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Une raillerie de l’amour/03

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L’ANTIPATHIE.


Il est des nœuds secrets, il est des sympathies
Dont, par le doux rapport, les âmes assorties
S’attachent l’une à l’autre, et se laissent piquer
Par ces je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer.
P. Corneille.


III.


— Comment ! mon frère, tu connais ce personnage ? dit Georgina qui attendait inutilement que son frère prît la parole.

— Personnage ! Qu’entends-tu par personnage ? ma sœur, répondit Ernest, froissé dans un autre sens, de l’air un peu dédaigneux qui accompagnait cette question.

— Je te demande si c’est lui qui nous a privées de te voir hier.

— C’est lui ; et parce que c’est l’homme le plus aimable, le plus brave que je connaisse ; qui s’est couvert de gloire dans nos dernières conquêtes, et que je voulais te présenter en qualité…

— De grâce, mon bon frère, quand il te prend fantaisie de nous amener de nouvelles figures, sois donc assez bon pour me les nommer d’avance, afin de ne pas t’exposer à en choisir que je n’aime à retrouver nulle part.

Après l’avoir regardée comme un homme qui rêve, Ernest dit un peu tristement :

— Tu me surprends, ma sœur. Que lui trouves-tu donc de si affreux ?

— Mon Dieu ! mon ami, répondit-elle après avoir un peu songé, je lui pardonnerais de bon ceur d’être laid jusqu’à l’affreux même, pourvu qu’il le fût avec une autre figure que la sienne ; celle-là ne lui va que pour me déplaire. D’abord il arrive je ne sais d’où ; ce qui lui donne un air, un aspect, … que je ne peux souffrir ; et puisque tu me presses de dire ce que j’en pense, je t’avoue que je n’ai vu de ma vie rien de si bon à fuir, que ce monsieur qui vient de sortir presque aussi vite que je le souhaitais.

— Au nom du ciel ! ma sœur, parle clairement, dis les motifs de ta prévention ; s’ils sont justes…

— Justes ! s’ils sont justes ! cher Ernest, ajouta-t-elle d’un ton à se faire pardonner toutes les injustices. Peux-tu me croire légère ? Eh bien ! parlons-en donc, tiens ! car je le déteste assez cordialement pour trouver du plaisir à le dire.

Je l’ai vu un soir, en ton absence, chez notre amie, madame Denneterre, qui veut déjà marier sa fille, qui reçoit chaque étranger comme un gendre, et dont la fille, charmante enfant, naïve et curieuse comme son âge, salue un mari dans chaque personnage nouveau qui se présente chez sa mère, ce qui l’oblige à rougir souvent, et à baisser les yeux comme une fiancée à chaque compliment qu’on lui adresse.

— Pardon, Georgina, le plaisir que tu prends à parler de tes amis te fait oublier la haine que tu as contre le mien.

— Il est ton ami ! dit Georgina presque effrayée. Oh ! non, je n’en veux rien croire ; je l’aurais deviné, j’aurais vu en lui quelques qualités, quelque analogie avec toi. N’est-ce pas qu’il n’est pas ton ami ? continua-t-elle en l’embrassant par inquiétude. Mais revenons à ce qui doit me justifier dans ton esprit. Me justifier ! interrompit-elle avec un peu d’amertume, c’est la première fois que j’en ai besoin avec toi, mon frère !

Enfin, tu étais absent, il n’y a pas dix jours ; tu plaidais pour moi, tu me faisais riche en dépit d’une famille normande. Obligée de me rendre à l’invitation de madame Denneterre, et sans toi, mon cher avocat ! sans notre bonne tante, qu’un froid très-vif rendait paresseuse, j’arrive un peu tard ; le salon était brillant et bruyant ; je crois qu’on se vengeait d’une sonate ; j’entre. Ma parure était éblouissante, on me l’apprit : il faut bien que je te l’avoue, Ernest, c’est une des pièces du procès.

Au silence qui s’était un moment établi, succéda l’un de ces murmures qui n’ont rien de réprobateur pour une femme qui paraît dans le monde sans autre appui qu’elle-même. Quand mes yeux rassurés osèrent parcourir le cercle où se trouvait tout ce que nous avons d’aimable, de spirituel, et d’attentif, ils s’arrêtèrent sur une figure immobile, toute froide, toute ennuyée, toute ailleurs, où je lus un examen si distrait de ma personne que j’en ressentis d’abord quelque surprise, et un peu d’embarras. Je m’inclinai vers la petite Denneterre : « Qui est ce grand monsieur ? lui demandai-je tout bas ; d’où vient-il ? « D’Allemagne, me répondit-elle en rougissant déjà. » C’est donc cela, me dis-je. Il était impossible qu’il n’en vînt pas.

On parla bientôt tous ensemble du grand événement qui occupe Paris et le monde peut-être. Un groupe se forma autour de celui qui arrivait de Vienne sans doute ; sa tête dépassait toutes les têtes, et je ne perdis rien de sa physionomie, ni de ses paroles ; tout m’indigna ! Ce divorce, mon frère, cet affreux divorce qui nous confond tous, qui trouve partout des voix pour le blâmer et le combattre, qui me paraît à moi, comme un grand voile noir étendu sur nos gloires et sur les destinées de la France ; ce divorce, mon frère, il l’approuve, il l’appuie, le défend avec chaleur comme un principe, un devoir ! et cela avec des mots qui tranchent comme une épée. — Quelle horreur ! m’écriai-je de ma place ; ce qui fit retourner et revenir chacun de mon côté. Cette désertion dut lui prouver assez combien son apologie était blessante : il n’en fut pas déconcerté, lui ! quand mon cœur était gros d’amertume ; car je ne m’accoutumerai jamais à ce mot-là, mon frère, il poigne mon âme, il m’épouvante, vois-tu ; et ce mot invoqué contre une femme si bonne, si belle, si inséparable de cette époque de prestige ou de fatalité, la rejeter hors de nos passions qu’elle adoucit, qu’elle enchante ; entendre dire froidement : Il le faut ! par un oracle qui vient d’Allemagne, ah ! c’était trop lourd, trop glacé pour mon cœur : il l’a frappé comme avec un marteau. Je le hais !

On dansa, car on danse de tout chez madame Denneterre. Je fus entourée, obsédée, entraînée comme les autres, malgré moi d’abord, car je voulais m’isoler dans ma tristesse ; mais il me vint à l’idée de prouver à l’orateur que je ne gardais aucune impression de ses arrêts ; je dansai ! Tu sais si j’ai tort d’aimer ce délassement ? Ton ami… laisse-moi dire mon ennemi, se garda bien de s’en apercevoir. Au lieu de faire cercle à l’exemple de tout le monde, il demeura constamment appuyé contre la cheminée, comme une cariatide qui en ferait partie, interrogeant tantôt la pendule, et tantôt la porte d’entrée qui paraissait lui promettre je ne sais quel objet absent, que personne, excepté lui, n’attendait, je t’assure !

Georgina fut obligée de reprendre haleine, car elle avait parlé avec une volubilité et une action qui ne lui étaient pas ordinaires.

Voyant que son frère ne lui répondait pas, et continuait à la regarder d’un air interrogateur, elle poursuivit avec un redoublement de vivacité et d’étourdissement.

— Enfin, comme il ne pouvait pas ignorer que j’occupais assez passablement l’attention, il me fit aussi l’honneur de se baisser vers son voisin, pour lui demander apparemment mon nom ; il s’adressait à Fronval, et tu connais la grâce, l’élégance, l’esprit de Fronval ? Je vis, à son discours animé, qu’il lui faisait de moi un éloge trop flatteur : croirais-tu qu’il n’y répondit que par un regard fixe et vague vers cette porte où lui seul regardait ; et que bientôt après je le vis se retourner du côté du miroir, en dévorant un long signe d’ennui que la glace répéta, et qui me scandalisa, je l’avoue, au point de m’empêcher de danser. Tu comprends ? Ernest, un seul trait peint tout l’homme. Il nous devait à tous une réparation, et il baille !… je n’en voulus pas davantage pour le juger. J’appelle cela, moi, un être nul, tout d’une pièce comme son sabre, une machine de guerre qui voyage ; un curieux sans tact, sans finesse, qui croit observer parce qu’il regarde.

— On ne peut pourtant pas observer en fermant les yeux, dit Ernest.

— Il ne s’agit pas de les fermer, mon frère ; c’est la façon de les ouvrir et de les fixer qui est flatteuse ou choquante ; et moi, je demandai ma voiture. Chacun se précipita pour m’offrir la main : ce convive de mauvais goût resta cloué à la même place, sans s’apercevoir seulement que quelque chose allait manquer à la foule ; aussi, je t’avoue que je toisai son immobilité de mon regard le plus froid ; j’y mis de la glace.

— Il m’en a parlé en effet de ce regard que je ne te connaissais pas : de la glace dans tes yeux, ma sœur ! où l’avais-tu prise, et qu’en as-tu fait ? Et il regardait ses yeux noirs et veloutés, brûlant du ressentiment le plus injuste, le plus frivole peut-être, mais le plus propre à en faire ressortir tout l’éclat. Et le motif de ta haine ? ma sœur ; je brûle de le savoir.

— Comment ! mon frère ! en voilà bien assez, je pense ; j’ai tout dit. Au reste, tu connais l’empire d’une première impression. Je l’ai haï subitement ; et ses apparitions fugitives dans une ou deux soirées semblables, où je l’ai vu glisser comme un mauvais rêve, n’ont fait que me confirmer dans l’opinion que cet homme est composé de tous les élémens incompatibles avec mon caractère.

— Ma surprise est grande ! elle est douloureuse ! s’écria Ernest après un court silence, car par l’un de ces hasards qui traversent et brouillent souvent nos projets les plus chers, il vient de me laisser voir à l’instant qu’il ne te doit rien, et qu’il t’abhorre.

— Il m’abhorre ? ah ! tu me ravis, mon frère, s’écria Georgina radieuse ; mais en es-tu bien sûr ? est-ce, comme chez moi, cette bonne et franche antipathie que je viens de t’avouer ?

— Il me paraît que oui, puisqu’elle l’a forcé de me quitter à ton nom seul, moi qu’il aime, et de se sauver en t’apercevant.

— Eh bien ! voilà qui m’enchante ! quelle confiance tu me donnes à le haïr ! et comme j’en userai !



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