Une vieille fille/3

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Librairie de Achille Faure (p. 35-46).


III


Cependant il manquait beaucoup au bonheur d’Albert, si l’amour est le premier des biens.

Tel semblait être l’avis de Pauline. Elle avait vingt-six ans ; la vie commençait à lui paraître monotone et le célibat stupide. Elle désira connaître la littérature allemande et se fit l’élève d’Albert. Elle avait appris déjà l’italien, l’anglais et le russe ; mais elle n’avait réussi dans aucune de ces langues, ou plutôt aucune de ces langues ne lui avait réussi. Pauline était agréable et jolie ; mais le peu qu’elle possédait suffisait à peine aux frais de sa toilette. Elle avait les défauts — on pourrait dire les vices — de la coquetterie ; mais une autre fortune l’eût sans doute rendue dans le mariage une femme sincère et bonne. Quoique peu spirituelle, elle était capable de roueries subtiles et profondes. Elle avait des mièvreries adorables et des ingénuités de seize ans, et savait comprendre la passion sans la ressentir, ainsi que la plupart des habitants de ce siècle, qui, spectateurs de cinq mille ans d’histoire et de littérature inondés de faits, de commentaires et d’analyses sont tous plus ou moins comédiens, — j’entends réciteurs de rôles, — avec ou sans intention. Aussi les êtres naïfs comme Albert Schæffer, ou sincères comme Marie Dubois, sont-ils des chefs-d’œuvre de la nature dignes de figurer comme héros sur la scène de l’idéal, où leurs pareils seuls intéressent et attachent ; — car du moment où nous sortons du cercle ordinaire de nos intérêts, qui que nous soyons en nous-mêmes, nous ne trouvons que le vrai digne de notre amour.

Pauline prenait les leçons d’allemand chez sa sœur, dans le petit salon où mademoiselle Dubois se tenait habituellement. Assise à une table en face du jeune homme, souvent, par mégarde, les cheveux bouclés de Pauline effleuraient le front d’Albert, et leurs mains se touchaient en se passant la plume. Pauline riait si gentiment des fautes qu’elle faisait dans ses versions, elle avait, pour interroger son professeur, un regard à la fois si candide et si pénétrant, que peu à peu Albert se sentit mal à l’aise en face de son élève et que lui-même parfois il fit des bévues comme un écolier. L’allemand n’en allait pas mieux. On traduisait Werther. Quoique mal traduit, il fit une ou deux fois pleurer Pauline ; et combien de fois il les fit rougir !

Témoin silencieux de la leçon, mademoiselle Dubois jetait quelquefois sur les deux jeunes gens un regard étrange. Y avait-il de la tristesse, de l’impatience, ou du mépris ?

Chose étonnante ! Albert, de plus en plus troublé en présence de Pauline, n’était pas tourmenté de l’absence, comme sont les amoureux. Il trouvait cette jeune fille sincèrement charmante, et soupirait en se disant qu’il ne pouvait lui parler d’amour. Mais il goûtait tant de charme dans la société de Marie, que, près de celle-ci, l’amitié le possédait tout entier. Elle avait non-seulement une grande élévation d’esprit et un jugement supérieur ; mais on sentait mêlée à cela une sensibilité profonde qui ne s’en séparait jamais. Son âme était une, et cela lui donnait une force pénétrante, à laquelle ajoutait cette originalité, que jamais elle n’imaginait de tirer d’ailleurs que d’elle-même ce qu’elle pensait et ce qu’elle disait. Elle n’avait cependant pas d’idées excentriques, ni même bien audacieuses, quoique son sentiment fût d’une extrême délicatesse ; mais parce qu’elle sentait par elle-même et, pour ainsi dire, à nouveau, elle habillait d’expressions neuves les idées les plus ordinaires, ou découvrait entre les choses de nouveaux rapports.

Son défaut était d’être inégale et fantasque. Lorsqu’elle s’était laissée aller avec le plus de verve ou d’émotion, tout à coup elle s’arrêtait, reprenait une physionomie froide et sérieuse, et laissait tomber l’entretien. Cependant il existait entre elle et Albert une conformité d’idées et de sentiments qui rendait leur intimité de plus en plus douce et profonde. L’hiver étant venu, Albert passait toutes les soirées chez son amie. L’économie de bois et d’éclairage avait été le prétexte de cette réunion. Albert apportait ses livres, mais il ne lisait guère. Tout est matière à causerie entre ceux chez qui le même sujet éveille des idées semblables. On est si heureux de se retrouver hors de soi ! Puis, comme la ressemblance n’est jamais complète, on discute un peu, et la discussion mène à de nouvelles rencontres, qui mènent à de nouvelles discussions.

Une fois il arriva que Pauline vînt passer la soirée avec sa sœur, et Albert ne put s’empêcher de la reconduire. La nuit était sombre, on trébuchait un peu : ce n’était pas sans trouble qu’Albert sentait Pauline appuyée sur son bras ; elle-même avait la voix émue. Ils causaient par saccades et à demi-voix, comme s’ils avaient eu peur. Une pierre manqua de les faire tomber. Albert, dans ce mouvement, saisit la main de Pauline.

— Comme votre main tremble ! dit-elle d’une voix entrecoupée, vous avez froid ? — Non, dit Albert ; et ils continuèrent à marcher sans plus dire un mot.

Comme ils arrivaient à l’angle des deux routes, au-dessous de la douane, — ils avaient pris le plus long chemin, — une troupe d’hommes avinés vint à leur rencontre en vociférant d’une manière insensée. Pauline, effrayée, entraîna son compagnon, qui s’efforçait en vain de la rassurer, derrière le massif qui se trouve au point de jonction des routes. Mais le petit débat qui s’éleva entre eux à ce sujet ayant frappé de ses chuchotements l’oreille des ivrognes, ceux-ci cherchèrent en chancelant d’où venait le bruit. Folle de crainte, Pauline se réfugia dans les bras d’Albert, qui la pressa vivement sur son cœur. Le danger était passé, qu’ils n’en savaient rien et n’y pensaient plus. Ils avaient échangé comme un aveu leurs noms dans un baiser. En s’arrachant des bras d’Albert, Pauline balbutia des plaintes sur sa faiblesse. Albert la rassura par des protestations d’amour.

Néanmoins son bonheur était mêlé de trouble et d’inquiétude. Il rentra plus agité qu’il n’avait été de sa vie, et, voyant encore de la lumière dans le salon, il alla retrouver mademoiselle Dubois.

Elle se préparait à rentrer dans sa chambre, mais il la supplia de lui accorder quelques moments.

— J’ai besoin d’être avec vous, lui dit-il afin de retrouver un peu de calme et de lucidité.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-elle avec inquiétude.

— Je viens, dit-il en rougissant, de me fiancer à votre sœur.

Mademoiselle Dubois tressaillit et resta une minute sans répondre.

— Eh bien, reprit-elle, vous avez confiance en votre bonheur ?

— Je ne sais que vous dire. Ma situation est si précaire, mon avenir si indécis, que je suis plein de trouble, et me demande si j’ai agi loyalement.

— Pauline connaît votre situation, vous ne l’avez point trompée. Si votre bonheur est avec elle, cher Albert, combien je serai heureuse que vous deveniez mon frère !

— Et moi ! savez-vous qu’une des raisons de mon attachement pour Pauline, c’est qu’elle me fixe auprès de vous ?

— Puissiez-vous toujours habiter Lausanne !…

— Pourquoi pas ? Savez-vous le rêve que je forme ? Vous nous logerez ici tous deux, et vous nous aiderez quelque jour à élever nos enfants qui seront les vôtres. Mon amie, cet espoir-Là seul écartera tout nuage de mon avenir. Avec vous je me sentirai toujours fort, droit et courageux. En vérité, quelque femme que j’eusse épousée, je ne puis me sentir bien marié qu’au près de vous.

Mademoiselle Dubois resta silencieuse un instant, puis elle dit :

— Si j’étais Pauline, votre sentiment ne me satisferait pas.

— Elle est bonne et charmante, dit-il, mais elle ne vous ressemble point. Vous ayant trouvée, pourquoi chercherais-je une femme qui vous ressemble… à supposer qu’il y en ait ! À vous deux, vous avez tout ce qu’il faut, et plus qu’il ne faut, pour charmer la vie d’un honnête homme. Tenez ! me voilà fort et confiant, à présent. Vous verrez, mon amie, ce dont je suis capable pour votre bonheur et pour le mien. Quelle carrière me conseillez-vous ?

— J’y pensais tous les jours, répondit mademoiselle Dubois, et je trouvais que ce qui vous conviendrait le mieux est la carrière que vous avez déjà commencée, l’enseignement.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il y faut du talent, moins d’intrigue et de la vertu.

— Vous m’estimez donc bien ? s’écria-t-il.

— Beaucoup, dit-elle avec émotion.

— Qu’ai-je donc fait ?

— Je ne saurais bien vous le dire : les moindres choses sont révélatrices ; mais je vous connais. Vous êtes plein de franchise et de droiture, d’enthousiasme et de générosité. Vous avez parfois le regard clair et naïf d’un petit enfant. Vous m’avez donné, cher Albert, le bonheur d’aimer avec une foi complète en celui qu’on aime ! bonheur que je n’espérais plus. Aussi je vous ai adopté dans mon cœur, et maintenant je ne serai heureuse que si vous êtes heureux.

En parlant ainsi, elle se leva et lui tendit la main. Vivement ému, il l’attira vers lui en disant :

— Chère sœur, dites bonsoir à votre frère.

Elle l’embrassa avec effusion. Il sortit plus heureux et bien plus fier qu’il ne l’était une heure auparavant.

Après son départ, mademoiselle Dubois resta longtemps pensive. Puis elle se mit à prier, et sa prière fut ce soir-là si vive, si fervente, que ses yeux étaient mouillés de larmes et sa poitrine soulevée de sanglots, — comme si elle eût épanché devant Dieu des craintes ou des douleurs secrètes.