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Une raillerie de l’amour/06

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CONFIDENCE.


D’une bouche qui rit on voit toutes les dents.
Victor Hugo.


VI.


« Est-ce que vous n’avez pas deviné aussi ? demanda Nérestine à la jeune veuve distraite, aussitôt qu’elles furent seules.

— Quelque contredanse nouvelle, peut-être ? un concert où vous jouerez avec Hérold ; n’est-ce pas cela ?

— Non… Aidez-moi un peu, Georgina. Maintenant, qu’il y a du silence, j’ai presque peur. Quand on parle tous ensemble, on ne sait plus ce qu’on dit, et les secrets s’échappent sans qu’on ait la peine d’y penser.

— Voulez-vous que je les rappelle ?

— Non ; je vais m’enhardir. Mais, vraiment, vous n’avez pas deviné qu’il s’agit de mariage ?

— Ah ! c’est de mariage, toujours ? mais vous sortez à peine de pension !

— Est-ce qu’on en sort pour autre chose ? Je sais assez bien l’italien pour me passer de maître ; Hérold n’a pas d’écolière plus forte que moi ; je dessine d’après nature ; je danse presque aussi bien que vous : qu’est-ce qu’il me faut donc pour être mariée ?

— Qu’un mari, assurément. Et le choix est-il fait enfin ? vous convient-il ?

— C’est ma mère qui pense à cela. Quoiqu’elle n’ait pas dit précisément : Le voilà ! je l’ai deviné, et je l’aime autant qu’un autre. On assure que toutes les dames cherchent à s’en faire remarquer, parce qu’il est beau, qu’il est brave, et dans une position à aller à tout : il a eu trois blessures, dit-on, mais pas une au visage ; toutes là, dit-elle en montrant sa poitrine qu’elle regardait au miroir, et la croix d’honneur par dessus ! On dit que c’est en entrant à Vienne…

— Ah ! mon Dieu ! dit en elle-même Georgina, c’est lui !

— Oui, poursuivit Nérestine, qui avait remarqué le mouvement de Georgina. Vous l’avez vu. Depuis dix jours, il est venu deux fois chez ma mère.

— Il est écrit que toute la nature viendra me parler de cet homme et m’en faire l’éloge !

— Chère Georgina, reprit l’enfant en caressant sa jeune confidente, n’est-ce pas que c’est un charmant mariage ? un vrai mariage de convenance ? comme dit votre bonne tante. Vous pouvez le lui confier aussi ; mais n’en parlez pas à ma mère, car elle m’a défendu expressément de me douter de ses projets, et je fais comme si je ne m’en doutais pas.

— Faites donc comme si vous ne m’en aviez rien dit, et ne m’en parlez plus ! dit vivement Georgina, en prenant des mains de Sophie les perles qu’elle apportait pour Nérestine. « Merci, Sophie. Allez, Nérestine, allez vous occuper de votre parure pour demain. Moi, je ne vous presse pas d’assister à la mienne pour aujourd’hui, et j’ai grand besoin d’y songer. » Elle jetait, en parlant ainsi, un regard au miroir, et ne fut pas du tout contente de l’expression nouvelle de sa physionomie. « Comme je suis ! dit-elle. Qu’est-ce que j’ai donc ? »

Nérestine, après avoir promené un long regard sur ses perles, et embrassé Georgina avec une passion d’enfant, rejoignit la femme-de-chambre qui l’attendait, et courut essayer l’effet de sa coiffure du lendemain. Sa jolie petite tête, fluide et blonde, ne cessa de se balancer devant une grande glace, que lorsqu’elle alla oublier sur l’oreiller toutes les combinaisons que l’envie de plaire dans un bal lui avait fait inventer pour suppléer au diadême de fleurs.



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