Une vieille maîtresse/Partie 1/6

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Alphonse Lemerre (tome 1p. 100-123).


VI

LA CURIOSITÉ D’UNE GRAND’MÈRE


De tous les bonheurs qui se payent, le plus joli, le plus gracieux et le plus pur, — mais aussi l’un des plus chers, — c’est le bonheur qui précède le mariage, — qui le précède seulement de quelques jours. C’est vraiment délicieux ; rien n’y manque, — pas même cette ombre de mélancolie qui veloute le bonheur, comme certain duvet veloute les pêches, quand on se retourne vers sa vie de garçon, du milieu des bijoux et des bracelets qu’on achète, anneaux symboliques, emprises pour deux ! Chaque matin, on envoie pour soixante francs — ou davantage, selon la saison — des plus belles fleurs à sa promise, qui les effeuille en rêvant tendrement aux dentelles de sa corbeille ; dernier rayon de chevalerie, mourant sur des fleurs qui vont mourir ! dernier hommage que les hommes égoïstes offrent encore à la femme qu’ils aiment, — ou qu’ils n’aiment pas, — mais qu’ils épousent !

Ce culte pieux rendu à la jeune vierge qui va devenir une madone, M. de Marigny, l’un des beaux de ce temps, le pratiquait avec une ferveur d’amabilité d’autant plus grande qu’elle prenait sa source dans un amour vrai. Ce que tant d’hommes froids font par bon goût, par orgueil ou par un sentiment supérieur d’élégance, il le faisait, lui, pour toutes ces raisons et pour une autre qui est la meilleure, la raison des cœurs bien épris. En dehors de l’amour, il eût encore été, au point de vue du monde et de ses appréciations, le plus charmant des fiancés, mais il aimait… et cet amour donnait aux moindres détails une valeur infinie, et transfigurait les bagatelles. Son sentiment, frémissant et contenu par ces barrières de cheveux que l’on appelle les convenances, jetait sur toutes choses l’écume brillante de ses ardeurs dévorées, de ses docilités douloureuses. Il attestait sa force par la souplesse de son obéissance, et ne pouvant se parler dans les bras, il se parlait aux pieds et il s’inventait des langages pour remplacer cette grande langue qui lui manquait encore et dont il ne devait prononcer les mots trop brûlants que dans quelques jours. Aussi, à tout moment, Ryno de Marigny entourait-il Hermangarde de ces mille délicates attentions qui traduisent l’idée fixe autour d’une femme en ravissantes et légères arabesques, qui la chiffrent sous chaque regard et sous chaque pas, et il mêlait tellement son âme à ces soins officiels et obligés pour tout homme du monde, et qui sont si souvent les truchements d’un cœur qu’on n’a pas, qu’on y sentait comme un avant-goût des caresses. Les petits soins sont les grands pour les femmes. Sachant mieux que les hommes jouer avec leurs sentiments les plus sérieux sans les diminuer, elles sont en général très sensibles à l’expression d’un sentiment plein de vigueur et de fougue qui ajoute à sa magie celle de la légèreté et de la grâce. Cela était vrai surtout pour la marquise de Flers. Née sous Louis XV, le Bien-Aimé, elle était plus femme qu’une autre femme, et elle admirait bien plus qu’Hermangarde, trop enivrée pour rien discerner, les ressources de cet amour toujours éloquent dans ses façons multiples de s’exprimer et qui, Protée changeant et présent, avait l’art des métamorphoses.

Et cependant, quoique sous le coup de ces impressions sans cesse renouvelées, madame de Flers gardait dans son cœur le souvenir alarmé des paroles de madame d’Artelles ! Elle n’avait point agi encore vis-à-vis de son futur petit-fils. Pourquoi avait-elle attendu ? L’espoir qu’elle avait eu d’abord de tout éclaircir et de tout savoir était-il détruit ? Y avait-elle renoncé ? Quand elle aurait voulu oublier les confidences de son amie, elle ne l’aurait pas pu, avec une femme aussi prévenue que la comtesse, qui perpétuellement la harcelait, qui perpétuellement venait tendre sa toile d’araignée autour d’elle avec la persistance de l’habitude, qui lui promettait des renseignements certains sur cette liaison toujours subsistante entre Vellini et Ryno, qui ne les lui donnait pas, mais qui allait toujours les lui donner. D’ailleurs, madame de Flers ne se dissimulait point qu’une telle liaison, si elle existait, exposerait Hermangarde à l’un de ces malheurs pour lesquels le monde n’a que des plaisanteries cruelles ou une fausse pitié. Madame d’Artelles, de son côté, ne voyant pas venir ces renseignements qu’elle annonçait à grands sons de trompe, cornés journellement aux oreilles de son amie, devait craindre que l’indulgente marquise ne fût retombée tout doucettement sur le duvet de sa première sécurité. Comme on l’a vu, le furet de la comtesse d’Artelles, M. de Prosny, avait fait une chasse malheureuse. Vellini n’avait donné aucune prise sur elle. Elle n’avait montré ni amour blessé, ni ressentiment en apprenant le mariage qui, selon les prévisions de la comtesse et du vicomte, lui devait faire pousser des cris d’aigle abandonnée ! Depuis sa première visite, M. de Prosny était retourné chez la créature, comme disaient ces aristocrates de naissance et d’hypocrite moralité ; mais avec sa taquine finesse, le tact animal de la femme, qu’elle possédait à un degré très éminent, la créature avait dépisté le très noble et le très rusé vicomte. Il ne savait pas la rupture consommée de gré à gré entre les deux amants. « Marigny — disait-il à madame d’Artelles et à madame de Flers qui lui laissaient son franc parler — aura donc une jeune femme et une vieille maîtresse. J’ai connu de ces palais blasés qui revenaient au piment, après avoir mangé des ananas. » Ces dames se récriaient à ces horribles paroles, mais elles étaient une raison de plus pour que la marquise de Flers prît enfin une résolution.

Elle la prit en femme d’esprit et de cœur qu’elle était. Elle abandonna ce système de ruses, d’espionnage, de fausse finesse, qui avait tenté madame d’Artelles, et elle pensa qu’il valait mieux aller droit à la difficulté et vivement. Elle s’arrêta à ce qu’il y avait de plus simple, et abandonna sans efforts toutes les petites complications ; agissant, en cela, comme les plus grands diplomates, qui, contrairement à la réputation qu’on leur fait, ne rusent presque jamais, mais l’emportent, dans toute affaire, par la netteté de leur décision. Au fond, elle estimait beaucoup M. de Marigny, sans raison tirée des faits extérieurs, mais d’intuition, de pressentiment, à la manière des femmes qui ont du tact. Sur des organisations d’un ordre élevé, Marigny ne manquait jamais d’agir avec une énorme puissance. Il n’avait d’ennemis que les gens vulgaires. Même physiquement, il les choquait. Oh ! mon Dieu, oui ! il les choquait, ces délicats ! Il fallait les entendre. On le critiquait dans sa mise, dans sa physionomie, dans sa personne extérieure, — la pire critique pour les gens du monde. Quoi d’étonnant ? Avec les mœurs égalitaires et jalouses de notre temps, il y a des physionomies qu’on voudrait briser comme une couronne. C’est de la royauté de droit si divin pour cette plèbe qui n’y croit plus ! M. de Marigny avait l’éclatant malheur et le danger d’une de ces physionomies réparties non seulement dans les traits de la face, mais dans le corps, les attitudes, l’être tout entier. Aussi, qu’on écoutât les commères, mâles et femelles, qui imposent leur jargon aux opinions des salons de Paris, que ne disait-on pas de lui ? Le voile diaphane et brun délicatement lamé d’or de la moustache orientale qui lui retombait sur la bouche, cachait mal le dédain de ses lèvres ! Ses cheveux, qu’il portait longs et qu’il soignait avec un culte indigne d’un homme d’esprit, répétaient gravement les caillettes, donnaient une expression trop théâtrale à cette figure où les clartés de l’intelligence se jouaient dans l’ombre creusée des méplats ! Enfin, ses yeux, — la seule chose qu’il eût vraiment belle, — ses yeux qui avaient soif de la pensée des autres comme les yeux du tigre ont soif de sang, étaient par trop insolemment immobiles ! Tout cela n’était pas gentleman-like, sifflaient les linottes du dandysme, du haut de la cravate où perche leur insignifiance. Mais les femmes savaient une réponse… une réponse qu’elles ne faisaient pas. Comme la fille de la Fable, elles aimaient cet amoureux à longue crinière. Elles avaient vu tant de fois se tourner vers elles, humbles et caressantes, ces dures prunelles fauves qui, dans leurs paupières sillonnées et lasses, avaient la lumière rigide et infinie du désert dont le vent a ridé les sables. Pour peu qu’elles sortissent de la ligne commune, elles subissaient l’influence de la force aimantée qu’il y avait en Marigny. Il avait vécu ici et là. Brouillé, on ne savait trop pourquoi, avec sa famille, il avait disparu de Paris à plusieurs reprises, puis il y avait reparu. Sa vie était donc comme un gouffre. On n’y voyait pas très clair. Le fond de ses sentiments était un autre abîme ; mais à travers ces obscurités, on reconnaissait en lui cette puissance qui vaut mieux que l’emploi qu’on en fait. Semblable à tous les ambitieux trompés par la vie, à toutes les âmes fortes dépaysées par les circonstances, il s’était rejeté à des dédommagements qui n’en sont plus, l’ivresse passée ; mais sous les mollesses oisives du libertin, un observateur aurait vu un de ces hommes, comme l’a dit Shakespeare, dans lequel chaque pouce est un homme. Madame d’Artelles, qui se piquait de jugement, avait montré assez de coup d’œil lorsqu’elle avait dit qu’avec les femmes il n’était qu’un ambitieux déplacé, un conquérant plus pour l’exercice du pouvoir que pour les jouissances de l’amour. Mais ce qu’elle n’avait pas vu avec la même pénétration, c’est que dans cet ambitieux de la race de César, il y avait aussi des entrailles. Comme Macbeth, il avait sucé le lait de toutes les tendresses humaines. C’était un homme grand, mais après tout un homme, et non pas un de ces dieux d’airain comme en forge la poésie moderne et qui ne sont pas plus vrais, selon nous, que les magots de la Chine ou les pagodes en porcelaine du Japon.

La marquise de Flers ne confia point à son amie le projet qu’elle avait formé de s’ouvrir franchement à M. de Marigny, au nom du bonheur d’Hermangarde. Seulement, un jour, elle annonça qu’elle irait à l’Opéra la première fois qu’on jouerait Guillaume Tell, et elle dit à Marigny : « Vous nous conduirez. » Pour les habitués de l’hôtel de Flers, ce projet d’Opéra fut presque un événement. Depuis longtemps, en effet, la marquise avait renoncé à tous les spectacles. Elle aimait mieux veiller et causer chez elle. Les spectacles ne peuvent plaire qu’à deux sortes de femmes : les très belles qui s’y montrent, et les très indolentes qui n’y vont que pour écouter et rêver. Or, la marquise n’était plus dans la première catégorie de ces femmes-là, et elle n’avait jamais été dans la seconde. « Mes enfants, — dit-elle à Marigny et à Hermangarde — je veux, avant votre mariage, montrer votre bonheur à tout Paris. » Ce prétexte aimable avait pour motif le désir et l’espoir de rencontrer à l’Opéra la señora Vellini, dont le vicomte de Prosny disait des choses si étranges. La fille d’Ève que la vieillesse ne tue pas, mais concentre, la fille d’Ève, curieuse jusqu’au bout, se posait intérieurement cette question qui a un sexe : « Comment a-t-elle régné ? Par quels moyens règne-t-elle encore ? » Une femme comme la marquise, à l’analyse microscopique et foudroyante, voit bien des choses où les hommes ne voient rien du tout. Elle tenait à les voir. De plus, elle observerait Marigny auprès d’Hermangarde dans le hasard de ce vis-à-vis et de cette rencontre avec une ancienne maîtresse. Enfin, dans tous les cas, après l’Opéra, elle ramènerait M. de Marigny à l’hôtel de Flers, et quand mademoiselle de Polastron serait rentrée chez elle, une explication commencerait.

Il n’y eut de tout le projet que l’explication qui fut réalisée. Le soir où Paris admirait la belle Hermangarde de Polastron à côté de son amoureux fiancé, dans la loge de madame de Flers, Vellini n’était point à l’Opéra. Le vicomte de Prosny tourna en vain ses jumelles dans tous les sens, et mieux, appliqua, pendant les entr’actes, son œil vert et son long bec jaune à la vitre de toutes les loges, il n’aperçut pas la señora et ne put montrer à la curieuse marquise cette petite femme, qu’avec le rire du vice il appelait le flacon de poivre rouge de M. de Marigny. Plus heureux qu’il ne méritait, — comme l’aurait dit madame d’Artelles, — M. de Marigny n’eut pas à redouter l’observation la plus aiguë et put savourer à son aise la beauté de cette femme qui s’épanouissait à ses côtés, pudique et heureuse. Il sentait alors quel triomphe c’est pour un homme fier que d’épouser une jeune fille objet des vœux de tous, et d’incliner vers soi la balance où sont versées la beauté, la jeunesse, la fortune et l’éclat d’un nom, avec le simple don du ciel qui fait qu’on vous aime. Un sentiment d’un autre ordre s’ajoutait encore à celui-là. Sous la compression de ces mille regards d’une salle entière qui montaient ou descendaient vers lui de toutes parts, son amour contenu fermentait dans sa poitrine et la gonflait de ses bouillonnements captivés. Ah ! ne craignons pas de l’avouer ! nous avons tant besoin de témoins dans la vie, que le monde est souvent un miroir concentrique qui renvoie l’amour dans nos cœurs avec des feux de plus. Hermangarde l’éprouva aussi, ce soir-là. Elle aussi se couronna des sensations dont elle vivait. Il ne fut parlé que de sa beauté dans toutes les loges. Elle avait une robe de satin bleu pâle dans les profils miroitants de laquelle le jeu des lumières frémissait, et du sein de tout cet azur, — la vraie parure des blondes, — elle étalait le candide éclat, la souple et douce majesté d’un cygne vierge. La rêverie de ses yeux limpides, la netteté de son profil de bas-relief antique auraient pu l’exposer au reproche de froideur qu’encourt la trop grande perfection ; mais le vermillon de ses joues, aussi éclatant que la bande écarlate de ses lèvres, montrait assez que, sous le marbre éblouissant de blancheur, il y avait un sang vivant qui ne demandait qu’à couler pour la gloire de l’amour. Sa physionomie n’exprimait pas la gaieté, pleine d’éclairs, de certaines femmes heureuses, mais une ivresse profonde, accablée, qui ployait ce front taillé, à ce qu’il semblait, d’un seul coup de ciseau ! Influence des sentiments les plus vainqueurs ! Cette svelte fille, cette belle guerrière, comme dit Shakespeare, de Desdémone, avait les mouvements appesantis des êtres qui succombent sous la plénitude de leur propre cœur… Il y eut certainement, dans cette salle de l’Opéra, qui n’a cependant pas été bâtie pour que les prudes y chantassent leurs vêpres, des mots animés et piquants contre le bonheur trop voyant de mademoiselle de Polastron. En effet, il avait, ce soir-là, une expression si sublime qu’on dut le trouver indécent.

Marigny, plus fort, — moins aimant peut-être, — portait plus légèrement le sien. En présence de cette salle qui l’enviait et le haïssait, il ne se posa ni en Juan, ni en sultan, ni en Titan. Il ne voyait que sa fiancée et il ne s’occupait que de la vieille marquise. Il fut parfait de tenue simple et mâle. Amoureux qui résolvait le problème de l’impossible : il restait convenable, comme dit le Monde, quand il était fou de bonheur, comme dit l’Amour.

Cette soirée ne fut bonne que pour lui et pour elle. Madame de Flers, un peu fatiguée, avait attendu vainement à chaque acte l’arrivée de Vellini. M. de Prosny lui avait indiqué la loge où elle se montrait d’ordinaire. La marquise vit avec plaisir que les yeux de Marigny ne se tournèrent pas une seule fois vers cette place vide. Mais un si faible détail ne calmait pas son inquiétude. Elle était préoccupée de cette explication qu’elle allait provoquer ; elle tremblait pour Hermangarde, pour Marigny, pour elle-même ; car elle avait mis sur ce mariage sa dernière pensée, le bonheur de ses derniers jours.

Le spectacle fini, ils retournèrent tous, excepté le vicomte, à l’hôtel de Flers. Quand la marquise eut retrouvé son grand fauteuil dans le boudoir et qu’ils eurent parlé quelque temps encore de leur soirée, elle dit tout à coup à Hermangarde :

« Il faut te retirer, ma chère enfant, j’ai à causer avec M. de Marigny.

— Vous me cachez donc tous deux quelque chose ? — fit Hermangarde, avec le demi-sourire d’une femme qui se sent aimée et qui devine qu’on va parler d’elle et s’occuper de son bonheur.

— Peut-être bien, — reprit la marquise avec sa gracieuse finesse. — Viens donc m’embrasser, ma chère enfant, et laisse-nous. »

Alors, tout à la fois avec un geste plein de noblesse et d’enfantillage, Hermangarde plia le genou sur le coussin, brodé par elle, qui soutenait les pieds de sa grand’mère, et elle tendit le front à la marquise qui l’embrassa avec une tendre effusion.

« Ne va pas être jalouse, petite, — dit madame de Flers, — et vous, — continua-t-elle, en se tournant vers Marigny qui admirait silencieusement la pose charmante de mademoiselle de Polastron, offrant sa tête dorée à la lèvre maternelle, et dont le col incliné luttait de suave éclat avec le mantelet d’hermine qu’elle n’avait pas détaché, — et vous, je vous permets de l’embrasser, là, sur le front. »

Et elle toucha l’entre-deux des longs sourcils de sa petite-fille, si ouverts par la confiance de la vie.

Marigny se pencha et obéit avec transport. Il sentit le beau front de marbre qu’il touchait pour la première fois, résister d’abord, puis s’affaisser en arrière sous ce baiser. Quand il se releva, le marbre blanc était devenu rose, et la jeune fille troublée cachait son émotion dans ses mains.

« Bonsoir donc, maman, — dit-elle bien vite après un silence, en quittant les pieds de sa grand’mère. Elle n’hésitait plus à partir ! Après la plus innocente caresse, les jeunes filles aiment tant à se plonger dans la rêverie ! La pudeur et l’amour l’entraînaient du même côté et lui créaient un besoin de solitude. Elle emportait assez de bonheur pour son insomnie, dans le souvenir de ce premier baiser !…

« Et vous aussi, bonsoir ! » — dit-elle lentement à Marigny, en veloutant ce vous de toutes les tendresses de son âme, et elle lui tendit avec mélancolie le bouquet de violettes de Parme qu’elle avait respiré tout le soir.

Puis elle disparut dans la pénombre mystérieuse de la lampe, sous les draperies de la portière, blanche et bleue et toute vaporeuse, malgré le mantelet de fourrure qui rappelait le Nord, et qu’elle portait avec tant de légèreté sur son corsage de Walkyrie.

« Merci, ma mère ! » — dit alors Marigny, oppressé de bonheur et de reconnaissance, en prenant la main de madame de Flers.

Mais elle, changeant subitement de ton et de physionomie et le regardant de ses beaux yeux frais encore et animés d’une pénétration lumineuse :

« Si c’était le baiser d’adieu ? — dit-elle, réfléchie, presque sévère, à Marigny qui ne comprit pas.

« Oui, si c’était le dernier baiser, — reprit-elle ; — si vous ne deviez plus revoir Hermangarde ; si maintenant tout était fini entre vous ?… »

Ryno de Marigny était debout. Il tenait à la main le bouquet de la belle Hermangarde. Il eut la faiblesse de devenir pâle en entendant parler ainsi la marquise de Flers.

« Vous qui avez accepté d’être ma mère, — dit-il gravement, — pourquoi cette supposition cruelle ? Ne m’avez-vous pas donné Hermangarde ? et ce que vous avez lié, qui peut le délier, excepté vous ? »

Ce peu de paroles rappela la marquise au sentiment de la position qu’elle avait créée.

« Vous avez raison, — répondit-elle, — pas même moi !… il est trop tard ! Mais écoutez-moi, Marigny. Je suis votre vieille amie. Je vous ai choisi pour mon petit-fils, malgré les préventions de tous. Dernièrement, ces préventions ont pris un si effrayant caractère ! On m’a raconté de ces choses qui mettent en un péril si certain le bonheur de ma pauvre Hermangarde, que j’ai résolu de tout vous dire pour que vous puissiez me rassurer.

— Parlez, — dit-il avec un calme qui parut de bon augure à la marquise, en croisant ses bras par-dessus le bouquet de violettes de Parme qu’il mit sur son cœur.

— Répondez-moi donc franchement, — reprit-elle. — Vous avez été ce que le monde appelle un libertin ; mais vous avez le cœur plus élevé que les mœurs. J’ai toujours eu confiance en vous, Marigny. Est-il vrai que vous connaissiez intimement une fille nommée Vellini, une espèce de femme entretenue, que sais-je, moi ? et que vous viviez avec elle depuis dix ans ?

— Oui, — dit Marigny, — cela est vrai. Cette femme a été longtemps ma maîtresse, mais elle ne l’est plus.

— Mais vous la voyez toujours ! — dit la marquise. — Mais on m’a dit que quand vous n’êtes pas ici, vous êtes chez elle ! Mais je connais trop la nature humaine — ajouta-t-elle finement — pour ne pas savoir que se voir toujours, c’est encore s’aimer ! Y a-t-il longtemps que vous n’êtes allé chez cette Vellini ?

— J’y suis allé il y a trois jours, — dit Marigny, — et même j’ai rencontré M. de Prosny qui en sortait. Comme j’ai pénétré l’opposition très acharnée à mon mariage de madame la comtesse d’Artelles, je me suis bien douté que le vicomte, qui ne voyait plus Vellini depuis longtemps, était revenu chez elle dans de certains desseins contre moi. Je n’ai pas eu peur, pour deux raisons : — ajouta-t-il avec une confiance dont il eut l’art de ne pas faire une fatuité, — la première, parce que vous êtes la meilleure comme la plus spirituelle des femmes ; la seconde… parce que mademoiselle de Polastron a la bonté de m’aimer.

— Comme il sent sa force ! — pensa la marquise. — Mais, — dit-elle avec le ton léger que les femmes de la bonne compagnie mêlent sans inconvénient aux choses les plus graves, — si la meilleure et la plus spirituelle des femmes, à qui vous venez d’avouer une liaison de dix ans, ne croyait pas que cette liaison est finie puisque vous et cette fille n’avez pas cessé de vous voir, que pensez-vous que ferait cette meilleure et cette plus spirituelle des femmes, monsieur de Marigny ?

— Elle me ferait injure, voilà tout ! — répondit-il avec une expression superbe. — Quand je donne ma parole d’honneur à madame la marquise de Flers, à la grand’mère de mademoiselle de Polastron, que Vellini n’est plus ma maîtresse, je dois être cru ou je suis donc soupçonné de lâcheté ?

— Eh bien, je le crois ! — dit la marquise ; — mais depuis quand ne l’est-elle plus ?

— Depuis longtemps ! — répondit-il. — Mais pourtant, il faut nous entendre… »

Et il roula un fauteuil près de la marquise, et s’assit.

« Je veux être d’une entière bonne foi, — reprit-il. — Vous êtes trop au-dessus des autres femmes pour blâmer une sincérité que vous avez invoquée. Je dis bien. Depuis longtemps Vellini n’est plus ma maîtresse. Nous avons rompu loyalement, d’un commun accord, entraînés l’un et l’autre par des sentiments nouveaux. Cela eut lieu bien avant que j’eusse rencontré mademoiselle de Polastron dans le monde ; mais si je disais que parfois l’habitude me repoussant chez une femme, autrefois aimée, je ne sois pas retombé pour une heure sous les brûlantes impressions du passé… oh ! alors, oui… je mentirais !

— Je comprends cette distinction et je l’admets, — dit la marquise, — mais ni pour Hermangarde ni pour le monde, elle n’est admissible. Avec ou sans amour, cette fille, mon ami, est toujours votre maîtresse. »

Et elle ajouta, avec un bon sens exquis et mûri à la pratique de la vie :

« Le mal, le danger sont bien moins ici dans les sentiments que dans la position.

— Vous avez raison, — dit Marigny, — mais la position est détruite. Le jour où M. de Prosny m’a rencontré dans l’escalier de Vellini, j’allais lui faire d’éternels adieux et lui dire que je ne la reverrais jamais.

— Et pourquoi n’avez-vous pas commencé par là, mon enfant ? — s’écria la marquise en lui tendant la main avec une vivacité rajeunie. — Combien vous m’auriez soulagée ! Vous avez noblement agi, de votre chef, sans autre inspiration que la vôtre, et dans des circonstances où cette seule manière d’agir a une signification et une valeur. Par exemple, je vous aurais dit, moi : « Il faut ne plus revoir cette fille », et vous me l’eussiez promis, que je n’aurais pas été sûre de vous. Les passions que l’on croit mortes, ne sont parfois qu’assoupies ! Il y a des retours si singuliers ! Enfin j’aurais pu croire à une condescendance. Au lieu de cela, vous avez agi seul et je n’aurais même rien su de votre loyale conduite, si je ne vous avais parlé la première de cette Vellini.

« Me voilà donc tranquille pour ma pauvre enfant, — reprit-elle après un court silence. — Je suis maintenant bien assurée de votre amour pour elle ; mais vous, Marigny, êtes-vous certain que cette fille ne fera pas quelque éclat en apprenant votre mariage ? La comtesse d’Artelles et M. de Prosny m’ont effrayée de toutes manières… Ils ont combiné, pour me faire peur, le ridicule et le chagrin.

— Ils ne connaissent pas Vellini — répondit-il — s’ils pensent réellement à quelque éclat. Vellini est la plus fière des femmes. Quoiqu’on puisse reprocher à l’ensemble de sa vie, quoique le monde la condamne et la flétrisse, c’est une créature estimable à bien des égards. Et d’ailleurs, ne puis-je même vous donner toutes les garanties contre elle en m’éloignant de Paris ? Je lui ai dit que j’allais partir. Notre projet, comme le vôtre, marquise, est de passer les premiers mois de notre mariage à la campagne, dans une de vos terres. Eh bien ! nous n’en reviendrons que quand vous l’aurez ordonné.

— Ah ! vous me comblez de joie, Marigny, — dit Mme de Flers, — mais vous me faites riche de trop de sécurités. Ce que vous me dites du caractère de cette Vellini est bien assez pour moi. Je n’aurai point la barbarie de grand’mère — devenue la geôlière de la fidélité que l’on doit à sa petite-fille — de vous retenir loin de ce Paris que vous aimez.

— Je n’aime qu’Hermangarde, — fit Marigny, — mais je sens la nécessité de m’éloigner quelque temps. Quoique tout soit bien fini entre Vellini et moi, le voisinage d’une telle femme n’est bon pour personne ; mais moi plus qu’un autre, marquise, je dois le craindre et l’éviter. »

Ryno de Marigny prononça ces derniers mots avec une expression si profonde, il était si pâle dans la lumière verte de la lampe, abritée sous son abat-jour, que les curiosités féminines de la marquise de Flers, excitées par les propos du vieux Prosny, se remirent à siffler en elle comme des couleuvres réveillées. Elle ne put s’empêcher de voir dans les paroles de Marigny la plainte d’une âme dominée par une espèce de fatalité. « Que fut donc — pensa-t-elle — cet amour étrange dont les souvenirs épouvantent et attirent un homme aussi fort que Marigny, femme par les nerfs et la mobilité, homme par les muscles et le caractère, et d’ailleurs distrait par une passion nouvelle et grande ? » Comme tous les êtres qui ont beaucoup vécu, elle avait vu les empires de l’amour s’écrouler en poussière bientôt évanouie. Femme charmante et habile, avec les ambitions les plus légitimes de la vanité et du cœur, elle avait régné aussi, et non seulement elle savait la difficulté des longs règnes, mais combien peu dure, dans la mémoire des hommes, le respect des pouvoirs détruits. Vellini lui revenait à la pensée, cette Vellini qu’elle avait attendue vainement un soir à l’Opéra, et que, liée par les convenances du monde, elle ne verrait peut-être jamais.

« Dieu ! qu’il faut que vous l’ayez aimée pour la craindre encore ! — lui dit-elle avec une portée insidieuse, pleine de mille questions. — Qu’ils disent ce qu’ils voudront, madame d’Artelles et le vicomte, cette fille m’intéresse, maintenant que je ne la crains plus. J’aurais désiré la rencontrer à l’Opéra. Savez-vous que j’y suis allée un peu pour elle ?… C’est tout simple. Les femmes n’existent que par l’amour. Celle qui s’est fait aimer dix ans, a fait preuve d’une puissance dont on espère saisir le mot sur son front.

— Vous auriez peut-être été bien surprise, — fit Marigny en souriant. — Vous êtes plus spirituelle que les autres, et par cela seul auriez-vous vu davantage ; mais ce qui est certain, c’est que Vellini ne justifie pas, aux yeux de la plupart, l’immense empire qu’elle exerce sur quelques-uns.

— Vous qui avez été de ces derniers, — dit la marquise, — vous avez donc été furieusement victime ! Vous victime, monsieur de Marigny ! c’est incroyable après tout ce qu’on dit de vous !

— Mon Dieu ! — dit Marigny, — c’est comme cela. Seulement, nous l’avons été tous deux, à tour de rôle. Elle ne l’a pas été plus que moi, moi plus qu’elle. Ce serait une triste histoire à raconter.

— Racontez-la-moi, — fit-elle avec les deux yeux allumés de la convoitise intellectuelle.

— À quoi bon ? — répondit-il.

— Si ! — dit-elle, — ce sera de la confiance ; tout ce qu’on peut avoir pour une vieille femme comme moi, tout ce qui reste à donner à une amie qui sera votre grand’mère dans quelques jours. Faites-moi connaître votre passé et cette Vellini. Je n’en jugerai que mieux le mari choisi pour Hermangarde. J’aime à veiller. Racontez-moi cela.

— Puisque vous l’exigez, je le veux bien, » dit Marigny.

La pendule marquait près d’une heure. La marquise mit le coude sur le bras de son fauteuil et prit son menton dans sa main droite. L’attention respirait dans toute sa personne. Heureuse vieille, curieuse comme si elle avait été jeune ! et pour qui l’amour avait l’intérêt qu’a pour les grands artistes le genre d’art qu’ils ne cultivent plus et qui dans leur temps les fit maîtres.