Une mine de souvenirs/IX

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s. é. (p. 118-129).

CHAPITRE IX

Le souvenir de deux élèves



VEUILLEZ maintenant écouter « le souvenir » que j’ai gardé de deux élèves dont l’un a reçu une éducation catholique à la maison et à l’école, et dont l’autre s’est élevé seul, ou mieux, s’est enseigné lui-même.

Mes chers amis, l’enfant qui n’est pas enseigné par d’autres que par lui-même ne sait pas grand’chose et en fait de religion il ne sait rien du tout. « Dis ton Notre Père », demandais-je un jour à un enfant de 11 ans, orphelin de mère. « Je ne le sais pas, monsieur. » Je commençais à le gronder. Il me regarda avec des yeux pleins de larmes et me répondit en pleurant : « Papa n’a pas le temps de me montrer mes prières, et, tout seul, je ne peux pas les deviner. » Pauvre enfant ! qu’il était à plaindre ! Mais son père était encore plus à plaindre et à blâmer que lui. Coupable père ! que je redoute pour l’heure de sa mort sa rencontre avec son grand Dieu, s’il meurt sans regretter ce gros, gros péché mortel !

Je faisais la classe dans une maison d’éducation où je fus envoyé par mes supérieurs. J’enseignais les éléments de la grammaire. Le premier jour, la prière au Saint-Esprit étant faite, je voulus dire quelques mots d’encouragement à mes 24 élèves : « Mes chers amis, Dieu a arrangé les choses pour que nous passions l’année ensemble. Vos parents vous envoient dans cette pieuse maison catholique pour que vous appreniez à le bien servir d’abord, ensuite pour acquérir les connaissances nécessaires pour correspondre à la vocation que Dieu a choisie pour vous. Pour arriver à ce but il vous faudra bien prier et bien travailler. »

Alors un écolier, sans se lever, m’interrompit. Il me semble encore le voir, ce jeune enfant, les mains dans les poches, une jambe relevée sur son pupitre, la tête en arrière, le toupet menaçant, et l’entendre me dire d’un ton moqueur :

— Mais, monsieur, vous n’avez pas fait le signe de la croix avant de commencer votre sermon. Ici, le curé fait toujours le signe de la croix avant de dire : Mes frères.

Puis il se cacha la tête derrière une colonne.

— Qui donc t’a appris à être un si grand polisson à ton âge ? Assurément, ce ne sont pas tes parents, lui dis-je. Pour ta punition, viens te mettre à genoux ici.

— Non, je ne me mettrai pas à genoux. Il n’y a que les moutons qui se mettent à genoux pour se coucher.

— Dans la classe, ici, comme dans la famille de ton père, il ne doit y avoir qu’un maître. Passe la porte et suis-moi chez Monsieur le Supérieur, à qui toi et moi devons l’obéissance.

— Je vais m’en aller avec plaisir, dit-il. Et il prit ses livres et se sauva chez lui en disant : « Je m’en vais chez papa. »

Pour l’intelligence du cas, il faut vous dire qu’il y avait eu un procès entre le Curé et ses paroissiens aux idées modernes. Le dit papa, adversaire du curé, avait été humilié.

Arrivé à la maison de son père, l’enfant entra par la porte du cabaret où il savait le trouver à jouer aux cartes avec ses amis. « Papa », dit-il, « je ne veux pas aller au collège ici ; on a un maître qui ne veut pas nous enseigner. Il ne fait que prêcher. Il a voulu me faire mettre à genoux et j’ai passé la porte. »

Un des assistants que l’affaire ne regardait pas plus que celle du roi de Prusse, prit la parole le premier : « Mettre un enfant à genoux dans le 19e siècle ! C’était bon pour les siècles d’ignorance, mais maintenant que l’homme a reconquis ses droits, ordonner à l’enfant d’un citoyen libre de se mettre à genoux, comme un mouton, est une tyrannie. Se mettre à genoux pour aller à confesse, passe encore ; mais je crois que le temps n’est pas éloigné où l’Église va permettre aux hommes d’aller à confesse debout, et aux femmes, assises, car il faut avoir égard à la faiblesse du sexe. » Un deuxième, plus fin que son compagnon, reprit : « Je crois que tu vas un peu loin, camarade ; tu devrais faire une distinction entre les péchés commis debout, assis ou couché. Pour ces deux derniers, si j’étais toi, j’écrirais, debout ou assis, mais pas couché, une lettre au Pape pour qu’il laisse à chacun la permission de s’accuser de ses péchés à genoux, surtout à celui qu’on a trouvé couché saoul dans sa voiture, dans ce 19e siècle. »

Le père de l’enfant coupable se décida enfin à parler, non pour dire à son fils de retourner au collège voir le directeur, mais pour l’envoyer à une école protestante. « Merci, papa », dit l’enfant tout joyeux en se sauvant prendre sa ligne à pêcher.

Il n’y a pas de mal à faire apprendre l’anglais à un enfant ; au contraire, c’est une bonne chose, mais il y a grand mal à envoyer un enfant apprendre l’anglais dans une école où Dieu n’a pas sa place. Cet enfant risque de perdre sa religion et sa langue. Laissons ce jeune homme continuer son cours anglais. Nous le retrouverons plus tard. Revenons à la classe où nous étions.

Dès que le jeune polisson fut sorti, je remontai à la tribune et continuai d’enseigner à mes élèves de bien s’appliquer à l’étude, de ne pas voler l’argent de leurs parents, argent trempé des sueurs de leur travail, etc., etc. J’étais au milieu d’une de mes plus belles phrases quand, tout à coup, un élève que son père avait envoyé au collège contre son gré, prit le parti de se coucher sur le banc d’un double pupitre qu’il occupait seul. Je l’apostrophai en lui disant d’être au moins aussi poli que ses confrères plus jeunes que lui. Il se releva, prit ses livres, passa la porte et s’en retourna chez son père après une course de trois milles. Il raconta son histoire et dit à son père qu’il s’ennuyait trop quand il le quittait. Le père, pour toute réponse, lui dit d’aller mettre le cheval à la voiture ; puis il mit ses habits de dimanche, bourra sa pipe, prit les cordeaux, s’assit confortablement sur le siège dans la voiture et dit à son fils qu’il voulait aller avec lui au collège. Le fils, la tête basse, voulut prendre place à côté de son père, qui lui dit : « Tu es venu à pied, tu peux t’en retourner de même. Marche en avant du cheval pour lui montrer le chemin. »

Arrivé au collège, le père demande à voir le directeur. Celui-ci étant sorti, je me présentai aussitôt au père et lui dit : « Monsieur, je vous demande de m’entendre avant… » Il m’arrête aussitôt : « Je n’ai pas besoin d’explications, Monsieur le professeur. Je sais que le coupable c’est lui ; sa mère ne peut en venir à bout. Il ne peut et ne veut pas travailler à la terre. Cet ouvrage le rend malade, dit-il. Monsieur le curé m’a conseillé de le mettre ici, qu’il avait asez de talent pour réussir en étudiant bien. Maintenant il va vous demander pardon de sa grossièreté et subir la punition que vous lui imposerez ; puis je vous demande de le recevoir en classe. » Mettant sa lourde main sur l’épaule de son enfant, il l’écrase à genoux devant moi : « Demande pardon, mon fils. » L’enfant resta muet. Alors je fus témoin d’un spectacle digne de la Cour Céleste : le père tombe à genoux en me disant : « Pardonnez au fils, s’il vous plaît. » Il n’eut pas le temps de finir que sa voix fut couverte par les sanglots du fils qui cria : « Pardon, monsieur, pardon. Je veux étudier maintenant et ne plus vous faire de peine, papa. » — « Relève-toi », dis-je, « digne fils d’un noble père, et va prendre ta place en classe. » Le père, en me disant « Au revoir », prononça ces paroles qui se sont gravées bien profondément dans ma mémoire : « J’espère que mon enfant est sauvé pour le ciel ; je m’empresse d’aller annoncer cela à sa mère qui prie tant pour lui. »

Je n’ai pas besoin de vous dire, mes chers amis, que cet enfant se mit résolument à son devoir. Il devint un modèle d’application et de piété, réussit très bien dans ses classes, quoique ses talents ne fussent pas de première force. N’ayant point d’attrait pour la noble profession d’agriculteur, il se sentit porté vers un état inférieur, mais honorable. De simple commis il devint marchand propriétaire et commanda le commerce dans un vaste district agricole. Dieu lui fit la grande faveur de le retirer des affaires avant qu’il devînt millionnaire.

Dans sa vieillesse, il aimait à répéter les paroles d’un chapelain de la congrégation des jeunes gens : « Vous avez, mes jeunes amis, la noble ambition de faire quelque chose de grand pour vous, pour vos parents, pour la Patrie. Très bien ; mais rappelez-vous que tout ce qui est opposé au bien de vos frères est opposé à Dieu ; qu’il est le point d’appui de votre force intellectuelle ; que, sans cet appui, vous seriez aux loges, au lieu d’être millionnaire ; pensez bien à cette grande vérité avant de faire usage de la grosse fortune que Dieu est disposé à vous donner. Vous connaissez tous l’histoire du mauvais riche qui s’est damné à cause de son injustice envers un seul pauvre… »

Ces paroles restèrent gravées dans l’esprit de ce jeune homme, grand ami du progrès. Aussi pouvait-il dire à son curé dans sa dernière maladie : « Je n’ai pas à me reprocher d’avoir enlevé la terre à qui que ce soit, une terre trempée des sueurs du travail. J’ai perdu des sommes assez rondes, mais le bon Dieu a toujours servi à souper à ma famille et m’a permis d’en faire souper bien d’autres. »

Il est mort dans de grands sentiments de confiance en la miséricorde divine, à l’âge de 67 ans. Ses enfants paraissent vouloir suivre les exemples de vertu qu’il leur a laissés. C’est là la plus riche partie de l’héritage qu’il leur a donné ; l’autre partie, de $20,000 à $25,000, que ses héritiers ont reçu avec reconnaissance, était de bien moindre valeur au point de vue de l’éternité où ils vont tomber bientôt.

Maintenant, revenons à notre jeune élève qui ne voulait pas se mettre à genoux comme un mouton… qu’il n’était pas, du reste. Nous l’avons laissé à notre collège sans Dieu, où il apprenait l’anglais et le calcul, deux bien bonnes choses, bien utiles, quand elles vont de pair avec le bon Dieu, mais bien nuisibles pour une âme immortelle quand elle s’aventure à traverser avec cela seul le chemin de la vie.

Ce jeune homme fut cinq ans sans entendre une seule fois prononcer le nom de Notre-Seigneur ni celui de la sainte Vierge. Quand celui-ci était prononcé, ce n’était pas pour louer notre bonne Mère, mais pour en rire. On lui trouva une place de commis, puis on apprit qu’il était parti pour les États.

Quelque vingt ans plus tard, je prêchais une retraite paroissiale dans l’état du Massachusetts. Un jeune Canadien de bonne souche vint me voir.

— Mon Père, me dit-il, je travaille dans un magasin avec un compatriote qui a dépassé l’âge de la jeunesse ; il est bien rangé dans les clubs, bien sobre, mais il paraît avoir abandonné la religion. Pourriez-vous aller le voir ? Je crois qu’il ne vous mettra pas à la porte, quoiqu’il parle bien mal des prêtres. Il lit beaucoup de mauvais livres, passe tous les dimanches à lire et ne vient jamais à la messe. Son nom est Bill Foreman, mais il m’a dit qu’il était Canadien, que sa mère était morte sans avoir su un mot d’anglais, que son père vit encore, qu’il est parti de la maison à la suite d’une chicane avec son père qui voulait avoir tout ce qu’il gagnait.

— Dans quelle paroisse est-il né ?

— Je ne puis répondre, mon Père. Il dit être né en Canada ; voilà tout ce qu’il répond.

— J’irai le voir demain soir, Monsieur.

Le lendemain, je fus introduit à sa chambre. Je pris tout ce qu’il pouvait y avoir d’aimable en moi et je lui pressai affectueusement la main en disant :

— Je suis le Père missionnaire qui vient prêcher la retraite ici aux Canadiens-français comme vous. Entre Canadiens, on se comprend toujours.

Il m’offrit un siège, déposa sur son pupitre un livre de Zola (un très méchant auteur), et me demanda si je venais lui chercher de l’argent.

— Ni or, ni argent, mon cher compatriote, mon cher frère. Je viens vous demander une chose que vous voulez faire depuis longtemps, je n’en doute pas : de vous relever à la glorieuse hauteur d’un chrétien. Vous êtes, je le sais, un respectable citoyen de cette ville, mais Dieu vous a choisi un siège, fait exprès pour vous, placé bien plus haut que celui du président des États et où vous reposeriez pendant toute l’Éternité.

— Mon Père, dit-il, je connais maintenant les deux côtés de la médaille et je ne m’occupe plus de ce qui m’arrivera après la mort ; j’ai assez d’ouvrage à me garer contre les voleurs de la vie présente. Dieu me prendra tel que je suis ou ne me prendra pas, c’est son affaire.

— Mais s’il ne vous prend pas, ce n’est pas lui mais c’est vous qui en souffrirez. Tout péché mérite punition, mon ami. Ne croyez-vous pas que celui qui vous a volé mérite un châtiment ?

— Peut-être, mon Père. Il faut que je me rende aussitôt à une assemblée des Chevaliers de Pythias. Je suis certain que j’aurai de belles funérailles à ma mort. C’est tout ce que je demande d’avoir après mon décès.

Puis il prit son chapeau pour sortir. J’ai cru que cela voulait dire de m’en aller.

— Permettez-moi, monsieur, de vous demander si votre père et votre mère sont morts.

— Ma mère est morte quand j’étais tout jeune. Mon père prit une seconde femme qui l’a mené par le bout du nez. Il faisait assez d’argent avec son hôtel, mais les bagues de diamant et les robes de soie ont mangé tous les revenus. Puis il a perdu son hôtel et il a voulu que je les fasse vivre tous les deux à rien faire. Je me suis sauvé.

— Où restait votre père ? dis-je, en l’accompagnant jusqu’à la maison des Pythias.

— Il tenait hôtel à tel endroit. Mon nom n’est pas celui que porte mon père ; j’ai traduit le nom de ma mère pour être ignoré de tout le monde.

Puis il entra dans son repaire sans dire Au revoir.

Je n’avais plus de doute : c’était bien le même personnage que j’avais connu enfant et qui ne voulut pas se mettre à genoux. Élevé dans l’indifférence religieuse, il devint apostat. Dieu l’appela à comparaître devant Lui bien soudainement : il se noya avec deux de ses compagnons au cours d’une partie de pêche un dimanche matin.

— Qu’est-il devenu depuis ? Il ne nous appartient pas de juger. Dieu seul a ce droit, mais je vous souhaite de mener une meilleure vie et d’avoir une mort moins subite.

La leçon à tirer de cette histoire est celle-ci : Il est bien coupable, le père qui ne donne pas d’instruction catholique à son enfant.