Une poignée de vérités/Les calomnies. (3) Race inférieure

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Imprimerie Gagnon, éditeur (p. 64-73).


XI

LES CALOMNIES. (Suite)


3 — RACE INFÉRIEURE ?


Les Canadiens-anglais, en général, ont la déplorable habitude de traiter les Canadiens-français en frères inférieurs. Tout dans leur attitude, leur langage, leurs façons d’être, laisse découvrir cette malheureuse impression. Dans maintes occasions, ils agissent comme si les Canadiens-français n’existaient pas. Quiconque a connu le Canada pourra dire que je n’exagère pas. Pourtant, n’en déplaise aux Anglais, tout indique que la race Canadienne-française est incontestablement supérieure à toutes les races qui sont venues s’implanter dans l’Amérique du Nord. C’est elle qui a défriché le sol et montré le chemin aux autres.

La colonisation du Canada Français, de la Nouvelle France comme on l’a longtemps appelé, a été faite avec le soin le plus scrupuleux : ce sont de vieux soldats, de ces anciens braves à trois poils, composant les régiments de Gascogne, du Roussillon etc, qui s’établirent et demeurèrent sur les “concessions” accordées par leur Roi. Leurs sobriquets sont restés et sont devenus des noms de famille. Les La Violette, les La Tulipe, les La Liberté, les La Chance, abondent au Canada. À ces colons, le ministre Colbert prit soin d’envoyer des jeunes filles choisies dans d’honnêtes familles afin de créer des ménages et des foyers sains.

Avant et après Colbert, les colons français venus du Canada, se sont recrutés parmi les marins ou les paysans Bretons, les Normands, les Poitevins, les Saintongeois. Les noms savoureux de nos provinces de l’Ouest se perpétuent là-bas.

Il n’y eut pas parmi ces colons, ni des aventuriers, ni des indésirables comme on en voit dans les immigrations modernes. Après le traité de Paris, tous les Français qui en eurent les moyens, les nobles, les bourgeois, les gens aisés s’empressèrent de quitter la colonie pour revenir en France. Seuls les paysans, attachés au sol, les “habitants” se résignèrent à devenir des sujets anglais : ils ont donné maintes preuves de leur loyalisme.

Ils furent guidés, conseillés par les prêtres restés avec eux pour les instruire, leur indiquer leurs droits et leurs devoirs, leur conserver le langage de France, les maintenir dans la foi catholique. C’est ainsi qu’on vit ces prêtres devenir agriculteurs, serruriers, menuisiers sans jamais cesser leur ministère. Si l’on parle encore Français dans l’Amérique du Nord n’oublions jamais que nous le devons au clergé qui fut toujours écouté : ce fait est universellement reconnu. Les Canadiens-Français sont restés profondément catholiques et un peuple qui sait conserver sa religion est un peuple d’une grande moralité. C’est ce qui a fait dire que la moralité de la race canadienne-française est la plus haute de notre globe. Les exemples d’énergie et de dévouement sont fréquents dans ce peuple toujours soutenu par une foi ardente : tel chirurgien, célèbre maintenant, n’a-t-il pas été conducteur de tramways pour gagner sa vie et suivre ses cours à l’Université ?

Tel avocat, récemment promu, auparavant modeste greffier au tribunal, habitait à 6 kilomètres de Québec. Ne faisait-il pas tous les jours la route à pied, par tous les temps, afin de ne pas laisser seule sa vieille mère qu’il aidait à vivre ?

Je ne nommerai pas ces deux Canadiens pour ne pas froisser, non pas leur vanité, (je les connais trop,) mais leur modestie. Des exemples de ce genre abondent au Canada où, presque toujours, l’homme se fait lui-même. N’est-ce pas là de la haute moralité ?

Mais poursuivons : sait-on que sur mille trois cent municipalités canadiennes-françaises il y en a mille cent qui n’ont même pas un agent de police, même pas un garde-champêtre ?

Ce fait seul ne prouve-t-il pas que la race est sensiblement supérieure à celles qui, pour maintenir l’ordre dans les villes sont obligées d’avoir recours à la gendarmerie ou aux policemen ?

Une nuit, à Québec, en sortant d’un concert, vers minuit, j’attendais qu’une voiture passât pour me reconduire à mon hôtel. Il pleuvait, pas de voitures, il fallait attendre. Pour prendre patience, j’allais converser avec le gardien de la paix qui faisait les cent pas sur le trottoir. Ce brave agent ne demandait pas mieux, surtout quand je lui eus dit que je venais de France. —

— « Pendant la nuit à Paris, lui dis-je, au bout d’un instant de conversation, les gardiens de la paix s’en vont toujours deux par deux. » —

— « Oh ! répondit-il, voilà qui serait impossible ici. Nous sommes trop peu nombreux. » — « Combien êtes-vous donc ? » — « Nous sommes cent vingt, et sur ces cent vingt il faut toujours compter une trentaine d’indisponibles pour diverses causes. Reste quatre vingt dix. » — « Quatre vingt dix agents pour combien d’habitants ? » — « Pour cent mille. » — « Mais votre ville est une ville modèle, fis-je remarquer à ce digne fonctionnaire. N’y a-t-il pas de rixes, d’attaques nocturnes, des apaches ? » — « Il n’y a quasiment jamais de ces histoires-là : on maintient tout « correct » à nous seuls. » —

— « Oui, poursuivit-il après réflexion, nous sommes bien à Québec. Mais voici qu’on parle d’agrandir la ville et ça va devenir comme Montréal qui est rempli d’étrangers. La police y a fort à faire, tandis qu’ici, dans Québec, tout mon travail consiste à ramener quelques ivrognes attardés ou à mettre la paix dans les mauvais ménages. Et encore ces sortes de ménages disparaissent de plus en plus. Ils s’en vont tout au bout de la ville. Je n’en ai plus dans mon quartier. » Heureuse cité où l’on peut rentrer la nuit chez soi sans crainte des mauvaises rencontres !


Donc, pas d’arguments du côté moralité, pour prétendre que le Canadien-français est de race inférieure. Cherchons ailleurs. Du côté de l’instruction ? Là encore les Canadiens-français ne sont en rien inférieurs aux autres peuples du continent. Il y a moins d’illettrés parmi eux que dans certains vieux pays d’Europe ; tous les habitants de dix à trente ans savent lire et écrire.

Quant à l’instruction supérieure ils ont réalisé tout ce qui est humainement réalisable dans un pays neuf.


L’Université Laval est le foyer de la science canadienne-française. Cette université n’est pas riche : elle n’a pas les luxueux cabinets de physique, les riches laboratoires de chimie, les collections d’histoire naturelle que possède sa rivale canadienne-anglaise, l’Université McGill.


Mais les médecins, les avocats, les orateurs qui sortent de chez elle, sont au moins les égaux de ceux qui sortent de McGill. Un canadien-anglais, sérieusement malade, ira volontiers consulter un praticien ou un chirurgien canadien-français.

Presque toujours et de l’aveu même des Canadiens-anglais, les meilleurs discours anglais prononcés à la Chambre d’Ottawa ont été prononcés par des Canadiens-français.

Il faut dire que, par contre, les grands commerçants, les « business men », sont mieux formés chez les Anglais et les Américains qui disposent de plus gros capitaux.

Ce manque de gros capitaux tient au caractère français qui, encore aujourd’hui, n’a pas pu complètement se plier à l’impérieuse loi du « business ».

Pourtant dans la province de Québec un mouvement sérieux se dessine. C’est dans cette province seulement, qu’on a songé à « emmaganiser la houille blanche et à créer d’immenses réservoirs d’eau. » Aujourd’hui l’on peut dire que le crédit du Québec soutient avantageusement la comparaison avec n’importe quelle autre province.

Dans les banques, les administrations, le commerce, les places les meilleures sont occupées par des Canadiens-français : ceux-ci parlent et écrivent parfaitement l’anglais et le français. Telle est la raison qui les avantage. Les Canadiens-anglais n’en restent pas moins des gros propriétaires d’usines, des commanditaires d’immenses entreprises parce que, je le répète, ce sont eux qui ont les capitaux.


Financièrement, la race canadienne-française ne peut-être comparée à ses deux riches rivales du Continent, mais c’est à elle que les financiers sont forcés de s’adresser quand ils veulent de bons ingénieurs, de bons contre-maîtres, de bons commis parlant les deux langues.


Cela prouve que la méthode d’éducation de la province de Québec n’est pas si mauvaise et qu’elle est sensiblement supérieure aux méthodes anglaises ou américaines. Un écrivain Canadien-anglais a dit à ses compatriotes qui se plaignaient de voir l’envahissement des meilleures places par les Canadiens-français : « Ne nous plaignons pas, imitons-les plutôt et apprenons le français. Nos querelles de famille cesseront du même coup parce que nous nous comprendrons mieux. Au lieu de cela nous pensons qu’il est plus simple de supprimer le français que la Constitution a officiellement reconnu. En vérité, que voilà un piètre moyen. D’abord le français demeurera malgré tout, (ce n’est pas avec une loi qu’on supprime la langue maternelle de tout un peuple) ; ensuite on enlèvera à tout notre pays, l’incontestable avantage que son bilinguisme lui donne. Enfin on se sera fait un ennemi de celui qui pourrait être le meilleur de nos auxiliaires » — (Le Clash, de Th. Moore). Pour tout dire, ajoutons que ce serait là une singulière façon pour le Canada anglais de montrer sa sympathie pour son alliée, la France.


Donc, du côté de l’instruction, pas d’infériorité chez la race canadienne-française.


Au contraire : les quelques Canadiens-français qui s’en vont étudier à McGill, l’université anglaise, se font toujours remarquer par leurs fortes aptitudes scientifiques — J’apprends avec joie que cette année, c’est un Canadien-français, (étudiant en médecine je crois) qui est entré à l’Université rivale avec le numéro un.


Voyons du côté purement physique. — Nous avons déjà vu avec quelle endurance la race, à ses origines, a tenu bon, malgré le climat, les épidémies, la famine, les Peaux-Rouges. Nous avons vu au milieu de quels dangers elle a opiniâtrement fécondé le sol : la pioche à la main, le fusil à la bretelle. Nous la voyons de nos jours continuer à défendre sa langue et sa foi, nous l’avons vue à Vimy et à Courcelette. Est-ce là une race inférieure physiquement ? Oh ! que non ! De plus, aucun symptôme ne vient la menacer d’extinction comme tant d’autres races.


Au contraire, elle se multiplie tous les jours avec une extraordinaire fécondité. Les méthodistes, les orangistes lui ont même fait le reproche bizarre de faire trop d’enfants. Ils l’ont accusé de mettre au monde des dégénérés, (naturellement !) en appuyant leur affirmation sur le taux de la mortalité infantile.


S’il meurt beaucoup d’enfants chez les Canadiens-français c’est qu’il en naît beaucoup.


De plus, à Montréal, à Québec on cherche actuellement à abaisser le taux de cette mortalité. Des sociétés se sont formées et cette défense des berceaux va encore augmenter le nombre des Canadiens-français. Le fait qui demeure, c’est que ceux-ci ont envahi les provinces voisines et les États-Unis. Je me prends à faire un beau rêve qui est celui-ci : que nos Canadiens continuent à résister à l’assimilation et l’avenir du continent leur appartient, non seulement parce qu’ils peuvent être, un jour, le nombre, mais encore parce que, seuls, parmi leurs voisins, ils ont le sentiment du beau, l’amour du prochain, la gaieté, le goût artistique, le respect de la tradition. Mais tout ceci reste à prouver.


En attendant, sachons désormais soutenir, nous Français, que le peuple Canadien-français parle anglais et français, qu’il a fait son devoir dans la grande guerre et que sa moralité est irréprochable. S’il est de race inférieure c’est que la nation française toute entière l’est avec lui. Qui osera, en 1919 comme avant, dire une telle chose ?