Une vieille maîtresse/Partie 1/7

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Alphonse Lemerre (tome 1p. 124-173).


VII

UNE VARIÉTÉ DANS L’AMOUR.


Vous connaissez ma famille, — dit Marigny ; — vous savez quelle place elle a tenue dans l’ancienne aristocratie. Lorsqu’à vingt ans je la quittai brusquement pour aller vivre à ma fantaisie, vous savez quel éclat ce fut dans ma province et dans votre faubourg Saint-Germain, où mon père avait conservé beaucoup de relations. Vous n’avez pas essayé d’en savoir davantage. Vous avez eu la distinction rare de ne jamais me faire sur ce point la moindre question. Cent femmes qui m’eussent donné leur fille, comme vous m’avez donné la vôtre, m’auraient demandé le détail d’une rupture et d’un éloignement que je crois maintenant éternels. Grâce à une intelligence qui juge les choses et les personnes en elles-mêmes, vous ne vous êtes jamais inquiétée de ce qui a toujours prévenu contre moi les esprits les plus bienveillants. Dans tout ce que vous avez fait pour moi, c’est ce qui m’a le plus touché. Comme vous l’avez rappelé toute l’heure, vous avez eu foi en Ryno de Marigny, malgré les circonstances, malgré sa réputation, malgré les dissipations et les torts réels de sa vie ; car j’en ai eu, sans doute : je ne m’épargne pas de sévères jugements. Vous avez donc, ma véritable mère, créé en moi un sentiment analogue à celui que Mahomet exprimait quand il disait de Khadidja : « J’ai aimé des femmes plus jeunes et plus belles, mais personne comme elle, car elle croyait en moi alors que personne n’y croyait. »

Ryno de Marigny avait l’accentuation fort éloquente. Les plus simples paroles prenaient en passant dans sa bouche des vibrations extraordinaires. Ce commencement de son récit toucha jusqu’aux larmes la marquise, qui lui donna sa main à baiser. Elle éprouvait le meilleur plaisir des belles âmes, — la conscience d’avoir été généreuse et d’avoir créé une affection dans un noble cœur, avec une générosité.

Marigny poursuivit après un silence :

« Rien de plus simple d’ailleurs que mon éloignement d’une famille qui ne comprenait rien à ce que j’étais et à ce que je pouvais devenir. Elle m’avait blessé dans mes ambitions, dans mon orgueil, dans tout ce qui fait la force de la vie plus tard. Je la quittai respectueux, mais ferme, mais décidé à ne plus m’appuyer que sur moi. J’étais bien jeune alors. Une éducation compressive avait pesé sur moi sans me briser. Quand j’ôtai mon âme de cette camisole de forçat, le bien-être des fers tombés me saisit comme une ivresse. Cela suffirait à expliquer la vie dissipée dont j’ai vécu. Un oncle, le chevalier de Marsse, que vous avez connu et qui, ancien cadet de famille, n’avait pas grand’chose, me donna pourtant tout ce qu’il avait, parce qu’il était mon parrain. Si peu que ce fût, ce peu garantissait mon indépendance pendant quelques années. Du reste, les chances de la vie ne m’effrayaient pas. Je suis naturellement aventurier. Ce mot-là révoltait l’autre jour la comtesse d’Artelles, lorsque je me l’appliquais. Il n’en est pas moins vrai. Je l’ai été dans ma vie. Je le suis dans mes facultés. J’aime les périls et les anxiétés cachés au fond des choses inconnues et des événements incertains. Toutes les difficultés m’attirent, et c’est peut-être cette disposition qui m’a fait aimer Vellini.

« C’est à elle que je veux arriver. Je n’ai point à entrer avec vous dans tous les détails de cette portion de ma jeunesse écoulée avant de la connaître. Si jamais vous en étiez curieuse, je vous les dirais, mais à quoi cela servirait-il ? J’ai été ce que sont la plupart des caractères passionnés dans un temps comme le nôtre. J’ai dépensé une grande activité dans de grands désordres… Ne m’avez-vous point d’ailleurs absous de tout cela en me prenant pour votre fils ?… »

Il s’arrêta, comme ne voulant pas pousser plus loin cette analyse personnelle que d’ordinaire on aime tant à prolonger. Était-ce bon goût chez lui ou raison plus grave qui le faisait être si sobre tout en se peignant ? Il reprit :

« C’est au plus épais de cette vie excessive que je rencontrai Vellini. Je revenais de Bade en 18.. à la fin de l’été. J’y avais passé le temps comme on l’y passe, quand on a le goût des femmes et du jeu. J’y avais été très heureux de toutes les manières. Rien ne manquait à ma gloire de jeune homme, et vous savez, marquise, de quels éléments cette gloire est faite. J’étais alors dans la disposition lassée qui est la suite des plaisirs violents. J’éprouvais les mortes langueurs du dégoût. Je ne pensais pas qu’une passion viendrait me tirer du gouffre où j’avais roulé d’excès en excès. D’ailleurs, j’avais déjà aimé. Je n’avais pas cette virginité de cœur que l’on garde parfois au milieu des désordres de la jeunesse. Des circonstances inutiles à rappeler avaient fait de mon premier amour une cruelle et longue souffrance, guérie à la fin, mais dont l’expression toujours présente affermissait la réflexion de mon esprit contre le danger des affections passionnées. Je pensais n’avoir plus rien de pareil à redouter. Dans toutes les liaisons que j’avais eues depuis, les sens, l’imagination, le caprice, la vanité m’avaient dominé, ensemble ou tour à tour, mais jamais l’amour n’était revenu effleurer mon âme. Au sein des intimités les plus ardentes et les plus tendres, elle était restée froide, inébranlable, presque calculatrice. C’est probablement cela, marquise, qui m’a valu cette réputation de roué que vous font les femmes dont on n’est pas assez épris. Je pensais qu’il en serait toujours ainsi. Je ne doutais pas que ma vie de cœur ne fût finie, lorsque la circonstance la plus inattendue et la plus simple vint me donner le plus éclatant démenti.

« Un soir, en sortant de l’Opéra, je rencontrai un de mes nombreux amis de cette époque qui m’invita à souper pour le lendemain. C’était le comte Alfred de Mareuil, que vous avez connu et qui est mort en duel, il y a cinq ans. De Mareuil était très riche, comme vous savez, et c’était l’un des plus aimables et des plus spirituels vicieux de Paris. Il revenait d’Espagne, et je ne l’avais pas vu depuis son retour. Il me dit qu’il avait rapporté de son voyage une foule de curiosités qu’il désirait me faire admirer. « L’une des plus rares, — ajouta-t-il en riant, — est une Malagaise ; la plus capricieuse Muchacha qui ait jamais renvoyé au soleil son regard de feu.

« — Vous l’avez enlevée ?… lui répondis-je.

« — Non ! — dit-il ; — ce n’est pas ma maîtresse encore, mais j’espère, pardieu ! bien qu’elle le deviendra. Elle est mariée, et son mari — un Anglais qu’elle mène comme lady Hamilton menait le sien — ne la quitte pas. Moi, je ne quitte pas le mari. Je l’ai courtisé pour avoir la dame. C’est un joueur et un original. Nous avons parcouru ensemble l’Estramadure, l’Andalousie et la Galice, jouant presque toujours, même en chaise de poste, et moi perdant, par galanterie perfide, pour me lier de plus en plus avec le possesseur légal de ma señora. Ma foi ! cette femme m’aura coûté cher ! Mais aussi, c’est la plus extraordinaire créature. Je n’avais pas l’idée de cela. J’ai envie d’avoir votre opinion, mon maître, sur cette femme qui, malgré notre moquerie de Français, m’eût fait consommer probablement, si elle n’avait pas été mariée, la même folie qu’elle a fait faire à l’imposant sir Reginald Annesley.

« — Vous l’auriez épousée ? — lui dis-je, riant d’étonnement incrédule.

« — C’est, je vous assure, fort probable, — reprit-il du plus grand sérieux. — Elle m’a tant monté la tête que je me crois capable de tout.

« — Mon Dieu ! — lui dis-je, — est-ce bien au comte Alfred de Mareuil que j’ai l’honneur de parler ?…

« Mais il n’entendit pas mon ironique question. Une voiture qu’il avait reconnue venait de passer sur le boulevard et s’arrêtait en tournant devant Tortoni, à l’entrée de la rue Taitbout.

« — Vous allez la voir, — me dit-il. — car la voilà ! mais vous ne pourrez pas la juger.

« La voiture était une calèche anglaise, découverte, attelée de deux chevaux alezan brûlé. Dans sa gondole noire, doublée de soie orange, on voyait deux personnes, un homme et une femme. L’homme, d’environ quarante-cinq ans, à la forte chevelure aux reflets d’acier, avait un profil régulier et des tempes puissantes, largement ciselées, à ce qu’il semblait, dans du marbre rouge, tant la couperose, produite par l’incendiaire usage du piment et des alcools, avait envahi et violemment saisi ce visage. C’était sir Reginald Annesley. La femme assise à côté de lui était la sienne, cette Malagaise dont le comte de Mareuil venait, à l’instant même, de me parler, avec l’enthousiasme des hommes blasés, — le plus grand des enthousiasmes, quand on se ravise d’en avoir !

« Nous avions fait quelques pas en avant et nous nous trouvions assez près de la calèche. Il y avait alors beaucoup de monde sur le boulevard. D’élégantes voitures, revenant de la promenade du soir, stationnaient depuis le café de Paris jusqu’à la rue Le Pelletier ; incessamment des femmes en descendaient pour venir, selon l’usage des nuits d’été, prendre des glaces à Tortoni. On les voyait passer, en étincelant, dans ce flot noir d’hommes qui aimait à se grossir et à s’arrêter sur les marches de ce café, hanté par toute l’Europe, on ne sait trop pourquoi. La nuit était superbe, — une belle nuit de juillet, — inondée de tous les genres de clarté, depuis la flamme implacable des becs de gaz jusqu’aux molles lueurs de la lune. On y voyait autant qu’en plein jour.

« — Pourquoi ne pourrais-je pas la juger ?… dis-je en lorgnant la Malagaise, que le comte de Mareuil salua.

« — Vous saurez pourquoi demain, — fit Mareuil assez mystérieusement.

« Je ne relevai pas le mot. Je regardais avec beaucoup d’attention. Ce que je voyais ne m’émerveillait pas. Figurez-vous, marquise, une petite femme, jaune comme une cigarette, l’air malsain, n’ayant de vie que dans les yeux, et dont tout le mérite aperçu par moi était dans un bras rond et fin tout ensemble, qu’elle venait d’ôter de sa mitaine et qu’elle avait étendu avec plus de langueur que de coquetterie sur le rebord de la calèche. Elle était vêtue de noir et si enveloppée dans une mantille qu’elle avait ramenée par-dessus sa tête, que je ne pus me faire une idée de sa tournure. L’un des domestiques abattit le marchepied et je crus qu’elle allait se lever et descendre, mais, nonchalance ou fatigue, elle fit signe à son mari qu’elle voulait rester et le domestique alla chercher des sorbets.

« Marquise, j’étais dans les premiers moments d’une jeunesse pleine de force. J’aimais les arts. Je lisais les poètes. J’étais fanatique de la beauté des femmes. Tous les choix que j’avais faits dans ma vie respiraient la fierté d’un homme qui ne s’enivre que de choses relevées, que des nectars les plus purs et les plus divins. Cette femme que me montrait de Mareuil me parut indigne d’arrêter seulement le regard, et je le traitai d’extravagant.

« — C’est possible, — répondit-il avec plus de tristesse que je n’en attendais d’un homme comme lui, — mais vous pourriez bien extravaguer comme moi demain.

« Je me mis à rire assez haut, et, je dois le dire, à la distance où nous étions d’elle, assez impertinemment pour madame Annesley, qui avalait son sorbet avec l’impassibilité d’un vieux Turc, sourd et aveugle.

« — Mon cher, — dis-je à de Mareuil, — vous n’êtes pas assez âgé ou assez Anglais pour vous permettre de tels caprices. C’est vraiment un goût dépravé que vous avez là.

« — Prenez garde, — me répondit-il, — vous avez la voix très sonore, surtout dans l’air de cette belle nuit. Elle peut vous entendre, et Dieu me damne ! je crois qu’elle vous a entendu.

« Le fait est que la Malagaise avait tourné les yeux sur moi, — des yeux fixes, aux cils immobiles, dardant le mépris, le courroux froid, l’offense. Entre hommes, un tel regard valait un coup d’épée ; entre homme et femme, il valait un regard pareil. Je le lui jetai. Mais en vain. L’œil fauve de la Malagaise resta, sous le mien, ferme et altier. Elle avait fini son sorbet. Sir Reginald donna un ordre au domestique. La voiture partit, prit la rue de Grammont au grand trot, et disparut.

« — Oui, elle vous paraît laide, — dit le comte de Mareuil en s’appuyant sur mon bras et en m’entraînant. — J’étais comme vous ; je l’ai trouvée laide ; mais vous verrez quels sont les incroyables prestiges de cette laideur !

« — Elle est donc bien spirituelle ? — repris-je, cherchant à m’expliquer la profondeur d’impression que me découvrait tout à coup un homme aussi dandy que de Mareuil.

« — Non, — dit-il, — ce n’est pas de l’esprit qu’elle a, du moins comme on l’entend en France. Je connais des femmes qui ont plus de reparties qu’elle, plus de montant, plus de feu de conversation ; mais ce qu’elle a et ce que je n’ai vu qu’à elle, c’est une fascination de l’être entier qui n’est précisément ni dans l’esprit, ni dans le corps ; qui est partout et qui n’est nulle part.

« — O strange ! very strange ! — dis-je alors, parodiant Hamlet, emporté par une impitoyable raillerie. — Mon cher de Mareuil, votre poème est touchant sans doute, mais l’amour est un rapsode aveugle. On ne chante pas comme vous quand on y voit clair.

« Nous restâmes longtemps sur le boulevard, lui me parlant toujours de la Malagaise avec une intarissable admiration ; moi lui opposant la plaisanterie comme un homme sûr de son fait ou qui croit l’être. Je me piquais beaucoup de juger les femmes, à la première vue, et l’impression que m’avait causée Mme Annesley était loin d’être favorable. Il me donna infiniment de détails sur elle. Pour tout ce qui précédait son mariage, il n’avait rien de très précis. Jusque-là, un nuage d’or — car elle semblait fort riche par les dépenses qu’elle se permettait — la couvrait comme Junon sur le mont Ida. Quel était le Jupiter de ce nuage ?… On ne savait. Les uns disaient le Capitaine général de la province ; les autres, un opulent hidalgo qui mettait un chevaleresque orgueil à se ruiner pour elle. Ce n’était rien de plus, assurait-on, qu’une muger di partido. On sait que la traduction la plus française de ce mot-là se trouve, en beaucoup d’éditions, rue Notre-Dame de Lorette. On racontait aussi, et de Mareuil prenait les airs les plus byroniens pour me répéter cette histoire, qu’elle était la fille adultérine d’une duchesse portugaise réfugiée en Espagne et d’un toréador. On nommait même la duchesse. C’était une Cadaval-Aveïro. La duchesse, qui avait des enfants de son mari, l’avait élevée en secret avec l’imprévoyance cruelle du plus égoïste et extravagant amour maternel. Comment n’en eût-elle pas été folle et folle à lier ? L’homme dont elle l’avait eue, son amant (et dans la période croissante d’un amour sans frein), avait été tué à dix pas d’elle, éventré par le taureau, et le sang adoré l’avait couverte tout entière. Comme ces femmes du Midi, habiles aux dissimulations les plus profondes et pour les maris de qui Machiavel écrivait, la duchesse de Cadaval-Aveïro ne s’évanouit pas ; elle resta droite et impassible sous ce fumant manteau de pourpre qui cacha sa honte par la manière dont elle le porta. On la vit attendre la fin du spectacle ; mais quand elle fut retournée à son palais et qu’elle eut envoyé chercher sa fille, — la petite Vellini, — qu’elle teignit du sang de son père mal séché encore à ses vêtements et à ses bras, elle s’évanouit et l’évanouissement dura deux jours. Après cela, on comprend que veuve de son toréador au fond de son âme, elle dut se venger par toutes les furies de l’amour maternel de la monstrueuse et sublime hypocrisie à laquelle son rang de duchesse et de femme mariée l’avait contrainte aux yeux de tout un cirque espagnol. Elle n’eut plus de bonheur que par cette enfant dont elle devint l’esclave et qu’elle aima de cet amour terrible qui abolit la vie et divinise l’être aimé. La petite Vellini fut élevée comme si elle avait eu pour dot le revenu de trois provinces. On ne lui apprit rien. Elle grandit comme il plut à Dieu. On ne lui dit pas que souvent la vie est plus forte que la volonté, plus impérieuse que le désir. Elle fut obéie, servie, caressée, dans une inaction encore plus énervante que le luxe royal qui l’entourait. « Vous l’entendrez vous dire avec une originalité charmante, — ajoutait de Mareuil, — qu’à quinze ans elle ne savait ni lire, ni écrire, et qu’elle passait une partie de ses journées, couchée par terre aux pieds de sa mère, à tracer sur le marbre des appartements les plus gracieuses figures avec son doigt humecté à ses lèvres. » Paresse, liberté, accomplissement des plus soudaines fantaisies, tout devait la rendre indomptable. Heureuse et dangereuse enfance, finie tout à coup par une catastrophe, la mort de la duchesse de Cadaval-Aveïro, étouffée dans une de ces palpitations qu’elle avait gardées depuis la perte horrible de son amant. Vellini resta sans ressources, exposée à la haine d’une famille puissante, n’ayant que des bijoux et quelques valeurs mobilières, car sa mère, aveugle de tendresse, n’avait pris pour elle aucune disposition d’avenir. C’était là tomber de bien haut sur le pavé de Malaga. Aussi ne voulut-elle pas y rester. Elle en disparut. Ceux qui l’y avaient connue la retrouvèrent plus tard à Séville, menant une vie de dissipation et d’éclat que le monde expliquait comme tout ce qu’il ne comprend pas. Sir Reginald Annesley, ennuyé comme un nabab, l’y avait vue et s’en était épris avec une passion que les jouissances de l’Orient n’avaient point éteinte, et il l’avait épousée avec le mépris d’un grand seigneur pour l’opinion bégueule de son pays. Il y avait deux ans qu’ils étaient mariés, quand de Mareuil les avait connus. Comme il s’en était vanté à moi, il était devenu un tel partner du mari qu’ils avaient voyagé ensemble et qu’il leur avait proposé, pour tout le temps qu’ils seraient à Paris, d’habiter l’aile droite de son hôtel des Champs-Élysées, et ils avaient accepté.

« Voilà toute l’histoire qu’il me fit. — « Cela ne manque pas de couleur, ce que vous me racontez là, — lui dis-je, — mon cher de Mareuil.

« Mais l’ironie ne pénétrait plus chez cet homme que j’avais connu si railleur et une des plus froides vipères du siècle. Non ! Il était amoureux. Il était devenu brave contre la plaisanterie, indifférent à tout ce qui n’était pas son amour.

« — Et croyez-vous être aimé ? — lui dis-je, avec l’intérêt d’un homme qui soupe chez un autre le lendemain.

« — Ah ! — dit-il avec un joli mouvement de naturel, — je n’en sais rien encore. Vous qui êtes de sang-froid et bon observateur, tâchez de le savoir. Étudiez-la. Quant à moi, je suis complètement dérouté.

« — Mon cher, — repris-je, — si elle a un peu de l’aimable tempérament de madame sa mère, ce n’est pas très aisé à savoir.

« Telle fut, marquise, ma conversation avec de Mareuil. Telle aussi, et sans y rien changer, l’impression produite en moi, au premier coup d’œil, par cette femme qui devait avoir sur ma vie une influence si profonde. En face d’elle et en parlant d’elle, j’étais resté aussi dédaigneux que s’il s’était agi d’un être complètement inférieur. Quand j’eus quitté le comte de Mareuil, je ne pensai plus ni à lui, ni à elle… si ce n’est le lendemain, à l’heure où il fallut aller à ce souper auquel elle était invitée et où je devais la juger mieux.

« J’y arrivai assez tard. Il s’y trouvait une vingtaine de personnes rassemblées, qui se connaissaient presque toutes. À l’exception de quelques journalistes, champignons exquis, quand ils ne sont pas empoisonnés, levés du soir au matin sur le fumier de ce siècle, et de plusieurs actrices qui étaient là du droit anti-dynastique de l’esprit et de la beauté, il est bien probable, chère marquise, que vous avez soupé avec les pères de tous les convives de l’hôtel de Mareuil. C’était l’élite des plus brillants mauvais sujets de Paris. Quand on m’annonça, Mareuil vint au-devant de moi, me prit par la main et me présenta à Mme Annesley, assise auprès de la cheminée avec une inexprimable indolence. Elle me lança le même regard, du milieu de ses cils d’airain, qu’une première fois je n’avais pu lui faire baisser. Du reste, elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste. Elle écouta avec la plus humiliante indifférence pour mon amour-propre la phrase très aimable qu’improvisa le comte de Mareuil en lui apprenant qui j’étais.

« Pardon, marquise, si j’entre dans tous ces détails. Mais je crois qu’ils sont nécessaires pour faire comprendre ce qui va suivre.

— Vous avez raison, — dit la marquise, — n’omettez rien. Tout ce qui caractérise la femme aimée caractérise aussi le genre d’amour qu’on eut pour elle.

— J’eus beau la regarder avec toute l’impartialité qui était en moi, — reprit Marigny, — pour m’expliquer un peu davantage l’asservissement de mon pauvre ami de Mareuil, je restai dans mon opinion de la veille. C’était un visage irrégulier. Elle était vêtue d’une robe de coupe étrangère, de satin sombre à reflets verts, qui découvrait des épaules très fines d’attache, il est vrai, mais sans grasse plénitude et sans mollesse. On eût dit les épaules bronzées d’une enfant qui n’est pas formée encore. Ses cheveux, tordus sur sa tête, étaient retenus par des velours verts. Deux émeraudes brillaient à ses oreilles, et des bracelets — faits de cette pierre mystérieuse — s’enroulaient comme des aspics autour de ses bras olivâtres. Elle tenait à la main l’éventail de son pays, de satin noir et sans paillettes, ne montrant au-dessus que deux yeux noirs, à la paupière lourde et aux rayons engourdis. Comme la conversation n’était pas très animée et qu’elle n’y prenait aucune part, j’eus le temps de l’examiner et de la détailler comme un tableau ou une statue. Le souper, qu’on annonça, interrompit mon examen. De Mareuil se précipita pour donner le bras à sa Malagaise, et je m’arrangeai de manière à marcher derrière lui pour juger d’une tournure que j’avais à peine entrevue. Mme Annesley était petite, les hanches plus élégantes que fortes, mais la chute audacieuse des reins accusait l’origine Mauresque. Le mouvement qu’elle fit pour passer dans la salle à manger au bras de Mareuil, révolutionna mes idées, bouleversa mes résolutions. C’était ce meneo des femmes d’Espagne dont j’avais tant entendu parler aux hommes qui avaient vécu dans ce pays. Une autre femme sortit de cette femme. Deux éclairs, je crois, partirent de cette épine dorsale qui vibrait en marchant comme celle d’une nerveuse et souple panthère, et je compris, par un frisson singulier, la puissance électrique de l’être qui marchait ainsi devant moi.

« Deux heures après, marquise, je la comprenais bien davantage, ou plutôt, moi, je ne me comprenais plus ! Ah ! c’était vraiment par le mouvement que cette femme était reine et reine absolue, Reina netta, comme on dit dans la langue de son pays ! À ce souper étincelant et brûlant, donné pour elle, il fallut la voir et l’entendre !!! D’autres sensations, d’autres sentiments, le bonheur, la possession, et les mille désenchantements qui suivent l’enchantement épuisé, n’ont pu éteindre ce souvenir. D’où cette vie subite lui venait-elle ? Était-ce de la coupe où elle trempait sa lèvre avec une sensualité pleine de flamme ? Était-ce de l’esprit que répandaient alors, par torrents, ces spirituels et effrénés viveurs, excités par la présence de cette Sabran Espagnole ? Qui le savait ? Qui pouvait le dire ? Même moi, qui ai pressé depuis toute cette vie sur mon cœur, je l’ai ignoré, je n’ai jamais su d’où venait cette transfiguration impétueuse, cette ouverture d’ailes, poussées en un clin d’œil, qui la ravissaient, nous emportant tous. Les prestiges de la laideur que M. de Mareuil m’avait promis, apparurent en Mme Annesley. Son regard épais qui ne tombait plus pesamment sur moi, mais qui m’échappait en brillant, fascinait d’impatience par la mobilité de ses feux. Le sang de son père, le toréador, bouillonnait dans ses joues d’ambre devenues écarlates. On eût juré qu’il allait faire éclater les veines et couler dans ce souper, sous la force même de la vie, comme autrefois il avait coulé dans le cirque, sous la tête armée du taureau. Elle se renversait, tout en causant, sur le dossier de son fauteuil avec des torsions enivrantes, et il n’y avait pas jusqu’à sa voix de contralto — d’un sexe un peu indécis, tant elle était mâle ! — qui ne donnât aux imaginations des curiosités plus embrasées que des désirs et ne réveillât dans les âmes l’instinct des voluptés coupables — le rêve endormi des plaisirs fabuleux !

« Ce qu’on éprouvait, ce que j’éprouvais était nouveau, inconnu, inattendu comme elle. Eh bien ! elle n’avait pas même l’air de s’en apercevoir. Plus d’une fois, pendant le souper, je lui adressai la parole, mais elle s’arrangea toujours de manière à ne pas me répondre directement, et cela sans aucune affectation. Était-ce taquinerie coquette ? ressentiment ? antipathie ? Quoi que ce pût être, cela me jetait dans une irritation secrète qui produisait les transes de l’amour mêlées aux frémissements de la colère. Avec des riens, elle me soulevait. Je devenais insensé à côté d’elle. Tiré à deux sentiments contraires, ivre de rage contre cette femme qui parlait à tous, excepté à moi ; qui s’occupait de tous, excepté de moi ; sachant qu’après tout ce n’était pas là beaucoup plus qu’une courtisane, entraîné par une violence de Sensation que je ne connaissais pas et par une conversation qui stimulait et justifiait bien des audaces, j’osai prendre son verre pour le mien.

« — Vous vous trompez, monsieur ! — dit-elle, en me jetant un regard fixe et cruel ; et elle m’arracha le verre avec une action si fougueuse qu’elle le brisa en le saisissant.

« Ses lèvres entr’ouvertes exprimaient une horreur inexplicable, mais très piquante pour un homme qui, comme moi, marquise, ne manquait pas alors d’une certaine dose de vanité.

« — Ah ! madame, vous vous êtes blessée ? — lui dis-je.

« — Oui, — répondit-elle, tortillant sa serviette autour de sa main, — mais j’aime mieux cela ! — Et elle se prit à sourire avec une ironie méprisante.

« Ma foi ! je n’y tins pas !

« — Et moi aussi, — lui dis-je, — j’aime mieux cela !

« Je mentais. J’avais soif de la trace de ses lèvres que j’eusse retrouvée aux bords du verre dans lequel elle avait bu. Elle m’allumait des sens jusque dans le cœur ! Mais son insolente préférence fit jaillir de mon âme une intensité de haine égale à l’intensité de mon amour, et j’éprouvais une douloureuse et violente jouissance à lui rendre coup pour coup de mépris.

« Cette petite scène, toute entre nous, s’était perdue pour les autres dans les mille distractions bruyantes d’un souper comme celui que nous faisions. De Mareuil, qui était attentif aux moindres mouvements de son idole, vit seul ce qui s’était passé entre elle et moi, et il en souriait de l’autre bout de la table. Ses observations lui étaient doublement agréables. D’une part, il reconnaissait depuis une heure que j’étais l’esclave idolâtre de cette femme dont il m’avait prophétisé l’empire ; et d’une autre, que je ne serais jamais pour lui un rival bien dangereux.

« Quand on se leva pour passer dans le salon, il se pencha à mon oreille et me dit : « Eh bien ? » d’un ton de victoire.

« — Eh bien, — lui répondis-je, — je pense comme vous, je sens comme vous ; et peut-être j’aime déjà comme vous. Il ne fallait pas m’inviter à ce souper, mon cher comte, si vous tenez à la possession exclusive de cette femme, car je suis bien résolu à vous la disputer opiniâtrement.

« — Ah ! ah ! — dit-il avec la voix d’un homme qui chante dans la nuit pour se faire brave ; — je le veux bien ; je n’ai pas peur. J’accepte la partie ! mais je vous préviens a l’avance que vous ne jouerez pas sur du velours. Elle vous a en exécration. Je crois toujours qu’elle vous a entendu, au boulevard, me dire votre opinion sur elle, car il serait singulier que sans une cause quelconque de ressentiment, elle eût contre vous l’instinct répulsif dont elle est armée. Ce matin encore, je lui ai parlé de vous. Je lui ai demandé si elle avait remarqué hier la personne avec qui j’étais. Je lui ai dit quel rang vous teniez dans la fashion parisienne. J’ai fait de vous un magnifique portrait moral… ou immoral, comme vous voudrez. J’ai été votre Van Dyck et celui de vos maîtresses, dont j’ai eu grand soin de ciseler les noms dans tous mes récits. Mais rien n’a pu l’amener à modifier le gracieux refrain qu’elle a mis à toutes mes chroniques ; « C’est possible, — me disait-elle, — mais que voulez-vous ? il me déplaît. »

« Ce matin, — ajouta le comte de Mareuil, — elle m’a annoncé qu’elle ne souperait pas avec nous. À ce propos, il y a eu une scène affreuse entre elle et sir Reginald, qui, d’ordinaire, est fort soumis à ses bizarreries, mais qui, hospitalier comme un Anglais, n’entendait pas qu’on manquât chez moi, son hôte, aux lois de l’hospitalité. Elle a même brisé de colère un beau vase antique, rapporté de Pœstum, auquel sir Annesley tenait beaucoup, et elle eût probablement résisté à la volonté maritale, en digne fille de ces Espagnols qui mirent cinq siècles à chasser les Maures de l’Espagne, quand je me suis avisé de lui dire tout bas :

« — Si vous ne voulez pas souper avec M. de Marigny, señora, c’est donc que vous le craignez beaucoup, et la Crainte, c’est souvent la sœur aînée de l’Amour.

« Mon cher, elle en a pâli, de la supposition de vous aimer, et elle m’a dit, avec un rire forcé : « Si c’est comme cela, j’accepte. » Remerciez-moi donc, Marigny, du biais que j’ai pris pour la faire souper avec nous. »

« En vérité, marquise, il faut que l’amour offusque les vues les plus perçantes. Le comte Alfred de Mareuil était certainement trop spirituel et trop au courant des choses de la vanité et du cœur, pour ignorer que ce qu’il me confiait allait redoubler mon désir de plaire à la Malagaise et de la lui enlever. Il crut cependant que je reculerais devant le mur d’airain qu’il élevait entre elle et moi. Il oublia que j’étais, comme lui, l’enfant d’une société vieillie, fort épris des plus impatientantes résistances, et très friand de tout ce qui semblait impossible.

« Aussi, à peine de Mareuil eut-il fini de parler, que j’allai me placer à côté de Mme Annesley et que je ne m’occupai plus que d’elle. Une table de jeu fut placée auprès de la table de marbre où le punch flambait dans un vaste bol d’or sculpté. Sir Reginald Annesley et le comte de Mareuil risquèrent des sommes considérables, mais pour la première fois de ma vie, les chances du jeu ne me tentèrent pas. À mes yeux, la fortune n’était plus qu’une femme, une femme qui me haïssait ! L’orgueil était aussi intéressé que le désir à sa défaite. Cela doit rendre un homme éloquent. Je crois l’avoir été, cette nuit-là. Je parlai à Mme Annesley un langage qui sortit sans effort de mon âme combattue, et qui aurait donné à toutes les femmes le double frisson de la fièvre du cœur. Ce fut comme un mélange d’adoration idolâtre et de détestation inouïe, de flatterie caressante et d’impertinence hautaine, d’assurance et de doute, de glace et de feu ; une espèce de bain russe intellectuel et dans lequel je plongeai, pour les assouplir, les nerfs de cette femme, qui ne faiblirent pas une seule fois. Par un changement soudain, comme il s’en produisait très souvent en sa personne, elle était retombée dans ses paresseuses attitudes ; aussi morte qu’elle avait été vivante pendant le souper. Elle m’écouta d’un front impénétrable. Elle avait allumé un cigare et elle le fumait tout en m’écoutant, avec la silencieuse gravité de son pays. Du fond de la fumée, qui rendait son front plus obscur encore, elle entendit pendant deux heures de ces choses contradictoires et folles qui attestent le plus grand des amours, l’amour tout à la fois dominateur et esclave.

« — Mais, — me dit-elle, en m’interrompant et en soufflant légèrement sur une charmante spirale bleue sortie de ses lèvres, — vous n’êtes pas assez âgé ni assez Anglais pour vous permettre de tels caprices. C’est vraiment un goût dépravé que vous avez là.

« — Ah ! — repartis-je comme un homme frappé d’une lueur subite, — les Espagnoles ont donc de la vanité comme les Françaises ?

« — Non ! — répondit-elle, — mais elles ont le sentiment de l’injure, et elles savent haïr comme elles savent aimer.

« — Señora, — lui dis-je avec une assurance qui eût imposé à une autre femme, — le ressentiment n’est pas de la haine, et vous avez l’âme assez grande pour pardonner un jugement absurde, basé sur une illusion incompréhensible et d’ailleurs expié suffisamment ce soir.

« Elle me fixa avec ses yeux fascinateurs, qui m’entrèrent dans le cœur comme deux épées torses.

« — Je n’ai rien à vous pardonner, — fit-elle, — les sympathies sont involontaires et les antipathies aussi.

« Et, comme ne voulant en dire ni en entendre davantage, elle se leva d’un mouvement rapide et alla se placer près de son mari, qui buvait et jouait. Absorbé dans la double sensation que révélait l’âpre couleur de son visage, sir Reginald Annesley ne sentit ni le bras nu et velouté qui lui effleura la joue en se posant sur sa large épaule, ni la vapeur deux fois brûlante du cigare en feu qui passa dans ses cheveux avec l’haleine de cette femme, restée debout près de lui. Sir Reginald perdait immensément. Mais quand le comte de Mareuil, son adversaire, eut aperçu la Malagaise dans cette pose familière, qui peut-être le rendait jaloux, les distractions le prirent et la fortune commença de l’abandonner. L’Anglais retrouva son bonheur ordinaire. Il semblait que sa femme le lui rapportait. On eût dit le Génie du Jeu en personne, revenant protéger un de ses favoris. Au fait, il y avait en elle les redoutables séductions qu’on peut supposer à un démon. Elle en avait le buste svelte et sans sexe, le visage ténébreux et ardent, et cette laideur impressive, audacieuse et sombre, — la seule chose digne de remplacer la beauté perdue sur la face d’un Archange tombé.

« Du divan où il m’avait laissé, je le contemplais, ce démon, et je sentais sa force invincible se saisir de moi de plus en plus. J’essayais de reconnaître en lui l’être éblouissant de mouvement et d’entrain qui avait éclaté au souper, mais il avait comme éteint le cercle qui avait flamboyé autour de sa tête tout le soir, et je le comparais à cet autre être froid, indifférent et muet qui lui avait succédé. Elle avait repris sa pose rigide d’avant souper, auprès de la cheminée. Elle n’inclinait pas le front sous sa rêverie fixe et vide de pensée… et elle me rappelait ces lions chimériques accroupis dans les cours de marbre de l’Alhambra, qui portent, sur leurs têtes de tigre, la vasque froide d’une fontaine sans eau. Eh bien ! le croirez-vous, marquise ? de ces deux femmes, c’était la dernière que maintenant je préférais. Oui, c’était l’être sans rayons, la petite femme jaune et maigre de la calèche, que j’avais, la veille, au boulevard, presque écrasée de mon dédain ! Il est des amours qui corrompent tout dans les âmes. Le mien commençait de jeter en moi de ces aveuglements qui endurcissent à la lumière… qui nous la font nier et insulter. Je comprenais alors cet homme qui préférait à tout, dans la maîtresse de sa vie, la raie élargie des cheveux tombés, ce pauvre sillon qu’il eût voulu ensemencer de ses baisers et de ses larmes ! J’arrivais, comme cet homme, et en combien de temps ? à ne plus aimer que ce qu’il y avait de moins beau dans l’être aimé. J’aurais aimé ce qu’il y aurait eu de malade ! J’allais savourer le défaut avec délices ; j’allais le regarder comme une perfection, et laisser là la tête d’or pour les pieds d’argile. Ce n’était pas là un amour comme celui qu’inspire votre Hermangarde. Au lieu d’élever l’âme, il la courbait révoltée… C’était un amour mauvais et orageux. »

Il s’arrêta. Quoique la marquise eût la science d’une femme qui a mordu dans les plus puissantes sensations de la vie, et qui se lèche encore les lèvres de tout ce qu’elle y a trouvé, elle aimait tellement Hermangarde qu’elle fut heureuse d’entendre Marigny flétrir sa passion pour la Malagaise, et se prendre lui-même aux poésies morales que l’amour lui flûtait au cœur.

Elle ne l’interrompit point et il continua :

« Le comte de Mareuil perdait toujours. L’idée me vint de le venger. J’obtins qu’il me céderait sa place. Il me plaisait de battre au jeu, dans la personne de son mari, cette femme qui semblait, en les regardant, fasciner les pièces d’or comme elle m’avait fasciné. Jouer contre son mari, c’était jouer contre elle. Sir Reginald, superstitieux comme la plupart des joueurs, comparait sa Malagaise à Joséphine, qui fut, dit-on, la cause mystérieuse de la fortune de Bonaparte. Toujours est-il que ce soir-là, en se tenant auprès de lui, elle lui avait ramené le sort infidèle. De tous les mouvements désordonnés qu’elle soulevait en moi, le plus fongueux, le plus irrésistible était de répondre, n’importe comment, à cet air de défi qui respirait en toute sa personne et qui mêlait dans mon cœur — exécrable mélange ! — le sang de l’orgueil blessé aux flammes avivées des plus inextinguibles désirs.

« Je jouai donc, — mais ce fut à croire que sir Reginald Annesley avait raison dans ses stupides superstitions. Je m’efforçai ; je combinai mes coups comme si ma vie avait été au bout de mes combinaisons ; je redoublai d’attention, de sang-froid, de patience ; je perdis autant qu’Alfred de Mareuil. Je n’étais pas riche comme lui. Il s’en fallait ! Les pertes que je faisais m’atteignaient bien davantage ; mais ce n’était pas l’effet de la perte, ce n’aurait point été le sentiment de la ruine qui m’aurait donné les épouvantables colères que je dévorais. Non ! c’était uniquement le sentiment de mon impuissance contre cette infernale Malagaise, contre ce démon, immobile et nonchalant, qui, le cigare allumé, semblait sucer du feu avec des lèvres incombustibles, et se rire de mon faible génie se débattant devant le sien ! Une effrayante influence continuait de me poursuivre et de m’asservir. Je jouai et je perdis à peu près tout ce que je possédais, en quelques heures. Le lendemain j’étais réduit à vivre d’emprunts.

« Mais que m’importait ! la vraie détresse pour moi, le vrai malheur, c’était d’aimer comme je le faisais et de ne pouvoir rien — absolument rien ! — sur l’être qui prenait ma vie, sans même en vouloir, comme en respirant il prenait l’air qui lui tombait dans son indifférente poitrine ! Après cette funeste nuit à l’hôtel de Mareuil, j’étais rentré chez moi dans un état inexprimable d’âme et de corps. Je m’y renfermai pendant deux jours à m’indigner de ce que j’éprouvais, mais il est des ivresses qu’on ne cuve pas… et je me roulai un peu davantage dans le filet qui m’avait lié. Quand j’eus bien sondé ma blessure, quand je fus bien certain que mon mal était incurable, je me créai des plans et des résolutions. Je résolus d’agir dans le sens de cette passion que je reconnaissais pour indomptable. Je me dis que je forcerais bien d’aimer cette femme, qui m’avait d’abord montré une haine si bizarre. J’étudierais les replis de ce caractère. Je verrais par quels côtés on pouvait pénétrer dans ce cœur. Je me le disais… et cependant j’étais travaillé d’une âpre inquiétude, car il semblait y avoir dans cette Espagnole, en cette altière sourde-muette de cœur et d’esprit, des fermetures d’intelligence et de sensibilité si complètes, qu’elle devait peut-être rester inaccessible autant à la séduction qu’à l’amour. Ah ! marquise, quelle atroce souffrance quand on sent retomber sur son âme toutes les facultés qui servent à nous faire aimer et que voilà désormais inutiles et même insultées, parce que la femme qui est notre malheur et notre destin échappe bêtement à leur prestige ; parce qu’à ses yeux aimés, quoique stupides, les choses de la pensée, les grâces souveraines de la parole, tout ce qui nous fait les rois des âmes, ne sont pas plus que les chefs-d’œuvre des arts dans les mains barbares d’un Esquimau ou d’un Lapon !… Je retournai à l’hôtel de Mareuil et je me présentai chez sir Reginald Annesley. Je ne fus point reçu. Sir Reginald vint le lendemain jeter une carte chez moi, mais ni ce jour-là, ni les suivants, je ne pus parvenir jusqu’à madame Annesley. Le comte de Mareuil m’avertit que c’était un parti pris par elle ; qu’elle ne me recevrait jamais, que son antipathie pour moi n’avait qu’augmenté à ce souper où elle avait si bien changé mes impressions.

« Elle aura probablement parlé de l’amour que vous lui avez si soudainement montré. Elle aura fait ce qu’elles savent si bien faire, quand elles le font, — ajouta de Mareuil, enchanté, le digne ami, de m’exaspérer ; — elle aura excité la jalousie de son mari, tout en se montrant vertueuse, et elle aura probablement décidé le très correct sir Reginald Annesley, le plus gentleman des baronnets, à n’agir plus avec vous comme un homme du monde, mais comme un mari renseigné.

« Un tel langage m’était intolérable, mais je ne pouvais faire un tort à Alfred de Mareuil de me le tenir. Il était amoureux comme moi de madame Annesley. Pour cette raison, j’aurais eu mauvaise grâce aussi de lui demander à favoriser des entrevues devenues à peu près impossibles. Excepté au Bois et à l’Opéra, je ne pouvais guères espérer rencontrer la Malagaise quelque part. On était au milieu de l’été. Il n’y avait plus personne à Paris. Et d’ailleurs, cet Anglais de tripot plus que de salon et cette femme épousée par amour, mais enfin d’un passé suspect, seraient-ils allés dans le monde si le monde avait été là ?… Le Bois et l’Opéra étaient deux bien faibles ressources. Jamais la voiture de madame Annesley ne s’arrêtait pour moi quand je la saluais. Et puisque sa maison m’était fermée, sa loge à l’Opéra m’était naturellement interdite… Comme elle n’y posait pas à la manière des femmes de France, je ne voyais guères, — quand elle y était, — de l’orchestre où je la lorgnais, que ses deux yeux de tigre, faux et froids (ils me semblaient tout cela), par-dessus son grand éventail de satin noir déplié, et au Bois, j’attrapais encore moins de sa personne, car elle s’entourait de la tête aux pieds de sa mantille, à la façon des Péruviennes, et elle ne me laissait apercevoir qu’un seul de ses terribles yeux d’un charme fatal… Depuis le souper d’Alfred de Mareuil, j’avais mille fois essayé de la joindre et de lui parler, mais sa volonté et le sort avaient toujours fait avorter mes desseins et rendu la chose impossible. Un soir, entre autres, je la vis à Saint-Philippe du Roule, car, soit habitude d’enfance ou dévotion réelle (qui peut discerner rien de bien clair dans cette âme ardente et profonde ?), elle hantait les églises, en vraie Espagnole qu’elle était, comme peut-être sous l’influence de son père, le Mauresque toréador, elle aurait hanté les mosquées. Je revenais justement des Champs-Élysées, où j’avais passé vingt fois sous ses fenêtres pour l’apercevoir. En passant, mes yeux tombèrent sur une voiture que j’eusse reconnue entre mille et qui stationnait devant les marches de l’église. C’était cette voiture aux chevaux alezan et à la conque doublée d’orange, où son corps avait marqué sa place. Un énorme bouquet de genêts et de jasmins jonchait, avec la mantille de dentelle noire, les coussins affaissés sur lesquels elle étalait d’ordinaire, avec des mouvements si félins, ses mollesses énervantes et provocatrices. — « Ah ! — me dis-je en voyant cette voiture vide qui me jeta au cœur le désir que m’eût donné son lit défait, — elle sera entrée dans l’église ; » et je jetai la bride de mon cheval à un enfant qui se trouvait là. Je montai alors ces marches qu’elle avait montées, curieux de voir le Dieu méchant de ma vie demander quelque chose aux pieds du sien. Il était près de huit heures du soir. J’ai tant souffert à cette époque, marquise, que les moindres détails de mes journées sont marqués dans ma mémoire d’un inextinguible trait de feu. On chantait le Salut. Je cherchai l’Espagnole… Qu’allais-je lui dire ? et qu’allais-je faire ? Je n’en savais rien. Je ne réfléchissais pas, j’allais vers elle. J’obéissais à je ne sais quoi d’aveugle, d’ignorant, de spontané, de fougueux qui me poussait d’une force irrésistible. Je la découvris dans une chapelle, les coudes nus sur le prie-Dieu de la chaise où elle était agenouillée, et son menton dans la paume de ses mains couvertes de longs gants de filet, montant à mi-bras. Priait-elle ? Avec quelle ardeur je le cherchai dans ses regards et sur ses lèvres ! Si elle priait, elle n’avait donc pas l’âme inerte, répulsive, inaccessible ! Un jour elle pourrait m’aimer !… Mais elle ne priait pas. Sa lèvre rouge et presque féroce était immobile. Son œil, qu’aucune sensation n’animait, noir et épais comme du bitume, était fixé, dans une espèce de stupeur qui était, à elle, sa rêverie, sur les cierges qui brûlaient et se fondaient vite à la chaleur de leur propre flamme et à celle d’un soleil d’été qui avait longtemps frappé la fenêtre incendiée de cette chapelle, placée au couchant. Les derniers feux du soir, passant à travers les vitraux coloriés, en allumaient encore le vermillon et l’azur et semblaient embraser l’air autour de sa robe noire, comme si elle eût été le centre de quelque invisible foyer. Ah ! je la regardai longtemps ! Je me plaçai à quelques pas d’elle. Il n’y avait entre nous que la grille de la chapelle contre laquelle j’appuyais mon front en la regardant. Marquise, ce que j’éprouvai est inexprimable pendant ce touchant office du soir, sous les sons de l’orgue, que depuis je n’ai jamais pu entendre sans trouble, aux dernières clartés d’un beau jour et à trois pas de cette femme que je n’avais pas revue de si près et si longtemps depuis le souper du comte de Mareuil… J’avais entendu dire qu’il est des fluides qu’avec une volonté passionnée on peut lancer par les yeux et dont on peut pénétrer l’être le plus rebelle… J’essayai de la couvrir de ces magnétiques et fulminants regards. Il me semblait que toute mon âme s’en allait de moi par les yeux pour imbiber de toute ma vie ce corps adoré et maudit. Eh bien, la science mentait, marquise ; la passion mentait ; tout mentait. Elle ne se retourna pas vers moi une seule fois. J’ai laissé la trace de mes ongles sur cette grille qui me séparait d’elle… Un jour, avec elle, je suis retourné à Saint-Philippe et je lui ai montré ces vestiges de fureurs soulevées en moi et laissées par moi dans du fer. Au sein des désordres de ma jeunesse je n’avais jamais été impie, et pourtant, ce soir-là, à cette religieuse cérémonie qui aurait dû me pénétrer d’un saint respect, je ne vis que cette femme, devant laquelle je me serais prosterné sur un signe, comme les fidèles se prosternaient devant l’autel. Mais ce signe, elle ne le fit pas. Quand le Salut fut terminé, elle passa près de moi sans un regard à me donner, baissant le front avec un air tout à la fois dédaigneux et farouche… Je la suivis dans la foule, me sentant défaillir à l’idée que peut-être, en sortant, je pourrais, dans les flots compacts de cette foule, la prendre et la serrer sur mon cœur. Dieu ne permit pas ce sacrilège. Elle semblait lire dans mes desseins pour les tromper. Elle alla au bénitier, y plongea la main et sortit rapide. Elle s’était déjà élancée en voiture, quand à mon tour je sortis de l’église… Je n’avais même pu effleurer sa robe ; et lorsque je m’avançai vers la calèche où elle s’était recouchée, elle partait, la figure à moitié cachée par le bouquet de genêts et de jasmins d’Espagne dans les parfums duquel — comme dans cet Office du soir auquel elle venait d’assister — elle cherchait peut-être des sensations et des souvenirs de son pays… Vous avouerez, marquise, que si elle avait l’intention d’aiguillonner l’amour par la contradiction et par le mystère, elle s’y prenait avec la science de la plus admirable coquette. Mais ce n’était pas une coquette ! c’était une femme vraie ; vous allez voir.

« Ai-je besoin de vous dire qu’amoureux comme j’étais, outré comme j’étais d’être rejeté loin de cette femme incompréhensible qui m’avait excommunié de sa vie, je lui avais écrit, ne pouvant lui parler, tentant encore, au risque de la compromettre vis-à-vis de son mari, cette dernière chance de l’intéresser à la passion que j’avais pour elle ? J’avais hasardé une vingtaine de lettres, avec l’espérance insensée de ces Italiennes qui mettent à la poste des Jésuites à Rome celles qu’elles écrivent au bon Dieu. Mais Dieu eût plus répondu qu’elle. Et toutes mes lettres m’avaient été renvoyées avec la plus insolente ponctualité.

« Cependant un parti si bien pris de m’éviter et de repousser tout ce qui pourrait venir de moi, commença à me désespérer. Si elle avait toujours été une vertu farouche, j’aurais cru l’apprivoiser à la fin. Mais c’était une fille du Midi, aux veines noires et pleines, née d’un amour coupable dans le pays de la vie, et qui n’avait jamais — disait-on — économisé, par principe, sur ses fantaisies. Ces êtres-là sont invincibles quand ils s’avisent de résister. Mon amour-propre ne pouvait se donner de consolation d’aucune sorte. Il était bien avéré que si elle me fuyait, c’est que je lui déplaisais aussi réellement qu’elle me l’avait dit. Je n’étais pas aimé. Quel coup de foudre à mon orgueil ! Mais aussi quel coup de foudre à toute mon âme ! car je l’aimais, moi !… Ce que je sentais n’était pas un désir mordant qui prend le cœur et puis le laisse, accablé devant l’impossible. C’était un amour qui me brûlait le sang et la pensée ; c’était le faisceau de tous les désirs en un seul. Et quant à l’impossible, j’aurais bravé, Dieu me damne ! jusqu’à la volonté de Dieu. Ma chère marquise, si je vous racontais mes sentiments plus que les événements de cette histoire, je ne pourrais vous dire fidèlement ceux de cette époque de ma vie, tant ils furent affreux ! Il me semblait que j’avais un cancer au cœur… Ah ! n’être pas aimé c’est toujours un effroyable supplice, — un non-sens humain, car l’amour devrait appeler l’amour ; — mais ne pas l’être pour la première fois, quand les femmes vous ont appris l’orgueil de la fortune qui s’ajoute à votre autre orgueil ; mais n’être pas aimé par une créature laide et chétive qu’on juge bien inférieure à soi, qu’on écrase de son intelligence, qu’on méprise presque dans son corps et dans son esprit, et qu’on ne peut s’empêcher d’adorer et de placer dans tous ses songes, c’est là une de ces catastrophes de cœur à laquelle, dans les plus cruelles douleurs de la destinée, il n’y a rien à comparer. Si parfois j’avais dans ma vie traité trop légèrement des âmes qui s’étaient trop livrées à moi, elles étaient bien vengées maintenant. J’expiais ce que j’avais fait souffrir. Elle ne m’aimait pas ! J’en arrivais, de dépit, de fatigue, de rage, aux projets les plus ridicules et les plus fous. Que je comprenais bien alors le monstrueux amour que Caligula avait pour cette statue de Diane, qu’il emportait avec lui partout. Il en était au moins le maître ! le maître absolu ! Le marbre ne pouvait pas aimer, et, substance inerte, se laissait dévorer sans résistance. Mais elle ! ah ! les idées d’oppression sauvage, d’abus terrible de la force me montaient à la tête. Comme vous disiez, vous autres du xviiie siècle, avec une expression qu’on trouverait bien brutale à présent : Je voulais l’avoir à tout prix. Tantôt je pensais à m’introduire chez elle la nuit, comme un voleur, et à lui mettre le pistolet sur la gorge, ainsi que l’avait fait le colonel de Naldy à la belle marquise de Valmore, qui s’était exécutée avec une grâce de lâcheté bien digne de nos jours corrompus. Tantôt je projetais de l’enlever de vive force, comme si c’était chose facile que d’enlever malgré elle une femme qui était toujours accompagnée et ne sortait jamais à pied. Évidemment, j’extravaguais.

« Un matin, j’étais sorti d’assez bonne heure à cheval, pour rompre un peu par le mouvement avec l’insupportable idée fixe qui me dévorait. J’étais, d’instinct ou d’habitude, allé du côté où la Malagaise promenait chaque jour ses loisirs nonchalants, dont, au nom de l’amour comme de la vengeance, j’eusse tant désiré faire de cruels ennuis. Je m’étais avancé assez loin dans Passy, comptant bien me rabattre sur le Bois de Boulogne, où circulent les promeneurs élégants de l’après-midi et où j’avais chance de voir filer la calèche noire et bleue qui me passait tous les jours, régulièrement à la même heure, ses moqueuses roues sur le cœur. J’étais arrivé dans cette partie de Passy qui se creuse comme un ravin et dont la courbe expire avant de devenir un vallon, — un petit vallon, grand comme la main, frais, ombragé, mystérieux, espèce de coquille de verdure. Des maisons de campagne commençaient de s’y élever. On appelle, je crois, cette partie cachée de Passy le hameau de Boulainvilliers. Je venais de terminer une course forcée, et je mettais au pas, dans un chemin bordé de peupliers, mon cheval fatigué. Tout à coup, une femme à cheval aussi, en amazone grenat et en casquette de velours noir, parut à l’extrémité du chemin où j’étais.

« Les amoureux sont comme les somnambules ; ils ne voient pas seulement avec les yeux, mais avec le corps tout entier. Je reconnus madame Annesley à une distance qui m’eût caché toute autre femme qu’elle. Elle était seule. Ah ! c’était le ciel qui me l’envoyait ainsi ! Je réprimai un cri de sauvage.

« Comme elle n’avait pas les mêmes raisons que moi pour voir de loin, elle s’avança sans défiance, et quand elle me reconnut, il n’était plus temps de m’éviter. Désagréablement surprise sans doute :

« — Caramba ! » — fit-elle ; espèce de juron dans sa langue svelte et sonore, et qu’elle disait souvent avec une expression mutine et colère que, comme tout en elle, j’avais le tort de trouver charmante ou détestable tour à tour.

« Je la saluai en l’abordant :

« — Madame, — lui dis-je, — le hasard m’est meilleur que vous. Il s’est chargé de me donner un rendez-vous que je n’aurais pas osé demander.

« Nos chevaux se trouvaient alors tête à tête. Elle s’était arrêtée, me voyant m’arrêter, mais elle ne me rendit pas mon salut. Elle resta droite sur sa selle, et me montrant du bout de sa cravache le chemin devant moi et le chemin derrière elle :

« — Le hasard est un sot, — reprit-elle. — Il n’y a point ici de rendez-vous, mais une rencontre. Voilà votre chemin, monsieur, voici le mien ; passez !

« Elle avait, du haut de son cheval qui piaffait, avec sa cravache étendue, un ton de commandement si absolu qu’il provoquait la résistance comme un outrage. Et je lui répondis avec une fermeté de résolution que ses airs les plus superbes ne devaient point entamer :

« — Je ne passerai point, señora. C’est moi qui serais le sot si je laissais échapper l’occasion inespérée de vous voir et de vous parler. Ici vous ne m’éviterez plus… Si vous fuyez, je vous suivrai. Avez-vous envie de faire avec moi une course au clocher jusqu’à Paris ? Je ne suis pas bien sûr que vous ayez lu toutes les lettres que je vous ai écrites. Ici, du moins, vous m’entendrez, si vous ne me répondez pas. Vous êtes seule…

« — Pas pour longtemps, — dit-elle. — Sir Reginald est arrêté dans un de ces chalets, qu’il veut louer pour la saison. Il sera ici tout à l’heure.

« Je trouvai d’assez mauvais goût qu’elle me parlât de son mari.

« — Eh bien ! — répondis-je, — alors comme alors ! Mais en attendant qu’il arrive, je vous demanderai, señora, une explication sur l’étrange conduite que vous avez avec moi. Si c’était de l’indifférence que vous m’eussiez montrée, je ne vous dirais rien, je ne vous demanderais rien ; je souffrirais en silence. Mais c’est de la haine ; j’ai le droit de vous demander la raison de cette haine. Que vous ai-je fait pour me haïr ?…

« Mon sentiment pour elle s’attestait dans la pâleur ravagée de mon visage depuis quelques jours et par les intonations de ma voix en lui disant ce peu de paroles. Était-ce cela qui la rendait muette ?… Comme il fallait qu’elle massacrât toujours quelque chose, elle hachait rêveusement à coups de cravache les jeunes pousses d’un arbre qui se penchait aux bords du chemin.

« — Oui, — dis-je, augurant bien de cette rêverie, ne me souvenant que de mon amour, — pourquoi me haïssez-vous, vous que j’aime d’un amour qui désarmerait de la haine la plus légitime et la plus profonde ? Que vous ai-je fait ? Vous ai-je offensée ? Ne vous ai-je pas demandé pardon de ce mot de l’autre jour si cruellement rappelé par vous au souper du comte de Mareuil ? Je vous en demande pardon encore. Je vous en demanderai pardon toujours. C’était le blasphème de l’ignorance ; je ne vous connaissais pas. C’était un blasphème contre le Dieu inconnu que j’allais adorer.

« Tout cela, marquise, n’était pas très éloquent, mais c’était sincère ! et la vérité de mon âme passant à travers mon langage, lui donnait peut-être quelque puissance. Toujours est-il qu’elle m’écoutait.

« Nos chevaux se touchaient… nos coudes aussi. Je n’avais qu’à allonger le bras et j’enlaçais cette taille fine et voluptueuse qui produisait le désir par la souplesse comme d’autres le produisent par le contour. En deux temps, si je le voulais, moi qui ne rêvais, depuis quelques jours, que d’entreprises extravagantes, je pouvais l’enlever de la selle, la coucher sur le cou de mon cheval et l’emporter dans la campagne, avant qu’on pût même venir à son secours.

« Cette idée me passait dans le cerveau et me donnait des vertiges. J’y résistais cependant. la voyant presque émue de mes paroles, souhaitant chevaleresquement d’être aimé, d’être aimé avant tout ; aimant mieux être aimé que d’être heureux !

« — Dites-moi, señora, — lui dis-je, — que vous croirez à mon repentir et à mon amour. Dites-moi que vous n’en repousserez pas l’expression ; que vous me permettrez de vous voir parfois, moi qui vous chercherai toujours.

« Mais, relevant ses yeux, — ces yeux frangés d’airain qu’avait baissés une rêverie mensongère, — l’inexorable créature étendit de nouveau sa cravache sur le chemin que j’avais devant moi.

« — Je n’ai à vous dire que ceci, monsieur de Marigny, — répondit-elle : — pour la seconde fois, voilà votre chemin ; passez !

« C’était trop. Ce froid mépris, retrouvé là au moment même où je croyais avoir fait naître l’intérêt ému d’une femme qui se voit aimée ; ce mépris glacé, implacable, laconique et têtu, souleva en moi une immense colère, qui emporta les dernières délicatesses de mon cœur. L’idée que j’avais combattue — de l’enlever de son cheval et de l’emporter comme une proie — s’empara de moi avec la domination d’un désir de feu.

« L’amour et la fureur avaient tout tué, tout foudroyé en moi, excepté l’homme. Je la saisis au-dessus des hanches et je m’efforçai de l’arracher de la selle, mais c’était une écuyère consommée, et d’ailleurs mon mouvement l’avait avertie sans l’effrayer. Elle imprima une forte secousse à la bouche de son cheval et se couvrit du poitrail de la noble bête, en la faisant cabrer.

« Sa colère montait jusqu’à la mienne. J’ai, un soir, au coucher du soleil, dans les bois de la Corse, blessé une aigle d’un coup de carabine. Elle me la rappelait.

« — Vous êtes un insolent ! — me dit-elle. — Faites-moi place, ou je vous charge avec cette cravache à l’instant !

« Elle était superbement pâle, superbement courroucée, superbement posée, la cravache haute, sur son cheval cabré. Elle m’avait irrité d’abord, mais, contradiction de l’amour ! elle me plaisait maintenant ; elle ne faisait plus que me plaire. Je la trouvais adorable. J’aimais cette fureur qui lui allait bien… et je me mis à la contempler avec ravissement au lieu de lui obéir.

« Ma contemplation fut fort troublée. Un aveuglant coup de cravache qui me fit voir mille éclairs, me tomba à travers la figure et me la marqua d’un sanglant sillon.

« Malgré la douleur que je ressentis, je précipitai mon cheval sur le sien qu’elle avait rabattu, et j’eus le sang-froid et l’adresse de recevoir dans ma main ouverte et d’arrêter à moitié chemin le poignet délié qui s’était relevé comme la foudre pour retomber et frapper une seconde fois.

« De main de femme, tout soufflet est un avantage pour qui comprend sa position.

« — Ah ! c’est assez comme cela, ma belle Clorinde, — lui dis-je, en souriant sous ma balafre, n’ayant plus que la plaisanterie française à opposer à cette furie espagnole. — Vous marquez trop fort à la première fois les choses qui vous appartiennent, pour qu’elles ne puissent pas très bien se passer d’une seconde empreinte.

« Je lui tenais son petit poignet qui se tordait, qui se crispait dans ma main fermée. Elle aurait voulu l’arracher. Impossible ! Elle aurait voulu me voir furieux de ma blessure, et je plaisantais. J’étais le plus fort. J’étais son vainqueur ; j’étais son maître. Ses sensations étaient inexprimables. Ce que j’avais manqué d’abord, je pouvais le recommencer. En lui tenant la main dans la mienne, je la repris à la taille du bras que j’avais libre. Je l’étreignais. Elle se débattait. Nos chevaux se choquaient, se mordaient. On eût dit le combat corps à corps de deux ennemis acharnés. Au fait, elle était mon ennemie !

« — Reginald ! Reginald ! — se prit-elle à crier de toutes ses forces.

« — Señora, — lui dis-je, — c’est pis qu’un coup de cravache, un pareil nom ! je vais l’étouffer sur vos lèvres.

« Et quoiqu’elle se renversât jusque sur la croupe de son cheval pour éviter mon baiser de vengeance, elle allait pourtant le recevoir, quand un poing fermé et lourd comme s’il avait été couvert d’un gantelet, me frappa si violemment sur l’épaule qu’il me fit chanceler sur ma selle.

« Je me retournai. C’était sir Reginald Annesley que je n’avais point entendu venir dans ma lutte avec la Malagaise. Sa violente intervention était une injure et une attaque. Et d’ailleurs, elle l’avait appelé, appelé à sa défense contre moi ! Il paya pour deux, pour lui et pour elle, et je lui rendis sur la figure le coup de cravache qu’elle m’avait donné.

« Alors, avec ce flegme britannique qui est aussi une éloquence, le baronnet tira de sa poche deux petits pistolets et m’en tendit un :

« — À quatre pas ! — dit-il, — et feu !

« — Non, monsieur, — lui dis-je, repoussant son arme et pénétré de son sang-froid. — Pas en cet instant, pas devant Madame, mais demain et à l’heure qui vous conviendra.

« — Eh bien, — répondit-il, — demain, à dix heures, et dans ce chemin qui a vu l’injure et qui verra la punition !

« — Va donc pour dix heures ! — repris-je, en regardant cette femme inouïe, cause de ce duel que j’étais heureux d’avoir pour elle.

« — Pourquoi pas tout à l’heure ? — dit-elle en fronçant les sourcils comme une enfant contrariée et despote. Et, s’adressant à moi avec un regret d’une cruauté révoltante :

« — J’aurais cependant bien aimé — dit-elle — à vous voir tué aujourd’hui. »