? … Mais regarde-moi donc en face. Tu m’as outragé, menacé, presque frappé… et, tu vois, — je n’ai rien dans le cœur pour toi que cette amitié, aussi complète, aussi tendre, aussi vivante qu’hier, qu’avant-hier, qu’il y a dix ans, qu’il y a vingt ans… Moi, m’être joué de toi, t’avoir trompé ! Non, tu ne peux pas le croire, tu ne le crois pas… Notre amitié ! Tu sais bien qu’elle n’est pas morte, qu’elle ne peut pas mourir… Et tout cela, » son accent se fit violent et amer à son tour, « à cause d’une femme ! … Une femme a passé entre nous, et tu as tout oublié, tout renié. » Je t’en supplie, Pierre, reprends-toi, reviens-moi, dis que tu m’as parlé dans l’égarement, que tu n’as cessé de m’aimer et de croire que je t’aime. Je te le demande au nom de notre enfance, de ces heures naïves où nous nous sommes attachés l’un à l’autre en nous désolant de n’être pas de vrais frères. As-tu un souvenir, un seul, de ces temps-là, auquel je ne sois pas mêlé ? … Moi, t’effacer de ma vie, ce serait du coup détruire tout mon passé, tout celui dont je suis fier, auquel je retourne chaque fois que je veux me laver des misères du présent… Reviens-moi, je te le demande au nom de notre jeunesse, au nom de ce qu’elle eut de plus beau, de plus grand, de plus pur. En 70, lorsque tu as voulu t’engager, tu as couru chez moi, tu te rappelles ? Tu m’as trouvé qui allais chez toi. Et te souviens-tu comme nous nous sommes embrassés ? Ah ! si quelqu’un nous avait dit alors qu’un jour arriverait où tu appellerais traître et Judas celui aux côtés de qui tu voulais mourir, avec quelle confiance nous aurions répondu : « C’est impossible ! … » Et cette nuit dans la neige au bois de Chagey, à la fin, quand nous avons appris que tout était perdu, que l’armée passait en Suisse, et que le lendemain il nous faudrait rendre nos armes, te la rappelles-tu ? Et notre serment sacré, s’il fallait jamais se battre encore, d’être là de nouveau, coude à coude, cœur à cœur, dans le même rang ? … Si elle vient jamais, cette heure du nouveau départ, que feras-tu sans moi ? … Ah ! tu me regardes, tu me comprends, tu me reviens… Embrassons-nous, mon Pierre, comme alors… Il y a plus de dix ans, et c’était hier… Tout peut nous manquer dans la vie, mais pas cela, crois-moi, pas cette amitié… Le reste, c’est de la passion, des sens, du délire… Cela, vois-tu, c’est notre cœur ! … »

Tandis qu’Olivier parlait, l’attitude de Pierre avait en effet commencé de changer. Ses sanglots s’étaient arrêtés ; et dans ses yeux, encore trempés de larmes, une lueur s’allumait. La voix de son ami exprimait une si poignante supplication, les images évoquées par cette parole fraternelle rappelaient au malheureux tant de hautes émotions, une communauté de sentiments si délicate à certaines heures, si courageuse, si héroïque à d’autres ! Il se faisait en lui, après cette secousse d’effroyable douleur, un réveil de son énergie d’homme à cet appel de son ancien compagnon d’armes… Il se leva, parut hésiter, puis il se jeta dans les bras d’Olivier ; et ils s’étreignirent d’une de ces mâles étreintes qui sèchent les pleurs sur les joues, arrêtent les défaillances de la volonté, renouvellent dans le cœur la force des décisions généreuses. Puis, brièvement, simplement, Pierre reprit :

— « Je te demande pardon, Olivier. Tu vaux mieux que moi. Mais le coup a été trop rude, trop subit ; j’avais en cette femme une foi si entière, si absolue, si profonde ! Et j’ai tout appris en cinq minutes, et comment ? … Je n’avais rien deviné, rien soupçonné… Alors, ces deux lignes de ta main, après ce que venait de me dire ta femme et après tes confidences ! … C’est le bateau en mer, dans la nuit, coupé en deux par un autre et qui coule à pic… On devient fou à de pareils moments… Mais laissons cela. Tu as raison. Dans ce naufrage, il faut sauver notre amitié… » Il mit ses mains sur ses yeux, comme pour écarter une autre image qui recommençait de lui faire trop mal. « Écoute, Olivier, » continua-t-il, « tu vas me trouver bien faible encore, mais il faut que tu me dises tout, entends-tu, tout… Tu n’avais pas revu Mme de Carlsberg depuis Rome ? … »

— « Je ne l’avais pas revue, » dit Olivier.

— « Tu lui as envoyé une lettre ce matin… pas celle dont j’ai vu le commencement, mais une lettre. Que lui demandais-tu ? »

— « De me recevoir, rien d’autre. »

— « Et elle, elle t’a répondu ? »

— « Pas elle-même. Elle m’a fait dire qu’elle m’attendait. »

— « Pourquoi lui demandais-tu ce rendez-vous ? Que vous êtes-vous dit ? »

— « Je lui ai dit ce que je croyais alors la vérité. J’étais indigné à l’idée qu’elle avait voulu se venger de moi à travers toi, et j’avais besoin de le lui crier, de lui faire honte. Elle m’a répondu, elle m’a prouvé qu’elle t’aimait… » Et il ajouta : « Ne m’en demande pas davantage… »

Pierre le regarda. La fièvre d’un pareil interrogatoire lui brûlait à nouveau le cœur. Il eut une question sur les lèvres : il allait ajouter : « Lui as-tu parlé de votre passé, de votre ancien amour ? … » Puis, sa noblesse native eut un haut-le-cœur devant la bassesse d’une si dégradante inquisition. Il se tut, et il commença de marcher à travers la chambre, en proie à un combat que son ami suivait avec une mortelle angoisse. Ces questions qu’il avait posées coup sur coup venaient de lui rendre Ely trop présente. Elles avaient ranimé les sentiments exorcisés tout à l’heure par le viril et douloureux appel d’Olivier. L’amour méprisant, désabusé, avili, cruel, — mais l’amour, — luttait contre l’amitié dans ce cœur bouleversé. Soudain le jeune homme s’arrêta. Il frappa le parquet du pied, en même temps que de son poing crispé il battait l’air. Il jeta un : « Ah ! » de révolte, de dégoût et de délivrance, et, les yeux dans les yeux de l’autre :

— « Olivier, » dit-il, « donne-moi ta parole d’honneur que tu ne reverras plus cette femme, que tu ne la recevras pas si elle vient chez toi, que tu ne lui répondras pas si elle t’écrit, que jamais tu ne demanderas de ses nouvelles, quoi qu’il arrive, jamais, jamais… »

— « Je t’en donne ma parole d’honneur, » répondit Olivier, sans hésitation et d’une voix ferme.

— « Eh bien ! moi, » reprit Hautefeuille avec un profond soupir où il y avait du désespoir et du soulagement, « je te donne ma parole d’honneur que j’agirai de même, que je ne la reverrai jamais, que je ne lui écrirai jamais. » Je viens de le sentir à cette seconde : maintenant il n’y a pas place pour toi et pour elle à la fois dans mon cœur. Je t’y garde. »

— « Merci, » dit Olivier en prenant la main de son ami. Une inexprimable émotion l’envahissait, faite de joie, de reconnaissance et d’épouvante, — joie de leur amitié sauvée, — reconnaissance pour la délicatesse avec laquelle Pierre lui épargnait les tortures certaines de la plus horrible jalousie, — épouvante devant la sauvage douleur empreinte sur cette physionomie pendant ce vœu de sacrifice. Mais Hautefeuille, comme pressé de fuir cette chambre où venait de se jouer la terrible scène, avait ouvert la porte :

— « Tu as une malade, là-haut, » disait-il. « Tu dois être auprès d’elle. Il faut qu’elle guérisse vite pour que nous puissions partir, demain si c’est possible, après-demain au plus tard… Je t’accompagne. Je t’attendrai dans le salon… »

Les deux amis étaient à peine engagés dans le couloir qu’ils virent s’avancer vers eux un domestique de l’hôtel. Cet homme tenait une lettre sur un plateau, qu’il offrit à Pierre en disant :

— « On attend la réponse en bas, monsieur Hautefeuille. »

Hautefeuille prit la lettre, en regarda la suscription, et, au lieu d’ouvrir l’enveloppe, il la tendit à Olivier. Celui-ci reconnut la belle et haute écriture d’Ely. Il rendit cette lettre à Pierre et lui demanda :

— « Que vas-tu faire ? »

— « Ce que j’ai promis, » répondit Hautefeuille. Et, rentrant dans sa chambre, il mit la lettre toujours close dans une grande enveloppe. Il écrivit lui-même l’adresse de Mme de Carlsberg et le nom de la villa Helmholtz. Puis, revenu dans le couloir, il dit au domestique :

— « Voici la réponse. »

Et quand il remit son bras sous le bras d’Olivier, il put sentir que celui-ci tremblait plus que lui-même.