Une vieille fille/1

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Librairie de Achille Faure (p. 1-16).


I

La plus belle route pour arriver à Lausanne est la route de Berne. Des hauteurs du Chalet-à-Gobet, elle descend entre des collines couvertes de sapins jusqu’à un plateau d’où on aperçoit, d’un seul regard, le lac, les montagnes et la ville. C’est un tableau plein de magnificence, et surtout à l’heure du soleil couchant.

Il y a quelques années, en juillet, un voyageur arrivait sur cette route à cette heure-là. C’était un piéton. Il avait le sac sur le dos et des souliers poudreux. Sa chevelure blonde, ses yeux gris-bleu, vifs et doux, ses joues épanouies, ses larges épaules, une expression de franchise et quelque peu de rusticité, accusaient un montagnard suisse, de vingt-cinq ans environ.

Il s’arrêta quelque temps à contempler le paysage ; puis, voyant à sa droite, au-dessus d’une tonnelle, cette enseigne engageante pour un homme épuisé de chaleur et de soif : Au Reposoir, chez Rappaz, il se dirigea de ce côté, pénétra sous la tonnelle, choisit une table où il n’y avait pas de buveurs, et, d’un accent qui certifia son origine allemande, il demanda qu’on lui servît du pain, du fromage et une quartette de vin.

Au bout d’une heure, il était encore dans ce lieu, accoudé sur la palissade qui borde le versant, regardant et rêvant ; car il y a des heures où la rêverie et la contemplation se confondent, où l’on cherche l’avenir dans les brumes de l’horizon. Sous ses yeux, au loin, s’étendait la ligne ballonnée du Jura, bleue comme l’azur même, qu’interrompait la butte du Signal avec sa cahute, ses roches touffues, ses bois, et au-dessous l’abrupte prairie de Montmeillan, que sépare en deux moitiés vertes un sentier tout blanc, onduleux comme un ruban déroulé. Le lac resplendissait sous le soleil couchant ; des voiles blanches flottaient à sa surface, et deux bateaux à vapeur se croisaient, l’un venant de Genève, l’autre allant à Morges, dont les toits étincelaient au fond de sa baie entre des masses de verdure. On n’apercevait de ce point qu’une partie des Alpes et de la Savoie : c’est-à-dire, au-dessus de collines riantes, d’énormes blocs fauves, rugueux, hérissés, que dorait la lumière. Au premier plan, la cathédrale de Lausanne se détachait sur le fond du lac ; puis les murs de la Cité se dressaient à pic sur le ravin, — les uns recrépis, les autres sales et enfumés, avec des galeries haillonneuses, — terminés par le spectre encore imposant du vieux château épiscopal, rapiécé en bourgeois du xixe siècle. Sur les bords du petit torrent, tout au fond du ravin, des usines grondantes lançaient leur fumée noire. Au-dessous du voyageur, c’était un abîme de verdure où des pommiers et des cerisiers voilaient à demi les rondes-bosses du terrain, qui de droite et de gauche se précipite sur le torrent en boursouflure superposées si rapidement, que les arbres tourmentés se tordent et se cramponnent presque horizontalement au sol.

Un bruit qui se fit près du jeune homme le tira de sa rêverie. C’était la maîtresse de la pinte[1], qui venait enlever du linge étendu sur la palissade.

— Ne vous dérangez pas, monsieur.

— Vous avez là une vue superbe, madame.

— N’est-ce pas ? C’est un bel emplacement pour une pinte ; aussi ne manque-t-il pas de gens qui viennent ici pour regarder et pour boire en même temps. C’est seulement un peu haut.

— Oui, mais j’accepterais bien un logement à cette hauteur. Les logements sont-ils chers à Lausanne ?

— C’est suivant. Dame ! ils sont moins chers à la campagne, comme ici, dans les environs.

— Et les vivres ?

— Oh ! monsieur, ça dépend… voilà !…[2] Est-ce que monsieur veut se fixer à Lausanne ?

— Oui.

— Monsieur est étudiant, peut-être ?

— Oui, madame.

— Alors monsieur cherche un logement, une pension ?

— Oui.

— Eh ! mais monsieur pourrait bien trouver par ici. Il ne serait pas si loin de l’Académie ! Voyez-vous ce bâtiment rouge avec de petites tours ? C’est le château, où se tient le gouvernement. Un peu plus loin par derrière est l’Académie. Et par ici, ajouta-t-elle en étendant le bras à gauche, il y a un chemin qui mène tout droit en bas : on n’a qu’à se laisser glisser ; on monte l’autre versant et l’on y est tout de suite.

— J’aimerais mieux habiter ces hauteurs que la ville, dit le jeune homme, se parlant à lui-même.

— Justement, reprit l’aubergiste, il y a un logement vacant, tout près, pas loin, chez mademoiselle Dubois. Tenez, voyez-vous cette petite maison au milieu des arbres, là sur la route en descendant, où il y a des clématites fleuries ? C’est une personne très-bien et qui ne prend pas cher. Si monsieur devenait notre voisin, il pourrait s’arranger avec nous pour la pension.

— Peut-être bien, madame.

Le jeune voyageur paya sa dépense et se remit en marche. À cent pas de là, il s’arrêtait devant la maison qu’on lui avait indiquée, et la contemplait, indécis. Elle s’élevait à gauche au-dessus de la route ; elle n’avait qu’un étage et paraissait très-petite ; mais, entourée de feuillages et de fleurs comme un nid, elle semblait recéler un bonheur poétique. La partie du terrain qui longeait la route n’était qu’un talus escarpé ; mais on apercevait à peine le gazon entre les massifs de lilas, de cytises, de groseilliers et de jasmins. La maison elle-même se cachait à demi sous la verdure : une vigne la tapissait au midi ; des gobéas, des clématites, des chèvrefeuilles s’entrelaçaient au couchant, des volubilis roses et bleus grimpaient aux fenêtres. Une petite porte en bois sur la route était l’entrée de cette habitation. Le jeune Allemand la poussait pour entrer, quand son nom, jeté dans une exclamation, lui fit tourner la tête : Albert ! — Samuel ! s’écria-t-il à son tour. Il se trouvait dans les bras d’un ami.

— Te rencontrer ici me semble un rêve, dit le nouvel arrivant, jeune homme brun, aux manières vives et enjouées, à l’accent vaudois fortement accusé. Tu as donc pu quitter enfin tes montagnes et ces enragés chamois qui, sans ta protection et ton courage, mon cher Albert, m’auraient vu pourrir au fond des précipices.

— Et toi ? je te croyais à Paris.

— Non, mon cher ; j’ai abandonné l’étude pour les affaires. Mon père fait ici un grand commerce de vins auquel je m’associe pour le continuer un jour. Viendrais-tu te fixer à Lausanne ?

— Oui, pour compléter mes études et chercher une position.

— Quoi ! ton père a consenti ?…

— Il m’a congédié en me donnant un peu d’argent et en me défendant de revenir à la maison sous aucun prétexte, comme de m’adresser à lui désormais. Ainsi, me voilà seul dans la vie, Dieu aidant.

— Mets-moi de la partie, dit Samuel. Voyons, que pourrais-tu faire ?

— J’ai pensé à donner des leçons. Si tu pouvais me trouver des élèves ?

— Des leçons de quoi ?

— De ce qu’on voudra, répondit naïvement Albert.

— Diable ! c’est beaucoup dire. À propos, est-ce que tu loges ici ?

— Non, j’y entrais pour louer une chambre.

— Si loin de la ville !

— J’ai besoin de la nature, moi, et les courses ne m’effrayent guère. Songe que je suis un paysan d’Appenzell.

Ils entrèrent et, montant un sentier sinueux, allèrent frapper à la porte de la maison. Une femme leur ouvrit.

C’était une personne de taille moyenne, à la figure pâle, empreinte d’un sérieux et d’une immobilité qui n’appartenaient pas à la jeunesse. Au premier abord, ce qui frappait davantage, c’étaient les vêtements de forme antique sous lesquels cette femme était comme enfouie. La ruche à gros plis de son bonnet blanc avançait sur son front en cachant ses cheveux, si bien qu’il était impossible de savoir s’ils étaient blancs ou noirs, gris ou blonds. Quant à la taille, un large pardessus gris à manches, pareil à la robe, l’ensevelissait tout entière dans ses plis.

Elle considéra froidement les étrangers et attendit qu’on lui adressât la parole.

— N’y a-t-il pas ici, madame, une chambre à louer ?

— Oui, messieurs.

Elle se rangea pour les laisser entrer ; puis, sans ajouter un seul mot, elle marcha devant eux.

Ils la suivirent au premier étage, dans une chambre à l’ameublement fané, mais qui était propre, commode et bien exposée au soleil. Un chèvrefeuille indiscret entrait par la fenêtre ; on avait de là toutes les magnificences du lac et des Alpes. Albert en fut ravi. La chambre n’était que de dix francs par mois, et les arrangements furent bientôt faits.

— Me voilà déjà casé, dit Albert gaiement, en jetant son sac sur une chaise. Assieds-toi, mon ami.

— Ouf ! quelle vieille fille ! s’écria Samuel. Est-elle rechignée ? As-tu vu remuer un pli de sa figure ? Et ce front pâle sous ce bonnet blanc et cette froideur hautaine ! Elle me fait l’effet d’une vestale qui a perdu le feu sacré.

— Si l’hôtesse n’est pas gaie, le logis est charmant. Vois quel horizon ! dit Albert en attirant son ami à la fenêtre.

Mais au lieu du lac et des montagnes, celui-ci remarqua tout de suite un objet plus proche.

— Oh ! oh ! oh ! cria-t-il à l’oreille d’Albert ; mon cher, il y a une nièce. Regarde dans le jardin, au milieu des fleurs, cette rose épanouie sous une capote bleue.

Albert aperçut en effet une jeune personne de taille et de mise élégante occupée à cueillir un bouquet.

— Hein ! qu’en dis-tu ? reprit Samuel. C’est le ciel qui t’envoie cette compensation.

— Dont je me garderai bien de profiter, répondit Albert. À quoi te plaît-il de songer, mon ami ? Puis-je me marier ?

Sur ce mot, Samuel éclata de rire, et plus tard il en fit rire bien d’autres en rapportant ce mot-là. Tout en riant, il emmena son ami.

Samuel demeurait sur la place de la Riponne, mais, afin de montrer la ville à Albert, ils prirent le plus long chemin, par le faubourg de Martheray.

Lausanne est bâtie sur trois collines entre lesquelles passe un ruisseau bourbeux et infect, le Flon, accaparé tout du long par diverses industries, et grossi, on ne le croirait guère, d’un autre ruisseau, la Louve. Sur ses bords est groupée la ville basse. Elle s’étage en entonnoir jusqu’à la hauteur des trois collines qui ont chacune leur physionomie particulière. Celle du midi est la plus proche du lac, la mieux bâtie et la plus commerçante ; c’est le quartier du beau monde et des étrangers : elle ressemble à toute ville européenne dotée d’un admirable horizon. De l’autre côté du Grand-Pont, construction hardie et d’un bel effet qui joint cette première colline à celle de l’ouest, s’étend un quartier populaire, commerçant aussi, mais d’un commerce local et rural ; c’est là que se tiennent les marchés et les foires, et qu’afflue à certains jours la population travailleuse et aisée qui féconde les belles campagnes du Gros-de-Vaud. Enfin s’élève au nord la Cité vieille et majestueuse, dominant les deux autres collines. C’est la partie moyen âge encore debout : les restes de l’évêché, le château, la cathédrale, et peut-être quelques vieux nids contemporains, — une forteresse entourée de fossés par la nature, d’un côté le Flon, de l’autre la Louve, tout autour l’escarpement, sauf la rampe de la Mercerie.

Quand Albert et Samuel arrivèrent sur la Riponne, qui est la place principale des marchés, le soleil était couché, mais ses rayons frappaient encore les montagnes, et l’on apercevait derrière la chaîne des Alpes de la Savoie, toutes dégarnies de neige, un dôme blanc lointain, splendide sous les rayons du soir, et que Samuel nomma avec orgueil. C’était le Mont Blanc. Ce qui fait la beauté de Lausanne, c’est le point de vue qu’on y a de toutes parts. Ce qui lui donne de l’originalité, ce sont les rampes qu’il faut à chaque instant gravir ou descendre, et ces escaliers, appliqués en manière d’échelles aux flancs de la Cité, lieux sombres, sales et fantastiques, où le roc suinte et d’où l’on sort avec joie comme d’une caverne immonde.

Samuel conduisit Albert dans sa chambre où ils s’assirent en face d’une bouteille de vin d’Yvorne.

La chambre de Samuel était digne d’un membre de la Jeune Helvétie, de la Société fédérale de gymnastique, de la Société militaire de Guillaume Tell, et de plusieurs autres. On y voyait une trentaine de silhouettes, parmi lesquelles celle d’Albert, des trophées, des décorations, des prix remportés dans les tirs et dans les jeux nationaux, des pipes gigantesques, de superbes carabines, un képi et des épaulettes de lieutenant. La jeunesse suisse est amie de l’association, des assemblées, des fêtes fraternelles, culte charmant, où la Divinité n’est guère plus qu’ailleurs.

Albert rentra plein d’espérance dans sa nouvelle demeure. Il avait été présenté par Samuel à beaucoup de jeunes gens qui tous lui avaient offert leurs services et avaient bu chaudement à sa prospérité. Comme le savant aime le livre et la plante le soleil, l’Helvétien aime la bouteille ; il ne sait causer, écouter, rêver qu’avec elle, et trop souvent, avec elle, rêver le conduit à dormir. Calme, sobre et fort, Albert n’était allé que jusqu’au rêve ; mais il rêva largement. N’était-il pas, à vingt-cinq ans, au seuil d’un nouvel avenir ?

  1. Synonyme de cabaret, en France.
  2. Voilà est la réponse du Vaudois à toute question qui l’embarrasse.