Une tourmente de neige (trad. Bienstock/Chapitre9

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 79-81).
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IX

Je dormais profondément mais sans cesser d’entendre la tierce des clochettes, et dans le rêve, elle se présentait tantôt comme un chien qui aboie et se jette sur moi, tantôt comme un orgue dont je suis un des tuyaux, tantôt comme des vers français que je compose.

Tantôt je me figurais cette tierce comme un instrument de torture avec quoi on serrait sans répit la plante de mon pied droit. C’était si douloureux que je m’éveillai, et aussitôt les yeux ouverts, je frottai ma jambe. Elle commençait à geler. La nuit était la même, éclairée d’un brouillard blanc ; le même Ignachka était assis de côté et frappait des pieds ; le même bricolier, qui le cou tendu, soulevait peu les pattes, trottait dans la neige épaisse, et la houppe sautillait sur l’avaloir et frappait le ventre du cheval.

La tête du cheval du milieu, avec sa crinière flottante, se balançait en mesure en tendant et laissant libres les traits attachés à l’arc. Mais tout cela était encore plus couvert de neige qu’auparavant. La neige tourbillonnait devant, de côté, s’amoncelait sur les patins, enveloppait les pattes des chevaux jusqu’aux genoux et d’en haut tombait sur les bonnets et les collets. Le vent soufflait tantôt à droite, tantôt à gauche, se jouait dans le collet et les pans de l’armiak d’Ignachka, ou dans la crinière du bricolier, et se brisait sur l’arc ou entre les brancards.

Il faisait terriblement froid, et à peine m’étais-je risqué un peu hors de mon collet, que la neige froide, sèche, en tourbillonnant, remplissait mes yeux, mon nez, ma bouche, surtout mon cou. Autour de moi tout était blanc, clair, couvert de neige. Rien nulle part, sauf la lumière brumeuse et la neige. Je commençais à être sérieusement inquiet. Aliochka dormait à mes pieds, au fond même du traîneau. Tout son dos était couvert d’une épaisse couche de neige. Ignachka ne perdait pas courage : il tirait sans cesse les guides, stimulait les chevaux, et frappait du pied. Les sonnettes avaient le même son merveilleux. Les chevaux s’ébrouaient, et couraient toujours mais moins vite et en trébuchant de plus en plus fréquemment. Ignachka sautillait de nouveau, agitait ses moufles ; et, de sa voix aiguë, forcée, entonnait une chanson. Sans achever la chanson, il arrêta la troïka, jeta les guides sur son siège et descendit. Le vent hurlait sinistrement, la neige tombait sur nos pelisses comme jetée à pleine pelle. Je me retournai : la troisième troïka n’était plus derrière nous (elle s’était attardée quelque part). Près du deuxième traîneau, à travers le brouillard de neige, on apercevait le petit vieillard qui sautillait d’un pied sur l’autre. Ignachka s’éloigna à trois pas du traîneau, s’assit sur la neige, enleva sa ceinture et se mit à ôter ses bottes.

— Que fais-tu là ? — demandai-je.

— Il faut que je me déchausse, sans cela mes pieds gèleront tout à fait, — répondit-il ; et il continua sa besogne.

J’avais froid à sortir le cou du collet pour le regarder faire. J’étais assis tout droit et regardais le bricolier, qui, une patte écartée, paresseux, harassé, agitait sa queue noire couverte de neige. La secousse qu’Ignachka imprima au traîneau en sautant sur son siège m’éveilla.

— Qu’y a-t-il ? où sommes-nous maintenant ? — demandai-je. Arriverons-nous au moins avant le jour ?

— Soyez tranquille, nous vous amènerons, — répondit-il. — Maintenant que je me suis déchaussé j’ai les pieds chauds.

Et il tirait les guides, les clochettes tintinnabulaient, le traineau recommençait à se balancer et le vent sifflait sous les patins. De nouveau nous voguions dans un océan de neige.