Une pécheresse/Tome I/3

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C. Muquard (Tome Ip. 32-46).


III

M. Chose.


Beaucoup de gens très-braves, plus braves que M. le baron Armand d’Osser, eussent pu se laisser surprendre par l’effroi, en face de ce danger menaçant et imprévu.

Un coup d’œil rapide lui avait montré trois hommes dans une vaste salle presque nue et d’aspect misérable, éclairée par une seule lampe. Maintenant, une nuit profonde était autour de lui. Des mains de fer comprimaient ses bras, et il sentait les pointes de deux couteaux appuyées sur sa poitrine.

Et pourtant, sa première pensée ne fut point à la crainte, et durant l’instant de raison qui suivit sa brusque entrée, un seul mot monta de son cœur à ses lèvres : Robertine !

L’émotion, portée à une certaine puissance, ou la passion, si mieux on aime, peut s’emparer à ce point des natures les moins éthérées, qu’elles s’oublient un instant elles-mêmes, et concentrent énergiquement sur une idée fixe toutes leurs facultés en un faisceau.

Le baron ne fit pas un mouvement pour se dégager ; il n’eut pas même de ces tressaillements soudains et involontaires que ne peuvent réprimer les plus intrépides aux instants de crises mortelles.

Il faut dire qu’ici la crise fut bien courte. Avant que la pointe des poignards eût entamé sa chair, c’est-à-dire avant que se fût écoulée la dixième partie d’une seconde, une voix s’éleva dans l’obscurité.

— Laisse la mèche, Larigo ! cria-t-elle, et tâche de refermer la porte… Il est tout seul… et ce n’est pas un mouchard, celui-là !… Ne lui faites pas de mal, sans vous commander, M. Chose !… Moi, je rallume la lampe… et je dis que nous allons rire !

Le son de cette voix était familier au baron, mais il n’eût point su trouver, en ce moment de trouble, parmi ses souvenirs confus, le nom de l’homme à qui cette voix appartenait.

L’individu qui bâillonnait la bouche d’Armand parut hésiter.

— Tu le connais ? demanda-t-il.

— Oui, oui, répondit la voix en riant ; et vous le connaissez aussi… c’est lui qui nous fait gagner notre pain… Allons ! Larigo, je tiens une allumette : ferme la porte !

Le propriétaire de la voix secourable lâcha le baron, qui se trouva retenu seulement par M. Chose ; mais M. Chose était de force à se charger tout seul d’une pareille besogne.

On entendit la porte se refermer. Presque au même instant, la lampe, rallumée, éclaira les objets autour de M. le baron d’Osser.

Il aperçut alors et n’eut point de peine à reconnaitre un attirail complet de fabrication de fausse monnaie. Ici une description aurait bien son attrait. C’est chose curieuse et peu connue qu’un atelier de faux monnayeur ; mais il faut de la conscience, et, réellement, nous ne nous reconnaissons pas le droit d’employer nos loisirs à enseigner aux hommes de bonne volonté l’art ingénieux de confectionner, avec un étain vil, de belles et brillantes pièces de cinq francs.

Le baron, qui était jusqu’à un certain point du métier, démêla d’un coup d’œil tous les détails de cette industrie illicite. Il aperçut, alignés sur une table, les flans de métal préparés pour le frappage, car nos gens n’étaient point de ces pauvres artistes qui coulent naïvement une cuillerée de plomb dans un moule grossier de soufre ou de plâtre. Fi donc ! Ils battaient monnaie, dans toute la force du terme, ni plus ni moins que le roi de France ou le prince de Monaco. Seulement, comme l’installation d’un balancier a des inconvénients graves et coûte cher, ils avaient remplacé la bascule moderne par le lourd marteau appelé bouvard, dont faisaient anciennement usage tous les hôtels de monnaie.

Le baron vit cela. Il vit en outre les trois hommes au pouvoir desquels il se trouvait.

Le seul qui frappa en ce moment son attention fut le propriétaire de cette voix miséricordieuse qui s’était élevée dans l’ombre pour son salut. En ce faux monnayeur, le baron reconnut Germain Barroux, son ancien valet.

Germain était un grand garçon de bonne humeur, qui prit la lampe et l’approcha tout près du visage du baron.

— Non, non, reprit-il avec un gros rire, celui-là n’est pas un mouchard !… C’est un digne monsieur qui s’est donné bien du mal pour nous… Je réponds de lui, M. Chose… Il est doux comme un agneau… La porte est fermée ; vous n’avez qu’à le lâcher.

M. Chose ne jugea point à propos de rendre la liberté à son captif.

— C’est très-bien, dit-il, mais comment le nommes-tu, ce monsieur ?

— Eh ! parbleu ! répliqua Germain, c’est celui dont Larigo a si lestement escaladé l’hôtel…

Larigo se rapprocha, et vint examiner Armand avec curiosité.

— Il y a diablement des hôtels, murmura-t-il, que j’ai escaladés…

— Pour prendre les coins à l’effigie de l’autre, acheva Germain ; c’est notre bienfaiteur, M. le baron d’Osser en personne !

M. Chose ôta incontinent celle de ses mains qui comprimait la bouche d’Armand, et lui fit un salut très-décent.

— M. le baron, dit-il, j’aurais été l’homme le plus malheureux du monde si je vous avais tué… Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir : il y a très-longtemps que j’avais envie de faire votre connaissance.

Ceci fut dit d’un ton calme, honnête, posé, parfaitement en harmonie avec l’extérieur de l’homme qu’on appelait M. Chose, mais contrastant singulièrement avec l’aspect misérable de la salle basse, noire, poudreuse, enfumée, où se passait la scène, et ne contrastant pas moins avec la grosse effronterie de Germain et les haillons de Larigo.

Larigo, empressons-nous de le dire, afin que le lecteur n’aille pas se croire dans une caverne d’opéra comique, habitée par des brigands ténors, était un ancien forçat évadé, ou libéré, porteur d’un visage patibulaire.

Quant à M. Chose, tout exactement ren seigné que nous sommes sur les événements de notre récit, il nous prend envie parfois de croire que le hasard seul avait conduit ce galant homme dans un repaire de faux monnayeurs. Pour nous persuader le contraire, il ne faut rien moins que l’évidence. C’était un homme de cinquante ans, demi-chauve, membré vigoureusement, habillé de vêtements propres et cossus : habit bleu ouvert, pantalon noir, cravate blanche nouée à la papa. Il avait un bon grand front sans rides, des yeux bleus qui souriaient franchement, des joues pleines, et seulement un tout petit trait de raillerie dans la ride tangente aux coins de sa bouche. Tout cet ensemble était vraiment honnête et faisait plaisir à regarder. Vous eussiez reconnu tout de suite en ce digne monsieur un homme paisible, simple, sincère, d’humeur joyeuse, mais craignant le fracas, ne manquant point d’esprit, oh ! que non ! ayant même plus d’esprit que ceux de vos amis qui veulent en avoir, mais cachant son esprit comme d’autres montrent le leur.

Et vous eussiez dit : « Voici un brave provincial, provincial, car il a des boucles d’oreilles, » et que tout observateur de quelque mérite place les boucles d’oreilles parmi les symptômes les plus désespérés du provincialisme, « un notable de Pontoise ou de Fécamp, un homme qui dispose de onze voix dans son collège, un philosophe normand ou picard, que les filous suivent à la piste, à cause de sa chaîne de sûreté, une bonne âme enfin, qui, selon la sublime locution populaire, ne serait pas capable de faire du mal à un enfant !… »

C’était cela, c’était parfaitement cela. Seulement, à supposer que les gens de province soient ridicules, ce qu’aiment à croire les gens de Paris, M. Chose était à cette règle une vivante exception. Rien en lui ne prêtait à rire. Sa personne, au contraire, attirait par un certain charme de bonhomie tout à fait précieux et particulier.

Au premier aspect, cet-homme était l’incarnation la plus heureuse possible de l’élément bourgeois ; sa rondeur se présentait aimable, son laisser-aller avait une arrière-nuance de retenue décente, le tout recouvert d’un vernis de bienveillance sage et de réel savoir-vivre.

Au second coup d’œil, l’impression ne changeait point, mais elle se modifiait. On découvrait, parmi la bonhomie de M. Chose, une sorte de rayonnement intellectuel, et l’on se demandait si ce provincial n’était point quelqu’une de nos gloires contemporaines, un homme d’État, un inventeur, un poëte…

Peu de gens vont jusqu’au troisième coup d’œil, qui appartient exclusivement aux myopes et aux observateurs effrénés. Ce troisième coup d’œil surprenait justement M. Chose au moment où ce provincial, ayant subi deux regards, se croyait quitte et faisait lui-même ses petites observations.

Or, l’homme qui observe quitte la parade et se découvre. Son esprit, s’il nous est permis d’employer une comparaison épique, après s’être tenu enfermé dans ses lignes, fait une sortie soudaine et apparaît tout entier au dehors. C’est l’instant de saisir Protée.

À la rigueur, M. Chose pouvait soutenir ce troisième regard. Néanmoins, l’aspect sous lequel il se montrait alors eût pu amoindrir, auprès de certaines gens, l’excellent effet de la première vue.

L’œil du provincial semblait, durant une seconde, darder un trait aigu, subtil, cauteleux. Les rides jumelles de sa bouche se creusaient et devenaient amères. L’ensemble de son visage prenait, en un mot, une fugitive expression de fausseté méchante et froide.

C’était l’affaire d’un instant. M. Chose se montrait fort leste en ses observations. À peine avait-on eu le temps de remarquer le changement, que le changement n’existait plus. Le regard reprenait sa bonne et calme franchise, et les rides de la bouche redevenaient un petit trait de bénin scepticisme, jeté là comme pour empêcher la physionomie de M. Chose d’être par trop placide et débonnaire.

Après avoir salué le baron, il prit dans un coin de la salle un des rares sièges qui en meublaient la nudité, et l’offrit à son hôte avec tout plein de cordiale courtoisie.

Armand s’y jeta sans mot dire. Il était très-pâle ; sa bouche tremblait ; son regard était fixe et comme abêti.

— Robertine ! Robertine !… dit-il à demi-voix.

Germain Barroux éclata de rire. M. Chose, bien que lui-même n’eût pu réprimer un léger mouvement de moquerie, imposa sévèrement silence à l’ancien laquais, et s’installa sur une chaise boiteuse, en face d’Armand.

— Allons, enfants, allons ! dit-il à ses deux aides ; à la besogne ! M. le baron voudra bien permettre, n’est-il pas vrai, M. le baron ?

Armand tourna sur lui son regard fixe et morne. Évidemment, son intelligence était frappée fortement, et il n’avait point la conscience de ce qui se passait autour de lui.

— M. le baron permet, reprit le provincial avec une politesse exempte de toute affectation. Marchez !

Germain et Larigo revinrent ensemble vers l’appareil, et bientôt les coups périodiques du massif bouvard recommencèrent à se faire entendre.

M. Chose rapprocha sa chaise boiteuse du siége d’Armand.

— J’ai à vous demander pardon, dit-il, M. le baron, de vous recevoir ainsi sans cérémonie ; mais votre visite a été pour nous une surprise, et nous n’avons pas eu le temps. Il faut que vous sachiez, s’interrompit-il avec un sourire bonhomme, que je m’occupe de vous d’une manière toute spéciale depuis quelques mois.

M. Chose s’arrêta comme pour attendre une réponse.

Armand demeura encore quelques secondes immobile. Puis, rendu pour un peu à la conscience de sa position, il se leva brusquement.

— Je l’ai vue ! murmura-t-il en fouillant d’un regard désespéré la demi-obscurité de la chambre ; je l’ai vue franchir le seuil de cette maison… Elle est ici !

Armand voulut faire un pas vers la porte. Le provincial lui prit la main doucement.

— Je vous en prie, M. le baron, dit-il, veuillez vous asseoir.

Armand le regarda pour la première fois attentivement. M. Chose lui était parfaitement inconnu.

— Prétendrait-on me retenir ici malgré moi ? dit-il, retrouvant quelque fermeté devant la perception plus claire d’un danger matériel.

Le provincial cligna de l’œil.

— M. le baron, répondit-il gaiement, permettez-moi de vous faire observer que vous y êtes bien entré malgré nous.

— Malgré vous ?… répéta le baron dont les idées vacillaient encore ; c’est vrai… je la cherchais… Ah ! monsieur ! monsieur ! dites-moi si vous l’avez vue ?

— Si je savais de qui veut parler M. le baron ?…

— Fou que je suis ! interrompit Armand. Non ! non ! elle ne peut être ici… Qu’y serait-elle venue faire ?

Le provincial eut une petite moue dans laquelle il y avait vraiment beaucoup de fatuité.

— On ne sait pas, monsieur… répondit-il sèchement.

— C’est une fatalité qui m’a poussé dans votre demeure, poursuivit Armand, j’ai perdu sa trace… Monsieur, ne me retenez pas, je veux sortir !

— Larigo ! dit M. Chose, mets-toi derrière M. le baron… Ceci est un excès de précaution, ajouta-t-il le plus naturellement du monde et en faisant à Armand un signe amical, puisque je suis évidemment assez fort pour vous retenir là aussi longtemps que durera ma fantaisie. Mais excès de précaution ne nuit jamais... Encore une fois, je vous supplie de vouloir bien prendre la peine de vous rasseoir.

Afin, sans doute, de donner plus de poids à sa prière, il mit sa main sur l’épaule d’Armand, comme font envers leurs amis trop pressés les bonnes gens qui croient pouvoir user de douce violence, et l’assit, sans secousse aucune, sur son siège.

— Mon cher monsieur, reprit-il, en toute autre circonstance le moindre désir mani festé par vous serait pour moi un ordre ; mais je regarde comme positivement nécessaire une courte entrevue de vous à moi… je dis courte, parce que, si vous êtes pressé, je le suis aussi, ayant ici tout près un petit rendez-vous délicieux…

Le provincial prononça ce dernier membre de phrase en appuyant légèrement sur chaque mot.

Armand n’eut garde de donner son attention au côté plaisant de l’aventure. La phrase du provincial résonna douloureusement au dedans de lui. Un rendez-vous ! à cette heure même où Robertine…

Armand défaillit à cette pensée.

— Que voulez-vous de moi, monsieur ? demanda-t-il avec accablement.

— Retourne à l’ouvrage, Larigo, dit M. Chose ; M. le baron entend maintenant la raison.

Larigo, qui avait obéi à la première injonction du provincial, obéit de même à ce nouvel ordre, et revint vers l’appareil, où travaillait toujours Germain Barroux. Le regard d’Armand prit à son insu la même direction. Il tressaillit à la vue de l’appareil qu’il avait oublié entièrement dans la confuse détresse de sa pensée.

— C’est une chose pitoyable ! reprit le provincial en haussant les épaules ; vous qui avez été dans la partie, M. le baron, ce bouvard doit vous faire compassion… Mais, que voulez-vous, nous sommes ici dans le provisoire… tout à fait dans le provisoire… Nos ateliers ne sont pas installés… on entre chez nous comme on veut… Il est vrai de dire qu’on n’en sort pas de même ; et nous avons là un petit appareil qui ferait voir du chemin à la police, si la police voulait bien s’occuper de nous… C’est là notre fort : pour tout le reste, les fonds nous manquent… Vous ne sauriez croire combien il est difficile d’amener les capitaux dans une entreprise comme la nôtre… Monsieur, nous sommes rongés par l’usure, et, grâce aux intérêts exorbitants que nous payons à des préteurs sans vergogne, chaque pièce de cinq francs nous revient à trente sous !… Ah ! si nous pouvions lancer des prospectus !…

— De grâce, monsieur, que voulez-vous de moi ?

— Je vous prie de m’excuser, M. le baron… et je vous remercie de m’avoir ramené au fait, car l’heure se passe, et l’exactitude est la première vertu des Céladons de mon âge… Ah ! cher monsieur, que vous êtes heureux d’être jeune, et que les femmes… Mais ne froncez pas le sourcil, j’arrive à notre affaire, à nos affaires, cher monsieur, car c’est une chose bizarre que la multiplicité des rapports établis entre nous a priori par le hasard.

— Je ne vous comprends pas, dit Armand.

— Cher monsieur, aujourd’hui, ou plus tard, j’espère sincèrement que vous en viendrez à me comprendre… En attendant, je suis bien aise de vous faire savoir que vous me devez la liberté, peut-être la vie…

Le baron fit un geste de méprisante incrédulité.

— Viens ça, Larigo, dit le provincial. Vous voyez bien cet honnête compagnon, cher monsieur ?… Il n’est pas beau, cela saute aux yeux, mais il a dix-neuf ans de bagne. Vous souvient-il de certaine visite domiciliaire que la police eut bien le front d’opérer chez vous ? Baron, vous n’étiez pas à votre aise !… et quand on visita certaine chambre, vous eussiez voulu être à cent pieds sous terre… Pas du tout ! une bonne fée avait passé par là et fait table rase. La police n’y vit que du feu…

Il prit la main noire et calleuse de Larigo.

— Salue, mon garçon ! lui dit-il. M. le baron, j’ai l’honneur de vous présenter la fée en question…

— Mais la porte était murée, repartit Armand.

— Il est rare, cher monsieur, que les fées s’astreignent à entrer par les portes, et Larigo est comme les fées… Larigo ! apporte-moi un des coins de l’hôtel d’Osser.

L’obéissant Larigo apporta incontinent un coin à l’effigie de l’empereur. Armand l’examina un instant.

— C’est vrai, dit-il, où voulez-vous en venir ?

M. Chose tira sa grosse montre, dont la panse d’or emplissait hermétiquement le creux de sa main.

— Comme le temps passe ! murmura-t-il, on doit m’attendre, à présent !… Figurez-vous, M. le baron, une aventure…

— Monsieur ! monsieur ! interrompit Armand avec angoisse et colère, j’attends que vous me laissiez libre, et les minutes me semblent des heures… je cherche…

Il s’arrêta et frappa du pied avec violence.

— Ah !… fit le provincial, vous cherchez ?…

Ses yeux brillèrent d’un fugitif et singulier éclat. Les rides de sa bouche se creusèrent en un méchant sourire.

— Ainsi va le monde, ajouta-t-il froidement, ce que les uns perdent, les autres le trouvent…

Le baron devint pourpre, et sauta sur son siège.

Mais le provincial avait déjà rappelé sur son visage l’expression honnête et posée que nous lui connaissons.

— Cher monsieur, reprit-il, ces deux braves garçons qui on sauvé votre précieuse vie se joignent à moi pour vous demander combien vous estimez ce service en espèces sonnantes et ayant cours…