Utilisateur:Vieux têtard/Text

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Sommaire

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/1[modifier]

OEUVRES COMPLÈTES

DE PIERRE DE BOURDEILLE

SEIGNEUR DE

A

BRANTÔME

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/2[modifier]

16432 PARIS, TYPOGRAPHIE LAHURE Rue de Fleurus, 8

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/3[modifier]

OEUVRES COMPLÈTES

DE PIERRE DE BOURDEILLE SEIGNEUR DE

BRANTÔME

PUBLIÉES D’APRÈS LES MANUSCRITS

AVEC VARIANTES ET FRAGMENTS INÉDITS

POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE E PAR LUDOVIC LALANNE

TOME NEUVIÈME

DES DAMES (SUITE)

A PARIS

CHEZ M"" V JULES RENOUARD

(LOONES SUCCESSEUR)

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HIStOIHE DE FRANCE

MEDETOt)m)ON, N°6 6

M DCCC J-XXVt

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/4[modifier]

EXTRAIT DU REGLEMENT.

ART. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable chargé d’en surveiller l’exécution.

Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume. Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d’être publié.

Le Commissaire responsable soussigné déclare que f7M:<MM OEUVRES COMPLÈTES DE PIERRE DE BOURDEILLE, SEIGNEUR DE BRANTÔME, préparée par M. LUDOVIC LALANNE, lui a paru digne d’être publiée par la SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE.

Fait à Paris, le 31 décembre 1875.

Signé JULES MARION.

Certifié,

Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,

J. DESNOYERS.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/5[modifier]

A MONSEIGNEUR

MONSEIGNEUR LE DUC D’ALENÇON,

DE BRABANT~ ET COMTE DE FLANDRES,

FILS ET FRÈRE DE NOS ROYS.

Monseigneur, que vous m’avez fait cet honneur souvent à la cour de causer avec moy fort privément de plusieurs bons mots et contes qui vous sont si familiers et assidus qu’on diroit qu’ils vous naissent à veue d'œil dans la bouche, tant vous avez l’esprit grand, prompt et subtil, et le dire de mesme et très-beau, je me suis mis à composer ces discours tels quels, et au mieux que j’ay peu, afin que si aucuns y en à qui vous plaisent, vous fassent autant passer le temps et vous ressouvenir de moy parmy vos causeries, desquelles m’avez honnoré autant que gentilhomme de la cour.

Je vous en dédie donc, Monseigneur, ce livre, et vous supplie le fortifier de vostre nom et autorité, en attendant que je me mette sur les discours sérieux. Et en voyez un à part, que j’ay quasi achevé, où je déduis la comparaison de six grands princes et capkdines qui voguent aujourd’huy en ceste chrestienté, qui sont le roy Henri III vostre frère, Vostre Altesse, le roy de Navarre vostre beau-frère, M. de Guise, M. du Maine et M. le prince de Parme, alléguant de tous vous autres vos plus belles valeurs, suffi-IX d

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/6[modifier]

A MONSEIGNEUR LE DUC D’ALENÇON.

2

sances, mérites et beaux faits, sur lesquels j’en remets la conclusion à ceux qui la scam’ont mieux faire que moy. Cependant, Monseigneur, je supplie Dieu vous augmenter tousjours en vostre grandeur, prospérité et altesse, de laquelle je suis pour jamais,

Vostre trbs-humble et très-obéissant subjet, et très-affectionné serviteur,

BOURDEILLE.

J’avois voué cette seconde partie des femmes à mondict seigneur d’Alencon, durant qu’il vivoit, d’autant qu’il me faisoit cet honneur de m’aimer et causer fort privément avec moy et estoit curieux de. sçavoir de bons comptes ; ores, bien que son généreux et valheureux et noble corps gise sous sa lame honnorable, je n’en ay pourtant voulu révoquer le vœu, ains je le redonne à ses illustres cendres et divin esprit de la valeur duquel et de ses hauts faits et mérites je Darle à son tour comme des autres grands princes et grands capitaines ; car certes il ]'a esté, s’il en fut onc, encor ou’il soit mort fort jeune.

C’est assez parlé des choses sérieuses, il f.'ut un peu parler des gayes.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/7[modifier]

DES DAMES\

SECONDE PARTIE.

DISCOURS

SUR LES DAMES QUI FONT L’AMOUR

ET LEURS MARIS COCUS2.

D’autant que ce sont les dames qui ont fait la foli'"dation du cocuage, et que ce sont elles qui font Ses d. La seconde partie des D~MM a paru pour la première fois à Leyde, Jean Sambix !e jeune, '1666, 2 vol. in-12, sous le titre de Dames galantes, titre que Brantôme n’aurait jamais songe à employer, et que nous supprimons, bien qu’il ait été adopté dans toutes les éditions.

Nous n’avons point de manuscrit original pour cette p.n’tie desDa/Ke. Nous suivrons, en y corrigeant quelques fautes, le texte de la copie conservée dans le fonds Dupuy, n° 608.

2. Dans-ia préface de la première rédaction de Brantôme, ce

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/8[modifier]

DES DAMES.

4

hommes cocus, j’ay voulu mettre ce discours parmy ce livre des dames, encore que je parleray autant des hommes que des femmes. Je sçay bien que j’entreprens une grand' oeuvre~ et que je n’aurois jamais fait si j’en voulois monstrer la fin ; car tout le papier de la chambre des Comptes de Paris n’en sçauroit comprendre par escrit la moitié de leurs histoires, tant des femmes que des hommes. Mais pourtant j’en escriray ce que je pourrav, et, quand je n’en pourrav plus ; je quitteray ma plume au diable, ou à quelque bon compagnon qui la reprendra ; m’excusant si je n’observe' en ce discours ordre ny demy, car de telles gens et de telles femmes le nombre en est si grand, si confus et si divers, que je ne sçache si bon sergent de hattaille qui le puisse bien mettre en rang et ordonnance.

Suivant donc ma fantaisie, j’en diray comme. il me plaira, en ce mois d’avril qui en rameine la saison et venaison des cocus je dis des branchiers~ car d’autres il s’en fait et s’en voit assez tous les mois et saisons de l’an.

Or, de ce genre de cocus, il y en à force de diverses espèces ; mais de toutes la pire est, et que les discours est analysé ainsi « Le premier (Discours) traite de l’amour de plusieurs femmes mariées, et qu’elles n’en sont si blasrnables comme l’on diroit pour le faire ; le tout sans rien nommer et a motz couvertz. » (Voyez tome I, p. 3.) tS<M rien nommer, c’est-à-dire sans nommer personne.

Le titre de ce discours a été tronque et altéré dans les éditions antérieures, sauf dans celle de M. Monmerquë.

i. 7 ?y’c-c/< qui. perche sur les branches ; c’est-à-dire le coucou.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/9[modifier]

DES DAMES.

B

dames craignent et doivent craindre autant, ce sont ces fols, dangereux, bisarres, mauvais, malicieux, cruels, sanglants' et ombrageux, qui frappent, tourmentent, tuent, les uns pour le vray, les autres pour le faux, tant le moindre soupçon du monde les rend enragez ; et de tels la conversation' est fort à fuir, et pour leurs femmes et pour leurs serviteurs. Toutesfois j’ay cogneu des dames et de leurs serviteurs qui ne s’en sont point soucié car ilz estoient aussi mauvais que les. autres et les dames estoyent courageuses, tellement que si le courage~ venoit à manquer à leurs serviteurs, le leur remettoyent ; d’autant que tant plus toute entreprise est périlleuse et escabreuse, d’autant plut se doit-elle faire et exécuter de grande générosité. D’autres telles dames ay-je c’ogneu qui n’avoyent nul cœur ny ambition pour attenter~ 9 choses hautes, et ne s’amusoyent du tout qu’à leurs choses basses aussi dit-on.: lasche.de cœur comme une putain.

J’ay cogneu une honneste dame, et non des moindres, laquelle, en une bonne occasion qui s’offrit pour recueillir la jouissance de son amy, et luy remonstrant à elle l’inconvénient qui en adviendroit t si le mary, qui n’estoit pas loin, les surprenoit, n’en fit plus de cas, et le quitta là, ne l’estimant hardy amant, ou bien pour ce qu’il la dédit au besoin d’autant qu’il n’y a rien que la dame amoureuse, lorsque l’ardeur et la fantaisie de venir là luy prend,

~a/ sanguinaires. 2. Conversation, commerce. 3. ~/«eK<c/ tenter.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/10[modifier]

DES DAMES.

6

et que son amy ne la peut ou veut contenter tout à coup, pour quelques divers empeschemènts, haïsse plus et s’en dépite.

Il faut bien louer cette dame de sa hardiesse, et d’autres aussi ses pareiles, qui ne craignent rien pour contenter leurs amours, bien qu’elles y courent plus de fortune et de dangers que ne fait un soldat ou un marinier aux plus hasardeux périls de la guerre ou de la mer.

Une dame espagnole, conduite une fois par un gallant cavallier dans le logis du roy~ venant à passer par un certain recoing caché et sombre, le cavallier, se mettant sur son respect et discrétion espagnole, luy dit Seizora, ~HC/Z /Mg<X/ si / !0 /M6'<X ~MC~Œ merced. La dame lui respondit seulement Si, ~Me/ï /M~a' si ~o /Me/v< t-e.~<x /Mc/'c<p< '< Volcy un beau K lieu, si c’estoit une autre que vous. Ouy vrayment, si c’estoit aussi un autre que vous.)) Par-là l’arguant et incolpant de couardise, pour n’avoir pas pris d’elle en si bon lieu ce qu’il vouloit et elle désiroit ce qu’eust fait un autre plus hardy et, pour ce, oncques plus ne l’aima, et le quitta.

J’ay ouy parler' d’une fort belle et honneste dame, qui donna assignation à son amy de coucher avec elle, par tel si~ qu’il ne la toucheroit nullement et ne viendroit aux prises ; ce que l’autre accomplit, demeurant toute la nuict en grand’stase ~tentation 4. J’ay o ;/y parler. Brantôme aurait dit dire J’ai lu dans t'~e-c/Kcyon ; car l’histoire qu’il a un peu modifiée se trouve racontée dans la XVIIIe Nouvelle de la reine de Navarre. 2. convention.

3. Grand' stase, grande extase.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/11[modifier]

DES DA:, mS.

7

et continence dont elle luy en sceut si bon gré, que quelque temps après luy en donna jouissance, disant pour ses raisons qu’elle avoit voulu esprouver son amour en accomplissant ce qu’elle luy avoit commandé. Et~ pour ce, l’en aima puis après davantage, et qu’il pourroit faire toute autre chose une autre fois d’aussi grande adventure que celle-là~ qui est des plus grandes.

Aucuns pourront louer cette discrétion ou lascheté~ autres non je m’en rapporte aux humeurs et discours que peuvent tenir ceux de l’u~ et de l’autre party en cecy.

J’ay cogneu une dame assez grande qui, ayant donné une assignation à son amy de venir coucher avec elle une nuict, il y vint tout appresté, en chemise, pour faire son devoir ; mais, d’autant que c’estoit en hyver, il eut si grand froid en allant, qu’estant couché il ne put rien faire, et ne songea qu’à se réchauffer dont la dame l’en haït, et n’en fit plus de cas..

Une autre dame devisant d’amour avec un gentilhomme, il luy dit, entre autres propos, que s’il estoit couché avec elle, qu’il entreprendroit faire six postes la nuict, tant sa beauté le feroit bien piquer. K Vous vous vantez de beaucoup, dit-elle. Je voue assigne donc à une tel !e nuiet. » A quoy il ne faUli'. de comparoistre ; mais le malheur fut pour luy qu’il fut surpris, estant dans le lict~, d’une telle convu.ston, refroidissement et retirement de nerf, qu’il ne put pas faire une seule poste ;. si bien que la dame luy dit « Ne voulez-vous faire autre chose ? Or, vuidez de mon lict je ne le vous ay pas presté,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/12[modifier]

DES DAMES.

8

comme’un lict d’hostellerie, pour vous y.mettre à vostre aise et reposer. Parquoy, vuidez. M Et ainsi le renvoya~ et se mocqua bien après de luy, l’haïssant plus que peste.

Ce gentilhomme fust esté fort heureux s’il fust esté de la complexion du grand protenotaire Baraud, et aumosnier du roy François) que, quand il couchoit avec les daines de la cour., du moins il alloit à la douzaine, et au matin il disoit encor « Excusez-moi, madame, si je n’ai mieux fait, car je pris hier médecine. Je l’ay veu depuis et l’àppelloit-on le capitaine Baraud, gascon, et avoit laissé la robbe ; et m’en a bien conté, à mon advis, nom par nom. Sur ses vieux ans, cette virile et vénéréique vigueur luy défaillit ; et estoit pauvre, encor qu’il eust tiré de bons brins que sa pièce luy avoit valu mais il avoit tout brouillé, et se mit à escouler et distiller des essences « Mais, disoit-il, si je pouvois, aussi bien que de mon jeune aage, distiller de l’essence spermatique, je ferois bien mieux mes affaires et m’y gouvernerois mieux. »

Durant cette guerre de la Ligue, un honneste gentilhomme- brave certes etvaiUant, estant sorti de.sa place dont il estoit gouverneur pour aller à la guerre, au retour, ne pouvant arriver d’heure' en sa garnison, il passa chez une belle et fort honneste et grande dame veufve, qui le convie de demeurer à coucher léans ; ce qu’il ne refusa, car il estoit las. Après l’avoir bien fait, souper, elle lui donne sa chambre et son lict, d’autant que toutes ses autres chambres esi. D'~eMre, c’est-à-dire à une heure convenable.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/13[modifier]

DES DAMES.

9

toyent dégarnies pour l’amour de la guerre, et ses meubles, serrez, car elle en avoit de beaux. Elle se retire en son cabinet, où elle y avoit un lict d’ordinaire pour le jour.

Le gentilhomme, après plusieurs refus de cette chambre et ce lict, fut contraint par-la prière de la dame de le prendre : et, s’y estant couché et bien endormy d’un très-profond sommeil, voicy la dame qui vient tout bellement se coucher auprès de luy sans qu’il en sentist rien, ny de toute la nuict, tant il estoit las et assoupy de sommeil ; et reposa jusques au lendemain matin grand jour, que la dame s’ostant près de luy qui s’accommençoit à esveiller, luy dit a Vous n’avez pas dormy sans compagnie, comme vous voyez, car je n’ay pas voulu vous quitter <t toute la part de mon lict, 'et par ce j’en ay jouy de la moictié aussi bien que vous. Adieu vous avez perdu une occasion que vous ne recouvrirez jamais.))

Le gentilhomme, maugréant et détestant sa bonne fortune faillie (c’estoit bien pour se pendre), la voulut arrester et prier mais rien de tout cela, et fort dépitée contre luy pour ne l’avoir contentée comme elle vouloit, car elle n’estoit là venue pour un coup, (aussi qu’on dit un seul coup n’est que la salade du lict ;) et mesmes la nuict, et qu’elle n’estoit là venue pour le nombre singulier, mais pour le plurier, que plusieurs dames en cela avment plus que l’autre ;. bien contraires à : une très-belle et honneste dame que j’ay cogneu ; laquelle ayant une fois donné assignation à son amy de venir coucher avec elle, en un rien il fit trois bons assauts avec elle ; et puis,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/14[modifier]

DES DAMES.

10

voulant quarter' et parachever de multiplier ses coups, elle luy dit, pria et cojnmanda de se découcher et retirer. Luy, aussi frais que devant, luy représente le combat, et promet qu’il feroit rage toute cette nuict là avant le jour venu, et que pour si peu sa force n’estoit en rien diminuée. Elle luy dit Contentez-vous que j’ay recogneu vos forces, qui sont bonnes et belles et qu’en temps et lieu je les(sçauray mieux employer qu’ast’heure ; car il ne faut qu’un malheur que.vous et moy soyons descouverts ; que mon mary le sçache, me voylà perdue. Adieu donc jusques à une plus seure et meilleure commodité, et alors librement je vous< employeray pour la grande battaille, et non pour< si petite rencontre. »

Il y à force dames qui n’eussent eu cette considération, mais ennyvrées du plaisir, puisque tenoient déjà dans le camp leur ennemy, l’eussent fait combattre jusques au clair jour.

Cette honneste dame que je dis de paravant cellescy- estoit de telle humeur, que, quand le caprice luy prenoit, jamais elle n’avoit peur ni appréhension de son mary, encor qu’il eust bonne espée et fust ombrageux et nonobstant elle y a esté si heureuse, que ny elle ny ses amants n’ont peu guières courir fortune de vie, pour n’avoir jamais esté surpris, pour avoir bien posé ses gardes et bonnes sentinelles et vigilantes en quoy pourtant ne se doivent fier les dames, car il n’y faut qu’une heure malheureuse, ainsi qu’il arriva il y a quelque temps à un gentil-1. Quarter, aller à quatre.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/15[modifier]

DES DAMES.

H

homme brave et vaillant, qui fut massacré, allant voir sa maistres’se, par la trahison et menée d’ellemesme que le mary luy avoit fait faire' que s’il n’eust eu si bonne présomption de sa valeur comme il avoit, certes, il eust bien pris garde à soy et ne fust pas mort, dont ce fut grand dommage. Grand exemple, certes, pour ne se fier pas tant’aux femmes amoureuses, lesquelles, pour s’eschapper de la cruelle main de leurs maris, jouent tel jeu qu’ils veulent, comme fit cette-cy qui eut la vie sauve, et l’amy mourut.

Il y a d’autres marys qui tuent la dame et le serviteur tout ensemble, ainsi que j’ay ouy dire d’une très-grande’dame' de laquelle son' mary estant jaloux, non pour aucun efTect qu’il y eust certes, mais par jalousie et vaine apparence’d’amour, il fit mourir sa femme de poison et langueur, dont fut un très grand dommage, ayant paravant fait mourir le serviteur, qui estoit un~ honneste homme, disant que le sacrifice estoit plus beau et plus plaisant de tuer le taureau devant et la vache après.

Ce prince fut plus cruel à lendroict de sa femme 1. Bussyd’Amboise assassiné le 19 août 1S79 par Montsoreau. Nous en avons déjà parlé tome VI, p. im.

2. Cette grande dame est Éléonore de Tolède que son mari, le grand duc de Toscane, Cosme 1~, fut accusé d’avoir empoisonnée. La fille dont parle Brantôme est Isabelle mariée en 1 S53 à Paolo Giordano Orsini, duc de Bracciano, chevalier de l’ordre’du roi, qui la tua en juillet 1576, deux ans après la mort de Cosme. Son dernier amant, Troite Orsini, fut, le 30 novembre 1577, assassiné à Paris où il s’était réfugié. Voyez Litta, .FtMM~e celebri italiane, fasc. XVII, part. V, tavola XIV, et 1/Estoile, année 1S77.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/16[modifier]

DES DAMES.

12

qu’il ne fut après à l’endroit d’une de ses filles' qu’il avoit mariée avec un grand prince, mais non si grand que luy, qui estoit quasi un monarque.

Il eschappa à cette folle femme de se faire engroisser à un autre qu’à son mary, qui estoit empesché à quelque guerre ; et puis, ayant enfanté un bel enfant, ne sceut à quel sainct se vouer, sinon à son père~ à qui elle décela le tout par un gentilhomme en qui elle se fioit.~ qu’elle luy envoya. Duquel aussitost la créance ouye~ il manda à son mary que, sur sa vie, il se donnast bien garde de n’attenter sur celle de sa fille, autrement il attenteroit sur la sienne, et le rendroit le plus pauvre prince de la chrestientécomme estoit en son pouvoir et envoya à sa fille une galère avec une escorte quérir l’enfant et la nourrice ; et l’ayant fourny d’une bonne maison et entretien, il le fit très-bien nourrir et élever. Mais au bout de quelque temps que le père vint à mourir, par conséquent" le mary la fit mourir.

J’ay ouy dire d’un autre qui* fit mourir le serviteur de sa femme devant elle, et le fit fort languir, afin qu’elle mourust martyre de voir mourir en langueur ce !uy qu’elle avoit tant aymé et tenu entre ses bras.

Un autre de par le monde tua sa femme en pleine cours, luy ayant donné l’espace de quinze ans toutes1., Voyez la note précédente. 2. Créance, message. 3. far conséquent, en conséquence de cela.

4. Qui, qu’il.

5. René de Villequier. Au commencement de septembre 1577, au château de Poitiers où était alors Henri III, il poignarda sa femme, Françoise de la Mark, qui était enceinte. Ce meurtre

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/17[modifier]

DES DAMES.

13

les libertéz du monde, et qu’il estoit assez informé de sa vie, jusques à luv remonstrer et l’admonester. Toutesfois une verue luy prit (on dit que ce fut par la persuasion d’un grand son maistre), et par un matin la vint trouver dans son lict ainsi qu’elle vouloit se lever, et ayant couché avec elle, gaussé et ryt bien ensemble, luy donna quatre ou cinq coups de dague, puis la fit-achever à un sien serviteur, et après la fit mettre en litière, et devant tout le monde fut emportée en sa maison pour la faire enterrer. Après s’en retourna, et se présenta à la cour, comme s’il eust fait la plus belle chose du monde, et en triumpha. Il eust bien fait de mesme à ses amoureux ; mais il eust eu trop d’affaires, car elle en avoit tant eu et fait, qu’elle en eust fait une petite armée. J’en av ouy parler d’un brave et vaillant capitaine pourtant', qui, ayant eu quelque soupçon de sa femme, qu’il’avoit prise en très-bon lieu, la vint trouver sans autre suitte, et l’estrangla luy-mesme, de sa main, de son escharpe blanche, puis la fit enterrer le plus honnorablement qu’il peut, et assista aux obsèques habillé en deuil, fort triste, et le porta fort longtemps ainsi habillé et voilà la pauvre femme bien satisfaitte, et pour la bien resusciter par belle causa une vive émotion à la cour ; mais, dit l’Estelle, d’issue et la facilité de la grâce qu’en obtint ledit Villequier, sans aucune.difficulté, firent croire qu’il y.avoit en ce fait un secret commandement du roy qui haïssoit cette dame, pour un refus en cas pareil. »

1 Sampietro, père du maréchal d’Ornano. L’amour ni la jalousie n’entrèrent pour rien dans ce meurtre. Voyez tome VI, p. 2~4, note 3.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/18[modifier]

DES DAMES.

14

cérémonie. Il en fit de mesmes à une damoiselle de sadite femme qui luy tenoit la main à ses amours. Il ne 'mourut sans liguée de ceste femme, car il en eut 't un brave fils, des vaillants et des premiers de sa patrie, et qui, par ses valeurs et mérites, vint à de grands grades, pour avoir bien servy ses rois et maistres.

J’en ay ouy parler aussi d’un grand en Italie' qui tua aussi sa femme, n’ayant peu atrapper son galant pour s’estre sauvé en France mais on disoit qu’il ne la tua point tant pour le pécher car il y avoit assez de temps qu’il sçavoit qu’elle faisoit l’amour, et n’en faisoit point autre mine, que pour espouser une autre dame dont il estoit amoureux.

Voilà pourquoy il fait fort dangereux d’assaillir et attacquer un c.. armé, encor qu’il y en ait d’assaillis aussi bien et autant que des désarmez, voire vaincus, comme j’en sçay un qui estoit aussi bien armé qu’en tout le monde..Il y eut un gentilhomme, brave et vaillant certes, qui le voulut muguetter ; encor ne s’en contentoit-il pas, il s’en voulut prévaloir et publier il ne dura guières qu’il ne fust aussi tost tué par gens apposiez sans autrement faire scandale, ny Ce grand d’Italie est sans doute le gendre de Cosme ï", Paolo Giordano Orsini, dont nous venons de parler (voyez plus haut, p. 't2, note 2). Il fit assassiner François Peretti, dont il aimait la femme Virginie Accorambona d’Engubiq, qu’il épousa. En ')S85, craignant la vengeance du pape Sixte V, dont Peretti était le neveu, il se retira sur le lac de Garda où il mourut de 6èvre. Sa veuve fut égorgée peu de temps après avec son frère Flaminio, a Padoue, par des serviteurs de L. Orsini, parent de son mari. Cf. de Thou, liv. LXXXII.

2. Pau ! Estuer Caussade, comte de Saint-Mesgrin, l’un des

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/19[modifier]

DES DAMES.

)5 5

sans que la dame en pàtist ; qui demeura longuement. pourtant en tremble et aux altères, d’autant qu’estant grosse, et se fiant qu’après ses couches, qu’elle eust voulu estre allongées d’un siècle, elle auroit autant mais le mary, bon et myséricordieux, encor qu’il fust des meilleures espées du monde, luy pardonna et n’en fut jamais autre chose, et non sans grande allarme de plusieurs autres des serviteurs qu’elle avoit eu ; car l’autre paya pour tous. Aussi la dame, recognoissant le bienfait et la grâce d’un tel mary, ne luy donna jamais que peu de soupçon despuis, car elle fut des assez sages et vertueuses d’alors.

Il arriva tout autrement un de ces ans au royaume de Naples, à donne Marie d’Avalos, l’une des belles princesses du pais, mariée avec le prince de Venouse laquelle s’estant enamourachée du comte d’Andriane, l’un des beaux princes du païs aussi, et s’estans tous deux concertés à la jouissance et le mary l’ayant des couverte (par le moyen que je dirois, mais Je conte en seroit trop long), voire couchez ensemble dans le lieu, les fit tous deux massacrer par gens apposiez ; si que le lendemain on trouva ces deux belles moitiés et créatures, exposées estendues sur le pavé demignons de Henri III. Il était l’amant de Catherine de Clèves, femme de Henri duc de Guise, qui le fit assassiner le 21 juillet 1878, rue du Louvre, à onze heures du soir. Il mourut le lendemain. Le duc de Mayenne commandait la troupe des meurtriers.

1. Marie d’Avalos, fille de Charles d’Avalos, prince de Montesarchio, mariée en troisièmes noces à Charles Gesualdo prince de Venouse.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/20[modifier]

DES DAMES.

~G

vant la porte de la maison, toutes mortes et froides, à la veue de tous les passants, qui les larmoyoient et plaignoient de leur misérable estat.

Il y eut des parens de ladicte dame morte qui en furent très-dolents et très-éstomacquez~ jusques à s’en vouloir ressentir par la mort et le’meurtre, ainsi que la loi du païs le porte ; mais d’autant qu’elle avoit esté tuée par des marauts de vallets et esclaves qui ne méritoyent avoir leurs mains teintes d’un si beau et si noble sang, sur ce seul suject s’en vouloyent ressentir et rechercher le mary, fust par justice ou autrement, et non s’il eust faict le coup luy mesme de sa propre main ; car n’en fut esté autre chose, ny recherché.

Voilà une sotte et bizarre opinion et formalisation ; dont je m’en rapporte à nos grands discoureurs et bons jurisconsultes, pour sçavoir quel acte est plus énorme~ de tuer sa femme de sa propre main qui l’a tant aimée où de celle d’un maraut esclave ? Il y a force raisons à déduire là dessus ; dont je me passeray les alléguer, craignant qu’elles soient trop foibles au prix de celles de ces grands.

J’ay ouy conter que le viceroy, en sçachant la conjuration, en advertit l’amante voire l’amante ; mais telle estoit leur destinée, qui se devoit ainsi finer par si belles amours.

Cette dame estoit fille de dom. Carlo d’Avalossecond frère du marquis de Pescayre, auquel, si on éust faict un pareil tour en aucunes de ses amours que je sçay, il y a longtemps qu’il fust esté mort. J’ai cogneu un mary lequel ; venant de dehors, et ayant esté longtemps qu’il n’avoit couché avec sa

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/21[modifier]

DES DAMES. 1.7,

femme, vint résolu et bien joyeux pour le faire avec elle et s’en donner bon plaisir ; mais arrivant, de nuict, il entendit, par !le petit espion, qu’elle estoit accompagnée de son amy dans le lict ; luy aussitost mit la main àTespée ; et frappant à la porte, et estant, ouverte vint résolu pour la tuer mais premièrement cherchant le gallant qui avoit sauté par la fenestre, vint à elle pour la tuer ; mais, par cas, elle. s’estoit cette fois si bien atiffee, si bien parée pour sa coiffure de nuict, et de sa belle chemise blanche, et si bien ornée (pensez qu’elle s’estoit ainsi-dorlottée pour mieux plaire à son amy), qu’il ne l’avoit jamais trouvée ainsi bien accommodée pour luy ny à son gré, qu’elle, se jettant en chemise à terre et à ses genoux, luy demandant pardon par si belles et douées paroles qu’elle dit !, comme de vray elle sçàvoit très-bien dire, que, la faisant relever, et la trouvant si belle et de bonne grace, le cœur luy fléchit, et laissant tomber son espée, luy, qui n’avoit fait rien il y avoit si longtemps, et qui en estoit affamé (dont possible bien en prit à la dame, et que.la nature l’emouvoit), il luy pardonna et la prit et l’embrassa, et la remit au lict, et se déshabillant soudain, se coucha avec elle, referma la porte et la femme le contenta si bien par ses doux attraicts et mignardises (pensez qu’elle n’y oublia rien), qu’enfin le lendemain on les trouva meilleurs amis qu’auparavant, et jamais ne se firent tant de caresses comme fit Ménélaus, le pauvre cocu, lequel l’espace de dix ou douze ans menassant sa femme Héleine qu’il la tueroit s’il la tenoit jamais, et mesmes luy disoit du bas de la muraille en haut ; mais, Troye prise, et elle tombée entre 2

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/22[modifier]

DES DAMES.

i8

ses mains, il fut si ravy de sa beauté qu’il luy pardonna tout, et l’ayma et caressa -mieux que jamais. Tels marys furieux encor sont bons, qui de lions tournent ainsi en papillons ; mais il est mal aisé à faire une telle rencontre que celle-cy.

Une grande, belle et jeune dame du règne du roy François Ier, mariée avec un grand seigneur de France, et d’aussi grande maison qui y soit point, se sauva bien autrement, et mieux que la précédente ; car, fust ou qu’elle eust donné quelque sujet d’amour à son mary, ou qu’il fust surpris d’un ombrage ou d’une rage soudaine, et fust venu à elle l’espée nue à la main pour la tuer, désespérant de tout secours humain pour s’en sauver, s’advisa soudain de se vouer à la glorieuse Vierge Marie, et en aller accomplir son vœu à sa chappelle de Loretta si elle la sauvoit, à Sainct-Jean des Mauverets', au païs d’Anjou. Etsitost qu’elle eut fait ce vœu mentallement, ledict seigneur tumba par terre, et luy faillit son espée du poing ; puis tantost se releva, et, comme venant d’un songe, .demanda à sa femme à quel saint elle s’estoit recommandée pour éviter ce périt. Elle luy dit que c’estoit à la Vierge Marie, en sa chappelle susdite, et avoit promis d’en visiter le saint lieu. Lors il luy dit « Allez-y donc, et accomplissez vostre vœu ; ce qu’elle lit, et y appendit un tableau contenant l’histoire, ensemble plusieurs beaux et grands vœux de cire, à ce jadis accoustumez, qui s’y sont veus long-temps après. Voilà un bon vœu, 1. Saint-Jean des Mauvrets, arrondissement d’Angers (Maineet-Loire).

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/23[modifier]

DES DAMES.

19

et belle escapade inopinée Voyez la C/'o/ï~Mc

<M\

J’ay ouy parler que le roy François une fois voulut aller coucher avec une dame de sa cour qu’il aimoit. Il trouva son mary l’espée au poing pour l’aller tuer", mais le roy luy porta la sienne à la gorge, et iuy commanda, sur sa vie, de ne luy faire nul mal, et que s’il luy faisoit la moindre chose du monde, qu’il le tueroit, ou qu’il luy feroit trencher la teste ; et pour cette nuict l’envoya dehors, et prit sa place. Cette dame estoit bien' heureuse d’avoir trouvé un si bon champion et protecteur de son c. car onques puis le mary ne luy osa sonner mot, ains luy laissa tout faire à sa guise.

J’ay ouy dire que, non seulement cette dame, mais plusieurs autres, obtindrent pareille sauve-garde du roy. Comme plusieurs font en guerre pour sauver leurs terres' et y mettent les armoiries du roy sur leurs’portes, ainsy font ces femmes celles de ces grands roys, au bord et au dedans de leur c. si bien que leurs marys ne leur osoyent dire mot, qui sans cela, les eussent passez au fil de l’espée. J’en ay cogneu d’autres dames, favorisées ainsy

~M/M~e, action d’échapper à un danger.

2., La Chronique de J. de Bourdigné, dont Brantôme a copié le récit presque textuellement dit (f° ccv) que le fait arriva en avrit JS26 au seigneur de Rohan, qui, « pour lors furieux et privé de son bon sens nature), sans cause ou achayson. mais seulement par rage ou fureur, délibéra de mettre à mort Mme de Daillon, son épouse. » Ce Rohan, Jacques Ier du nom, marié à Françoise de Daillon, mourut sans enfants en 1527.

3. Pour l’aller tuer, pour aller tuer sa femme.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/24[modifier]

DES DAMES.

20

des rois et des grands qui portoyent ainsi leurs passeports partout toutesfois, si en avoit-il aucunes qui passoyent le pas, auxquelles leurs marys, n’osans y apporter le couteau, s’aydoiant des poisons et morts cachées et secrètes, faisant à croire que c’estoyent catherres, apoplexie et mort subite. Et tels marys sont détestables, de voir à leurs costés coucher leurs belles femmes, languir et tirer à la mort de jour en jour, et méritent mieux la mort que leurs femmes ; ou bien les font mourir entre deux murailles, en chartre perpétuelle, comme nous en avons aucunes croniques anciennes de France, et comme j’en ay sceu un grand de France, qui fit ainsi mourir sa femme, qui estoit une fort belle et honneste dame ; et ce par arrest de la cour, prenant son petit plaisir par cette voye à se faire déclarer cocu.

De ces forcenez et furieux maris de cocus sont volontiers les vieillards, lesquels se desfians de leurs forces et chaleurs, et s’asseurans de celles de leurs femmes, mesmes quand ilz ont este si sots de les espouser jeunes et belles, ilz en sont si jaloux et ombrageux, tant par leur naturel que par leurs vieilles pratiques qu’ils ont traittées eux-mesmes autresfois ou veu traitter à d’autres, qu’ils mement si misérablement ces pauvres créatures ;, que leur purgatoire leur seroit plus doux que non pas leur autorité. L’Espagnol dit El diablo sabe /Mc-o, por-He viejo, que « le diable sçait beaucoup parce qu’il est vieux » de mesme ces vieillards, par leur aage et anciennes routines, sçavent force choses. Si sont-ils grandement à blasmer de ce poinct, que, puisqu’ils ne peuvent contenter les femmes, pour-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/25[modifier]

DES DAMES.

21

quoy les vont-ils espouser ? et les femmes aussi belles et jeunes ont grand tort de les aMer espouser, sous l’ombre des biens, en pensant jouir après leur mort, qu’elles attendent d’heure à autre ; et cependant se donnent du bon temps avec des amis jeunes qu’elles font dont aucunes d’elles en pâtissent grief-vement.

J’ay ouy parler d’une, laquelle estant surprise sur le fait, son mary, vieillard, luy donna une poison de -laquelle elle languit plus d’un an, et vint’seiche comme bois ; et le marv l’alloit voir souvent, et se plaisoit en cette langueur, et en rioit, et disoit qu’elle n’avoit que ce qu’il luy falloit.

Une autre, son mary renferma dans une chambre et la mit au pain et a l’eau, et bien souvent la faisoit despouiller toute nue et la fouettoit son saoul, n’ayant aucune compassion de ceste belle charnure nue, ni non plus d’émotion. Voilà le pis d’eux, car, estans desgarnis de chaleurs et despourveus de tentation comme une statue de marbre, n’ont, pitié de nulle beauté, et passent leurs rages par de cruels martyres, au lieu qu’estans jeunes la passeroyent, possible, sur leur beau corps nud, comme j’ay dict cy devant'.

Voyià pourquoy il ne fait pas bon d’espouser de tels vieillards bizarres ; car, encor que la veue leur baisse et vienne à manquer par l’aage, si en ont-ils tousjours prou pour espier et voir les frasques que leurs jeunes femmes leur peuvent faire.

Aussy j’ay oùy parler d’une grande dame qui di Voyez plus haut, p. 17.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/26[modifier]

DES DAMES.

22

soit que nul samedy fut sans soleil', nulle belle femme sans amours, et nul vieillard sans estre jaloux ; et tout procède pour la dëbotezxe* de ses forces. C’est pourquoy un grand prince que je sçay disoit qu’il voudroit ressembler le lion, qui, pour vieillir, ne blanchit jamais ; le singe, qui tant plus il le fait, tant plus il le veut faire ; le chien, tant plus il vieillit, son cas se grossit ; et le cerf, que tant plus il est vieux, tant mieux il le fait, et les biches vont plustost à luy qu’aux jeunes.

Or, pour en parler franchement, ainsi que j’ay ouy dire à un grand personnage, quelle raison y a-il, ny quelle puissance a-il le mary si grand, qu’il doive et puisse tuer sa femme, veu qu’il ne l’a point de Dieu, ny de sa loy ny de son saint Évangile, sinon de la répudier seulement ? Il ne s’y-parle point de meurtre, de sang, de mort, de tourmens, de prison, de poisons ny d~ cruautez. Ah que Nostre Seigneur Jésus-Chr ist nous a bien remonstré qu’il y avoit de grands abus en ces façons de faire et en ces meurtres, et qu’il ne les approuvoit guières, lorsqu’on luy amena cette pauvre femme accusée d’adultère pour jetter sa sentence de punition ; il leur dit, en escrivant en terre de son doigt « Celuy de vous autres qui sera le plus net et le plus simple, qu’il prenne la première pierre et commence à la lapider ; » ce que nul n’osa faire, se sentans atteints par telle sage et douée repréhension.

1. Dicton qui se rapporte à la croyance populaire qu’il ne se passe pas de samedi sans que le soleil ne se montre, en l’honneur de la Vierge à qui ce jour est consacré.

2. Debolezze, faiblesse ; de l’italien <&-&o/ -a.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/27[modifier]

DES DAMES.

23

Nostre créateur nous apprenoit à tous de n’estre si légers à condamner et faire mourir les personnes, mesmes sur ce subject, cognoissant les fragilitez de nostre nature et l’abus que plusieurs y commet tent ; car tel fait mourir sa femme, qui est plus adultère qu’elle, et tels les font mourir bien souvent innocentes, se faschans d’elles pour en prendre d’autres nouvelles et combien y en a-il Sainct Augustin dit que l’homme adultère est aussi punissable que la femme'.

J’ay ouy parler d’un très-grand prince de par le monde, qui, soubçonnant sa femme faire l’amour avec un gallant cavallier, il le fit assassiner sortant le soir de son palais, et puis la dame ; laquelle, un peu auparavant, à un tournoy qui se. fit à la cour, et elle fixement arregardant son serviteur qui manioit bien son cheval, se mit à dire « Mon Dieu ! qu’un tel pique bien Ouy, mais il pique trop haut ; » ce qui l’estonna, et après fut empoisonnée par quelques parfums ou autrement par la bouche. J’ay cogneu un seigneur de bonne maison qui fit mourir sa femme, qui estoit très-belle et de bonne part et de bon lieu, en l’empoisonnant par sa nature, sans s’en ressentir, tant subtile et bien faicte avoit este icelle poison, pour espouser une grand' dame qui avoit espousé un prince ; dont en fut en peine, en prison et en danger sans ses amis et le malheur Voyez le traité de saint Augustin De con/Kg'~ adulterinis, Uv. II, chap. vni, intitutë ~at7~e/vg7'at'/M~M/e/ ?~'j' !M77 ! a-u/<e/'<B !Ko/-M, dans ses œuvres, édit. de ~63S, in-f, tome VI,

adulterx uxore, c, dans ses ceuvres, édit. de 9085, in-f°, tome’VI,

p. 407..

Philippe II et sa l’empie.Ëtisabeth de France.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/28[modifier]

DES DAMES.

M

voulut qu’il ne l’espousa pas~ et en fut trompé et fort scandalisé, et mal veu des hommes et des dames. J’ay veu de grands personnages blasmer grandement nos rois anciens, comme Louis Hutin et Charles’le Bel, pour avoir faict mourir leurs femmes ; l’une, Marguerite, fille de Robert duc de Bourgogne ; et l’autre, Blanche, fille d’Othelin comte de Bourgogne leur mettans à sus leurs adultères ; et les firent mourir cruellement entre quatre murailles, au Chasteau-Gaillard et le comte de Foix en fit de mesmes à Jeanne d’Arthoys'. Sur quoy il n’y avoit point tant de fbrfaicts et de crimes comme ilz le faisoient à croire ; mais messieurs se faschoyent de leurs femmes, et leur inettoient à sus ces belles besongnes, et en espousèrent d’autres.

Comme de frais, le roy Henry d’Angleterre Ht t mourir sa femme et la décapiter, Anne de Boulan pour en espouser une autre, ainsi qu’il estoit fort sujet au sang et au change de nouvelles femmes. Ne vaudroit-il pas mieux qu’ils les répudiassent selon la parole de Dieu, que les faire ainsi cruellement mourir ? Mais il leur en faut de la viande fraische à ces messieurs/qui veulent tenir table à part sans y convier personne, ou avoir nouvelles et secondes femmes qui leur apportent des biens après qu’ilz ont mangé ceux de leurs premières, ou n’en ont eu assez pour j. Voyez tome VIII, p. 201.

2. Gaston II, comte de Foix, obtint en 133< de Philippe de Valois un-ordre pour faire enfermer 'sa mère Jeanne d’Artois, dont la conduite était fort licencieuse.

3. Anne de Boleyn, cjue Henri. VIII avait épousée en 1532, périt sur l’échafaud le 19 mai 1S36.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/29[modifier]

DES DAMES.

25

les rassasier ; ainsi que fit Baudouin, second roy de Jérusalem, qui, faisant croire à sa première femme qu’elle avait paillardé, -la répudia pour prendre une fille du duc de Malyterne, parce qu’elle avoit un dot d’une grand' somme d’argent, dont il estoit fort nécessiteux. Cela se trouve en l’Histoire -de la Terre Sainte'. Il leur sied bien de corriger la loy de Dieu et en faire une nouvelle, pour faire mourir ces pauvres femmes.

Le roy Louis le Jeune n’en fit pas de mesme à l'ëndroist de Léonor, duchesse d’Aquitaine-, qui, soupçonnée d’adultère, possible à faux, en son voyage de Syrie, fut répudiée de luy seulement, sans vouloir user de la loy des autres, inventée et pratiquée plus par autorité que de droit et raison dont sur ce il en acquist plus grande réputation que les autres rois, et tiltre de bon, et les autres de mauvais, cruels et tyrans ; aussi que dans son âme il avoit quelque remords de conscience d’ailleurs ; et c’est vivre en chrestien cela Voire que les payens romains, la pluspart s’en sont acquittez de mesme plus chres-Cette.histoire de la Terre Sainte est l’Histoire des Croisades de Guillaume de Tyr, traduite par G. du Préau, sous le titre de Histoire <7e la guerre sainte (1S73) ; mais Brantôme a fait ici une confusion. Baudoin, veuf quand il fut adopté par le prince d’Edesse, avait épousé la fille d’un prince arménien nommé Taphroc. Devenu roi de Jérusalem, il la répudia et lui permit d’aller à Constantinople où elle mena une vie désordonnée. Il se remaria à.la. riche comtesse de Sicile, Adélaïde de Montferrat, veuve de Roger Ier, comte de Sicile. C’était son cousin, Baudoin du Bourg, auquel, en montant sur le trône, il avait cédé le comté d’Édesse, qui avait épousé Mor&a, fille de Gabriel, duc de Métitène. (Voyez Guillaume de Tyr, liv. X et XI.)

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/30[modifier]

DES DAMES.

26

tiennement que payennement, et principalement aucuns empereurs, desquels la plus grande part ont esté sujets à estre cocus, et leurs femmes très-lubriques et fort putains et, tels cruels qu’ils ont esté, vous en lirez force qui se sont défaits de leurs femmes, . plus par répudiations que par tueries de nous autres chrestiens.

Jules César ne fit.autre mal à sa femme Pompeïa, sinon la répudier, laquelle avoit esté adultère de P. Claudius', beau jeune gentilhomme romain, de laquelle estant éperdument amoureux, et elle de luy, espia l’occasion qu’un jour elle faisoit un sacrifice en sa maison où il n’y entroit que des dames il s’habilla en garce, luy qui n’avoit encor point de barbe au menton, qui se meslant de chanter et de jouèr des instrumens, et par ainsi passant par cette monstre, eut loisir de faire avec sa maistresse : ce qu’il voulut ; mais, estant cogneu, il fut chassé et accusé ; et par moyen d’argent et de faveur il fut absous, et n’en fut autre chose. Cicéron y perdit son latin par une belle oraison qu’il fit contre luy ~11 est vray que César, voulant faire à croire au monde qui luy persuadoit sa femme innocente, il respondit qu’il ne vouloit pas que seulement son lict fust taché

1. Voyez Plutarque, César, chap. xn ; Suétone, CeMr, chap. vt. 2. Cicéron ne plaida point ; il se borna à faire une déposition très-simpte devant les juges de Clodius. Brantôme a voulu sans doute faire allusion au fameux plaidoyer de Cicéron en faveur de MMon ; mais ce plaidoyer, qui, comme on sait, ne fut point prononcé, fut composé pour défendre son client poursuivi comme meurtrier de Clodius.

3. Qui ~Mt/w.~tM~o~, qui voulait lui persuader.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/31[modifier]

DES DAMES

27

de ce crime, mais exempt de toute suspicion. Cela estoit bon pour en abbreuver ainsi le monde ; mais, dans son ame, il sçavoit bien que vouloit dire cela sa femme avoir esté ainsi trouvée avec son amant ; si que, possible, luy avoit-elle donné cette assignation et cette commodité ; car, en cela, quand la femme veut et désire, il ne faut point que l’amant se soucie d’excogiter des commoditez, car elle en trouvera plus en une heure que tous nous autres sçaurions faire en cent ans ainsi que dit une dame de par le monde, que je sçay, qui dit à son amant" « Trouvez moyen seulement de m’en faire venir l’envie, car, d’ailleurs, j’en trouveray prou pour en venir là.)) César aussi sçavoit bien combien vaut 1 aune de ces choses là, car il estoit un fort grand ruffian, et l’appelloit-on le coq à toutes poules ; et en fit force cocus en sa ville, tesmoing le sobriquet que luy donnoyent ses soldats à son triumphe /~ow<7/z<, jc/auxores ; /yM°c-M/~ a~/MC ! ?Mj' ca-M/ « Romains, serrez bien vos femmes, car nous vous. amenons ce grand paillard et adultère de César le chauve, qui vous les repassera toutes. »

Voilà donc comme César, par cette sage response qu’il fit ainsi.de sa femme, il s’exemta de* porter. le nom de cocu qu’il faisoit porter aux autres ; mais, dans son âme, il se sentoit bien touché.

~E' ; ccog'/<e7', inventer.

2. Brantôme a déjà raconté l’anecdote dans l’article sur Jeanne II. Voyez tome VIII, p. 198.

3. Voici le texte du vers rapporté par Suétone (César, chap. n) et que Brantôme a altéré

Urbani, serrate uxores ; mœchum calvum ad3uclmus.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/32[modifier]

DES DAMES.

28~

Octavie César répudia aussi Scribonia pour l’amourde sa paillardise sans autre chose, et ne luy.fit autre mal, bien qu’elle eust raison de le faire cocu, à cause d’une infinité de dames qu’il entretenoit ; et devant leurs marys publiquement les prenoit à table aux festins qu’il leur faisoit, et les emmenoit en sa chambre, et/après en avoir fait, les renvoyoit~ les cheveux défaits un peu et destortillez, avec les oreilles rouges, grand signe qu’elles en venoyent ! lequel je n’avois ouy dire propre pour descoùvrir que l’on en vient ouy bien le visage~ mais non l’oreille. Aussi luy donna-on la réputation d’estre fort paillard ; mesmes Marc-Anthoine luy reprocha mais il s’excusoit qu’il n’entretenoit, point tant les dames pour la paillardise, que pour descouvrir plus facilement les secrets de leurs maris, desquels il se meQioit*. J’ay cogneu plusieurs grands et autres qui en ont fait de mesmes et en ont recherché les dames pour ce mesme sujet, dont s’en sont bien trouvez ; j’en nommerois bien aucuns ce qui est une bonne finesse, car 'il en sort double plaisir. La conjuration de Catilina fut ainsi descouverte par une dame de joyé'.

Ce mesme Octavie à sa fille Julia, femme. d’Agrippa, pour avoir esté une très-grande putain, et qui luy faisoit grande honte (car quelquesfois les filles font à leurs pères plus de déshonneur que les femmes ne font à leurs marys)~ fut une fois en délibération

4. Suétone, Octave ~Kg’H~e, chap. Lxix.

2. Elle s’appelait Fulvia et était d’une famille noble. Voyez SaMuste, chap.xxni.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/33[modifier]

DES DAMES.

29

de la faire mourir ; mais il ne la fit que bannir, luy oster le vin et l’usage des beaux habiUemens et d’user de pauvres, pour très-grande punition, et la fréquentation des hommes' grande punition' pourtant pour les femmes de cette condition, de les priver de ces deux derniers points 1

César Caligula, qui estoit un fort cruel tyran, ayant eu opinion que sa femme Livia Hostifia lui avoit dérobé quelques coups en robe, et donné à son premier mary C. Piso, duquel il l’avoit ostée par force ; et à luy, encor vivant, luy faisoit quelque plaisir et gracieuseté de son gentil corps, cependant qu’il estoit absent en quelque voyage, n’usa point en son endroit de sa cruauté accoustumée, ains la bannit de soy seulement, au bout de deux ans qu’il l’eut ostée à son mary Piso et espousée.

Il en fit de mesme à Tullia Paulina', qu’il avoit ostée à son mary C. Memmius il ne la fit que chasser, mais avec défense expresse de n’user nullement de ce mestier doux, non pas seulement à son mary rigueur cruelle pourtant de n’en donner à son mary ! J’ay ouy parler d’un grand prince chrestien qui fit cette deffense à une dame qu’il entretenoit, et à son mary de n’y toucher, tant il en estoit jaloux. Claudius, fils de Drusus Germanicus, répudia tant seulement sa femme Plaritia Herculalina' pour avoir esté une signalée putain, et qui pis est, pour avoir 1. Suétone, Octave Auguste, chap. Mv.

2. Orestilla et non Hostifia. Voyez Suétone, Caligula, chapitre xxv.

3. Lollia et non Tullia. Voyez Suétone, ibid.

4. Plautia Urgulanilla. Voyez Suétone, C/aM~e, chap. xxvi.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/34[modifier]

DES DAMES ;

30

entendu qu’elle avoit attenté sur sa vie ; et, tout cruel qu’il estoit, encor que ces deux raisons fussent assez bastantes pour la faire mourir, il se contenta du divorce.

D’avantage, combien de temps porta-il les fredaines et sales bourdeleries de Valleria MessaUna, son autre femme, laquelle ne se contentoit pas de le faire avec l’un et l’autre dissolument et indiscrètement, mais faisoit profession -d’aller aux bourdeaux s’en faire donner, comme la plus grande bagasse de la ville, jusques là, comme dit Juvénal', qu’ainsi que son mary estoit couché avec elle, -se déroboit tout bellement d’auprès de luy le voyant bien endormy, et se déguisoit le mieux qu’elle pouvoit, et s’en alloit en plain bourdeau, et la s’en faisoit donner si très-tant- et jusques qu’elle en partoit plustost lasse que saoule et rassasiée. Et faisoit encor pis pour mieux se satisfaire et avoir cette réputation et contentement en soy d’estre une grande putain et bagasse, se faisoit payer, et taxoit ses coups et ses chevauchées, comme un commissaire qui va par païs, jusques à la dernière maille.

J’ay ouy parler d’une dame de par le monde, d’assez chère estoffé, qui quelque temps fit cette vie, et alla ainsi aux bourdeaux déguisée, pour en essayer la vie et s’en faire donner ; si que le guet de la ville, en faisant la ronde, l’y surprit une nuict. Il y en a d’autres qui font ces coups, que l’on sçait bien. Bocace, en son livre des /7/ /7M/CM/'c-c%

1. Juvénal, satire vr, vers td4 et suiv. 2. Voyez le chap. Il du livre V !

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/35[modifier]

DES DAMES.

3<

parle de cette Messaline gentiment, et la fait alléguant ses excuses en cela, d’autant qu’elle estoit du tout née à cela, si que le jour qu’elle nasquit ce.fut en certains signes du ciel qui l’embrasèrent et elle et autres. Son mary le sçavoit, et l’endura longtemps, jusques à. ce.qu’il sceut qu’elle s’estoit mariée sous bourre' avec un Caius Silius, l’un des beaux gentilshommes de Rome. Voyant que c’estoit une assignation sur sa vie, la fit mourir sur ce sujet, mais nullement pour sa paillardise, car il y estoit tout accoustumé à la voir, la sçavoir et l’endurer.

Qui a veu la statue de ladite Messaline trouvée ces jours passez en la ville de Bourdeaux, advouera qu’elle avoit bien la vraye mine de faire une telle vie. C’est une médaille antique, trouvée parmy aucunes ruines, qui est très-belle, et digne de la garder pour la voir et bien contempler. C’estoit une fort grande femme, .de très-belle haute taille, les beaux traits de son visage, et sa coiffure tant gentille à l’antique romaine, ei, sa taille très-haute, démonstrant bien qu’elle estoit ce qu’on a dit ; car, à ce que je tiens de plusieurs philosophes, médecins et physionomistes, les grandes femmes sont à cela volontiers inclinées, d’autant qu’elles sont hommasses ; et, estant ainsi, participent des chaleurs de l’homme et de la femme ; et, jointes ensemble en un seul corps et sujet, sont plus violentes et ont plus de force qu’une 4. Sous bourre, secrètement.

2. Ce passage~ serait curieux s’il était plus clair ; mais on rie sait si Brantôme veut parler d’une statue, d’un bas-relief ou d’une médaille. -Voyez, sur les médailles de Messaline, le tome I, pl. X, de la jDMc/o/: ~o/<~e des monnaies t/K/~erM~M, par H. Cohen.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/36[modifier]

DES DAMES.

32

seule ; aussi qu’à un grand navire, dit-on, il faut une grande eau pour le soustenir. Davantage, à ce que disent les grands docteurs en l’art de Vénus, une grand' femme y est plus propre et plus gente qu’une petite.

Sur quoy il me souvient d’un très-grand prince —que j’ay cogneu voulant louer une femme de laquelle il avoit eu jouissance, il dit ces mots « C’est une. très-belle putain grande comme madame ma mère. » Dont ayant este surpris sur la promptitude de sa parole, il dit qu’il ne vouloit pas dire qu’elle fust une grande putain comme madame sa mère, mais qu’elle fust de la taille et grande comme madame sa mère. Quelquefois on dit des choses qu’on ne pense pas dire, quelquefois aussi sans y penser l’on dit bien la vérité.

Voilà donc comme il fait meilleur avec les grandes et hautes femmes, quand ce ne seroit que pour la belle grâce, la majesté qui est en elles ; car en ces choses, elle y est aussi requise et autant aimable qu’en d’autres actions et exercices ; ny plus ny moins que le manegge d’un beau et grand coursier du Règne est bien cent fois plus agréable et plaisant que d’un petit bidet, et donne bien plus de plaisir à son escuyer mais aussi il faut bien que cet escuyer soit bon et se tienne bien, et monstre bien plus de force et adresse. De mesme se faut-il porter à l’endroit des grandes et hautes femmes ; car, de cette taille, elles sont sujettes d’aller d’un air plus haut que les autres ; et bien souvent font perdre l’estrieu, voire l’arçon, si l’on n’a bonne tenue ; comme j’ay ouy conter à aucuns cavalcadours qui les ont montées ; et

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/37[modifier]

DES DAMES.

33

lesquelles font gloire et grand mocquerie quand elles les font sauter et tomber tout à plat, ainsi que j’en ay ouy parler d’une de cette ville, laquelle, la première fois que son serviteur coucha avec elle, luy dit franchement « Embrassez-moy bien, et me liez à vous de bras et de jambes le mieux que vous pourrez, et tenez-vous bien hardiement, car je vays haut~ et gardez bien de tomber. Aussi, d’un costé, ne m’espargnez pas ; je suis assez forte et habile pour soustenir vos coups, tant rudes sbyentcc ils ; et si vous m’espargnez je ne vous espargneray point. C’est pourquoy à beau jeu beau retour.)) Mais la femme le gaigna..

Voilà donc comme il faut bien adviser à se gouverner avec telles femmes hardies, joyeuses, renforcées, charnues et proportionnées, et, bien que la chaleur surabondante en elles donne beaucoup de contentement, quelquesfois aussi sont-elles trop pressantes pour estre si challeureuses. Toutesfois, comme l’on dit De ~ ?M~ tailles ~o/M levriers, aussi y a-il de petites femmes nabottes qui ont le geste, la grâce, la façon en ces choses un peu approchante des autres, ou les veulent imiter, . et si sont aussi chaudes et aspres à la curée, voire plus (je m’en rapporte aux maistres en ces arts), ainsi qu’un petit cheval se remue aussi prestement qu’un grand ; et, comme disoit un honneste homme, que la femme ressembloit à plusieurs animaux ; et principalement à un singe, quand dans le lict elle ne fait que se mouvoir et remuer.

J’ay fait cette digression en m’en souvenant ; il faut retourner à nostre premier texte.

tx 3

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/38[modifier]

DES DAMES

3&

Et ce cruel Néron ne fit aussi que répudier sa femme Octavia, fille dé Claudius et Massalina, pour adultère, et sa cruauté s’abstint jusques-là'. Domitian fit encore mieux, lequel répudia sa femme Domitia Longina parce qu’elle estoit si amoureuse d’un certain comédiant et basteleur nommé Pâris, et ne faisoit tout le jour que paillarder avec lui, sans tenir compagnie à son mary ; mais, au bout de peu de temps, il la reprit encores et se repentit de sa séparation pensez que ce basteleur luy avoit appris des tours de souplesse et de maniement dont il croyoit qu’il se trouveroit bien.

Pertinax en fit de.mesme à sa femme Flavia Sulpitiana non qu’il la répudiast ny qu’il la reprit, mais, la sachant faire l’amour à un chantre et joueur d’instruments, et s’adonner du tout à luy, n’en fit autre conte sinon la laisser faire, et luy faire l’amour de son costé à une Cornificia estant. sa cousine germaine suivant en cela l’opinion d’Eliogabale, qui disoit qu’il n’y avoit rien au monde plus beau que la conversation de ses parents et parentes*. Il y en a force qui ont fait tels eschanges que je sçay, se fondans sur ces opinions.

Aussi l’empereur Severus non plus se soucia de l’honneur de sa femme, laquelle estoit putain pu 1. Brantôme se trompe. Néron fit tuer Octavie qu’il avait d’abord répudiée. Voyez Suétone, Néron, chap. xxxv.

2. Voyez Suéfone, Domitien, chap. jn.

3. Voyez Jules Capitolin, Pertinax, chap. xin.

4. Voyez Plutarque, Héliogabale, ch. xxit.

5. Septime Sévère, mari de Julia Domna, fille de Julius Bassianus. Voyez Aurelius Victor, De C~oT-t~, ch. xx.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/39[modifier]

DES DAMES.

3S

blique, sans qu’il se souciast jamais de l’en corriger, disant qu’elle se nommoit Jullia, et, pour ce, qu’il la falloit excuser, d’autant que toutes celles qui portoyent ce nom, de toute ancienneté estoyent sujettes d’estre très-grandes putains et faire leurs marys cocus ainsi que je connois beaucoup de dames portans certains’noms de nostre christianisme, que je ne veux dire, pour la révérence que je dois à nostre sainte religion, qui sont coustumièrement sujettes à estre puttes et à hausser le-devant plus que d’autres portans autres noms, et n’en a-on veu guières qui s’en soient eschappées.

Or je n’aurois jamais faict si je voulois alléguer une infinité d’autres grandes dames et emperières romaines’de jadis, à l’endroit desquelles’leurs marys cocus, et très-cruels~, n’ont usé de leurs cruautez, àutoritez et privilèges ; encor qù'eDes fussent très-débordées et croy qu’il y en a eu peu de prudes de ce vieux temps, comme la description de leur vie le manifeste mesmes que l’on regarde bien leurs effigies et médailles antiques, on y verra tout à plaindans leur beau visage, la mesme lubricité toute gravée et peinte. Et pourtant leurs marys cruels la leur pardônnoyent, et ne les faisoyent mourir, au moins aucuns. Et qu’il faille qu’eux payens, ne reconnaissans Dieu, avent esté si doux et benings à l’endroict de leurs femmes et du genre humain, et la pluspart de. nos roys, princes, seigneurs et autres chrestiens, soyent si cruels envers elles par un tel forfait

Encores faut-il louer ce brave Philippe Auguste, nostre roy de France, lequel, ayant répudié.sa femme

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/40[modifier]

DES DAMES.

36

Angerberge', sœur de' Canut, roy de Dannemarck, qui estoit sa seconde femme, sous prétexte qu’elle estoit sa cousine en troisiesme degré du costé de sa première femme Ysabel (autres disent qu’il la soubçonnoit de faire l’amour), néantmoins ce roy, forcé par censures ecclésiastiques, quoy qu’il fust remarié d’ailleurs, la reprit, et l’emmena derrière luy tout à cheval, sans le’sceu de l’assemblée de Soissons faite pour cet effet', et trop séjournant pour en décider'. Aujourdhuy aucuns de nos grands n’en font de mesme ; mais la moindre punition qu’ilz font à leurs femmes, c’est les mettre en chartre perpétuelle, au pain et à l’eau, et là les faire mourir, les empoisonnent, les tuent, soit de leur main ou de la justice. Et s’ilz ont tant d’envie de s’en défaire et espouser d’autres, comme cela advient souvent, que ne les répudient-ilz, et s’en séparent.honnestement, sans autre mal, et demandent puissance au pape d’en espouser une autre, encor que ce qui est conjoint l’homme ne le doit séparer ? Toutesfois, nous en avons eu des exemples de frais, et du roy Charles VIII et Louis XIIe, nos roys.

Sur quoy j’ay ouy, discourir un grand théologien, et c’estolt sur le feu roy d’Espagne Philippe, qui avoit espousé sa niepce\ mère du roy d’aujourd’huy, i. Ingeburge.

2. Ces détails sont pris dans l’Histoire de du Haillan, liv. IX, p. 420.

3. Charles VIII, avant d’épouser Anne de Bretagne, avait été promis à Marguerite d’Autriche, fille de l’archiduc Maximilien. 4. Anne-Marie, fille de l’empereur Maximilien II, cousin germain de Philippe II.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/41[modifier]

DES DAMES

37

et ce par dispense, qui disoit <f Ou du tout il faut advouer le Pape pour lieutenant général de Dieu cc en terre, et absolu ou non s’il l’est, comme nous autres catholiques le devons croire, il faut du tout confesser sa puissance bien absolue et infinie en terre, et sans borne, et qu’il peut nouer et dénouer comme il luy plaist ; mais, si nous ne le tenons tel, je le quitte pour ceux qui sont en telle erreur, non K pour les bons catholiques. Et par ainsi nostre Père Sainct peut remédier à ces dissolutions de mariage, ((et à de grands inconvénients qui arrivent pour cela <(entre le mary et la femme, quand ils font tels mauvais ménages. »

Certainement les femmes sont fort blasmables de traitter ainsi leurs marys par leur foy violée, que Dieu leur a tant recommandée ; mais pourtant, de l’autre costé, il a bien défendu le meurtre, et luy est grandement odieux de quelque costé que ce soit et jamais guières n’ay-je veu gens sanguinaires et meurtriers, mesmes de leurs femmes, qui n’en ayent payé le debte et peu de gens aymans le sang ont bien finy ; car plusieurs femmes pécheresses ont obtenu et gaigné miséricorde de Dieu, comme la-Madelaine. Enfin, ces pauvres femmes sont créatures plus ressemblantes à la divinité que nous autres, à cause dé leur beauté ; car, ce qui est beau est plus approchant de Dieu, qui est tout beau, que le laid qui appartient au diable.

Ce grand Alfonse, roy de Naples, disoit que la beauté estoit une vraye signiuance de bonnes et douces mœurs, ainsi comme est la belle fleur d’un bon et, beau fruit comme de vray, 'en ma vie j’ay

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/42[modifier]

DES DAMES.

38

veu force, belles femmes toutes bonnes ; et, bien qu’elles fissent l’amour, ne faisoyent point de mal, ny autre qu’à songer à ce plaisir, et y mettoyen-t tout leur soucy sans l’applicquer auteurs. D’autres aussi en ay-je veu très-mauvaises, pernicieuses, dangereuses, crueles et fort malicieuses, nonobstant à songer à l’amour et' au mal tout ensemble.

Sera-Il dôncques dit qu’estans ainsi sujettes à l’humeur vollage et ombrageuse de leurs marys, qui méritent plus de punition cent fois envers Dieu, qu’elles soyent ainsi punies ? Or de telles gens lacomplëxion est autant fascheuse comme est la peine d’en 'escrire. J’en parle maintenant eiicor d’un autre, qui estoit un seigneur de Dalmatie, lequel ; ayant tué le paillard de sa femme, la contraignit de coucher ordinairement’avec son tronc mort, charogneux et puant, de telle sorte que la pauvre femme fut suffoquée de la mauvaise senteur qu’elle endurà par plusieurs jours.

Vous avez dans les Cent /zoM~ de la reine de Navarre', la plus belle et triste histoire que l’on sçauroit voir pour ce sujet, de cette belle dame d’Allemagne’que son mary contraignoit à boire ordinairement dans le test de la teste de son amy qu’il y avoit tué ; dont le seigneur Bernage, lors ambassadeur en ce pays pour le roy Charles huictiesme, en vit le pitoyable spectacle, et en fit l’accord. Là première fois que je fus jamais en Italie, passant par Venise, il me fut fait un compte pour vray, d’un Voyez la XXXH" ~VoM~c.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/43[modifier]

DES DAMES.

39.

certain chevallier albanois, lequel, ayant surpris sa femme en adultère, tua l’amoureux. Et. de despit qu’il eut que sa femme ne s’estoit contentée de luy, car il estoit un gallant cavallier, et des propres pour Vénus, jusques à entrer en jouxte dix ou douze fois pour une nuict, pour punition, il fut curieux de rechercher partout une douzaine de bons compagnons, et fort ribauts, qui avoyent la réputation d’estre.bien et grandement proportionnez de leurs membres, et fort adroits et chauds à l’exécution ; et les prit, .les gagea et loua pour argent ; et les serra dans la chambre de sa femme, qui estoit très-belle, et la leur abandonna, les priant tous d’y faire bien leur devoir, avec double paye, s’ilz s’en acquittoyent bien et se mirent tous après elle, les uns après les autres, et la menèrent de telle façon qu’ils la rendirent morte avec un très-grand contentement du mary ; à laquelle il luy reprocha, tehdahte à la. mort, que puisqu’elle avoit tant aymé cette douce liqueur, qu’elle s’en saoullast ; à mode que dit Sémiramis' à Cyrus, luy mettant sa teste dans un vase plein de sang. Voyià un terrible genre de mort ! l.

Cette pauvre dame ne fut ainsi morte, si elle eust esté de la robuste complexion d’une garce qui fut au camp de César en la Gaule, sur laquelle on dit que deux légions passèrent par dessus en. peu de temps ;. et au partir de là fit la gambade, ne s’en trouvant point mal.

J’ay ouy parler d’une femme françoise, de ville, et damoiselle, et belle en nos guerres civiles ayant esté i. Lisez Thomyris.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/44[modifier]

DES DAMES.

40

forcée, dans une ville prise d’assaut par une infinité de soldats, et en estant eschappée, elle demanda à un beau Père si elle avoit péché grandement, après luy avoir conté son histoire ; il luy dit que non, puisqu’elle avoit ainsi esté prise par force, et violée sans sa volonté, mais y répugnant du tout. Elle respondit <(Dieu donc soit loué, que je m’en suis une fois en ma vie saoulée, sans pécher ni offenser Dieu !))

Une dame de bonne part, au massacre de la Sainct-Barthélemy, ayant esté ainsy forcée, et son mary mort, elle demanda à un homme de sçavoir et de conscience, si elle avoit offensé Dieu, et si elle n’en seroit point punie de sa rigueur, et si elle n’avoit point faict tort aux mânes de. son mary qui ne venoit que d’estre frais tué. Il luy respondit que, quand elle estoit en ceste besogne, que si elle y avoit pris plaisir, certainement elle avoit péché mais si elle y avoit eu du desgoust, c’estoit tout un. Voilà une bonne sentence 1

J’ay bien 'cogneu une dame qui estoit différente de cette opinion, qui disoit qu’il n’y avoit si grand plaisir en ceste’affaire que quand elle estoit à demy forcée et abattue, et mesmes d’un grand ; d’autant que, tant plus on fait de la rebelle et de la refusante, d’autant plus on y prend d’ardeur et s’effbrce-on car, ayant une fois faussé sa brèche, il jouit de sa victoire plus furieusement et rudement~ et d’autant plus on donne d’appétit à sa dame, qui contrefait pour tel plaisir la demi-morte et pasmée, comme il semble, mais c’est de l’extrême plaisir qu’elle y prend. Mesmes ce disoit ceste dame~ que bien sou-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/45[modifier]

DES DAMES,

41

vent elle donnoit de ces venues et altères à son mary, et faisoit de la farouche, de la bizarre et desdaigneuse, le mettant plus en rut et, 'quand il venoit là, luy et elle s’en trouvoyt.cent fois mieux car, comme plusieurs ont escrit, une dame plaist plus qui fait un peu de la difficille. et résiste, que quand elle se laisse sitost porter par terre. Aussi en guerre une victoire obtenue de force est plus signalée, plus ardente et plaisante, que par la' gratuité, et en triomphe-il mieux. Mais aussi ne faut que la dame fasse tant en cela de la rêvesche ny terrible, car on la tiendroit plustost pour une putain rusée qui voudroit faire de la prude ; dont bien souvent elle seroit escandalisée ; ainsi que j’ay ouy dire à des plus savantes et habiles en ce fait, auxquelles je m’en rapporte, ne voulant estre si présumptueux de leur en donner des préceptes qu’elles sçavent mieux que moy.

Or j’ay veu plusieurs blasmer grandement aucuns de ces marys jaloux et meurtriers, d’une chose, que, si leurs femmes sont putains, eux-mesmes en sont cause. Car, comme dit sainet Augustin l, c’est une grande folie à un marv de requérir chasteté à sa femme, luy estant plongé au bourbier de paillardise ; et en tel estat doit estre le mary qu’il veut trouver sa femme. Mesmes nous trouvons en nostre sainte Escriture qu’il n’est pas besoin que le mary et la femme s’entr’ayment si fort ; cela se veut entendre par des amours lascifs 'et paillards : d’autant que, mettant et occupant du tout leur cœur en ces plaii. Voyez le traité cité plus haut, p. 23, note 1.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/46[modifier]

DES DAMES.

42

sirs lubriques, 'y songent si fort et s’y adonnent si très-tant, qu’ils en laissent l’amour qu’ils doivent à Dieu ; ainsi que moy-mesme j’ay veu beaucoup de femmes qui aymoient si très-tant leurs marys, et eux elles, et en brusloyent de.telle ardeur, qu’elles et eux en oublioient du tout le service de Dieu ; si que, le temps qu’il y falloit mettre, le mettoyent et consommoyent après leurs paillardises.

De plus, ces marys, qui pis est, apprennent à leurs femmes, dans leur lict propre, mille lubricitez, mille paillardises, mille tours, contours, façons nouvelles, et leur practicquent ces figures énormes de l’Aretin ; de telle sorte que, pour un tison de feu qu’elles ont dans le corps, elles y en engendrent cent, et les rendent.ainsi paillardes ; si bien qu’estans de telle façon dressées, elles ne se peuvent engarder qu’elles ne quittent leurs marys, et aillent trouver autres chevalliers. Et, sur ce, leurs marys en désespèrent, et punissent leurs pauvres femmes ; en quoy ilz ont grand tort. car puisqu’elles sentent leur cœur pour estre si bien dressées, elles veulent monstrer à d’autres ce qu’elles sçavent faire ; et leurs marys voudroyent qu’elles cachassent leur sçavoir ; en quoy il n’y a apparence ny raison, non plus que si un bon escuyer avoit un cheval bien dressé, allant de tous ayrs, et qu’il ne voulust permettre qu’on le vist aller, ny qu’on montast dessus, mais qu’on le creust à sa simple parole, et qu’on l’acheptast ainsi.

J’ay ouy conter à un honneste gentilhomme de par le monde, lequel estant devenu fort amoureux 1 Énormes, dërëgtées.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/47[modifier]

DES DAMES.

43

d’une belle dame, il luy fut dit par un sien ami qu’il y perdroit son temps, car elle aimoit trop son mary ; il se ya adviser une fois de faire un trou qui arregardoit droit dans leur lict ; si bien, qu’estans couchez ensemble, il ne faillit de les espier par ce trou, d’ou il vit les plus grandes lubricitez, paillardises ; postures sales, monstrueuses et énormes, autant de la femme, yoire plus que du mary, et avec des ardeurs très-extr esmes ; si bien que le lendemain il 'vint à trouver son compagnon et luy raconter la belle vision qu’il avoit eue ; et luy dit « Cette femme est à moy, aussitôst que son’mary sera party pour tel voyage ; car elle ne se pourra tenir longuement en sa chaleur què la nature et l’art luy. ont donné, et, faut qu’elleda.passe ;'et par ainsi par ma persévérance je f(l’auray..))

Je cognois un autre honneste gentilhomme qui, estant bien amoureux d’une belle et honneste dame, sçachant qu’elle avoit unAretin en figure' dans son cabinet, que son mary sçavoit et l’avoit vcu et permis, augura aussitost par-là qu’il l’afrapperoit ; et, sans perdre espérance, il la servit si-bien et continua, qu’enfin il l’emporta~ et cognut- en’elle qu’elle y avoit appris’de bonnes leçons et’pratiques, ou fust de son mary ou d’autres, niant pourtant que ny les uns.ny-les autres n’en avoyent’point esté les premiers maistres, .mais la ; dame : nature ;. qui’en estoit meilleure maistresse que tous les arts. Si est-ce que le livre et la pratique luy avoyent beaucoup servy en cela, comme elle lui confessa puis après.

1. C’est-à-dire les sonnets de l’Arétiri avec les Cgures ;

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/48[modifier]

DES DAMES.

44

H se lit d’une grande courtisanne et maquerelle insigne du temps de l’ancienne Rome, qui s’appelloit Elef.intina qui fit et composa de telles figures de l’Arétin, encore pires, auxquelles les dames grandes et princesses faisans estat de putanisme estudioyent comme un.très-beau livre. Et cette bonne dame putain cyréniène laquelle estoit surnommée « aux« douze inventions, n parce qu’elle ayoit trouvé douze manières pour rendre, le plaisir plus voluptueux et lubrique

Héliogabale gaigeoit et entretenoit, par grand argent et dons, ceux et celles qui luy inventoyent et produisoyent nouvelles et telles inventions pour mieux esveiller sa paillardise~. J’en ay ouy parler d’autres pareils de par le monde.

Un de ces ans le pape. Sixte fit pendre à Rome un

1. Elephantis et non. E76/~a7MMa. Je ne sais où Brantôme a pris qu’Elephantis était une courtisane, etc.. du temps de l’ancienne Rome..H C’était, ~ ce que l’on croit, une femme (et encore n’en est-on pas bien sûr) poëte, et probablement de race grecque. Ses ouvrages obscènes ne’nous sont connus que par un vers de. Martial (Mollès Elephantidoslibelli, liv. XII, ep. 43) et le passage suivant de Suétone que Brantôme a arrangé à sa façon CM&/cu/aj9/Hy//a/'MyM disposita tabellis ac sigillis, /<Mcw.f. ?M/'wK/MC~«/WK ~M/'<7rM/M adornavit Tiberius, librisque Elephantidis instruxit, ne cui in opéra edenda e-e/K~/a/' t/T~'e/'a~ schemx deesset. (7Y&e/ chap. xrn !.) =

2. Cyrène, dit le Scholiaste d’Aristophane sur le vers <328 des Grenouilles, était une courtisane célèbre, surnommée SM&xcf~/ûf-V0<, Stà TO TOMETa C~jjmicf EV T~ OU~OUC’fK TTOte~. (Édit. Didot, p. 310, col. <.) Le Scholiaste du Plutus la met au nombre des courtisanes de Corinthe (ibid., p. 33~ col. 2).

3. Voyez Lampridius, Héliogabale, chap. xxv.

4. Sixte Quint.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/49[modifier]

DES DAMES.

4' !

secrétaire 'qui avoit esté au cardinal d’Est, et s’appelloit Capella, pour beaucoup de forfaits, mais "entre autres qu’il' àvoit composé 'un livre de ces belles figures, lesquelles- estoyent représentées par un grand que je ne nommëray point pour l’amour’de sa’robe, et par une grande, l’une des belles 'dames de Rome, et. tous représentez au vif et peints au naturel. J’ay cogneu un prince de par le monde qui fit bien mieux, car il achepta d’un 'orfèvre une' très-belle coupe d’argent doré, comme pour un’chefd'œuvre et grand spécialité la mieux-élabôurée, gravée et sigillée~ qu’il estoit possible de voir, bù~ estoyent taillées bien gentiment et subtillèmerit au burin plusieurs figures de l’Arétih, dé l’hômme’et de la femme, et ce au bas estage dé la coupe, et au dessus et au haut plusieurs aussi de diverses manières de cohabitations de bestes, là où j’appris la première fois (car j’ay veu souvent la dicte coupe et heu dedans, non sans rire) celle du lion et de la lionne, "quiest tout contraire à celle des autres animaux/que ri’avois jamais' sceu, dont je m’en rapporte à ceux qui le sçavent sans que je le die. Cette coupe estoit Ihonnéur du buffet de ce prince, 'car, comme’j’ay dit, elle estoit très-belle et riche’d’art, et agréable à voir au dedàns et au dehors. 1.

Quand ce prince festinoit les dames et filles de la cour, comme souvent il les convioit, ses sommelliers ne failloyent jamais, par son commandement, de

1. Probablement le duc d’Anjou.

2. Spéciauté, particularité, curiosité. 3. Sigillée, ciselée ; ~tg'<7~<a.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/50[modifier]

DES DAMES.

46

leur bailler à boire dedans ; et celles qui ne l’avoyent jamais veue, ou en buvant ou après, . les unes demeuroyent estonnées et ne sçâvoient que dire là-dessus ; aucunes demeuroyent honteuses, et la couleur leur sautoit au visage ; aucunes s’entre-disoyent entr’elles Qu’est-ce que cela qui est gravé là dedans ? Je croy a que ce sont des sallauderies. Je n’y boys plus. J’aurois bien grand soif’avant que j’y retournasse boire. » Mais il falloit qu’elles beussentlà~ oubien qu’elles esclatassent de soif ; et, pour ce ; aucunes fermoyent lès yeux en beuvant, les autres moins vergogneuses point. Qui en avoyent ouy parler dumestier, tant dames que filles, se mettoyent à rire sous bourre' ; lés autres en crevoient tout à trac. Les unes disoyent~ quand on leur demandoit [cej qu’elles avoyent à rire et ce qu’elles avoyent veu qu’elles n’avoyént 'r.ién veu que des peintures, et que pour cela elles n’y lairroyent 'à boire une autre fois. Les autres disoyent « Quant à mby je n’y songe point à mal ; la veue et la peinture ne souille point l'âme. H Les unes disoyent « Le bon vin est aussi bon léans qu’ailleurs.')) Les autres affermoyent qu’il y faisoit aussi bon-boire qu’en une. autre coupe, et que la soif s’y passoit aussi bien. Aux unes on faisoit la guerre pourquoy elles ne fermoyent les yeux en beuvant ; elles respondoyent qu’elles vouloyent voir ce qu’elles benvoyent ; craignant que ce ne fust du vin, mais quelque médecine ou poison. Aux autres on demandoit à quoy elles prenoyent plus de plaisir, ou à voir, ou à boire ; elles respondoyent 1~ Sous &o«7Tc, nous dirions aujourd’hui sous cape.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/51[modifier]

DES DAMES.

47

tout. Les unes disoyent « Voilà de belles crotesques ! B Les autres « Voilà de plaisantes mommeries H les unes disoyent « Voilà de beaux images 1 Les autres « Voilà de beaux miroirs !)' Les unes disoyent « L’orfèvre estoit bien à loisir de s’amuser à faire ces fadèzes N les autres disoyent a Et vous, monsieur, encor plus d’avoir achepté ce beau hanap. » Aux unes on demandoit si elles sentoyent rien qui les picquast au mitant du corps pour cela ; elles respondoyent que nulle de ces drolleries y avoit eu pouvoir pour les picquer. Aux.autres on demandoit si elles n’avoyent point' senty le vin chaut, et qu’il les eust eschaufïees, encor que ce fust en hyver ; elles respondoyent qu’elles n’avoyent garder i car elles avoyent heu.bien froid, -qui les avoit bien rafraischies. Aux, unes on demandoit quelles~ images de toutes celles elles voudroyent tenir en leur lict ; elles respondoient qu’elles ne se pouvoyent oster de là pour les y transporter. 1 1

Bref, cent mille brocards et sornettes ~sur ce subject s’entredonnoient les gentilshommes et dames ainsi à table, comme j’ay veu, .que c’estoit une très-plaisante gausserie, et chose à voir et ouïr ; mais surtout, à. mon gré, le.plus et le meilleur, estoit à contempler ces filles innocentes, ou qui feignoyent l’estre, .et autres dames nouvellement venues, à tenir leur mine froide, riante.du bout du nez et des lèvres, ou à se contraindre et faire des.hypocrites, comme plusieurs dames en faisoyent de mesme. Et notez que, quand elles eussent deu mourir de soif, les sominelliers n’eussent osé leur donner à boire en une autre coupe ny verre. Et, qui plus est ; juroyent

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/52[modifier]

DES DAMES.

48

aucunes, pour faire bon minois, qu’elles ne tourneroyent jamais à ces festins ; mais elles ne laissoient pour cela à y tourner souvent, car ce prince estoit très-splendide et friand. D’autres disoyent, quand on les convioit « J’iray, mais en protestation qu’on ne nous baillera point à boire dans la coupe ; » et quand elles y estoient, elles y beuvoient plus que jamais. Enfin elles s’y avezarent si bien qu’elles ne firent plus de scrupule d’y boire ; et si firent bien mieux aucunes, qu’elles se servirent de telles visions en temps et lieu ; et, qui plus est, aucunes s’en desbauchèrent pour en faire l’essay ; car toute personne d’esprit veut essayer tout.

Voilà les, effets de cette belle coupe si bien historiée. A quoy se faut imaginer les autres discours, les songes~ les mines et les paroles que telles dames disoyent et faisoyent entre elles, à part ou en compagnie.

Je pense que telle coupe estoit bien différente à celle 'dont parle M. de Ronsard en l’une de ses premières odes', desdiée au feu roy Henry, qui commence ainsi

Comme un qui prend une couppe,

Seul honneur de son trésor,

Et de rang verse à la troupe

Du vin qui rit dedans l’or.

Mais en ceste coupe le vin ne rioit pas aux per-1. avezarent. Les précédentes éditions portent toutes J’y aecoH~/Ke/ce qui est la traduction du verbe italien rezzar que Brantôme a francisé.

2. C’est la deuxième ode du livre IL Elle est dédiée à Henri II.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/53[modifier]

DES DAMES.

49

sonnes, mais les personnes au vin car les unes henvoyent en riant, et les autres benvoyent en se ravissant les unes se compissoyent en beuvant, et les autres benvoyent en se compissant ; je dis, d’autre chose que de pissat.

Bref, cette coupe faisôit de terribles effets, tant y estoyent pénétrantes ces images, visions et perspectives dont je me souviens qu’une fois/en une gallerie du comte de Chasteau-Vilain., dit le seigneur Adjacet', une trouppe de-daines avec leurs serviteurs estant allé voir cette belle maison, leur veue s’addressa sur de beaux et rares tableaux qui estoyeht en ladicte gallerie. A elles se présenta un tableau fort beau, où estoyent représentées force belles dames nues qui estoyent aux bains, qui s’èntre-touchoient, se palpoyent, se manioyent, et frottoyeht, s’entremesloyent, se tastonnoyent-, et, qui plus est, se faisoyent le poil tant gentiment et si proprement en mônstrant tout, qu’une froide recluse ou hermite s’en fust esehauSRse et esmeùe et c’est pourquoy une damé grande, dont. j’ay ouy parler et cogneue, se perdant en ce tableau, dit à son serviteur, en se tournant vers luy comme enragée de-cette rage d’ad. L. di Ghiaceti, dit Adjacet, Diacet ou Dadjacète (il signait ainsi), Florentin qui, enrichi dans les affaires de finances, acheta le comté de ChateauviHain en 1578, et, comme nous l’avons dit (tome II, p. 23), épousa Anne d’Aquaviva, fille du duc d’Atri. 11 s’était fait construire, près des Blancs-Manteaux, une superbe maison où il recevait souvent Henri III et où se trouvait la galerie dont parle Brantôme et à'JaqueIIe se rapporte peut-être une description donnée dans l’Isle des ~eryK~y’o~<M. Voyez l’Estoile, édit. de 1743, tome III, p. 37. Il y a diverses lettres de lui dans les mss. 3620 et 3621 du fonds français.

ix–4.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/54[modifier]

DES DAMES.

50

mour « C’est trop demeuré icy montons en carosse promptement, et allons en mon logis, car je ne puis plus contenir cette ardeur, il la faut aller este teindre c’est trop bruslé. » Et ainsi partit, et alla avec son serviteur prendre de cette bonne eau qui est si douce sans sucre, et que son serviteur luy donna de sa petite burette.

Telles peintures et tableaux portent plus de nuisance à une âme fragile qu’on ne pense ; comme en estoit un là à mesme, d’une Vénus toute nue, couchée et regardée de son fils Cupidon ; l’autre, d’un Mars couché avec sa Vénus l’autre d’une Laeda couchée avec son signe'. Tant d’autres y a-il, et là et ailleurs, qui sont un peu plus modestement peints et voilez mieux que les figures de l’Aretin ; mais quasy tout vient à un et en approchent de nostre coupe dont je viens de parler, laquelle avoit quasi quelque simpatie par antinomie, de la couppe que trouva Renault de Montauban en ce chasteau dont parle l’Arioste', laquelle à plein descouvroit les pauvres cocus, et cette-cy les faisoit ; mais l’une portoit un peu trop.de scandale aux cocus et leurs femmes infidèles, et cette-cy point.

Aujourd’hui n’en est besoin de ces livres nyde ces peintures, car les marys leur en apprennent prou et voilà que servent telles escholes de marys J’ay cogneu un bon imprimeur vénétien à Paris, qui s’appelloit messer Bernardo, parent de ce grand

1. Signe, cygne.

2. Tout vient à un, tout revient au même. 3. Orlando /My/OM, ch. XLH, in fine.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/55[modifier]

DES DAMES.

51

Aldus Manutius de Venise', qui tenoit sa boutique en la rue de Sainct-Jacques, qui me dit et jura une fois qu’en moins d’un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de l’Aretin à force gens mariés et non mariés, et à des femmes, dont il m’en nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et les leur bailla à elles’mesmes et très-bien reliez, sous serment presté qu’il n’en sonneroit mot, mais pourtant il me le dist ; et-me dist davantage qu’une autre dame luy en ayant demandé au bout de quelque temps, s’il en avoit point un pareil comme un qu’elle avoit veu entre les mains d’une de ces trois, il luy-respondit ~or~, e /'< ?~b et soudain argent en campagne, lés’acheptant tous au poids de l’or. Voilà une folle curiosité pour envoyer son mary faire un voyage à Cornette

f

près deCivita-Vecchia.

Toutes ces formes et postures sont odieuses à Dieu, si bien que sainet Hiérdsme dit « Qui se' monstre plustost desbordé amoureux de sa femme que mary, est adultère et pèche". H Et parce qu’aucuns docteurs ecclésiastiques en ont parlé, je diray cé mot briefvement en mots latins, d’autant qu’eux-mesmes ne l’ont voulu dire en françois ~cc~ disent-ils, conjugum fit, quando uxor. COgV !CMC~U/' a/~< ? /'C/0 stando ~~e/ !<~0 in latere, /MM//C/' super virum ;

<. Bernardin Turissan. Voyez Lacaille Histoire de ~'7/H~'r/ merie, p. 137.

2. Oui, madame, et pis..j [ 3. Aduiter est, inquit Xystus, in suam uxorem amator ardentior. Sancti E. Zf/ero/y/Kt opéra, Vérone, 173S, in-fo, tome ï, col. 318 319.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/56[modifier]

DES DAMES.

52

comme un petit colibet que j’ay leu d’autresfois, qui i dit :

In prato viridi monialem ludere vidi

Cum monacho léviter, ille sub, Illa super.

D’autres disent quand ils s’accommodent autrement que la femme ne puisse concevoir. Toutesfois il y a aucunes femmes qui disent qu’elles conçoivent mieux par les postures monstrueuses et surnaturelles et estranges, que naturelles et communes, d’autant qu’elles y prennent plaisir davantage, et, comme dit le poète, quand elles s’accommodent more canino, ce qui est odieux toutesfois les femmes grosses, au moins aucunes, en usent ainsi, de peur de se gaster par le devant.

D’autres docteurs disent que quelque forme que ce soit est bonne, mais que, semen < ?/acH~M/' ma//VCCM naulieris, et quomodocunque uxor cognoscatur, si vir < ?/~CM/C~Mr semen M / ?M~/Ce/7 !, non est peccatunz mortale. =

Vous trouverez ces disputes dans Summa ~c/z-c-qui est un cordelier docteur qui a très-bien escrit de tous les péchez, et monstré qu’il à beaucoup veu et leu'. Qui voudra lire ce passage y verra beaucoup d’abus que commettent les marys à l’endroict de leurs femmes. Aussi dit-il que, quando /7 :M~c/' est ita / ?//ï~MM ut rton possit aliter coïre que par telles postures, non C~/ ?6'CC<~M/7Z mortale, modo vir < ?/'a’CM/C..M/Kc/z M vas naturale. Dont disent aucuns qu’il vaudroit mieux que les marys s’astinssent de leurs s

1. U a déjà été question de cet auteur et de son livre.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/57[modifier]

DES DAMES.

53

femmes quand elles sont pleinës comme font les animaux, que de souiller le mariage 'par de telles vilainies.

J’ay cogneu une fameuse courtisanne à Rome, dicte la Grecque, qu’un grand seigneur de France avoit là entretenue. Au bout de quelque temps, il luy prit envie de venir voir la France, par le moven du seigneur Bonvisi, banquier de Lion, Lucquois très-riche, de laquelle il' estoit amoureux ; où estant, elle s’enquit fort de ce seigneur et de sa femme, et, entr’autres choses, si elle ne le faisoit point cocu, <f d’autant, disoit-elle, que j’ay dressé son mary de si bel air, et luy ay appris de si bonnes leçons, que les luy ayant montrées et pratiquées avec sa femme, il n’est possible qu’elle ne les ait voulu <(monstrer à d’autres ; car nostre mestier est si chaud, quand il est bien appris, qu’on prend cent fois plus de plaisir de le monstrer et pratiquer avec plusieurs qu’avec un. » Et disoit bien plus, que cette dame lui devoit faire un beau présent et condigne de sa peine et de son sallaire, parce que, quand son mary vint à son escholle premièrement, il n’y sçavoit rien, et estoit en cela le plus sot, neuf et apprentif qu’elle vist jamais ; mais elle l’avoit si bien dressé et façonné, que sa femme s’en devoit trouver cent fois mieux. Et de fait cette dame, la voulant voir, alla chez elle en habit dissimulé ; dont la, courtisanne s’en douta et, lui tint tous les propos que je viens de dire, et pires encor et plus desbordez, car elle estoit courtizanné fort débordée. Et voilà comt. 7/, Bonvisi.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/58[modifier]

DES DAMES.

54

ment les marys se’forgent les couteaux pour se couper la gorge cela s’entend des cornes. Par ainsi, abusant du saint mariage, Dieu les punit ; et puis veulent avoir leurs revanches sur leurs femmes, en quoy ilz sont cent fois plus punissables. Aussi ne m’estbnnè-je pas si ce saint docteur' disoit que le maryage estoit quasi une vraye espèce d’adultère cela vouloit-il entendre quand on en abusoit de cette sorte que je viens de dire.

Aussi a-on deffendu le mariage à nos prestres ; car, venant de coucher avec leurs femmes, et s’estre bien souillez avec elles, il n’y a point de propos de venir à un sacré autel. Car, ma foy, ainsy que j’ay ouy dire, aucuns bourdellent plus avec leurs femmes que non pas les ruffiens avec les putains des bourdeaux, qui, craignans prendre mal, ne s’acharnent et ne s’eschauffent avec elles comme les marys avec leurs femmes, qui sont nettes et ne peuvent donner mal, au moins aucunes et non pas toutes ; car j’en ay bien cogneu qui leur en donnent, aussi bien que leurs marys à elles.

Les marys, abusants de leurs fémmes, sont fort punissables, comme j’ay ouy dire à de grands docteurs- que les marys, ne se gouvernants avec leurs femmes modestement dans leur lict comme ils doivent, paillardent avec elles comme avec concubines, n’estant le mariage introduit que pour la nécessité et procréation, et non pour le plaisir désordonné et paillardise. Ce que très-bien nous sceut représenter l’empereur Sejanus Commodus, dit autrement An-1. S. Jérôme.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/59[modifier]

DES DAMES.

55

chus Verus', lorsqu’il dit à sa femme Domitia Galvilla, qui se plaignoit à luy de quoy il portoit à des putains et courtisannes et autres ce qu’à elle appartenoit en son)ict, et luy ostoit ses menues et petites pratiques « Supportez, ma femme, luy dit-il, qu’avec les autres je saoulle mes désirs, d’autant que le nom de femme et de consorte est un nom de dignité et d’honneur, et non de plaisir et.paillardise : H Je n’ay point encor leu ny trouvé la response que luy fit là dessus madame sa femme l’impératrice ; mais il ne faut douter que, ne. se contentant de ceste sentence dorée, elle ne luy respondist de bon cœur, et par la voix de la pluspart, voire de toutes les femmes mariées « Fy de cet honneur, et vive le <t plaisir nous vivons mieux de l’un que de l’autre, e II ne faut non plus douter aussi que la pluspart dé nos mariés aujourd’huy et de tout temps, qui ont de belles femmes, ne disent pas ainsi ; car ilz rie se maryent et lient, ny ne prennent leurs femmes, sinon pour bien passer leur temps et bien paillarder en toutes façons, et leur enseigner des préceptes et pour le mouvement de leur corps et pour les débordées et lascives paroles de leurs bouches, afin que leur dormante Vénus en soit mieux esveillée et excitée et, après les avoir bien ainsi instruites et débauschées, si elles vont ailleurs, ilz les punissent, les battent, les assomment et les font mourir.

1. Lucius Cejonus (et non Sejanus) Commodus Verus. Il avait épouse la fille de Nigrinus que quelques écrivains modernes ont appelée Domitia Lucilla ou Calvitia, mais sans preuves ; car les historiens ne prononcent pas son nom.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/60[modifier]

DES DAMES.

S6

H y a aussi peu de raison en cela, comme si quelqu’un avoit débausché une pauvre fille d’entre les bras de sa mère, et luy eust faict perdre l’honneur et sa virginité, et puis, après en avoir fait sa volonté, la battre et la contraindre à vivre autrement, en toute chasteté vrayement car il en est bien temps, et bien à propos ! Qui est celuy qui ne le condamne pour homme sans raison et digne d’estre chastié ? L’on en deust.dire de mesmes de plusieurs marys, lesquels, quand tout est dit, débauschent plus leurs femmes, et leur apprennent plus de préceptes pour tomber en paillardise que ne font leurs propres amoureux car ilz en ont plus de temps et loisir que les amans ; et venants à discontinuer leurs exercices, elles changent de main et de maistre, à mode d’un bon cavalcadour, qui prend plus de plaisir cent fois de monter à cheval qu’un qui n’y entend rien. « Et de malheur, ce disoit cette courtizanne, il n’y a nul mestier au monde qui soit plus coquin ny qui désire tant de continue que celuy de Vénus. » En quoy ces marys doivent estre advertis de ne faire tels enseignemens à leurs femmes, car ils leur sont par trop préjudiciables ; ou bien, s’ils voyent leurs femmes leur jouer un faux-bon, qu’ilz ne les punissent point, puisque sont esté eux qui leur en ont ouvert le chemin.

—Si faut-il, que je face cette digression d’une femme mariée, belle et honneste et d’estoffe, que je sçay, qui s’abandonna à un honneste gentilhomme, aussi plus par jalousie qu’elle portoit à une honneste dame que ce gentilhomme aimoit et entretenoit, que par amour. Parquoy, ainsi qu’il en jouissoit, la dame

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/61[modifier]

DES DAMES.

57

luy dit <(A cette heure, à mon grand contentement, K triomphè-je de vous et-de l’amour que portez à une telle. » Le gentilhomme lui respondit « Une <- personne abattue, subjuguée et foulée, ne sauroit bien triompher. » Elle prend pied à cette response, comme touchant à son honneur, et luy réplique aussitost « Vous avez raison.): Et tout à coup s’advise de désarçonner subitement son homme, et se desrober de dessous luy ; et, changeant de forme, prestement et agilement monte sur luy et le met sous soy. Jamais jadis chevallier ou gendarme romain ne fut si prompt et adextre de monter et remonter sur ses chevaux désultoires', comme fut ce coup cette dame avec son homme ; et le manie de mesme en luy disant « A st’heure donc puis-je bien dire qu’à bon escient je triomphe de vous, puisque je vous tiens abattu sous moy. Voilà une dame d’une plaisante et paillarde ambition, et d’une façon estrange, comment elle la traitta ! I

J’ay ouy parler d’une fort belle et honneste dame de par le monde, sujette fort à l’amour et à la lubricité, qui pourtant fut si arrogante et si ûère, et si brave de cœur, que, quand ce venoit là, ne vouloit jamais soufirir que son homme la montast et la mît sous soy et l’abattît, pensant faire un grand tort à la générosité de son cœur, et attribuant à une grande lascheté d’estre ainsi subjuguée et sousmise, en mode d’une triomphante conqueste ou esclavitude% mais

Cheval désultoire, equus desultorius, cheval servant à faire l’exercice de la voltige.

2. ~c/a-M~e, esclavage ; de l’italien ~cAMc/<t<c.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/62[modifier]

DES DAMES.

58

vouloit tousjours garder le dessus et la prééminence. Et ce qui faisoit bon pour elle en cela, c’est que jamais.ne voulut s’adonner à un plus grand que-soy, de peur qu’usant de son autorité et puissance, luy pust donner la loy, et la pust tourner, virer et fouler, ainsi qu’il luy eust pleu ; mais, en cela, choisissoit ses égaux et inférieurs, auxquels elle ordonnoit leur rang, leur assiete, leur ordre et forme de combat amoureux, ne plus ne moins qu’un sergent majour à ses gens le jour d’une bataille ; et leur commandoit de ne l’outrepasser, sur peine de perdre leurs pratiques, aux uns son amour, et aux autres la vie ; si que debout ou assis, ou couchez, jamais ne se purent prévaloir sur elle de la moindre humiliation, ny submission, ny inclination, .qu’elle leur eust rendu et presté. Je m’en rapporte au dire et au songer de ceux et celles qui ont traitté telles amours, telles postures, assietes et formes.

Cette dame pouvoit ordonner ainsi, sans qu’il y allast rien de son honneur.prétendu, ny de son cœur généreux offensé ; car, à ce que j’ay ouy dire à aucuns praticqs, il y avoit assez de moyens pour faire telles ordonnances et pratiques.

Voilà une terrible et plaisante humeur de femme, et bizarre scrupule de conscience généreuse. Si avoitelle raison pourtant ; car c’est une fascheuse souffrance que d’estre subjuguée, ployée, foullée, et mesmes quand l’on pense quelquefois à part soy, et qu’on dit « Un tel m’a mis sous luy et foulé », par manière de dire, sinon aux pieds, mais autrement cela vaut autant à dire.

Cette dame aussi ne voulut jamais permettre que

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/63[modifier]

DES DAMES.

59

ses inférieurs la baisassent jamais à.la bouche, « d’autant, disoit-elle, que le toucher et le tact’de boua ehe à bouche est le plus sensible et précieux de tous les autres touchers, fust de la main et autres f< membres, a et pour ce, ne vouloit estre alleinée', nv sentir à la sienne une bouche salle, orde et nompareille à la sienne.

Or, sur cecy, c’est une autre question que j’ay veu traitter à aucuns quel advantage de gloire a plus grand, sur son compagnon, ou l’homme ou la femme, quand ils sont en ces escarmouches ou victoires vénériennes ?

L’homme allègue pour soy la raison précédente que la' victoire est bien plus grande quand l’on tient sa douce ennemie abattue sous sôy, et qu’il la subjugue, la supédite* et la dompte à son aise et comme il luy plaist ; car il n’y a si grande princesse ou dame, que, quand elle est là, fust-ce avec son inférieur ou inégal, qu’elle n’en souffre la loy et la domination qu’en a ordonné Vénus parmy ses statuts ; et, pour ce, la gloire et l’honneur en demeure très-grande à l’homme.

La femme dit K Ouy, je le confesse, que vous< vous devez sentir glorieux quand vous me tenez ce sous vous~ et me suppéditez ; mais aussi, quand il me plaist, s’il ne tient qu’à tenir le dessus, je le tiens par gayeté et une gentille volonté qui m’en< prend, et non pour une contrainte. D’avantage, quand ce dessus me déplaist, je me fais servir à 1. Alleinée, halenée.

2. Suppéditer mettre sous les pieds de l’italien suppeditare.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/64[modifier]

DES DAMES.

60

vous comme d’un esclave ou forçat de gallère, ou, pour mieux dire, vous fais tirer au collier comme <(un vray cheval de charrette, et vous travaillant, peinant, suant, halletant, efïbrçant à faire les cour<t vées et efforts que je veux tirer de vous. Cependant, moy, je suis couchée à mon aise, je vois venir vos coups quelquefois j’en ris et en tire mon plaisir à vous voir en telles altères ; quelquesfois aussi je vous plains, selon ce qui me plaist ou que a j’en ay de volonté ou pitié ; et après en avoir en cela très-bien passé ma fantaisie, je laisse la mon gallant, las, recreu, débilité, énervé, qu’il n’en peut plus, et n’a besoing que d’un bon repos et de K quelque bon repas, d’un coulis, d’un restaurent ou de quelque bon bouillon confortatif. Moy, pour telles courvées et tels efforts, je ne m’en sens nullement, sinon que très-bien servie à vos despens, monsieur le gallant, et n’ay autre mal sinon de souhaiter quelque autre qui m’en donnast autant, à peine de le faire rendre comme vous et, par ainsi, ne me rendant jamais, mais faisant ren- dre mon doux ennemy, je rapporte la vraye victoire et la vraye gloire, d’autant qu’en un. duel celuy qui se rend est déshonnoré, et non pas celuy qui combat jusques au dernier pôinct de la mort. M Ainsi que j’ay ouy conter d’une belle et honneste femme, qui une fois, son mary l’ayant esveillée d’un profond sommeil et repos qu’elle prenoit, pour faire cela, après qu’il eut fait elle lui dit « Vous avez fait et moy non. » Et, parce qu’elle estoit dessus luy, elle le lia si bien de bras, de mains, ' de pieds et de ses jambes entrelassées « Je vous apprendray à ne

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/65[modifier]

DES DAMES.

61

m’esveiller une autre fois ; » et, le démenant secouant et remuant à toute outrance, son mary qui estoit dessous, qui ne s’en pouvoit défaire et qui suoit, ahannoit et se lassoit, et crioyt mercy, elle le luy fit faire une autre fois en despit de luy, et le rendit si las, si aténué et flac, qu’il en devint hors d’aleine et luy jura un bon coup qu’une autre fois il la prendrbit à son heure humeur et apétit. Ce conte est meilleur à se l’imaginer et représenter qu’à l’escrire.

Voila donc les raisons de la dame avec plusieurs autres qu’elle pût alléguer.

Encore l’homme réplique là-dessus r< Je n’ay point aucun vaisseau ni. baschot comme vous avez le vostre, dans lequel je jette un gassouil de pollution et d’ordure (si ordure se doibt appeller la semence c(humaine jettée par mariage et paillardise), qui vous salit et vous y pisse comme dans un pot. Ouy, c dit la dame ; mais aussitost ce beau sperme, que vous autres dites estre le sang le plus pur et net que vous avez, je le vous vais pisser incontinent et jetter ou dans un pot ou bassin, ou en un retrait, et le mesler avecques une autre ordure très-puante et salle et vilaine ; car de cinq cens coups que l’on nous touchera, de mille, deux mille, trois mille, voire d’une infinité, voire de nul, nous n’engroissons que d’un coup, et la matrice ne retient qu’une fois ; car si le sperme y entre bien et y est bien retenu, celuy-là est bien logé, mais lesautres <f fort sallaudement nous les logeons comme je viens de dire. Voilà pourquoi il ne faut se vanter de nous gazouiller de vos ordures de sperme ; car,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/66[modifier]

DES DAMES.

62

outre celuy-là que nous concevons, nous le jettons et rendons pour n’en faire plus de cas aussitost f< que l’avons' receu et qu’il ne nous donne plus de plaisir, et en sommes quittes en disant Monsieur le potagier, voilà vostre brouet que je vous rends, et le vous claque là ; il a perdu.le bon goust que vous m’en avez donné premièrement. Et notez que la moindre bagasse en peut dire autant à un grand roy ou prince, s’il l’a repassée ; qui est un grand

< mespris, d’autant que l’on tient.le sang royal pour

le plus précieux qui soit point. Vrayment il est K bien garde et logé bien précieusement plus que d’un autre n

Voilà le dire des femmes ; qui est un grand cas pourtant qu’un sang si précieux se pollue et se contamine ainsi si sallaudement et vilainement ; ce qui estoit défendu en la loy de Moyse, de ne le nullement prostituer en terre ;' mais on fait bien pis quand on le mesle avecques de l’ordure très-orde et salle. Encor, si elles faisoyent comme un grand seigneur dont j’ay ouy parler, qui, en songeant la nuict, s’estant corrompu parmy ses linceuls, les fit enterrer, tant il estoit scrupuleux, disant que c’estoit un petit enfant provenu de là qui estoit mort, et que c’estoit dommage et une très-grande perte que ce sang n’eust esté mis dans la matrice de sa femme, dont possible l’enfant fust esté en vie.

Il se pouvoit bien tromper par là, d’autant que de mille habitations que le' mary fait avec la femme l’année, possible, comme j’ay dit, n’en devient-elle grosse, non pas une fois en la vie~ voire jamais, pour aucunes femmes qui sont brehaignes et stériles,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/67[modifier]

DES DAMES.

63

et ne conçoivent jamais ; d’où est venu l’erreur d’aucuns mescréans, que le mariage n’avoit esté institué tant pour ta procréation que pour le plaisir ; ce qui est mal creu et mal parlé, car, encor qu’une femme n’engroisse toutes les fois qu’on l’entreprend, c’est pour quelque volonté de Dieu à nous occulte, et qu’il en veut punir et mary et femme, d’autant que la plus grande bénédiction que Dieu nous puisse envoyer en mariage', c’est une bonne liguée, et non par concubinage ; dont il y a plusieurs femmes qui prennent un grand plaisir d’en avoir de leurs amans, et d’autres non ; lesquelles ne veulent permettre qu’on leur lasche rien dedans, tant pour ne supposer des enfans à leurs marys qui ne sont à eux, que pour leur sembler ne faire tort et ne les faire cocus si la rosée ne leur est entrée dedans, ny plus ny moins qu’un estomach débile et mauvais ne peut estre offensé de sa personne pour prendre de 'mauvais et indigestifs morceaux, pour les mettre dans-la bouche, les mascher et puis les cracher en terre.

Aussi, par le mot de cocu, porté par les oyseaux d’avril, qui sont ainsi appelez pour aller pondre au nid des autres, les hommes s’appellent cocus par antinomie*. quand les autres viennent pondre dans leur nid, qui est dans le cas de -leurs femmes, qui est autant à dire leur jetter leur semence et leur faire des enfans.

Voilà comme plusieurs femmes ne- pensent faire 4 Antinomie, Usez antonomasie. Ce dernier mot désigne en effet la figure’dé rhétorique par laquelle on met un nom commun à la place d’un nom propre,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/68[modifier]

DES DAMES.

64

faute à leurs marys pour mettre dedans et s’esbaudir leur saoul, mais qu’elles ne reçoivent point de leur semence ; ainsi sont-elles consciëntieuses de bonne façon comme d’une grande dont j’ay ouy parler, qui disoit à son serviteur « Esbattez-vous tant que vous voudrez, et donnez-moy du plaisir ; mais, sur< vostre vie, donnez-vous garde de ne m’arrouser K rien là dedans, non d’une seule goutte, autrement il vous y va de la vie. » Si bien qu’il falloit bien que l’autre fust sage, et qu’il espiast le temps du mascaret quand il devoit venir.

J’ay ouy faire un pareil conpte au chevallier de Sanzay' de Bretagne, un très-honneste et brave gentilhomme, lequel, si la mort n’eust entrepris sur son jeune aage, fust esté un grand homme de mer, comme il avoit un très-bon commencement aussi en portoit-il les marques et enseignes, car il avoit eu un bras emporté d’un coup de canon en un combat qu’il fit sur mer. Le malheur pour luy fut qu’il fut pris des corsaires, et mené en Alger. Son maistre, qui le tenoit esclave, estoit le grand prestre de la mosquée de là, qui avoit une très-belle femme qui vint à s’amouracher si fort dudict Sanzay, qu’elle luy commanda de venir en amoureux plaisir avec elle, et qu’elle luy feroit très-bon traittement, meilleur qu’à aucun de ses autres esclaves ; mais surtout elle luy commanda très-expressément, et sur la vie, ou une prison très-rigoureuse, de ne lancer en son corps d. René de Sanzay, chevalier de l’ordre, chambellan du roi, etc., eut quatre fils René, Christophe, Claude et Charles, tous chevaliers de l’ordre. Je ne sais auquel des trois derniers se rapporte l’histoire racontée par Brantôme.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/69[modifier]

DES DAMES.

65

une seule goutte de sa semence, d’autant, disoit-elle, qu’elle ne vouloit nullement estre polluée et contaminée du sang chrestien, dont elle penseroit offenser grandement et sa loy et son grand prophète Mahommet et de plus luy commanda qu’encor qu’elle fust en ses chauds plaisirs, quand bien elle luy commanderoit cent fois d’hazarder le paquet tout à trac, qu’il n’en fist rien, d’autant que ce seroit le grand plaisir duquel elle estoit ravie qui le luy feroit dire, et non pas la volonté de l'âme.

Ledict Sànzay, pour avoir bon traittement et plus grande liberté, encor.qu’il fust chrestien, ferma les yeux pour ce coup à sa loy ; car un pauvre esclave rudement traitté et misérablement enchaisné peut s’oublier bien quelques fois. Il obéit à la dame, et fut si sage et si abstraint à son commandement qu’il commanda fort bien à son plaisir ; et moulloit au moulin de sa dame tousjours très-bien, sans y faire couller d’eau ; car, quand l’escluse de l’eau vouloit se rompre et se déborder, aussitost il la retiroit, la resserroit et la faisoit escouler où il pouvoit ; dont cette femme l’en ayma davantage, pour estre si abs-traint. À son estroit commandement, encor qu’elle lui criast : «Laschez, je vous en. donne toute per- mission H mais il ne voulut onc, car il craignoit d’estre battu à la turque, comme il voyoit ses autres compagnons devant soy.

Voilà une terrible humeur de femme ; et pour ce il semble qu’elle faisoit beaucoup, et pour son âme qui estoit turque, et pour l’autre qui estoit chrestien, puisqu’il ne se deschargeoit nullement avec elle si me jura-il qu’en sa vie il ne fut en telle peine. ix– 5

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/70[modifier]

DES DAMES.

66

Il m’en fit un autre compte, le plus plaisant qu’il est possible, d’un traict, qu’elle luy fit ; mais d’autant qu’il est trop sallaud je m’en tairay, de peur d’offenser les oreilles chastes.

Du depuis ledict Chanzay fut rachepté par les siens, qui sont gens d’honneur et de bonne maison en Bretagne, et qui appartiennent à beaucoup de grands, comme à M. le connestable qui aimoit fort son frère aisné, et qui luy ayda beaucoup à cette délivrance, laquelle ayant eue, il vint à la cour, et nous en conta fort à M. d’Estrozze et à moy de plusieurs choses, et entre autres il nous fit ces comptes.

Que dirons-nous maintenant d’aucuns marys qui ne se contentent de se donner du contentement et du plaisir paillard dé leurs femmes, mais en donnent de l’appétit, soit à leurs compaignons et amys, soit à d’autres ? Ainsi que j’en ay cogneu plusieurs qui leur louent leurs femmes, leur disent leurs beautéz, leur figurent leurs membres et partyes du corps, leur représentent leurs plaisirs qu’ils ont avec elles, et leurs follâtreries dont elles usent envers eux, les leur font baiser, toucher, taster, voire voir nues.

Que méritent-ils ceux-là ? sinon qu’on les face cocus bien à point, ainsi que fit Gigès, par. le moyen —de sa bague', au roy Candaule, roy des Lydiens, lequel, sot qu’il estoit, luy ayant loué la rare beauté de sa femme, comme si le silence luy faisoit tort et 1. L’histoire de l’anneau magique de Gygès est racontée pour la première fois dans le deuxième livre de la République de Platon. Cicéron y a fait allusion, dans son De o/~c< liv. 111, chap. ix. Quant à l’histoire de Candaule, elle M trouve dans Hérodote, liv. I, chap. vm et suivants,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/71[modifier]

DES DAMES.

67

dommage, et puis la luy ayant monstrée toute nue, en devint si amoureux qu’il en jouit à son gré, et le fit mourir, et s’impatronisa de son royaume. On dit que la femme en fut si désespérée pour avoir esté représentée ainsi, qu’elle força Gigès à ce mauvais tour, en luy disant « Ou celuy qui t’a pressé et conseillé de telle chose, faut qu’il meure de ta main, ou toy, qui m’as regardée toute nue, que tu meures de la main d’un autre. » Certes, ce roy, estoit bien de loisir de donner ainsi appétit d’une viande nouvelle, si belle et bonne, qu’il devoit tenir si chère. Louis, duc d’Orléans tué à la porte Barbette, à Paris fit bien au contraire (grand débauscheur des dames de la cour, et tousjours des plus grandes) ; car, ayant avec luy couché une fort belle et grande dame, ainsi que son mary-vint en sa chambre pour luy donner le bonjour, il alla couvrir la teste de sa dame, femme de l’autre, du linceul, et luy descouvrit tout le. corps, luy faisant voir tout nud et toucher à son bel aise, avec défense expresse sur la vie de n’oster le linge du visage, ny la descouvrir aucunement, à quoy il n’osa contrevenir, luy demandant par plusieurs fois ce qui luy sembloit de ce beau corps tout nud l’autre en demeura tout esperdu et grandement satisfait. Le duc luy bailla congé de sortir de la chambre, ce qu’il fit sans avoir jamais pu cognoistre que ce fust sa femme.

S’il l’eust bien veue et recogneue toute nue, comme plusieursquej’ayveu, il-l’eust cogneue à plusieurs 1. Étre bien de loisir, avoit bien à faire.

2. En 1407.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/72[modifier]

DES DAMES.

68

sis', posstbie ; dont il fait bon les visiter quelquesfois. par le corps.

Elle, après son mary party, fut interrogée de M. d’Orléans si elle avoit eu l’allarme et peur. Je vous laisse à penser ce qu’elle en dist et la peine et l’altère en laquelle elle fut l’espace d’un quart d’heure ; car il ne falloit qu’une petite indiscrétion, ou la moindre désobéissance que son mary eust commis pour lever le linceul ; il est vray, ce dist M. d’Orléans- mais qu’il Peust tué aussitost pour l’empescher du mal qu’il eust faict à la femme.

Et le bon fut de ce mary, qu’estant la nuict d’amprès couché avec sa femme, II luy dit que M. d’Orléans luy avoit fait voir la plus belle femme nue qu’il vit jamais, mais, quant au visage, qu’il n’en sçavoit que rapporter, d’autant qu’il luy avoit interdit'. Je vous laisse à penser ce qu’en pouvoit dire sa femme dans sa pensée. Et de cette dame tant grande et de M. d’Orléans, on dit que sortit ce brave et vaillant bastard d’Orléans, le soustien de la France et le f eau de l’Angleterre, et duquel est venue ceste noble et généreuse race des comtes de Dunois. Or, pour retourner encor à nos marys prodigues de la veue de leurs femmes nues, j’en sçay un qui, pour un matin, un sien compaignon l’estant allé voir dans sa chambre ainsi qu’il s’habilloit, luy monstra sa femme toute nue, estendue tout de son long toute endormie, et s’estant ellé-mesme osté ses linceuls de

Si, signe.

2. Une anecdote du même genre forme le fonds de la première des Cent Nouvelles nouvelles.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/73[modifier]

DES DAMES.

69

dessus elle, d’autant qu’il faisoit grand chaud, luy tira le rideau à demy, sy bien que le soleil levant donnant dessus elle, il eut loisir de la bien contempler à son aise, où il ne vid rien que tout beau en perfection, et y put paistre ses yeux, non tant qu’il eust voulu, mais tant qu’il put ; et puis le mary et luy.s’en allèrent chez le roy.

Le lendemain, le gentilhomme qui estoit fort serviteur de ceste dame honneste, luy racconta ceste vision, et mesme luy figura beaucoup de choses qu’il avoit remarquées en ses beaux membres, jusques aux plus cachez ; et si le mary le luy confirma, et que c’estoit luy-mesme qui en avoit tiré le rideau. La dame, de despit qu’elle conceut contre son mary, se laissa aller et s’octroya à son amy par ce seul sujet ce que tout son service n’avoit sceu gaigner. J’ay cogneu un très-grand seigneur qui, un matin, voulant aller à la chasse, et ses gentilshommes l’estant venu trouver à son lever, ainsi qu’on le chaussoit, et avoit sa femme couchée près de luy et qui luy tenoit son cas en pleine main, il leva si promptement la couverture qu’elle n’eut loisir de lever la main où elle estoit posée, que l’on l’y vit à l’aise et la moitié de son corps ; et en se riant, il dit à ces messieurs qui estoyent présents à Et bien, messieurs, ne vous ai-je pas faict voir choses et autres de ma femme ? » Laquelle fut si dépite de ce trait, qu’elle luy en voulut un mal extresme, et mesme pour la surprise de ceste main ; et, possible, depuis elle le luy rendit bien.

J’en sçay un autre d’un grand seigneur, lequel, connoissant qu’un sien amy et parent estoit amou-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/74[modifier]

DES DAMES.

70

reux de sa femme, fust ou pour luy en faire venir l’envie davantage, ou du dépit et désespoir qu’il pouvoit concevoir de quoy il avoit eu une si belle femme et luy n’en tastoit point, la luy-monstra un matin, l’estant allé voir, dans le lict tous deux couchez ensemble, à demye nue et si fit bien pis, car il luy fit cela devant luy-mesme, et la mit en besogne comme si elle eust esté à part ; encor prioit-il cet amy de bien voir le tout, et qu’il faisoit tout cela à sa bonne grâce. Je vous laisse à penser si la dame, par une telle privauté de son mary, n’avoit pas occasion de faire à son amy l’autre toute entière, et à bon escient, et s’il n’estoit pas bien employé qu’il en portast les cornes.

J’ay ouy parler d’un autre, et grand seigneur, qui le faisoit ainsi à sa femme devant un grand prince, son maistre, mais c’estoit par sa prière et commandement, qui se délectoit à tel plaisir. Ne sont-ils pas donc ceux-là coulpables, puisqu’ayarit esté leurs propres maquereaux, en veulent estre les bourreaux ? Il ne faut jamais monstrer sa femme nue, ny ses terres, pays et places, comme je tiens d’un grand capitaine, à propos de feu M. de Savoye qui desconseilla et dissuada nostre roy Henry dernier, quand, à son retour de Poulôgne, il passa par la Ldmbardie, de n’aller ny entrer dans la ville de Milan, luy alléguant que le roy d’Espagne en pourroit prendre quelque ombre mais ce ne fut pas cela ; il craignoit que le roy y estant, et la visitant bien à point, et contemplant sa beauté, richesse et grandeur, qu’il i. Emma’nuel-Philibert.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/75[modifier]

DES DAMES.

7i

ne fust tenté d’une extresme envie de la ravoir et reconquérir par bon et juste droict comme avoyent fait ses prédécesseurs. Et voylà la vraye cause, comme dit un grand prince qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit ceste encloueure. Mais, pour complaire à M. de Savoye, et ne rien altérer du costé du roy d’Espagne, il prit son chemin à costé, bien qu’il eust toutes les énvies du monde d’y aller, à ce qu’il me fit cet honneur, quand il fut de retour à Lion, de me le dire en quoy ne faut douter que M. de Savoye ne fust plus Espagnol que François. J’estime les mary aussi condamnables, lesquels, après avoir receu la vie par la faveur de leurs femmes, en demeurent tellement ingrats, qùe, .pour le soupçon qu’ils ont de leurs amours avec d’autres, les traittent très-rudement, jusques à attenter sur leurs vies. J’ay ouy parler d’un seigneur sur la vie duquel aucuns conjurateurs ayant conjuré et conspiré, sa femme, par supplicàtion, les en destourna, et le garantit d’estre massacré ; dont depuis elle en a esté très-mal recogneue et traittée très-rigoureusement. J’ay veu aussi un gentilhomme, lequel ayant esté accusé et mis en justice pour avoir faict très-mal son devoir à secourir son général en une battaille', si bien qu’il le laissa tuer sans aucune assistance ny secours, estant près d’estre sentencié et d’estre condamné d’avoir la teste tranchée, nonobstant vingt mille éscus qu’il présenta pour avoir la vie sauve, sa femme, ayant, parlé à un grand seigneur de par le Sainte-Soline qui abandonna Strozzi à la bataille navale de Tercère. Voyez tome IV, p. 23.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/76[modifier]

DES DAMES.

72

monde, et couché avec luy par la permission et supplication dudict mar y, ce que l’argent n’avoit pu faire sa beauté et son corps l’exécuta ; et luy sauva la vie et la liberté. Du despuis il la traitta si mal que rien plus. Certes, tels marys, cruels et enragez, sont très-misérables.

D’autres en ay-je cogneu qui n’ont pas fait de mesme, car ilz ont bien sceu recognoistre le bien d’où il venoit, et honoroyent ce bon trou toute leur vie, qui les avoit sauvez de mort.

Il y a encor une autre sorte de cocus, qui ne se sont contentez d’avoir esté ombrageux en leur vie, mais allans mourir et sur le poinct du trespas le sont encores ; comme j’en ay cogneu un qui avoit une fort belle et honneste femme, mais pourtant qui ne s’estoit point tousjours estudiée à luy seul, ainsi qu’il vouloit mourir, il luy disoit « Ah ma mye, je m’en <(vais mourir Et plust à Dieu que vous me tinssiez compagnie, et que vous et moy allassions ensemble en l’autre monde Ma mort ne m’en seroit si odieuse, et la prendrois plus en gré. » Mais la femme, qui estoit encor très-belte et jeune de trente-sept ans, ne le voulut point suivre ny croire pour ce coup là, et ne voulut faire la sotte, comme nous lisons de Evadné', fille de Mars et de Thébé~ femme de Capanée'~ laquelle l’ayma si ardemment, que, luy estant mort, aussitost que son corps fut jetté 1. Le manuscrit porte Devanne, erreur de copiste qui n’existe pas dans les anciennes éditions. Euripide, dans les. S~/y/M/~M, a mis en scène la mort héroïque d’Evadné ; mais ce n’est certainement pas là que Brantôme a pris le fait ; il l’a probablement tiré des Images ou tableaux de platte peinture de Philostrate, traduc- 0

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/77[modifier]

DES DAMES.

73

dans le feu, elle s’y jetta après toute vive, et se brusla et se consuma avec luy par une grande constance et force, et ainsi l’accompaigna à sa mort. Alceste fit bien mieux, car, ayant sceu par l’oracle que son mary Admette, roi de Thessalie, devoit mourir bientost si sa vie n’estoit racheptée par la mort de quelque autre dé ses amis, elle soudain se précipita à la mort, et ainsy sauva son mary.

Il n’y a plus meshuy de ces femmes si charitables, qui veulent aller de leur gré dans la fosse avant leurs marys, ny les suivre. Non, il ne s’en trouve plus les mères en sont mortes, comme disent les maquignons de Paris des chevaux, quand on n’en trouve plus de bons.

Et voylà pourquoy j’estimois ce mary, que je viens d’alléguer, malhabile de tenir ces propos à sa femme, si fascheux pour la convier à la mort, comme si ce fust esté quelque beau festin pour l’y convier. C’estoit une belle jalousie qui luy faisoit parler ainsy, qu’il concevoit en soy du déplaisir qu’il pouvoit avoir aux enfers là-bas, , quand il verroit sa femme, qu’il avoit si bien dressée, entre les bras d’un sien amoureux ou de quelque autre mary nouveau.

J Quelle forme de jalousie voilà, qu’il fallust que son mary en fust saisy alors, et qu’à tous les coups il luy disoit que, s’il en reschappoit, il n’endureroit plus d’elle ce qu’il avoit enduré et, tant qu’il a vescu, tion de Vigenère (voyez l’édition de 1602, in-4", p. 965-968), ouvrage dont il s’est servi plus d’une fois. Néanmoins ce n’est pas dans ce livre qu’il a trouvé qu’Evadné, à qui Euripide donne pour père Phylax et pour mère Iphis, était fille de Mars-et deThébé.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/78[modifier]

DES DAMES.

74

il n’en avoit point esté atteinte et luy’laissoit faire à son bon plaisir.

Ce brave Tancrède n’en fit pas de mesme, luy qui d’autrefois se fit jadis tant signaler en la guerre sainte. Estant sur le point de la 'mort, et sa femme près de luy dolente, avec le comte de Tripoly, il les pria tous deux après sa mort de s’espouser l’un l’autre, et le commanda à sa femme ; ce qu’ils firent. Pensez qu’il en avait veu quelques approches d’amour en son vivant ; car elle pouvoit estre aussi bonne vesse que sa mère, la comtesse d’Angou*, laquelle, après que le comte de Bretagne l’eut entretenue longuement, elle vint trouver le roy de France Philippes, qui la mena de mesmes, et lui fit cette fille bastarde qui s’appella Cicile, et puis la donna en mariage à ce valeureux Tancrède, qui certes, par ses beaux exploicts, ne méritoit d’estre cocu.

Un Albanois, ayant esté condamné de-là les monts d’estre pendu pour quelque forfait, estant au service du roy de France, ainsi qu’on le vouloit mener’au supplice, il demanda à voir sa femme et luy dire adieu, qui estoit une très-belle femme et très-agréable. <. « Tancrède, se voyant près de mourir, fit appeler près de lui, dit Guillaume de Tyr (liv. XI), sa femme Cécile, fille du roi des Français Philippe, et le jeune fils de Bertrand, comte de Tripoli, Pons, qu’il avait alors à son service, et leur conseilla, dit-on, à tous les deux de s’épouser après sa mort. C’est en effet ce qu’ils firent après la mort de Bertrand, qui suivit de près celle de Tancrède (ldl2).

2. Bertrade, femme de Foulques le Réchin comte d’Anjou, fut enlevée à son mari par Philippe Ier, roi de France, qui en eut plusieurs enfants et entre autres la Cécile dont il est question dans la note précédente..

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/79[modifier]

DES DAMES.

75

Ainsi donc qu’il îuy disoit adieu, en la baisant il luy tronçonna tout le nez avec belles dents et le luy arracha de son beau visage. En quoy la justice l’ayant interrogé pourquoy il avoit fait cette villainie à sa femme, il respondit qu’il l’avoit fait de belle jalousie, d’autant, ce disoit-il, qu’elle est très-belle ; et pour ce après ma mort je sais qu’elle sera aussitost recherchée et aussitost abandonnée à un autre de mes compaignons, car je la cognois fort paillarde, etf qu’elle m’oublieroit incontinent. Je veux donc qu’après ma mort elle ait de moy souvenance, < qu’elle pleure et qu’elle soit affligée ; si elle ne l’est par ma mort, au moins qu’elle le soit pour estre K défigurée, et qu’aucun de mes compagnons n’en aye le plaisir que j’ai eu avec elle. Voilà un terrible jaloux 1

J’en ay ouy parler d’autres qui, se sentans vieux, caducs, blessez, atténuez et proches de la mort, de beau dépit et de jalousie secrètement ont advancé les jours à leurs moitiez, même quand elles ont esté belles.

Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels, qui font mourir ainsi leurs femmes, j’ai ouy faire une dispute, sçavoir-mon s’il est permis aux femmes, quand elles s’appèrçoivent ou se doutent de la cruauté et massacre que leur', marvs veulent exercer, envers elles, de gaigner le devant et de jouer à la prime, et, pour se sauver, les faire jouer les premiers, et les envoyer devant faire les logis en l’autre monde.

J’ay ouy maintenir qu’ouy, et.qu’elles le peuvent faire, non selon Dieu, car tout meurtre est défendu,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/80[modifier]

DES DAMES.

76

ainsi que j’ai dict, mais, selon le monde, prou et se fondent. sur ce mot, qu’il vaut mieux prévenir que d’être prévenu : car enfin chacun doit être curieux de sa vie et puisque Dieu nous l’a donnée, la faut garder jusques à ce qu’il nous appelle par nostre mort. Autrement, sçachant bien leur mort, et s’y aller précipiter, et ne la fuir quand elles peuvent, c’est se tuer soy-même, chose que Dieu abhorre fort. ; parquoy c’est le meilleur de les envoyer en ambassade devant, et en parer le coup, ainsi que fit Blanche.d’Auverbruckt à son mary le sieur de Flavy, capitaine de Compiègne et gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la mort de la Pucelle d’Orléans. Et cette dame Blanche ayant sceu que son mary la vouloit faire noyer, le prévint, et, avec l’ayde de son barbier, l’estouffa et l’estrangla, dont le roy Charles septiesme luy en donna aussitost sa grace ; à quoy aussi ayda bien la trahison du mary pour l’obtenir, possible, plus que toute autre chose. Cela se trouve aux Annales de France, et principalement celles de GM~e

De mesme en fit une madame de la Borne du règne.du roy François premier, qui accusa et dcfféra son mary à la justice, de quelques follies faites et crimes, possible énormes, qu’il avoit fait avec elle et 1. Voyez ~WM/c~ <f-yM~a/e, f° 140 v°.

2. Jeanne de Monta), fille d’Aymery, seigneur de Montal, et de Jeanne de Balzac, épousa en 1S25 Charles d’Aubusson, seigneur de la Borne, .qui, convaincu de vioiences contre quelques monastères et contre ses vassaux, fut condamné à mort par arrêt du grand Conseil, le 23 février 1533, et décapité le même jour au pilori, à Paris. « Une généalogie manuscrite, dit le P. Anselme

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/81[modifier]

DES DAMES.

77

autres, le fit constituer prisonnier, sollicita contre luy, et luy fit trancher la teste. J’ay ouy faire ce compte à ma grand-mère, qui la disoit de bonne maison et belle femme. Celle-là gaigna bien le devant.

La reine Jeanne de Naples première en fit de mesmes à l’endroict de l’infant de Majorque, son tiers mary, à qui elle fit trancher la teste pour la’raison que j’ay dit en son Discours' ; mais il pouvoit bien estre qu’elle se craignoit de luy, et le vouloit dépescher le premier à quoy elle avoit raison, et toutes ses semblables, de faire de mesme quand elles se doubtent de leurs gallants.

J’ay ouy parler de beaucoup de dames qui bravement se sont eschappëes par ceste façon ; et mesmes j’en ay cogneu une, laquelle, ayant esté trouvée avec son amy par son mary, il n’en dit rien ny à l’un ny à l’autre, mais s’en alla courroucé, et la laissa là-dedans avec son amy, fort panthoise et désolée et en altération. Mais la dame fut résolue jusques là de dire « II ne m’a rien dict ny faict pour ce coup, je crains qu’il me la garde bonne et sous mine mais, si j’estois asseurée qu’il me deust faire mourir, j’adviserois à lui faire sentir la mort le premier. À La fortune fut si bonne pour elle au bout de quelque

(tome V, p. 3S5), .dressée en 16S7 par Pierre Robert, président et lieutenant général de la Basse-Marche au siège de Dorat, porte que les galanteries de cette dame, pour lesquelles son mari. l’avait maltraitée, furent cause de sa mort, elle-même ayant fait rechercher la conduite de son mari, et que ses poursuites le conduisirent sur l’échafaud. »

1. Voyez tome VlII, p. 150.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/82[modifier]

DES DAMES.

78

temps, qu’il mourut de soy-mesme ; dont bien luy en prit, car oncques puisil ne luy avoitpas faitbonne chère, quelque recherche qu’elle luy fit.

Il y a encores une autre dispute et question sur ces fous enragez et marys, dangereux cocus, à sçavoir sur lesquels des deux ilz se doivent prendre et vanger, ou sur leurs femmes, ou sur leurs amans. Il y en à qui ont dit seulement sur la femme, se fondant sur ce proverbe italien qui dit que morta la bestia, morta la rabbia o pj ?/ïc/ !o pensans, ce leur semble, estre bien allégé de leur mal quand ilz ont tué celle qui fait la douleur, ny plus ny moins que font ceux qui sont mordus ou piquez de l’escorpion le plus souverain remède qu’ils ont, c’est de le prendre, tuer ou l’escarbouiller, et l’appliquer sur la morsure ou playe qu’il a faite et disent volontiers et coustumiè-. rement que ce sont les femmes qui sont plus punissables. J’entends des grandes dames et de haute guise, et non des petites, communes et de basse marche ; car ce sont elles, par leurs beaux attraits, privautez, commandemenset paroles, qui attaquent les escarmouches, et que les hommes ne les font que soustenir et que plus sont punissables ceux qui demandent et lèvent guerre, que ceux qui la défendent ; et que bien souvent les hommes ne se jettent en tels lieux périlleux et hauts, sans l’appel des dames, qui leur signifient en plusieurs façons leurs amours ; ainsi qu’on voit qu’en une grande, bonne et forte ville de frontière, il est fort malaisé d’y faire entreprise ny surprise, s’il n’y a quelque intelligence sourde parmy 1. Morte la bête, morte la rage ou le venin

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/83[modifier]

DES DAMES.

79

aucuns de ceux du dedans, ou qui ne vous y poussent, attirent, ou leur tiennent la main.

Or, puisque les femmes sont un peu plus fragiles que les hommes, il leur faut pardonner, et croire que, quand elles se sont mises une fois à aymer et mettre l’amour dans l'âme, qu’elles l’exécutent à quelque prix que ce soit, ne se contentans, non pas toutes, de le couver là-dedans, et se consumer peu à peu, et en devenir seiches et allanguies, et pour ce en effacer leur beauté, qui est cause qu’elles désirent en guérir et en tirer du plaisir, et ne mourir du mal de la furette comme on dit.

Certes, j’ay cogneu plusieurs belles dames de ce naturel, lesquelles les premières ont plustost recherché leur androgine que les hommes, et sur divers sujets les unes pour les voirbeaux, braves, vaillants et agréables ; les autres pour en escroquer quelquesommede-a/'< d’autres pour en tirer des perles, des pierreries, des robes de toille d’or et d’argent, ainsy que j’en ay veu qu’elles en faisoient autant de difïiculté d’en tirer comme un marchand de sa denrée (aussi dit-on que femme qui prend se vend) ; d’autres pour avoir de la faveur de la cour ; autres des gens de justice, comme plusieurs belles que j’ay cogneu qui, n’ayans pas bon droit, le faisoyent bien venir par leur cas et par leurs beautéz ; et d’autres pour en tirer la suave substance de leur corps.

t. C’est de l’hermine et non de la femelle du furet que l’on racontait qu’elle aimait mieux se laisser prendre par les chasseurs que de salir la blancheur de sa robe.

2. D’argent.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/84[modifier]

DES DAMES.

80

J’ay veu plusieurs femmes si amoureuses de leurs amants, que quasi elles les suivoyent ou couroient à force, et dont le monde en portoit la honte pour elles.

J’ay cogneu une fort belle dame si amoureuse d’un seigneur de par le monde, qu’au Jieu que les serviteurs ordinairement portent les couleurs de leurs dames, celle-cy au contraire les portoit de son serviteur. J’en nommerois bien les couleurs, mais elles fëroyent une trop grande descouverte.

J’en ay cogneu une autre, de laquelle le mary ayant fait un affront à son serviteur en un tournoy qui fut fait à la cour, cependant qu’il estoit en la salle du bal et en faisoit son triomphe, elle s’habilla, de despit, en homme, et alla trouver son amant, et luy porter par un momon son cas, tant elle en estoit si amoureuse qu’elle en mouroit.

J’ay cogneu un honneste gentilhomme, et des moins déchirez de la cour, lequel ayant envie un jour de servir une fort belle et honneste dame s’il en fut onc, parce qu’elle luy en donnoit beaucoup de sujets de son costé, et de l’autre il faisoit du retenu pour beaucoup de raisons et respects, cette dame pourtant y ayant mis son amour, et à quelque hasard que ce fust elle en avoit jetté le dé, ce disoit-elle, elle ne cessa jamais de l’attirer tout à soy par les plus belles parolles de l’amour qu’elle peut dire ; dont entr’autres estoit celle-cy « Permettez au moins que je vous ayme si vous ne me voulez aymer, et n’arregardez à mes mérites, mais à mes afiections et passions, » encor certes qu’elle emportast le gentilhomme au poids en perfections. Là-dessus qu’eust pu faire le

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/85[modifier]

DES DAMES.

81

gentilhomme ? sinon aimer, puisqu’elle l’aimoit, et la servir, puis demander le sallaire et récompense de son service, qu’il eut, comme la raison veut que quiconque sert faut qu’on le paye.

J’alléguerois une infinité de telles dames plustost recherchàntes que recherchées. Voilà donc pourquoy elles ont plus de coulpe que leurs amans ; car si elles ont une fois entrepris leur homme, elles ne cessent jamais qu’elles n’en viennent au bout et ne l’attirent par leurs regards attirans, par leurs beautéz, par leurs gentilles graces qu’elles s’estudient à façonner en cent mille façons, par leurs fards subtillement applicquez sur leur visage si elles ne l’ont beau, par leurs beaux attiffets, leurs riches et gentilles coiffures et tant bien accommodées, et leurs pompeuses et superbes robes, et surtout par leurs paroles friandes et à demy lascives, . et puis par leurs gentils et follastres gestes et privautez, et par présens et dons. Et, voilà comment ilz sont pris ; et estans ainsi pris, il faut qu’ils les prennent et par ainsi dit-on que leurs marys se doivent vanger sur elles.

D’autres disent qu’il se faut prendre qui peut sur les hommes, ny plus ny moins que sur ceux qui assiégent une ville car ce sont eux qui premiers font faire les chamades, les somment, qui premiers recognoissent, premiers font les approches, premiers, dressent gabionnades et cavalliers et font les tranchées, premiers font les batteries, ou premiers vont à l’assaut, premiers parlementent ainsi dit-on des amants. Car comme les plus hardis, vaillants et résolus assaillent le fort de pudicité des dames, lesquelles, après toutes les formes d’assaillemens obsertx 6

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/86[modifier]

DES DAMES.

M

vées par grandes importunitez, s’ont contraintes de faire le signal et recevoir leurs doux ennemis dans leurs forteresses. En quoy me semble qu’elles ne sont si coulpables qu’on diroit bien ; car se défaire d’un importun est bien malaisé sans y laisser du sien ; aussi que j’en ay veu plusieurs qui, par longs services et persévérances, ont jouy de leurs maistresses qui dez le commencement ne leur eussent donné, pour manière de dire, leur cul à baiser ; les contraignant jusques-là, au moins aucunes, que la larme à l'œil leur donnoyent de cela, n’y plus ni moins comme l’on donne à Paris bien souvent l’aumosne aux gueux de l’hostière plus par leur importunité que de dévotion ny pour l’amour de Dieu ainsi font plusieurs femmes, plustost pour estre trop importunées que pour estre amoureuses, et mesmes à l’endroit d’aucuns grands, lesquels elles craignent et. n’osent leur refuser à cause de leur autorité ; de peur de leur desplaire et en recevoir puis après de l’escandale, ou un affront signalé, ou plus grand descriement de leur honneur, comme j’en ay veu arriver de grands inconvéniens sur ces sujets.

Voilà pourquoy les mauvais marys, qui se plaisent tant au sang et au meurtre et mauvais traittemens de leurs femmes, n’y doivent être si prompts, mais premièrement faire une enqueste sourde de toutes choses encor que telle connoissance leur soit fort fascheuse et fort sujette à s’en gratter la teste qui leur en démange, et mesmes qu’aucuns, misérables qu’ilz sont, leur en donnent toutes les occasions du monde. i. Hostière, hôtellerie en italien osteria, et en espagnol hosteria.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/87[modifier]

83

DES DAMES.

Ainsi quej’ay eogneu un grand prince estranger qui avoit espousé une fort belle et honneste femme ; il en quitta l’entretien pour le mettre à une autre femme qu’on tenoit pour courtisane de réputation- d’autres que c’estoit une dame d’honneur qu’il avoit débauschée ; et ne se contentant de cela, quand il la faisoit coucher avec luy, c’estoit en une chambre basse par dessous celle de sa femme et dessous son lict ; et lorsqu’il vouloit monter sur sa maistresse, ne se contentant du tort qu’il luy faisoit, mais, par une risée et moquerie, avec une.demye pique, il frappoit deux ou trois coups sur le plancher, et s’escrioit à sa femme « Brindes', ma femme 1 » Ce desdain et mespris dura quelques jours et fascha fort à sa femme, qui de désespoir et de vengeance, s’accosta d’un fort honneste gentilhomme à qui elle dit un jour pr ivément « Un tel, je veux que vous jouissiez de moy, autrement je sçay un moyen pour vous ruiner. » L’autre, bien content d’une si belle adventure, ne la refusa pas. Parquoy, ainsi que son mary avoit s’amie, entre les bras, et elle aussi son amy, ainsi qu’il luy crioit « Brindes » Elle luy respondoit de mesmes Et moy à vous ; » ou bien ; « Je m’en vois vous pleiger. » Ces brindes et ces paroles et responses, de telle façon et mode qu’ils s’accommodoient en leur montures, durèrent assez longtemps, jusques à ce que ce prince fin et douteux se douta. de quelque chose ; et y faisant faire le guet, trouva que sa femme

A votre santé ; de l’espagnol brindis. En italien on dit auss / !7y brindisi, brindare, pour trinquer.

2. 7)o !fMK.c, méfiant.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/88[modifier]

DES DAMES.

84

le faisoit gentiment cocu, et faisoit brindes aussi bien que luy par revange et vengeance. Ce qu’ayant bien au vray cogneu, tourna et changea sa commédie en tragédie ; et l’ayant pour la dernière fois conviée à son brindes, et elle luy ayant rendu sa réponse et son change, monta soudain en haut, et ouvrant et faussant la porte, entre dedans et luy remonstre son tort ; et elle de son costé luy dit « Je sçay bien que je suis morte tue-moy hardiement ; je ne crains point la< mort ; et la prens en gré, puisque je me suis vengée de toy, et que je t’ay fait cocu et bec cornu, toy(m’en ayant donné occasion, sans laquelle je ne ((me fusse jamais forfaitte ; car je t’avois voué toute fidélité, et je ne l’eusse jamais violée pour tous <(les beaux sujets du monde tu n’estois pas digne K d’une si honneste femme que moy. Or, tue-moi donc à st’heure, et, si tu as quelque pitié en ta main, pardonne, je te prie, à ce pauvre gentil- homme, qui de soy n’en peut mais, car je l’ay appellé et pressé à mon ayde pour ma vengeance. » Le prince, par trop cruel, sans aucun respect les tue tous deux. Qu’eust fait là dessus cette pauvre princesse sur ces indignitez et mespris de mary, sinon, à la désespérade pour le monde, faire ce qu’elle fit ? D’aucuns l’excuseront, d’autres l’accuseront ; il y a beaucoup de pièces et raisons à rapporter là-dessus. Dans les Cent Nouvelles de la reine de Navarre 1 y a celle et très-belle de la reine de Naples, quasi pareille à celle-cy, qui de mesmes se vengea du roy son mary ; mais la fin n’en fut si tragique. 0 Vnyex la A~uce-e Ht.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/89[modifier]

DES DAMES.

85

Or laissons-là ces diables et fols enragez cocus, et n’en parlons plus, car ils sont odieux et mal plaisants, d’autant que je n’aurois jamais fait si je les voulois tous descrire, aussi que le sujet n’en est beau ny plaisant. Parlons un peu des gentils cocus, et qui sont bons compagnons, de douce humeur, d’agréable fréquentation et de sainte patience, débonnaires, traittables, fermans les yeux et bons hommenas.

Or de ces cocus il y en à qui le sont en herbe, il y en à qui le sçavent avant se marier, c’est-à-dire que leurs dames, veufves et damoiselles, ont fait le sault ; et d’autres n’en sçavent rien, mais les espousent sur leur foy, et de leurs pères et mères, et de leurs parents et amis.

J’en ay cogneu plusieurs qui ont espousé beaucoup de femmes et de filles qu’ils sçavoyent bien avoir esté 1 repassées en la monstre d’aucuns rois, princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres ; et pourtant ravis de leurs amours, de leurs biens, de leurs joyaux, de leur argent qu’elles avoyent gaigné s&i mestier amoureux, n’ont fait aucun scrupule de les épouser. Je ne parleray point à st’heure que des filles.

J’ay ouy parler d’une fille d’un très-grand et souverain', laquelle, estant amoureuse d’un gentilhomme, se laissant aller à luy de telle façon qu’ayant recueilly les premiers fruits de son amour, en fut si

1. Brantôme veut sans doute parler de la sœur de Henri II, Marguerite de France, dont te mariage.avec le duc de Savoie cotlta si cher à la France. Voyez tome VIII, p. Î29-131.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/90[modifier]

DES DAMES.

86

friande qu’elle le tint un mois entier dans son cabinet, le nourrissant de restaurens, de bouillons friands, de viandes délicates et rescaldatives, pour l’allambiquer mieux et en tirer sa substance ; et ayant fait sous luy son premier apprentissage, continua ses leçons sous luy tant qu’il vesquit, et sous d’autres et puis elle se maria en l'âge de quarante-cinq ans à un seigneur, qui n’y trouva rien à dire encor bien aise pour le beau mariage qu’elle lui porte.

Boccace, dit un proverbe qui couroit de son temps, que 6oMc-c baisée (d’autres disent fille f.) ne perd jamais sa fortune, mais bien la renouvelle, ainsi que fait la /M/ ?c*. Et ce proverbe allègue-il sur un conte 2 qu’il fait de cette fille si belle du sultan d’Égypte, laquelle passa et repassa par les piques de neuf divers amoureux, les uns après les autres, pour le moins plus de trois mille fois. Enfin elle fut rendue au roy de Garbe toute vierge, cela s’entend prétendue, aussi bien que quand elle lui fut du commencement compromise, et n’y trouva rien à dire, encor bien aise le conte en est très-beau.

J’ay ouy dire à un grand qu’entre aucuns grands, non pas tous volontiers, on n’arregarde à ces filles là, bien que trois ou quatre les ayent passe par les mains et par les piques avant leur estre marys ; et disoit cela sur un propos d’un seigneur qui estoit grande-1. Et percio si disse bocca basciata non perde ventura, anzi nnnuova corne fa la luna. C’est la dernière phrase du conte que cite Brantôme.

2. Ce conte que la Fontaine a mis en vers sous le titre de laf’MMecc du roi de Garbe est la septième Nouvelle de la seconde journée du. Dcc-K'/w ?.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/91[modifier]

DES DAMES.

87

ment amoureux d’une grand' dame, et un peu plus qualifiée que luy, et elle l’aimoit aussi ; mais il survint empeschement qu’ils ne s’espousèrent comme ilz pensoyent l’un et l’autre sur quoy ce gentilhomme grand, que je viens de dire, demanda aussitôt « A-il monté au moins sur la petite beste ? » Et ainsi qu’il luy fut respondu que non, à son advis, encor qu’on le tînt : c Tant pis, réplicqua-U, car au moins et l’un et l’autre eussent eu ce contentement et n’en fust esté autre chose. » Car parmy les grands on n’arregarde à ces reigles et scrupules de pucellage, d’autant que pour ces grandes alliances il faut que tout passe. Encores trop heureux sont-ils les bons marys et gentils cocus en herbe.

Lorsque le roy Charles fit le tour de son royaume, il fut laissé en une bonne ville que je nommerois bien, une fille dont venoit accoucher une fille de très-bonne maison' ; si fut donnée en garde à une pauvre femme de ville pour la nourrir et avoir soin d’elle, et luy fut avancé deux cens escus pour la nourriture. La pauvre femme la nourrit et la' gouverna si bien, que dans quinze ans elle devint très-belle et s’abandonna ; car sa mère onques puis n’en fit cas, qui dans quatre 'mois se maria avec un très—1. Isabelle de la Tour, demoiselle de Limeui], maîtresse du prince de Condé. Elle accoucha à Lyon, pendant le voyage de la cour, en juin ou juillet 1S64. Les auteurs du temps, qui ont parlé de sa mésaventure, lui donnent non pas une fille, comme le dit Brantôme, mais un fils qui mourut peu après sa naissance, s’il faut s’en rapporter à un pamphlet calviniste. Isabelle de Limeuil malgré ce scandale, épousa ensuite Scipion Sardini, baron de Chaumont-sur-Loire. Voyez Bayle, art. LtMHmj.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/92[modifier]

DES DAMES:

88

grand. Ah que j’en ay cogneu de tels et de telles où l’on n’y a advisé en rien 1

J’ouys une fois, estant en Espagne, conter qu’un grand seigneur d’Andalousie ayant marié une sienne sœur avec un autre fort grand seigneur aussi, au bout de trois jours que le mariage fut consommé il luy dit. Seno/' hermano, agora que. M~ c~~f~~o con /Mhermana, y ~~at-c~ bien ~o~ solo, /o le ~~o ~a-e/' que siendo ~</a, tal y tal gozaron d’ella. De /c pasado no tenga CM/~a-O/~C/ ?OCa cosa es. Del fu-M/'o-Mar~/c, que /~<M’MMC~o vos <oca Comme

voulant dire que ce qui est fait est fait, il n’en faut plus parler, mais qu’il se faut garder de l’advenir, car il touche plus 1 honneur que le passé. Il y en à qui sont de cet humeur, ne pensans estre si bien cocus par herbe comme par la gerbe, en quoy it y a de l’apparence.

J’ay ouy aussi parler d’un grand seigneur estranger% lequel ayant une fille des plus belles du monde, et estant recherchée en mariage d’un autre grand seigneur qui la 'méritoit bien, luy fut accordée par le père mais avant qu’il la laissât jamais sortir de la maison, il en voulut taster, disant qu’il ne vouloit laisser si aisément une si belle monture qu’il avoit si curieusement élevée, que premièrement il n’eust 1. « Monsieur mon frère, présentement que vous êtes marié cc avec ma sœur, et que vous en jouissez seul, je vous fais savoir qu’étant fille, tel et tel en ont joui..Ne vous inquiétez point du passé, parce que c’est peu de chose ; mais gardex-vous de l’a- venir, qui vous touche plus et beaucoup. »

2, Brantôme veut-il parler du pape Alexandre VI ou du grand duc Cosme I' ? a

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/93[modifier]

DES DAMES.

89

monté dessus et sceu ce qu’elle sçauroit faire à l’advenir. Je ne sçay s’il est vray, mais je l’ay ouy dire, et que non seulement luy en fit la preuve, mais bien un autre beau et brave gentilhomme ; et pourtant le mary. par après n’y trouva rien amer, sinon que tout sucre. Il eust esté bien dégousté s’il eust faict autrement, car elle estoit des belles du monde'. J’ay ouy parler de mesme de force autres pères, et surtout d’un très-grand, à l’endroit de leurs filles, n’en faisant non plus de conscience que le cocq de la fable d’Ésope~ qui, ayant esté rencontré par Je renard et menacé qu’il le vouloit faire mourir, dont sur ce le cocq, rapportant tous les biens qu’il faisoit au monde, et surtout de la belle et bonne poulaille qui sortoit de luy Ha ! dit le renard, c’est là où je vous veux, monsieur le gallant ; car vous estes si paillard que vous ne faites dimculté de monter sur a vos filles comme sur d’autres 'poulles ; » et pour ce le fit mourir. Voilà un grand justicier et politiq. Je vous laisse donc à penser que peuvent faire aucunes filles avec leurs amants, car il n’y eut jamais fille sans avoir ou désirer un amy, et qu’il y en a que les pères, frères cousins et parents ont fait de mesme.

De nos temps, Ferdinand, roy de Naples, cogneut ainsi par mariage, sa tante, fille du roy de Castille, en l’aage de treize à quatoze ans, mais ce fut par dispense du pape On faisoit lors difficulté si elle se 1. Cette phrase a été omise dans le manuscrit.

2. Ferdinand II épousa Jeanne, sœur de son père Alphonse H et fille de Ferdinand ler, roi de Naples et non pas de Castille.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/94[modifier]

DES DAMES.

90

devoit ou pouvoit donner. Cela ressent pourtant son empereur Caligula, qui débauscha et repassa toutes ses sœurs les unes après les autres, par dessus lesquelles et sur toutes il aima extresmement la plus jeune, nommée Drusille, qu’estant petit garçon il avoit dépucellée ; et puis estant mariée avec un Lucius Cassius Longinus, homme consulaire, il la luy enleva et l’entretint publiquement, comme si ce fust esté sa femme légitime ; tellement qu’estant une fois tombé malade, il la Ht héritière de tous ses biens, voire.de l’empire. Mais elle vint à mourir, qu’il regretta si très-tant, qu’il en fit crier les vacations de la justice et cessation de tous autres œuvres, pour induire le peuple d’en faire avec luy un dueil public ; et en porta longtemps longs cheveux et longue barbe ; et quand il haranguoit le sénat, le peuple et ses gens de guerre, ne juroit jamais que par le nom de Drusille'.

Pour quant à ses autres sœurs, après qu’il en fut saoule il les prostitua et abandonna à de grands pages qu’il avoit nourris et cogneus fort vilainement encor s’il ne leur eust faict aucun mal, passe, puisqu’elles l’avoyent accoustumé et que c’estoit un mal plaisant, ainsi que je l’ay veu appeler tel à aucunes filles estans dévirginées et à aucunes femmes prises à force mais il leur fit mille indignitez il les envoya en exil, il leur osta toutes leurs bagues et joyaux pour en faire de l’argent, ayant brouillé et dépendu fort mal à propos tout le grande que Tybère luy avoit laissé ; encor les pauvrettes, estans après sa mort retournées ). Voyez Suétone, Caligula, ch, xxtv.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/95[modifier]

DES DAMES.

91

d’exil, voyant le corps de leur frère mal et fort pauvrement enterré sous quelques mottes, elles le firent désenterrer, le brusler et enterrer le plus honnestement qu’elles purent 1 bonté certes grande de sœurs à un frère si ingrat et dénaturé

L’Italien, pour excuser l’amour illicite de ses proches, dit que, quando messer Bernardo, il ~Mc-acc~' a sta in colera et in sua rabbia, non riceve legge, et non ~e/Ka nissuna dama 3.

Nous avons force exemples des anciens qui ont fait de mesme. Mais pour revenir à nostre discours, j’ay ouy conter d’un, qui ayant marié une belle et honneste damoiselle à un sien -amy, et se vantant qu’il luy avoit donné une belle et honneste monture, .saine, nette, sans surost et sans mallandre comme il dist, et d’autant plus luy estoit obligé, il luy fut respondu par un de la compagnie, qui dit à part à un de ses compagnons Tout cela est bon et vray, si elle ne «.fust esté montée et chevauchée si jeune et trop tost ; dont pour cela elle est un peu foulée sur le devant. Mais aussi je voudrois bien sçavoir à ces messieurs de maris, que si telles montures bien souvent n’avoient un si, ou à dire quelque chose en elles, ou quelque dëfPectuosité ou deffaut ou tare, s’ils en auroyent si bon marché, et si elles ne leur cousteroyent davantage ? Ou bien, si ce n’estoit pour eux, on en 1. Suétone, ibid., ch. nx.

2.. Il y a dans le manuscrit bucieco.

3. Quand messire Bernard le jeune bœuf est eu colère et en rage, il n’écoute rien et n’épargne aucune dame.

4. Surost, suros, tumeur qui se forme à la jambe du cheval. AM< !fK/re, crevasse aux genoux d’un cheval.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/96[modifier]

DES DAMES.

92

accommoderoit bien d’autres qui le méritent mieux qu’eux, comme ces maquignons qui se défont de leurs chevaux tarez, ainsi qu’ils peuvent ; mais ceux qui en sçavent les sys, ne s’en pouvant défaire autrement- les donnent à ces messieurs qui n’en sçavent rien ; d’autant (ainsi que j’ay ouy dire à plusieurs pères) que c’est une fort belle défaitte que d’une fille tarée, ou qui le commence à l’estre, ou a envie en apparence de l’estre.

Que je connois de filles de par le monde qui n’ont pas porté leur pucelage au lict hyménéan mais pourtant qui sont bien instruites de leurs mères, ou autres de leurs parentes et amyes, très-sçavantes maquerelles, de faire bonne mine à ce premier assaut et s’aydent de divers moyens et inventions avec des subtilitez, pour le faire trouver bon à leurs marys et leur monstrer que jamais il n’y avoit esté fait brèche. La plus grand' part s’aydent à faire une grande résistance et deffense à cette pointe d’assaut, et à faire des opiniastres jusques à l’extrémité dont il y a aucuns marys qui en sont très-contents, et eroyent t fermement qu’ils en ont eu tout l’honneur et fait la première pointe, comme braves et déterminez soldats et en font leurs contes l’endemain matin qu’ils sont crestez comme petits cocqs ou joletz qui ont mangé force millet le soir, à leurs compagnons et amis, et mesmes, possible, à ceux qui ont les premiers entré en la forteresse sans leur sceu, qui en rient à part eux leur saoul et avec les femmes leur maistresses, qui se vantent d’avoir bien joué leur jeu et leur avoir donné belle.

Il y a pourtant aucuns marys ombrageux qui pren-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/97[modifier]

DES DAMES.

93

nent mauvais augure de ces résistances, et ne se contentent point de les voir si rebelles ; comme un que je sçay, qui, demandant ~à sa femme pourquoy elle faisoit ainsi de la farousche et de la difficultueuse, et si elle le desdaignoit jusques-là, elle, luy pensant faire son excuse et ne donner la faute à aucun desdain, luy dit qu’elle avoit peur qu’il luy fît mal. Il luy respondit « Vous l’avez donc esprouvé, car nul mal ne se peut connoistre sans l’avoir enduré ? H Mais elle, subtile, le niant, réplicqua qu’elle l’avoit ainsi ouy dire à aucunes de ses compagnes qui avoient esté mariées, et l’en avoyent ainsi advisée. « Voilà de beaux advis et entretiens, » dit-il.

Il y a un autre remède dont ces femmes s’advisent, qui est de monstrer le lendemain de leurs nopces leur linge teint de gouttes de sang qu’espandent ces pauvres filles à la charge dure de leur despucellement, ainsi que l’on fait en Espagne, qui en monstrent publiquement par la fenestre ledict linge, en criant tout haut « /e~ la ienemos. Nous la tenons pour vierge. »

Certes~ encor ay-je ouy dire, dans Viterbe cette coustume s’v observe tout de mesme. Et d’autant que celles qui ont passé premièrement par les piques ne peuvent faire cette monstre par leur propre sang, elles se sont advisées ainsi que j’ay ouy dire, et que plusieurs courtisannes jeunes à Rome me l’ont asseuré elles-mesmes, pour mieux vendre leur virginité, de teindre ledict linge de gouttes de sang de pigeon, qui est le plus propre de tous et le lendemain le mary le voit, qui en reçoit un extresme contentement, et croit fermement que ce soit du sang virgi-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/98[modifier]

DES DAMES.

9~

rial de sa femme ; et luy semble bien que. c’est un gallant, mais il est bien trompé.

Sur quoy je feray ce plaisant conte d’un gentilhomme, lequel ayant eu l’esguillette nouée la première nuict de ses nopces, et la mariée, qui n’estoit pas de ces pucelles très-belles et de bonne part, se doutant bien qu’il deust faire rage, ne faillit, par l’advis de ses bonnes compagnes, matrosnes, parentes et bonnes amies, d’avoir le petit linge teint mais le malheur fut tel pour elle, que le mary fut tellement noué qu’il ne put rien faire, encor qu’il ne tint pas à elle à luy en faire la monstre la plus belle et se parer au montoir le mieux qu’elle pouvoit, et au coucher beau jeu, sans faire de la farouche ny nullement de la diablesse, ainsi que les spectateurs, cachez à la mode accoustumée, rapportoient, afin de cacher mieux son pucellage dérobé d’ailleurs ; mais il n’y eut rien d’exécuté.

Le soir, à la mode accoustumée, le resveillôn ayant esté porté, il y eut un quidam qui s’advisa, en faisant la guerre aux nopces, comme on fait communément, de dérober le linge, qu’on trouva joliment teint de sang lequel fut monstré soudain, et crié haut en l’assistance qu’elle n’estoit plus vierge, et que c’estoit ce coup que sa membrane virginale avoit esté forcée et rompue le mary, qui estoit asseuré qu’il n’avoit rien faict, mais pourtant qu’il faisoit du gallant.et vaillant champion, demeura fort estonné et ne sceut ce que vouloit dire ce linge teint, sinon qu’après avoir songé assez, se douta de quelque fourbe et astuce putanesques, mais pourtant n’en sonna jamais mot.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/99[modifier]

DES DAMES.

95

La mariée et ses confidentes furent aussi bien faschées et estonnées de quoy le mary avoit fait faux feu, et que leur affaire ne s’en portoit pas mieux. De rien pourtant n’en fut fait aucun semblant jusques au bout de huict jours, que le mary vint à avoir l’esguillette dénouée, et fit rage et feu, dont d’aise ne se souvenant de rien, alla publier à toute la compagnie que c’estoit à bon escient qu’il avoit fait preuve de sa vaillance et faict sa femme vraye femme et bien damée ; et confessa que jusques alors II avoit esté saisy de toute Impu~~nce de quoy l’assistance sur ce sujet en fit.divërs discours, et jetta diverses sentences sur la mariée qu’on pensoit estre femme par son linge teinture ; et s’escandalisa ainsi d’ellé-mesme, non qu’elle en fust bien cause proprement, mais son mary, qui par sa débolesse, flaquesse et mollitude, se gasta luy-mesme.

Il y a aucuns marys qui cognoissent aussi à leur première nuict le pucellage de leurs femmes, s’ils l’ont conquis ouy ou non par la trace qu’ilz y trouvent comme un que je connois, lequel, ayant espousé une femme en secondes nopces, et luy ayant faict acroire que son premier mary n’y avoit jamais touché par son impuissance, et qu’elle estoit vierge et pucelle aussi bien qu’auparavant estre mariée~ néantmoins il la trouva si vaste et si copieuse en amplitude, qu’il se mit à dire « Hé comment estes-vous cette pucelle de Marolle, si serrée et si estroite qu’on me disoit ? Hé vous en avez un grand empand et le chemin y est tellement grand et battu que je n’ay garde de m’esgarer. » Si fallut-il qu’il passast par là et le beust doux comme laict : car si son premier

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/100[modifier]

DES DAMES.

96

mary n’y avoit point touché, comme il estoit vray, il y en avoit bien eu d’autres..

J

Que dirons-nous d’aucunes mères, qui voyant l’impuissance de leurs gendres, ou qui ont l’esguillette nouée ou autre defîectuosité, sont les maquerelles de leurs filles et que, pour gaigner leur douaire, s’en font donner à d’autres, et bien souvent engroisser, afin d’avoir les enfans héritiers après la mort du père ?

J’en cognois une qui conseilla bien cela à sa fille, et de fait n’y espargna rien, mais le malheur pour elle fut que jamais n’en put avoir. Aussi je cognois un qui, ne pouvant rien faire à sa femme, attiltra un grand laquais qu’il avoit, beau fils, pour coucher et dépuceler sa femme en dormant, et sauver son honneur par-là ; mais elle s’en apperceutet le laquais n’y fit rien, qui fut cause qu’ils plaidèrent longtemps finalement ilz se démarièrent.

Le roy Henry de Castille' en fit de mesmes, lequel, ainsi que raconte Baptista Fulguosius voyant qu’il ne pouvoit faire d’enfans à sa femme, il s’ayda d’un beau et jeune gentilhomme de sa cour pour luy en faire, ce (qu’il fit ; dont pour la peine il luy fit de grands biens, et l’advança en des honneurs, grandeurs Henri IV, frère d’Isabelle de Castille.

2. Cum Henricus, Elizabethœ frater, procréationi impôtens haberetur, atque ut interdum contingit, verbis cum eo soror contendens, dixisset etiam invito ipso se post eum régnaturam, tantum ex eo indignationis Henricus concepit, ut statueret omnino opéram dare, ne sorori quod optabat succederet. Itaque cum hispanum juvenem conspexisset, decora quidem facie, sed humiil fortuna natum, nomine Beltravum Cuevam, in regiam eum accep-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/101[modifier]

DES DAMES. 97

et dignitez ne faut douter si la femme ne l’en ayma et s’en trouva bien. Voyià un bon cocu.

J

Pour ces esguillettes nouées, en fut dernièrement un procès en la cour du parlement de Paris, entre le sieur de Bray, thrésorier~ et sa femme, à qui il ne pouvoit rien faire, ayant eu l’esguillette nouée ou autre défaut dont la femme, bien marrie, l’en appella en jugement. Il fut ordonné par la cour qu’ils seroyent visitez eux deux par grands médecins experts. Le mary choisit les siens, et la femme les siens ; dont en fut fait un fort plaisant sonnet à la cour, qu’une grand' dame me list elle-même, et me le donna, ainsi que je disnois avec elle. On disoit qu’une dame l’avoit fait, d’autres un homme. Le sonnet est tel :

SONNET.

Entre les médecins renommés à Paris

En sçavoir, en espreuve, en science, en doctrine, Pour juger l’imparfaict de la couple androgine, Par de Bray et sa femme ont esté sept choisis. De Bray a eu pour luy les trois de moindre prix, Le Court, l’Endormy, Piètre et sa femme, plus fine, Les quatre plus experts en l’art de médecine, Le Grand, le Gros, Duret et Vigoureux a pris.

tum, ducem Alburcherchensem creavit, egitque ut cum regina concuberet ; itaque filiam edidit, cui Elizabeth nomen éditum est. (Bap. JF’M/~O~/t factorum [~<C<07'U/K<~e Me/KOT-a-K/M libri IX, !ib. IX, chap. in ; Paris, 1588, : n-8' p. 323). Cette fille, qui s’appelait Jeanne et non Élisabeth, ne fut point reconnue par les Castillans après la mort d’Henri IV auquel succéda sa sœur Isabelle.

tx–7 7

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/102[modifier]

DES DAMES.

98

On peut par-là juger qui des deux gaignera, Et si le Grand du Court victorieux sera, Vigoureux d’Endormy, le Gros, Duret de Piètre. Et de Bray n’ayant point ces deux de son costé, Estant tant imparfait que mary le peut estre, A faute de bon droict en sera débouté.

J’ay ouy, parler d’un autre mary, lequel la première nuiet, tenant embrassée sa nouvelle espouse, elle se ravit en telle joye et plaisir, que, s’oubliant en elle-mesme, ne se put engarder de taire un petit mobile tordion de remuement, non accoustumé de faire aux nouvelles mariées ; il ne dit autre chose sinon à Ha j’en ay 1 » et continua sa route. Et voylà nos cocus en herbe, dont j’en sçay une milliasse de contes, mais je n’aurois jamais fait. Et le pis que je vois en eux, c’est quand ilz espousent la vache et le veau, comme on dit, et qu’ils les prennent toutes grosses. Comme un que je sçay, qui, s’étant marié avec une fort belle et honneste damoiselle, par la faveur et volonté de leur prince et seigneur, qui aymoit fort ce gentilhomme et la luy avoit fait espouser, au bout de huict jours elle vint à estre cogneue grosse, aussi le publia pour mieux couvrir son jeu. Le prince, qui s’estoit tousjours bien douté de quelques amours entre elle et un autre, luy dit « Une telle, j’ay bien mis dans mes tablettes le jour et K l’heure de vos nopces ; quand on les affrontera à celuy et celle de vostre accouchement, vous aurez de la honte. » Mais elle, pour ce dire, n’en fit que

Affronter, confronter.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/103[modifier]

DES DAMES.

99

rougir un peu ; et n’en fut autre chose, sinon qu’eue tenoit tousjours mine de </o~ da ben

Or il y a d’aucunes filles qui craignent si fort leur père et mère, qu’on leur arracheroit plustost la vie du corps que le boucon puceau, les craignant cent fois plus que leurs marys.

J’ay ouy parler d’une fort belle et honneste damoiselle, laquelle, estant fort pourchassée du plaisir d’amour de son serviteur, elle luy répondit K Attendez un peu que je sois mariée, et vous verrez comme, sous cette courtine de mariage qui' cache tout, et ventre enflé et descouvert, nous y ferons à bon escient. »

Une autre, estant fort recherchée d’un grand, elle lui dit : « Sollicitez un peu nostre prince qu’il me marié bientost avec celuy qui me pourchasse, et me face vistement payer mon mariage qu’il m’a promis le lendemain de mes nopces, si nous ne nous rencontrons, marché nul. »

Je sçay une dame qui, n’ayant esté recherchée d’amours que quatre jours avant ses nopcés par un gentilhomme, parent de son mary, dans six après il en jouit ; pour le moins il s’en vanta. Et estoit aisé de le croire car, ils se monstroyent telle privauté qu’on eust dit que toute leur vie ils avoyent esté nourris ensemble mesmes il en dist des signes et marques qu’elle portoit sur son corps, et aussi qu’ils continuèrent leur jeu long-temps après. Le gentilhomme disoit que la privauté qui leur donna occasion de venir là, ce fut. que, pour porter une mascai. Femme de bien.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/104[modifier]

DES DAMES.

iOO

rade, s’entre-changèrent leurs habillemens car il prit celuy de sa maistresse, et elle celuy de son amy, dont le mary n’en fit que rire, et aucuns prindrent sujet d’y redire et penser mal.

Il fut fait une chanson à la cour d’un mary. qui fut marié le mardy et fut cocu le jeudy c’est bien avancer le temps.

Que dirons-nous d’une fille ayant esté sollicitée longuement d’un gentilhomme de bonne maison et riche, mais pourtant nigaud et non digne d’elle ? Et par l’advis de ses parens, pressée de l’espouser, elle fit. response qu’elle aimoit mieux mourir que de l’espouser, et qu’il se déportast de son amour, qu’on ne luy en parlast plus ny à ses parents ; car, s’ils la forçoyent de l’espouser, elle le feroit plustost cocu Mais pourtant fallut qu’elle passast par-là, car la sentence luy fut donnée ainsi par ceux et celles des plus grands qui avoient sur elle puissance, et mesmes de ses parents.

—La vigille des nopces, ainsi que son mary la voyoit triste et pensive, luy demanda ce qu’elle avoit elle luy respondit toute en colère « Vous ne m’avez voulu jamais croire à vous oster de me poursuivre vous sçavez ce que je vous ay toujours dit, que, si je f< venois par malheur à estre vostre femme, que je vous ferois cocu ; et je vous jure que je le feray et vous tiendray parole. » Elle n’en faisoit point la petite bouche devant aucunes de ses compagnes et aucuns de ses serviteurs. Asseurez-vous. que despuis elle n’y a pas failly ; et luy monstra qu’elle estoit bien gentille femme, car elle tint bien sa parole. Je vous laisse à penser si elle en devoit avoir blasme,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/105[modifier]

DES DAMES.

101

puisqu’un averty en vaut deux, et qu’elle l’advisoit de l’inconvénient où il tomberoit. Etpourquoy ne s’en donnoet-il garde ? Mais pour cela il ne s’en soucia pas beaucoup.

Ces filles qui s’abandonnent ainsi sitost après estre mariées, font comme dit l’Italien Che la vacca, che è stata molto /C/7 ?~0 ~M~, corre più che quella che ha ~a-M~o sernpre piena ~c/ 1 ; ainsi que fit la première femme de Baudouin, roy de Jérusalem, que j’ay dit cy-devant', laquelle, ayant esté mise en religion de force par son mary, après avoir rompu le cloistre et en estre sortie, et tirant vers Constantinople, mena telle paillardise. qu’elle en donnoit à tous passants, allans et venans, tant gens d’armes que pellerins vers Jérusalem, sans esgard de sa royale condition mais le grand jeusne qu’elle en avoit fait durant sa prison en estoit cause.

J’en nommerois bien d’autres. Or, voylà donc de bonnes gens de cocus ceux-là, comme sont aussi ceuxlà qui [le] permettent à leurs femmes, quand elles sont belles et recherchées de leur beauté, et les abandonnent, pour s’en ressentir et tirer de la faveur, du bien et des moyens. Il s’en void fort de ceux-là aux cours des grands roys et princes, lesquels s’en trouvent très-bien, car, de pauvres qu’ils auront esté, ou pour engagemens de leurs biens, ou pour procès, ou bien pour voyages de guerre sont au tapis les voylà remontez et 1. Que la vache qui a été longtemps attachée court plus que celle qui a toujours eu pleine liberté.

2. Voyez plus haut, p. 74.

3. Être au tapis, être réduit à la pauvreté.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/106[modifier]

DES DAMES.

102

aggrandis : en grandes charges par le trou de leurs femmes, où ilz n’y trouvent nulle diminution, mais plustost augmentation ; fors en une belle dame que j’ay ouy dire, dont elle en avoit perdu la moitié par accident~ qu’on disoit que son mary luy avoit donné la vérole ou quelques chancres qui la luy avoient mangée. Certes les faveurs et bienfaits des grands esbranlent fort un cœur chaste, et engendrent bien des cocus. J’ay-ouy dire et raconter d’un prince estranger, lequel, ayant esté fait général de son prince souverain et maistre en une grande expédition d’un voyage de guerre qu’il luy avoit commandé, et ayant laissé en la cour de son maistre sa femme l’une des belles de la chrestienté, se mit à luy faire si bien l’amour, qu’il l’esbransla, la terrassa et l’abatit si beau qu’il l’engroissa.

Le mary, tournant au bout de treize ou quatorze mois, la trouva en tel estat, bien marry et fasché contr’elle, ne faut point demander comment. Ce fut à elle, qui estoit fort habile, à faire ses excuses, et à un sien beau-frère. Enfin elles furent telles qu’elle luy dit : « Monsieur, l’événement de vostre voyage en est cause, qui a esté si mal receu de votre maistre !f (car il n’y fit pas bien certes ses affaires), et en vos- tre absence l’on vous a tant presté de charitez pour n’y avoir point fait ses besognes, que, sans que vostre seigneur se mît à m’aymer, vous estiez perdu ; t et, pour ne vous laisser perdre, 'je me suis perdue. II y va autant et plus de mon honneur que du vos-< tre ; pour vostre avancement je ne me suis espargnée la plus précieuse chose de moy jugez donc si j’ay tant failly comme vous diriez bien car, au-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/107[modifier]

DES DAMES.

103

trement, vostrè vie, vostre honneur et faveur y fut este en bransle. Vous estes mieux que jamais la chose n’est si divulguée que la tache vous en demeure trop apparente. Sur cela, excusez-moi et me K pardonnez. »

Le beau-frère, qui sçavoit dire des mieux, et qui, possible, avoit part à la groisse, y en adjousta autres belles parolles et preignantes si bien que tout servit. Et par ainsi l’accord fut fait ; et furent ensemble mieux que devant, vivans en toute franchise et bonne amitié~ dont pourtant le prince leur maistre, qui avoit fait la débauche et le débat~ ne l’estima jamais plus (ainsi que j’ay ouy dire) comme il en avoit fait, pour en avoir tenu si peu de compte à l’endroit de sa femme et pour l’avoir heu si doux, tellement qu’il ne l’estima depuis de si grand cœur comme il l’avoit tenu auparavant, encores que, dans son âme, il estoit bien aise que la pauvre dame ne pastist point pour luy avoir fait plaisir. J’ayveu aucuns et aucunes excuser cette dame, et trouver qu’elle avoit bien fait de se perdre pour sauver son mary et le remettre en faveur.

0 qu’il y a de pareils exemples à celluy-cy, et encores à un d’une grande dame qui sauva la vie à son mary qui avoit esté jugé à mort en pleine cour, ayant esté convaincu de grandes concussions et malles versations en son gouvernement et. en sa charge, dont le mary l’en ayma après toute sa vie.

J’ay ouy parler d’un grand seigneur aussi, qui ; ayant esté jugé d’avoir la teste tranchée, si qu’estant 4..Pre<g7M7 !<M, pressantes.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/108[modifier]

DES DAMES.

104

desjà sur l’eschaffault sa grâce survint, que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue ; et, descendant de l’eschafîault~ il ne dit autre chose sinon Dieu sauve le bon c.. de ma fille, qui m’a si bien cc sauvé H

Saint Augustin est en doute si un citoyen chrestien d’Antioche pécha quand, pour se délivrer d’une grosse somme d’argent pour laquelle il estoit estroittement prisonnier, -permit à sa femme de coucher avec un gentilhomme fort riche, qui luy promit de l’acquitter de son debte

Si saint Augustin est de cette opinion, que peut-il donc permettre à plusieurs femmes, veufves et filles, qui, pour rachepter leurs pères, parens et maris voire mesmes, abandonnent leur gentil corps sur forces inconvénients qui leur surviennent, comme de prison, d’esclavitude, de la vie, des assauts et prise de ville, bref une infinité d’autres, jusques-à gaigner quelquefois des capitaines et soldats, pour les faire bien combattre et tenir leurs partys, ou pour souste’nir un long siège et reprendre une place (j’en conterois cent sujets), pour ne craindre, pour eux, à prostituer leur chasteté ; et quel mal en peut-il arriver ny escandale pour cela ? mais un grand bien. Qui dira donc le contraire, qu’il ne face bon estre quelquesfois cocu, puisque l’on en tire telles commoditez du salut de vies et de rembarquement de fa-Les dix-sept mots suivants ont été omis dans le manuscrit. H s’agit ici du comte de Saint-Vallier et de sa fille Diane de Poitiers.

2. C’est la fameuse histoire de Cosi-Sancta. Voyez saint Augustin, De Sermone Domini in monte, lib. I, chap. xvt.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/109[modifier]

DES DAMES.

i05

veurs, grandeurs, et dignitez et biens ? Que j’en cognois beaucoup, et en ay ouy parler de plusieurs qui se sont bien avancez par la beauté et par le devant de leurs femmes

Je ne veux offenser personne, mais j’oserois bien dire que je tiens d’aucuns et d’aucunes que les dames leur ont bien servy, et que certes les valeurs d’aucuns ne les ont tant fait valoir qu’elles.

Je cognois une grande et habile dame, qui fit bailler l’Ordre à son mary et. l’eut luy seul avec les deux plus grands princes de la chrestienté. Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde (car elle estoit de plaisante compagnie et rencontroit très-bien) ((Ha 1 K mon amy, que tu eusses couru longtemps fauvette (f avant que tu eusses eu ce diable' que tu portes au cc col. » °

J’ay ouy parler d’un grand, du temps du roy François, lequel ayant receu l’Ordre, et s’en voulant prévaloir un jour devant feu M. de la Chastigneraye mon oncle, et lui dit « Ha que vous voudriez avoir cet ordre pendu au col aussi bien comme moy)) » Mon oncle, qui estoit prompt, haut à la main, et scalabreux s’il en fut onc, luy respondit « J’aymerois mieux estre mort que de l’avoir par le moyen du trou que vous l’avez eu. » L’autre ne luy dit rien, car il sçavoit bien à qui il avoit à faire.

J’ay ouy conter d’un grand seigneur, à qui sa femme ayant sollicité et porté en sa maison la patente d’une des grandes charges du païs où il estoit que 1. Le médaillon attaché au collier de l’ordre de Saint-Michel représentait le diable terrassé par l’archange.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/110[modifier]

DES DAMES.

106

son prince luy avoit octroyée par la faveur de sa femme, il ne la voulut accepter nullement, d’autant qu’il avoit sceu que sa femme avoit demeuré trois mois avec le prince fort favorisée, et non sans soupçons. Il monstra bien par là sa générosité qu’il avoit toute sa vie manifestée toutesfôis il l’accepta, après avoir fait chose que je ne veux dire.

Et voilà comme les dames ont bien fait autant ou plus de chevalliers que les batailles, que je nommerois, les cognoissant aussi bien qu’un autre, n’estoit que je ne veux médire, ny faire escandale ; et si elles leur ont donné des honneurs, elles leur donnent bien des richesses.

J’en connois un qui estoit pauvre haire lorsqu’il amena sa femme à la cour, qui estoit très-belle ; et, en moins de deux ans, il se remirent et devindrent fort riches.

Encor faut-il estimer ces dames qui eslèvent ainsi leurs marys en biens, et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble ainsi que l’on dit de Marguerite de Namur laquelle fut si sotte de s’engager et de donner tout ce qu’elle pouvoit à Loys duc d’Orléans, luy qui estoit si grand et si puissant seigneur, et frère du roy, et tirer de son mary tout ce qu’elle pouvoit, si bien qu’il en devint pauvre et fut con-I. Je ne sais pas où Brantôme a puisé tous ces détails ; cé que je puis dire c’est que Gui II de Châtillon, ruiné par ses prodigalités, vendit en 1391 à Louis, duc d’Orléans, qui n’avait que dix-neuf ans, ses comtés de Blois et de Dunois, et que sa femme Marie, fille de Guillaume Ier comte de Namur, devenue veuve (1397), se remaria (1406) à Pierre Brebant, ditClignet, chevalier de l’hôtel du duc qui avait fait faire ce mariage.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/111[modifier]

DES DAMES.

407

traint de vendre sa comté de Bloys audit M. d’Orléans lequel, pensez qu’il la luy paya de l’argent et de la substance mesme que sa sotte femme luy avoit donné. Sotte bien estoit-elle, puisqu’elle' donnoit à plus grand que soy. Et pensez qu’après il se mocqua et de l’une et de l’autre ; car il estoit bien homme pour le faire, tant il estoit voilage et peu constant en amours. Je cognois une grand' dame. laquelle estant venue fort amoureuse d’un gentilhomme de la cour, et luy par conséquent jouissant d’elle, ne luy pouvant donner d’argent, d’autant que son mary lui tenoit son trésor caché comme un prestre, luy donna la plus grand' partie de ses pierreries, qui montoyent à plus de trente mille escus si bien qu’à la cour on disoit qu’il pouvoit bien bastir, puisqu’il avoit force pierres amassées et accumulées ; et puis après, estant venue et escheue à elle une grande succession, et ayant mis la main sur quelques vingt mille escus, elle ne les garda guièresque son gallant n’en eust sa bonne part. Et disoit-on que si cette. succession ne luy fust escheue, ne sçachant que luy pouvoir plus donner, luy eust donné jusques à sa robe et chemise. En quoy tels escrocqueurs et escornifleurs sont grandement à blasmer d’aller ainsi allambiquer et tirer toute la substance des ces pauvres diablesses martellées* et encapriciées car la bourse estant si souvent revisitée, ne peut demeurer toujours en son enfleure ny en son estre, comme la bourse de devant, qui est toujours en son mesme estat, et preste à y pescher

Martellées, frappées, ayant martel en tête. 2. Encapricier, s’amouracher ; de l’italien incappriciarsi.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/112[modifier]

DES DAMES.

408

qui veut, sans y trouver à dire les prisonniers qui y sont entrés et sortis. Ce bon gentilhomme, que je dis si bien empierré, vint quelques temps après à mourir ; et toutes ses hardes, à la mode de Paris, vindrent à estre criées et vendues à l’encan, qui furent appréciées à cela et recogneues pour les avoir vues à la dame, par plusieurs personnes, non sans grand' honte de la dame.

Il y eut un grand prince qui, aymant une fort honneste dame, fit achepter une douzaine de boutons de diamants très-brillants et proprement mis en œuvre, avec leurs lettres égyptiennes et hiéroglyfiques, qui contenoyent leur sens caché, dont il en fit un présent à sadite maistresse, qui, après les avoir regardés fixement, luy dit qu’il n’en estoit meshuy plus besoin à elle de lettres hiéroglifiques, puisque les escritures estoyent desjà accomplies entre eux deux, ainsi qu’elles avoyent esté entre le gentilhomme et cette dame de cy-dessus.

J’ay cogneu une -dame qui disoit souvent à son mary, qu’elle le rendroit plustost coquin que cocu ; mais ces deux mots tenans de l’équivoque, un peu de l’un de l’autre assemblèrent en elle et son mary ces deux belles qualitéz.

J’ay bien cogneu pourtant beaucoup et une infinité de dames qui n’ont pas ainsi fait ; car elles ont plus tenu serrée la bourse de leurs escus que de leur gentil corps car, encor qu’elles fussent très-grandes dames, elles ne vouloyent donner que quelques bagues, quelques faveurs, et quelques autres petites gentillesses, manchons ou escharpes, pour porter pour l’amour d’elles et les faire valoir.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/113[modifier]

DES DAMES.

109

J’en ay cogneu une grande qui a este fort copieuse* et libérale en cela, car la moindre de ses escharpes et : fave.urs qu’elle donnoit à ses serviteurs estoit de cinq cens escus, de mille et de trois mille, où il y avoit plus de broderies, plus de perles, plus d’enrichissements, de chiffres, de lettres hiéroglifiques et belles inventions, que rien au monde n’estoit plus beau. Elle avoit raison, afin que ses présents, après les avoir faits, ne fussent cachez dans des coffres ny dans des bourses, comme ceux de plusieurs autres daines, mais qu’ils parussent devant tout le monde, et que son amy les fit valoir en les contemplant sur sa belle commémoration, et que tels présents en argent sentoyent plustost leurs femmes communes qui donnent à leurs ruffians, que.non pas leurs grandes et honnestes dames. Quelquefois aussi elle donnoit bien quelques belles bagues de riches pierreries : car ces faveurs et escharpes ne se portent pas communément, sinon en un beau et bon affaire au lieu que la bague au doigt tient bien mieux et plus ordinairement compagnie à celuy qui la porte.

Certes un gentil cavallier et de noble cœur doit estre de cette généreuse complexion, 'de plustot bien servir. sa dame pour les beautéz qui la font reluire que pour tout l’or et l’argent qui reluisent en elle. Quant à moy, je me puis vanter d’avoir servy en ma vie d’honnestes dames, et non des moindres ; mais si j’eusse voulu prendre d’elles ce qu’elles m’ont présenté et en arracher ce que j’eusse pu, je serois 1. Copieuse, large, généreuse. «La grandes que Brantôme a en vue est évidemment la reine Marguerite.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/114[modifier]

DES DAMES.

~i0

riche aujourd’huy, ou en bien ou en argent, ou en meubles, de plus de trente mille escus que je ne suis ; mais je me suis toujours contenté de faire parestre mes affections plus par ma générosité que par mon avarice. Certainement il est bien raison que, puisque l’homme donne du sien dans la bourse du devant de la femme, que la femme de mesme donne du sien aussi dans celle de l’homme ; mais il faut en cela peser tout ; car tout ainsi que l’homme ne peut tant jetter et donner du sien dans la bourse de la femme comme elle voudroit, il faut aussi que l’homme soit si discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit ; et faut que la loy en soit esgale et mesurée en cela.

J’ay bien veu aussi beaucoup de gentilshommes perdre l’amour de leurs maistresses par l’importunité de leurs demandes et avarices, et que les voyans si grands demandeurs et si importuns d’en vouloir avoir, s’en desfaisoyent gentiment et les plantoyentlà, ainsi qu’il estoit très-bien employé.

Voilà pourquoy tout noble amoureux doit plustost estre tenté de convoitise charnelle que pécuniaire ; car quand la dame seroit par trop libérale de son bien, le mary, le trouvant se diminuer, en est plus marry cent fois que de dix mille libéralitéz qu’elle feroit de son corps.

Or, il y a des cocus qui se font par vengeance cela s’entend, que plusieurs qui haïssent quelques seigneurs ou gentilshommes ou autres, desquels en ont receu quelques desplaisirs et affronts, se 'vangent d’eux en faisant l’amour à leurs femmes, et les corrompent en les rendans gallants cocus.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/115[modifier]

DES DAMES.

Hl

J’ay cogneu un grand prince', lequel, ayant receu quelques traits de rébellion par un sien sujet grand seigneur~ et ne se pouvant vanger de luy, d’autant qu’il le fuyoit tant qu’il pouvoit, de sorte qu’il ne le pouvoit aucunement atraper, sa femme estant un jour venue à sa cour pour solliciter l’accord et les anaires de son mary, le prince luy donna une assignation pour en conférer un jour dans un jardin et une chambre là auprès ; mais ce fut pour luy parler d’amours, desquelles il jouit fort facilement sur l’heure, sans grande résistance, car elle estoit de fort bonne composition ; et ne se contenta de la repasser, mais à d’autres la prostitua, jusques aux valets de chambre. Et par ainsi disoit le prince qu’il se sentoit bien vangé de son sujet, pour lui avoir ainsy.repassé sa femme et couronné sa teste d’une belle couronne de cornes, puisqu’il vouloit faire du petit roy et du souverain ; au lieu qu’il vouloit porter couronne de fleurs de lys, il luy en falloit bailler une belle de cornes. Ce mesme prince en fit de mesme par la suasion de sa mère, qui jouit d’une fille et princesse sçachant 1. Brantôme, saris aucun doute, veut parler ici de Henri III et de Charlotte-Catherine de la Trémoille, seconde femme (1586) de Henri I' de Bourbon, prince de Condé. Cette princesse avait si méchante réputation et si mauvaise conduite qu’elle fut accusée d’avoir fait empoisonner son mari, poursuivie, et emprisonnée pendant six ans.

2. Il s’agit encore ici, comme dans l’histoire précédente, de Henri III qui n’était alors que duc d’Anjou, et du prince de Condé ; seulement l’héroïne n’est plus' la même ; c’est la première femme de celui-ci, Marie de Clèves, qui se maria en juillet 1S72, quelques semaines avant la Saint-Barthélemy. L’Estoile dit à l’année 1373, en parlant des folles débauches de Charles IX, de son frère Henri

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/116[modifier]

DES DAMES.

H2

qu’elle devoit espouser un prince qui luy avoit faitdesplaisir et troublé l’estat de son frère bien fort, la dépucella et en jouit bravement, et puis dans deux mois fut livrée audict prince pour pucelle prétendue et pour femme, dont la vengeance en fut fort douce, en attendant une autre plus rude, qui vint puis après.

J’ay cogneu un fort honneste gentilhomme qui, servant une belle dame et de bon lieu, luy demandant la récompense de ses services et amours, elle luy respondit franchement qu’elle ne luy en donroit pas pour un double, d’autant qu’elle estoit très-asseurée qu’il ne l’aimoit tant pour cela, et ne luy portoit point tant d’affection pour sa beauté, comme il disoit, sinon qu’en jouissant d’elle il se 'vouloit vanger de son mary qui luy avoit fait quelque desplaisir, et pour ce il en vouloit avoir ce contentement dans son âme, et s’en prévaloir puis après ; mais le gentilhomme, luy asseurant du contraire, continua à la servir plus de deux ans si fidèlement et de si ardent amour, qu’elle en prit cognoissance ample et si certaine, qu’elle luy octroya ce qu’elle luy avoit tousjours refusé, l’asseurant que si, du commencement de leurs amours, elle n’eust eu opinion de quelque vengence projettée en luy par ce moyen, elle l’eust rendu aussi bien content comme elle fit à la fin ; car son naturel estoit de l’aymer et favoriser. et du roi de Navarre « En tous ces beaux jeux-, le seul prince de Condé ne s’y voyoit pas meslé, soit qu’il eust trop mal à la teste, de sa femme, de laquelle Monsieur, qu’on nomme aujourd’hui roy de Pologne, portoit le portrait pendu à son col. a

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/117[modifier]

DES DAMES.

dd~

Voyez comme cette daine se sceut sagement commander, que l’amour ne la transporta point à faire ce qu’elle désiroit le plus, sans qu’elle vouloit qu’on l’aymast pour ses mérites, et non pour le seul sujet de vindicte.

Feu M. de Gua, un des gallants et parfaits gentilshommes du monde en tout, me convia à la cour un jour d’aller disner avec luy. Il avoit assemblé une douzaine des plus sçavants de la cour, entr’autres M. l’évesque de Dol de la maison d’Espinay en Bretaigne, MM. de Ronsard, de Baïf, Des Portes, d’Aubigny (ces deux sont encor en vie, qui m’en pourroyent démentir), et d’autres desquels ne me souvient ; et n’y avoit homme d’épée que M. du Gua et moy'. En devisant, durant le disner, de l’amour, et des commoditez et incommoditez, plaisirs et desplaisirs, du bien et du mal qu’il apportoit en sa jouissance, après que chacun eut dit son opinion et de l’un et de l’autre, il conclud que le souverain bien de cette jouissance gisoit en cette vengeance, et pria un chacun de tous ces grands personnages d’en faire un quatrain imc/'o/M/~M ; ce qu’ils firent. Je les voudrois avoir pour les insérer icy, sur lesquels M. de Dol, qui disoit et escrivoit d’or, emporta le prix.

Et certes, M. de Gua avoit occasion de tenir cette proposition contre deux grands seigneurs que je sçay, leur faisant porter les cornes pour la hayne qu’ils luy portoyent ; car leurs femmes estoyent très-belles mais en cela il en tiroit double plaisir : la vengeance

Chartes d’Espinay, évêque de Dol de JSH8 à d59 !. 8. Il oublie Agrippa d’Aubigfie dont il vient de parie)'. )X S

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/118[modifier]

DES DAMES.

H4 4L

et le contentement. J’ay cogneu force genz qui se sont revàngez et délectez en cela, et si ont eu cette opinion.

J’ay cogneu aussi de belles et honnestes dames, disant et affermant que, quand leurs marys les avoyent maltraitées et rudoyées, et tansées ou censurées, ou battues ou fait autres mauvais tours et outrages, leur plus grande délectation estoit de les faire cornards, et, en les faisant, songer en eux, les brocarder se mocquer et rire d’eux avec leurs amys, jusques-là de dire qu’elles en entroyent davantage en appétit et certain ravissement de plaisir qui ne se pouvoit dire. J’ay ouy parler d’une belle et honneste femme, à laquelle estant demandé une fois si elle avoit jamais fait son mary cocu, elle respondit « Et pourquoy l’aurois-je fait, puisqu’il ne m’a jamais battue ny menacée ? w Comme voulant dire que, s’il eust fait l’un des deux, son champion de devant en eust tdst fait la vengeance.

Et quant à la mocquerie, j’ay cogneu une fort honneste et belle dame, laquelle estant en ces doux altères de plaisir, et en ces doux bains de délices et d’aise avec son amy, il luy advint qu’ayant un pendant d’oreille d’une.corne d’abondance qui n’estoit que de verre noir, comme on les portoit alors, il vint, par force de se remuer et entrelasser et follaatrer, à se rompre. Elle dit à son amy soudain Voyez comme nature est très-bien prévoyante car pour une corne que j’ay rompue, j’en fais icy une douzaine d’autres à mon pauvre cornard de mary, pour s’en parer un jour d’une bonne feste, s’il

veut. ? »

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/119[modifier]

DES DAMES.

ilS

Une autre, ayant laissé son mary couché et endormy dans le lict, vint voir son amy avant se coucher et ainsi qu’il luy eut demandé où estoit son mary, elle luy respondit « Il garde le lict et le nid du cocu, de peur qu’un autre n’y vienne pondre ; mais ce n’est pas à son lict, ny à ses linceux, ny à son nid que vous en voulez, c’est à moy qui vous suis venue voir ; et l’ay laissé là en sentinelle, encor qu’il soit bien, endormy. »

A propos de sentinelle, j’ay ouy faire un conte d’un gentilhomme de valeur, que j’ay cogneu, lequel un jour venant en question' avec une fort honneste dame que j’ay aussi cogneue, il luy demanda, par manière d’injure, si elle avoit jamais fait de voyage-à Sainet-Maturin'. « Ouy, dit-elle ; mais je ne pus jamais entrer dans l’église, car elle estoit si plaine et si bien gardée de cocus, qu’ilz ne m’y laissèrent jamais entrer : et vous, qui estiez des principaux, vous estiez au clocher pour faire la sentinelle et advertir les autres.,)

J’en conterois mille autres risées, mais je n’aurois jamais fait si espéré-je d’en dire pourtant en quelque coin de ce livre.

Il y a des cocus qui sont débonnaires, qui d’euxmesmes se convient à cette feste de cocuage comme j’en ay cogneu aucuns qui disoyent à.leurs femmes : Un tel est amoureux de vous, je le cognois bien, i. Question, discussion, . querelle ; en italien questione, en espagnol question.

2. Expression proverbiale pour dire être atteint de folie. Saint Mathurin passait pour guérir les fous.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/120[modifier]

DES DAMES.

116

<(II nous vient souvent visiter, mais c’est pour l’amour de vous, ma mie. Faites-luy bonne chère ; il nouspeut faire beaucoup de plaisir ; son accointance K nous peut beaucoup servir. M

D’autres disent à aucuns « Ma femme est amoureuse de vous, elle vous ayme ; venez la voir, vous luy ferez plaisir vous causerez et deviserez ensemblé, et passerez le temps.)) Ainsi convient-ils les gens à leurs despens ; comme fit l’empereur Adrian, lequel, estant un jour en Angleterre (ce dit sa vie ') menant la guerre, eut plusieurs advis comme sa femme, l’impératrice Sabine, faisoit l’amour à toutes restes à Rome avec force gallants gentilshommes romains. De cas de fortune, elle ayant escrit une lettre de, Rome en hors à un. jeune gentilhomme romain qui estoit avec l’empereur en Angleterre, se complaignant qu’il l’avoit oubliée et qu’il ne faisoit plus conte d’elle, et qu’il n’estpit pas possible qu’il n’eust quelques amourettes par delà, et que quelque mi-1. Si Brantôme n’a pas puisé cette historiette dans quelque méchant livre que je ne connais pas, son manque de mémoire et son Imagination lui ont fait singulièrement travestir le récit de Spartien (Adrien, chap. x). Dans ce récit, il est uniquement question d’une emme qui avait écrit à son mari pour se plaindre que l’amour desplaisirs et des bains l’empêchait de revenir près d’elle. Adrien eut connaissance de cette lettre par sa’police secrète, et lorsque le mari vint lui demander un congé pour retourner à Ronfe, il lui fit les mêmes reproches. « Ma femme, s’écria le demandeur, vous a donc écrit les mêmes choses qu’à moi ? Voilà, sans un mot de plus, l’histoire que Spartien a racontée et uniquement pour montrer la curiosité d’Adrien, qui faisait espionner les moindres actions de ses amis. Quant à l-impératrice, à sa lettre à un jeune homme, à la réponse d’Adrien et à la fuite du galant en Irlande, tout cela est..de pure invention.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/121[modifier]

DES DAMES. H ?

gnonne aNettée ne l’eust espris dans les’lacs de sa beauté, cette lettre d’adventure tomba entre les mains d’Adrian ; et comme ce gentilhomme, quelques jours après, demanda congé à l’empereur sous couleur de vouloir aller jusques’à Rome promptement pour les affaires de sa. maison, Adrian luy dit en se jouant <(Et bien jeune homme, allez-y hardiment, car l’imff pératrice ma femme vous y attend en bonne dévotion. » Quoy voyant le Romain, et que l’empereur avoit descouvert le secret et luy en pourroit faire mauvais tour, sans dire adieu ny gare, partit la nuict après et s’enfuit en Irlande.

Il ne devoit pas avoir grand peur pour cela ; comme l’empereur disoit luy-même souvent, estant abreuvé à toute heure des amours débordées de sa femme : Certainement, si je n’estois empereur, je me serois bientost défait de ma femme mais je ne veux monstrer mauvais exemple'. » Comme voulant dire que n’importe aux grands qu’ils soyent là logez, aussi qu’ils ne se divulguent. Quelle.sentence pourtant pour les grands., laquelle aucunsd’eux.ont pratiquée, mais non pour ces raisons ! Voilà comme ce bon empereur assistoit joliment à se faire cocu. w

Le bon Marc Aurelle, ayant sa femme Faustine, une bonne vesse, et luy estant conseillé de la chasser, il respondit : « Si nous la quittons, il faut aussi quit<f ter son douaire, qui est l’empire ». Et qui ne voudroit estre cocu de mesme pour un tel morceau, voire moindre ? 2

<. Spartien, Adrien, ch. x.

2. Voyez J. Capitolin, .c-on/~ ~e philosophe, chap. xtx.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/122[modifier]

DES DAMES.

it8

Son fils Antonius Verus dit Comodus, encor qu’il devint fort cruel, en dit de mesmes à ceux qui luy conseilloyent de faire mourir ladite Faustine sa mère, qui fut tant amoureuse et chaude après un gladiateur, qu’on ne la put jamais guérir de ce chaud mal, jusques à ce qu’on advisade faire mourir ce maraut gladiateur et luy faire boire son sang*. Force marys ont faict et font de mesmes que ce bon Marc Aurèlle, qui craignent de faire mourir leurs femmes putains, de peur d’en perdre les grands biens qui en procèdent, et aiment mieux estre riches cocus à si bon marché qu’estre coquins.

Mon Dieu 1 que j’ay cogneu plusieurs cocus qui ne cessoyent jamais de convier leurs parens, leurs amys, leurs compagnons, de venir voir leurs femmes, jusques à leur faire festins pour mieux les y attirer, et y estans, les laisser seuls avec elles dans leurs chambres, leurs cabinets, et puis s’en aller et leur dire : K Je vous laisse ma femme en garde. »

J’en ay cogneu un de par le monde, que vous eussiez dit que toute sa félicite et contentement gisoit à estre cocu ; et s’estudioit d’en trouver les occasions, et surtout n’oublioit ce premier mot <(Ma femme 1. Tout ce paragraphe est rempli d’erreurs. D’abord le fils de Marc-Aurèle, Commodus Antoninus, ne porta jamais le nom de Verus puis il ne put point être question pour lui de songer à faire périr sa mère Faustine, car elle mourut avant qu’il fût monté, sur le trône ; enfin cette princesse ne but point le sang du gladiateur qui lui avait inspiré une passion violente. D’après l’avis des devins chaldéens consultés par Marc-Aurèle, pour la guérir de son amour, on tua le malheureux et elle dut se laver (~Matwe) avec son sang. C. Capitolin, ibid., ibid.)

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/123[modifier]

DES DAMES

H9

est amoureuse de vous ; l’aymez-vous autant qu’elle vous ayme ? » Et quand il voyoit sa femme avec son serviteur, bien souvent il émmenoit la compagnie hors de la chambre pour s’aller promener, les laissant tous deux ensemble, leur donnant beau loisir de traitter leurs amours. Et si par cas il avoit à faire à tourner' prestement en la chambre, dès le bas du degré il crioit haut, il demandoit quelqu’un, il crachoit où il toussoit, afin qu’il ne trouvast les amans sur le fait ; car volontiers, ençor qu’on le sçache et qu’on s’en doute, ces veues et surprises ne sont guières agréables ny aux uns ny aux autres.

Aussi ce seigneur faisant un jour bastir un beau logis, et le maistre masson luy ayant demandé s’il ne le vouloit pas illustrer de cornices', il respondit Je ne sçay que c’est que corniches ; demandez-le à K ma femme, qui le sçait et qui sçait l’art de géoméc trie ; et ce qu’elle dira, faittes-le. »

Bien fit pis un que je sçay, qui, vendant un jour une de ses terres à un autre pour cinquante mille escus, il en prit quarante-cinq mille en or et argent, et pour les cinq restans, il prit une corne de licorne. Grande risée pour ceux qui le sceurent ; « Comme, disoyent-ils, s’il n’avoit assez de cornes chez soy, sans y adjouster celle-là. »

J’ay cogneu un très-grand seigneur, brave et vaillant, lequel vint à dire à un honneste gentilhomme g qu’il estoit fort son serviteur, en riant pourtant-< Monsieur un tel, je ne sçay ce que vous avez fait à

1. Tourner, retourner. 2. Comices, corniches. Cet honnête gentilhomme peut fort bien être Brantôme.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/124[modifier]

DES DAMES.

120

ma femme, mais elle est si amoureuse de vous que jour et nuict elle ne me fait que parler de vous, et sans cesse me dit vos louanges. Pour toute response je luy dis que je vous cognois plus tot qu’elle, <t et sçay vos valeurs et vos mérites qui sont grands. » Qui fut estonnë ? Ce fut ce gentilhomme ; car il ne venoit que de mener cette dame sous le bras à vespres- où la reyne alloit. Toutesfbis ce gentilhomme s’asseura tout à coup et luy dit « Monsieur, je <t suis très-humble serviteur de madame vostre femme, et fort redevable de la bonne opinion a qu’elle a de moy, et l’honnore beaucoup ; mais je ne luy fais pas l’amour, disoit-il en bouffonnant ; mais je luy fais bien la cour par votre bon advis que vous me donnastes dernièrement, d’autant cc qu’elle peut beaucoup à l’endroict de ma maistresse, <: que je puis espouser par son moyen- et par ainsi j’espère qu’elle m’y sera aydante. N

Ce prince n’en fit plus autre semblant, sinon que rire et admonester le gentilhomme de courtiser sa femme plus que jamais ; ce qu’il fit, estant bien aise, sous ce prétexte, de servir une si.belle dame et princesse, laquelle luy faisoit bien oublier son autre maistresse qu’il vouloit espouser, et ne s’en soucier guères, sinon que ce masque bouchoit et dëguisoit tout. Si ne put-il faire tant qu’il n’entrast un jour en jalousie, que voyant ce. gentilhomme dans la chambre de la reine porter au bras un ruban incarnadin d’Espagne, qu’on avoit apporté par belle nouveauté à la cour, et l’ayant tasté et manié en causant avec luy, alla trouver sa femme qui estoit près du lict de la reine, qui en avoit un tout pareil, lequel il mania

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/125[modifier]

DES DAMES.

~2t

et toucha tout de mésme, et trouva qu’il estoit tout semblable et de la mesme pièce que l’autre si n’en sonna-il pourtant jamais mot et n’en fut autre chose. Et de telles amours il en faut couvrir si bien les feux par telles cendres de discrétion et de bons advis qu’elles ne se puissent descouvrir ; car bien souvent l’escandale ainsi descouvèrt dépite plus les marys contre leurs femmes, que quand tout se fait à cachettes, pratiquant 'en cela le proverbe Si non caste, ~~e~ caute

Que j’ay veu en mon temps de grands escandales et de grands inconvénients pour les indiscrétions et des dames et de leurs serviteurs Que leurs marys s’en soucioyent aussi peu que rien, mais qu’ils fissent bien leurs faits sotto co-cy-e comme on dit, et ne fust point divulgué.

J’en ay cogneu une qui tout à trac faisoit parestre ses amours et ses faveurs, qu’elle départoit comme si elle n’eust eu de mary et ne fust esté sous aucune puissance, n’en voulant rien croire l’advis de' ses serviteurs et amys qui luy en remonstroyent les inconvéniens aussi, bien mal luy en a-il pris.

Cette dame n’a jamais fait ce que plusieurs autres dames ont fait ; car elles ont gentiment traitté l’amour et se sont donnés du bons temps sans en avoir donné grand' connoissance au monde, sinon par quelques soupçons légers, qui n’eussent jamais pu monstrer la vérité aux plus clairvoyans ; car elles accostovent leurs serviteurs devant le monde si dex Sinon avec chasteté, au moins avec prudence. 2. Sous les couvertures, secrètement.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/126[modifier]

DES DAMES.

122

trement, et les entretenoyent si excortement, que ny leurs marys ny les espions, de leur vie, n’y eussent sceu que mordre. Et quand ils alloyent en quelque voyage, ou qu’ils vinssent à mourir, elles couvroyent et eachoient leurs douleurs si sagement qu’on n’y connissoit rien.

J’ay cogneu une dame belle et honneste, laquelle, le jour qu’un grand seigneur son serviteur mourut, elle parut en. la chambre de la reine avec un visage aussi gay et riant que le jour paravant. D’aucuns l’en estimoyent de cette discrétion, et qu’elle le faisoit de peur dé desplaire et irriter le roy, qui n’aymoit pas le trespassé. D’aucuns la blasmoyent, attribuans ce geste plustost à manquement d’amour, comme l’on disoit qu’elle n’en estoit guères bien garnie, ainsi que toutes celles qui se meslent de cette vie. J’ay cogneu deux belles et honnestes dames, lesquelles, ayant perdu leurs servitéurs en une fortune de guerre, firent de tels regrets et lamentations, et monstrèrent leur dueil par leurs habits bruns, plus d’eau-bénistiers, d’aspergez' d’or engravez, plus de testes de mort, et de toutes sortes de trophées de la mort en leurs affiquets, joyaux et bracelets qu’elles portoyent ; qui les escandalisèrent fort, et cela -leur nuict grandement ; mais leurs marys ne s’en soucioyent autrement

Voilà en quoy ces dames se transportent en la put. ~.<y ?e/'g’cs, goupi)Ions.

2. Quoique Brantôme, pour dérouter le lecteur, parle des amants des deux dames comme étant morts a en une fortune de guerre », il n’est pas douteux qu’il ne s’agisse ici de Boniface de la Molle et de Coconnas décapités en grève comme coupables de

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/127[modifier]

DES DAMES.

123

blication de leurs amours, lesquelles pourtant on doit louer et priser en leur constance, mais non en leur discrétion ; car pour cela il leur en fait très-mal. Et si telles dames sont blasmables en cela, il y en a beaucoup de leurs serviteurs qui en méritent bien la réprimende aussi bien qu’elles ; car ils contrefont des transis comme une chèvre qui est en gésine, et des langoureux ; ils jettent leurs yeux sur elles et les envoyent en ambassade ; ils font des gestes passionnéz, des souspirs devant le monde ; ils se parent des couleurs de’leurs dames si apparemment ; bref, ils se laissent aller à tant de sottes indiscrétions, que les aveugles s’enappercevroyent ; les uns aussi bien pour le faux que pour le vray, afin de donner à entendre à toute une cour qu’ils sont amoureux en bon lieu, et qu’ils ont bonne fortune. Et Dieu sçait ! possible, on ne leur en donneroit pas l’aumosne pour un liard, quand bien on en devroit perdre les œuvres de charité. »

Je cognois un' gentilhomme et seigneur, lequel voulant abrever le monde qu’il estoit venu amoureux d’une belle et honneste dame que je sçay~ fit un jour conspiration, le 30 avril 1S74, et qui avaient pour maîtresses l’un Marguerite de Valois, l’autre la duchesse’de Nevers. <c La Molle et le comte de Coconnas ayant été décapités, leurs têtes furent secrètement enlevées, dit Gomberville. J’ai un mémoire.qui 'parle ainsi L’amour et ta jalousie firent périr ces deux gentilshommes. Ils étaient aimés de deux princesses qui portèrent leur affection si avant, qu’après leur mort, elles firent embaumer leurs têtes, et chacune garda la sienne parmi les autres marques de leur amour. On pourroit deviner qui étoient ces princesses, mais ce seroit une cruauté d’en avoir seulement ta pensée. » Mémoires de —M. le.~c de Nevers, tome I, p. 75.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/128[modifier]

DES DAMES.

J24

tenir son petit mulet avec deux de ses laquais et pages au devant sa porte. Par cas, M. d’Estrozze et inoy passâmes par là et vismes ce mystère de ce mulet, ses pages et laquais. Il leur demanda soudain où estoit leur maistre. ; ils firent response qu’il estoit dans le logis de cette dame à quoy M. d’Estrozze se mit à rire, et me dire que, sur sa vie, il gaigeroit qu’il n’y estoit point. Et soudain posa son page en sentinelle pour voir si ce faux amant sortiroit ; et de là nous en allasmes soudain en la chambre de la reine, où nous le trouvasmes, et lion sans rire luy et moy. Et sur le soir nous le vinsmes accoster, et, en feignant de luy faire la guerre, nous luy demàndasmes où il estoit à telle heure après midy, et- qu’il ne s’en sçauroit laver, car nous y avions veu mulet et ses pages devant la porte de cette dame. Luy, faisant la mine d’estre fasché que nous avions veu cela, et de quoy nous luy en faisions là guerre dë~ faire l’amour en ce bon lieu, il nous confessa vrayment qu’il y estoit mais il nous pria dé n’en sonner mot, autrement que nous le mettrions en pleine, et cette pauvre dame qui en seroit escandalisëé et mal venue dé son màry ; ce que nous luy promismes (rians tolisjours à pleine gorge et nous moquant de luy, ëheor qu’il' fust assez grand seigneur et qualifié), de n’en’parler jamais et que cela ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce qu’au bout de quelques jours qu’il continuoit ces coups faux avec son mulet trop souvent, nous luy déscouvrismes la fourbe et luy en fismés’la guerre à bon escient et en bonne compagnie, dont de honte s’en désista, car la dame le sceut par nostre moyen, qui fit guetter un jour le mulet et les pages, les faisant chasser’de de-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/129[modifier]

DES DAMES.

~25

yant sa porte comme gueux de l’hostière Et si fismes bien mieux, car nous le dismes à son mary, et luy en fismes le conte si plaisamment qu’il le trouva si bon qu’il en rit luy-mésmes à son aise ; et dist qu’il n’avoit pas peur que cet homme le fist jamais cocu ; et que s’il ne trouvoit ledict mulet et ses pages bien logez à la porte, qu’il.la leur feroit ouvrir et entrer dedans, pour les mettre mieux à couvert et à leur aise, et se garder du chaude ou du froid, ou de la pluye. D’autres pourtant le faisoyent bien cocu. Et voilà comme ce bon, seigneur, aux despens de cette honneste dame, se vouloit prévaloir sans avoir respect d’aucun scandale.

J’ay cogneu un gentilhomme qui escandalisa par ses façons de faire une fqrt~ belle et. honneste dame, dé laquelle en estant devenu amoureux quelque temps, et la pressant d’en obtenir ce bon petit morceau gardé pour, la. bouche du mary, elle/luy refusa tout à plat ; et après plusieursrefus, il luy dit comme désespère « Et bien ! vous ne le voulez pas, et je vous jure que je vous ruineray de l’honneur. M Et pour ce faire, s’advisa de faire tant d’allées et venues

—t' t

à cachettes, mais pourtant non si secrètes qu’il ne se montrast à plusieurs yeux exprès, et donnast

~r J ft.

moyen de s’en.apperçevpir de nuict et.dejour, à la maison où elle se tenoit ; braver et se vanter, sous main de ses bonnes fausses fortunes, et ~devant le monde rechercher la dame avec plus. de privauté qu’il n’avoit occasion de le faire, et parmy ses compagnons faire du gallant plus-pour le faux que pour 1. Voyez plus haut, p. S2, note 1.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/130[modifier]

DES DAMES.

126

le vray ; si bien qu’estant venu un soir fort tard en la chambre de cette dame tout bousché de son manteau, et se cachant de ceux de ta maison, après avoir joué plusieurs de ces tours, fut soubçonné par le maistre d’hostel de la maison, qui fit faire le guet et, ne l’ayant pu trouver, le mary pourtant battit sa femme et luy donna quelques soufflets ; mais poussé après du maistre d’hostel, qui luy dit que ce n’estoit assez, la tua et la dagua, et en eut du roy fort aisément sa grâce. Ce fut grand dommage de cette dame, car elle estoit très-belle. Despuis, ce gentilhomme qui en avoit esté cause ne le porta guières loin, et fut tué en une rencontre de guerre, par permission de Dieu, pour avoir si injustement osté l’honneur à cette honneste dame et la vie.

Pour dire la vérité sur cet exemple et sur une infinité d’autres que j’ay veu, il y a aucunes dames qui ont grand tort d’elles-mesmes, et qui sont les vrayes causes de leurs escandales et déshonneur ; car elles-mesmes vont attacquer les escarmouches, et attirent les galants à elles ; et du commencement leur font les plus belles caresses du monde, des privautez, des familiaritez, leur donnent par leurs doux attraits et belles parolles des espérances ; mais quand il faut venir à ce point, elles le desnient tout à plat ; de sorte que les honnestes hommes qui s’estoient pr oposez force choses plaisantes de leur corps, se désespèrent et se dépitent en prenant un congé rude d’elles, les vont déshonorant et les publient pour les plus grandes vesses du monde ; et en content cent fois plus qu’il n’y en a.

Donc voilà pourquoy il ne faut jamais qu’une’dame

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/131[modifier]

DES DAMES.

127

honneste se mesle d’attirer à sôy un gallant gentilhomme, et se laisse servir à luy, si elle ne le contente à la fin selon ses mérites et ses services. Il faut qu’elle se propose cela, si elle ne veut estre perdue, mesme si elle a à faire à un honneste et gallant homme.: autrement, dez le commencement, s’il la vient accoster, et qu’elle voye que ce soit pour ce point tant désiré à qui il addresse ses vœux, et qu’elle n’aye point d’envie de luy en donner, il faut qu’elle luy donne son congé dez l’entrée du logis, car, pour en parler franchemént, toutes dames qui se laissent aimer et servir s’obligent tellement, qu’elles ne se peuvent desdire du, combat ; il faut qu’elles y viennent. tost ou tard, quoy qu’il tarde.

Mais il y a des dames qui se. plaisent à se, faire servir pour rien, sinon pour leurs beaux yeux ; et disent qu’elles désirent estre servies, que c’est leur félicité, mais non de venir là et disent qu’elles prennent plaisir à désirer et non à exécuter. J’en ay veu aucunes qui me l’ont dit toutesfois il ne faut pourtant qu’elles le prennent là, car si elles se mettent une fois à désirer, sans point de doute il faut qu’elles viennent à l’exécution ; car ainsi la loy d’amour le veut, et. que toute dame qui désire, ou souhaitte, ou songe de vouloir désirer à soy un homme, cela est fait. Si l’homme le connoist et. qu’il poursuive fermement celle qui l’attaque, il en aura ou pied ou aisle, ou plume ou poil, comme on dit. Voilà donc comme les pauvres marys se font cocus par telles opinions de dames qui veulent désirer et non pas exécuter ; mais, sans y penser, elles se vont brusler à la chandelle, ou bien au feu qu’elles

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/132[modifier]

DES DAMES.

1.28

ont basty d’elles-mesmes, ainsi que font ces pauvres simplettes bergères, lesquelles, pour se chauffer parmy les champs en gardant leurs moutons et brebis, allument un petit feu, sans songer à aucun mal ou inconvénient mais elles ne se donnent de garde que ce petit feu s’en vient quelques fois à allumer un si grand, qu’il brusle tout un païs de landes et de taillis.

Il faudroit que telles dames prissent l’exemple, pour les faire sages, de la comtesse d’Escaldasor, demeurant à Pavie, à laquelle M. de Lescu, qui depuis fut appelle le mareschal de Foix, estudiant à Pavie (et pour lors le nommoit-on le protenotaire de Foix, d’autant qu’il estoit dédié à l’Église ; mais depuis il quitta la robbe longue pour prendre les armes), faisant l’amour à cette belle dame, d’autant que pour lors elle emportoit le prix de la beauté sur les belles de Lombardie, et s’en voyant pressée, et ne le voulant rudement mécontenter, ny donner son congé, car il estoit proche parent de ce grand Gaston de Foix, M. de Nemours, sous le grand renom duquel alors toute l’Italie trembloit, et un jour d’une grand magnificence et de feste qui se faisoit à Pavie, où toutes les grandes dames, et mesmes les plus belles de la ville et d’alentour, se trouvèrent ensemble et les honnestes gentilshommes', cette comtesse parut belle entre toutes les autres, pompeusement habillée d’une robbe de satin bleu céleste, toute couverte et 1. Dans les éditions antérieures on lit :< se trouvèrent ensemble et les honnestes gentilshommes ne manquèrent pas aussy de s’y trouver. »

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/133[modifier]

<29

DES DAMES.

semée, autant pleine que vuide, de flambeaux et papillons volletans à l’entour et s’y bruslans, le tout en broderie d’or et d’argent, ainsi que de tout temps les bons brodeurs de Milan ont sceu bien faire par-dessus les autres ; si bien qu’elle emporta l’estime d’estre le’mieux en point de toute la troupe et compagnie.

M. le protenotaire de Foix, la menant dancer, fut curieux de luy demander la signification des devises de sa robbe, se doutant bien qu’il y avoit là dessous quelque sens caché qui ne luy plaisoit pas. Elle luy respondit K Monsieur, j’ay fait faire ma robbe de la< façon que les gens-d’armes et cavaMiers font à leurs chevaux rioteux' et vitieux, qui ruent et qui tirent du pied ; ils leur mettent sur leur croupe une grosse sonnette d’argent, afin que, par ce signal, leurs compagnons, quand ils sont en compagnie et <(en foulle, soyent advertis, de se donner garde de ce meschant cheval qui rue, de peur qu’il ne les frappe. Pareillement, par les papillons volletans et se brusians dans ces flambeaux, j’advertis les honnestes hommes qui me font ce bien de m’aymer et admirer ma beauté, de n’en approcher trop près, ny en désirer d’avantage autre chose que la veue ; car ils n’y gagneront rien, non plus que les papil-Ions, sinon désirer et brusler, et n’en avoir rien plus. Cette histoire est escrite dans les Devises de Paolo Jovio'. Par ainsi, cette dame advertissoit

~7 !/o<ctM~dif8c ! !e.

2. Dialogo delle imprese militari ed amorose di Paolo Giovio, 1559, m-4". Brantôme s’est servi de la traduction de Vasquin M–9 9

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/134[modifier]

DES DAMES.

i30

son serviteur de prendre garde à soy de bonne heure. Je ne sçay s’il s’en approcha de plus près, ou comme il en fit ; mais pourtant, luy, ayant esté blessé à mort à la battaille de Pavie, et pris prisonnier, il pria d’estre porté chez cette comtesse, à son logis dans Pavie, où il fut très-bien receu et traitté d’elle. Au bout de trois jours il y mourut, avec le grand regret de la dame, ainsi que j’ay ouy conter à M. de Montluc, une fois que nous estions dans la tranchée à la Rochelle, de nuict, qu’il estoit en ses causeries, et que je luy fis le conte de cette devise, qui m’asseura avoir veu cette comtesse très-belle, et qui aimoit fort ledit mareschal, et fut bien honnorablement traitté d’elle : du reste, il n’en sçavoit rien si d’autres fois ils avoyent passe plus outre. Cet exemple devroit suffire pour plusieurs et aucunes dames que j’ay allégué.

Or, y a des cocus qui sont si bons qu’ils font prescher et admonester leurs femmes par gens de bien et religieux, sur leur conversion et corrections ; lesquelles, par larmes feintes et paroles dissimulées, font de grands vœux, promettans monts et merveilles de repentance, et de n’y retourner jamais plus ; mais leur serment ne dure guières, car les vœux et larmes de telles dames valent autant que jurements

Philieul Dialogue des devises darmes et d’amours, Lyon, Rouille, dS6i, in-4". On y trouve, page 13, la devise de « Hippolite Fiorimonde, marquise de EsehauSesoIeil. »

C’est la première fois que Brantôme cite cet ouvrage, d’où il a pourtant tiré diverses devises comme celles d’Antoine de Lève (sic vos non vobis), de Trivulce (finiunt pariter renovanique labores), etc.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/135[modifier]

DES DAMES.

131

et reniements d’amoureux, comme j’en ay veu, et cogneu une dame à laquelle un grand prince, son souverain, fit cette escorne d’introduire et apposter un cordellier d’aller trouver son mary qui estoit en une province pour son service, comme de soy-mesme et venant de la cour, l’adver tir des amours folles de sa femme et du mauvais bruit qui couroit du tort qu’elle luy faisoit ; et que, pour son devoir de son estat et vacation, il l’en advertissoit de bonne heure, afin qu’il mît ordre à cette âme pécheresse. Le mary fut bien esbahy d’une telle ambassade et doux office de charité il n’en fit autre semblant pourtant, sinon de l’en remercier et luy donner espérance d’y pourvoir ; mais il n’en traitta point plus mal sa femme à son retour : car qu’y eust-il gaigné ? Quand une femme une fois s’est mise à ce train, elle ne s’en détraque, non plus qu’un cheval de poste qui a accoustumé si fort le gallop qu’il ne le sçaurait changer en autre train d’aller.

Hé ! combien s’est-il veu d’honnestes dames qui, ayant esté surprises sur ce fait, tancées, battues, persuadées et remonstrées, tant par force que par douceur, de n’y tourner jamais plus, elles promettent, jurent et protestent de se faire chastes, que puis après pratiquent ce proverbe, passato il pericolo, gabbato il santo et retournent encor plus que jamais en l’amoureuse guerre ; voire qu’il s’en est veu plusieurs d’elles, se sentant dans l'âme quelque ver rongeant, qui d’elles-mêmes faisoyent des vœux bien saints et

i. Escorne, affront, de l’italien scorno. 2. Le péril passé, l’on se moque du saint.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/136[modifier]

DES DAMES.

432

fort sollenels, mais ne les gardoyent guières, et se repentoyent d’estre repenties, ainsi que dit M. du Bellay des courtisanes repenties'. Et telles femmes afferment qu’il est bien mal aisé de se défaire pour tout jamais d’une si douce habitude et coustume, puisqu’elles sont si peu en leur courte demeure qu’elles font en ce monde.

Je m’en rapporterois volontiers à aucunes belles filles, jeunes repenties, qui se sont voilées~ et recluses, si on leur demandoit et en foy et en conscience ce qu’elles en respondroyent, et comme elles désireroyent bien souvent leurs hautes murailles abattues pour s’en sortir aussitost.

Voilà pourquoy ne faut point que les marys pensent autrement réduire leurs femmes, après qu’elles ont fait la première fausse pointe de leur honneur, sinon de leur lascher la bride, et leur recommander seulement la discrétion et tout guarement d’escandale car on a beau porter tous les remèdes d’amour qu’Ovide a jamais appris, et une infinité qui se sont encor inventez sublins, ny mesmes les autentiques de maistre François Rabelais, qu’il apprit au vénérable Panurge n’y serviront jamais rien ; ou bien, 1. Mère d’amour, suyvant mes premiers vœus, Dessous tes toix remettre je me veulx,

Dont je vouldrois n’estre jamais sortie ;

Et me repens de m’estrè repentie.

(Joachim du Bellay, la Co7 :<ycre/ ?e7 :</e, trad.

du latin de P. Gillebert, Œuvres fran çoises, Paris, 1373, m-8", f" 464 V.)

2. Se voiler, prendre le voile.

3. Voyez Pantagruel, liv. III, ch. vf et suiv.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/137[modifier]

DES DAMES.

133

pour le meilleur, pratiquer un refrain d’une vieille chanson qui fut faite du temps du roy François Ier, qui dit :

Qu ! voudroit garder qu’une femme

N’aille du tout à l’abandon,

Il faudroit la fermer dans une pipe,

Et en jouir par le bondon.

Du temps du roy Henry, il y eut un certain quinquailleur qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Sainct-Germain pour brider le cas des femmes, qui estoyent faits de fer et ceinturoyent comme une ceinture, et venoyent à prendre par le bas et se fermer en clef ; si subtilement faits, qu’il n’estoit pas possible que la femme, en estant bridée une fois, s’en : pust jamais prévaloir pour ce doux plaisir, n’ayant que quelques petits trous menus pour servir à pisser..

On dit qu’il y eut quelque cinq ou, six maris jaloux fascheux, qui en acheptèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu’elles purent bien dire K Adieu, bon temps. » Si en y eut-il une qui s’advisade s’accoster d’un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant monstré ledit engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux champs, il y applicqua si bien son esprit qu’il y forgea une fausse clef, que la dame l’ouvroit et le fermoit à toute heure et quand elle vouloit. Le mary n’y trouva jamais rien à dire. Et se donna son saoul de ce bon plaisir, en dépit du fat jaloux cocu de mary, pensant vivre tousjours

1. On voit un de ces cadenas au musée de Cluny ; il est en ivoire.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/138[modifier]

DES DAMES.

134

en franchise de cocuage. Mais ce meschant serrurier qui fit la fausse clef, gasta tout et si fit mieux, à ce qu’on dit, car ce. fut le premier qui en tasta et le fit cornard aussi n’y avoit-il danger, car Vénus, qui fut la plus belle femme et putain du monde, avoit Vulcan, forgeron et serrurier, pour mary, lequel estoit un fort vilain, salle, boiteux et très-laid.

On dit bien plus qu’il y eut beaucoup de gallants honnestes gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quinquaillier que, s’il se mesloit jamais de porter telles ravauderies, qu’on le tueroit, et qu’il n’y retournas ! plus et jettast tous les autres qui estoyent restez dans le retrait ; ce qu’il fit ; et depuis onc n’en fut parlé. Dont il fut bien sage, car c’estoit assez pour faire perdre la moitié du monde, à faute de ne le peupler, par tels brindements 1, serrures et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine. Il y en à qui baillent leurs femmes à garder à des eunuques, que l’empereur Alexandre Severus rejetta fort avec rude commandement de ne pratiquer jamais les dames romaines ; mais ilz y sont esté attrapés non qu’ils engendrassent et les femmes conceussent d’eux, mais en recevoyent quelques sentimens et superficies de plaisirs légers, quasi approchans 1. Brindement, action de brider.

2. Ce n’est pas tout à fait ce que dit Lampride. Alexandre Sévère chassa d’auprès de lui les eunuques qu’il traitoit avec un profond mépris et auxquels il ne voulut confier d’autres services dans le palais que celui des bains des femmes. (Alexandre Sévère, chap. xxu.)

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/139[modifier]

DES DAMES.

135

du grand parfait dont aucuns ne s’en soucient point disans que leur principal marrisson de l’adultère de leurs femmes ne procédoit pas de ce qu’elles s’en faisoyent donner, mais qu’il leur faschoit grandement de nourrir et élever et tenir pour enfans ceux qu’ils n’avoyent pas faits. Car sans cela ce fust esté le moindre de leurs soucis, ainsi que j’en ay cogneu aucuns et plusieurs, lesquels, quand ilz trouvoyent bons et faciles ceux qui les avoyent faits à leurs femmes, à donner un bon revenu, à les entretenir, ne s’en donnoyent aucunement soucy, ainsi qu’ils conseillent à leurs femmes de leur demander, et ~es prier de quelque pension pour nourrir et entretenir le petit qu’elles ont eu d’eux. Comme j’ay ouy conter d’une grand' dame, laquelle eut Villeconnin enfant du roy François Ier. Elle le pria de luy donner ou assigner quelque peu de bien, avant qu’il mourust, pour l’enfant qu’il luy ayoit fait ; ce qu’il fit. Et luy assigna deux cens mille escus en banque, qui luy profitèrent et coururent tousjours d’intérests, et de change en change ; de telle sorte qu’estant venu grand, il despensoit si magnifiquement et paroissoit en si belle despense et en jeux à la cour, qu’un chascun s’en estonnoit ; et présumoit-on qu’il jouissoit de quelque dame qu’on n’eusse point pensé ; et ne croyoit-on sa mère nullement ; mais d’autant qu’il ne bougeoit d’aveo elle, un chacun jugeoit que la grande despense qu’il faisoit procédoit de la jouissance d’elle ; etpour-1. Ce personnage n’est connu que par ce que Brantôme en raconte ici et tome IV, p. 308. On l’avait toujours jusqu’à présent d’après la leçon fautive des éditions précédentes appelé à tort Villecouvin.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/140[modifier]

DES DAMES.

136

tant c’estoit le contraire, car elle estoit sa mère ; et peu de gens le sçavoyent, encor qu’on ne sceust bien sa liguée ni procréation, si ce n’est qu’il vint à mourir en Constantinople', et son aubène, comme bastard, fut donnée au maréchal de Retz, qui estoit fin et sublin à descouvrir tel pot aux roses, mesmes, pour son proffit, qu’il eust pris sur la glace, et vérifia la bastardise qui avoit esté si longtemps cachée ; et emporta le don d’aubène par dessus M. de Teligny, qui avoit esté constitué héritier dudict Villeconnin. D’autres disoyent pourtant que cette dame avoit eu cest enfant d’autres que du roy, et qu’elle l’avoit ainsi enrichy du sien propre ; mais M. de Retz esplucha et chercha tant parmy les banques, qu’il y trouva l’argent et les obligations du roy François ; les uns disoyent pourtant d’un autre prince non si grand que le roy, ou d’un autre moindre ; mais, pour couvrir et cacher tout et nourrir l’enfanta il n’estoit pas mauvais de supposer tout à là Majesté, comme cela se void en d’autres.

Je croy qu’il y a plusieurs femmes parmy le monde, et mesmes en France, que si elles pensoyent produire e des enfants à tel prix, que les roys et les grands aisément monteroyent sur leurs ventres ; mais bien souvent ilz y montent et n’en ont de grandes lippées ; dont en ce elles sont bien trompées, carà tels grands volontiers ne s’addonnent-elles, sinon pour avoir le g-M% comme dit l’Espaignol.

Il y à une fort belle question sur ces enfants puta 1. En 1567. 2. ~< n’en ont, c’est-à-dire elles n’en ont. 3. Guerdon, récompense.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/141[modifier]

DES DAMES.

137

tifs et incertains ; à soavoir s’ilz doivent succéder aux biens paternels et. maternels, et que c’est un grand péché aux femmes de les y faire succéder ; dont aucuns docteurs’ont dit que la femme le doit révéler au mary, et en dire la vérité. Ainsi le réfère le Docteur Subtil Mais cette opinion n’est pas bonne, disent autres, parce que la femme se diffameroit soymesmes en le révélant, et pour autant elle n’y est tenue ; car la bonne renommée est plus grand bien que les biens temporels, dit Salomon.

Il vaut donc mieux que les biens soyent occupez par l’enfant, que la bonne renommée se perde ; car, comme dit un proverbe mieux vaut bonne renommée que ceinture dorée. De là les théologiens tirent une maxime qui dit que quand deux préceptes et commandemens nous obligent, le moindre doit céder au plus grand. Or est-il que le commandement de garder sa bonne renommée est plus grand que celuy qui concède de rendre le bien d’autruy ; il faut donc qu’il soit préféré à celuy-Ià.

De plus, si l’a femme révèle cela à son mary~ elle se met en danger d’estre tuée du mary mesme, ce qui est fort défendu de se pourchasser la mort ; non pas mesmes est permis à une femme de se tuer de peur d’estre violée ou après l’avoir esté autrement elle pécheroit mortellement. Si bien qu’il vaut mieux permettre d’estre viollée~ si on n’y peut, en fuyant ou criant, remédier que se tuer soy-mesme ;. 1. Surnom du théologien J. Duns ou Scott, l’adversaire des doctrines de saint Thomas ; mais Brantôme nous semblé l’appliquer ici à l’auteur de la Summa citée p. 52.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/142[modifier]

DES DAMES.

d38

car le violement du corps n’est point péché, sinon du consentement de l’esprit. C’est la response que fit sainte Luce au tyran qui la menaçoit de la faire mener au bourdeau. K Si vous me faittes, dit-elle, forcer, ma chasteté recevra double couf(ronne.~ »

Pour ceste raison, Lucresse est taxée d’aucuns. Il est vray que sainte Sabine et sainte Sophoniene avec d’autres pucelles chrestiennes~ lesquelles se sont privées de vie afin de ne tomber entre les mains des barbares~ sont excusées de nos pères et docteurs, disant qu’elles ont fait cela pour certain mouvement du Sainct-Esprit ; par lequel Sainct-Esprit, après la prise de Cypre une damoiselle cypriotte nouvellement chrestienne, se voyant emmener esclave avec plusieurs autres pareilles dames, pour estre la proye des Turcs, mit le feu secrètement dans les poudres de la gallère si bien qu’en un moment tout fut embrazé et consumé avec elle, disant « Jà à Dieu ne plaise que nos corps soyent poilus et cogneus par ces vi<(lains Turcs et Sarrasins » Et Dieu sçait, possible qu’il avoit esté déjà pol)u, et en voulut ainsi faire la pénitence ; si ce n’est que son maistre ne l’avoit voulue toucher, afin d’en tirer plus d’argent la ven-Taxée, blâmée.

2. Eusèbe (~ eccl., liv. VIII, chap. xiv, et ~'e de Constantin, liv. I, chap. xxxiv) raconte qu’une dame romaine se tua plutôt que de consentir à avoir un commerce criminel avec l’empereur Maxence. Mais il ne la nomme pas, et l’on ne sait d’où lui vient le nom de Sophronie (altéré par Brantôme) sous lequel elle figure dans les martyrologes.

3. Par les Turcs en 1570. Voyez de Thou, liv. XLIX.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/143[modifier]

DES DAMES.

139

dant. vierge, comme l’on est friand de taster en ces païs, voire en tous autres, un morceau intacte. Or, pour retourner encor à la garde noble de ces pauvres femmes, comme j’ay dit, les eunuques ne laissent à commettre adultère avec elles, et.faire leur marys cocus, réservé la procréation à part. J’ay cogneu deux femmes en France qui se mirent à aymer deux chastrez gentilshommes afin de n’engroisser point ; et pourtant en avoyent plaisir, et si ne s’escandalisoyent. Mais il y a eu des marys si jaloux en Turquie et en Barbarie, lesquels s’estans apperceus de cette fraude, ilz se sont advisez de faire chastrer tout à trac leurs pauvres esclaves, et le leur couper tout net. Dont, à ce que disent et escrivent ceux qui ont pratiqué la Turquie, il n’en reschappe deux de douze auxquels ils exercent cette cruauté, qu’ils ne meurent ; et ceux qui en eschappent, ils les ayment et adorent comme vrays, seurs et chastes gardiens de la chasteté de leurs femmes, et garantisseurs de leur honneur.

Nous autres chrestiens n’usons point de ces villaines rigueurs et par trop horribles ; mais au lieu de ces chastrez, nous leur donnons des vieillards sexagénaires, comme l’on fait en Espagne, et mesmes à la cour des reines de là, lesquels j’ay veu gardiens des filles de leur cour et de leur suitte. Et Dieu sçait il y a des vieillards cent fois plus dangereux à perdre filles et-femmes que les jeunes, et cent fois plus chaleureux, plus inventifs et industrieux à les gaigner et corrompre.

Je croy que telles gardes, pour estre chenus et à la teste et au menton, ne sont pas plus seures que les

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/144[modifier]

DES DAMES.

d40

jeunes, ny les vieilles femmes non plus ; ainsi comme une vieille gouvernante espagnole conduisant ses filles, et passant par une grande salle et voyant des membres naturels peints à l’advantage et fort gros et démesurez, contre la muraille, se prit à dire ~<a ! que tan ~WM no los pintan estos ~OW~C~, como ~M/c~ no los conociesel. Et ses filles se tournèrent vers elle, et y prindrent advis, fors une que j’ay cogneu qui contrefaisant de la simple, demanda à une de ses compaygnes quelz oiseaux estoyent ceux-là ; car il n’y en avoit aucuns peints avec des aisles. Elle luy respondit que c’estoyent oiseaux de Barbarie, plus beaux en leur naturel qu’en peinture. Et Dieu sçait si elle n’en avoit point veu jamais ; mais il falloit qu’elle en fist la mine.

Beaucoup de marys se trompent bien souvent en ces gardes ; car il leur semble que, pourvu que leurs femmes soyent entre les mains des vieilles, que les unes et les autres appellent leurs mères pour tiltre d’honneur, qu’elles sont très-bien gardées sur le devant et de celles il n’y en a point de plus aisées à suborner et gaigner qu’elles ; car de leur nature, estant avaricieuses comme elles sont, en prennent de toutes mains pour vendre leurs prisonnières.

D’autres ne peuvent veiller tousjours ces jeunes femmes, qui sont tousjours en bonne cervelle, et mesmes quand elles sont en amours, que la pluspart du temps elles dorment en un coin de cheminée, 1. Vois ces hommes nous ont été là peints si beaux qu’Us semblent t’avon* été par quelqu’un qui ne les connaissait pas.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/145[modifier]

DES DAMES.

i4i

qu’en leur présence les cocus se forgent, sans qu’elles y prennent garde ny n’en sçachent rien.

J’ay cogneu une dame qui le fit une fois devant sa gouvernante, si subtilement qu’elle ne s’en apperceut jamais. Une autre en fit de mesme devant son mary, quasi visiblement, ainsi qu’il jouoit à la prime. D’autres vieilles ont mauvaises jambes, qui ne peuvent pas suivre au grand trot leurs dames, qu’avant qu’elles arrivent au bout d’une allée ou d’un bois ou d’un cabinet, leurs dames ont dérobbé leur coup en robbe, sans qu’elles s’en soyent apperceues, n’y ayant rien veu, débiles de jambes et basses de la veue. D’autres vieilles et gouvernantes y a-il qui, ayant pratiqué le mestier, ont pitié de voir jusner les jeunes et leur sont si débonnaires, que d’elles-mesmes elles leur en ouvrent le chemin, et les en persuadent de l’ensuivre, et leur assistent de leur pouvoir. Aussi l’Aretin disoit que le plus grand plaisir d’une dame qui a passé par là, et tout son plus grand contentement, est d’y faire passer une autre de mesmes. Voylà pourquoy, quand on se veut bien ayder d’un bon ministre pour l’amour, on prend et s’adresse-on plustost à une vieille' maquerelle qu’à une jeune femme. Aussi tiens-je d’un fort gallant homme, qu’il ne prenoit nul plaisir, et le défendoit à sa femme expressément, de ne hanter jamais compagnies de vieilles, pour estre trop dangereuses, mais avec des jeunes tant qu’elle voudroit et en alléguoit beaucoup de bonnes raisons que je laisse aux mieux discoursns discourir.

Et c’est pourquoy un seigneur de par le monde, que je sçay, confia sa femme, de laquelle il étoit

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/146[modifier]

DES DAMES.

142

jaloux, à une sienne cousine, fille pourtant, pour luy servir de surveillante ce qu’elle fit très-bien, encor que de son costé elle retînt moitié du naturel du chien de l’ortollan', d’autant qu’il ne mange jamais des choux du jardin de son maistre, et si n’en veut laisser manger aux autres ; mais celle-cy en mangeoit, et n’en vouloit point faire manger à sa. cousine si est-ce que l’autre pourtant luy déroboit tousjours quelque coup en cotte, dont elle ne s’en appercevoit, quelque fine qu’elle fust, ou feignoit ne s’en appercevoir.

J’aMëguerois une infinité de remèdes dont usent les pauvres jaloux cocus pour brider, sarrer, gesner, et tenir de court leurs fammes qu’elles ne facent le saut mais ils ont beau pratiquer tous ces vieux moyens qu’ilz, ont ouy’dire, et d’en excogiter de nouveaux, car ilz y perdent leur escrime car quand une fois les femmes ont mis ce ver coquin amoureux dans- leurs testes, les envoyent à toute heure chez Guillot le Songeur ainsi que j’espère d’en discourir en un chapitre, que j’ay à demy faict, des ruses et astuces des femmes sur ce point, que je confère avec les stratagesmes et astuces militaires des hommes de guerre Et le plus beau remède~ seure et douce garde, que le mary jaloux peut donner à sa femme, I. Ortollan, jardinier ; ;~07'<M~K~.

2. Don Guilan el cuidador, dont on a fait chez nous Guillot le Songeur, est un personnage de l' ?M'<~ de Gaule. Voyez ~/ ?Mdis de Gaule, liv. II, chap. v, dans la ~<Mo<ec<: de autores espaizoles, de don Pascual de Gayangos, Madrid, ~857, in-8", tome XL, p. 120eU21.

3. Ce chapitre, s’il a été achevé, n’a point été imprimé.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/147[modifier]

DES DAMES.

143

c’est de la laisser aller en son plein pouvoir, ainsi que j’ay ouy dire à un gallant homme marié, estant le naturel de ta femme que, tant plus on luy défend une chose, tant plus elle désire le faire, et surtout en amours, où l’appétit s’eschauffe plus en le défendant qu’au laisser courre.

Voicy une autre sorte de cocus, dont pourtant il y a question à sçavoir-mon, si l’un a jouy d’une femme à plein plaisir durant la vie de son mary cocu, et que le mary vienne à décéder, et que ce serviteur après vienne à espouser cette femme veufve, si l’ayant espousée en secondes nopces, il doit porter le nom et tiltre de cocu, ainsi que j’ay cogneu et ouy parler de plusieurs, et des grands.

Il y en à qui disent qu’il ne peut estre cocu, puisque c’est luy-mesme qui en a fait la faction, 'et qu’il n’y aye aucun qui l’aye fait cocu que luy-même, et que ses cornes sont faites de sôy-mesme. Toutesfois, il y a bien des armuriers qui font des espées desquelles ils sont tués ou s’entre-tuent eux-mêmes. Il y en a d’autres qui disent l’estre réellement cocu et de fait, en herbe pourtant.. Ilz en allèguent force raisons ; mais, d’autant que le procez en est indécis, je le laisse à vuideràla première audience qu’on voudra donner pour cette cause.

Si diray-je encor cettui-cy d’une bien grande, mariée, laquelle s’est compromise en mariage à celuy qui l’entretient encor, il y a quatorze ans, et depuis ce temps a tousjours attendu et souhaitté que son mary mourust. Au diable s’il a jamais pu mourir eneor à son souhait 1 si bien qu’elle pouvoit bien dire Maudit soit le mary et le compagnon, qui a plus

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/148[modifier]

DES DAMES.

j44

vescu que je ne voulois » De maladies et indispositions de son corps il en a eu prou, mais de mort point. Si bien que le roy Henry dernier, ayant donné la survivance de l’estat beau et grand qu’avoit ledict mary cocu, à un fort honneste et brave gentilhomme, disoit souvent « Il y a deux personnes en ma cour auxquelles moult tarde qu’un tel ne meure bientost, à l’une pour avoir son estat, et à l’autre pour espouser son amoureux mais l’un et l’autre sont esté trompez jusques icy. »

Voilà comme Dieu est sage et provident, de n’envoyer point ce que l’on souhaitte de mauvais toutesfois l’on m’a dit que depuis peu sont en mauvais ménage, et ont bruslé leur promesse de mariage de futur, et rompu le contract, par grand dépit de la femme et joye du maryé prétendu, d’autant qu’il se vouloit pourvoir ailleurs et ne vouloit plus tant attendre la mort de l’autre mary, qui, se mocquant des gens, donnoit assez souvent des allarmes qu’il s’en allait mourir mais enfin il a survescu le mary prétendu. Punition de Dieu, certes, car il ne s’ouït jamais guières parler d’un mariage ainsi fait ; qui est un grand cas, et énorme, de faire et accorder un second mariage, estant le premier encor en son entier.

J’aymerois autant d’une, qui est grande, mais non tant que l’autre que viens de dire, laquelle, estant pourchassée d’un gentilhomme par mariage, elle l’espousa, non pour l’amour qu’elle luy portoit, mais parce qu’elle le voyoit maladif, atténué' et allanguy, 1. ~Mc/Me, affaibli.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/149[modifier]

DES DAMES.

<4S

et mal disposé ordinairement, et que les médecins luy disoyent qu’il ne vivroit pas un an, et mesmes après avoir cogneu cette belle femme par plusieurs fois dans son lict et, pour ce, elle en espéroit bientost la mort, et s’accommoderoit tous après sa mort de ses biens et moyens, beaux meubles et grands advantages qu’il luy donnoit par mariage ; car il estoit très-riche et bien aisé gentilhomme. Elle fut bien trompée, car il vit encores gaillard, et mieux disposé cent fois qu’avant qu’il l’espousast ; depuis elle est morte. On dit que ledict gentilhomme contrefaisoit ainsi du maladif et marmiteux, afin que, connoissant cette femme très-avare, fust esmeue à l’espouser sous espérance d’avoir tels grands biens ; mais Dieu là dessus disposa tout au contraire, et fit brouster la chèvre là où elle estoit attachée, en dépit d’elle.

Que dirons-nous d’aucuns qui espousent des putains et courtisannes qui ont esté très-fameuses, comme l’on fait assez coustumièrement en France, mais surtout en Espagne et en Italie, lesquels se persuadent de gaigner les œuvres de miséricorde, por librar una anima cristiana del in fierno comme ils disent, et la mettre en la sainte voye.

Certainement, j’ay veu aucuns tenir cette opinion et maxime, que s’ilz les espousoyent pour ce saint et bon sujet, qu’ilz ne doivent tenir rang de cocus ; car ce qui se fait pour l’honneur de Dieu ne doit estre converty en opprobre moyennant aussi que leurs femmes, estant remises en la bonne voye, ne s’en ostent et retournent à l’autre, comme j’en ay veu 1. Pour délivrer de l’enfer une âme chrétienne.!X ~0

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/150[modifier]

DES DAMES.

H6

aucunes en ces deux pays, qui ne se rendoient plus pécheresses après estre mariées, d’autres qui ne s’en pouvoyent corriger, mais retournoyent broncher dans la première fosse.

La première fois qce je fus en Italie, je devins amoureux d’une fort belle courtizane à Rome, qui s’appelloit Faustine. Et d’autant que je n’avois pas grand argent, et qu’elle estoit en trop haut prix, de dix ou douze escus pour nuict, fallut que je me contentasse de -la parole et du regard. Au bout de quelque temps, j’y retourne pour la seconde fois et mieux garny d’argent, je l’allay voir à son logis par le moyen d’une seconde et la trouvé mariée avec un homme de justice, en son mesme logis, qui me recueillit de bon amour ; et me contant la bonne fortune de son maryage, et me rejettant bien loin ses follies du temps passé, auxquelles elle avoit dit adieu pour jamais. Je luy montray de beaux escus françois, mourant pour l’amour d’elle plus que jamais. Elle en fut tentée et m’accorda ce que voulus, me disant qu’en mariage faisant elle avo-t arresté et concerté avec son mary sa liberté entière, mais sans escandale pourtant ny déguisement, moyennant une grande somme, afin que tous deux se pussent entretenir en grandeur et qu’elle estoit pour les grandes sommes, et s’y laissoit aller volontiers, mais non point pour les petites. Celuy-là estoit bien cocu en herbe 'et gerbe.

J’ay ouy parler d’une dame de parmy le monde, qui, en mariage faisant, voulut et arresta que son <. D’une seconde courtisane.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/151[modifier]

DES DAMES.

t47

mary la laissât à la cour pour faire l’amour, se réservant l’usage de sa forest de mort-bols ou bois-mort', comme luy plairoit ; aussi, en récompense, elle luy donnoit tous les mois mille francs pour ses menus plaisirs, ' et ne se soucia d’autre chose qu’à se donner du bon temps.

Par ainsi, telles femmes qui ont esté libres, volontiers ne se peuvent garder qu’elles ne rompent les serrures estroites de leurs portes, quelque contrainte qu’il y ait, mesmes où l’or sonne et reluit tesmoin cette belle fille du roy Acrise qui, toute resserrée et renfermée dans sa grosse tour, se laissa à un doux aller de ces belles gouttes d’or de Jupiter. Ha ! que mal aisément se peut garder, disoit un gallant homme, une femme qui est belle, ambitieuse, avare, convoiteuse d’estre brave, bien habillée, bien diaprée, et bien en point, qu’elle ne donne non du nez, mais du cul en terre, quoyqu’elle porte son cas armé, comme l’on dit, et que son mary soit brave, vaillant, et qui porte bonne espée pour le défendre.

J’en ay tant cogneu de ces bravés et vaillants, qui ont passé par là ; dont certes estoit grand dommage de voir ces honnestes et vaillants hommes en venir là, d. On comptait neuf espèces de mort-bois, désignées ainsi dans les anciennes ordonnances saulx, marsaux, épines, puines (cornouiller), seur (sureau), genêt, genièvre et ronces. H y a peut-être dans la phrase de Brantôme une mauvaise pointe qui se laisse deviner.

2. Danaé.

3. Les éditions antérieures portent se laissa un jour aller à ces belles gouttes dor.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/152[modifier]

DES DAMES.

t48

et qu’après tant de belles victoire ? gaignées par eux, tant de remarquables conquestes sur leurs ennemis, et beaux combats démeslez par leur valeur, qu’il faille que, parmy les belles fleurs et fueilles de leurs chappeaux triomphans qu’ils portent sur la teste, l’on y trouve des cornes entremeslées, qui les déshonnorent du tout lesquels néantmoins s’amusent plus à leurs belles ambitions par leurs beaux combats, honnorables charges, vaillances et exploicts, qu’à surveiller leurs femmes, et esclairer leur autre obscur. Et, par ainsi, arrivent, sans y penser, à la cité et conqueste de Cornuaille ; dont c’est grand dommage pourtant ; comme j’en ay bien cogneu un brave et vaillant, qui portoit le tiltre d’un fort grande lequel un jour se, plaisant à raconter ses vaillances et conquestes, il y eut un fort honneste gentilhomme et grand, son allié et familier, qui dit à un autre « Il nous raconte icy ses conquestes, dont je m’en estonne ; car le cas de K sa femme est plus grand que toutes celles qu’il a jamais faict, ny ne fera oneques. »

J’en ay bien cogneu plusieurs autres, lesquels, quelque belle grâce, majesté et apparence qu’ils pussent monstrer, si avoyent-ilz pourtant cette encolure de cocu qui les effaçoit du tout ; car, telle encolure et encloueure ne se peut cacher et feindre quelque bonne mine et bon geste qu’on vueille faire, elle se congnoist et s’apperçoit à clair. Et, quant à moy, je n’en ay jamais veu en ma vie aucun de ceux-là qui n’en eust ses marques, gestes, postures et encolures et encloueures, fors seulement un que j’ay cogneu, 1. Peut-être Je duc Henri de Guise.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/153[modifier]

DES DAMES.

i49

que le plus clairvoyant n’y eust sceu rien voir ny mordre, sans connoistre sa femme ; tant il avoit bonne grâce, belle façon et apparence honnorable et grave.

Je prierois volontiers les dames qui ont de ces marys si parfaits, qu’elles ne leur fissent de tels tours et affronts mais elles me pourront dire aussi Et où sont-ilz ces parfaits, comme vous dites qu’estoit celuy-là que vous nous venez d’alléguer ? a

Certes, mesdames, vous avez raison, car tous ne peuvent estre des Scipions et des Caesars, et ne s’en trouve plus. Je suis d’advis doncques que vous ensuiviez en cela vos fantaisies ; car, puisque nous parlons des Césars, les plus gallants’y ont bien passé, et les plus vertueux et parfaits, comme j’ay dit, et comme nous lisons de cet accomply empereur Trajan, les perfections duquel ne purent engarder sa femme Plotine qu’elle ne s’abandonnast du tout au bon plaisir d’Adrian, qui fut empereur après ; de laquelle il tira de grandes commoditez, proffits et grandeurs, tellement qu’elle fut cause de son avancement ; aussi n’en fut-il ingrat estant parvenu à sa grandeur, car il l’ayma et honnora tousjours si bien, qu’elle estant morte, il en démena si grand dueil et en conceut une telle tristesse, qu’enfin il en perdit pour un temps le boire et le manger, et fut contraint de séjourner en la Gaule Narbonnoise, où il sceut ces tristes nouvelles, trois ou quatre mois, pendant lesquels il escrivit au sénat de colloquer Plotine au nombre des déesses, et commanda qu’en ses obsèques on luy oSrist des sacrifices très-riches et très-sumptueux ; et

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/154[modifier]

DES DAMES.

~so

cependant il employa le temps à faire bastir et édifier, à son honneur et mémoire, un très-beau temple près Nemuse', ditte maintenant Nismes, orné de très-beaux et riches marbres et porfires avec autres joyaux'.

Voilà donc comment, en matière d’amours et de 'e ses contentemens, il ne faut aviser à rien aussi Cupidon leur dieu est aveugle~ comme il paroist en aucunes, lesquelles ont des marys des plus beaux, des plus honnestes et des plus accomplis qu’on sçauroit voir, et néantmoins se mettent à en aymer d’autres si laids et si salles, qu’il n’est possible de plus.

J’en ay veu force desquelles on faisoit une question Qui est la dame la plus putain, ou celle qui a un fort beau et honneste mary, et fait un amy laid, maussade et fort dissemblable à son mary ; ou celle qui a un laid et fascheux mary, et fait un bel amy bien avenant, et ne laisse pourtant à bien aymer et caresser son mar y, comme si c’estoit la beauté~ des hommes, ainsi que j’ay veu faire à beaucoup de femmes ? 2

Certainement, la commune voix veut que celle qui a un beau mary et le laisse pour aymer un amy laid, est bien une grande putain, ny plus ny moins qu’une personne est bien gourmande qui laisse une bonne viande pour en manger une meschante. Aussi cette femme quittant une beauté pour aymer 'une

4. Nemausus est le nom latin de Nîmes.2. Voyez Spartien, ~~r~ chap. n, iv et xt. 3. La beauté, le plus beau.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/155[modifier]

DES DAMES.

1S1

laideur, il y a bien de l’apparence qu’elle le fait pour la seule paillardise d’autant qu’il n’y a rien plus paillard ny plus propre pour satisfaire à la paillardise, qu’un homme laid, sentant mieux son bouc puant, ord et lascif que son homme. Et volontiers les beaux et honnestes hommes sont un peu plus délicats et moins habilles à rassasier une luxure excessive et enrénée, qu’un grand et gros ribaut barbu, ruraud et satyre.

D’autres disent que la femme qui ayme’un bel amy et un laid mary, et les caresse tous deux, est bien autant putain, pour ce qu’elle' ne veut rien perdre de son ordinaire et pension.

Telles femmes ressemblent à ceux qui vont par païs, et mesmes en France, qui, estans arrivez le soir à la souppée du logis, n’oublient jamais de demander à l’hoste la mesure du mallier' ; et faut qu’il l’aye% quand il seroit saoul à plein jusques à la gorge. Ces. femmes de mesme veulent tousjours avoir à leur couchée, quoy qui soit, la mesure de leur mallier, comme j’en ay cogneu une qui avoit un mary très-bon embourreur de bas encores la veulent-elles croistre et redoubler en quelque façon que ce soit, voulant que l’amy soit pour le jour qui esclaire sa beauté, et d’autant plus en fait venir l’envie à la dame, et s’en donne plus de plaisir et contentement par l’ayde de la belle lueur du jour ; et monsieur le mary laid est pour la nuict ; car, comme on dit que

1. Mallier, cheval qui porte la malle. 2. Q~a-e, que le cheval l’aie ;

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/156[modifier]

DES DAMES.

<S2

tous chats sont gris de nuict, et pourveu que cette dame rassasie ses appétits, elle ne songe point si son homme de mary est laid ou beau. Car, comme je tiens de plusieurs, quand on est en ces extases de plaisirs, l’homme ny la femme ne songent point à autre sujet ny imagination, sinon à celuy qu’ils traittent pour l’heure présente encore que je tienne de bon lieu que plusieurs dames ont faict à croire à leurs amys que, quand elles estoyent là avec leurs marys, elles addonnoyent leurs pensées à leurs amys, et ne songeoyent à leurs marys afin d’y prendre plus de plaisir ; et à des marys ay-je ouy dire ainsi, qu’estans avec leurs femmes songeoyent à leurs maistresses pour cette mesme occasion mais ce sont abus. Les philosophes naturels m’ont dit qu’il, ri’y a que le seul objet présent qui les domine alors, et nullement l’absent ; et en alléguoyent force raisons ; mais je ne suis assez bon philosophe ny sçavant pour les déduire, et aussi qu’il y en a d’aucunes salles. Je veux observer la vérécondie, comme on dit ; mais pour parler de ces élections d’amours laides, j’en ay veu force en ma vie, dont je m’en suis estonné cent fois.

Retournant une fois d’un voyage de quelque province estrangère, que ne' nommeray point, de peur qu’on connoisse le sujet duquel je veux parler, et discoursnt avec une grand' dame de par le monde, parlant d’une autre grand' dame et princesse que j’avois veue là, elle me demanda comment elle faisoit l’amour'. Je luy nommay le personnage lequel elle <. H me semble que cet entretien eut lieu au retour du voyage

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/157[modifier]

DES DAMES.

<53

tenoit pour son favory, qui n’estoit ny beau ny de bonne grâce, et de fort basse qualité. Elle me fit response «Vrayemen telle se fait fort grand tort, et à l’amour un très-mauvais tour, puisqu’elle est si belle et si honneste comme on la tient..)) Ceste dame avoit raison de me tenir ces propos, puisqu’ellé n’y contrarioit point, et ne les dissimuloit par effect ; car elle avoit un honneste amy et bien favory d’elle. Et quand tout est bien dit, une dame ne se fera jamais de reproche quand elle voudra aymer et faire élection d’un bel objet, ny de tort au mary non plus, quand ce ne seroit autre raison que pour l’amour de leur liguée d’autant qu’il y a des marys qui sont si laids, si fats, si sots, si hadauts, de si mauvaise grâce, si poltrons, si coyons et de si peu de valeur, que leurs femmes venans à avoir des enfants d’eux, et les ressemblants, autant vaudroit n’en avoir point du tout ; ainsi que j’ay cogneu plusieurs dames, lesquelles ayant eu des enfants de tels marys, ilz sont esté tous tels que leurs pères mais en ayant emprunté aucuns de leurs amys, ont surpassé leurs pères, frères et sœurs en toutes choses.

Aucuns aussi des philosophes qui ont traitté de ce sujet ont tenu tousjours que les enfants ainsi empruntez ou dérobbés, ou faits à cachettes et à l’improviste, sont bien plus gallants et tiennent bien plus de la façon gentille dont on use à les faire prestement et habillement, que non pas ceux qui se font

de Brantôme en Écosse, et qu’il avait pour objet Marie Stuart et son favori David Rizzio. La questionneuse était sans doute Catherine de Médicis.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/158[modifier]

<S4

DES DAMES.

dans un lict lourdement, fadement, pesamment, à loisir, et quasi à demy endormis, ne songeans qu’à ce plaisir en forme brutalle.

Aussi ay-je ouy dire à ceux qui ont charge des haras des rois et grands seigneurs, qu’ilz ont veu souvent sortir de meilleurs chevaux dérobbez par leurs mères, que d’autres faits par la curiosité des maistres du haras et estallons donnez et apposiez ainsi est-il des personnes.

Combien en ay-je veu de dames avoir produit des plus beaux et honnestes et braves enfants que, si leurs pères putatifs les eussent faits, ils fussent esté vrays veaux et vrayes bestes.

Voyià pourquoy les femmes sont bien advisées de s’ayder et accommoder de bons et beaux estallons, pour faire de bonnes races. Mais aussi en ay-je bien veu qui avoyent de beaux marys, qui s’aydoyent de quelques amys laids et villains estallons, qui procréoyent d’hydeuses et mauvaises liguées. Voilà une des signalées commoditez et incommoditez de cocuage.

J’ay cogneu une dame de par le monde, qui avoit un mary fort laid et fort impertinent ; mais de quatre filles et deux enfants qu’elle eut, il n’y eut que deux qui vallussent, estans venus et faits de son amy ; et les autres, venus dè son chalant de mary (je dirois volontiers chat-huant, car il en avoit la mine), furent fort maussades.

Les dames en cela y doivent estre bien advisées Les anciennes éditions portent son nonchalant, ce qui ne s’accorde guère avec le mot de chat-huant qui suit.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/159[modifier]

DES DAMES.

1SS

et habiles, car coustumièrement les enfants ressemblent à leurs pères et touchent fort à leur honneur quand ils ne leur ressemblent ; ainsi que j’ay veu par expérience beaucoup de dames avoir cette curiosité, de faire dire et accroire à tout le monde que leurs enfants ressemblent du tout à leur père et non à elles, encor qu’ilz n’en tiennent rien ; car c’est le plus grand plaisir qu’on leur sçauroit faire, d’autant qu’il y a apparence qu’elles ne l’ont emprunté d’autruy, encores qu’il soit le contraire.

Je me suis trouvé une fois en une grande compagnie de cour où l’on advisoit le pourtrait de deux filles d’une très-grande reine Chacun se mit à dire son advis à qui elles ressembloyent, de sorte que tous et toutes dirent qu’elles tenoyent du tout. de la mère mais moy, qui estois très-humble serviteur de la mère, je pris l’affirmative, et dis qu’elles tenoyent du tout du père, et que si l’on eust cogneu et veu le père comme moy, l’on me condescendroit. Sur quoy la sœur de cette mère m’en remercia et m’en sceut très-bon gré, et bien fort, d’autant qu’il y avoit aucunes personnes qui le disoyent à dessein, pour ce qu’on la soupçonnoit de faire l’amour, et qu’il y avoit quelque poussière dans sa fleute', comme l’on dit ; et par ainsi mon opinion sur cette ressemblance du père rabilla tout. Dont sur ce point, qui aymera quelque dame, et qu’on verra enfans de son sang et

i. Sans aucun doute il s’agit Ici de la reine d’Espagne, Elisabeth, et de ses deux filles. Quant à la sœur, inutile de dire que c’était Marguerite de Valois.

2. ~/e-e, Qûte.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/160[modifier]

DES DAMES.

156

de ses os, qu’il die tousjours qu’ils tiennent du père du tout, bien que non.

Il est vray qu’en disant qu’ils ont de la mère un peu il n’y aura pas de mal, ainsi que dit un gentilhomme de la cour, mon grand amy, parlant en compagnie de deux gentilshommes frères assez favoris du roy, auquel on demandoit à qui ilz ressembloyent, au "père on à la mère ; il respondit que celuy qui estoit froid ressembloit au père, et l’autre qui estoit chaud ressembloit à la mère ; par ce brocard le donnant bon à la mère, qui estoit chaudasse ; et de fait ces deux enfans participoyent de ces deux humeurs, froide et chaude.

Il y à une autre sorte de cocus qui se forment par le desdain qu’ils portent à leurs femmes, ainsi que j’en ay cogneu plusieurs qui, ayant de très-belles et honnestes femmes, n’en faisoyent cas, les mesprisoyent et desdaignoyent. Celles qui estoyent habilles et pleines de courage, et de bonne maison, se sentans ainsi dédaignées, se revangeoient à leur en faire de mesme et soudain après bel amour, et de là à l’effet ; car, comme dit le refrain italien et napolitain, amor non si vince con altro che con sdegno Car ainsi une femme belle et honneste, et qui se sente telle et se plaise, voyant que son mary la desdaigne, quand elle luy porteroit le plus grand amour marital du monde, mesmes quand on la prescheroit et proposeroit les commandemens de la loy pour l’aymer, si elle a le moindre cœur du monde, elle le plante là tout à plat et fait un amy ailleurs pour la i. On ne triomphe de l’amour que par le dédain.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/161[modifier]

DES DAMES.

IS7

secourir en ses petites nécessitez~ et eslit son contentement.

J’ay.cogneu deux dames de la cour, toutes deux belles-sœurs ; l’une avoit espousé un mary favory, courtisan et fort habille, et qui pourtant ne faisoit cas de sa femme comme il devoit veu le lieu d’où elle estoit et parloit à elle devant le monde comme à une sauvage, et la rudoyoit fort. Elle, patiente, l’endura pour quelque temps, jusques à ce que son mary vint un peu défavorisé ; elle, espiant et prenant l’occasion au poil et à propos, la luy ayant gardée bonne, luy rendit aussitost le desdain passé qu’il luy avoit donné, en le faisant gentil cocu comme fit aussi sa belle-sœur, prenant exemple à elle, qui, ayant esté mariée fort jeune et en tendre aage, son mary n’en faisant cas comme d’une petite fillaude, ne l’aymoit comme il devoit ; mais elle, se venant advancer sur l’aage, et à sentir son cœur en recdnnoissant sa beauté, le paya de mesme monnoye, et luy fit un présent de belles cornes pour l’Intérest du passé. D’autres fois ay-je cogneu un grand seigneur, qui, ayant pris deux courtisannes, dont il y en avoit une more, pour ses plus grandes délices et amyes, ne faisant cas de sa femme, encores qu’elle le recherchast avec tous les honneurs, amitiés et révérences conjugales qu’elle pouvoit ; mais il ne la pouvoit jamais voir de bon œil ny embrasser-de bon cœur, et de cent nuicts il ne luy en départoit pas deux.

1. Brantôme a eu peut-être en vue ici Marguerite de Lorraine, belle-soeur de Henri III, qui la maria à son favori Anne de Joyeuse, tué à Coutras.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/162[modifier]

DES DAMES.

f58

Qu’eust-elle fait la pauvrette là-dessus, après tant d’indignitez, sinon de faire ce qu’elle fit, de choisir un autre lict vaccant, et s’accoupler avec une autre moitié, et prendre ce qu’elle en vouloit ? 2

Au moins, si ce mary eust fait comme un autre que je sçay, ' qui estoit de telle humeur, qui, pressé de sa femme, qui estoit très-belle, et prenant plaisir ailleurs, luy dit franchement « Prenez vos contentements ailleurs ; je vous en donne congé. Faittes K de vostre costé ce que vous voudrez faire avec un autre je vous laisse en vostre liberté ; et ne vous donnez peine de mes amours, et laissez-moi faire ce qu’il me plaira. Je -n’empescheray point vos aises et plaisirs aussi ne m’empeschez les miens. » Ainsi, chascun quitte de là, tous deux mirent la plume au vent l’un alla à dextre et l’autre à senextre, sans se soucier l’un de l’autre ; et voilà bonne vie.

J’aymerois autant de quelque vieillard impôtent maladif, goutteux, que j’ay cogneu, qui dist à sa femme (qui estoit très-belle, et ne la pouvant contenter comme elle le désiroit) un jour Je sçay bien, m’amye, que mon impuissance n’est bastante pour vostre gaillard aage. Pour ce, je vous puis estre beaucoup odieux, et qu’il n’est possible que vous me puissiez estre affectionnée femme, comme si je vous faisois les offices ordinaires d’un mary fort et robuste. Mais j’ay advisé de vous permettre et vous donner totale liberté de faire l’amour, et d’emrprunter quelque autre qui vous puisse mieux contenter que moy ; mais, surtout, que vous en élisiez un qui soit discret, modeste, et qui ne vous escan-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/163[modifier]

DES DAMES.

159

dalize point', et moy et tout, et qu’il vous puisse faire une couple de beaux enfans, lesquels j’aymeray et tiendray comme les miens propres tellement que tout le monde pourra croire qu’ils sont nos vrays et légitimes enfans, veu qu’encores j’ay f< en moy quelques forces assez vigoureuses, et les apparences de mon corps suffisantes pour faire pa- roir qu’ils sont miens. H

Je vous laisse à penser si cette belle jeune femme fut aise d’avoir cette agréable, jolie petite remonstrance, et licence de jouir de cette plaisante liberté, qu’elle pratiqua si bien, qu’en un rien elle peupla la maison de deux ou trois beaux petits enfants, où le mary, parcé qu’il la touchoit quelquesfois et couchoit avec elle, y pensoit avoir part, et le croyoit, et le monde et tout ; et, par ainsi, le mary et la femme furent très-contens, et eurent belle famille. Voicy, une autre sorte de cocus qui se fait par une plaisante opinion qu’ont aucunes femmes c’est à sçavoir qu’il n’y a rien plus beau, ny plus licite, ny plus recommandable que la charité, disant qu’elle ne s’estend pas seulement à donner aux pauvres qui ont besoin d’éstre secourus et assistez des biens et moyens des riches, mais aussi d’àyder à esteindre le feu aux pauvres amans langoureux que l’on voit brusler d’un feu d’amour ardent « car, disent-elles, quelle chose peut-il estre plus charitable, que de rendre la vie à un que l’on void se mourir, et raffraischir du tout celuy qu’on voit se brusler ainsi ? Comme dit ce brave palladin, le seigneur de Montauban 1. Escandaliser, rendre un objet de scandale.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/164[modifier]

DES DAMÉS.

i60

soustenant la belle Genièvre dans l’Arioste', que celle justement doit mourir qui oste la vie à son serviteur, et non celle qui la luy donne.

S’il disoit cela d’une fille, à plus forte raison telles charitez sont plus recommandées à l’endroit des femmes que des filles, d’autant qu’elles n’ont point leurs bourses déliées ny ouvertes encor comme les femmes, qui les ont, au moins aucunes, très-amples et propres pour en eslargir leurs charitez. Sur quoy je me souviens d’un conte d’une fort belle dame de la cour, laquelle pour un jour de Chandelleur s’estant habillée d’une robbe de damas blanc, et avec toute la suitte de blanc, si bien que ce jour rien ne parut de plus beau et de plus blanc, son serviteur ayant gaigné une sienne compagne qui estoit belle dame aussi, mais un peu plus aagée et mieux parlante, et propre à intercéder pour luy, ainsi que tous trois regardoyent un fort beau tableau où estoit peinte une Charité toute en candeur' et voile blanc, icelle dit à sa compagne « Vous portez aujourd’huy le mesme habit de cette Charité ; mais, puisque la représentez en cela, il faut aussi la représenter en effet à l’endroit de vostre serviteur, n’estant rien si recommandable qu’une miséricorde et une charité, en quelque façon qu’elle se face, pourveu que ce soit en bonne intention pour secourir son prochain. Usez en donc et si vous avez la crainte de vostre mary et du mariage devant les yeux, c’est une vaine superstition que nous autres

1. Voy. Orlando furioso, chant v. 2. Candeur, blancheur,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/165[modifier]

DES DAMES.

161

ne devons avoir, puisque nature nous a donne des biens en plusieurs sortes, non pour s’en servir en espargne, comme une salle avare de son trésor, K mais pour les distribuer honnorablement aux paua vres souffreteux et nécessiteux. Bien est-il vray que nostre chasteté est semblable à un trésor, lequel on doit espargner en choses basses ; mais, pour choses hautes et grandes, il le faut despenser à largesse, et sans espargne. Tout de mesmes fautil faire part de nostre chasteté, laquelle on doit eslargir aux personnes de mérite et vertu, et de (f souffrance, et la dénier à ceux qui sont viles, de K nulle valeur, et de peu de besoin. Quant à nos ma- rys, ce sont vrayement de belles idoles, pour ne donner qu’à eux seuls nos vœux et nos chandelles, et n’en départir point aux autres belles images ! 1 ff car c’est à Dieu seul à qui on doit un vœu unique, et non à d’autres. »

Ce discours ne déplut point à la dame et ne nuisit non plus nullement au serviteur, qui, par un peu’de persévérance, s’en ressentit. Telz presches de charité pourtant sont dangereux pour les pauvres marys. J’ay ouy conter (je ne sçay s’il est vray, aussi ne le veux-je affirmer) qu’au commencement que les huguenots plantèrent leur religion, faisoyent leurs presches la nuict et en cachettes, de peur d’estre surpris, recherchez et mis. en peine, ainsi qu’ils furent un jour en la rue de Sainct-Jacques à Paris, du temps du roy Henry deuxiesme, où des grandes dames que je sçay, y allans pour recevoir cette charité, y cuidèrent estre surprises. Après que le ministre avoit fait son’presche, sur la fin leurrecommandoit la charité ; )X li

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/166[modifier]

DES DAMES.

t62

et incontinent après on tuoit leurs chandelles, et là un chacun et chacune l’exerçoit envers son frère et sa sœur chrestien, se la départans l’un à l’autre selon leur volonté et pouvoir ce que je n’oserois bonnement assurer, encor qu’on m’asseurast qu’il estoit vray ; mais possible que cela est pur mensonge et imposture'. 1.

Toutesfois je sçay bien qu’a Poictiers pour lors il y avoit une femme d’un advocat, qu’on nommoit la belle Gotterelle, que j’ay veue, qui estoit des plus belles femmes, ayant la plus belle grâce et façon, et des plus désirables qui fussent en la ville pour lors ; et pour ce chacun luy jettoit les yeux et le cœur. Elle fut repassée au sortir du presche par les mains de douze escolliers, l’un après l’autre, tant au lieu du consistoire que sous un auvent, encor ay-je ouy dire sous une potence du Marché-Vieux, sans qu’elle en fit un seul bruit ny autre refus ; mais, demandant seulement le mot du presche, les recevoit les uns après les autres courtoisement, comme ses vrays frères en Christ. Elle continua envers eux cette aumosne longtemps, et jamais n’en voulut prester pour un double à un papiste. Si en eut-il néantmoins plusieurs papistes qui, empruntans de leurs compagnons huguenots le mot et le jargon de leur assemblée, en jouirent. D’autres alloyent au presche exprès, et contrefaisoient les réformez, pour l’apprendre~ afin de

Ce n’est en effet qu’une odieuse et absurde calomnie que Brantôme aurait pu se dispenser de rapporter. -On sait que les païens faisoient courir des bruits du même genre sur les réunions secrètes des premiers chrétiens.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/167[modifier]

DES DAMES.

163

jouir de cette belle femme. -J’estois lors à Poictiers jeune garçon estudiant, que plusieurs bons compagnons, qui en avoyent leur part, me le dirent et me le jurèrent mesmes le bruit étoit tel en la ville. Voilà une plaisante charité, et conscientieuse femme, faire ainsi choix de son semblable en la religion l

Il y à une autre forme de charité qui se pratique et s’est pratiquée souvent, à l’endroit des pauvres prisonniers qui sont ès prisons et privez des plaisirs des dames, desquels les geollières et les femmes qui en ont la garde, ou les castellanes qui ont dans les chasteaux des prisonniers de guerre, en ayant pitié, leur font part de leur amour et leur donnent de cela par charité et miséricorde, ainsi que dit une fois une courtisanne romaine à sa fille, de laquelle un gallant estoit extresmement amoureux, et ne luy en voutoit pas donner pour un double. Elle luy dit E </< <7/ //M/ ?co-e/' MMe/'<co/'6~ï'.

Ainsi ces geollières, castellanes et autres, traittent leurs prisonniers, lesquels, bien qu’ils soyent captifs et misérables, ne laissent à sentir les picqueures de la chair, comme au meilleur temps qu’ils pourroyent avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe « L’envie en vient’de pauvreté ; ') et aussi bien, sur la paille et sur la dure, messer Priape hausse la tête, comme dans le plus doux et le meilleur lict du monde. Voilà pourquoy les gueux et les prisonniers, parmy leurs hospitaux et prisons, sont aussi paillards que

Caslcllane, châtelaine.

2. Eh ! donne-lui, au moins par pitié.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/168[modifier]

DES DAMES.

<64

les rois, les princes et les grands dans leurs beaux pallais et licts royaux et délicats.

Pour en confirmer mon dire, j’allégueray un conte que me fit un jour le capitaine Beaulieu, capitaine de gallères, duquel j’ay parlé quelquesfois. Il estoït à feu M. le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, et estoit fort aymé de luy. L’allant un jour trouver à Malthe dans une frégatte, il fut pris des gallères de Sicile, et mené prisonnier au Castel-à-mare de Palerme, où il fut resserré en une prison fort estroitte, obscure et misérable, et très maltraitté l’espace de trois mois. Par cas, le castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort belles filles, qui., l’oyans plaindre et attrister~ demandèrent un jour congé au père pour le-visiter, pour l’honneur de Dieu ; qui leur permit librement. Et d’autant que le capitaine Beaulieu estoit fort gallant homme certes, et disoit des mieux, il les sceut si bien gaigner dez l’abord de cette première visite, qu’elles obtindrent du père qu’il sortist de cette meschante prison, et fut mis en une ..chambre assez honneste, et receut meilleur traittement. Ce ne fut pas tout, car elles obtindrent congé de l’aller voir librement tous les jours une fois et causer avec luy.

Tout cela se démena.si bien que toutes deux en furent amoureuses, bien qu’il ne fust pas beau et elles très-belles, que, sans respect aucun, ny de prison plus rigoureuse, ny d’hazard de mort, mais tenté de privautez, il se mit à jouir de toutes deux bien et beau à son aise ; et dura ce plaisir sans escandale ; et fut si heureux en cette conqueste l’espace de huict mois, qu’il n’en arriva nul escandale, mal, Inconvé-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/169[modifier]

DES DAMES.

165

nient ny de ventre enflé, ny d’aucune surprise ny descouverte ; car ces deux sœurs s’entendoyent et s’entredonnoyent si bien la main, et se relevoient si gentiment de sentinelle, qu’il n’en fut jamais autre chose. Et me jura, car il estoit fort mon amy, qu’en sa plus grande liberté il n’eut jamais si bon temps, ny plus grande ardeur, ny appétit cela, qu’en cette prison, qui luy estoit très-belle, bien qu’on die n’y en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce bon temps l’espace de huict mois, que la trefve fut entre l’empereur et le roy Henry second que tous les prisonniers sortirent et furent relaschex. Et me jura que jamais il ne se fascha tant que de sortir de cette si bonne prison, mais bien gasté* de laisser ces belles filles, tant favorisé d’elles, qui au départir en firent tous les regrets du monde. Il

Je luy demanday si jamais il appréhenda inconvénient s’il fust esté descouvert. Il me dit bien qu’ouy, mais non qu’il le craignît car, au pis aller, on l’eust fait mourir, et il.eust autant aymé mourir que rentrer en sa première prison. De plus, il craignoit que s’il n’eust contenté ces honnestes filles, puisqu’elles le recherchoient tant, qu’elles en eussent coneeu un tel despit et desdaing, qu’il en eust eu quelque pire traittement encore ; et pour ce, bandant les yeux a tout, il se hazarda à cette belle fortune.

Certes, on ne sçauroit assez louer ces bonnes filles espagnoles si charitables ce ne sont pas les premiè’res ny les dernières.

On a dit d’autres fois en nostre France, que)e duc En.~SMG. 2. Gasté, chagriné.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/170[modifier]

DES DAMES.

)(!C

d’Ascot', prisonnier au bois de Vincennes, se sauva de prison par le moyen d’une honneste dame, qui toutesfbis s’en cuida trouver mal, car il y alloit dû service du roy. Et telles charitez sont réprouvables, qui touchent le party du général mais fort bonnes et louables, quand il n’y va que du particulier, et que le seul joly corps s’y expose peu de mal pour cela.

J’alléguerois force braves exemples faisant à ce sujet, si j’en voulois faire un discours à part, qui n’en seroit pas trop mal plaisant. Je ne dirayque cettuy-cy, et puis nul autre, pour estre plaisant et anticque.

Nous trouvons dans Tite-Live que les Romains, après qu’ils eurent mis la ville de Capoue à totale destruction, aucuns des habitants vindrent à Rome pour représenter au sénat leur misère, le prièrent d’avoir pitié d’eux. La chose fut mise au conseil entre autres qui opinèrent fut M. Atilius Regulus, qui tint qu’il ne leur falloit faire aucune grâce, « car il ne sçauroit trouver en tout, disoit-il, aucun Capuah, depuis la révolte de leur ville, qu’on pust <(dire avoir porté le moindre brin d’amitié et d’affection à la chose publique romaine, que deux hon((nestes femmes ; l’une Yesta Opia*, Atellane, de la ville d’Atelle, demeurant à Capoue pour lors ; et (. l’autre Faucula Cluvia » qui toutes deux ° avoient

Arschot. 2. L’Intérêt général.

3. Livre XXVI, ch. XXXIII. 4. Vestia Oppia.

5. Toutes deux, c’est une erreur ; Cluvia seule avait exerce le métier de courtisane.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/171[modifier]

DES DAMES.

~67

esté autresfois filles de joye et courtisanes, en faisant le mestier publiquement. L’une n’avoit laissé passer un seul jour sans faire prières et sacrifices pour le salut et victoire du peuple romain et l’autre pour avoir secouru à cachettes de vivres, les pauvres prisonniers de guerre mourans de faim et pauvreté. Certes voilà des charitez et piétez très belles ; dont sur ce un gentil cavallier, une honneste dame et moy lisans un jour ce passage, nous nous entredismes soudain que, puisque ces deux honnestes dames s’estoyent desjà avancées et estudiées à de si bons et pies offices qu’elles avoyent bien passé à d’autres, et à leur départir les charitez de leurs corps ; car elles en avoyent distribué d’autres fois à d’autres, estans courtisanes, ou possible qu’elles l’estoyent encor mais le livre ne le dit pas, et a laissé le doute là car il se peut présumer. Mais quand bien elles eussent continué le mestier et quitté pour quelque temps, elles le purent reprendre ce coup là, n’estant rien si aisé et si facile à faire ; et peut-estre aussi qu’elles y cogneurent et recourent encor quelques-uns de leurs bons amoureux, de Isur vieille cognoiss : mce, qui leur avoyent autres fois sauté sur le corps, et leur en voulurent encor donner sur quelques vieilles erres ; ou dutout aussi que, parmy les prisonniers, elles y en purent voir aucuns incogneus qu’elles n’avoyent jamais veus que cette fois, et les trouvoyent beaux, braves et vaillants de belle façon, qui méritoyent bien la charité toute entière, et pour ce ne leur espargnant la belle jouissance de leur corps ; il ne se peut faire autrement. Ainsi, en quelque façon que ce fust, ces honnestes dames méritoyent

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/172[modifier]

DES DAMES.

~68

bien la courtoisie que la république romaine leur fit t et recogneut, car elle leur fit rentrer en tous leurs biens, et en jouirent aussi paisiblement que jamais. Encor plus, leur firent a sçavoir qu’elles demandassent ce qu’elles voudroyent, elles l’auroyent. Et pour en parler au vray, si Tite-Live ne fust esté si abstraint', comme il ne devoit, à la vérécondie et modestie, il devoit franchir le mot tout à trac d’elles, et dire qu’elles ne leur avoyent espargné leur gent corps et ainsi ce passage d’histoire fust esté plus beau et plaisant à lire, sans l’aller abbréger et laisser au bout de la plume le plus beau de l’histoire. Voilà ce que nous en discourusmes pour lors.

Le roy Jean, prisonnier en Angleterre, receut de mesme plusieurs faveurs de la comtesse de Saisberiqet si bonnes que, ne la pouvant oublier, et les bons morceaux qu’elle luy avoit donné, qu’il s’en retourna la revoir, ainsi qu’elle luy fit jurer et promettre..

D’autres dames y a-il qui sont plaisantes en cela pour certain point de conscientieuse charité comme une qui ne vouloit permettre à son amante tant qu’il couchoit avec die~ qu’il la baisât le moins du monde à la boucher alléguant par ses raisons que sa bouche avoit fait le serment de foy et de fidélité à son mary, et ne la vouloit point souiller par la bouche qui l’avoit faict et presté ; mais quant à celle du ventre, qui n’en avoit point parlé ny rien promis, luy 1. ~/&YM'<, astreint. 2. Satisbury.

3. C’est l’histoire racontée dans la XLVIII des Cc/ ?< Nouvelles Nouvelles.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/173[modifier]

DES DAMES.

t69

laissoit faire à son bon plaisir ; et ne faisoit point de scrupule de la prester, n’estant en puissance de la bouche du haut de s’obliger pour celle du has, ny celle du bas pour celle du haut non plus ; puisque la coustume du droit ordonnoit de ne s’obliger pour autruy sans consentement et parole de l’une et de l’autre, ny un seul pour le tout en cela.

Une autre conscientieuse et scrupuleuse, donnant à son amy jouissance de son corps, elle voulôit tousjours faire le dessus et sousmettre à soi son homme, sans passer d’un seul Iota cette règle ; et, l’observant estroictement et ordinairement, disoit-elle, que si son mary ou autre luy demandoit si un tel luy avoit fait cela, qu’elle pust jurer et renier, et seurement protester, sans offenser Dieu, que jamais il ne luy avoit fait ny monté sur elle. Ce serment sceut-elle si i bien pratiquer, qu’elle contenta son mary et autres par ses jurements serrez en leurs demandes ; et ta creurent, vu ce qu’elle disoit, « mais n’eurent jamais l’advis de demander, ce disoit-elle, si jamais elle <(avoit fait le dessus ; sur quoy m’eussent bien mespris et donné ai songer. »

Je pense en avoir encor parlé ci-dessus mais on ne se peut pas tousjours souvenir de tout ; et aussi il y en a cettuy-cy plus qu’en l’autre, s’il me semble. Coustumièrement, les dames de ce mestier sont grandes menteuses, et ne disent mot de vérité ; car elles ont tant appris et accoustumé à mentir (ou si elles font autrement sont des sottes, et mal leur en prend) à leurs marys et amants sur ces sujets et chant. Voyez p. 57.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/174[modifier]

DES DAMES.

~70

gements d’amour, et à jurer qu’elles ne s’adonnent à autres qu’à eux, que, quand elles viennent à tomber sur autres sujets de conséquence, ou d’affaires, ou discours, jamais ne font que mentir, et ne leur peut-on croire.

D’autres femmes ay-je cogneu et ouy parler, qui ne donnoyent à leur amant leur jouissance, sinon quand elles estoyent grosses, afin de n’engroisser de leur semence ; en quoy elles faisoient grande conscience de supposer aux marys un fruit qui n’estoit pas à eux, et le nourrir, allimenter et élever comme le leur propre. J’en ay encor parlé cy-dessus. Mais, estans grosses une fois, elles ne pensoyent point offenser le mary, ny le faire cocu, en se prostituant. Possible aucunes le faisoyent pour les mesmes raisons que faisoit Julia, fille d’Auguste, et femme d’Agrippa, qui fut en son temps une insigne putain, dont son père en enrageoit plus que le mary. Luy estant demandé une fois si elle n’avoit point de crainte d’engroisser de ses amis, et que son mary s’en apperceust et ne l’affolast elle respondit « J’y mets ordre, car je ne reçois jamais personne ny passager <t dans mon navire, sinon quand il est chargé et <(plein". D

Voicy encor une autre sorte de cocus mais ceuxlà sont vrays martyrs, qui ont des femmes laides comme diables d’enfer, qui se veulent mesler de tas-1. ~b/< tuer.

2. Voici le texte de liacrobe Cun) conseil Hagitiorum (JnHae) mirarentur quo modo similes Agrippée filios pareret, quae tam vulgo potestatem sui corporis faceret, ait nunquam enim nisi navi plena tollo vectorem..9<7~ ?(!o/-M/ ?~, lib. II, cap. v.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/175[modifier]

DES DAMES.

171

ter de ce doux plaisir aussi bien que les belles, auxquelles ce seul privilège est deu, comme dit le proverbe f< Les beaux hommes au gibet, et les belles a femmes au bourdeauH et, toutesfois, ces laides charbonnières font la folie comme les autres, lesquelles il faut excuser ; car elles’sont femmes comme les autres, et ont pareille nature, mais non si belle toutesfois. J’ay veu des laides, au moins en leur jeunesse, qui s’apprécient tant pourtant comme les belles, ayant opinion que femme ne vaut autant, sinon ce qu’elle se veut faire valloir et se vendre ; aussi qu’en un bon marché toutes denrées se vendent et se dépositent, les unes plus, les autres moins, selon ce qu’on en a à faire, et selon l’heure tardive que l’on vient au marché après les autres, et selon le bon prix que l’on y trouve ; car, comme l’on dit, l’on court tousjours au meilleur marché, encore que l’estoffe ne soit la meilleure, mais selon la faculté du marchand et de la marchande.

Ainsi est-il des femmes laides, dont j’en ay veu aucunes, qui, ma foy, estoyent si chaudes et lubriques, et duites à l’amour aussi bien que les plus belles, et se mettoyent en place marchande, et vouloient s’avancer et se faire valloir tout de mesmes. Mais le pis que je vois en elles, c’est qu’au lieu que les marchands prient les plus belles, celles-cy laides prient les marchands de prendre et d’achepter de leurs denrées, qu’elles leur laissent pour rien et à vil prix. Mesmes font-elles mieux ; car le plus souvent leur donnent de l’argent pour s’accoster de leurs chalanderies et se faire fourbir à eux ; dont voilà la pitié : car, pour telle fourbissure, il n’y faut petite

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/176[modifier]

DES DAMES.

t72

somme d’argent ; si bien que la fourbissure couste plus que ne vaut la personne et la lexive que l’on y met pour la bien fourbir ; et cependant monsieur le mary demeure coquin et cocu tout ensemble d’une laide, dont le morceau est bien plus difficile à digérer que d’une bel !e outre que c’est une misère extresme d’avoir à ses costés un diable d’enfer couché, au lieu d’un ange.

Sur quoy j’ay ouy souhaitter à plusieurs gallants hommes une femme belle et un peu putain, plustost qu’une femme laide et la plus chaste du monde ; car en une laideur n’y loge que toute misère et desplaisir, et nul brin de félicité ; en une belle, tout plaisir et félicité y abonde, et bien peu de misère, selon aucuns. Je m’en rapporte à ceux qui ont battu cette sente et chemin.

A aucuns j’ay ouy dire que, quelquesfois, pour les marys, il n’est si besoin aussi qu’ils ayent leurs femmes si chastes ; car elles en sont si glorieuses, je dis celles qui ont ce don très-rare, que quasi vous diriez qu’elles veulent dominer, non leurs marys seulement, mais le ciel et les astres voire qu’il leur semble, par telle orgueilleuse chasteté, que Dieu leur doive du retour. Mais elles sont bien trompées ; car j’ay ouy dire à de grands docteurs que Dieu ayme plus une pauvre pécheresse, humiliante et contrite (comme il fit la Magdelaine), que non pas une orgueilleuse et superbe qui pense avoir gaigné paradis, sans autrement vouloir miséricorde ny sentence de Dieu.

J’ay ouy parler d’une dame si glorieuse pour sa chasteté, qu’elle vint à mespriser tellement son mary,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/177[modifier]

DES DAMES.

173

que, quand on luy demandoit si elle avoit couché avec son mary, « Non, disoit-elle, mais il a bien couché avec moy. Quelle gloire Je vous laisse donc à penser comme ces glorieuses sottes femmes chastes gourmandent leurs pauvres marys, d’ailleurs qui ne leur sçauroyent rien reprocher, et comme font aussi celles qui sont chastes et riches, d’autant que cette-cy, chaste et riche du sien, fait de l’olimbrieuse i, de l’altière, de la superbe et de l’audacieuse, à l’endroit de son mary tellement que, pour la trop grande présomption qu’elle a de sa chasteté et de son devant tant bien gardé, ne la peut retenir qu’elle ne face de la femme empérière et qu’elle ne gourmande son, mary sur la moindre faute qu’il fera, comme j’en ay veu aucunes, et surtout sur son mauvais mesnage. S’il joue, s’il despend, ou s’il dissipe, elle crie plus, elle tempeste, fait que sa maison paroist plus un enfer qu’une noble famille et, s’il faut vendre de son bien pour survenir' a un voyage de cour ou de guerre, ou à ses procez, nécessitez, ou à ses petites folies et despenses frivolles, il n’en faut point parler ; car la femme a pris telle impëriosité" S sur luy, s’appuyant et se fortifiant sur sa pudicité, qu’il faut que le mary passe par sa sentence, ainsi que dit fort bien Juvénal en ses satyres

Ammus uxoris si deditus uni,

Nil unquam invita donabis conjuge ; vendes,

Hac obstante, nihif ; ni ! liaec, si nolit, emetur 1. Les anciennes éditions portent /m/ ?er/< ?M. !e.

2. Survenir, subvenir. 3. 7/y-er/o~~e, domination. 4. Voici le vrai texte de Juvénal

Si tibi simpitCltas uxoria, deditus uni

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/178[modifier]

DES DAMES.

474

Il note bien par ces' vers que telles humeurs des anciennes Romaines correspondaient à aucunes de nostre temps, quant à ce poinet.: mais, quand une femme est un peu putain, elle se rend bien plus aisée, plus sujette, plus docille, craintive, de plus douce et agréable humeur, plus humble et plus prompte à faire tout ce que le mari veut, et luy con-descend en tout ; comme j’en ay veu plusieurs telles, qui n’osent gronder ny crier, ny faire des acariastres, de peur que le mary ne les menace de leur faute, et ne leur mette audevant leur adultère, et leur fasse sentir aux despens de leur vie ; et si le gallant veut vendre quelque bien du leur, les voilà plustost signées au ~contrat que le mary ne l’a dit. J’en ai veu de celles-là force bref, elles font ce que leurs marys veulent.

Sont-ilz bien gastez ceux-là donc d’estre cocus de si belles femmes, et d’en tirer de si belles denrées et commoditez que celles-là, outre le beau et délicieux plaisir qu’ils ont de paillarder avec de si belles femmes, et nager avec elles comme dans un beau et clair courant d’eau, et non dans un salle et laid bourbier ? Et puisqu’il faut mourir, comme disoit un grand capitaine que je sçay, ne vaut-il pas mieux que ce soit par un" belle jeune espée, claire, nette, Est animus

Nil unquam invita donabis eonjuge vendes,

Hac obstante, nihii ; nihil, hccc si nolet, emetur.

Si, dans ta simplicité conjugale, tu t’attaches uniquement a ta femme. tu ne pourras faire aucun don contre son gré ; si elle s’y oppose, tu ne vendras rien ; tu n’acheteras rien, si elle n’y y consent (Juvénal, sat. vt, vers 207-2) 2)..

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/179[modifier]

DES DAMES.

d ?5

luysante et bien tranchante, que par une lame vieille, rouillée et mal fourbie, là où il y faut plus d’émeric que tous les fourbisseurs de la ville de Paris ne sçauroyent fournir ?

Et ce que je dys des jeunes laides, j’en dys autant d’aucunes vieilles femmes qui veulent estre fourbies et se faire tenir nettes et claires comme les plus belles du monde (j’en fais ailleurs un discours à part de cela), et voylà le mal ; car, quand leurs marys n’y peuvent vacquer, les maraudes appellent des suppléments, et comme estans aussi chaudes, ou plus, que les.jeunes comme j’en ay veu qui ne sont pas sur le commencement et mitan prestes d’enrager, mais sur la fin. Et volontiers l’on dit que la fin en ces mestiers est plus enragée que les deux autres, le commencement et le mitan, pour le vouloir ; car, la force et la disposition leur manque, dont la douleur leur est très-griefve ; d’autant que le vieil proverbe dit que c’est une grande douleur et dommage, quand un cul a très-bonne volonté et que la force luy défaut. Si y en a-il toujours quelques-unes de ces pauvres vieilles haires qui passent par.bardot~ et départent leurs largesses aux despens de leurs deux bourses ; mais celle de l’argent fait trouver bonne et estroitte l’autre de leur corps. Aussi dit-on que la libéralité en toutes choses est plus à estimer que l’avarice et la chicheté, fors aux femmes, lesquelles, tant plus sont libérales de leurs cas, tant moins sont estimées, et les avares et chiches tant plus.

Cela disoit une fois un grand seigneur de deux Emeric, émeri.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/180[modifier]

DES DAMES.

~76

grandes dames sœurs que je sçay, dont l’une estoit chiche de son honneur, et libérale de la bourse et despense, et l’autre fort escarce de sa bourse et despense, et très-libérale de son devant.

Or, voicy encores une autre race de cocus, qui est certes par trop abominable et exécrable devant Dieu et les hommes, qui, amourachez de quelque bel Adonis, leur abandonnent leurs femmes pour jouir d’eux.

La première fois que je fus jamais en Italie, j’en ouys un exemple à Ferrare, par un compte qui m’y fut fait d’un qui, espris d’un jeune homme beau, persuada à sa femme d’octroyer sa jouissance audit jeune homme qui estoit amoureux d’elle, et qu’elle luy assignast jour, et qu’elle fit ce qu’il luy commanderoit. La dame le voulut très-bien, car elle ne désiroit manger autre venaison que de celle-là. Enfin le jour fut assigné, et l’heure estant venue que le jeune homme et la femme estoyent en ces doux affaires et altères, le mary, qui s’estoit caché, selon le concert d’entre luy et sa femme, voicy qu’il entra ; et les prenant sur le fait, approcha la dague a la gorge du jeune homme, le jugeant digne de mort tsur tel forfait, selon les loix d’Italie, qui sont un peu plus rigoureuses qu’en France. Il fut contraint d’accorder au mary ce qu’il voulut, et firent eschange l’un de l’autre le jeune homme se prostitua au mary, et le mary abandonna sa femme au jeune homme ; et, par ainsi, voilà un mary cocu d’une vilaine façon.

1..BMc/'eë, avare.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/181[modifier]

DES DAMES.

177

J’ay ouy conter' qu’en quelque endroit du monde (je ne le veux pas nommer) il y eut un mary, et de qualité grande, qui estoit vilainement espris d’un jeune homme qui aymoit fort sa femme, et elle aussi. luy soit ou que le mary eust gaigné sa femme, ou que ce fust une surprise à l’improviste, les prenant tous deux couchez et accouplez ensemble, menaçant le jeune homme s’il ne luy complaisoit, l’envestit tout couché, et joint et collé sur sa femme, et en jouit dont sortit le problesme, comme trois amants furent jouissans et contents tout à un mesme coup ensemble.

J’ay ouy conter d’une dame, laquelle esperdument amoureuse d’un honneste gentilhomme qu’elle avoit pris pour amy et favory ; luy se craignant que le mary luy feroit et à elle quelque mauvais tour, elle le consola, luy disant « Nayez pas peur ; car il n’oseroit rien faire, craignant que je l’accuse de m’avoir voulu user de l’arrière-Vénus, dont il en pourroit mourir si j’en disois.le moindre.mot et le déclarois à la justice. Mais je le tiens ainsi en eschec et en allarme ; si bien que, craignant mon accusation, il ne m’ose pas rien dire. »

Certes telle accusation n’eust pas porté moins de préjudice à ce. pauvre mary que de la vie car les légistes disent que la sodomie se punit pour la volonté~ ; mais, possible, la dame ne voulut pas fran 1. Lisez j’ai !u dans Boccace. Voyez dans le 7)e< ; f !Mc/'o/<, ta X' Nouvelle de !a V" journée. La scène se passe à Florence. 2.7~M~investir.

3. C’est-à-dire même pour l’intention.

M–12

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/182[modifier]

DES DAMES

178

chir le mot tout à trac, et qu’il n’eust passé plus avant sans s’arrester à la volonté.

Je me suis laissé conter qu’un de ces ans un jeune gentilhomme françois, l’un des beaux qui fust esté veu à la cour longtemps avoit', estant allé à Rome pour y apprendre des exercices, comme autres ses pareils, fut arregardé de si bon œil, et par si grande admiration. de sa beauté, tant des hommes que des femmes, que quasi on l’eust couru à force et là où ils le sçavoyent aller à la messe ou autre lieu public et de congrégation, ne falloyent~, ny les uns, ny les autres, de s’y trouver pour le voir ; si bien que plusieurs marys permirent à leurs femmes de luy donner assignation d’amours en leurs maisons, afin qu’y estant venu et surpris, fissent eschange, l’un de sa femme et l’autre de luy dont luy en fut donné advis de ne se laisser aller aux amours et volontéz de ces dames, d’autant que le tout avoit esté fait et apposté pour l’attrapper ; en quoy il se fit sage, et préféra son honneur. et sa conscience à tous les plaisirs détestables, dont il en acquist une louange très-digne. Enfin, pourtant, son écuyer le tua. On en parle diversement pourquoy dont ce fut très-grand dommage, car c’estoit un fort honneste jeune homme, de bon lieu, et qui promettoit beaucoup de luy, autant de sa fisyonomie, pour ses actions nobles, que pour ce beau et noble trait car, ainsi que j’ay ouy dire à un fort gallant homme de mon temps, et qu’il est aussi vray, nul jamais b. ny bardasche, ne fut 1. Zo/~e/K/M avoit, II y avait longtemps.

2. ~a//<yeM, faIMoIent.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/183[modifier]

DES DAMES.

i79

brave, vaillant et généreux, que le grand Jules César ; aussi que par la grand' permission divine telles gens abominables sont rédigez* et mis à sens réprouvé. En quoy je m’estonne que plusieurs, que l’on a veu tachez de ce meschant vice, sont esté continuez du ciel en grand' prospérité, mais Dieu les attend, et à la fin on en voit ce qui doit estre d’eux.

Certes, de telle abomination, j’en ay ouy parler que plusieurs marys en sont esté atteints bien au vif : car, malheureux qu’ils sont et abominables, ils se sont accommodez de leurs femmes plus par le derrière que par le devant, et ne s’en sont servis du devant que pour avoir des enfans et traittent ainsi leurs pauvres femmes, qui ont toute leur chaleur en leurs belles parties de la devantière Sont-elles pas excusables si elles font leurs marys cocus, qui ayment leurs ordes et salles parties de derrière ?

Combien y a-il de femmes au monde, que si elles estoient visitées par des sages-femmes et médecins et chirurgiens experts, ne se trouveroyent non plus pucelles par le derrière que par le devant, et qui feroyent le procez à leurs marys à l’instant lesquelles le dissimulent et ne l’osent descouvrir, de peur d’escandaliser et elles et leurs marys, ou, possible, qu’elles y prennent quelque plaisir plus grand que nous ne pouvons penser ; ou bien, pour le dessein que je viens de dire, pour tenir leurs marys en telle sujection, si elles font l’amour d’ailleurs, mesmes qu’aucuns marys leur permettent ; mais pourtant tout cela ne vaut rien.

1..He~'g’ez, réduits. 2..Dec<M«e/'c, devanture.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/184[modifier]

DES DAMES.

180

~M/M~M.Cc/c~' dit que si le mary veut reconnoistre sa partie ainsi contre l’ordre, de nature, qu’il offense mortellement ;. et s’il veut maintenir qu’il peut disposer des sa femme comme il luy plaist, il tombe en détestable et vilaine hérésie d’aucuns Juifs et mauvais rabins, dont on dit que duabus mulieribus apud ~y !~0~<X/ ?Ï CO/zyM~M fuisse a viris suis CPgnitu sodomico CO~/K~, responsum est ab illis rabinis : virum esse uxoris dominum, proinde posse M~ ejus M~CM/MCHe libuerit, non aliter quam is qui NMCe/y ! C/M/< ille enim, tam anterioribus quàm posterioribus partibus, ad arbitrium vesci potest.

J’ay mis cecy en latin sans le traduire en françoiscar il sonne très-mal à des oreilles bien honnestes et chastes. Abominables qu’ils sont laisser une belle, pure et concédée partie, pour en prendre une villaine, salle, orde et défendue, et mise en sens réprouvé 1

Et si l’homme veut ainsi prendre la femme, il est permis à elle se séparer de luy, s’il n’y a autre moyen de le corriger et pourtant, dit-il ehcor, celles qui craignent Dieu n’y doivent jamais consentir, ains plustost doivent crier à la force, nonobstant l’escandale qui en pourroit arriver en cela, et le déshonneur ny la crainte de mort car il vaut mieux mourir, dit la loy, que de consentir au mal. Et dit encor ledit livre une chose que je trouve fort estrange.: qu’en quelque mode que le mary cognoisse sa femme, mais qu’elle en puisse concevoir, ce n’est point péché mortel, combien qu’il puisse estre véniel : si y a-il t. La ~MWMa /MeeM<oy’M/M déjà mentionnée.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/185[modifier]

DES DAMES.

181

pourtant des méthodes pour cela fort sales et vilaines, selon que l’Arétin les représente en ses figures ; et ne ressentent rien la chasteté maritale, bien que, comme j’aydit, il soit permis à l’endroit des femmes grosses, et aussi de celles qui ont l’haleine forte et puante, tant de la bouche que du nez comme j’en ay cogneu et ouy parler de plusieurs femmes, lesquelles baiser et alleiner autant vaudroit qu’un anneau de retrait ; ou bien, comme j’ay ouy parler d’une très-grande dame, mais je dis très-grande~, qu’une de ses dames dit un jour que son halleine sentoit plus qu’un pot-à-pisser d’airain ainsi m’usa-elle de ces mots. Un de ses amys fort privé, et qui s’approchoit près d’elle, me le confirma aussi, si est-il vray qu’elle estoit un peu sur l’aage.

Là-dessus que peut faire un mary ou un amant, s’il n’a recours à quelque forme extravagante ? mais surtout qu’elle n’aille point à l’arrière-Vénus. J’en dirois davantage, mais j’ay horreur d’en parler encor m’a-il fasché d’en avoir tant dit mais si faut-il quelquesfois descouvrir les vices du monde pour s’en corriger.

Or il faut que je die une mauvaise opinion que plusieurs ont eue et ont encores de la cour de nos rois que les filles et femmes y bronchent fort, voire coustumièrement, en quoy bien souvent sont-ils trompez, car il y en a de très-chastes, honnestes et vertueuses, voire plus qu’ailleurs ; et la vertu y habite aussi bien, voire mieux qu’en tous autres lieux, que l’on doit fort priser pour estre bien à preuve. <. Alleiner, respirer l’haleine. 2. Catherine de Medicis ?

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/186[modifier]

J82 DES DAMES.

Je n’allégueray que ce seul exemple de madame la grand' duchesse de Florence d’aujourd’huy, de la maison de Lorraine', laquelle estant arrivée à Florence le soir que le grand duc l’espousa, et qu’il voulut aller coucher avec elle pour la dépuceler, il la fit avant pisser dans un beau urinai de cristal, le plus beau et le plus clair qu’il put, et en ayant veu l’urine, il la consulta avec son médecin qui estoit un très-grand et très-sçavant et expert personnage, pour sçavoir de luy par cette inspection si elle estoit pucelle, ouy ou non. Le médecin l’ayant bien fixement et doctement inspleée% il trouva qu’elle estoit telle comme quand sortit du ventre de sa mère, et qu’il y allast hardiement, et qu’il n’y trouveroit point de chemin nullement ouvert, frayé ny battu ; ce qu’il fit ; et en trouva la vérité telle ; et puis, l’endemain en admiration, dit « Voilà un grand mirade, que cette fille soit ainsi sortie pucelle de cette cour de France 1 » Quelle curiosité et quelle opinion Je ne sçay s’il est vray, mais il me l’a ainsi esté asseuré pour véritable.

Voilà une belle opinion de nos courts ; mais ce n’est d’aujourd’huy, ains de long-temps, qu’on tenoit que toutes les dames de la cour et de Paris n’estoyent si sages de leurs corps comme celles du plat païs, et qui ne bougeoient de leurs maisons. Il y a eu des hommes qui estoyent si conscientieux de n’espouser des filles et femmes qui eussent fort payse et veu 1. Christine, fille de Charles III, duc de Lorraine, mariée le 30 avril 1589 à Ferdinand Ier de Médicis.

2. Inspicer, examiner.

3. Payser, courir le pays. En Italien paesare.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/187[modifier]

DES DAMES.

183

le monde tant soit peu. Si bien qu’en nostre Guyenne, du temps de mon jeune aage, j’ay ouy dire à plusieurs gallants hommes et veu jurer, qu’ils n’espouseroyent jamais fille ou femme qui auroit passé le Port de Pille', pour tirer de longue vers la France. Pauvres fats qu’ils estoyent en cela, encor qu’ils fussent fort habiles et gallants en autres choses, de croire que le cocuage ne se logeast dans leurs maisons, dans leurs foyers, dans leurs chambres, dans leurs cabinets, aussi bien, ou possible mieux, selon la commodité, qu’aux palais royaux et grandes villes royales ! car on leur alloit suborner, gaigner, abattre et rechercher leurs femmes, ou quand ils alloyent eux-mesmes à la cour, à la guerre, à la chasse, à leurs procez ou à leurs promenoirs, si bien qu’ils ne s’en appercevoyent et estoyent si simples de penser qu’on ne leur osoit entamer aucun propos d’amours, sinon que de mesnageries', de leurs jardinages, de leurs chasses et oyseaux ; et, sous cette opinion et légère créance, se faisoyent mieux cocus qu’ailleurs car, partout, toute femme belle et habile, et aussi tout homme honneste et gallant, sçait faire l’amour, et se sçait accommoder. Pauvres fatz et idiots qu’ilz estoyent et ne pouvoyent-ils pas penser que Vénus n’a nulle demeure préfisse', comme jadis en Cypre, en Pafos et Amatoute, et qu’elle habite partout, jusques dans les cabanes des pastres et girons des bergères, voire des plus simplettes, ? Depuis quelque temps en çà, ils ont commencé à

1. En Poitou. 2. A~MMa-er/e. choses de ménage. 3. Préfisse, pref)xe.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/188[modifier]

DES DAMES.

184

perdre ces sottes opinions ; car, s’estans apperceus que partout y avoit du danger pour ce triste cocuage, ilz ont pris femmes partout où il leur a plu et ont pu ; et si ont mieux fait ils les ont envoyées ou menées à la cour, pour les faire valoir ou parestre en leurs beautés~ pour en faire venir l’envie aux uns ou aux autres, afin de s’engendrer des cornes. D’autres les ont envoyées et menées playder et soliciter leurs procez, dont aucuns n’en avoyent nullement mais faisoyent à croire qu’ilz en avoyent ; ou bien s’ilz en avoyent, les allongeoient le plus qu’ils pouvoyent, pour allonger mieux leurs amours. Voire quelquesfois les marys laissoyent leurs femmes à la garde du Palais, et à la gallerie et salle, puis s’en alloyent en leurs maisons, ayans opinion qu elles feroyent mieux leurs besognes, et en gaigneroyent mieux leurs causes comme de vray, j’en sçay plusieurs qui les ont gaignées, mieux par la dextérité et beauté de leur devant que par leur bon droit ; dont bien souvent en devenoyent enceintes ; et, pour n’estre escandalisées (si les drogues avoyent failly de leur vertu pour les en garder), s’en couroyent vistement en leurs maisons à leurs marys, feignans qu’elles alloyent quérir des tiltres et pièces qui leur faisoyent besoin, ou alloyent faire quelque enqueste, ou que c’estoit pour attendre la Saint-Martin', et que, durant les vacations, n’y pouvant rien servir, alloyent au bouc, et voir leurs mesnages et leurs marys. Elles y alloyent de vrày, mais bien enceintes.

Je m’en rapporte à plusieurs conseillers rapporteurs Jour de la rentrée du parlement.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/189[modifier]

DES DAMES.

18S

et présidents, pour les bons morceaux qu’ils en ont tastez des femmes des gentilshommes.

N’y a pas long-temps qu’une très-belle, honneste et grande dame, que j’ay cogneu, allant ainsi solliciter son procez à Paris, il y eut quelqu’un qui dit Qu’y va-elle faire ? Elle le perdra ; elle n’a pas grand droit. » Et ne porte-elle pas son droit sur la beauté de son devant, comme César portoit le sien sur le pommeau et la pointe de son espée ? ` ? Ainsi se font les gentilshommes cocus aux Palais, en récompense de ceux que messieurs les gentilshommes font sur mesdames les présidentes et conseillères. Dont aussi aucunes de celles-là av-je veu, qui ont bien vallu sur la monstre autant que plusieurs dames, damoiselles et femmes de seigneurs, chevalliers et grands gentilshommes de la cour et autres.

J’ay cogneu une dame grande, qui avoit esté très-belle, mais la vieillesse l’avoit effacée. Ayant un procez à Paris, et voyant que sa beauté n’estoit plus pour ayder à solliciter et gaigner sa cause, elle mena avec elle une sienne voisine, jeune et belle dame ; et pour ce l’appointa d’une bonne somme d’argent, jusques à dix mille escus ; et, ce qu’elle ne put ou eust bien voulu faire elle-mesme, elle se servit de cette dame dont elle s’en trouva très-bien, et la jeune dame, et tout en deux bonnes façons.

N’y a pas longtemps que j’ay veu une dame mère y mener une de ses filles, bien qu’elle fust mariée, pour luy ayder à solliciter son procez, n’y ayant autre affaire ; et de fait elle est très-belle, et vaut bien la sollicitation.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/190[modifier]

DES DAMES.

186

Il est temps que je m’arreste dans ce grand discours de cocuage ; car enfin mes longues paroles, tournoyées dans ces profondes eaux et ces grands torrents~ seroyent noyées ; et n’aurois jamais fait, ny n’en sçaurois jamais sortir, non plus que d’un grand labyrinthe qui fut autresfois, encor que j’eusse le plus long et le plus fort fillet' du monde pour guide et sage conduite.

Pour fin je concluray que, si nous faisons des maux, donnons des tourmens, des martyres et des mauvais tours à ces pauvres cocus, nous en portons bien la.folle enchère, comme l’on dit, et en payons les triples intérêts ; car la pluspart de leurs persécuteurs et faiseurs d’amour, et de ces dameretz, en endurent bien autant de maux ; car ils sont plus sujets à jalousies, mesmes qu’ils en ont des marys aussi bien que de leurs corrivals~: ils portent' des martels des capriches se mettent aux hazards en danger de mort, d’estropiemens, de playes, d’affronts, d’ofi-nses, de querelles, de craintes, peines et morts ; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs. Je ne conte pas la vérolle, les chancres, les maux et malaladies qu’ilz y gaignent, aussi bien avec les grandes que les petites ; de sorte que bien souvent ils acheptent bien cher ce que l’on leur donne ; et la chandelle n’en vaut pas le jeu.

Tels y en avons-nous veu misérablement mourir, i. Fillet, fil. 2. Corrivals, corivaux.

3. Porter, supporter.

4. Martel. Nous n’avons plus que la locution 7 ?MyM/ en <ei’e* 5.' Capriche, caprice.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/191[modifier]

DES DAMES.

187

qu’ils estoyent bastants pour conquérir tout un royaume tesmoin M. de Bussi, le nompair de son temps, et force autres.

J’en alléguerois une infinité d’autres que je laisse en arrière, pour finir et dire, et admonester ces amoureux, qu’ils pratiquent le proverbe de l’Italien qui dit Che / ? !0~< ? guadagna c/ !< putana /)c/e 1 Le comte Amé de Savoye second disoit souventEnjeu d’armes et’d’amours

Pour une joye cent doulours.

usant ainsi de ce mot anticq pour mieux faire sa rime. Disoit-il encor que la colère et l’amour avoyent cela en soy fort dissemblable, que la colère passe tost et se défait fort aisément de sa personne quand elle y est entrée, mais malaisément l’amour. Voilà comment il se faut garder de cet amour, car elle nous couste bien autant. qu’elle nous vaut, et bien souvent en arrive beaucoup de malheurs. Et pour parler au vray, la pluspart des cocus patients ont cent fois meilleur temps, s’ils se sçavoyent cognoistre et bien s’entendre avec leurs femmes, que les agents ; et plusieurs en ay-je veu qu’encor qu’il y allast de leurs cornes, se mocquoyent de nous et se ryoient de toutes les humeurs et façons de faire de nous autres qui traittons l’amour avec leurs femmes ; et mesmes quand nous avions à faire à des femmes rusées, qui s’entendent avec leurs marys et nous vendent comme j’ay cogneu un fort brave et honneste gentilhomme qui, ayant longuement aymé une belle

1. Qu’il gagne beaucoup celui qui perd une p.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/192[modifier]

DES DAMES.

188

et honneste dame, et eu d’elle la jouissance qu’il en désiroit y avoit longtemps, s’estant un jour apperceu que le mary et elle se mocquoyent de luy sur quelque trait, il en prit un si grand dépit qu’il la quitta, et fit bien ; et, faisant un voyage lointain pour en divertir sa fantaisie, ne l’accosta jamais plus, ainsi qu’il me dist. Et de telles femmes rusées, fines et changeantes, s’en faut donner garde comme d’une heste sauvage ; car, pour contenter et appaiser leurs marys, quittent leurs anciens serviteurs, et en prennent puis après d’autres, car elles ne s’en peuvent passer.

Si ay-je cogneu une fort honneste et grande dame, qui a eu cela en elle de malheur, que, de cinq ou six serviteurs que je luy ay veu de mon temps avoir, se sont morts tous les uns après les autres, non sans un grand regret qu’elle en portoit ; de sorte qu’on eust dit d’elle que c’estoit le cheval de Séjan', d’autant que tous ceux qui montoyent sur elle mouroyent et ne vivoyent guières ; mais elle avoit cela de bon en soy et cette vertu, que, quoy qui ayt esté, n’a jamais changé ny abandonné aucun de ses amys vivants pour en prendre d’autres ; mais, eux venans à mourir, elle s’est voulu tousjours remonter de nouveau pour n’aller à pied ; et aussi, comme disent les légistes, qu’il est permis de faire valloir ses lieux et sa terre par quiconque soit, quand elle est déguerpie 1. Brantôme a mal traduit la locution proverbiale equus Seianus, qui se rapportait non pas au cheval de Séjan, mais au cheval de Seius. Voyez, dans les Nuits attiques d’Aulu-Gelle, liv. 111, le chap. ix intitulé Quis et cujus modi fuerit, </H/ in /.)/'or<6/o fertur equus Seianus.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/193[modifier]

DES DAMES.

189

de son premier maistre 1. Telle constance a este fort en cette dame recommandable ; mais si celle-là a esté jusques-Ià ferme, il y en a eu une infinité qui ont bien branslë.

Aussi, pour en parler franchement, il ne se faut jamais envieillir dans un seul trou, et jamais homme de cœur ne le fit il faut estre aussi bien adventurier deçà et delà, en amours comme en guerre, et en autres choses car si l’on ne s’asseure que d’une seule anchre en son navire, venant à se décrocher, aisément on le perd, et mesmes quand l’on est en pleine mer et en une tempeste, qui est plus sujette aux orages et vagues tempestueuses que non en une calme ou en un port.

Et dans quelle plus grande, et haute mer se sçauroit-on mieux mettre et naviguer que de faire l’amour à une seule dame ? Que si de soy elle n’a esté rusée au commencement, nous autres la dressons et l’afRnohs par tant de pratiques que nous menons avec elle, dont bien souvent il nous en prend mal, en la rendant telle pour nous faire la guerre, l’ayant façonnée et aguerrie. Tant y a, comme disoit quelque gallant homme, qu’il vaut mieux se marier avec quelque belle femme et honneste, encor qu’on soit en danger d’estre un peu touché de la corne et de

1. « Cette fort honneste et grande dame est, à n’en-pas douter, Marguerite de Valois qui fut sitôt « déguerpie de son premier maistre. » En effet, parmi ses amants qui ont péri de mort violente, on peut citer le vicomte de Martigues, tué en)569, la Mole, décapite en ~574, Bussy d’Amboise, assassiné en 1579, le duc Henri de Guise, assassiné à Blois, etc. Voyez la préface de la Ruellc mal assortie, Paris, Aubry, ~85S, in-8°.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/194[modifier]

DES DAMES.

~0

ce mal de cocuage commun à plusieurs, que d’endurer tant de traverses et faire les autres cocus ; contre l’opinion de M. du Gua pourtant, auquel moy ayant tenu propos un jour de la part d’une grand dame qui m’en avoit prié, pour le marier, me fit cette response seulement, qu’il me pensoit de ses plus grands amis, et que je luy en faisois perdre la créance par tel propos, pour luy pourchasser la chose qu’il haïssoit le plus, que le marier et le faire cocu, au lieu qu’il faisoit les autres ; et qu’il espousoit assez de femmes l’année, appellant le mariage un putanisme secret de réputation et de liberté, ordonné par une belle loy ; et que le pis en cela, ainsi que je voy et ay noté, c’est que la pluspart, voire tous, de ceux qui se sont ainsi délectez à faire les autres cocus, quand ilz viennent à se marier, infailliblement ilz tombent en mariage, je dis en cocuage ; et n’en ay jamais veu arriver autrement, selon le proverbe :'Ce que tu feras à <H~M/, sera fait.

Avant que finir, je diray encores ce mot que j’ay veu faire une dispute qui est encores indécise en quelles provinces et régions de nostre chrestienneté et de nostre Europe il y a plus de cocus et de putains ? L’on dit qu’en Italie les dames sont fort chaudes, et, par ce, fort putains, ainsi que dit M. de Bèze en une éDigramme d’autant qu’ou le soleil, qui est chaud et donne le plus, y eschauffe davantage les femmes, en usant de ce vers

Credibile est ignes multiplicare suos 1.

1. « On peut croire qu’il multiplie leurs feux. » Ce vers

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/195[modifier]

DES DAMES.

i9i

L’Espagne en est de mesme, encor qu’elle soit sur l’occident ; mais le soleil y eschauffe bien les dames autant qu’en Orient.

Les Flamendes, les Suisses, les Allemandes, Angloises et Escossoises, encor qu’elles tirent sur le midy et septentrion, et soyent régions froides, n’en participent pas moins de cette chaleur naturelle, comme je les ay cogneues aussi chaudes que toutes les autres nations.

Les Grecques ont raison de l’estre~ car elles sont fort sur le levant. Ainsi souhaite-on en Italie Greca in letto comme de vray elles ont beaucoup de choses et vertus attrayantes en elles, que, non sans çause, le temps passe elles sont estées les délices du monde, et en ont beaucoup appris aux dames italienes et espagnoles, depuis le vieux temps jusques à ce nouveau si bien qu’elles en surpassent quasi leurs anciennes et modernes maistresses aussi la reine et impërièredes putains, qui estoit Vénus, estoit grecque. Quant à nos belles Françoises~ on les a veues le temps passé fort grossières, et qui se contentoyent de le faire à la grosse mode mais, depuis cinquante ans en ça~ elles ont emprunté et appris des autres nations tant de gentillesses, de mignardises, d’attraits et de vertus, d’habits, de belles grâces, lascivetez, ou d’elles-mesmes se sont si bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu’elles surpassent est le dernier de l’épigramme In Italiam qui commence ainsi Cur Italas urbes Phcebus ton’entior urat.

(?%co-o/'< ~McB Poemata, Lutetias, d548,

in-3., p. 97.)

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/196[modifier]

DES DAMES.

192

toutes les autres en toutes façons ; et, ainsi que j’ay ouy dire, mesmes aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres, outre que les mots de paillardise françois en la bouche sont plus paillards, mieux sonnans et esmouvans que les autres. De plus, cette belle liberté françoise, qui est plus à estimer que tout, rend bien nos dames plus désirables, aymables, accostables et plus passables que toutes les autres et aussi que tous les adultères n’y sont si communément punis comme aux autres pro vinces, par la providence de nos grands sénats et législateurs françois, qui, voyans les abus en provenir par telles punitions, les ont un peu bridées, et un peu corrigé les loix rigoureuses du temps passé des hommes, qui s’éstoyent donnez en cela toute liberté de s’esbattre et l’ont ostée aux femmes, si bien qu’il n’estoit permis à la femme innocente d’accuser son mary d’adultère, par aucunes lois impériales et canon (ce dit Cajetan'). Mais les hommes fins firent cette loy pour les raisons que dit cette stance italiene, qui est telle

r

Perche, di quel che Natura concede CeF vieti tu, dura legge d’honore. Ella à roi liberal largo ne diede Com' agli altri animai legge d’amore. Ma l’huomo fraudulento, e senza fede, Che fu legislator di quest' errore, - Vedendo nostre forze e buona schiena, Copri la sua debolezza con la pena'.

<. Thomas de Vio, dit Cajetan, cardinal, né à Gaëte en 1469, mort en tS34.

2. Pourquoi, dure loi de l’honneur, nous défends-tu ce que la

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/197[modifier]

DES DAMES.

193

Pour fin, en France il fait bon faire l’amour. Je m’en rapporte à nos autentiques docteurs d’amours, et mesmes à nos courtisans, qui sçauront mieux sophistiquer là dessus que moy. Et, pour en parler bien au vray putains partout, et.cocus partout, ainsi que je le puis bien tester, pour-avoir veu toutes ces régions que j’ay nommées, et autres ; et la chasteté n’habite pas en une région plus qu’en l’autre. Si feray-je encor cette question, et puis plus, qui, possible, n’a point esté recherchée de tout le monde, ny, possible, songée à sçavoir mon, si deux dames amoureuses l’une de l’autre, comme il s’est.veu et se void souvent aujourd’huy, couchées ensemble, et faisant ce qu’on dit <~OM/M côn ~o/ ?o, en imitant la docte Sapho ~esbienne, peuvent commettre adultère, et entre elles faire°leurs marys cocus.

Certainement, si l’on veut croire Martial’en son premier livre, épigramme cxix', elles commettent adultère ; où il Introduit et parle à une femme nommée Bassa, tribade, luy faisant’fort la guerre de ce qu’on.ne voyoit jamais, entrer d’hommes chez elle, de sorte que l’on la téhoit pour une seconde Lucresse mais elle vint à estre descouvertë, en ce que l’on y voyoit aborder ordinairement force belles femmes et filles ; et fut trouvé qu’elle-mesme leur servoit et contrefaisoit d’homme et d’adultère, et se conjoignoit 7

nature nous permet ? Elle nous a donné la loi de l’amour aussi libérale et aussi large qu’aux autres animaux. Mais l’homme trompeur et sans foi, qui fut le législateur de cette erreur, voyant notre vigueur et notre robuste échine, couvrit sa faiblesse par le châtiment. °

1. C’est, non pas la cxix", mais la xct" épigramme du livre I.

ix—13

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/198[modifier]

DES DAMES.

194

avec elles ; et use de ces mots geminos co/TM~c/'e cunnos. Et puis s’escriant, il dit et donne à songer et deviner cette énigme par ce vers latin

Hic, ubi vir non est, ut sit adulterium'.

Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n’y a point d’homme, qu’il y ait de l’adultère.

J’ay cogneu une courtisanne à Rome, vieille et rusée s’il en fut oncq, qui s’appelloit Isabelle de Lune espagnolle, laquelle prit en telle amitié une courtisanne qui s’appelloit la Pandore, l’une des belles pour lors de tout Rome, laquelle vint à estre mariée avec un sommeiller de M. le cardinal d’Armaignacsans pourtant se distraire de son premier mestier mais cette Isabelle l’entretenoit, et couchoit ordinairement avec elle ; et, comme débordée et désordonnée en paroles qu’elle estoit, je luy ay ouy souvent dire qu’elle la rendoit plus putain, et luy faisoit faire des cornes à son mary plus que tous les rufians que jamais elle avoit eu. Je ne sçay comment elle éntendoit cela, si ce n’est qu’elle se fondast sur cette épigramme de Martial.

d. Comment il peut y avoir un adultère, là où il n’y a pas d’homme.

2. Isabelle de Luna a l’honneur d’être l’héroïne d’une nouvelle de Bandello, la seizième de la quatrième partie. Elle est Intitulée Castigo dato à Isabella Luna meretrice, per la inobbedienzia a li comandamenti del governatore di jRoMa. Édit. de Londres, 1'793, in-8", tome IX, p. 26<.

3. Georges d’Armagnac, archevêque de Toulouse (1S62), puis d’Avignon (~ 576), cardinal (fS44), ambassadeur à Venise et à Rome, né vers d50i, mort le 2 juin dS85.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/199[modifier]

DES DAMES.

d !)S

On dit que Sapho de Lesbos a été une for), bonne maistresse en ce mestier, voire, dit-on, qu’elle l’a inventé, et que depuis les dames lesbiennes l’ont imitée en cela, et continué jusques aujourd’huy ; ainsi que dit Lucian' que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne veulent pas souffrir les hommes, mais s’approchent des autres femmes, ainsi que les hommes mesmes. Et telles femmes qui ayment cet exercice ne voulent soufïrir les hommes, mais s’adonnent à d’autres femmes, ainsi que les hommes mesmes, s’appellent <6~.f, mot grec dérivé, ainsi que j’ay appris des Grecs, de Tp-M, Tp-v, qu’est autant à dire que fricare, freyer, ou friquer, ou s’entrefrotter et tribades se disent fricatrices, en françois fricatrices, ou qui font la friquarelle en mestier de donne con donne, comme l’on l’a trouvé ainsi aujourd’huy..

Juvénal parle aussi de ces femmes quand il dit frictum Grissantis adorat,

parlant d’une pareille tribade qui adoroit et aimoit la fricarelle d’une Grissante'.

Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre, et dit ainsi, que les femmes viennent mutuellement à conjoindre comme les hommes, conjoignants des 1. Voyez Lucien, Dialogues des courtisanes, dialog. V Clonarium et Zea !/M.

2. Si le. manuscrit reproduit exactement le texte de l’auteur, Brantôme aurait pris le génitif d’un participe présent (crissantis et non grissantis) pour un nom propre. de femme. Voici le vers de Juvénal (sat. v :, vers 323)

Ipsa (Laufella) Medullinae frictum crissHntis adorat.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/200[modifier]

DES DAMES.

196

instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits d’une forme stérile'. Et ce nom, qui rarement s’entend dire de ces fricarelles, vacque librement partout, et qu’il faille que le sexe fémenin soit Filènes', qui faisoit l’action de certaines amours hommasses. Toutesfois il adjouste qu’il est bien meilleur qu’une femme soit adonnée à une libidineuse affection de faire le masle, que n’est à l’homme de s’efféminer ; tant il se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela, qui contrefait ainsi l’homme, peut avoir réputation d’estre plus valeureuse et courageuse qu’une autre, ainsi que j’en ay cogneu aucunes, tant pour leur corps que pour l'âme.

En un autre endroit', Lucian introduit deux dames devisantes de cet amour ; et une demande à l’autre si une telle avoit esté amoureuse d’elle, et si elle avoit couché avec elle, et ce qu’elle luy avoit fait. L’autre luy respondit librement « Premièrementelle me baisa ainsi que font les hommes, non pas seulement en joignant les lèvres, mais en ouvrant aussi la bouche (cela s’entend en pigeonne, la’langue en bouche), « et, encor qu’elle n’eust point le membre virile et qu’elle fust semblable à nous autres- si est-ce qu’elle disoit avoir le cœur, l’affection et tout le reste viril ; et puis je l’embrassay comme un homme, et elle me le faisoit, me baisoit et allan-1. Voyez dans Lucien les Amours, chap. xxvtn. Brantôme a copié textuellement la traduction de Filbert Bretin, tome II, p. 400. 2. Philenis, nom d’une courtisane que Lucien mentionne plusieurs fois et entre autres dans le VI° Dialogue des courtisanes. 3. Dans le dialogue V cité plus haut. Brantôme a encore copie la traduction de Bretin, tome II, p. 702.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/201[modifier]

DES DAMES.

197

toit (je n’entends point bien ce mot) ; et me sembloit qu’elle y prit plaisir outre mesure ; et cohabita d’une certaine façon beaucoup plus agréable que d’un homme. B Voilà ce qu’en dit Lucian. Or, à ce que j’ay ouy dire, il y a en plusieurs endroits et régions force telles dames et lesbiennes, en France, en Italie et en Espagne, Turquie, Grèce et autres lieux : Et où les femmes sont recluses, et n’ont leur entière liberté, cet exercice s’y continue fort ; car telles femmes bruslantes dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu’elles s’aydent de ce remède, pour se raffraischir un peu, ou du tout qu’elles bruslent.

Les Turques vont aux bains plus pour cette paillardise que pour autre chose, et s’y adonnent fort. Mesme les courtisannes, qui ont les hommes à commandement et à toutes heures, encor usent-elles de ces fricarelles', s’entrecherchent et s’entr’ayment les unes les autres, comme je l’ay ouy dire à aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France, telles femmes sont assez communes ; et si dit-on pourtant qu’il n’y a pas longtemps qu’elles s’en sont meslées, mesmes que la façon en a esté portée d’Italie par une dame de qualité que je ne nommeray point.

J’ay ouy conter à feu M. de Clermont-Tallard le jeune qui mourut à La Rochelle, qu’estant petit garçon, et ayant l’honneur d’accompagner M. d’Anjou, despuis nostre roy Henry III, en son estude, et

4 Il y a dans la traduction (p. 703) alautoit, évidemment pour haletoit, ce qui rend bien le sens du grec -o6[jt.of[VE.

2. Henri, comte de Ctermont et de Tonnerre, tué en avril 573.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/202[modifier]

DES DAMES.

198

estudier avec luy ordinairement, duquel M. de Gournay estoit précepteur ; un jour, estant à Thoulouze, estudiant avec sondit maistre dans son cabinet, et estant assis dans un coin à part, il vid, par une petite fente (d’autant que les cabinets et chambres estoyent de bois, et avoyent esté faits à l’improviste et à la haste par la curiosité de M. le cardinal d’Armaignac, archevesque de là, pour mieux recevoir et accommoder le roy et toute sa cour), dans un autre cabinet, deux fort grandes dames, toutes retroussées et leurs callesons bas, se coucher l’une sur l’autre, s’entrebaiser en forme de colombes, se frotter, s’entrefriquer, bref se remuer fort, paillarder et imiter les hommes ; et dura leur esbattement près d’une bonne heure, s’estans si très-fort eschauffées et lassées, qu’elles en, demeurèrent si rouges et si en eau, bien qu’il fit grand froid, qu’elles n’en purent plus et furent contraintes de se reposer autant. Et disoit qu’il vit jouer ce jeu quelques autres jours, tant que la cour fut là, de mesme façon ; et oncques plus n’eut-il la commodité de voir cet esbattement, d’autant que ce lieu le favorisoit en cela, et aux autres il ne put. Il m’en contoit encor plus que je n’en ose escrire, et me nommoit les dames. Je ne sçay s’il est vray ; mais il me l’a juré et affirmé cent fois par bons sermens. Et, de fait, cela est bien vraysemblable ; car telles deux dames ont bien eu tousjours cette réputation de faire et continuer l’amour de cette façon, et de passer ainsi leur temps.

J’en ày cogneu plusieurs autres qui ont traitté de mesmes amours, entre lesquelles j’en ay ouy conter d’une de par le monde, qui a esté fort superlative en

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/203[modifier]

199

DES DAMES:

cela, et qui aymoit aucunes dames, les honnoroit et les servoit plus que les hommes, et leur faisoit l’amour comme un homme à sa maistresse ; et si les prenoit avec elle, les entretenoit à pot et à feu, et leur donnoit ce qu’elles vouloyent. Son mary en estoit très-aise et fort content, ainsi que beaucoup-d’autres marys que j’ay veu, qui estoyent fort aises que leurs femmes menassent 'ces amours plustost que celles des hommes (n’en pensant leurs femmes si folles ny putains). Mais je croy qu’ilz sont bien trompez car, à ce que j’ay ouy dire, ce petit exercice n’est qu’un apprentissage pour venir à celuy grand des hommes ; car, après qu’elles se sont eschauffées et mises bien en rut les unes et les autres, leur chaleur ne se diminuant pour cela, faut qu’elles se baignent par une eau vive et courante, qui raffraischit bien mieux qu’une eau dormante ; aussi que je tiens de bons chirurgiens et veu' que, qui veut bien penser et guérir une playe, il ne faut qu’il s’amuse à la médicamenter et nettoyer à l’entour ou sur le bord ; mais il la faut sonder jusques au fonds, et y mettre une sonde et une tente bien avant.

Que j’en ay veu de ces Lesbiennes, . qui, pour toutes leurs fricarelles et entre-frottemens, n’en laissent d’aller aux hommes mesmes Sapho, qui en a esté la maistresse, ne 'se mit-elle pas à aymer son grand amy Faon, après lequel elle mouroit ? Car, enfin, comme j’ay ouy raconter à plusieurs dames, il n’y a que les hommes ; et que de tout ce qu’elles prennent avec les autres femmes, ce ne sont que des Et j’m vu.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/204[modifier]

DES DAMES.

200

tirouers pour s’aller paistre de gorges-chaudes avec les hommes et ces fricarelles ne leur servent qu’à faute des hommes. Que si elles les trouvent à propos et sans escandale, elles lairroyent bien leurs compagnes pour aller à eux et leur sauter au collet. J’ay cogneu de mon temps deux belles et honnestes damoiselles de bonne maison, toutes deux cousines, lesquelles ayant couché ensemble dans un mesme lict l’espace de trois ans, s’accoustumèrent si fort à cette fricarelle, qu’après s’estre imaginées que le plaisir estoit assez maigre et imparfait au prix de celuy des hommes, se mirent à le taster avec eux et en devinrent très-bonnes putains ; et confessèrent après à leurs amoureux que rien ne les avoit tant desbauchées et esbranl-es à cela que cette fricarelle, la détestant pour en avoir esté la seule-cause de leur desbauche. Et, nonobstant, quand elles se rencontroyent, ou avec d’autres, elles prenoyent tousjours quelque repas de cette fricarelle, pour y prendre tousjours plus grand appétit de l’autre avec les hommes. Et c’est ce que dit une fois une honneste damoiselle que j’ay cogneue, à laquelle son serviteur demandoit un jour si elle ne faisoit point cette fricarelle avec sa compagne, avec qui elle couchoit ordinairement. Ah non, dit-elle en riant, j’ayme trop les hommes » mais pourtant elle faisoit l’un et l’autre.

Je sçay un honneste gentilhomme', lequel, désirant un jour à la cour pourchasser en mariage une fort honneste damoiselle, en demanda l’advis à une

1. C’est Brantôme tui-même, ainsi qu’on le voit quelques lignes plus loin.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/205[modifier]

201

DES DAMES.

sienne parente. Elle luy dit franchement qu’il y perdroit son temps ; d’autant, me dit-elle, qu’une telle dame qu’elle me nomma, et de qui j’en sçavois des’nouvelles, ne permettra jamais qu’elle se marié. J’en côgneus soudain l’encloueure, parce que je sçavois bien qu’elle tenoit cette damoiselle en ses délices à pot et à feu/et la gardoit précieusement pour sa bouche. Le gentilhomme en remercia sadite cousine de ce bon advis, jnon sans luy faire la guerre en riant qu’elle parloit aussi en cela pour elle comme pour l’autre car elle en tiroit quelques petits coups en robbe quelquesfois ce qu’elle me nia pourtant..

Ce trait me fait ressouvenir d’aûcuns qui ont ainsi des putains à eux, mesmes qu’ilz ayment tant qu’ils n’en feroyent part pour tous les biens du monde, fust à un prince, à un grand, fust à leur compagnon, ny à leur amy, tant ilz en sont-jaloux, comme un ladre de son barillet ; encor le présente-il à boire à qui en veut. Mais cette dame vouloit garder cette damoiselle toute pour soy, saris en départir à d’autres pourtant si la faisoit-elle coèue à la dérobade avec aucunes de ses compagnes.

On dit que les belettes sont touchées de cet amour, et se plaisent de femelles à femelles à s’entre-conjoindre et habiter-ensemble ; si que, par lettres hiéroglifiques, les femmes s’entre-aymantes de cet amour estoyent jadis représentées par des belettes. J’ay ouy parler d’une dame qui en nourrissoit tousjours, et qui se mesloit de cet amour, et prenoit plaisir de voir ainsi ces petites bestioles s’entre-habiter Voicy un autre poinct c’est que ces amours féme-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/206[modifier]

DES DAMES.

202

nines se traittent en deux façons, les unes par fricarelles, et par, comme dit ce poète, ~/ ?M~oj- co/ ? !- mittere cunnos. Cette façon n’apporte point de dommage, ce disent aucuns, comme quand on s’ayde d’instrumens façonnez de mais qu’on a voulu appeler des g.

J’ay ouy conter qu’un grand prince', se doutant deux dames de sa cour qui s’en aydoient, leur fit faire le guet si bien qu’il les surprit, tellement que l’une se trouva saisie et accommodée d’un gros entre les jambes, gentiment attaché avec de petites bandelettes à l’entour du corps, qu’il sembloit un membre naturel. Elle en fut si surprise qu’elle n’eut loisir de l’oster ; tellement que ce prince la contraignit de’luy monstrer comment elles deux se le faisoyent.

On dit que plusieurs femmes en sont mortes, pour engendrer en leurs matrices des apostumes faites par mouvemens et frottemens point naturels. J’en sçay bien quelques-unes de ce nombre, dont c’a esté grand dommage, car c’estoyent de très-belles et honnestes dames et damoiselles, qu’il eust bien mieux vallu qu’elles eussent eu compagnie de quelques honnestes gentilshommes, qui pour cela ne les font mourir, mais vivre et resusciter, ainsi que j’espère le dire ailleurs ; et mesmes, que, pour la guérison de tel mal, comme j’ay ouy conter à aucuns chirurgiens, qu’il n’y a rien plus propre que de les faire bien nettoyer là-dedans par ces membres naturels des hom 1. Le mot est resté en blanc dans le manuscrit. 2. Ce doit être Henri III.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/207[modifier]

DES DAMES.

203

mes, qui sont meilleurs que des pessères' qu’usent les médecins et chirurgiens, avec des eaux à ce composées et toutesfois il y a plusieurs femmes, nonobstant les inconvénients qu’elles en voyent arriver souvent, si faut-il qu’elles en ayent de ces engins contrefaits.

J’ay ouy faire un conte, moy estant lors à la cour, que la reine mère ayant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de tous ceux qui estoyent logez dans le Louvre, sans espargner dames et filles, pour voir s’il n’y avoit point d’armes cachées et mesmes des pistolets, durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouvée saisie dans son coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets, mais de quatre gros g. gentiment faconnez, qui donnèrent bien de la risée au monde, et à elle bien de l’estonnement. Je cognois la damoiselle je croy qu’elle vit encores ; mais elle n’eut jamais bon visage. Tels instruments enfin sont très-dangereux. Je feray encor ce conte de deux dames de la cour qui s’entr’aymoient si fort, et estoyent si chaudes à leur mestier, qu’en quelque endroit qu’elles fussent, ne s’en pouvoyent garder ny abstenir que pour le moins ne fissent quelques signes d’amourettes ou de baiser ; qui les escandalisoyent si fort et donnoyent à penser beaucoup aux hommes. Il y en avoit une veufve ; et l’autre mariée ; et comme la mariée, un jour d’une grand' magnificence, se fust fort bien parée et habillée d’une robbe de toille d’argent, ainsi que leur maistresse estoit allée à vespres, elles ent. Pessère, pessaire.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/208[modifier]

DES DAMES.

204

trèrent dans son cabinet, et sur sa chaise percée se mirent à faire leur fricarelle si rudement et si impétueusement, qu’elle en rompit sous elles, et la dame mariée qui faisoit le dessous tomba avec sa belle robbe de toille d’argent à la renverse, tout à plat sur l’ordure du bassin, si bien qu’elle se gasta et souilla si fort qu’elle ne sceut que faire de s’essuyer le mieux qu’elle peut, se trousser, et s’en aller à grande haste changer de robbe dans sa chambre, non sans pourtant avoir esté apperceue et bien sentie à la trace, tant elle puoit dont il en fut ry assez par aucuns qui en sceurent le conte ; mesmes leur maistresse le sceut, qui s’en aydoit comme elles, en rist son saoul. Aussi il falloit bien que cette ardeur les maistrisât fort, que de n’attendre un lieu et un temps à propos, sans s’escandaliser. Encor excuse-on les filles et femmes veufves pour aymer ces plaisirs frivols et vains, aymans bien mieux s’y adonner et en passer leurs chaleurs, que d’aller aux hommes et se faire engroisser et se déshonnorer, ou de faire perdre leur fruict, comme plusieurs ont faict et font ; et ont opinion qu’elles n’en offensent pas tant Dieu, et n’en sont pas tant putains comme avec les hommes aussi y a-il bien de la différence de jetter de l’eau dans un vase, ou de l’arrouser seulement alentour. et au bord. Je m’en rapporte à elles. Je ne suis pas leur censeur ny leur mary ; s’ils le trouvent mauvais, encor que je n’en aye point-veu qui ne fussent très-aises que leurs femmes s’amourachassent de leurs compagnes, et qu’ilz voudroyent qu’elles ne fussent jamais plus adultères qu’en cette façon ; comme de vray, telle cohabitation est bien diférente de celle d’avec les

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/209[modifier]

DES’BAMES.

205

hommes, et, quoy que die Martial', ilz n’en sont pas cocus pour cela. Ce n’est pastexte d’évangile, que celùi d’un poète fol. Dont, comme dit Lucian', il est bien plus beau qu’une femme soit virile ou vraye amazone, "ou soit ainsi lubrique, que non pas un homme soit fémenin, comme un Sardanapale ou Héliogabale, ou autres force leurs pareils car d’autant plus qu’elle tient de l’homme, d’autant plus elle est courageuse : et de tout cecy je m’eri rapporte à la décision du procez.

M. du Gua et moy lisions une fois un petit livre en italien, qui s’intitulé de la Beauté', fait en dialogue par le seigneur Angelo Fiorenzolle, Florentin, et tombasmes sur un passage où il dit qu’aucunes femelles qui furent faites par Jupiter au commencement, furent créées de cette nature, qu’aucunes se mirent à aymer les hommes, et les autres la beauté de l’une et de l’autre ; mais aucunes purement etsaintement, comme de ce genre.s’est trouvée de nostre temps, comme dit l’autheur' ; la très-illustre Marguerite d’Austriche, qui ayma la belle Laodomie Fortenguerre' ; les autres lascivement et paillardement, 1. Voyez plus haut, p. 194. 2. Les Amours, ch&p. xxvm. 3. 'Le Dialogo delle &e~/ezze <M/e donne d’Agnolo Firenzuola parut dans ses Prose, Florence, 1S48, in-8", et a été traduit en français sous le titre de Discours de /<t beauté des dames, prins de l’italien du seigneur Ange 7'e/ !zHO/e, par J. Pallet. Paris, -Abel l’Angeiler, 1S78, in-8".

4. « Amano la bellezza l’una dell' altra, chi puramente e santamente, come la élégante Laudonna Forteguerra la iHustrissima Marghérita d’Austria ; chi lascivamente, come Saffo la Lesbia. » (A. Firenzuola, Opere, MUano, ~802, in-8°, tome I, p. 27.) 5. Alessandro Piccolomini dédié son livre de Le Stelle ~e

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/210[modifier]

DES DAMES.

206

comme Saphô lesbienne, et de nostre temps à Rome la grande courtisanne Cécile vénétienne ; et icelles de nature haïssent à se marier, et fuyent la conversation des hommes tant qu’elles peuvent.

Là-dessus M. de Gua reprit l’auteur, disant que cela estoit faux que cette belle Marguerite aymast cette belle dame de pur et saint amour ; car puisqu’elle l’avoit mise plustost sur elle que sur d’autres qui pouvoyent estre aussi belles et vertueuses qu’elle, il estoit à présumer que c’estoit pour s’en servir en délices, ne plus ne moins comme d’autres, et pour en couvrir sa lasciveté, elle disoit et publioit qu’elle l’aymoit saintement, ainsi que nous en voyons plusieurs ses semblables, qui ombragent leurs amours par pareils mots.

Voilà ce qu’en disoit M. du Gua ; et qui en voudra outre plus en discourir là-dessus, faire se peut. Cette belle Marguerite* fut la plus belle princesse Venise, in-4", alla nobilissima et bellissima madonna Laudonna Forteguerri gentil donna senese.

e 1. Brantôme s’est mépris sur la Marguerite nommée par Firenzuola. La duchesse de Savoie, tante de Charles-Quint, mourut en dS30, à cinquante ans. La noble Siennoise, « l’élégante Laudonna a, était encore assez jeune vers 1863 pour être traitée de bellissima dans la dédicace de Piccolomini (voyez la note précédente), et l’on ne comprendrait guère qu’une amitié comme celle dont parle l’écrivain florentin (non sans méchanceté peut-être).eût pu exister entre deux personnes d’un âge aussi disproportionné. De plus, la duchesse passa ses vingt-trois dernières années en Franche-Comté ou dans les Pays-Bas dont elle était gouvernante et ne mit probablement jamais les pieds en Toscane, patrie de Laudonna. Toute difficulté disparaît, s’il s’agit de la Marguerite qui fut non pas tante, mais HUe naturelle de Charles-Quint. Née en ~322, elle épousa en ~S33 le duc de Florence Alexandre de Médicis. Deve-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/211[modifier]

20f

DES DAME~

qui fut de son temps en la chrestienté. Ainsi beautéz et beautéz s’entr’ayment ~de quelque amour que ce soit, mais du lascif plus que de l’autre. Elle fut remariée en tierces noces, ayant en premières espousé le roy Charles huitiesme, en seconde Jean, fils du roy d’Arragon, et la troisiesme, avec le duc de Savoye, qu’on appelloit le Beau' ; si que, de son temps, on les disoit le plus beau pair' et le plus beau couple du monde ; mais la princesse n’en jouit guières de cette copulation, car il mourut fort jeune, et en sa plus grande beauté, dont elle en porta les regrets très-extresmes, et pour ce ne se remaria jamais.

Elle fit faire bastir cette belle, éghse qui est vers Bourg en Bresse~ l’un des plus beaux et plus superbes bastimens de la chrest’ienté. Elle estoit tante de l’empereur Charles~ et assista bien à son nepveu ; car elle vouloit tout appaiser, ainsi qu’elle et madame la régente au traittë de Cambray firent, ou toutes deux se virent et s’assemblèrent la ;, où j’ay ouy dire aux anciens et anciennes qu’il faisoit beau voir ces deux grandes princesses.

nue veuve (1S37), elle se remaria (1538) à Octave Farnèse, duc de Parme, et habita l’itaiie jusqu’au moment où en ~559 elle devint gouvernante des Pays-Bas. Ajoutons enfin que plus loin, a l’occasion du siège de Sienne (15S4), Brantôme lui-même parle d’une dame Fortenguerra qui, d’après son prénom Tarsia, ne peut être l’amie de Marguerite.

t. Philibert 11, mort en 1504.

2. Pair, paire, couple.

3. L’église de Brou. Litta, dans les fascicules consacrés a la maison de Savoie, a donné plusieurs planches représentant cette église et les tombeaux qu’elle renferme. J

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/212[modifier]

DES DAMES.

208

Corneille Agripa a fait un petit traitté de la vertu des femmes*, et tout en la louange de cette Marguerite. Le livre en est très-beau, qui ne peut estre autre pour le beau sujet, et pour. l’auteur, qui a esté un très-grand personnage.

J’ay ouy parler d’une grand' dame princesse, laquelle, parmy les filles de’sa suitte, elle en aymoit une par-dessus toutes et plus que les autres en quoy on s’estonnoit, car il y en avoit.d’autres qui la surpassoyent en tout ; mais enfin il fut trouve et descouvert qu’elle estoit hermafrodite, qui luy donnoit du passe-temps sans. aucun inconvénient ny escandale. C’estoit bien autre chose qu’à ces tribades le plaisir pénétroit un peu mieux. c.,

J’ay ouy nommer une-grande qui est aussi hermafrodite, et qui a ainsi un membre viril, mais fort petit, tenant pourtant plus de la femme, car je l’ay veue. très-belle. J’ay entendu d’aucuns grands médecins qui en ont vu assez de telles~ et surtout très-lascives.

Voilà enfin ce que je diray du sujet de ce chapitre, lequel j’eusse pu allonger mille fois plus que je n’ay fait, ayant eu matière si ample et si longue, que si tous les cocus et leurs femmes qui les font se tenoyent tous par la main, et qu’il s’en pust faire un cerne, je croy qu’il seroit assez bastant pour entourner et circuir la moitié de la terre.

Du temps du roy François fut une vieille chanson,

Declamatio de no6 ;7/« !<e et / ?r-ce//e/ !<M /a ?/ ? !Mt ~f.t< dont la première édition est de 152~, Anvers, in-8' ce livre, plusieurs fois réimprime et traduit, est dédié à Marguerite.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/213[modifier]

DES DAMES.

209

que j’av ouy conter à une fort honneste et ancienne dame, qui disoit

Mais quand viendra la saison

Que les cocus s’assembleront,

Le mien ira devant, qui portera la bannière ;

Les autres suivront après, le vostre sera au darrière. La procession en sera grande,

L’on y verra une très-longue bande.

Je ne veux pourtant taxer beaucoup d’honnestes et sages femmes mariées, qui se sont comportées vertueusement et constamment en la foy saintement promise à leurs marys ; et en espère faire un chapitre à part à leur louange, et faire mentir maistre Jean de Mun, qui en son Romant de la Rose, dit ces mots Toutes vous autres femmes.

Estes ou fustes,

D’effet ou de volonté putes*,

dont il encourut une telle inimitié des dames de la cour pour lors, qu’elles, par une arrestée conjuration et advis de la reine entreprindrent un jour de le fouetter, et le despouillèrent tout nud et estans prestes à donner le coup, il les pria qu’au moins celle qui estoit la plus grand' putain de toutes commançast la première chacune, de honte, n’osa commencer et par ainsi il évita le fouet. J’en ay veu l’histoire représentée dans une vieille tapisserie des vieux meubles du Louvre.

J’aymerois autant un prescheur qui, preschant un

i. Vers 9192.

<x–<4

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/214[modifier]

DES DAMES.

210

jour en une bonne compagnie, ainsi qu’il reprenoit les mœurs d’aucunes femmes et leurs marys qui enduroyent estre cocus d’elles, il se mit à crier « Ouy, je les cognois, je les voy, et m’en vois jetter ces deux pierres à la teste des plus grands cocus de la compagnie ; a et/faisant semblant dé les jetter, il n’y eut homme du sermon qui ne baissât la teste, ou mit son manteau, ou sa cappe, ou son bras au-devant, pour se garder du coup. Mais luy, les retenant, leur dit « Ne vous di-je pas ? je pensois qu’il n’y eust que deux ou trois cocus en mon sermon mais, à ce que je vois, il n’y en a pas un qui ne le soit. »

Or, quoy que disent ces fols, il y a de fort sages et honnestes femmes, auxquelles, s’il falloit livrer battailles à leurs dissemblables, elles l’emporteroyent, non pour le nombre, mais par la vertu, qui combat et abat son contraire aisément.

Et si ledict maistre Jean de Muns blasme celles qui sont de volonté putes, je trouve qu’il les faut plustost louer et exalter jusques au ciel, d’autant que si elles bruslent si ardamment dans le corps et dans l'âme, et ne venant point aux effets, font parestre leur vertu, leur constance et la générosité de leur cœur, aymant plustost brusler et se consumer dans leurs propres feux et flames, comme un phénix rare, que de forfaire ny souiller leur honneur, et comme la blanche hermine, qui ayme mieux mourir que se souiller (devise d’une très-grande dame que j'~y cogneue, > mais mal d’elle pratiquée pourtant), puisqu' estant en leur puissance d’y pouvoir remédier, se comman dent si généreusement, et puisqu’il n’y a plus belle

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/215[modifier]

DES DAMES.

2H

vertu ny victoire que de se commander et vaincre soy-mesme. Nous en avons une histoire très-belle dans les Cc/~ Wo-cf de la reine de Navarre', de cette honneste dame de Pampelune, qui, estant dans son âme et de volonté pute, et bruslant de l’amour de M. d’Avannes, si beau prince, elle ayma mieux mourir dans son feu que de chercher son remède, ainsi qu’elle luy sceut bien dire en ses derniers propos de sa mort.

Cette honneste et belle dame se donnoit bien la mort très-iniquement et injustement ; et, comme j’ouïs dire sur ce passage à un honneste homme et honneste dame, cela ne fut point sans offenser Dieu, puisqu’elle se pouvoit délivrer de la mort. Et se la pourchasser et avancer ainsi, cela s’appelle proprement se tuer soy-mesme ; ainsi qu’il y a plusieurs de ses pareilles qui, par ces grandes continences et abstinences de ce plaisir, se procurent la mort, et pour l'âme et pour le corps.

Je tiens d’un très-grand médecin (et pense qu’il en a donné telle leçon et instruction à plusieurs honnestes dames) que les corps humains ne se peuvent jamais guières bien porter, si tous leurs membres et parties, depuis les plus grandes jusques aux plus petites, ne font ensemblement leurs exercices et fonctions que la sage nature leur a ordonné pour leur santé, et n’en facent une commune accordance,

1. Voyez la XXVI' Nouvelle. Le beau prince, -héros de l’aventure, était Gabriel d’Albret, seigneur d’Avesnes et de Lesparre, vice-roi de Naples, sénéchal de Guyenne (~490), mort probablement en S03.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/216[modifier]

DES DAMES

2~2

comme d’un concert de musique, n’estant raison qu’aucunes desdites parties et membres travaillent, et les autres chaument ; ainsi qu’en une république faut que tous omciers, artisans, manouvriers et autres, facent leur besogne unanimement, sans se reposer ny se remettre les uns sur les autres, si l’on veut qu’elle aille bien et que son corps demeure sain et entier de mesmes est le corps humain. Telles belles dames, putes dans l'âme et chastes du corps, méritent d’éternelles louanges ; mais non pas celles qui sont froides comme marbre, molles, lasches et immobiles plus qu’un rocher, et ne tiennent de la chair, n’ayant aucuns sentiments (il n’y en a guières pourtant), qui ne sont point-ny belles ny recherchées, et, comme dit le poète,

Casta quam nemo rogavit'.

chaste qui n’a jamais esté priée. » Sur quoy je cognois une grande dame qui disoit à aucunes de ses compagnes qui estoyent belles « Dieu m’a fait une grand' grâce de quoy il ne m’a fait belle comme vous autres, mesdames ; car aussi bien que vous j’eusse fait l’amour, et fusse estée pute comme< vous. » A cause de quoy peut-on louer ces belles ainsi chastes, puisqu’elles sont de telle nature. Bien souvent aussi sommes-nous trompez en telles dames ; car aucunes y en a qu’à les voir mineuses piteuses, marmiteuses, froides, discrètes, serrées et

Ovide, ~/Mor<M, lib. I, eleg. vin, vers 43. 2. 7)~wMe, faisant des mines.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/217[modifier]

DES DAMES.

2i3

modestes en leurs paroles et en leurs habits réformez, qu’on les prendroit pour des saintes et très-prudes femmes, qui sont au dedans et par volonté, et au dehors par bons effets, bonnes putains.

D’autres en voyons-nous qui, par leur gentillesse et leurs paroles follastres, leurs gestes gays et leurs habits 'mondains et affectez, on les prendroit pour fort débauschées, et prestes pour s’adonner aussitost ; mais pourtant de leur corps sont fort femmes de bien devant le’monde en cachette, il s’en faut rapporter à la vérité aussi cachée.

J’en alléguerois force exemples que j’ay veu et sceu ; mais je me contenteray d’alléguer cettui-cyque Tite-Live allègue et Bocace encor mieux, d’une gentille.dame romaine nommée Claudie Quintienne 3, laquelle paroissant dans Rome par dessus toutes les autres en ses habits pompeux et peu modestes, et en ses façons gayes et libres mondaine plus qu’il ne falloit, acquist très-mauvais bruit touchant son honneur mais le jour venu de la réception de la déesse Cvbelle, elle l’esteignit du tout ; car elle eut l’honneur et la gloire, par dessus toutes les autres, de la recevoir hors du batteau, la toucher et la transporter à la ville, dont tout le monde en demeura estonné car il avoit esté dit que le plus homme de bien et la plus femme de bien estoyent dignes de cette charge. Voilà comme le monde est fort trompé en plusieurs de nos dames. L’on doit premièrement fort

<. Liv. XXIX, chap. xnr ;

2. De claris mulieribus, chap. Mfxvtit. 3. Claudia Quinta.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/218[modifier]

DES DAMES.

Si 4

les conuoistre et examiner avant que les juger, tant d’une que de l’autre sorte.

Si faut-il, avant que fermer ce pas, que je die une autre belle vertu et propriété que porte le cocuage, que je tiens d’une fort honneste et belle dame de bonne part l, au cabinet de laquelle estant un jour entré, je la trouvé sur le point qu’elle venoit d’achever d’escrire un conte de sa propre main, qu’elle me monstra fort librement car j’estois de ses bons amis, et ne se cachoit point de moy elle estoit fort spirituelle et bien disante, et fort bien duite à l’amour et le commencement du conte estoit tel II semble, dit-elle, qu’entr’autres belles propriétez que le cocuage peut apporter, c’est, ce beau et bon sujet par lequel on peut bien' connoistre combien gentiment l’esprit s’exerce pour le plaisir et contentement de la nature humaine, d’autant que c’est luy qui veille, et qui invente et façonne l’artifice nécessaire à y pourvoir, sans que la nature y fournisse que le désir et l’appétit sensuel, comme l’on peut cacher, par tant de ruses et astuces qui se pratiquent au mestier de l’amour, qui est celuy qui imprime les cornes ; car il faut tromper un mary jaloux, soupçonneux et colère ; il faut tromper et f voiler les yeux des plus prompts à recevoir du mal, et pervertir les plus curieux de la connoissance de la vérité ; faire croire de la fidélité là où il n’y a que toute déception plus de franchise là où il n’y a que dissimulation, et plus de crainte là où il a y a plus de licence bref, par toutes ces difficultéz, Bien probablement Marguerite de Valois.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/219[modifier]

2iS

DES DAMES.

et pour venir dessus ces discours, ce ne sont pas actes à quoy la vertu naturelle puisse parvenir ; il en faut donner l’advantage à l’esprit, lequel fournit (c le plaisir et bastit plus de cornes que le corps qui les plante et cheville. »

Voilà les propres mots du discours de cette dame, sans les changer aucunement, qu’elle fait au commencement de son compte, qui se faisoit d’ellemesme mais elle l’adombroit par d’autres noms ; et puis, poursuivant les amours de la dame et du seigneur avec qui elle avoit à faire, et pour venir là et à la perfection, ellè allègue que l’apparenèe de l’amour n’est qu’une apparence de contentement. Il est du tout sans forme jusques à son entière jouissance et possession, et bien souvent l’on croit qu’elle soit venue à cette extrémité, que l’on est bien loin de son compte ; et, pour récompense, il ne reste rien que le temps perdu., duquel l’on porte un extresme regret. (Il faut bien noter ej. peser ces dernières parolles, car elles portent coup, et de quoy à blasonner.) Pourtant il n’y a que la jouissance en amour et pour l’homme et pour la femme, pour ne regretter rien du temps passé. Et pour ce, cette honneste dame qui escrivoit ce conte, donna un rendezvous à son serviteur dans un bois, où souvent s’alloit pourmener en une fort belle allée, à l’entrée de laquelle elle laissa ses femmes, et le va trouver sous un beau et large chesne ombrageux car c’estoit en esté « Là où ?, dit la dame en son conte par ces prod. ~om&rer, mettre à l’ombre, voiler, déguiser ; de l’italien a-oM&~ayc.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/220[modifier]

DES DAMES.

2~6

pres mots, f(ne faut point douter la vie qu’ils démenèrent pour un peu, et le bel autel qu’ils dressèrent au pauvre mary au temple de Crëaton~ bien qu’ilz ne fussent en Délos », qui estoit fait tout de cornes pensez que quelque bon compaignon l’avoit fondé.

Voilà comment cette dame ; se mocquoit de son mary, aussi bien en ses escrits comme en ses délices et effets. Et qu’on note tous ses mots, ilz portent de l’efficace, estans prononcez mesmes et escrits d’une si habile et honneste femme.

Le conte en est très-beau, que j’eusse icy volontiers mis et inséré mais il est trop long, car les pourparlers, avant que venir là, sont beaux et longs aussi, reprochant à son serviteur, qui la louoit extresmement qu’il y avoit en luy plus d’oeuvre de naturelle et nouvelle passion qu’aucun bien qui fust en elle, bien qu’elle-fust des belles et honnestes ; et, pour vaincre cette opinion, il fallut au serviteur faire de grandes’preuves de son amour, qui sont fort bien spécifiées en ce conte et. puis estant d’accord, l’on y void des ruses, des finesses et tromperies d’amour en toutes sortes, et contre le mary et contre le monde, qui sont certes fort belles et très-fines. Je priay cette honneste dame de me donner le

1. Il y avait à Délos, non pas un temple, mais un autel formé uniquement de cornes (xéparwv) entrelacées. Cet autel, dit Plutarque, est renommé et célébré entre les sept miracles du monde, pour ce que, sans aucune colle ny autre sorte de ligature, il est tout basty et construit de cornes, de costé droict seulement. » (Œuvres / ?:~eM, trad. Amyot, Quels animaux sont les plus advisez, chap. LXXXVII, édit. 1808, tome II, p. 167.)

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/221[modifier]

DES DAMES.

217

double de ce conte ; ce qu’elle fit très-volontiers, et ne, voulut qu’autre le doublast* qu’elle, de -peur de surprise, que je garde fort précieusement*. Cette dame avoit raison de donner cette vertu et propriété au cocuage ; car, avant que se mettre a l’amour, elle estoit fort peu habile ; mais l’ayant traitté, elle devint l’une des spirituelles et habiles femmes de France, tant pour ce sujet que pour d’autres. Et de fait, ce n’est pas la seule que j’ay veue qui s’est habilitée" pour avoir traitté l’amour, car j’en ay veu une infinité très-sottes et mal-habiles à leur commencement mais elles n’avoyent demeuré un an à l’académie de Cupidon et de Vénus madame sa mère, qu’elles en sortoyent très-habiles et très-honnestes femmes en tout ; et quant à moy, je n’ay veu jamais putain qui ne fust très-habile et qui ne levast la paille.

Si feray-je encor cette question en quelle saison de l’année se fait plus de cocus, et laquelle est plus propre à l’amour, et à esbranler une femme, une veufve ou une fille ? Certainement la plus commune voix est qu’il n’y a pour cela que le printemps, qui esveille les.corps et les esprits endormis de l’hyver fascheux et mélancholiq, et puisque tous les oyseaux et animaux s’en resjouissent et entrent tous en amours, les personnes qui ont autre sens et sentiment s’en ressentent bien davantage, et surtout les femmes (selon l’opinion de plusieurs philosophes 'et méde 1. Doubler, faire un double.

2. Ces cinq derniers mots manquent dans le manuscrit. 3. Habiliter, rendre habite..

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/222[modifier]

DES DAMES.

~8 à

cins) qui entrent lors en plus grande ardeur et amour qu’en tout autre temps, ainsi que je l’ay ouy dire à aucunes honnestes et belles dames, et mesmes à une grande qui ne falloit' jamais, le printemps venu, en estre plus touchée et piquée qu’en autre saison ; et disoit qu’elle sentoit la pointe de l’herbe, et hannissoit après comme les juments et chevaux, et qu’il falloit qu’elle en tastast, autrement elle s’amaigriroit ce qu’elle faisoit, je vous en asseure, et devenoit lors plus lubrique. Aussi trois ou quatre amours nouvelles que je luy ay veu faire en sa vie, elle les a faites au printemps, et non sans cause ; car, de tous les mois de l’an, avril et may sont les plus consacrez et dédiez à Vénus, où lors les belles dames s’accommencent, plus que devant, à s’accommoder, dorloter et se parer gentiment, se coiffer follastrement, se vestir légèrement ; qu’on diroit que tous ces nouveaux changements et d’habits et de façons, tendent tous à la lubricité, et à peupler la terre de cocus marchant dessus, aussi bien que le ciel et l’air en produit de volants en avril et en may.

De plus, ne pensez pas que les belles femmes, filles et veufves, quand elles voyent de toutes parts en leurs pourmenades de leurs bois, de leurs forests, garennes, parcs, prairies, jardins, bocages et autres lieux récréatifs, les animaux et les oyseaux s’entrefaire l’amour et lascivement paillarder, n’en ressentent d’estranges piqueures en leur chair, et n’y veulent soudain rapporter leurs remèdes. Et c’est l’une des persuasives remonstrances-qu’aucuns amants 1. Falloit, failloit.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/223[modifier]

DES DAMES.

219

et aucunes amantes s’entrefont, s’entrévoyans sans chaleur ny flame, ny amour, en leur remonstrant les animaux et oyseaux, tant des champs que des maisons, comme les passereaux et pigeons domestiques et lascifs, ne faire que paillarder, germer, engendrer, et foisonner jusques aux arbres et plantes. Et c’est ce que sceut dire un jour une gentè dame espagnole à un cavallier froid ou trop respectueux Ea, ~e/t~/ cavallero, /H</Yi ! como los <j !/Morc~ dé todas suertes jf ~a<a/ ~M/a/: en este, tWCt/ÏO, S. ~MC~ flaco y abalido. C’est-à-dire « Voicy, gentil cavallier, comme toutes sortes d’amours se mènent et triomphent en ceste prime' ; et vous demeurez flac et abattu. M

Le printemps passe fait place à l’esté, qui vient après et porte avec soy ses chaleurs et ainsi qu’une chaleur amène l’autre, la dame par conséquent double la sienne ; et nul rafraischissement ne la luy peut oster si bien qu’un bain chaud et trouble de sperme vénériq. Ce’n’est pas contraire par son contraire se guarir, airis semblable par son semblable ; car, bien, que tous les jours elle se baignast et plongeast dans la plus claire fontaine de tout un païs, cela n’y sert, ny quelques légers habillemens qu’elle puisse porter, pour s’en donner fraischeur, et qu’eDe les retrousse tant qu’elle voudra, jusques à laisser les callessons, ou mettre le vertugadin dessus eux, sans les mettre sur le cottillon, comme plusieurs le font. Et là c’est le pis, car, en tel estat, elles s’arregardent, se ravissent, se contemplent à la belle clarté du soleil, que, 1. Pr/Me, première (saison), printemps.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/224[modifier]

DES DAMES.

220

se voyant ainsi belles, blanches, caillées', poupines et en bon point, entrent soudain en rut et tentation ; et, sur ce, faut aller au masle ou du tout brusier toutes vives, dont on en a veu fort peu ; aussi seroyentelles bien sottes. Et si elles sont couchées dans leurs beaux licts, ne pouvants endurer ny couvertes ny linceux, se mettent en leurs chemises retroussées à demy nues ; et le matin, le soleil levant donnant sur elles, et venans à se regarder encor mieux à leur aise de tous costez et toutes parts, souhaittent leurs amys, et les attendent. Que si par cas ilz arrivent sur ce poinct, sont aussitost les bien venus, pris et embrassez « car lors, disent-elles, c’est la meilleure embrassade et jouissance d’aucune heure du jour H d’autant, disoit un jour une grande, que le c.. est bien confit, à cause du doux chaud et feu de la nuict, qui l’a ainsi cuit et confit, et qu’il en est beaucoup meilleur- et savoureux. »

L’on dit pourtant par un proverbe ancien Juin et juillet, la bouche mouillée et le v.. sec ; encor met-on le mois d’aoust cela s’entend pour les hommes, qui sont en danger quand ils s’eschauffent par trop en ces temps, et mesmes quand la canicule domine, à quoy ilz y doivent aviser ; mais s’ils se veulent brûler à leur chandelle, à leur dam. Les femmes ne courent jamais cette fortune, car’tous mois, toutes saisons, tous temps, tous signes leur sont bons. «

Or les bons fruits de l’été surviennent, qui semblent devoir rafraischir ces honnestes et chaleureuses Caillé, grassouillet.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/225[modifier]

DES DAMES.

221

dames. A aucunes j’en ayveu manger peu, et à d’autres prou. Mais pourtant on n’y a guières veu de changement de leur chaleur, ny aux unes ny aux autres pour s’en abstenir ny pour en manger ; car le pis est que, s’il y a aucuns fruits qui puissent rafraischir, il y en a bien force’autres qui reschauffent bien autant, auxquels les dames courent le plus souvent, comme à plusieurs simples qui sont en leur vertu et bons et plaisants à manger en leurs potages et salades, et comme aux asperges, aux artichaux, aux morilles, aux trufles, aux mousserons et potirons, et aux viandes nouvelles que leurs cuisiniers, par leurs ordonnances, sçavent très-bien accoustrer et-accommoder à la friandise et lubricité, et que les médecins aussi leur sçavent bien ordonner. Que si quelqu’un bien expert et gallant entreprenoit à desduire ce passage, il s’en acquitteroit bien mieux que moy.

Au partir de ces bons mangers, donnez-vous garde, pauvres amants et marys. Que si vous n’estes bien préparez, vous voilà déshonnorez, et bien souvent on vous quitte pour aller au change.

Ce n’est pas tout ; car il faut avec ces fruits nouveaux, et fruits des jardins et des champs, y adjouster de bons grands pastez, que l’on a inventez depuis quelque temps, avec force pistaches, pignons et autres drogues d’apoticaires scaldatives mais surtout des crestes et c. de cocq, que l’esté produit et donne plus en abondance que l’hyver et autres saisons ; , et se fait aussi plus grand’massacre en général 1. ~caM<M ;('M, échauffantes.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/226[modifier]

DES DAMES.

222

de ces joletz et petits cocqs, qu’en l’hyver des grands cocqs, n’estans si bons et si propres que les petits, qui sont chauds, ardants et plus gaillards que les autres. Voilà une, entr’autres, des bons plaisirs et commoditez que l’esté rapporte pour l’amour.

Et de ces pastez ainsi composez de menusailles' de ces petits cocqs et culs d’artichaux et trufles, ou autres friandises chaudes, en usent souvent quelques dames que j’ay ouy dire ; lesquelles, quand elles en mangent et y peschent, mettant la main dedans ou avec les fourchettes, et en rapportant et remettant en la bouche ou l’artichault, ou la trufle ou la pistache, ou la creste de cocq, ou autre morceau, elles disent avec une tristesse morne blanque ; et quand elles rencontrent les gentils c. de cocq, et les mettent sous la dent, elles disent d’une allégrese ~6'7~c< ?/ ainsi qu’on fait à la blanque en Italie, et comme si elles avoyent rentré et gaigné quelque joyau très-précieux et riche.

Elles en ont cette obligation à messieurs les petits cocqs et jollets, que l’esté 'produit avec la moitié de l’automne pourtant, que j’entremesle avec l’esté, qui nous donnent force autres fruits et petites volatilles qui sont cent fois plus chaudes que celles de l’hyver et de l’autre moitié de l’automne prochaine et voisine de l’hyver, qui, bien qu’on les puisse et doive joindre ensemble, si n’y peut-on recueillir si bien tous ces bons simples en leur vigueur, ny autres choses comme en la saison chaude, encore que l’hyver s’efforce de produire ce qu’il peut, comme les bonnes j. Jolet, espèce de petit coq. 2. ~e/ !Mar//M, choses tenues.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/227[modifier]

DES DAMES.

223

cardes qui engendrent bien de la bonne chaleur et de la concupiscence, soyent crues ou cuites, jusques aux petits chardons chauds, dont les asnes vivent et en baudouinent mieux, que l’esté rend durs, et l’hyver les rend tendres et délicats, dont l’on en fait de fort bonnes salades nouvellement inventées. Et outre tout cela, l’on fait tant d’autres recherches de bonnes drogues chez les apoticaires, drogueurs et parfumeurs, que rien n’y est oublié, soit pour ces pastez, soit pour les bouillons. Et ne trouve-l’on à dire guières de leur chaleur en l’hyver par ce moyen et entretenement, tant. qu’elles peuvent ; «car, disentelles, puisque nous sommes curieuses de tenir chaud l’extérieur de nostre corps par des habits pesants et bonnes fourrures, pourquoy n’en feronsnous de mesmes à l’intérieur ? » Les hommes disent aussi. « Et de quoy leur sert-il d’adjouter chaleur sur chaleur, comme soye sur soye, contre la Pragmaticque, et que d’elles-mesmes elles sont assez chaleureuses, et qu’à toute heure qu’on les veuL assaillir elles sont tousjours prestes de leur naturel, sans y apporter aucun artifice ? Qu’y feriez-vous ? 2 Possible qu’elles craignent que leur sang chaud et bouillant se perde et se resserre dans les veines, et deviène froid et glacé si on ne l’entretient, ny plus ny moins que celuy d’un hermite qui ne vit que de racines. »

Or laissons-les faire cela est bon pour.les bons compagnons ; car, elles estant en si fréquente ardeur, le moindre assault d’amour-qu’on leur donne, les voilà prises, et messieurs les pauvres marys cocus et cornus comme satyres. Encor font-elles mieux, les

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/228[modifier]

DES DAMES.

224

honnestes dames ! elles font quelquesfois part de leurs bons pastez, bouillons et potages à leurs amants par miséricorde, afin d’estre plus braves et n’estre atténués par trop quand ce vient à la besogne, et pour s’en ressentir mieux et prévaloir plus abondamment ; et leur en donnent aussi des receptes pour en faire faire en leur cuisine à part dont aucuns y sont bien trompez ainsi que j’ay ouy parler d’un gallant gentilhomme, qui, ayant ainsi pris son bouillon et venant tout gaillard aborder sa maistresse, la menaça qu’il la meneroit beau et qu’il avoit pris son bouillon et mangé son pasté. Elle luy respondit « Vous ne me ferez que la raison ; encor ne sçay-je ') et s’estans embrassez et investis, ces friandises ne luy servirent que pour deux opérations de deux coups seulement. Sur quoy elle luy dit, ou que son cuisinier l’avoit mal servy, ou y avoit espargné des drogues et compositions qu’il y falloir ou qu’il n’avoit pas pris tous ses préparatifs pour la grand' médecine, ou que son corps pour lors estoit mal disposé pour la prendre et la rendre et ainsi elle se moqua de luy. Tous simples pourtant, toutes drogues, toutes viandes et médecines, ne sont propres à tous ; aux uns elles opèrent, aux autres, Manque. Encor ay-je veu des femmes qui, mangeant ces viandes chaudes, et qu’on leur en faisoit la guerre que par ce moyen il pourroit avoir du desbordement ou de l’extraordinaire ou avec le mary ou l’amant, ou avec quelque pollution nocturne, elles disoyent, juroyent et afUsrmoyent que, pour tel manger, la tentation ne leur en survenoit en aucune manière. Et Dieu seait ! il falloit qu’elles fissent ainsi des rusées.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/229[modifier]

DES DAMES.

22S

Or, les dames qui tiennent le party de l’hyver disent que pour les bouillons et mangers chauds, elles en sçavent assez de receptes d’en faire d’aussi bons l’hyver qu’aux autres saisons. Elles en font assez d’expériences ; et pour faire l’amour le disent aussi très-propre ; car, tout ainsi que l’hyver est sombre, ténébreux, quiète, coy, retiré de compagnies et caché, ainsi faut que soit l’amour, et qu’il soit fait en cachette, en lieu retiré et obscur, soit en un cabinet à part, ou en un coin de cheminée près d’un bon feu qui engendre bien, s’y tenant de près et longtemps, autant de chaleur vénéricq que le soleil d’esté. Comme aussi fait-il bon en la ruelle d’un lict sombre, que les yeux des autres personnes, cependant qu’elles sont près du feu à se chaufer, pénètrent fort malaisément, ou assises, sur des coffres et licts à l’escart, faisant aussi l’amour, ou les voyant se tenir prests les unes des autres, et pensant que ce soit à cause du froid, et se tenir plus chaudement ; cependant font de bonnes choses, les flambeaux à part bien loin reculez, ou sur la table, ou sur le buffet. De plus, qui est meilleur quand l’on est dans le lict ? c’est tous les plaisirs du monde aux amants et amantes de s’entr’embrasser et s’entre-joindre, s’entre-serrer et se baiser, s’entre-trousser l’un sur l’autre de peur du froid, non pour un peu mais pour un longtemps, et s’entre-chauffer doucement, sans se sentir nullement du chaud démesuré que produit l’esté, et d’une sueur extresme qui incommode grandement le déduit de l’amour ; car, au lieu de s’entretenir près, et se resserrer et se mettre à l’estroit il se faut tenir au large et fort à l’escart, et qui est le ix <S

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/230[modifier]

DES DAMES.

226

meilleur, disent les dames, par l’advis des médecins les hommes sont plus propres, ardants et déduits à cela l’hyver qu’en l’esté.

J’ay cogneu d’autres fois une très-grande princesse, qui avoit un très-grand esprit et parloit et escrivoit des mieux'. Elle se mit un jour à faire des stances à la faveur et louange de l’hyver, et sa propriété pour l’amour. Pensez qu’elle l’avoit trouvé pour elle très-favorable et traitable en cela. Elles estoyent très-bien faites, et les ay tenues long-temps en mon cabinet et voudrois avoir donné beaucoup et les tenir pour les insérer ici l’on y verroit et remarqueroit-on de grandes vertus de l’hyver, propriétez et singularitez pour l’amour.

J’ay cogneu une très-grande dame, et des belles du monder laquelle, veufve de frais, faisant semblant ne vouloir, pour son nouveau habit et estât, aller les après soupées voir la cour, ny le bal, ny le coucher de la reine, et n’estre estimée trop mondaine, ne bougeoit de la chambre, laissoit aller ou renvoyoit un chacun ou une chacune à la danse, et son fils et tout, et se retiroit en une ruelle ; et là son amant, d’autres fois bien traitté.aymé et favorisé d’elle estant en mariage, arrivoit ; ou bien, ayant soupé avec elle, ne bougeoit, donnant le bonsoir à un sien beau-frère, qui estoit de grand’garde ; et la traittoit et renouvelloit ses amours anciennes, et en i. Marguerite de Valois.

2. Je crois qu’il s’agit ici d’Anne d’Este, veuve (dS63) du duc François de Guise et qui se remaria (i 566) avec Jacques de Savoie, duc de Nemours.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/231[modifier]

DES DAMES.

$27

pratiquoit de nouvelles pour secondes nopces, qui furent accomplies en l’esté après. Ainsi que j’ay considéré depuis toutes ces circonstances, je croy que les autres saisons ne fussent esté’si propres que cet hyver, et comme je l’ouy dire à une de ses darioletes.

Or, pour faire fin, je dis et affirme que toutes saisons sont propres pour l’amour, quand elles sont prises à propos, -et selon les caprices des hommes et des femmes qui les surprennent car, tout ainsi que la guerre de Mars se fait en toutes saisons et en tout temps, et qu’il donne ses victoires comme il luy plaist et comme aussi il trouve ses gens-d’armes bien appareillez et encouragez de donner leur bataille, Vénus en fait de mesmes, selon qu’elle trouve ses troupes d’amans et d’amantes bien disposez’au combat et les saisons n’y font guières rien ; ny leur acception ny élection n’y a pas grand lieu ; non plus ne servent guières leurs simples, ny leurs fruits, ny leurs drogues, ny drogueurs, ny quelque artifice que facent ny les unes ny les autres, soit pour augmenter leur chaleur, soit pour la rafraischir. Car, pour le dernier exemple, je connois une~ grand' dame à qui sa mère, dez son petit aage, la voyant d’un sang chaud et bouillant qui la menoit 'un jour tout droit au chemin du bourdeau, luy fit user par l’espace de trente ans, ordinairement en tous ses repas, du jus de vinette, qu’on appelle en France ozeitle, fust en ses viandes, fust en ses potages et. avec bouillons, En France, c’est-à-dire dans les pays de ce c6tc-ci de la Loire.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/232[modifier]

DES DAMES.

228

fust pour en boire de grandes escuelles à oreilles sans autres choses entremeslées ; bref, tout’es ses sausses estoient jus de vinette. Elle eut beau faire tous ces mystères réfrigératifs, qu’enfin c’a esté une illustrissime et grandissime putain, et qui n’avoit point besoin de ces pastez que j’ay dit pour luy donner de la chaleur, car elle en a assez ; et si pourtant elle est aussi goulue à les manger que toute autre. Or je fais fin, bien que j’en eusse dit davantage et eusse rapporté davantage de raisons et exemples ; mais il ne faut pas tant s’amuser à ronger un mesme os ; et aussi que je donne la plume à un autre meilleur discoureur que moy, qui sçaura soustenir le party des unes et des autres saisons me rapportant à un souhait et désir que faisoit une fois une honneste dame espagnole, qui souhaittoit et désiroit de devenir hyver, quand sa saison seroit, et son amy un feu, afin, quand elle viendroit s’eschauffer à luy par le grand froid qu’elle auroit, qu’il eust ce plaisir de la chaufier, et elle de prendre sa chaleur quand elle s’y chaufferoit, et de plus se présenter et se faire voir à luy souvent et à son aise, en se chauffant retroussée, esquarquillée, et élargie de cuisses et de jambes, pour participer à la veue de ses beaux membres cachez sous son linge et habillements d’auparavant, aussi pour la reschauflèr encor mieux et luy entretenir son autre feu du dedans et sa chaleur paillarde. Puis désiroit venir printemps, et son amy un jardin tout en fleurs~ desquelles elle s’en ornast sa teste, sa belle gorge, son beau sein, voire s’y veautrant parmy elles son beau corps tout nud entre les draps. De mesnies après désiroit devenir esté, et par con-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/233[modifier]

DES DAMES.

a29

séquent son amy une claire fontaine ou reluisant ruisseau, ' pour la recevoir en ses belles et fraisches eaux quand elle iroit s’y baigner et esgayer, et bien à plein se faire voir à luy, toucher, retoucher et manier tous ses membres beaux et lascifs.

Et puis, pour la fin, désiroit pour son automne retourner en sa première forme et devenir femme et son amy homme, pour puis après tous deux avoir l’esprit, le sens et la raison à contempler et remémorer tout le contentement passé, et vivre en ces belles imaginations et contemplations passées, et pour sçavoir et discourir entre eux quelle saison leur avoit esté plus propre et délicieuse.

Voilà comment cette honneste dame dëpartoit et compassoit les saisons ; en quoy je me remets au jugement des mieux discoursns, quelles des quatre en ces formes pouvoyent estre à l’un et à l’autre plus douées et agréables.

Ast’heure à bon escient me départs-je de ce discours. Qui en voudra sçavoir davantage et des diverses humeurs des cocus, qu’il fasse une recherche d’une vieille chanson qui fut faite à la cour, il y a quinze ou seize ans, des cocus, dont le refrain est Un cocu même l’autre, et tousjours sont en peine ; Un cocu l’autre meine.

Je prie toutes les honnestes dames qui liront dans ce chapitre aucuns contes, si par cas elles y passent dessus, me pardonner s’ilz sont un peu gras en saupiquets, d’autant que je ne les eusse sceu plus modestement déguiser, veu la sauce qu’il leur faut. Et diray bien plus, que j’en eusse allégué d’autres encor

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/234[modifier]

DES DAMES.

230

plus saugreneux et meilleurs, n’estoit que, ne les pouvant ombrager bien d’une belle modestie, j’eusse eu crainte d’offenser les honnestes dames qui prendront cette peine et me feront cet honneur de lire mes livres. Et si vous diray de plus, que ces contes que j’ay fait icy ne sont point contes menus de villes ne villages, mais vienent de bons et hauts lieux, et si ne sont de viles et basses personnes, ne m’estant voulu mesler que de coucher les grands et hauts sujets, encor que j’aye le dire bas ; et, en ne nommant rien je ne pense escandaliser rien aussi.

Femmes, qui transformez vos marys en oyseaux, Ne vous en lassez point, la forme en est très-belle Car, si vous les laissez en leurs premières peaux, Ilz voudront vous tenir toujours en curatelle, Et comme hommes voudront user de leur puissance ; Au lieu qu’estans oyseaux, ne vous feront d’offense.

AUTRE.

Ceux qui vouldront blasmer les femmes amiables Qui font secrètement leurs bons marys cornards, Les blasment à grand tort, et ne sont que bavards ; Car elles font l’aumosne et sont fort charitables. En gardant bien la loy l’aumosne donner, Ne faut en hypocrit la trompette sonner 1. Rien, c’est-à-dire en ne nommant personne. 2. Ces deux sixains sont probablement de Brantôme.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/235[modifier]

DES DAMES.

231

VIEILLE RIME DU JEU D’AMOURS,

QUE J’AY TROUVÉE DANS’DES VIEUX PAMEHS.

Le jeu d’amours, où jeunesse s’esbat,

A un tablier' se peut accomparer.

Sur un tablier les dames on abat

Puis il convieni, le trictrac préparer,

Et en celuy ne faut que se parer.

Plusieurs tout Jean N’est-ce pas jeu honneste, Qui par nature un joueur admoneste

Passer le temps de cœur joyeusement ? Mais en défaut de trouver là raye nette, II s’en ensuit un grand jeu de torment.

Ce mot de raye nette s’entend en deux façons ; i l’une, pour le jeu de la raynette du trictrac : et l’autre, que, pour ne trouver la raye ~< ?~c de la dame avec qui l’on s’esbat, on y gaigne bonne vérolle, de bon mal et du forment.

Tablier, échiquier.

2. « Jean se dit au triquetrac, quand il y a douze dames deux à deux qui font le plein d’un des côtes.du triquetrac. » (Dict. de Trévoux.) -Jean était synonyme de mari trompé.

FIN DE TOUT LE SUSDtCT PRÉSENT DISCOURS.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/236[modifier]

DISCOURS

SUR LE SUJET

QUI CONTENTE LE PLUS EN AMOURS, OU LE TOUCHER, OU LA VEUE, OU LA PAROLE Voicy une question en matière d’amours qui méritèroit un plus profond et meilleur discoureur que moy, sçavoir qui contente plus en la jouissance d’amour, ou le tact qui est l’attouchement, ou la parole- ou la veue ? M. Pasquier", très-grand personnage certes en sa jurisprudence, qui est sa profession- comme en autres belles et humaines sciences, en fait un discours dans ses lettres qu’il nous a laissé par escrit ; mais il a esté par trop bref, et, pour estre si grand homme, il ne devoit tant là-dessus espargner sa belle parole comme il a fait ; car, s’il l’eust voulue un peu eslargir et en dire bien au vray et au naturel Ce discours portait d’abord le titre suivant Sçavoir qui est la plus belle chose en anzour, la plus plaisante, et qui contente le plus, OM la veue ou la parolle ou le touchement. (Voyez tome I, p. 3.)

2. Voyez Lettre à M. de Ronsard, liv. II, lettre vit, Œuvres d’EstiennePasquier, 1723, in-fo, tome 11, p. 38.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/237[modifier]

DES DAMES.

233

ce qu’il en eust sceu bien dire, sa lettre qu’il en a fait là-dessus en fust esté cent fois bien plus plaisante et agréable.

Il en fonde son discours principal sur quelques rimes anciennes du comte Thibaud de Champagne', lesquelles je n’avois, jamais veues, sinon ce petit fragment que ce M. Pasquier produit là. Et trouve que ce bon et brave ancien chevallier dit très-bien, non en si bons termes que nos gallants poëtes d’aujourd’huy, mais pourtant en très-bon sens et bonnes raisons aussi avoit-il un très-beau et digne sujet pourquoy il disoit si bien, qui estoit la reine Blanche de Castille, mère de saint Louis, de laquelle il fut aucunement espris, voire beaucoup, et l’avoit prise pour maistresse. Mais, pour cela, quel mal et quel reproche pour cette reine ? Encor qu’elle fust esté très-sage et vertueuse, pouvoit-elle engarder le monde de l’aymer et brusler au feu de sa beauté et de ses vertus, puisque c’est le.propre de la vertu et d’une perfection que de se faire aymer ? Le tout est ne se laisser aller à la volonté de celuy qui ayme. Voilà pourquoy il ne faut trouver estrange ny blasmer cette reyne si elle fut tant aymée, et que, durant son règne et son autorité, il y ait eu en France des divisions et séditions et guerres car, comme j’ay ouy dire à un très-grand personnage, les divisions s’esmouvent autant pour l’amour que pour les brigues de l’Estat, et, du temps de nos pères, il se di-Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, mort en d253. Ses poésies ont été publiées pour la première fois en ~742, 2 vol. in-8".

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/238[modifier]

DES DAMES

234

soit un proverbe ancien : que tout le monde’en vouloit du c.. de la reine folle.

Je ne sçay pour quelle reine ce proverbe se fit, comme possible fit ce comte Thibaud, qui, possible, ou pour n’estre bien traitté d’elle comme il vouloit, ou qu’il en fust desdaigné, ou un autre mieux àymé que luy, conceut en soy ces dépits qui le précipitèrent et firent perdre en ces guerres et tumultes ; ainsi qu’il arrive souvent quand une belle ou grande reine ou dame, ou princesse, se met à régir un Estat, un chacun désire la servir, honnorer et respecter, autant pour avoir l’heur d’estre bien venu d’elle et estre en ses bonnes grâces, comme de se vanter de régir et gouverner l’Estat avec elle et en tirer du proffit. J’en alléguerois quelques exemples, mais je m’en passeray bien.

Tant y a, que ce comte Tibaud prit sur ce beau sujet, que je viens de dire, à bien escrire, et, possible, à faire cette demande que nous représente M. Pasqùier, auquel je renvoyé le lecteur curieux, sans en toucher icy aucunes rimes ; car ce ne seroit qu’une superfluité. Maintenant il me suffira d’en dire ce qu’il m’en semble, tant de moy que de l’advis des plus gallants que moy.

Or, quant à l’attouchement, certainement il faut advouer qu’il est très-délectable, d’autant que la perfection de l’amour c’est de jouir, et ce jouir ne se peut faire sans l’attouchement car, tout ainsi que la faim et la soif ne se peut soulager et appaiser, sinon par le manger et le boire, aussi l’amour ne se passe ny par l’ouye ny par la veue, mais par le toucher, l’embrasser, et par l’usage de Vénus. A quoy

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/239[modifier]

DES DAMES.

23 ! !

~ !e badin fat Diogènes Cinicus rencontra badinement', mais salaudement pourtant, quand il souhaittoit qu’il pust abattre sa faim en se trottant le ventre, tout ainsi qu’en se frottant la verge il passoit sa rage d’amour. J’eusse voulu mettre cecy en paroles plus nettes, mais il le faut passer fort légèrement ; ou bien, comme fit cet amoureux de Lamia', qui, ayant esté trop excessivement rançonné d’elle pour jouir de son amour, n’y put ou n’y voulut entendre ; et, pour ce, s’advisa, songeant en elle, se corrompre, se polluer, et passer son envie en son imagination ce qu’elle ayant sceu, le fit convenir' devant le juge qu’il eust à l’en satisfaire et la payer ; lequel ordonna qu’au son et tintement de l’argent qu’il luy monstreroit elle seroit payée, et en passeroit ainsi son envie, de mesme que l’autre, par songe et imagination, avoit passé la sienne.

Il est bien vray que l’on m’alléguera force espèces de Vénus que les philosophes anciens déguisent ; mais de ce, je m’en rapporte à eux et aux plus subtils qui en voudront discourir. Tant y a, puisque le fruit de l’amour mondain n’est autre chose que la jouissancè, il ne faut point la penser bien avoir, qu’en touchant et embrassant. Si est-ce que plusieurs ont bien eu opinion que ce plaisir éstoit fort maigre sans la veue

4. -Plutarque, De ~o-coy-M/K repMg'<ï/M, chap. xxt. 2. Cet amoureux de Lamia ; Il y a ici confusion. La courtisane, à propos de laquelle l’Égyptien Bocchoris rendit sentence, s’appelait Thonis, et dans Plutarque, qui raconte l’histoire (Démétrius, chap. xxxv), le nom de Lamia, maîtresse de Dëmëtrius, n’intervient que parce qu’elle blâmait le jugement.

3. Convenir, appeler, assigner ; convenire.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/240[modifier]

DES DAMES.

236

et la parole ; et de ce nous en avons un bel exemple dans les Cent /V< ?M~ de la reine de Navarre', de cet honneste gentilhomme, lequel, ayant jouy plusieurs fois de cette honneste dame, de nuict, bouchée avec son touret de nez (car les masques n’estoyent encores en usage), en une gallerie sombre et obscure, encor qu’il cogneust bien au toucher qu’il n’y avoit rien que de bon, friant et exquis, ne se contenta point de telle faveur, mais voulut sçavoir à qui il avoit à faite par quoy, en l’embrassant et la tenant un jour, il la marqua d’une craye au derrière de sa robbe qui estoit de velours noir ; et puis le soir qui estoit après souper (car leurs assignations estoyent à certaine heure assignée), ainsi que les femmes entroyent dans la salle du bal, il se mit derrière la porte ; et, les espiant attentivement passer, il vid entrer la sienne marquée sur l’espaule, qu’il n’eust jamais pensé ; car en ses façons, contenances et paroles, on l’eust prise pour la Sapience de Salomon, et telle que la reine la décrit.

Qui fut esbahy ? ce fut ce gentilhomme, pour sa fortune, assise sur une femme qui n’eust jamais creu moins d’elle que de toutes les femmes de la cour. Vray est qu’il voulut passer plus outre, et ne s’arrester là ; car il luy voulut le tout descouvrir, et sçavoir d’elle pourquoy elle se cachoit ainsi de luy, et se faisoit ainsi servir à couvert et cachettes ; mais elle, très-bien rusée, nia et renia tout jusques à sa part de paradis et la damnation de son ame, comme est la

1. Voyez la XLHP Nouvelle.

2. ~of/cAe’c, cachée. 3. Qui, qu’il.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/241[modifier]

DES DAMES.

237

coustume des dames, quand on leur va objicer des choses de leur cas qu’elles ne veulent qu’on les sçache, encor qu’on en soit bien certain et qu’elles soyent très-vraves.

Elle s’en despita ; et par ainsi ce gentilhomme perdit sa bonne fortune. Bonne certes, elle l’estoit ; car la dame estoit grande, et valloit le faire ; et, qui plus est, parce qu’elle faisoit de la sucrée, de la chaste, de la prude, de la feinte ; en cela il pouvoit avoir. double plaisir l’un pour cette jouissance si douce, si bonne et si délicate ; et le second, à la contemplersouvent devant le monde en sa mixte cointe' mine, froide et modeste, et sa parolle toute chaste, rigoureuse et rechignarde, songeant en soy son geste lascif, follastre maniement et paillardise, quand ilz estoient ensemble.

Voilà pourquoy ce gentilhomme eut grand tort de luy en avoir parlé ; mais devoit tousjours continuer ses coups et manger sa viande, aussi bien sans chandelle qu’avec tous les flambeaux de sa chambre. Bien devoit-il sçavoir qui elle estoit ; et en faut louer sa curiosité, d’autant que, comme dit le conte, il avoit peur avoir à faire avec quelque espèce de diable ; car volontiers ces diables se transforment et prennent la forme des femmes pour habiter avec les hommes, et les trompent ainsi ; auxquels pourtant, à ce que j’ay ouy dire à aucuns magiciens subtils, est plus aisé de s’accommoder de la forme 'et visage de la femme, que non pas de la parole.

I.CM'/fcer, objecter ; o-cerc.

2. Mixte pour miste, joli. 3. Coint, agréable, mignon.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/242[modifier]

DES DAMES.

238

Voilà pourquoy ce gentilhomme avoit raison de la vouloir voir et connoistre ; et, à ce qu’il disoit luymesme, l’abstinence de la parole luy faisoit plus d’appréhension que la veue, et le mettoit en resverie de monsieur le diable ; dont en cela il monstra qu’il craignoit Dieu.

Mais, après avoir le tout descouvert, il ne devoit rien dire. Mais quoy ce dira quelqu’un, l’amitié et l’amour n’est point bien parfaitte, si on ne la déclare et du cœur et de la bouche ; et pour ce, ce gentilhomme la luy vouloit faire bien entendre ; mais il n’y gaigna rien, car il y perdit tout. Aussi qui eust cogneu l’humeur de ce gentilhomme ; il sera pour excusé, car il n’estoit si froid ny discret pour jouer ce jeu, et se masquer d’une telle discrétion ; et, a ce que j’ay ouy dire à ma mère, qui estoit à la reine de Navarre, et qui en sçavoit quelques secrets de ses Nouvelles, et qu’elle en estoit l’une des devisantes, c’estolt feu mon oncle de La Chastaigneraye, qui estoit brusq, prompt et un peu voilage.

Le conte est déguisé pourtant pour le cacher mieux ; car mondict oncle ne fut jamais' au service de la grand' princesse, maistresse de cette dame, ouy bien du roy son frère et si n’en fut autre chose, car il estoit fort aymé et du roy et de la princesse. La dame, je ne la nommeray point, mais elle estoit veufve et dame d’honneur d’une très-grand’princesse, et qui sçavoit faire la mine de prude plus que dame de la cour.

J’ay ouy conter d’une dame de la cour de nos derniers rois, que je cognois, laquelle, estant amoureuse d’un fort honneste gentilhomme de la cour,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/243[modifier]

DES DAMES.

vouloit imiter la façon d’amour de cette dame précédente mais autant de fois qu’elle venoit de son assignation et de son rendez-vous, elle s’en alloit à sa chambre, et se faisoit regarder à l’une de ses filles ou femmes de chambre de tous costez, si elle n’estoit point marquée ; et, par ce moyen, se garda d’estre mesprise et recogneue. Aussi ne fut-elle jamais marquée qu’à la neuviesme assignation, que la marque fut aussitost descouverte et recogneue de ses femmes. Et pour ce, de peur d’estre escandalisée et tomber en opprobre, elle brisa là, et oncques puis ne tourna à l’assignation.

Il eust mieux valu, ce dit quelqu’un, qu’elle luy eust laissé faire ces marques tant qu’elle eust voulu, et autant de faites les deffaire et effacer ; et pour ce eust eu double plaisir l’un, de ce contentement amoureux, et l’autre, de se mocquer de son homme, qui travailloit tant à ceste pierre philosophale pour la descouvrir et cognoistre, et n’y pouvoit jamais parvenir.

J’en ay ouy conter d’une autre du temps du roy François, de ce beau escuyer GruNy qui estoit-un escuyer de l’escurie dudict roy, et mourut à Naples au voyage de M. de Lautrec, et d’une très-grand' dame de la cour, dont en devint très-amoureuse aussi estoit-il très-beau et ne l’appelloit-on ordinairement que le beau Gruffy, dont j’en ay veu le pourtrait qui le monstre tel.

Elle attira un jour un sien vallet de chambre en qui elle se fioit, pourtant incogneu et non veu, en <. De là maison de Compeys.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/244[modifier]

DES DAMES.

240

sa chambre~ qui luy vint dire un jour, luy bien habillé qu’il sentoit son gentilhomme, qu’une très-honneste et belle dame se recommandoit à luy, et qu’elle en estoit si amoureuse qu’elle en désiroit fort l’acointance plus que d’homme de la cour, mais par tel si qu’elle ne vouloit, pour tout le bien du monde, qu’il la vist ni la cogneust ; mais qu’à l’heure du coucher, et qu’un chacun de la cour seroit retiré, il le viendroit quérir et prendre en un certain lieu qu’il luy diroit, et de là il le mèneroit coucher avec cette dame ; mais par tel pache aussi, qu’il luy vouloit bouscher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme un trompette qu’on meine en ville ennemie, afin qu’il ne pust voir ny recognoistre le lieu ny la chambre là où il le mèneroit~ et le tiendroit tousjours par les mains afin de ne défaire ledict mouchoir car ainsi luy avoit commandé sa maistresse luy proposer ces conditions, pour ne vouloir estre cogneue de luy jusques à quelque temps certain et préfix qu’il luy dit et luy promit ; et pour ce, qu’il y pensât et advisât bien s’il y vouloit venir à cette condition, afin qu’il luy sceust dire l’endemain sa response car il le viendroit quérir et prendre en un lieu qu’il luy dit, et surtout qu’il fust seul ; et il le mèneroit en une part si bonne, qu’il ne s’en repentiroit point d’y estre allé.

Voilà une plaisante assignation et composée d’une estrange condition. J’aymerois autant celle-là d’une dame espagnole, qui manda un à une assignation, mais qu’il portast avec luy trois S. S. S., qui estoient à dire, sabio, ~o~ j’e/o, sage, seuL secret. L’autre luy manda qu’il iroit, mais qu’elle se garnist et four-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/245[modifier]

DES DAMES.

24<

nist de trois F. F. F., qui sont qu’elle ne fust fea, flaca ny qui ne fust ny laide, flacque' ny froide.

Attant le messager se départit d’avec Gruffy. Qui fut en peine et en songe ? ce fut luy, ayant grand sujet de penser que ce fust quelque partie jouée de quelque ennemy de cour, pour luy donner quelque venue, ou de mort ou de chanté* envers le roy. Songeoit aussi quelle dame pouvoit-elle estre, ou grande~ ou moyenne, ou petite, ou belle ; ou laide, qui plus luy faschoit ; encores que tous chats sont gris la nuict, ce dit-on, et tous c. sont c. sans clarté. Par quoy, après en avoir conféré à un de ses compagnons des plus privez, il se résolut de tenter la risque, et’que pour l’amour d’une grande, qu’it présumoit bien estre, il ne falloit rien craindre ny appréhender. Par quoy, le lendemain que le roy, les reines les dames et tous et toutes de la cour se furent retirez pour se coucher, ne faillit de se trouver au lieu que le messager luy avoit assigné, qui ne faillit aussitost l’y venir trouver avec un second, pour luy aider à faire le guet si l’autre n’estoit point suivy de page, ny de laquais, ny vallet, ny gentilhomme. Aussitost qu’il le vit, luy dit seulement « Allons, <f monsieur, madame vous attend.)) Soudain il le banda, et le mena par lieux obscurs, estroits, et traverses incogneues, de telle façon que l’autre luy dit franchement qu’il ne sçavoitlà où il le menoit ; puis l’entra dans la chambre de la dame, qui estoit si

1. Flaque, flasque. 2. ~«a/:< ou A < ensuite. 3. Charité, méchanceté.

tx–iC fi

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/246[modifier]

DES DAMES.

242

sombre et si obscure qu’il ne pouvoit rien voir ny cognoistre, non plus que dans un four.

Bien la trouva-il sentant à bon, et très-bien parfumée, qui luy fit espérer quelque chose de bon ; par quoy le fit déshabiller aussitost, et luy-même le déshabilla et après le mena par la main, luy ayant osté le mouchoir, au lict de la dame, qui l’attendoit en bonne dévotion ; et se mit auprès d’elle à la taster, l’embrasser, la caresser, où il n’y trouva rien que très-bon et exquis, tant à sa peau qu’à son linge et lict très-superbe, qu’il tastonnoit avec les mains ; et ainsi passa joyeusement sa nuict avec cette belle dame, que j’ay bien ouy nommer. Pour fin, tout luy conterita en toutes façons ; et cogneut bien qu’il estoit très-bien hébergé pour cette nuict ; mais rien ne luy faschoit, disoit-il, sinon que jamais il n’en sceut tirer aucune parole. Elle n’avoit garde, car il parloit assez souvent à elle le jour, comme aux autres dames, et, pour ce, l’eust cogneue aussitost. De follâtreries, de mignardises, de caresses, d’attouchemens, et de toute autre sorte de démonstrations d’amour et paillardises, elle n’y espargnoit aucune tant y a qu’il se trouva bien.

Le lendemain, à la pointe du jour, le messager ne faillit le venir esveiller, et le lever et habiller, le bander et le retourner au lieu où il l’avoit pris, et recommander à Dieu jusques au retour, qui seroit bientost. Et ne fut sans luy demander s’il luy avoit menty, et s’il se trouvoit bien de l’avoir creu, et ce qui luy en sembloit de luy avoir servy de fourrier, et s’il luy avoit donné bon logement.

Le beau GruHy, après l’avoir remercié cent fois,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/247[modifier]

DES DAMES.

243

luy dit adieu, et qu’il seroit tousjours prest de retourner pour si bon marché~ et revoler quand il voudroit ce qu’il fit, et la feste en dura un bon mois, au bout duquel fallut à Gruny partir pour son voyage de Naples, qui prit congé de sa dame et luy dist adieu à grand regret, sans en tirer d’elle un seul parler aucunement de sa bouche, sinon souspirs et larmes, qu’il luy sentoit couler des yeux. Tant y a qu’il partit d’avec elle sans la cognoistre nullement ny s’en appercevoir.

Depuis on dit que cette dame pratiqua cette vie avec deux ou trois autres de cette façon, se donnant ainsi du bon temps. Et disoit-on qu’elle s’accommodoit de cette astuce, d’autant qu’elle estoit fort avare, et par ainsi elle espargnoit le sien et n’estoit sujette à faire présens à ses serviteurs car enfin, toute grand' dame pour son honneur doit donner, soit peu ou prou, soit argent, soit bagues ou joyaux, ou soyent riches faveurs. Par ainsi, la gallante se donnoit à son c.. joye, et espargnoit sa bourse, en ne se manifestant seulement qu’elle estoit ; et pour ce, ne se pouvoit estre reprise de ses deux bourses, ne se faisant jamais cognoistre. Voilà une terrible humeur de grand' dame.

Aucuns en trouveront la façon bonne, autres la blasmeront, autres la tiendront pour très-excorte ; aucuns l’estimeront bonne mesnagère ; mais je m’en rapporte à ceux qui en discourront mieux que moy si est-ce que cette dame ne peut encourir tel blasme que ceste reine' qui se tenoit à l’hostel de Nesie à i. Isabeau de Bavière.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/248[modifier]

DES DAMES.

244

Paris, laquelle faisant le guet aux passans, et ceux qui Juy revenoyent et agrëoient le plus, de quelques sortes de gens que ce fussent, les faisoit appeller et venir à soy ; et, après en avoir tiré ce qu’elle en vouloit, les faisoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encores, en bas en l’eau, et les faisoit noyer.

Je ne peux dire que cela soit vray ; mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l’afferme ; et n’y a si commun', qu’en luy monstrant la tour seulément, et en l’interrogeant, que de luy-mesme ne le dye.

Laissons ces amours, qui sont plustost des avortons que des amours, lesquelles plusieurs de nos dames d’aujourd’huy abhorent, comme elles en ont raison, voulant communiquer avec leurs serviteurs, et non comme avec rochers ou marbres mais, après les avoir bien choisis, se sçavent bravement et gentiment faire servir et aymer d’eux. Et puis, en ayant cogneu leurs fidélitéz et loyale persévérance, se prostituent avec eux par une fervente amour, et se donnent du plaisir avec eux, non en masques, nyen silence, ny muettes, ny parmy les nuicts et ténèbres ; mais en beau plain jour se font voir, toucher, taster, embrasser, et les entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots follastres et paroles lubriques. Quelquesfois pourtant s’aydent de masques ; car il y a plusieurs dames qui quelques fois sont contraintes d’en prendre en le faisant, si c’est au hasle qu’elles le facent, de peur de se gaster le teint, ou ailleurs, i. Et il n’y a homme du commun, du peupte.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/249[modifier]

DES DAMES.

24S

afin que, si elles s’eschaufîent par trop, et si sont surprises, qu’on ne connoisse leur rougeur, ny leur contenance estonnée, comme j’en ay veu ; et le masque cache tout ; et ainsi trompent le monde. J’ay ouy dire à plusieurs dames et cavalliers qui ont mené l’amour~ que, sans la veue et la parole, elles aymeroient autant ressembler les bestes brutes, lesquelles, par un appétit naturel et sensuel, n’ont autre soucy ne amitié que de passer leur rage et chaleur.

Aussi ay-je ouy dire à plusieurs seigneurs et gallants gentilshommes qui ont couché avec de grandes dames, ils les ont trouvées cent fois plus lascives et desbordées en paroles que les femmes communes et autres. Elles le peuvent faire à finesse, d’autant qu’il est impossible à l’homme, tant vigoureux soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours ; mais, quand il vient à la pose et au relasehe, il trouve si bon et si appétissant quand sa dame l’entretient de propos lascifs et mots folastrement prononcez, que, quand Vénus seroit la plus endormie du monde, soudain elle est esveillée ; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amans devant le monde~ fust aux.chambres des reines et princesses et ailleurs, les pipoyent, car elles leur disoyent des parolles si lascives et. si friandes qu’elles et eux se corrompoyent comme dedans un lict nous, les arregardans, pensions qu’elles tinssent autre propos.

C’est pourquoy Marc Antoine ayma tant Cléopatre et la préféra à sa femme Octavia, qui estoit cent fois plus belle et aymable que la Cléopatre ; mais cette Cléopatre avoit la parole si affettée et le mot si à

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/250[modifier]

DES DAMES.

246

propos, avec ses façons et grâces lascives, qu’Antoine oublia tout pour son amour.

Plutarque' nous en fait foy, sur aucuns brocards ou sobriquets qu’elle disoit si gentiment, que Marc Antoine, la voulant imiter, ne ressembloit en ses devis (encore qu’il voulust fort faire du gallant) qu’à un soldat et gros gendarme, au prix d’elle et sa belle fraze de parler.

Pline fait un conte d’elle que je trouve fort beau, et, par ce, je le répéteray icy un peu. C’est qu’un jour, ainsi qu’elle estoit en ses plus gaillardes humeurs, et qu’elle s’estoit habillée à l’advenant et à l’advantage, et surtout de la teste, d’une guirlande de diverses fleurs convenante à toute paillardise, ainsi qu’ilz estoyent à table, et que Marc Antoine voulut boire, elle l’amusa de quelque gentil discours, et cependant qu’elle parloit, à mesure elle arrachoit de ses belles fleurs de sa guirlande, qui néantmoins estoyent toutes semées de poudres empoisonnées, et les jettoit peu à peu dans la coupe que tenoit Marc Antoine pour boire ; et ayant achevé son discours, ainsi que Marc Antoine voulut porter la coupe au bec pour boire, Cléopatre luy arreste tout court la main, et ayant apposté un esclave ou criminel qui estoit là près, le fit venir à luy, et luy fit donner à boire ce que Marc Anthoine alloit avaller, dont soudain il en mourut et puis, se tournant vers Marc Antoine, luy dit « Si je ne vous aymois comme je

~<o/e, chap.xxxn. 2. Voyez liv. XXI, chap. ix. Brantôme s’est servi de la traduction de Dupinet, Lyon, 1568, in-fo.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/251[modifier]

DES DAMES.

247

fais, je me fusse maintenant défaite de- vous, et eusse fait le coup volontiers, sans que je voys bien K que ma vie ne peut estre sans la vostre. Cette invention et cette parole pouvoyent bien confirmer Marc Anthoine en son amitié, voire le faire croupir davantage aux costez de sa charnure.

Voilà comment servit l’éloquence à Cléopatre, que les histoires nous ont escrites très-bien disante aussi ne l’appelloit-il que simplement la reine, pour plus grand honneur, ainsi qu’il escrit à Octave César, avant qu’ils fussent déclarez ennemis. « Qui t’a changée dit-il, pour ce que j’embrasse la reine ? Elle est ma femme. Ay-je commancé dès à st’heure ? Tu embrasse Drussille, Tortale, Lcontife, ou Rufile, ou Salure Litiseme ou toutes que t’en chaut-il sur quelle tu donnes, quand l’envye t’en prend ? »

Par là Marc Anthoine louoit sa constance et blasmoit la variété de l’autre d’en aymer tant au coup, et luy n’aymoit que sa reine ; dont je m’estonne qu’Octave ne l’ayma après la mort d’Antoine. Il se peut faire qu’il en jouit, quand il la vit et la fit venir seule en sa chambre, et qu’elle l’harangua possible qu’il n’y trouva pas ce qu’il pensoit, ou la mesprisa pour quelque autre raison, et en voulut faire son triomphe Tous ces noms sont étrangement estropiés par Brantôme ou le copiste. Voici le texte de Suétone ce Tu deinde solam Drusil- !am inis ? Ita valeas, uti tu, hanc epistolam cum leges, non inieris Tertullam, aut Terentillam, aut RutiUam, aut Salviam Titisceniam, —aut omnes. Anne refert ubi et in quam arrigas ? (Oe/a-K~M.fM, chap. LXtx.)

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/252[modifier]

DES DAMES.

248

à Rome et la monstrer en parade ; à quoy elle rémé. dia par sa mort advancée.

Certes, pour retourner à nostre dire premier, . quand une dame se veut mettre sur l’amour, ou qu’elle y est une fois bien engagée, il n’y a orateur au monde qui die mieux qu’elle. Voyez comme Sophonisba nous a esté descrite de Tite-Live, d’Apian et d’autres', si bien disante à l’endroit de Massinissa, lorsqu’elle vint à luy pour l’aymer, gaigner et réclamer, et après quand il luy fallut avallèr le poison. Bref, toute dame, pour estre bien aymée, doit bien parler ; et volontiers on en voit peu qui ne parlent bien et n’ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la terre, et fust-elle glacée en plein’hyver.

Celles surtout qui se mettent à l’amour, et si elles ne sçavent rien dire, elles sont si dessavourées que le morceau qu’elles vous donnent n’a ny goust ny saveur et quand M. du Bellay, parlant de sa courtisanne et déclarant ses mœurs, dit qu’elle estoit Sage au parler, et folastre à la couche

cela s’entend en parlant devant le monde et entretenant l’un et l’autre ; mais lorsque l’on est à part avec son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa parole et dire ce qui luy plaist, afin de tant plus esmouvoir Vénus. ). Voyez Tite-Live, liv. XXX, chap. xn et xv ; Appien, deHe&M punicis, chap. xxvn et XXVIII ; et Boccace, de Claris mu-c/v&M, chap. Mxu.

2. Dessavourées, privées de saveur.

3. Voyez la Yieille courtisanne dans les Œuvres poét. de Joaehim du Bellay, édit. de ~S97, f° 449 v°.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/253[modifier]

DES DAMES.

249

J’ay ouy faire' des contes à plusieurs qui ont jouy de belles et grandes dames, ou qui ont esté curieux de les escouter parlant avec d’autres dedans le lict, qu’elles estoyent aussi libres et folles en leur parler que courtisannes qu’on eust sceu connoistre et qui est un cas admirable, est que, pour estre ainsi accoustumées à entretenir leurs marys, ou leurs amis, de mots, propos et discours sallaux et lascifs, mesmes nommer tout librement ce qu’elles portent au fonds du sac, sans farder ; et pourtant, quand elles sont en leurs discours, jamais ne s’extravaguent, ny aucun de ces mots sallaux leur vient à la bouche il faut bien dire qu’elles se sçavent bien commander et dissimuler car il n’y a rien qui frétille tant que la langue d’une dame ou fille de joye.

Si ay-je cogneu une.très-belle et honneste dame de par le monde, qui, devisant avec un honneste gentilhomme de la cour des affaires de la guerre durant ces civiles, elle luy dit « J’ay ouy dire que le roy a faict rompre tous les c. de ce pays là. » Elle vouloit dire les ponts. Pensez que, venant de coucher d’avec son mary, ou songeant à son amant, elle avoit encor ce nom frais en la bouche ; et le gentilhomme s’en eschauffa en amours d’elle pour ce mot. Une autre dame que j’ay cogneue, entretenant une autre grand’dame plus qu’elle, et luy louant et exaltant ses beautéz, elle luy dit après « Non, madame, ce que je vous en dis, ce n’est point pour vous <K/M/térer ; » voulant dire ac-a-r', comme elle le rha 1. Adulater, aduler. Nous n’avons conservé que le substantif adulateur.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/254[modifier]

DES DAMES.

230

billa ainsi pensez qu’elle songeoit à l’adultère et à adultèrer.

Bref, la parole en jeu d’amours à une très-grande efficace ; et où elle manque le plaisir en est imparfait : aussi, à la vérité, si un beau corps n’a une belle âme, il ressemble mieux son idole qu’un corps humain et s’il se veut faire bien aymer, tant beau soit-il, il faut qu’il se face seconder d’une belle âme ; que s’il ne l’a de nature, il la faut façonner par art. Les courtisanes de Rome se mocquent fort des gentilles dames de Rome, lesquelles ne sont apprises à la parole comme elles ; et disent que c-M~no come cani, ma che ~0/ !0 quiete della bocca comeM'.y.H

Voilà pourquoyj’ay cogneu beaucoup d’honnestes gentilshommes qui ont refusé l’acointance de plusieurs dames, je vous dis très-belles, parce qu’elles estoyent idiotes, sans âme, sans esprit et sans parole, et les ont quittées tout à plat ; et disoyent qu’ils aymoyent autant avoir à faire avec une belle statue de quelque beau marbre blanc, comme celuy qui en ayma une à Athènes jusques à en jouir'. Et pour ce, les estrangers qui vont par pays ne se mettent à guières aymer les femmes estrangères, ny volontiers s’encaprichent' pour elles, d’autant qu’ilz ne s’entendent point, ny leur parole ne leur touche aucunement au cœur ; j’entends ceux qui n’entendent

4. Elles font l’amour comme des chiennes, mais sont paisibles de la bouche comme pierres.

2. Voyez Lucien, les ~MOMM, chap. xv.

3. S’encaprichent, s’amourachent.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/255[modifier]

DES DAMES.

2Si

leur langage': et s’ils s’accostent d’elles, ce n’est que pour contenter autant nature, et esteindre le feu naturel bestialement, et puis aridar in &c~ comme dist un Italien un jour désembarqué à Marseille, allant en Espagne, et demandant où il y avoit des femmes. On luy monstre un lieu où se faisoit le bal de quelques nopces. Ainsi qu’une dame le vint accoster et arraisonner, il luy dit S. roi perdona, non vo~0 parlare, voglio ~o~/xe/ï~ c-Mt-a/'c, e poi me n’andar in &a-c<x'.

Le François ne prend grand plaisir avec une Allemande, une Souysse, une Flamande, une Angloise, Escossoise~ ou Esclavonne ou autre estrangère, enco qu’elle babillast le mieux du monde, s’il ne l’entend ; mais il 'se plaist grandement avec sa dame françoise, ou avec l’Italienne ou Espagnole, car coustumièrement la pluspart des François aujourd’huy, au moins ceux qui ont un peu veu, sçavent parler ou entendent ce langage ; et Dieu sçait s’il est affetté et propre pour l’amour ; car quiconque aura à faire avec une dame françoise, italiene, espagnolle ou grecque, et qu’elle soit diserte, qu’il die hardiment qu’il est pris et vàincu.

D’autres fois nostre langue françoise n’a esté si belle ny si enrichie comme elle est aujourd’hui ; mais il y a longtemps que l’italienne, l’espagnole et la grecque l’est et volontiers n’ay-je guières veu dame de cette langue, si elle a pratiqué tant soit peu le 1. Aller à la barque.

2. Pardonnez-moi, madame, je ne veux pas causer, mais seulement faire l’amour et puis m’en aller à la barque.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/256[modifier]

DES DAMES.

232

mestier de l’amour, qui ne sçache très-bien dire. Je m’en rapporte à ceux qui ont traitté celles-là. Tant y a qu’une belle dame et remplye de belle parole contente doublement.

Parlons maintenant de la veue. Certainement, puisque les yeux sont les premiers qui attacquent le combat de l’amour, il faut advouer qu’ils donnent un très-grand contentement quand ils nous font voir quelque chose de beau et rare en beauté. Hé quelle est la chose du monde que l’on puisse voir plus belle qu’une belle femme, soit habillée ou bien parée, ou nue entre deux draps ? Pour l’habillée, vous n’en voyez que le visage à nud ; mais aussi, quand un beau corps, orné d’une riche et belle taille, d’un port et d’une grâce, d’une apparence et superbe majesté, à nous se présente à plein, quelle plus belle vue et agréable monstre peut-il estre au monde ? Et puis-, quand vous en venez à jouir tout ainsi couverte et superbement habillée, la convoitise et jouissance en redoublent, encor que l’on ne voye que le seul visage de tout le reste des autres parties du corps car malaisément peut-on jouir d’une grand' dame selon toutes les commoditez que l’on désireroit bien, si ce n’estoit dans une chambre bien à de loisir et lieu secret, ou dans un lict bien à plaisir car elle est tant esclairée' I

Et c’est pourquoy une grand' dame, dont j’ay ouy parler, quand elle rencontroit son serviteur a propos, et hors de veue et descouverte, elle prenoit l’occasion tout aussitost, pour s’en contenter le plus promp-1. Esclairée, observée, épiée.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/257[modifier]

DES DAMES.

253

tement et briefvement qu’elle pouvoit, en luy disant un jour « C’estoyent les sottes, le temps passé, qui, par trop se voulans délicater en leurs amours et plaisirs, se renfermoyent, ou en leurs cabinets, ou<' autres lieux couverts, et là faisoyent tant durer leurs jeux et esbats, qu’aussitost elles estoyent descouvertes et divulguées. Aujourd’huy, il faut prendre le temps, et le plus bref que l’on pourra, et, aussitost assailly, aussitost investi et achevée et, par ainsi, nous ne pouvons estre escandalisées. » Je trouve que cette dame avoit raison ; car ceux qui se sont meslez de cet estat d’amour, ilz ont tousjours tenu cette maxime, qu’il n’y a que le coup en robbe. Aussi quand l’on songe que l’on brave, l’on foule, presse et gourmande, abat et porte par terre les draps d’or, les toilles d’argent, les clinquants, les estoffes de soye, avec les perles et pierreries, l’ardeur, le contentement s’en augmente bien davantage, et certes plus qu’en une bergère ou autre femme de pareille qualité, quelque belle qu’elle soit. Et pourquoy jadis Vénus fut trouvée si belle et tant désirée, sinon qu’avec sa beauté elle estoit tousjours gentiment habillée, et ordinairement parfumée, qu’elle sentoit tousjours bon de cent pas loing ? 2 Aussi tenoit-on que les parfums animent fort à l’amour.

Voilà pourquoy les emperières et grandes dames de Rome s’en accommodoyent bien fort, comme font aussi nos grandes dames de France, et surtout aussi celles d’Espagne et d’Italie, qui, de tout temps, en Se délicater, porter de la dë) !catesse.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/258[modifier]

DES DAMES.

254

sont esté plus curieuses et exquises que les nostres, tant en parfums qu’en parures de superbes habits, desquelles nos dames en ont pris depuis les patrons et belles inventions aussi les autres les avoyent apprises des médailles et statues antiques dé ces dames romaines, que l’on voit encor parmy plusieurs antiquitéz qui sont encores en Espagne et en Italie ; lesquelles, qui les contemplera bien, trouvera leurs coiffures et leurs habits en perfection, et très-propres à se faire aimer. Mais aujourd’huy, nos dames françoises surpassent tout. A la. reine de Navarre* elles en doivent ce grand mercy.

Voilà pourquoy il fait bon et beau d’avoir à faire à ces belles dames si bien en poinct, si richement et pompeusement parées, de sorte que j’ay ouy dire à aucuns courtisans, mes compagnons, ainsi que nous devisions ensemble, qu’ils les aymoient mieux ainsi que désacoustrées et couchées nues entre deux linceux, et dans un Met le plus enrichy de broderies que l’on sceut faire. D’autres disoyent qu’il n’y avoit que le naturel, sans aucun fard ny artifice, comme un grand prince que je sçay lequel pourtant faisoit coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas noir bien tendus, toutes nues, afin que leur blancheur et délicatesse de chair parust bien mieux parmy ce noir, et donnast plus d’esbat. Il ne faut douter vrayment que la veue ne soit plus agréable que toutes celles du monde, d’une belle femme toute parfaitte en beauté ; mais mal 4 Marguerite de Valois.

2. Probablement le duc d', Anjou.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/259[modifier]

DES DAMES.

2SS

aisément se trouve-elle. Aussi on trouve par escrit que Zeuxis', cet excellent peintre, ayant esté prié, par quelques honnestes dames et filles de sa connoissance, de leur donner le pourtrait de la belle Hélaine et la leur représenter si belle comme l’on disoit qu’elle avoit esté, il ne leur en voulut point refuser mais, avant qu’en faire le pourtrait, il les contempla toutes fixement, et en prenant de l’une et de l’autre ce qu’il y put trouver de plus beau, il en fit le tableau comme de belles pièces rapportées, et en représenta par icelles Hélaine si belle, qu’il n’y avoit rien à dire, et qui fut tant admirable à toutes, mais Dieu mercy à elles, qui y avoient bien tant aydé par leurs beautéz et parcelles comme Zeuxis avoit fait par son pinceau. Cela vouloit dire, que de trouver sur Hélaine toutes les perfections de beauté il n’estoit pas possible, encor qu’elle ait esté en extrémité très-belle. En cas qu’il ne soit vray, l’Espagnol dit que pour rendre une femme toute parfaite et absolue en beauté, il luy faut trente beaux sis, qu’une dame espagnole me dit une fois dans Tollède, là où il y en a de très-belles et bien gentilles et bien apprises. Les trente donc sont tels

Tres cosas blancas el cuero, los dientes, y las. manos. Tres negras los ojos, las cejas, y las pestanas. Très coloradas los ]abios, las mexillas, y las unaa. Tres lungas el cuerpo, los cabellos, y las manos. Tres cortas los dientes, las orejas, y los pies. Tres anchas los pechos, la n’ente, y el entrecejo. i. Voyez Pline, liv. XXV, chap. xxxvt. u.

2. En extrémité, extrêmement.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/260[modifier]

DES DAMES.

BS6

Tres estrechas la boca, l’una y otra, la cinta, y l’entrada del pie.

Tres gruesas el braço, el musto, y la pantorilla. Tres detgadas los dedos, los cahellos, y los labios. Tres pequeEas las tetas, la naris, y la cabeça. Qui sont en françois, afin qu’on l’entende Trois choses blanches la peau, les dents et les mains. Trois noires les yeux, les sourcils et les paupières. Trois rouges les lèvres, les joues et-les ongles. Trois longues le corps, les cheveux et les mains. Trois courtes les dents, les oreilles et les pieds. Trois larges la poitrine ou le sein, le front et l’entre-sourcil Trois estroites la bouche (l’une et l’autre), la ceinture ou la taille, et l’entrée du pied.

Trois grosses le bras, la cuisse et le gros de la jambe. Trois déliées les doigts, les cheveux et les lèvres. Trois petites les tetins, le nez et la teste.

Sont trente en tout.

Il n’est pas inconvénient, et se peut que tous ces sis en une dame peuvent estre tous ensemble ; mais il faut qu’elle soit faite au moule de la perfection ; car de les voir tous assemblez, sans qu’il y en ait quelqu’un à redire et qui ne soit en défaut, il n’est possible. Je m’en rapporte à ceux qui ont veu de belles femmes, ou en verront, et qui voudront estre soigneux de les contempler et essayer, ce qu’ils en sauront dire. Mais pourtant encores qu’elles ne soyent accomplies ny embellies de tous ces poincts, une belle femme sera tousjours belle, mais qu’elle en aye la moitié, et en aye les points principaux que je viens de dire car j’en ay veu force qui en avoyent à dire

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/261[modifier]

DES 6AMËS.

as ?

plus de la moitié, qui estoyent très-belles et fort aymables ; ny plus ny moins qu’un bocage est trouvé tousjours beau en printemps, encores qu’il ne soit remply de tant de petits arbrisseaux qu’on voudroit bien ; mais que les beaux et grands arbres touffus paroissent, c’est assez de ces grands qui peuvent estouffer la deffectuosité des autres petits.

M. de Ronsard me pardonne, s’il luy plaist ; jamais sa maistresse, qu’il a faitte si belle~ ne parvint à cette beauté, ny quelqu’autre dame qu’il ait veu de son temps ou en ait escrit, et fust sa belle Cassandre~ qui je sçay bien qu’elle a esté belle, mais il l’a déguisée d’un faux nom ; ou bien sa Marie, qui n’a jamais autre nom porté que celuy-Ià, quand a celle-là ; mais il est permis aux poëtes et peintres dire et faire ce qu’il leur plaist, ainsi que vous avez dans /~o~ le /Mrieux de très-belles beautéz descrites par l’Arioste, d’Alcine et autres.

Tout cela est bon ; mais comme je tiens d’un très-grand-personnage, jamais nature ne.sauroit faire une femme si parfaitte comme une âme vive et subtile de quelque bien-disant, ou le créon et pinceau de quelque divin peintre la nous pourroyent représenter. Baste les yeux humains se contentent tousjours de voir une belle femme, de visage beau, blanc, bien fait et encor qu’il soit brunet, c’est tout un ; il vaut bien quelquesfois le blanc, comme dit l’Espagnole ~M/ï~e /o sia morisca, no ~o~ de menos / ?/'e< ëncor que je sois brunette, je ne suis à mespriser.)) Aussi la belle Marfise e/a bi-unetta alquanto'. Mais 1. Créon, crayon. B. Était un peu brunette.

jx– !7 î

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/262[modifier]

DES DAMES.

2S8

que le brun n’efface le blanc par trop Un visage aussi beau, faut qu’il soit porté par un corps façonné et fait de mesmes je dys autant des grands que des petits, mais les grandes tailles passent tout. Or, d’aller rechercher des points si exquis de beauté, comme je viens de- dire ou qu’on nous les dépeint, nous en passerons bien, et nous resjouirons à voir nos beautéz communes non que je les vueille] dire communes autrement, car nous en avons de si rares, que, ma foi ! elles vallent mieux que toutes celles que nos poëtes fantasques~ nos quinteux peintres et nos pindariseurs de beautéz seau* royent représenter.

Hélas voicy le pis telles beautéz belles, tels beaux visages, en voyons-nous aucuns, admirons, désirons leur beau corps, pour l’amour dp leurs belles faces, que néantmoins, quand elles viennent à estre descouvertes et mises à blanc, nous en font perdre le goust ; car ils sont si laidz, tarez, tachez, marqués et si hydeux, qu’ils en démentent bien le visage ; et voilà comme souvent nous y sommes trompez. Nous en avons un bel exemple d’un gentilhomme de l’isie de Majorque, qui s’appelloit Raymond Lulle', de fort bonne, riche et ancienne maison, qui, pour sa noblesse, valeur et vertu, fut appellé en ses plus belles années au gouvernement de cette isle. Estant en ceste charge, comme souvent arrive aux gouverneurs des provinces et places, II devint amoureux d’une belle dame de l’isle, des plus habilles, belles

). Raymond Lulle, célèbre philosophe espagnol, né à Palma, etid235, mort enlHt :).

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/263[modifier]

DES DAMES.

259

et mieux disantes, de là. 11 la servit longuement et fort bien ; et luy demandant tousjours ce bon point de jouissance, elle, après l’en avoir refusé tant qu’elle peut, luy donna un jour assignation, où il ne manqua ny. elle aussi, et comparut plus belle que jamais et mieux en poinct. Ainsi qu’il pensoit entrer en paradis, elle luy vint à descouvrir son sein et sa poitrine toute couverte d’une douzaine d’emplastres, et, les arrachant l’une après l’autre, et de despit les jettant par terre, luy monstra un euroyabte cancer, et, les larmes aux yeux, luy remonstra ses misères et son mal, luy disant et demandant s’il y avoit tant de quoy en elle qu’il en deust estre tant espris ; et sur ce, luy en fit un si pitoyable discours, que luy, tout vaincu de pitié du mal de cette belle dame, la laissa ; et l’ayant recommandée. À Dieu pour sa santé, se défit de' sa charge et se rendit hermite. Et estant de retour de la guerre sainte, où il avoit fait vœu, s’en alla estudier à Paris, sous Arnaldus de Viilanova', sçavant philosophe ; et ayant fait son cours, se retira en Angleterre, où le roy pour lors le receut avec tous les bons recueils du monde pour son grand sça. voir, èt qu’il transmua plusieurs lingots et barres de fer, de cuivre et d’estain-, mesprisant cette commune et trivialle façon de transmuer le plomb et le fer en or, parce qu’il sçavoit que plusieurs de son temps sçavoyent faire cette besogne aussi bien que luy, qui sçavoit faire l’un et l’autre ; mais il voulbit faire un par dessus les autres.

i. Arnaud de ViHencuve, célèbre médecin et alchimiste, né vers 1240, mort en d31i.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/264[modifier]

DES t)AMËS.

MO

Je tiens ce compte d’un gallant homme qui m’a dit le tenir du jurisconsulte Oldrade, qui parle de Raymond Lulle au commentaire qu’il a fait sur le code de /a/.M moneta. Aussi le tenoit-il, ce disoit, de Carolus Bovillus, picard de nation, qui a composé un livre en latin de la vie de Raymond Lulle. Voilà 'comment il passa sa fantaisie de l’a jLOur de cette belle dame ; si que, possible, d’autres n’eussent pas fait, et n’eussent laissé à l’aymer et fermer les yeux, mesmes en tirer ce qu’il vouloit, puisqu’il estoit à mesme ; car la partie où il tendoit n’estoit touchée d’un tel mal.

J’ai cogneu un gentilhomme.et une dame veufve de par le monde, qui ne firent pas ces scrupules ; car la dame estant touchée d’un gros villain cancer au tétin, il ne laissa de l’espouser, et elle aussi le prendre, contre l’advis de sa mère ; et, toute malade et maléficiée qu’elle estoit, et elle et luy s’esmeurént et se remuèrent tellement toute la nuict~, qu’ils en rompirent et enfoncèrent le fonds du chalit. J’ay cogneu aussi un fort honneste gentilhomme, mon grand amy, qui me dit qu’un jour estant à Rome~ il luy advint d’aymer une dame espagnole, et

1. Les indications que donne ici Brantôme ont besoin d’être éclaircies. Le jurisconsulte Olrade, né à Lodi, mourut vers 1320. Aucun de ses ouvrages, fort consultes pourtant par les jurisconsultes, n’a été imprimé. Quant à Carotus Bovillus, autrement dit Charles de Bovelles, il a raconté l’anecdote de R. Lulle à la première page d’une Tt/Mo~ vitani 7{ae<~u/~i.iM~/ eremitae datée d’Amiens le 27 juin ISdi, et qui occupe les feuillets xxxiv-xL d’un recueil de plusieurs de ses traités, imprimé aParis, chez Ascensius, 'tHtt, in-4".

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/265[modifier]

DES DAMES.

261 i

des belles qui fust en la ville jamais. Quand il l’accostoit, elle ne vouloit permettre qu’il la vist, ny qu’il la touchast par ses cuisses nues/sinon avec ses calsons~ si bien que quand il la y vouloit toucherelle luy disoit en espagnol /ïo me <(?c-f, ~a’eM mequosquillasl, qu’est à dire « vous me chatouillez. » Un matin, passant devant sa maison, trouvant sa porte ouverte, monte tout bellement, où estant entré sans rencontrer ny fantesque ny page, ny personne, et entrant en sa chambre, la trouva qui dormoit si profondément, qu’il eut loisir de la voir toute nue sur le lict, et la contempler à son aise, car il faisoit très-grand chaud ; et dit qu’il ne vid jamais rien de si beau que ce corps, fors qu’il vid une cuisse belle, blanche, pollie et refaitte% mais l’autre elle l’avoit toute seiche, atténuée et estiomenée~ qui ne paressoit pas plus grosse que le bras d’un petit enfant. Qui fut estonné ? Ce fut le gentilhomme, qui la plaignit fort, et oncques plus ne la tourna visiter ny avoir à faire avec elle.

Il se void force dames qui ne sont pas ainsi estiomenées de catherre ; mais elles sont si maigres, dénuées asseichées et descharnées, qu’elles n’en peuvent rien monstrer que le bastiment comme j’ay cogneu une très-grande que M. l’évêque de Cisteron',1. Ah ! ne me touchez pas, vous me causez des frémissements ! 2. Fantesyue, servante ; de l’italien fantesca. 3. 7 !e/a/Ke, en bon état.

4. Estiomenée, mangée, rongée.

5. Dénuée, décharnée.

6. Probablement Aimeric de Rochechouart qui fut évêque de Sisteron de<S4S a 1S82.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/266[modifier]

DES DAMES.

262

qui disoit le mot mieux qu’homme de la court, en brocardant affermoit qu’il valloit mieux de coucher avecques une ratouère' de fil d’archal qu’avec elle ; et, comme dist aussi un honneste gentilhomme de la court, auquel nous faisions la guerre qu’il avoità faire avec une dame assez grande « Vous vous trompez, dit-il, car j’ayme trop la chair, et elle n’a que a les os ; a et pourtant à voir ces deux dames si belles par leurs beaux visages, on les eust jugées pour des morceaux très-charnus et bien friands. Un très-grand prince, de par le monde, vint une fois à estre amoureux de deux belles dames tout à coup ainsi que cela arrive souvent aux grands, qui ayment les variétez. L’une estoit fort blanche, et l’autre brunette, mais toutes deux très-belles et fort aymables. Ainsi qu’il venoit un jour de voir la brunette- la blanche jalouze luy dit : à Vous venez de voller pour corneille. » A quoi luy respondit le prince un peu irrité, et fasché de ce mot « Et quand je suis avec vous, pour qui vollè-je ? à La dame respondit «Pour un phénix. » Le prince, qui disoit des mieux, répliqua « Mais dittes plustost pour l’oyseau de paradis, là où il y a plus de plume que de chair ; » la taxant par là qu’elle estoit maigre aucunement aussi estoit-elle fort jovanotte pour estre grasse, [l’embonpoint] ne se logeant coustumièrement que sur celles qui entrent dans l’aage, et qu’elles 1. Ratouère, ratière.

2. 7ou< à coup, ou comme Brantôme t’écrit ailleurs, tout H un co~, c’est-à-dire du même coup, en même temps.

3. 7br<7/ ?oMe, jeunette ; en espagnol yo<'e ?: e« en italien giovanetta.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/267[modifier]

263

DES DAMES.

commencent à se renforcer et fortifier de membres et autres choses.

Un gentilhomme la donna bonne à un grand seigneur que je sçay. Tous deux avoyent belles femmes. Ce grand seigneur trouva celle du gentilhomme fort belle et bien advenante. Il luy dit un jour « Un tel, il faut que je couche avec vostre femme. » Le gentilhomme, sans songer, car il disoit très-bien le mot, luy respondit « Je le veux, mais que je couche avec la vostre. Le seigneur luy réplicqua « Qu’en K ferois-tu ? car la mienne est si maigre, que tu n’y prendrois nul goust. » Le' gentilhomme respondit : Ah ! par Dieu ! je la larderay si menu, que je la <t rendray de bon goust. »

Il s’en voit tant d’autres que leurs visages poupins et gentils font désirer leurs corps ; mais quand on y vient, on les trouve si descharnez, que le plaisir et la tentation en sont bien tost passez. Entr’autres, l’on y trouve l’os barré qu’on appelle, si sec et si descharné, qu’il foule et masche' plus tout nud que le bast d’un mullet qu’il auroit sur luy. A quoy pour suppléer, telles dames sont coustumières de s’ayder de petits coissins bien mollets et délicats à soutenir le coup et engarder de la mascheure ; ainsi que j’ay ouy parler d’aucunes, qui s’en sont aydées souvent, voire des callesons gentiment rembourrez et faits de satin, de sorte que les ignorans les venans à toucher, n’y trouvent rien que tout bon, et croyent fermement que c’est leur embompoint naturel ; car, par dessus ce satin, il v avoit des petits callesons de toile volante i.f<Mc/ !p/ broyer.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/268[modifier]

DES DAMES.

164

et blanche ; si bien que l’amant, donnant le coup en robbe, s’en alloit de sa dame si content et satisfait, qu’il la tenoit pour très-bonne robe.

D’autres y a-il encor qui sont de la peau fort maléficiées et marquetées comme marbre, ou en œuvre à la mosaïque, tavellées' comme faons de bische, gratteleuses, et subjectes à enderses farineuses et farcineuses ; bref, gastées tellement, que la veue n’en est pas guières plaisante.

J’ay ouy parler d’une dame grande, et l’ay cogneue et cognôis encores, qui est pelue~ velue sur la poitrine, sur l’estomac, sur les espaules et le long de l’eschine, et à son bas, comme un sauvage. Je vous laisse à penser ce que veut dire cela. Si le proverbe est vray que personne ainsi velue est riche ou lubrique, celle-là a l’un et l’autre, je vous en asseure ; et s’en fait fort bien donner, se voir et désirer. D’autres ont là chair d’oyson ou d’estourneau plumé, harée', brodequinée~ et plus noire qu’un beau diable. D’autres sont opulentes en tétasses avalées’pendantes plus que d’une vache allaittant son veau. Je m’asseure que ce ne sont pas les beaux tétins d’Héleine, laquelle, voulant un jour présenter au temple de Diane une coupe gentille pour certain 1. Tavellées, tachetées.

2. Enderse, maladie de la peau. Suivant Littré, on donne encore en Auvergne le nom d’anders à une maladie cutanée des veaux. 3. Harée, pour arée, labourée ; de arare.

4..Bro~<j’M/: e, c’est-à-dire, à ce que je crois, maroquiné. 5..<~M !/eM, tombantes.

6. Au temple de Minerve (et non de Diane) à Lindos, dans l’île de Rhodes.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/269[modifier]

DES DAMES.

26S

vœu, employant l’orfèvre pour la luy faire, luy en fit prendre le modelle sur l’un de ses beaux tétins et en fit la coupe d’or blanc qu’on ne sçauroit qu’admirer de plus, ou la coupe ou la ressemblance du tétin sur quoy il avoit pris le patron, qui se monstroit si gentil et si poupin, que l’art en pouvoit faire désirer le naturel. Pline dit cecy par grand spéciauté~ où il traite qu’il y a de l’or blanc'. Ce qui est fort estrange et que ceste coupe fust faitte d’or blanc.

Qui voudroit faire des coupes d’or sur ces grandes tétasses que je dis et que je connois, il faudroit bien fournir de l’or à monsieur l’orfèvre, et ne seroit après sans coust et grand’risée, quand on diroit <t Voilà des coupes faites sur le modèle des tétins de telles et telles dames. » Ces coupes ressembleroyent, non pas coupes, mais de vrayes auges qu’on void, de bois, toutes rondes, dont on donne à manger aux pourceaux.

Et d’autres y a-il, que le bout de leur tétin ressemble à une vray guine pourrie. D’autres y a-il, pour descendre plus bas, qui ont le ventre si mal poly et ridé, qu’on les prendroit pour des vieilles gibessières ridées de sergens ou d’hostelliers ; ce qui advient aux femmes qui ont eu des enfans, et qui ne sont esté bien secourues et graissées de graisse de balaine de leurs sages-femmes. Mais d’autres y a-il, qui les ont aussi beaux et polis, et le sein aussi follet, comme si elles estoyent encor filles.

D’autres il y en a~ pour venir encor plus bas, qui 1. Voyez Pline, liv. XXXIII, chap. xxm.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/270[modifier]

DES DAMES.

266

ont leurs natures hideuses et peu agréables. Les unes y ont le poil nullement frizé, mais si long et pendant, que vous diriez que ce sont les moustaches d’un Sarrazin ; et pourtant n’en ostent jamais la toison, et se plaisent à la porter telle, d’autant qu’on dit Che/7~/ZyO/ÏC~M et c. ~/M sont fort propres pour chevaucher. J’ay ouy parler de quelqu’une très-grande qui les porte ainsi.

J’ay ouy parler d’une autre belle et honneste dame qui les avoit ainsi longues, qu’elle les entortilloit avec des cordons ou rubans de soye cramoisie ou autre couleur, et se les frizonnoit ainsi comme des frizons de perruques, et puis se les attachoit à ses cuisses ; et en tel estat quelquesfois se les présentoit à son mary et à son amant ; ou bien se les destortoit de son ruban et cordon, si qu’elles paroissoyent frizonnées par après, et plus gentilles qu’elles n’eussent fait autrement.

Il y avoit bien là de la curiosité et de la paillardise et tout ; car, ne pouvant d’elle-mesme faire et suivre ses frisons, il falloit qu’une de ses femmes, de ses plus favorites, la servist en cela : en quoy ne peut estre autrement qu’il n’y ayt de la lubricité en toutes façons qu’on la pourra imaginer.

Aucunes~ au contraire, se plaisent le tenir et porter raz, comme la barbe d’un prestre.

D’autres femmes y a-il, qui n’ont de poil point du tout, ou peu, comme j’ay ouy parler d’une fortgrande et belle dame que j’ay cogneue ; ce qui n’est guières beau, et donne un mauvais soupçon ainsi qu’il y a des hommes qui n’ont que de petits bouquets de barbe au menton, et n’en sont pas plus es-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/271[modifier]

DES DAMES.

267

timez de bon sang, ainsi que sont les blanquets et blanquettes.

D’autres en ont l’entrée si grande, vague et large, qu’on la prendroit pour l’antre de la Sibille. J’en ay ouy parler d’aucunes ; et bien grandes, qui les ont telles qu’une jument ne les a si amples, encore qu’elles s’aydent d’artifice le plus qu’elles peuvent pour estrécir la porte ; mais, dans deux ou trois fréquentations, la mesme ouverture tourne et, qui plus est, j’ay ouy dire que, quand bien on les arregarde le cas d’aucunes, il leur cloyse comme celuy d’une jument quand elle est en chaleur. L’on m’en a conté trois qui monstrent telle cloyse quand on y prend garde de les voir.

J’ay ouy parler d’une dame grande, belle et de qualité, à qui un de nos rois avoit imposé le nom de ~a/ ! de c., tant il estoit large et grand, et non sans raison, car elle se l’est fait en son vivant souvent mesurer à plusieurs merciers et arpenteurs ; et que tant plus elle s’estudioit le jour de l’estrécir, la nuiet en deux heures on le luy eslargissoit si bien, que ce qu’elle faisoit en une heure, on le défaisoit en l’autre, comme la toille de Pénéloppe. Enfin, elle en quitta tous artifices, et en fut quitte pour faire élection des plus gros moules qu’elle pouvoit trouver. Tel remède fut très-bon ; ainsi que j’ay ouy dire d’une -fort belle et honneste fille de la court, laquelle l’eut au contraire si petit et si estroit, qu’on en désespéroit à jamais le forcement du pucellage ; mais, 1. C/o~.fe, ouvre. Je n’ai trouve ce verbe que dans le Dictionnaire de Cotgrave, où il est donné sous la forme c/ou/r.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/272[modifier]

DES DAMES.

268

par l’advis de quelques médecins ou de sages-femmes, ou de ses amis ou amies, elle en fit tenter le gué ou le forcement par des plus menus et petits moules, puis vint aux moyens, puis aux grands, à mode des talus que l’on fait, ainsi que Rabelais ordônna les murailles de Paris imprenables et puis, par tels essais les uns après les autres, s’accoustuma si bien à tous, que les plus grands ne luy faisoyent la peur que les petits paradvant faisoyent si grande. Une grande princesse estrangère, que j’ay cognue laquelle l’avoit si petit et estroict, qu’elle ayma mieux de n’en taster jamais que de se faire inciser, comme les médecins le conseilloyent. Grande vertu certes de continence, et rare

D’autres en ont les labiés longues et pendantes plus qu’une creste de coq d’Inde quand il est en colère comme j’ay oùy dire que plusieurs dames ont ; non-seulement elles, mais aussi des filles. J’ay ouy faire ce conte à feu M. de Randan qu’une fois estans de bons compagnons à la court ensemble, comme M. de Nemours, M. le vidame de Chartres, M. le comte de la Roche', MM. de Montpezac, Givry, Genlis et autres, ne sachans que faire, allèrent voir pisser les filles un jour, cela s’entend cachez en bas et elles en haut. Il y en eut une qui pissa contre terre je ne la nomme point ; et d’autant que le plancher estoit de tables elle avoit ses lendilles si grandes, qu’elles passèrent par la fente des tables si 1. Voyez. Pa/grHe/,)iv. H, chap. v)i.

2. Élisabeth d’Angleterre. (

3. De la Rochefoucauld.

4. Tables, planches.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/273[modifier]

i)ES DAMES.

269

avant, qu’elle en monstra la longueur d’un doigt ; si que M. de Randan, par cas, ayant un baston qu’il avoit pris à un laquais, où il y avoit un iiçon', en perça si dextrêment ses landilles, et les cousit si bien contre la table, que la fille ; sentant la piqûre, tout à coup s’esleva si fort, qu’elle les escerta toutes, et de deux parts qui y en avoit en fit quatre ; et les dictes lendilles en demeurèrent découpées en forme de barbe d’escrevices ; dont pourtant la fille s’en trouva très-mal, et la maistresse en fut fort en colère. M. de Randan et la compagnie en firent le conte au roy Henry, qui estoit bon compagnon, qui en rit pour sa part son saoul, . et en appaisa le tout envers la reine, sans rien en déguiser.

Ces grandes lendilles sont cause qu’une fois j’en demanday la raison à un médecin excellent, qui me dit que, quand les filles et femmes estoient en ruth, elles les touchoient, manioient, viroient, contournoient, allongeoient et tiroient si souvent, qu’estans ensemble s’en entredonnoient mieux du plaisir. Telles filles et femmes seroyent bonnes en Perse, non en Turquie, d’autant qu’en Perse les femmes sont circoncises, parce que leur nature ressemble de je ne sçay quoy le membre viril (disent-ils) ; au contraire, en Turquie, les femmes ne le sont jamais ; et pour ce les Perses les appellent hérétiques, pour n’estre circoncises, d’autant que leur cas, disent-ils, n’a nulle forme ; et ne prennent plaisir de les regarder comme les, chrestiens. Voilà ce qu’en disent ceux qui ont voyagé en Levant. Telies femmes et filles, 1. /~c<M, pointe. 2. Escerter, déchirer, arracher.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/274[modifier]

DES DAMES.

270

disoit ce médecin, sont fort sujettes à faire la fricarelle- donna con donna.

J’ay ouy parler d’une très-belle dame et des plus qui ait esté en la cour, qui ne les a si longues ; car elles luy sont accourcies pour un mal que son mary luy donna ; voire' qu’elle n’a de lèvre d’un costé, pour avoir esté tout mangé de chancres si bien qu’elle peut.dire son cas estropié et à demy démembré ; et néantmoins ceste dame a esté fort recherchée de plusieurs, mesmes elle a esté la moitié d’un grand 'quelquesfois dans son lict. Un grand disoit à la cour un jour qu’il voudroit que sa femme ressemblast à celle-là, et qu’elle n’en eust qu’à demy, tant elle en avoit trop.

J’ay aussi ouy parler d’une autre bien plus grande qu’elle cent fois, qui avoit un boyau qui luy pendilloit long d’un grand doigt au dehors de sa nature, et, disoit-on, pour n’avoir esté bien servie en l’une de ses couches par sa sage-femme ; ce qui arrive souvent aux filles et femmes qui ont fait des couches à la desrobade, ou qui par accident se sont gastées et grevées ; comme une des belles femmes de par le monde, que j’ay cogneue, qui, estant veufve, ne voulut jamais se remarier, pour estre descouverte d’un second mary de cecy, qui l’en eust peu prisée, et, possible, . maltraittée.

Cette grande que je viens de dire, nonobstant son accident, enfantoit aussi aisément comme si elle eust pissé ; car on disoit sa nature très-ample ; et si pourtant elle a esté bien aymée et bien servie à couvert ; mais malaisément se laissoit-elle voir là.

Aussi volontiers, quand une belle et honneste

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/275[modifier]

DES DAMES.

271

femme se met à l’amour et à la privauté si elle ne vous permet de voir ou taster cela, dittes hardiment qu’elle y a quelque tare ou si, que la veue ny le toncher n’approuvera guières, ainsi que je tiens d’une honneste femme ; car s’il n’y en a point, et qu’il soit be&a (comme certes il y en a et de plaisants à voir et manier), elle est aussi curieuse et contente d’en faire la monstre et en prester l’attouchement, que de quelque autre de ses beautéz qu’elle ait, autant pour son honneur à n’estre soubçonnée de quelque défaut ou laideur en cet endroit, que pour le plaisir qu’elle y prend elle-mesme à le contempler et mirer, et surtout aussi pour accroistre la passion et tentation davantage à son amant. De plus, les mains et les yeux ne sont pas membres virils pour rendre les femmes putains et leurs marys cocus, encores qu’après la bouche aydent à faire de grands approches pour gaigner la place.

D’autres femmes y a-il qui ont la bouche de là si pasle, qu’on diroit qu’elles y ont la fièvre et telles ressemblent aucuns yvroignes, lesquels, encor qu’ils boivent plus de vin qu’une truye de laict, ils sont pasles comme trespassez ; aussi les appelle-on traistres au vin, non pas ceux qui sont rubiconds aussi telles par ce costé là on les peut dire traistresses à Venus, " si ce n’est que l’on dit / ?<M/e /M~ï et /'<iM~ /~7/ Tant y a que cette partie ainsi pasle et transie n’est point plaisante à voir ; et n’a garde de ressembler à celle d’une des plus belles dames que l’on en voye, et qui tient grand, rang, laquelle j’ay veu qu’on disoit qu’elle portoit là trois belles couleurs ordinairement ensemble, qui estoyent incarnat, blanc et noir car cette

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/276[modifier]

DES DAMES.

~72

bouche de là estoit colorée et vermeille comme corail, le poil d’alentour gentiment frizonné et noir comme ébène ; ainsi le faut-il, et c’est l’une des beautéz la peau estoit blanche comme albastre, qui estoit ombragée de ce poil noir. Cette veue est belle celle-là, et non des autres que je viens de dire.

D’autres il y en a aussi qui sont si bas ennaturées et fendues jusqu’au cul, mesmes les petites femmes, que l’on devroit faire scrupule de les toucher, pour beaucoup d’ordes et salles raisons que je n’oserois dire ; car on diroit que, les deux rivières s’assemblans et se touchans quasi ensemble, il est en danger de laisser l’une et naviger à l’autre ; ce qui est par trop vilain.

J’ay ouy conter à madame de Fontaine-Chalandray, dite la belle Torcy, que la reine Éléonor, sa maistresse, estant habillée et vestue, paressoit une très-belle princesse, comme il y en a encor plusieurs qui l’ont veue telle en nostre court, et de belle et riche taille ; mais, estant déshabillée, elle paroissoit du corps une géante, tant elle l’avoit long et grand ; mais tirant en bas, elle paroissoit une naine, tant elle avoit les cuisses et les jambes courtes avec le reste.

D’une autre grand' dame ay-je ouy parler qui estoit bien au contraire ; car par le corps elle se monstroit une naine, tant elle l’avoit court et petit, et du reste en bas une géante ou collosse, tant elle avoit ses cuisses et jambes grandes, hautes et fendues, et pourtant bien proportionnées et charnues, si qu’elle en couvroit son homme sous elle, mais qu’il fust

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/277[modifier]

DES DAMES.

273

petit, fort aisément, comme d’une tirasse de chien couchant.

Il y à force marys et amis parmy nos chrestiens, qui voulans en tout différer des Turcs, qui ne prennent’plaisir d’arregarder le cas des dames, d’autant, disent-ils', comme je viens de dire, qu’ils n’ont nulle forme nos chrestiens au contraire qui en ont, disent-ils, de grands contentemens à les contempler fort et se délecter en telles visions et non-seulémen t se plaisent à les voir, mais à les baiser, comme beaucoup de dames l’ont dit et descouvert à leurs amants ; ainsi que dit une dame espagnole à son serviteur, qui, la saluant un jour, luy dit Bezo las manos los pies, ~HO/'a ; eUe luy dit ~c/zo~ en el medio esta la mejore ~oc/'o/t~ comme voulant dire qu’il pouvoit baiser le-mitan aussi bien que les pieds et mains. Et, pour ce, disent aucunes dames, que leurs marys. et serviteurs y prennent quelque délicatesse et plaisir, et en ardent davantage ainsi que j’ay ouy dire d’un très-grand prince, fils d’un grand roy de par le monder qui avoit pour maistresse une très-grande princesse. Jamais il ne la touchoit qu’il ne luy vist cela et ne le baisast plusieurs fois. Et la première fois qu’il le fit, ce fut par la persuasion d’une très-grande dame, favorite de roy, laquelle, tous trois un jour estans ensemble, ainsi que ce prince muguettoit sa dame, luy demanda s’il n’avoit jamais veu

1. Disent-ils, disent les Turcs.

2. Madame, je vous baise les mains et les pieds. 3. Monsieur, au milieu est la meilleure station. 4. Je crois qu’il s’agit de l’un des fils de François Ier\ tx 18

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/278[modifier]

DES DAMES.

274

cette belle partie dont il jouissoit. Il respondit que non « Vous n’avez donc rien fait, dist-elle, et ne f< sçavez ce que vous aymez vostre plaisir est imparfait, —il faut que vous le voyez.)' Parquoy, ainsi qu’il s’en vouloit essayer et qu’elle en faisoit de la rêvesche, l’autre vint par derrière, et la prit et renversa sur un lict, et la tint tousjours jusques à ce que le prince l’eust contemplée à son aise et baisée son saoul, tant qu’il le trouvoit beau et gentil ; et pour ce, continua tousjours.

D’autres y a-il qui ont leurs cuisses si mal proportionnées- mal advenantes et si mal faites en olive, qu’elles ne méritent d’estre regardées et désirées, comme de leurs jambes, qui en sont de mesmes, dont aucunes sont si grosses qu’on en diroit le gras estre le ventre d’une conille' qui est pleine. D’autres les ont si gresles et menues, et si héronnières~ qu’on les prendroit plustost pour des fleutes que -pour cuisses et jambes je vous laisse à penser que peut estre le reste.

Elles ne ressemblent pas une belle et honneste dame, dont j’ay ouy parler, laquelle estant en bon point, et non trop en extrémité (car en toutes choses il faut un medium), après avoir donné à coucher à son amy, elle luy demanda le lendemain au matin comment il s’en trouvoit. Il luy respondit que très-bien, et que sa bonne et grasse chair luy avoit fait grand bien. « Pour le moins, dit-elle avez-vous couru la poste sans emprunter de coissinet. M

1. Conille, femelle de lapin.

2. Héronnière, semblable à des jambes de héron.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/279[modifier]

DÈS DAMES.

27~ 5

D’autres dames y a-il qui ont tant d’autres vices cachez, ainsi que j’en ay ouy parler d’une qui estoit dame de 'réputation, qui faisoit. ses affaires fécales par le devant ; et de ce j’en demanday la raison à un suffisant médecin, qui me dit : parce qu’elle avoit esté percée trop -jeune et d’un homme trop fourny et robuste dont ce fut grand dommage, car c’estoit une très-belle femme et veufve, qu’un honneste gentilhomme quejesçay’Ia vouloit espouser ; mais, en sçachant tel vice, la quitta. soudain, et un autre après la prit aussitost.

J’ay ouy parler d’un gallant gentilhomme qui avoit une des belles femmes de la court et n’en faisoit cas. Un autre, n’estant si scrupuleux que luy, habitant avec elle, trouva que son cas puoit si fort, qu’on ne pouvoit endurer cette senteur ; et, par ainsi, cogneut l’encloueure du mary.

J’ay ouy parler d’une autre, laquelle estant l’une des filles d’une grande princesse, qui pétoit de son devant des médecins m’ont dit que cela se pouvoit faire à cause des vents et ventositez qui peuvent sortir par là, et mesmes quand elles font la &icarelle. Cette fille estoit avec cette princesse lorsqu’elle vint à Moulins, la cour yestant, du temps du roy Charles neufviesme, qui en fut àbreuvé dont on en rioit bien.

D’autres y !en a-Il qui ne peuvent tenir leur urine, qu’il faut qu’elles ayent tousjours la petite esponge entre les jambes, comme j’en aycogneu deux grandes, et plus que dames, dont l’une, estant fille, fit l’évad. Probablement Brantôme.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/280[modifier]

DES DAMES.

276

sion tout à trac dans la salle du bal, du. temps du roy Charles neufviesme, dont fut fort scandalisée. D’une autre grand' dame ay-je ouy parler, que, quand on luy faisoit cela, elle se compiss.oit à bon escient, ou sur le fait ou après, comme une jument quand elle a esté saillie à telle falloit-il jetter le seillaud' d’eau comme à la jument, pour la faire retenir.

Tant d’autres y a-il qui sont ordinairement en sang et leurs mois, et autres qui sont viciées, tarrottées', marquetées et marquées, tant par accident de vérolle de leurs marys pu de leurs amis, que par leurs mauvaises habitudes et humeurs ; comme celles qui ont les jambes louventines' et.autres fluxions et marques, que, par les envies de leurs mères estans enceintes d’elles, portent sur elles ; comme j’en ay ouy parler d’une qui est toute rouge par. une moitié du corps, et l’autre non, comme, un eschevin de ville. D’autres sont si.sujettes à leurs flux menstruaux que quasi ordinairement leur nature flue comme un mouton à qui on. a coupé la gorge de. frais ; dont leurs marys ou amants ne s’en contentent guières, pour l’assidue fréquentation que. Vénus ordonne et désire en ces jeux car, . si elles en sont saines et nettes une sepmaine du.mois, c’est tout ; et leur font perdre le reste de l’année si que des douze mois ils n’en ont cinq ou six francs, voire moins. C’est beau-1. Seillaud, seau.

2. Tarrottées, marquées de tares.

3. Louventines, c’est-à-dire rongées par certains ulcères auxquels on donnait vulgairement le nom de loup.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/281[modifier]

DÉS DAMES.

277

coup ; à mode de nos soldats des bandes auxquels à la monstre les commissaires et trésoriers font perdre de douze mois de l’an plus de quatre, en leur faisant monter les mois jusques à quarante jours et cinquante jours, si que les douze mois de l’an ne leur revieneht pas à huict. Ainsi s’en trouvent les marys et amants qui telles femmes ont et. servent, si ce n’est que, du tout pour assoupir leur, paillardise, se veulent souiller vilainement, sans aucun respect d’impudicité et leurs enfants qui en sortent s’en trouvent mal et s’en ressentent.

Si j’en voulois raconter d’autres, je n’aurois jamais fait, et aussi que les discours en seroyent trop sallauds et desplaisants ; et ce que j’en dis et dirois, ce ne seroit des femmes petites et communes, mais des grandes et moyennes dames, qui de leurs visages beaux font mourir le monde, et point le couvert. Si feray-je encor ce petit compte, qui est plaisant, d’un gentilhomme qu’il me le fit, qui est qu’en cou. chant avec une fort belle dame, et d’estofïë, en faisant sa besogne il luy trouva en cette partie quelques poils si piquans et si aigus, qu’avec toutes les incommoditez il la put achever, tant cela le piquoit et le fiçonnoit'. Enfin, .ayant fait, il voulut taster avec la main il trouva qu’alentour de sa motte il y avoit une demi-douzaine de certains fils gàrnis de ces poils si aigus, longs, roides et picquants, qu’ils en eussent servy aux cordonniers à faire des rivets.comme de ceux de pourceaux, et les voulut voir ; ce que la dame luy permit avec grande difficulté et trouva que tels <. 7'<'<MM<*y, piquer.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/282[modifier]

DES DAMES.

278

fils entournoient la pièce ny plus ny moins que vous voyez une médaille entburnée de quelques diamants et rubis, pour servir et mettre en enseigne en un chappeau bu au bonnet.

Il n’y a pas long-temps qu’en une certaine contrée de Guyenne, une damoiselle mariée, de fort bon lieu et bonne part, ainsi qu’elle advisoit estudier ses enfants, leur précepteur, par une certaine manie et frénésie, ou, possible, pour rage d’amour qui luy vint soudain, il prit une espée qui estoit de son mary sur le lict, et luy en donna si bien, qu’il luy perça les deux cuisses et les deux labiés de sa nature de part t en part ; dont despuis elle en cuida mourir, sans le secours d’un bqjrt chirurgien. Son cas pouvoit bien dire qu’il âvoit esté en deux diverses guerres et attaqué fort diversement. Je crois que la veue amprès n’en estoit guières -plaisante, pour estre ainsi ballafré et ses aisles ainsi brisées je les dis aisles, parce que les Grecs appellent ces labiés ~t/Mc/MM ; les Latins les nomment a/a ?, et les François labies, lèvres, lendrons, landilles et autres mots mais je trouve qu’à bon droit les Latins les appellent aisles ; car il n’y a animal ny oiseau, soit-il faucon, mais ou sot, comme celui de nos fillaudes, soit-il de passage, ou hagard, ou bien dressé, de nos femmes mariées ou veufves, qui aille mieux ny ayt l’aisle si viste.

Je le puis appeler aussi animal avec Rabelais, d’autant qu’il s’esmeut de soy-mesme ; et, soit à le toucher ou à le voir, on le sent et le void s’esmouvoir et remuer de luy-mesme, quand il est en appétit.

D’autres, de peur de rhumes et cathères, se cou-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/283[modifier]

DES DAMES.

279

vrent dans le lict de couvre-chefs alentour de la teste, par Dieu, plus que sorcières au partir de là, bien habillées, elles sont saffrettes' comme poupines, et d’autres fardées et piutrées' comme images, belles au jour, et la nuict dépeintes et très-laides. Il faudroit visiter telles dames avant les aymer, espouser et en jouir, ainsi que faisoit Octave César car avec ses amis qui faisoit despouiller aucunes grandes dames et matrosnes romaines, voire des vierges meures d’aage, et les visitoyent d’un bout à l’autre, comme si ce fussent esclaves et serves vendues par un certain maquignon [en faisant trafic], nommé Torane ; et selon qu’il les trouvoit à son gré et son point, ny tarées, il en jouissoit.

De mesme en font les Turcs en leur basestan~ en Constantinople et autres grandes villes, quand ilz acheptent des esclaves de l’un et l’autre sexe. Or je n’en parleray plus ; encor pensé-je en avoir trop dit ; et voilà comment nous sommes bien trompez en beaucoup de veues que nous pensons et. croyons très-belles. Mais, si nous y sommes en aucunes dames déceus, nous y sommes bien autant édifiez et satisfaits en d’aucunes autres, lesquelles sont si belles, si nettes, propres, fraisches, caillées, si amiables et si en bon point, bref, si accomplies en toutes parties du corps, qu’après elles toutes veues mondaines sont chétives et vaines ; dont il y a des

1. ~a-re-f~, pimpantes.

2. Pintrées, peintes, enluminées.

3. Suétone, Oc<ace-~Mg’M<e, chap. M)x. 4. Bazestan, ba/.ar.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/284[modifier]

DES DAMES.

280

hommes qui, en telles contemplations, s’y perdent tellement, qu’ils ne songent qu’aux actions aussi, bien souvant telles dames se plaisent à se monstrer sans nulle dunculté, pour ne se sentir taschées d’aucunes macules, pour nous faire plus entrer en tentation et concupiscence.

Nous estans un jour au siège de La Rochelle, le pauvre feu de M. de Guise, qui me faisoit l’honneur de m’aymer, s’en vint me monstrer des tablettes qu’il venoit de prendre à Monsieur, frère du roy, nostre général, dans la poche de ses chausses, et me dit « Monsieur me vient de faire un desplaisir et la f< guerre pour l’amour d’une dame mais je veux avoir ma revanche ; voyez ce que j j’y ay mis dedans et lisez. » Me donnant les tablettes, je vis escrit de sa main ces quatre vers qu’il venoit de faire, mais le mot de f. y estoit tout à trac.

Si vous ne m’avez cogneue,

t) n’a pas tenu à moy ;

Car vous m’avez bien veu nue,

Et vous ay monstre de quoy.j

Puis, me nommant la dame, ou pour mieux dire fille, de laquelle je me doutois pourtant, je luy dis que je m’estonnois fort qu’il ne l’eust touchée et cogneue, d’autant que les approches en avoyent esté grandes, et que le bruit en estoit par trop commun ; mais il m’asseura que non, et que ce n’avoit esté que sa faute. Je luy replicquay : "H falloit donc, Monsieur, ou qu’alors il fust si las et recreu' d’ailleurs, 1. Recreu, fatigué.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/285[modifier]

DES DAMES.

281

qu’il n’y pust fournir, ou qu’il fust si ravy en la contemplation de cette beauté nue, qu’il ne se souciast < ! de Inaction. « Possible, me respondit ce prince, qu’il se pourroit faire ; mais tant y a que ce coup <t il v faillit ; et je luy en fais la guerre, et je luy vais remettre ses tablettes dans la poche, qu’il visitera selon sa coustume, et y lira ce qu’il y faut ; et amprès, me voilà vangé. » Ce qu’il fit, et ne fut amprès sans en rire tous deux à bon escient, et s’en faire la guerre plaisamment ; car, pour lors, c’estoit une très-grande amitié et privauté entr’eux deux, bien despuis estrangement changée.

Une dame de par le monde, ou plustost fille, estant fort aymée et privée d’une très-grande princesse, estoit dans le lict se rafraischissant comme estoit la coustume. Vint un gentilhomme la voir, qui pour elle brusloit d’amour ; mais il n’en avoit autre chose. Cette dame fille estant ainsy aymée et privée de sa maistresse, s’approchant d’elle tout bellement, sans faire semblant de-rien, tout à coup vint à tirer toute la couverture de dessus elle, si bien que le gentilhomme, point paresseux de ses yeux aucunement, les jetta aussitost dessus, qui vid, à ce que depuis il m’a faiet le conte, la plus belle chose qu’il vid ny qu’il verra jamais, qui estoit ce beau corps nud, et ses belles parties, et cette blanche, jolie et belle charnure, qu’il pensa voir les beautéz de paradis. Mais cela ne dura guières ; car, tout aussitost la couverture fut tournée prendre par la dame, la fille en estant partie de.là ; et de bonheur, cette belle dame, tant plus elle se remuoit à reprendre la couverture, .tant plus elle se faisoit paroistre ; ce qui n’endommageoit

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/286[modifier]

DES DAMES.

S82

nullement la veue et le plaisir du gentilhomme, qui autrement ne s’empeschoit à la recouvrir ; bien sot fust este pourtant, tellement quellement, elle recouvra sa couverture, se remit, en se courouçant assez doucement contre la fille, et luy disant qu’elle Je payeroit. La damoiselle luy dit, qui estoii un petit à l’escart « Madame, vous m’en aviez fait une pardonnez-moy si je la vous ay rendue ;)) et, passant la porte, s’en alla. Mais l’accord fut fait aussitost. Cependant le gentilhomme se trouva si bien de tejle veue, et en tel extase de plaisir et contentement, que je luy ay ouy dire cent fois qu’il n’en vouloit d’autre en sa vie, que de vivre au songer de cette ordinaire contemplation ; et certes 'il avoit raison car selon la monstre de son beau visage le’non pareil, et sa belle gorge dont elle a tant repeu le mondé, pouvoit assez monstrer que dessous il y avoit de caché de plus exquis ; et me disoit qu’entre telles beautéz, c’estoit la dame la mieux flanquée et le plus haut qu’il eust jamais veue aussi le pouvoit-elle estre, car elle estoit de très-riche taille ; mesmes entre les beaùtez il faut qu’elle le soit, ny plus ny moins qu’une forteresse de frontière.

Amprès que ce gentilhomme m’eut tout conté, je ne luy péus que dire « Vivez doncques, vivez, mon grand amy, avec cette contemplation divine et cette béatitude que jamais ne puissiez-vous mourir ; et moy’au moins, avant mourir, puisse-je avoir une telle veue »

Ledict gentilhomme en eut pour jamais cette obligation à la damoiselle, et tousjours depuis l’honora et l’ayma dé tout son cœur. Aussi luy estoit-il servi-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/287[modifier]

DES DAMES.

283

teur fort ; mais il ne l’espousa, car un autre, plus riche que luy, la luy embla, ainsi qu’est la coustume à toutes de courir aux biens.

Telles veues sont belles et agréables ; mais il se faut donner garde qu’elles ne nuisent, comme celle de la belle Diane nue au pauvre Actéon, ou bien une que je vois dire.

Un roy' de par le monde ayma fort en son temps une bien belle, honneste et grand' dame veufve si bien qu’on l’en tenoit charmé ; car peu il se soucioit des autres/voire de sa femme, sinon que par intervalles, car cette dame emportoit tousjours les plus belles fleurs de son jardin ; ce qui faschpit fort à la reine, car elle se sentoit aussi belle et agréable que serviable", et- digne d’avoir de si friands morceaux dont elle s’en esbahissoit fort. De quoy en ayant fait sa complainte à une sienne grand' dame favorite, elle complotta avec elle d’advisér s’il y avoit tant de quoy, mesmes espier par un trou le jeu que jpueroient son mary et la daine. Par quoy elle advisa de faire plusieurs trous au-dessus de la chambre de ladite dame, pour voir le tout et la vie qu’ils démeneroyent tous deux ensemble dont se mirent à tel spectacle ; mais elles n’y virent rien que très-beau, car elles y apperceurent une femme très-belle, blanche, délicate et très-fraische, moitié en chemise et moitié nue, faire des caresses à son amant, des mignardises, des follastreries bien grandes, et son amant luy rendre la pareille, de sorte qu’ils sortoient du lict, et tout en

1. Henri II. 2. Diane de Poitiers. 3. ~en’MMe, digne d’être servie.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/288[modifier]

DES DAMES.

284

chemise se couchoient et s’esbattoyent sur le tapis velu qui estoit au près du lict, affin d’éviter la chaleur du lict, et pour mieux en prendre le frais ; car c’estoit aux plus grandes chaleurs ; ainsi que j’ay cogneu aussi un très-grand prince qui prenoit de mesme son déduit avec sa femme, qui estoit la plus belle femme du monde, affin d’éviter le chaud que produisoient les grandes, chaleurs de l’esté, ainsi que luy-mesme disoit.

Cette princesse donc, ayant veu et.apperceu le tout, de dépit s’en mit à plorer, gémir, souspirer et attrister, luy semblant, et aussi le disant, que son mary ne luy rendoit le semblable, et ne faisoit les folies qu’elle luy avoit veu faire avec l’autre. L’autre dame qui l’accompagnoit se mit à la consoler et luy remonstrer pourquoy elle s’attristoit ainsi, ou bien, puisqu’elle avoit esté si curieuse de voir telles choses, .qu’il n’en falloit pas espérer de moins. La princesse ne respondit autre chose, sinon « Hélas, ouy ! j’ay voulu voir chose que je ne devois avoir K voulu vo’ir, puisque la veue m’en fait mal. a Toutesfois, après s’estre consolée et résolue, elle.ne s’en soucia plus, et, le plus qu’elle put, continua ce passe-temps de veue, et le convertit en risée, et, possible, en autre chose.

J’ay ouy parler d’une grand' dame de par le monde, mais grandissime, qui, ne se contentant de sa lasciveté naturelle, car elle estoit grand' putain, et maryée et veufve, aussi estoit-elle fort.belle, pour se provoquer et exciter davantage, elle faisoit despoullter ses dames et filles, je dys les plus belles, et s, e dëlicatoit fort à les voir ; et puis elle les battoit du plat

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/289[modifier]

DES DAMES.

285

de la main sur les fesses avec de grandes claquadës et plamussades', tapes assez rudes, et les filles qui avoyent définqué quelque. chose, avec de bonnes verges ; et alors son contentement estoit de les voir remuer et faire les mouvemens et tordions de leur corps et fesses, lesquelles, selon les coups qu’elles recevoyent, en monstroyent de bien estranges et plaisants.

Aucunes fois, sans les despouiller, les faisoit trousser en robe (car pour lors elles ne portoyent point de calsons), et les claquetoit et fouettoit sur les fesses, selon le sujet qu’elles luy donnoyent, ou pour les faire rire, ou pour plorer. Et, sur ces visions et contemplations, y aiguisoit si bien ses appétits, qu’après elle les alloit passer bien souvent à bon escient avecque quelque gallant homme bien fort et robuste. Quelle b, umeur de femme 1 Si bien qu’on dit qu’ayant une fois veu par la fenestre de son chasteau qui visoit sur la rue, un grand cordonnier, estrangement proportionné, pisser contre la muraille dudict chasteau, elle eut envie d’une si belle et grande proportion ; et de peur de gaster son fruit pour son envie, elle luy manda par un page de la venir trouver en une allée secrète de son parc, où elle s’estoit retirée, et là elle se prostitua à luy en condition qu’elle en- engroissa. Voilà ce que servit la veue à cette dame.

Et de plus, j’ay ouy dire qu’outre ses femmes et i.~w :MM~e, KM.~e, tape.

2. Dupuy a biffé ce mot qu’il a remplacé par ceux-ci telle façon.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/290[modifier]

DES DAMES.

286

filles ordinaires qui estoyent à sa suitte, les estrangères qui la, venoyent voir, dans les deux ou trois jours, ou toutes les fois qu’elles y venoyent, elle les apprivoisoit aussitost à ce jeu, faisant monstrer aux siennes premièrement le chemin, et aller devant elles, et les autres après ; si bien qu’elles estoyent estonnées de ce jeu les unes, et.les autres non. Vrayment, voilà un plaisant exercice 1

J’ay ouy parler d’un grand aussi qui prenoit plaisir de voir ainsi sa femme nue ou habillée, et la fouetter de claquades, et la voir manier' de son corps. J’ay ouy dire à une honneste dame, qu’estant fille, sa mère la fouettoit tous les jours deux fois, non pour avoir forfait, mais parce qu’elle pensoit qu’elle prenoit plaisir à la voir ainsi r emuer les fesses et le corps, pour autant en prendre d’appétit ailleurs et tant plus elle alla sur l’aage de quatorze ans, elle persista et s’y acharna de telle façon, qu’à mode qu’elle l’accostoit elle la contemploit encor plus.

J’ay bien ouy dire pis d’un grand seigneur et prince, il y a plus de quatre-vingts ans, qu’avant qu’aller habiter avec sa femme se faisoit fouetter, ne pouvant s’esmouyoir ny relever sa nature baissante sans ce sot remède. Je désirerois volontiers qu’un médecin excellent m’en dît la raison.

Ce grand personnage, PIcus Mirandula~ racconte~ S avoir veu un certain gallant en son temps, qui, d’au-1. Manier, remuer.

2. Pic de la Mirandole.

3. Au livre III, chap. xxti de ses jD/MM</o/ !M adversus ~<)logos ; voyez le tome II de ses Opera omnia, Pàris, J-. Petit, 1617, in-fo)io.,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/291[modifier]

DES DAMES.

287

tant plus qu’on l’estrilloit à grands sanglades d’estrivières, c’estoit lors qu’il estoit le plus enragé après les femmes ; et n’estoit jamais si vaillant après elles s’il n’estoit ainsi estrillé après il faisoit rage. Voilà de terribles humeurs de personnes Encore celle de la veue des autres est plus agréable que la dernière. Moy estant à Milan, un jour on me fit un conte de bonne part que feu M. le marquis de Pescayr e', dernier mort, vice-roy en Sicile, devint grandement amoureux d’une fort belle dame ; si bien qu’un matin, pensant que son mary fust allé dehors, l’alla visiter qu’il la trouva encores au lit ; et, en devisant avec elle, n’en obtint rien que la voir et la contempler a son aise sous le linge, et la toucher de la main. Sur ces entrefaictes survint le mary, qui n’estoit du calibre du marquis en rien, et les surprit de telle sorte, que le marquis n’eut loisir de retirer son gand, qui s’estoit perdu, je ne sçay comment, parmy les draps, comme il arrive souvent. Puis, luy.ayant dit quelques mots, ilsortit de la chambre ; conduit pourtant du gentilhomme, qui, amprès estre retourné, par cas fortuit trouva le gand du marquis perdu dans les draps, dont la dame ne s’en estoit point apperceue. Il le prit et le serra, et puis, faisant la mine froide à sa femme, demeura longtemps sans coucher avec elle ny la toucher ; parquoy un jour elle seule dans sa chambre, mettant la main à la plume, se mit à faire ce quatrain

Vigna era, vigna son.

Era podata, or ptù non son ;

i. François-Ferdinand d’Avales, mort en <57i.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/292[modifier]

DES DAMES.

288

Et puis laissant ce quatrain escrit sur la table, le mary vint, qui vid ces vers sur la table, prend la plume et fait response

Et puis les laissa aussi sur la table. Lé tout fut an porté au marquis, qui fit response

Cela fut rapporté au mary, qui, se contentant d’une si honnorable response et juste satisfaction, reprit sa vigne et la cultiva aussi bien que devant ; et jamais mary et femme ne furent mieux.

Je m’en vois le traduire en françois, afin que chacun l’entende.

Je suis esté une belle vigne et le suis encore, Je suis esté d’autresfois très-bien cultivée ; A st’heure je ne le suis point ; et si ne sçay Pourquoy mon patron ne me cultive plus. Oui, vous avez été vigne telle, et l’estes encore, Et d’autresfois bien cultivée, à st’heure plus ; Pour l’amour de la griffe du lion,

Vostre mary ne vous cultive plus.

E non so per quai cagion

Non roi poda il mio patron.

Vigna eri, vigna sei,

Eri podata, e più non sei.

Per la granfa del leon,

Non ti poda il tuo patron.

A la vigna che voi dite

Io fui, e qui restai ;

Alzai il pampano ; guardai la vite

Ma, se Dio m’ajuti, non toccai.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/293[modifier]

DES DAMES.

289

A la vigne que vous autres dittes

Je suis esté certes, et y restay un peu ;

J’en haussay le pampre et en regarday le raisin ; Mais Dieu ne me puisse ayder si jamais j’y ay touché Par cette griffe du lion il veut dire le gand qu’il avoit trouvé esgaré entre les linceuls.

Voilà encor un bon mary qui ne s’ombragea par trop, et, se despouillant de soubcon, pardonna ainsi à sa femme. Et certes il y a des dames, lesquelles se plaisent tant en elles-mesmes, qu’elles se regardent et se contemplent nues, de sorte qu’elles se ravissent se voyans si belles, comme Narcisus. Que pouvonsnous donc faire les voyant et arregardant ? Mariane, femme d’Hérode, belle et honneste femme, son mary voulant un jour coucher avec elle en plein midy et voir à plein ce qu’elle portoit, luy refusa à. plat, ce dit Josephe'. Il n’usa pas de puissance de mary, comme un grand seigneur que j’ay cogneu, à l’endroit de sa femme, qui estoit des belles, qu’il assaillit ainsi en plain jour, et la mit toute nue, elle le déniant fort. Après, il luy renvoya ses femmes pour l’habiller, qui la trouvèrent toute esplorée et honteusè. D’autres dames y a-il lesquelles à dessein ne font pas grand scrupule de faire à pleine veue la monstre de leur beauté, et se descouvrir nues, afin de mieux encapricier et marteller leurs serviteurs, et les mieux attirer à elles ; mais ne veulent permettre nullement la touche précieuse, au moins aucunes, pour quelque temps ; car, ne se voulans arrester en

1. Voyez Antiquités judaïques, liv. XV, ehap.vn. M –19

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/294[modifier]

DES DAMES.

290

si beau chemin, passent plus outre, comme j’en ay ouy parler de plusieurs, qui ont ainsi long-temps entretenu leurs serviteurs de si beaux aspects. Bienheureux sont-ils ceux qui s’y arrestent aux patiences, sans se perdre par trop en tentation. Et faut que celuy soit bien enchante de vertu qui, en voyant une belle femme, ne se gaste point les yeux ; ainsi que disoit Alexandre' quelquesfois à ses amis, que les filles des Perses faisoyent grand mal aux yeux à ceux qui les regardoient ; et pour ce, tenant les filles du roy Darius ses prisonnières, jamais ne les saluoit qu’avec les yeux baissez, et encor le moins qu’il pouvoit, de peur qu’il avoit d’estre surpris de leur excellente beauté.

Ce n’est dès lors seulement, mais d’aujourd’huy, qu’entre toutes les femmes d’Orient les Persiennes ont le los et le prix d’estre les plus belles et accomplies en proportions de leur corps et beauté natùrelle, gentilles, propres en leurs habits et chaussures, mesmement et sur toutes celles de. l’ancienne et royale ville de Sciras, lesquelles sont tellement louées en leurs beautéz, blancheurs et plaisantes civilitez et bonne grâce, que les Mores, par un antique et commun proverbe, disent que leur prophète Mahommet ne voulut jamais aller à Sciras, de crainte que s’il y eust veu une fois ces belles femmes, jamais amprès sa mort son âme ne fust entrée en paradis. Ceux qui y ont esté et en ont escrit le disent ainsi, en quoy on notera l’hypocrite contenance de ce bon rompu et marault prophète ; comme s’il ne se trouvoit par esi. Voyez Plutarque, Alexandre, chap. xxxix.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/295[modifier]

DES DAMES.

Mi

crit, ce dit Belon, en un livre arabe intitulé Des bonnes coustumes de ~~o// ?mc~, le louant de ses forces corporelles, qu’il se vantoit de pratiquer et repasser ses unze femmes qu’il avoit en une mesme heure, l’une après l’autre'. Au diable soit le marault ! 1 N’en parlons plus quand tout est dit, je suis bien à loisir d’eri parler.

J’ay veu faire cette question, sur ce trait d’Alexandre que je viens de dire, et de Scipion l’Afriquain lequel des deux acquist plus grand' louange de continence ? 2

Alexandre, se défiant des forces de sa chasteté, ne voulut point voir ces belles dames persiennes Scipion, après la prise de Cartage-la-Neufve, vid cette belle fille espagnole que ses soldats luy amenèrent, et luy offrirent pour la part de son butin, laquelle estoit si excellente en beauté et en si bel aage de prise, que partout où elle passoit elle animoit et admiroit les yeux de tous à la regarder, et Scipion mesme ; lequel, l’ayant saluée fort courtoisement, s’enquist de quelle ville d’Espagne elle estoit et de ses parents.. Luy fut dit, entr’autres choses, qu’elle estoit accordée à un jeune homme nommé Alucius, prince des Celtibériens, à qui il la rendit, et à ses père et mère, sans la toucher ; dont il obligea la dame, les parens et le fiancé, si bien qu’ils se rendirent depuis très—1. Cette phrase est prise textuellement de l’ouvrage du célèbre naturaliste et voyageur Pierre Belon, intitulé Les o-en’c</o/M de plusieurs singularités et choses mémorables, <oucee~ en C~'cce, ~: c, Judée, Égypte, Arabie, etc. Paris, 1854, In-4", tiv. III, chap. x, p. 179.

2.n/y’ey, étonner.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/296[modifier]

DES DAMES.

292

affectionnez à la ville de Rome et à la république. Mais que sçait-on si dans son âme cette belle dame n’eust point désiré avoir esté un peu percée et entamée premièrement de Scipion, de luy, dis-je, qui estoit beau, jeune, brave, vaillant et victorieux ? Possible que si quelque priyé ou privée des siens et des siennes luy eust demandé en foy et conscience si elle ne l’eust pas voulu, je laisse à penser ce qu’elle eust répondu, ou fait quelque petite mine approchant de l’avoir désiré, et, s’il vous plaise si son climat d’Espagne et son soleil couchant ne la sçavoit pas rendre, et plusieurs autres dames d’aujourd’huy et dé cette contrée, belles et pareilles à elle, chaudes et aspres à cela, comme j’en ay veu quantité. Ne faut donc point douter, si cette belle et honneste fille fust esté sollicitée et -requise de ce beau jeune homme Scipion, qu’elle ne l’eust pris au mot, voire sur l’autel de ses dieux prophanes.

En cela ce Scipion a esté certes loué d’aucuns de ce grand don de continence ; d’autres il en a esté blasmé car en quoy peut monstrer un brave et valleureux cavallier la générosité de son cœur, qu’envers une belle et honneste dame, sinon lui faire parestre par effet qu’il prise sa beauté et l’ayme beaucoup, sans luy user de ces froideurs, respects, modesties et discrétions que j’ay veu souvent appeller, à plusieurs cavalliers et dames, plustost sottises et faillement' de cœur que vertus ? Non, ce n’est pas ce qu’une belle et honneste dame ayme dans son cœur, mais une bonne jouissance, sage, discrète et secrète. Enfin, <FM/e/np~, defHiUancc.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/297[modifier]

DES DAMES.

293

comme dist un jour.une honnéste dame lisant cette histoire, c’estoit un sot que Scipion, tout brave et généreux capitaine qu’il fust, d’aller obliger des personnes à soy.et au parti romain par un si sot moyen, qu’il eust pu faite par un autre plus convenable, et mesmes.puisque c’estoit un butin de guerre, duquel en cela on doit triompher autant ou plus que de toute autre chose.

Le grand fondateur de sa ville ne fit pas ainsi, quand les belles dames sabines furent ravies, à l’endroit de celle qu’il eut pour sa part ; et en fit à son bon plaisir, sans aucun respect ; dont elle s’en trouva bien, et ne s’en soucia guières, ny elle ny ses compagnes, qui firent leur accord aussitost avec leurs marys et ravisseurs, et ne s’en formalisèrent comme leurs pères et mères, qui en firent esmouvoir grosse guerre.

Il est vray qu’il y a gens et gens, femmes et femmes, qui ne veulent accointance de tout le monde en cette façon et toutes’ne sont pareilles à la femme du roy Ortiagon', l’un des rois gaulois d’Asie, qui fut belle en perfection ; et, ayant esté prise en sa défaitte par un centenier romain, et sollicitée de son honneur, la trouvant ferme, elle qui eut horreur de se prostituer à luy, et à une personne si vile et basse, il la prit par force et violence, que la fortune et adv-nture de guerre luy avoit donné par. droict d’esclavitude ; dont bientost il s’en repentit et en eut la vengeance ; car elle luy ayant promis une grande rançon pour sa ). Elle s’appelait Chiomara. Voyez Plutarque, des Yertus des /ew/Me.y, et Boccace, De claris MM//c/&Mj chap. LXXIV.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/298[modifier]

DES DAMES.

294

liberté, et tous deux estans allez au lieu assigné pour en toucher l’argent, le fit tuer ainsi qu’il le contoit, et puis l’emporta et la teste à son mary, auquel confessa librement que celuy-là luy avoit violé véritablement sa chasteté, mais qu’elle en avoit eu la vengeance en cette façon ce que son mary l’approuva, et l’honnora grandement. Et, depuis ce.temps là, dit l’histoire, conserva son honneur jusques au dernierjour] de sa vie avec toute sainteté et gravité enfin elle en eut ce bon morceau, fust qu’il vinst d’un homme de peu.

Lucrèce n’en fit pas de mesme, car elle n’en tasta point, bien qu’elle fust sollicitée d’un brave roy en quoy elle fit doublement de la sotte, de ne luy complaire sur le champ et pour un peu, et de se tuer.

Pour tourner encore à Scipion, il ne sçavoit point encor bien le train de la guerre pour le butin et pour le pillage car, à ce que je tiens d’un grand capitaine des nostres, il n’est telle viande au monde pour cela qu’une femme prise de guerre ; et se mocquoit de plusieurs autres ses compagnons, qui recommandoient sur toutes choses, aux assauts et surprises des villes, l’honneur des dames, mesmes aux autres lieux et rencontres car elles ayment les hommes de guerre tousjours plus que les autres, et leur violence leur en fait venir plus d’appétit ; et puis on n’y trouve rien à redire ; le plaisir leur en demeure ; l’honneur des marys et d’elles n’en est nullement hony ; et puis les voylà bien gastées Et, qui plus est, sauvent les biens et les vies de leurs marys, ainsi que la belle Eunoe, femme de Bogud ou Bocchus, roy de Mau-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/299[modifier]

DES DAMES.

295

ritanie, à laquelle Caesar fit de grands biens et à son mary, non tant, faut-il croire, pour avoir suivy son party, comme Juba, roy de Bithinie, celuy de Pompée, mais parce que c’estoit une belle femme, et que Cnesar en eut l’accointance et douce jouissance'. Tant d’autres commoditez de ces amours y a-il que je passe et toutesfois, ce disoit ce grand capitaine, ses autres grands compagnons pareils à luy s’amusans à de vieilles routines et ordonnances de guerre, veulent qu’on garde l’honneur des femmes, desquelles il faudroit auparavant sçavoir en secret et en conscience l’advis, et puis en décider ou, possible, sont-ils du naturel de nostre Scipion, lequel, ne se contentoit tenir de celuy du chien de l’ortolan, lequel, comme j’ay dit cy-devant', ne voulant manger des choux du jardin, empesche que les autres n’en mangent. Ainsi qu’il fit à l’endroit du pauvre Massinissa, lequel, ayant tant de fois hazardé sa vie pour luy et pour le peuple romain, tant peiné, sué et travaillé pour luy acquérir gloire et victoire, il luy refusa et osta la belle reine Sophonisba, qu’il avoit prise et choisie pour son principal et plus précieux butin il la luy enleva pour l’envoyer à Rome à vivre le reste de ses jours en misérable esclave, si Massinissa n’y eust remédié'. Sa gloire en fust esté plus belle et plus ample, si elle y eust comparu en glorieuse et superbe reine, femme de Massinissa, et que l’on eust dit, la voyant passer « Voilà l’une des 1. Voyez Suétone, C~cr, chap. Lii. 2. Voyez p. 142. 3. Voyez Tite-Live, liv. XXX, chap. xv, et Boccace, De claris yMM~e7'/&M~ chap. ucxn.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/300[modifier]

DES DAMES.

296

belles vestiges des conquestes de ; Scipion ; M car la gloire certes gist bien plus en l’apparence des choses grandes et hautes~ que des basses.

Pour fin, Scipion en tout ce discours fit de grandes fautes, ou bien il estoit ennemy du tout du sexe fémeninj ou du tout impuissant de le contenter, bien qu’on die que sur ses vieux jours il se mit à faire l’amour à une des servantes de sa femme ; ce qu’elle comporta fort patiemment, pour des raisons qui se pourroyent là-dessus alléguer*.

Or, pour sortir de la disgression que je viens d’en faire, et pour rentrer au plain chemin que j’avois laissé, je dis, pour faire fin à ce discours que rien au monde n’est si beau à 'voir et regarder qu’une belle femme pompeusement habillée, ou délicatement déshabillée et couchée ; mais qu’elle soit saine, nette sans tare, suros ny mallandre, comme j’ay dit'.

Le roy François disoit qu’un gentilhomme, tant superbe soit-il, ne sçauroit mieux recevoir un seigneur, tant grand soit-il, en sa maison ou chasteau, mais qu’il y opposast à sa veue et première rencontre une belle femme sienne, un beau cheval et un beau lévrier car, en jettant son œil tantost sur l’un, tantost sur l’autre, et tantost sur le tiers, il ne se sçauroit jamais fascher en cette maison ; mettant ces trois choses belles pour très-plaisantes à voir et admirer, et en faisant cet exercice très-agréable.

). Il me semble que Brantôme fait ici confusion, et qu’il attribue, à Scipion une aventure de Caton l’Ancien, rapportée par Plutarque.

2. Voyez plus haut, p. 94.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/301[modifier]

DES DAMES.

29 ?

La reine Isabel de Castille disoit qu’elle prenoit un très-grand plaisir de voir quatre choses T/o/M~y’e~ ??<M' en ca-o, obisbo’puesto en pontifical, ~<~s <Ma ! en la ca//M, j~ ladron en la ~oyca « Un homme f< d’armes sur les champs, un évesque en son pon tifical, une belle dame dans un lit, et un larron K au gibet. »

J’ay ouy raconter à feu M. le cardinal de Lorraine le Grand, dernier décédé, que lorsqu’il alla à Rome vers le pape Paul IV, pour rompre la trefve faite avec l’empereur, il passa à Venise, où il 'fut très-honnorablement receu, il n’en faut point doubter, puisqu’il estoit un si grand favory d’un si grand roy. Tout ce grand et magnifique sénat alla au devant de luy ; et, passant par le grand canal, où toutes les fenestres des maisons estoyent bordées de toutes les femmes de la ville, et des plus belles/qui estoyent là accourues pour voir cette entrée, il y en eut un des plus grands qui l’entretenoit sur les affaires de l’estat, et luy en parloit fort mais, ainsi qu’il jettoit fort ses yeux fixement sur ces belles dames, il luy dit en son patois langage' « Monseigneur, je croy que°vous ne m’entendez, et avez raison ; car il y a bien plus de plaisir et différence de voir ces belles dames à ces fenestres, et se ravir en elles, que d’ouyr parler un fascheux vieillard comme moy, et parlast-il de K quelque grande conqueste à vostre advantage. '< M. le cardinal, qui n’avoit faute d’esprit et de mémoire, luy respondit de mot à mot à tout ce qu’il avoit dit, laissant ce bon vieillard fort satisfait de luy, 1. En dialecte vénitien.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/302[modifier]

DES DAMES.

298

et en admirable estime qu’il eut de luy qui, pour s’amuser à la veue de ces belles dames, il n’avoit rien oublié ny obmis de ce qu’il luy avpit dit.

Qui aura veu la cour de nos rois François, Henry second, et autres rois ses enfans, advouera bien, quel qu’il soit, et eust-il veu tout le monde, n’avoir rien veu jamais de si beau que nos dames qui sont estées en leur cour, et de nos reines, leurs femmes et mères et sœurs mais plus belle chose encor eust-il veu, ce dit quelqu’un, si le grand-père de maistre Gonnin eust vescu, qui, par ses inventions, illusions et sorcelleries et enchantements, les eust pû représenter dévestues et nues, comme l’on dit qu’il le fit une fois en quelque compagnie privée, que le roy François luy commanda ; car il estoit un homme très-expert et subtil en son art ; et son petit-fils, qu’avons veu, n’y entendoit rien au prix de luy.

Je pense que cette veue seroit aussi plaisante comme fut jadis celle des dames égiptiennes en Alexandrie, à l’accueil et réception de leur grand Dieu Apis, au devant duquel elles alloyent en très-grande cérémonie, et levant leurs robbes, cottes et chemises, et les retroussant le plus haut qu’elles pouvoyent, les jambes fort eslargies et escarquillées, leur monstroyent leur cas tout à fait ; et puis, ne le revoyoient plus ; pensez qu’elles cuidoyent l’avoir bien payé de cela. Qui en voudra voir le conte, lise Alexan. ab Alex., au sixiesme livre des VoM~y’oMa~ Je pense que telle i. Malgré le dire de Brantôme, j’ai cherché en vain dans les Dierum genialium libri ~7 (publiés pour la première fois en 1523) du jurisconsulte napolitain Alessandro Alessandri !e tableau qu’il nous trace de la fête égyptienne. Le fait auquel il fait allusion se trouve

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/303[modifier]

DES DAMES.

299

veue en estoit bien plaisante, car pour lors les dames d’Alexandrie estoyent belles, comme encores sont aujourd’huy.

Si les vieilles et laides faisoyent de mesme, passe ; car la veue ne se doit jamais estendre que sur le beau, et fuir le laid tant que l’on peut.

En Suisse, les hommes et femmes sont pesle-mesle aux bains et estuves sans faire aucun acte déshonneste, et en sont quittes en mettant un linge devant s’il est bien délié, encor peut-on voir chose qui plaist ou déplaist, selon le beau ou laid.

Avant que finir ce discours, si diray-je encor ce mot. En quelles tentations et récréations de veue pouvoyent entrer aussi les jeunes seigneurs, chevalliers, gentilshommes, plébéans et autres Romains, le temps passé, le jour que se célébroit la feste de Flora à Rome, laquelle on dit avoir esté la plus gentille et la plus triomphante courtisanne qu’oncques exerça le pùtanisme dans Rome, voire ailleurs'. Et dans Diodore de Sicile (liv. I, chap. Lxxxv), et à y est question non point d’Alexandrie, mais d’un bois de Memphis consacré à Vulcain. Hérodote de son côté (liv. II, chap. Lx), raconte ce qui suit Lors de la grande fête de Diane (Isis), qui se célébrait tous les ans à Bubastis, située sur une des branches du Nil, les Égyptiens, hommes et femmes s’y rendaient par eau. Chaque fois qu’on passait devant une ville les bateaux s’approchaient du rivage. Des femmes embarquées, les unes chantaient, dansaient, criaient en injuriant les habitants les autres debout « retroussaient leur robe indécemment. »

1. Plébéans, plébéiens.

2. C’est dans le De claris mulieribus de Boccace et dans la traduction française (Paris, 038, in-8", goth.) que 'Brantôme a pris l’histoire de Flora (chap. ixv, fo cxVii) ; mais i ! l’a enjolivée avec ce sans-façon si habituel chez les écrivains de son temps,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/304[modifier]

DES DAMES.

300

qui plus la recommandoit en cela, c’est qu’elle estoit de bonne maison et de grande liguée ; et, pour ce, telles dames de si grande estoffe voluntiers plaisent plus, et la rencontre en est plus excellente que des autres.

Aussi cette dame Flora eut cela de bon et de meilleur que Lays, qui s’abandonnoit à tout le monde comme une bagasse, et Flora aux grands ; si bien que sur le sueil de sa porte elle avoit mis cet escriteau « Rois, princes, dictateurs, consuls, censeurs, pontifes, questeurs, ambassadeurs, et autres grands seigneurs, entrez, et non d’autres. »

Lays se faisoit tousjours payer avant la main, et Flora point, disant qu’elle faisoit ainsi avec les grands, afin qu’ils fissent de mesme avec elle comme grands et illustres, et aussi qu’une femme d’une 'grande beauté et haut lignage sera tousjours autant estimée qu’elle se prise et si ne prenoit sinon ce qu’on luy donnoit, disant que toute dame gentille devoit faire plaisir à son amoureux pour amour, et non pour avarice, d’autant que toutes choses ont certain prix, fors l’amour.

quand ils parlent des choses et des personnes de l’antiquité. Le nom de cette femme était Acca Larentia. Suivant une tradition rapportée par Macrobe (Saturnales, !Iv. I, chap. x), elle vivait sous Ancus Martius et légua au peuple romain les richesses qu’elle avait amassées dans l’exercice de son métier, à !a condition de fêter tous les ans le jour de sa naissance. Les jeux qu’on célébrait en son honneur furent plus tard confondus avec !e culte de la déesse Flore dont on lui donna le nom ; les courtisanes s’y montraient nues sur la scène. (Voyez Aulu-Gelle, liv. VI, chap. vu ; Valère Maxime, liv. Il chap. x, et les Dies geniales liv. VI, chap. vm.)

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/305[modifier]

DES DAMES.

301

Pour fin, en son temps elle fit si gentiment l’amour, et se Ht si bravement servir, ' que quand elle sortoit de son logis quelquesfois pour se pourmener en ville, il y avoit assez à parler d’elle pour un mois, tant pour sa beauté, ses belles et riches parures, ses superbes façons, sa bonne grâce, que pour la grande suitte de courtisans et serviteurs et grands seigneurs qui estoyent avec elle~ et qui la suivoyent et accompagnoient comme vrays esclaves ; ce qu’elle enduroit fort patiemment. Et les ambassadeurs estrangers, quand ils s’en retournoyent en -leurs provinces, se plaisoyent plus à faire des contes de la beauté et singularité de la belle Flora que de la grandeur de la république de Rome, et surtout de sa grande libéralité, contre le naturel pourtant de telles dames ; mais aussi estoit-elle outre le commun, puisqu’elle estoit noble.

Enfin elle mourut si riche et si opulente, que la valeur de son argent, meubles et joyaux estoit suffisante pour refaire les murs de Rome, et encor pour désengager la république. Elle fit le peuple romain son héritier principal, et pour ce, luy fut édifEé dans Rome un temple très-sumptueux, qui de Flore fut appellé Florian.

La première feste que l’empereur Galba célébra jamais fut celle de l’amoureuse Flora, en laquelle estoit permis aux Romains et Romaines de faire toutes les desbauches, déshonnestetez, sallauderies et débordemens à l’envy dont se pourroyent adviser ; en sorte qu’on estimoit plus saincte et la plus gallante celle qui, ce jour là, faisoit plus de la dissoleue et de la déshonneste et débordée.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/306[modifier]

DES DAMES.

302

Pensez qu’il n’y avoit ny fiscaigne (que les chambrières et esclaves mores dansent les dimanches, à Malthe, en pleine place devant le monde), ny sarabande qui en approchast, et qu’elles n’y oublioyent ny mouvement ny remuemens lascifs, ny gestes paillards, ny tordions bizarres. Et qui en pouvoit excogiter de plus dissolus et débordez, tant plus gallante estoit la dame ; d’autant que telle opinion estoit parmy les Romains, que, qui alloit au temple de cette déesse en habit et geste et façon plus lascive et paillarde, auroit mesme grâce et oppulents biens que Flora avoit eu.

Vrayment voilà de belles opinions et belle solemnisation de feste 1 aussi estoyent-ils payens. Là-dessus ne faut douter si elles y oublioyent nul genre de lascivetez, et si longtemps avant ces bonnes dames y estudioyent leur leçon, ny plus ny moins que les nostres à apprendre un ballet, et si elles estoyent affectionnées en cela. Les jeunes hommes, voire les vieux, y estoyent bien autant empressez à voir et contempler telles lascives simagrées. Si telles se pouvoyent représenter parmy nous, le monde en feroit bien son proffit en toutes sortes ; et pour estre à telles veues le monde se tueroit de la presse.

Il y a assez là à gloser qui voudra ; je le laisse aux bons gallants. Qu’on lise Suétone, Pausanias grec et Manilius latin, aux livres qu’ils ont fait des dames illustres, amoureuses et fameuses, on verra tout'. 1. Ceci nous donne une idée des notions que Brantôme possédait sur les auteurs de l’antiquité. Suétone et Pausanias ont pu parler de « dames illustres et amoureuses mais n’en ont jamais fait)e sujet d’un livre. Quant à ManiHus, l’on ne connaît

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/307[modifier]

SES "DAMEiS.

303

Ce conte encor, et puis plus

Il se lit que les Lacédémoniens allèrent une fois pour mettre le siège devant Messène à quoy les Mecéniens les prévindrent, car ils sortirent d’abord sur eux les uns et les autres, tirèrent et coururent à Lacédémone, pensant la surprendre et la piller cependant qu’ils s’amusoient devant leur ville ; mais ils furent valleureusement repoussez et chassez par les femmes qui estoyent demeurées ce que sçachans, les Lacédémoniens rebroussèrent chemin et tournèrent vers leur ville ; mais de loin ils descouvrent leurs femmes toutes en armes, qui avoyent donné la chasse, dont ils furent en allarme ; mais elles se firent aussitost à eux cognoistre, et leur raconter leur fortune dont ils se mirent de joye à les baiser, embrasser et carresser, de telle sorte que, perdans toute honte, et sans avoir la patience d’oster les armes, ny eux ny elles, leur firent cela bravement en mesme place qu’ils les rencontrèrent, où l’on put voir choses et autres, et ouir un plaisant son et cliquetis d’armes et d’autre chose. En mémoire de quoy ils firent bastir un temple et simulachre à la déesse Vénus, qu’ils appellèrent ~/ïMj' l’armée, au contraire de tous les aude lui que I'~<r<M<w !Mo/ poëme en cinq livres sur l’astronomie. Peut-être faut-il lire Martial au lieu de Manilius. 4. Encore une histoire travestie les Lacédémoniens (et non les Messéniens) ayant été assaillir Argos (et non Sparte), furent repoussés par les femmes de !a ville. Voilà ce que Plutarque raconte en quelques lignes (De virtutibus /K~/e/w7t.g'/ME). Quant à la manière dont les guerriers et les guerrières célébrèrent leur triomphe, je ne sais où Brantôme a pu l’apprendre. Enfin si la Vénus des Lacédémoniens était armée, c’est que tous leurs autres dieux t’étaient aussi.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/308[modifier]

DES DAMES.

304

très, qui la peignent toute nue. Voilà une plaisante cohabitation, et un beau sujet, de peindre Vénus armée, et l’appeler ainsi 1

Il se void souvent parmy les gens de guerre, mesme aux prises des villes par assauts, force soldats tous armés jouir des femmes, n’ayans le loisir et la patience de se désarmer pour passer leur rage et appétit, tant ils sont tentés ; mais de voir le soldat armé habiter avec la femme armée, il s’en void peu. Il se faut là-dessus songer le plaisir qui s’en peut ensuivre, et quel plus grand pouvoit estre en ce beau mystère, ou pour l’action, ou pour la veue, ou pour la sonnerie des armes. Cela gist en l’imagination qu’on en pourroit faire, tant pour les agents' que pour les arregardans qui estoyent là pour lors.

Or, c’est assez ; faisons fin j’eusse fait ce discours plus ample de plusieurs exemples, mais je craignois que, pour estre trop lascif, j’en eusse encouru mauvaise réputation.

Si faut-il qu’après avoir tant loué les belles femmes, que je fasse le conte d’un Espagnol qui, voulant mal à une femme, me la dépeignit un jour comme il falloit, et me dit Senor, t~'< ?/~ es como la lampada azeytunada ~«a', y de hechura del armario, larga r ~<X/~a, CO/0/* y gesto como mascara mal pintacla, el talle como una C<Ï/ ?~M/ !<: 0 mola <& ? /MoA/M, la vista como ~0/0 del tiempo antigno, el andar vision d' una antigua fantasma de la noche, que tanto tuviese encontrar-la de noche, como ver una mandra-or~. /e.fM~ /Mn~/ Dios /7/e libre de su mal encuen-1. ~e~, acteur.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/309[modifier]

DES DAMES.

305

tro ~Vo se contenta de telle/' en su ec~~ ~Mo'~ provisor del o~~&o, ni se contenta con la <e/77a.f/~f/<{ conversacion del t-tCa/O ni del guardian ni de /<( a-M~~ <ï/Ï~~MC[ del d-a/ï J//ZO que M~< ?/'< ! de nuevo ~fi ! /o/7 !~o à ~c~/e para las a/z//7 ?a~ t/e/~u/or~, para acabar su negra vida « Voyez la eUe est comme une lampe vieille et toute graisseuse d’huyle d’église ; de forme et façon, elle ressemble un armoire grand et vague et mal basti ; la couleur et la grâce comme d’un masque mal peint ; la taille comme une cloche de monastère ou meule de moulin ; le visage comme d’un idole du temps passé ;< le regard et l’aller comme un fantosme antique qui va de nuict de sorte que je craindrois autant de Il la rencontrer de nuict comme de voir une mandragore. Jésus Jésus Dieu m’en garde de telle rencontre Elle ne se contente pas d’avoir pour hoste ordinaire chez soy le proviseur de l’évesque, ny se contente de la desmesurée conversation du vicaire, ny de la continue visite du gardien, ny de l’ancienne amitié du doyen, sinon qu’à cette heure de nouveau elle a pris en main celuv qui demande pour les âmes de purgatoire, et ce pour achever sa noire vie.))

Voilà comment l’Espagnol, qui a si bien dépeint les trente beautéz d’une dame, comme j’a.y dit cydessus en ce discours', quand il veut, la sçait bien déprimer.

Voyez plus haut, p. 2SS.

)X ~U

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/310[modifier]

AUTRE DISCOURS

SUR

LA BEAUTÉ DE LA BELLE JAMBE, ET LA VERTU QU’ELLE A

Entre plusieurs belles beautéz que j’ay veu louer quelques fois parmy nous autres courtisans, et autant propres à attirer à l’amour, c’est qu’on estime fort une belle jambe à une belle dame ; dont j’ay veu plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir belles. Entre autres, j’ay ouy raconter d’une très-grande princesse de par le monde, que j’ay cogneue% laquelle aymoit une de ses dames par-dessus toutes les siennes, et la favorisoit par dessus les autres seulement parce qu’elle luy tiroit ses chausses si bien tendues, et en accommodoit la grève, et mettoit si proprement la jarretière, et mieux que toute autre ; de sorte qu’elle estoit fort advancée 1. Ce discours a été résumé ainsi par Brantôme « Le troisiesme traicte de la beauté d’une belle jambe et comment eU' est fort propre et a grand' vertu pour attirer à l’amour. » Voyez sa préface, tome I, p. 3.

2. Catherine de Médicis. Voyez tome VII, p. 343.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/311[modifier]

DES DAMES.

30 ?

auprès d’elle ; mesme luy fit de bons biens. Et par ainsi, sur cette curiosité qu’elle avoit d’entretenir sa jambe ainsi belle, faut penser que ce n’estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelquesfois avec de beaux callesons de toille d’or et d’argent, ou d’autre estonetrès-proprement et mignonnement faits, qu’elle portoit d’ordinaire car l’on ne se plaist point tant en soy, que l’on n’en vueille faire part à d’autres de la veue et du reste.

Cette dame a.ussi ne se pouvoit pas excuser, en disant que c’estoit pour plaire à son mary, comme la pluspart d’elles le disent, et mesmes les vieilles, quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores qu’elles soyent vieilles ; mais cette-cy estoit veufve. il est vray que du temps de son mary elle faisoit de mesme, et pour ce ne voulut discontinuer par amprès, l’ayant perdu.

J’ay cogneu force belles, honnestes dames et filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi précieuses et propres et gentilles leurs belles jambes aussi elles en ont raison ; car il y gist plus de lasciveté qu’on ne pense.

J’ay ouy parler d’une très-grande dame, du temps du roy François, et très-belle~ laquelle, s’estant rompu une jambe, et se l’estant faite rabiller, elle trouva qu’elle n’estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte : elle fut si résolue, qu’elle se la fit rompre une autre fois au rabilleur, pour la remettre en son point, comme auparavant, et la rendre aussi belle et aussi droite. Il y en eut quelqu’une qui s’en esbahit fort ; mais à celle une autre belle dame fort entendue lit

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/312[modifier]

DES DAMES.

308

response et luy dit « A ce que vois, vous ne sçavez pas qu’elle vertu àmoureuse porte en soy une belle jambe. »

J’ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le monde, laquelle estant fort amoureuse d’un grand seigneur, pour l’attirer à soy et en escroquer quelque bonne pratique, et M’y pouvant parvenir, un jour estant en une allée de parc, et le voyant venir, elle fit semblant que sa jarretière luy tomboit ; et, se mettant un peu à l’escàrt, haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa jarretière. Ce grand seigneur l’advisa fort, et en trouva la jambe très-belle ; et s’y perdit si bien que cette jambe opéra en luy plus que n’avoit fait son beau visage ; jugeant bien en soy que ces deux belles colonnes soustenoient un beau bastiment ; et depuis l’advoua-il à sa maistresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez cette invention et gentille façon d’amour.

J’ay ouy parler aussi d’une belle et honneste dame, surtout fort spirituelle, de plaisante et bonne humeur, laquelle, se faisant un jour tirer sa chausse à son vallet de chambre/elle luy demanda s’il n’entroit point pour cela en ruth, tentation et concupiscence encor dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet, pensant bien dire, pour le respect qu’il luy portoit, luy respondit que’non. Elle soudain haussa la main et luy donna un grand soufflet. « Allez, dit-elle ; vous ne me servirez jamais plus ; vous estes un sot, je. ce vous donne vostre congé. »

Il y à force vallets de filles aujourd’huy qui ne sont si continents, en levant, habillant et chaussant

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/313[modifier]

DES DAMES.

309

leurs maistresses il y a aussi des gentilshommes qui n’eussent fait ce trait, voyant un si bel appas. Ce n’est d’aujourd’huy seulement que l’on a estimé la beauté des belles jambes et beaux pieds, car c’est une mesme chose ; mais du temps des Romains, nous lisons' que LuciusViteIlius, père de l’empei-eur Vitellius, estant fort amoureux de Massalina, et désirant estre en grâce avec son mary par son moyen, la pria un jour de luy faire cet honneur de luy accorder un don. L’emperière luy demanda (c Et quoy ? C’est, madame, dit-il, qu’il vous plaise qu’un jour je vous deschausse vos escarpins. » Massalina qui estoit toute courtoise pour ses sujets, ne luy voulut refuser cette grâce ; et, l’ayant deschaussée, en garda un escarpin et le porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus souvent qu’il pouvoir adorant ainsi le beau pied de sa dame par l’escarpin, puisqu’il ne pouvoit. avoir à sa disposition le pied naturel, ny la belle jambe.

Vous avez le milord d’Angleterre des Cent TV~M(~c- de' la reine de Navarre qui porta de mesme le gand de sa maistresse à son costé, et si bien enrichy. J’ay cogneu force gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de soye, prioient les dames et maistresses de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix-jours, du plus que du moins, et puis les portoyent en très-grand' vénération et contentement d’esprit et de corps.

J’ay cogneu un seigneur de par le monde, qui,

1. Dans Suétone, l’itellius, chap. n. 2. Voyez)a Nouvelle LVH.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/314[modifier]

DES DAMES.

si o

estant sur la mer avec une très-grande dame des plus belles du monde', qui, voyageant par son pays, et d’autant que ses femmes estoyent malades de la marette*, et par ce très-mal disposées pour la servir, le bonheur fut pour luy qu’il fallut qu’il la couchast et levast ; mais en la couchant et levant, la chaussant et deschaussant, il en devint si amoureux qu’il s’en cuida désespérer, encor qu’elle luy fust proche comme certes la tentation en est par trop extresme, et il n’y a nul si mortifié qui ne s’en èsmeut. Nous lisons de la femme de Néron, Popea Sabina, qui estoit la plus favorite des siennes, laquelle, outre qu’elle fust la plus profuse en toutes sortes de superfluitez, d’ornemens, de parures, de pompes et de ses coustemens~ d’habits, elle portoit des escarpins et pianelles ° toutes d’or. Cette curiosité ne tendoit pas pour cacher son pied ny sa jambe à Néron, son cocu de mary luy seul n’en avoit pas tout le plaisir ny la veue ; il y en avoit bien d’autres. Elle pouvoit bien avoir cette curiosité pour elle, puisqu’elle faisoit ferrer les pieds de ses juments, qui traisnoyent son coche, de fers d’argent'.

1. U s’agit sans aucun doute de Marie Stuart retournant en Écosse OS6i) et de l’un.de ses trois oncles qui t’accompagnèrent le grand prieur François de Lorraine, Claude duc d’Aumale, et René marquis d’Elbeuf.

2. Marette, mouvement de la mer ; en italien m-e-a et en espagnol mareta.

3. F/'o/Me, excessive, / ?/'o/f<M.–4. CoM~e/Me/M, coûts, dépenses. 5. Pianelle, pantoufle ; de ]'ita]ien-Me//a.

6. Non pas d’argent, mais d’or. Voyez Pline, Hv. XXXIII chap. xnx. Brantôme a traduit à tort parYtWMKM le jumenta (inules) de l’auteur latin.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/315[modifier]

DES DAMES

3H

M. sainct Jérosme reprend bien fort une dame de son temps qui estoit trop curieuse de la beauté de sa jambe, par ces propres mots « Par la petite bottine brunette, et bien tirée et luisante, elle sert d’appeau aux jeunes gens, et d’amorces par le son des bouclettes. » Pensez que c’estoit quelque façon de chaussure qui couroit de ce temps-là, qui estoit par trop afïettée, et peu séante aux prudes femmes. La chaussure de ces botines est encores aujourd’huy en usage parmy les dames de la Turquie, et des plus grandes et plus chastes.

J’ay veu discourir et faire question quelle' jambe estoit plus tentative et attrayante, ou la 'nue ou la couverte et chaussée ? Plusieurs croyent qu’il n’y a que le naturel mesme, quand elle est bien faitte au tour de la perfection, et selon la beauté que dit l’Espagnol que j’ay dit cy-devant, et qu’elle est bien blanche, belle et bien polie, et monstrée à propos dans un beau lict ; car autrement, si une dame la vouloit monstrer toute nue en marchant ou autrement, et des soulliers aux pieds, quand bien elle seroit la plus pompeusement habillée du monde, elle ne’seroit jamais trouvée bien décente ny belle, comme une qui seroit bien chaussée d’une belle chausseure de soye de couleur ou de fillet blanc, comme on fait à Fleurance pour porter l’esté, dont j’ay veu d’autres fois nos dames en porter, avant le grand usage que nous avons eu despuis des chausses de soye ; et après faudroit qu’elle fust tirée et tendue comme la peau d’un tabourin, et puis attachée ou avec esguillettes ou autrement, selon la volonté et l’humeur des dames puis faut accompagner le pied d’un bel es-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/316[modifier]

DES DAMES.

312 1

carpin blanc, et d’une mule de velours noir ou d’autre couleur, ou bien d’un beau petit patin, tant bien fait que rien plus, comme j’en ay veu porter à une très-grande dame de par le monde, des mieux faits et plus mignonnement.

En quoy faut adviser aussi la beauté du pied ; car s’il est par trop grand, il n’est plus beau ; s’il est par trop petit, il donne mauvaise opinion et signifiance de sa dame, d’autant qu’on dit petit pied, grand c. ce qui est un peu odieux mais il faut qu’il soit un peu médiocre, comme j’en ay veu plusieurs qui en ont porté grandes tentations, et mesmes quand leurs dames le faisoyent sortir et paroistre à demy hors du cotillon, et le faisoyent, remuer et frétiller par, certains petits tours et remuements lascifs, estans couverts d’un.beau petit patin peu liégé', et d’un escarpin blanc pointu et point quarré par le devant ; et le blanc est le plus beau. Mais ces petits patins et escarpins sont pour les grandes et hautes femmes, non pour les courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux de patins liégez de deux pieds autant vaudroit voir remuer cela comme la massue d’un géant ou la marotte d’un fou.

D’une autre chose aussi se doit bien garder la dame, de ne déguiser son sexe et ne s’habiller en garçon, soit pour une mascarade ou autre chose car, encor qu’elle eust la plus belle jambe du monde, elle s’en montre difforme, d’autant qu’il faut que toutes choses ayent leur proprété et leur séance' ;

Liégé, garni de liège.

2. C’est-à-dire aient ce qui leur est propre et ce qui leur sied.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/317[modifier]

DES DAMES.

313 3

tellement qu’en démentant leur sexe, défigurent du tout leur beauté et gentillesse naturelle.

Voilà pourquoy il n’est bien séant qu’une femme se garçonne pour se. faire monstrer plus belle, si ce n’est pour se gentiment adoniser d’un beau bonnet avec la plume à la guelfe ou gibeline attachée, ou bien au devant du front, pour ne trancher ny de l’un ny de l’autre, comme depuis peu de temps nos dames d’aujourd’huy l’ont mis en vogue mais pourtant à toutes il ne sied pas bien il faut en avoir le visage poupin et fait exprès, ainsi que l’on a veu a nostre reine de Navarre, qui s’en accommodoit si bien qu’a voir le visage seulement adonisé, on n’eust sceu juger de quel sexe elle tranchoir ou d’un beau jeune enfant, ou d’une très-belle dame qu’elle estoit.

Dont il me souvient qu’une de par le monde, que j’ay cogneue, qui la voulant imiter sur l’aage de vingt—cinq ans, et de par trop haute et grande taille, hommasse, et nouvellement venue à la cour, pensant faire de la gallante, comparut un jour en la sale du bal ; et ne fut sans estre fort arregardée et assez brocardée, jusques au roy qui en donna aussitost sa sentence car il disoit des mieux de son royaume et dit qu’elle ressembloit fort bien une batteleuse, ou, pour plus proprement dire, de ces femmes en peinture, que l’on porte de Flandres, et que l’on met au devant des cheminées d’hostelleries et cabarets- avec des fleustes d’Allemand au bec ; si bien qu’il luy fit dire que si elle comparoissoit plus en cet habit et contenance, qu’il luy feroit signifier de porter sa Heuste pour donner l’aubade et récréation à la noble

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/318[modifier]

DES DAMES.

314 ~r

compagnie. Telle guerre luy fit-il, autant pour ce que cette coiffure luy siéoid mal, que pour haine qu’il portoit à son mary.

Voità pourquoy tels desguisements ne sièzent bien à toutes dames ; car quand bien cette reine de Navarre, qui est la plus belle du monde, se fust voulu autrement déguiser de son bonnet, elle n’eust jamais comparu si belle comme elle est, et n’eust peu aussi, qu’auroit-elle sceu prendre forme plus belle que la sienne~ car de plus belles n’en pouvoit-elle prendre ny emprunter de tout le monde ? Et si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j’ay ouy dire à aucunes de ses femmes, et la peindre pour la plus belle et mieux faitte du monde, autrement qu’en son naturel, ou bien estant chaussée proprement sous ses beaux habits, on ne l’eust jamais trouvée si belle. Ainsi faut-il que les belles dames comparoissent et facent monstre de leurs beautéz.

J’ay leu dans un livre espaignol, intitulé el ~M~< ?. dei. Py/~c/ qui fut ceiuy' que fit le roy d’Espagne en ses Païs-Bas, du temps de l’empereur Charles son père, entr’autres beaux recueils qu’il receut parmy ses riches et opulentes villes, ce fut de la reine d’Hongrie en sa belle ville de Bains, dont le proverbe fut Mas brava que /a~ Bains'.

Entre autres magnificences fut que, durant le siège d’un chàsteau qui fut battu en feinte, et assiégé en 4. Brantôme a déjà emprunté plusieurs pages à cette relation du voyage de Philippe II (voyez tome III, p. 2S9), et c’est du même chapitre qu’il a tiré la description qui suit.

2. Celui, ce voyage.

3. Plus magnifique que les fêtes de Bains (Binch).

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/319[modifier]

DES DAMES.

315

forme de place de guerre (je le descris ailleurs'), elle fit un jour un iestin, sur tous autres, à l’empereur son bon frère, à la reine Eléonor sa sœur, au roy son hepveu, et à tous les seigneurs, chevalliers et dames de la cour. Sur la fin du festin comparut une dame, accompagnée de six nimphes orëades vesteues à l’antique, à là nimphale et mode de la vierge chasseresse, toutes vestues d’une toille d’argent et vert et un croissant au front, tout couvert de diamants, qu’ils sembloyent imiter la lueur de la lune, portant chacune son arc et ses flesches en la main, et leurs carquois fort riches au costé, leurs botines de mesme toille d’argent, tant bien tirées que rien plus. Et ainsi entrèrent en la salle, menans leurs chiens après elles ; et présentèrent à l’empereur, et luv mirent sur sa table toute sorte de venaison en pasté, qu’elles avoyent pris en leur chasse. Et, après vint Paies la déesse des pasteurs, avec six nimphes napées* vesteues toutes de blanc, de toille d’argent, avec les garnitures de mesme en la teste, toutes couvertes de perles, et avoyent aussi des chausses de pareille toille avec l’escarpin blanc, qui portèrent de toute sorte de laitage, et le posèrent devant l’empereur.

Puis, pour la troisiesme bande, vint la déesse Pommona, avec ses nimphes najades, qui portèrent 1. Voyez tome III, p. 2S9 et suiv.

2.H~Ae.foye-M, nymphes des montagnes ; oreades. C’est par une faute de copiste qu’on lit dans le manuscrit Pallas au lieu de Palès.

4. ~V ;/K/~M napées nymphes des vallées et des prairies ; /M/M~.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/320[modifier]

DES DAMES.

316 6

le dernier service du fruict. Et cette déesse estoit, la fille de dona Béatrix Pacecho, comtesse d’Antremont', dame d’honneur de la reine Eléonor~ laquelle pouvoit avoir alors que neuf ans. C’est elle qui est aujourd’huy madame l’admiralle de Chastillon, que M. l’admirât espousa en secondes nopces ; laquelle fille et déesse apporta avec ses compagnes, toutes sortes de fruicts qui se pouvoyent alors trouver, car c’estoit en esté, des plus beaux et plus exquis, et les présenta à -l’empereur avec une harangue si éloquente, si belle et prononcée de si bonne grâce, qu’elle s’en fit fort aymer et admirer de l’empereur et de toute rassemblée, veu son jeune aage, que dès lors on présagea qu’elle seroit ce qu’elle est aujourd’huy, une belle, sage, honneste, vertueuse, habille et spirituelle dame.

EUe estoit pareillement habiHée à la nimphale comme les autres, vesteues de toille d’argent et blanc, chaussées de mesmes, et garnies à la teste de force pierreries ; mais c’estoyent toutes esmeraudes, pour représenter en partie la couleur du fruit qu’elles apportoyent et outre le présent du fruict, elle en fit un à l’empereur et au, roy d’Espagne d’un rameau de victoire tout esmaillé de vert, les branches toutes chargées de grosses perles et pierreries, ce qui estoit fort riche à voir et inestimable ; à la reine Eléonor un esventail, avec un mirouer dedans, tout garni de pierreries de grande valeur.

1. Jacqueline de Montbel, comtesse d’Entremonts.–Voyez l’intéressante brochure de M. Henri Bordier, La ('cM’e de /'<M~a/ Coligny, Paris, <87H, 48 p. in-8".

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/321[modifier]

DES DAMES.

317

Certes, cette princesse et reine d’Hongrie monstroit bien qu’elle estoit une honneste dame en tout, et qu’elle sçavoit son entrégent aussi bien que le mestier de la guerre ; et, à ce que j’ay ouy dire, l’empereur son frère avoit un grand contentement et soulagement d’avoir, une si honneste sœur et digne de luy.

Or, l’on me pourroit objecter, pourquoy j’ay fait cette digression en forme de discours. C’est pour dire que toutes ces filles qui avoyent joué ces personnages avoyent esté choisies et prises pour les plus belles d’entre toutes celles des reines de France et d’Hongrie et madame de Lorraine, qui estoyent françoises, italienes, flamendes, allemandes et lorraines ; parmy lesquelles n’y avoit faute de beauté ; et Dieu sçait si la reine. de Hongrie avoit esté curieuse d’en choisir des plus belles et de meilleure grâce. Madame de Fontaine-Chalandry, qui est encor en vie, en sçauroit bien que dire, qui estoit lors fille de la reine Eléonor, et des plus belles on l’appelloit aussi la belle Torcy, qui m’en a bien conté. Tant y a que je tiens d’elle et d’ailleurs, que les seigneurs, gentilshommes et cavalliers de cette cour s’amusèrent à regarder et contempler les belles jambes, grèves et beaux petits pieds de ces dames ; car, vesteues ainsi à la nimphale, elles estoyent courtement habillées, et en pouvoyent faire une très-belle monstre, plus que leurs beaux visages, qu’ils pouvoyent voir tous les jours, mais non leurs belles jambes. Dont aucuns en vindrent plus amoureux par la monstre et veue d’icelles belles jambes, que non pas de leurs belles faces ; d autant qu’au dessus des belles colonnes

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/322[modifier]

~i8 DES DAMES.

coustumièrement il y a de belles cornices de frizes, des beaux architraves, riches chapiteaux, bien pollis et entaillez.

Si faut-il que je fasse ëncor cette digression et que j’en passe ma fantaisie, puisque nous sommes sur les feintes et représentations. Quasi en mesme temps que ces belles festes se faisoyent ez Païs-Bas, et surtout à Bains, sur la réception du roy d’Espagne, se fit l’entrée du roy Henry, tournant de visiter son pays de Piedmont et ses garnisons, à Lion, qui certes fut des belles et plus triomphantes, ainsi que j’ay ouy dire à d’honnestes dames et gentilshommes de la cour qui y estoyent'.

Or, si cette feinte et représentation de Diane et de sa chasse fut trouvée belle en ce royal festin de la reine de Hongrie, il s’en fit une à Lion qui fut bien autre et, mieux imitée ; car, ainsi que le roy marchoit, venant à rencontrer un grand obélisque à l’antique, a costé de la main droite il rencontra de mesmes un préau ceint, sur le grand chemin, d’une muraille de quelque peu plus de six pieds de hauteur, et ledit préau aussi haut de terre ; lequel avoit esté distinctement remply d’arbres de moyenne fustaye, entreplantez de taillis espais, et à force toutes d’autres petits arbrisseaux, avec aussi force arbres fruictiers. Et en cette petite forest s’esbattoyent force petits cerfs tous en vie, biches, chevreuils, toutesfois privez. Et lors Sa Majesté entr’ouyt aucuns cornets et trompes sonner ; et tout aussitost apperceut venir à travers de

<. Ce qui suit est tiré de la relation imprimée dont Brantôme a déjà donné un, extrait. Voyez tome II, p. 230 et suiv.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/323[modifier]

DES DAMÉS.

3ia

ladicte forest, Diane chassant avec ses compagnes et vierges forestières, elle tenant à la main un riche arc turquois, avec sa trousse pendante au costé, accoustrée en atour de nymphe, à la mode que l’antiquité nous le représente encor ; son corps estoit vestu avec un demy bas à six grands lambeaux ronds de toille d’or noire, semée d’estoilles d’argent, les manches et le demeurant de satin cramoisy avec profilure' d’or, troussée jusqu’à demy jambe, descouvrant sa belle jambe et grève, et ses botines à l’antique de satin cramoisy, couvertes de perles en broderie ses cheveux estoyent entrelassez de gros cordons de riches pertes, avec quantité de pierreries et joyaux de grand’valeur ; et au dessus du front un petit croissant d’argent, brillant de menus petits diamants ; car d’or ne fust esté si beau ne si bien représentant le croissant naturel, qui est clair et argentin. Ses compagnes estoyent accoustrées de diverses façons d’habits et de taffetas rayez d’or, tant plein que vuide, le tout à l’antique, et de plusieurs autres couleurs à l’antique, entremesiées tant pour la bizarretc que pour la gayeté ; les chausses et botines de satin ; leur teste adornée de mesmes à la nimphale, avec force perles et pierreries.

Aucunes conduisoyent des limiers, petits levriers, espaigneuls et autres chiens en laisse, avec dés cordons de soye blanche et noire, couleurs du roy pour l’amour d’une dame du nom de Diane qu’il aimoit les 'autres accompagnoient et f-isoyent courre les

<P/'o/u/'e, bordure, g.n’niture-2. Diane de Poitiers.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/324[modifier]

DES DAMES.

320

chiens courans qui faisoyent grand bruit. Les autres portoyent de petits dards de brésil le fer doré avec de petites et gentilles houpes pendantes, de soye blanche et noire, les cornets et trompes mornées d’or et d’argent pendantes en escharpes~ à cordons de fil d’argent et soye noire.

Et ainsi qu’elles apperceurent le roy, un lion sortit du bois, qui estoit privé et fait de longue main à cela, qui se vint jetter aux pieds de ladite déesse, luy faisant feste ; laquelle, le voyant ainsi doux et privé, le prit avec un gros cordon d’argent, et. de soye noire, et sur l’heure le présenta au roy ; et, s’approchant avec le lion jusques sur le bord du mur du préau joignant le chemin, et à un pas près de Sa Majesté, luy offrit ce lion par un dixain en rime, telle qui se faisoit de ce temps, mais non pourtant trop mal limée et sonnante ; et par icelle rime, qu’elle prononça de fort bonne grâce, sous ce lion doux et gracieux luy offroit sa ville de Lion, toute douce, gracieuse et humiliée à ses loix et commandements. Cela dit et fait de fort bonne grâce, Diane et toutes ses compagnes luy firent une humble révérence, qui, les ayant toutes regardées et saluées de bon œil, monstrant qu’il avoit très-agréables leurs chasses et les en remerciant de bon cœur, se partit d’elles et suivit son chemin de son entrée. Or notez que cette Diane et foutes ses belles compagnes estoyent les plus ). Bois rouge et sec, propre à la teinture, et qui était appelé ainsi dès le moyen âge, c’est-à-dire bien avant la découverte de ['Amérique. C’est de lui que tire son nom le Brésil, où les bois de teinture abondent.

2. Morné, entouré.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/325[modifier]

DES DAMES.

121

apparentes et belles femmes mariées, veufves et filles de Lion, où il n’y en a point de faute, qui jouèrent leur mystère si bien et de si bonne sorte, que la pluspart des princes, seigneurs, gentilshommes et courtisans, en demeurèrent- fort ravis. Je vous laisse à penser s’ils en avoyent raison.

Madame de Valentinois~ dite Diane de Poictiers, que le roy servoit, au nom de laquelle cette chasse se faisoit, n’en fut pas moins contente, et en ayma toute sa vie fort la ville de Lion ; aussi estoit-elle leur voisine, à cause de la duché de Valentinois qui en est fort proche.

Or, puisque nous sommes sur le plaisir qu’il y a devoir une belle jambe, il faut croire, comme j’ay ouy dire, que non le roy seulement, mais tous ces gallants de la cour, prindrent un merveilleux plaisir à contempler et mirer celles de ces belles nimphes, si follastrement accoustrées et retroussées qu’elles en donnoient autant ou plus de tentation pour monter au second étage, que d’admiration et de sujet à louer une si gentille invention.

Pour laisser donc nostre digression et retourner où je l’avois-prise, je dis que nous avons veu faire en nos cours et représenter par nos reynes, et principalement par la reine-mère, de fort gentils ballets ; mais d’ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur les pieds et jambes des dames qui les représentoyent, et prenions par dessus tous très-grand plaisir leur voir porter leurs jambes si gentiment, et démener et n’étiller leurs pieds si affettement que rien plus ; car leurs cottes et robes estoyent bien plus courtes que de l’ordinaire, mais non

<x–2i

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/326[modifier]

DES DAMES.

322

pourtant si bien à la nimphale, ny si hautes comme il le falloit et qu’on eust désiré. Néantmoins nos yeux s’y baissoyent un peu, et mesmes quand on dansoit la volte, qui, en faisant volleter la robbe, monstroit tousjours quelque chose agréable à la veue, dont j’en ay veu plusieurs s’y perdre et s’en ravir entre euxmesmes.

Ces belles dames de Sienne au commencement de la révolte de leur ville et république, firent trois bandes des plus belles et des plus grandes dames qui fussent. Chacune bande montoit à mille, qui estoit en tout trois mille ; l’une vestue de taffetas violet, l’autre de blanc, et l’autre incarnat, toutes habillées à la nimphale d’un fort court accoustrement, si bien qu’à plein elles monstroyent la belle jambe et belle grève ; et firent ainsi leurs monstres par la ville devant tout le monde, et mesmes devant M. le cardinal de Ferrare et M. de Termes, lieutenants généraux de nostre roy Henry ; toutes résolues et promettans de mourir pour la République et pour la France, et toutes prestes de mettre la main à l’oeuvre pour la fortification de la ville, comme desjà elles avoyent la fascine sur l’espaule ce qui rendit en admiration tout le monde. Je mets ce conte ailleurs, où je parle des femmes généreuses ; car il touche l’un des plus beaux traits qui fust jamais fait parmy galantes dames.

Pour ce coup, je me contenteray de dire que j’ay 1. En 1553. Ce que Brantôme raconte ici et plus loin des femmes de Sienne est tiré en partie des Mémoires de Montuc. Voy. l’édit. de RuMe, tome II, p. S5-56. –Cf. de Thou, Hv. XII.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/327[modifier]

DES DAMES.

~3

ouy raconter à plusieurs gentilshommes et soldats, tant françois qu’estrangers, mesmes à aucuns de la ville, que jamais chose du monde plus bette ne fut veue, à cause qu’elles estoyent toutes grandes dames, et principales citadines de ladicte ville, les unes plus belles que les autres, comme l’on sçait qu’en cette ville la beauté n’y manque point parmy les dames, car elle y est très-commune. Mais s’il faisoit beau

J n

voir leurs beaux visages, il faisoit bien autant beau voir et contempler leurs belles jambes et grèves, par leurs gentiles chaussures tant bien tirées et accommodées, comme elles sçavent très-bien faire, et aussi qu’elles s’estoyent fait faire leurs robes fort courtes, à la nimphale, afin de plus légèrement marcher ; ce qui tentoit et eschauffoit les plus refroidis et mortifiez et ce qui faisoit bien autant de plaisir aux regardans estoit que les visages estoyent bien veus tousjours et se pouvoyent voir, mais non pas ces belles jambes et grèves ; et ne fut sans raison qui inventa cette forme d’habiller à la nimphale ; car elle produit beaucoup de bons aspects et belles oeillades' ; car si l’accoustrement en.est court, il est fendu par les costez, ainsi que nous voyons encore par ces belles antiquitéz de Rome, qui en augmente davantage la veue lascive.

Mais aujourd’huy les belles dames et filles de l’isle de Cio~ quoy et qui les rend aimables ? certes ce sont bien leurs beautéz et leurs gentillesses, mais aussi leurs gorgiases façons de s’habiller, et surtout leurs robes fort courtes, qui monstrent à plein leurs 1. OEillade, coup d'œU. 2. Cio, Chio-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/328[modifier]

DES DAMES.

324

belles jambes et belles grèves et leurs pieds affettez et bien chaussez.

Sur quoy il me souvient qu’une fois à la cour, une dame de fort belle et riche taille~ contemplant une magnifique et belle tapisserie de chasse où Diane et toute sa bande de vierges chasseresses y estoyent fort t naïFvement représentées, et toutes vesteues monstroyent leurs beaux pieds et belles jambes, elle avoit une de ses compagnes auprès d’elle, qui estoit de fort basse et de petite taille, qui s’amusoit aussi avec elle à regarder icelle tapisserie elle luy dit à Hà petite, si nous nous habillions toutes de cette façon, vous le perdriez comptant, et n’auriez grand advantage, car vos gros patins vous descouvriroient ; et n’auriez jamais telle grâce en vostre marcher, ny à monstrer vostre jambe, comme nous autres qui avons la taille grande et haute par quoy il vous faudroit cacher et ne paroistre guières. Remerciez donc la saison et les robbes longues que nous portons, qui vous favorisent beaucoup et qui a vous couvrent vos jambes si dextrêment, qu’elles ressemblent, avec vos grands et hauts patins d’un pied de hauteur, plustost une massue qu’une jambe ; car, qui n’auroit de quoy à se battre~ il ne faudroit que vous couper une jambe et la prendre par le bout et du costé de vostre pied chaussé et hanté* dans vos patins ; on feroit rage de bien battre. M

Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire telles parolles, car la plus belle jambe du monde~ si elle 1. 7~c, enté.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/329[modifier]

DES DAMES.

325

est ainsi enchâssée dans ces gros patins, elle perd du tout sa beauté, d’autant que ce gros pied bot luy rend une défbrmité par trop grande ; car si le pied n’accompagne la jambe en belle chaussure et gentille forme, tout n’en vaut rien. Parquoy* les dames qui prennent ces grands et gros lourdauts de patins pensent embellir et enrichir leurs tailles et par elles s’en faire mieux aymer et paroistre ; mais de l’autre costé elles appauvrissent leur belle jambe et belle grève, qui vaut bien autant en son naturel qu’une grande taille contrefaitte.

Aussi, le temps passé, le pied beau portoit une telle lasciveté en soy, que plusieurs dames romaines prudes et chastes, au moins qui le vouloyent contrefaire, et encor aujourdhuy plusieurs autres en Italie, a l’imitation du vieux temps, font autant de scrupule de le monstrer au monde comme leurs visages, et le cachent sous leurs grandes robbes le plus qu’elles peuvent afin qu’on ne les voye pas et conduisent en leur marcher si sagement, discrètement et compassément', qu’il ne passe jamais devant la robbe. Cela est bon pour celles qui sont confites en prudhomie ou semblance", et qui ne veulent point donner de tentation ; nous leur devons cette obligation ; mais je croy que, si elles avoyent la liberté, elles feroyent monstre et du pied et de la jambe et d’autrès choses ; et aussi qu’elles veulent monstrer à leurs marys, par certaine hypocrisie et ce petit scrupule,

Les onxe mots qui suivent ont été omis dans te manuscrit. 2. Co/7i/«7Mcme/ ?<, d’une manière compassée.

3. C’est-à-dire ou semMance de prud’homie.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/330[modifier]

DES DAMES.

326

qu’elles sont dames de bien d’ailleurs je m’en rapporte à ce qui en est.

Je sçay un gentilhomme fort gallant et honneste, qui, pour avoir veu à Rheims, au sacre du roy dernier t, la belle jambe, chaussée d’un bas de soye blanc, d’une belle et grande dame veufve et de haute taille, par dessous les eschaffauts que l’on fait pour les dames à voir le sacre~ en devint si espris, que depuis il se cuida désespérer d’amour ; et ce que n’avoit pu faire le beau visage, la belle jambe et la belle grève le firent aussi cette dame méritoit bien en toutes ses belles parties de faire mourir un honneste gentilhomme. J’en ay tant cogneu d’autres pareils en cette humeur.

Tant y a, pour. fin, ainsi que j’ay veu tenir pour maxime à plusieurs gallants courtisans, mes compagnons, la monstre d’une belle jambe et d’un beau pied est fort dangereuse à ensorceler les yeux lascifs à l’amour ; et m’estonne que plusieurs bons escrivains, tant de nos poëtes qu’autres, n’en ont escrit des louanges, comme ilz ont fait d’autres parties de leur corps. De moy, j’en eusse escrit davantage ; mais j’aurois peur que, pour trop louer ces parties du corps, l’on m’objiçast que je ne me souciasse guières des autres, et aussi qu’il me faut escrire d’autres sujets, et ne m’est permis de m’arrester tant sur un. Par quoy je fais fin en disant ce petit mot « Pour Dieu, mesdames, ne soyez si curieuses à vous faire <t -paroistre grandes de taille et vous monstrer autres, que vous n’advisiez à la beauté de vos jambes,

Henri m.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/331[modifier]

DES DAMES.

327

lesquelles vous avez belles, au moins aucunes ; mais vous en gastez le lustre par ces hauts patins <(et grands chevaux. Certes il vous en faut bien ; mais si démesurément, vous en dégoustez le monde plus que -ne pensez. »

Sur ce discours louera qui voudra les autres beautéz de la dame, comme ont fait plusieurs poëtes ; mais une belle jambe, une grève bien façonnée et un beau pied, ont une grande faveur et pouvoir à l’empire d’amour.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/332[modifier]

L’AMOUR DES DAMES VIEILLES ET

COMME AUCUNES L’AYMENT AUTANT QUE LES JEUNES*. Puisque j’ay parlé cy-devant des vieilles dames qui ayment à roussiner, je me suis mis à faire ce discours. Par quoy j’aecommence~ et dis qu’un jour moy, estant à la cour d’Espagne, devisant avec une fort honneste et belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots Que / ?~M/M !.y Ja/TM.y lindas, o alo / ?M/ !0~ pocas, ~<e/ ! <~< ?/~ de la cinta abaxo ; « que nulles dames belles, ou au moins peu, se font vieilles de la ceinture jusques’en bas. » Sur quoy je luy demanday comment elle l’entendoit, si c’estoit ou pour la beauté du corps de cette ceinture Ce discours est intitulé dans les précédentes éditions De ~'a/Kow d’aucunes femmes vieilles, et comment aucunes y sont ~Mtant et plus subjectes <7 /y ?MU/' que les jeunes ; comme cela peut paroistre par /)/M.tyeM/< exemples, sans rien nommer M)' escanclaliser. Cf. tome I, p. 3-4.

DISCOURS

SUR

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/333[modifier]

DES DAMES.

329

en bas, qu’elle n’en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour l’envie et l’appétit de la concupiscence qui vinssent à ne s’en esteindre ny s’en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit qu’elle l’entendoit et pour l’un et pour l’autre ; « car, quand à la picqueure de la chair, disoit-elle, ne faut pas penser que l’on s’en guérisse que par la mort, quoyqu’il semble que l’aage y vueille répugner d’autant que toute femme belle s’ayme extresmement, et en s’aymant ce n’est point pour elle, mais pour autruy ; et nullement ressemble à Narcisus, qui, fat qu’il estoit, aymé de soy, et dè soy-mesme t(amoureux, abhoroit toutes autres amours, » La belle femme ne tient rien de cette humeur ; ainsi que j’ay ouy raconter d’une très-belle dame, laquelle, 's’aymant et se plaisant fort bien souvent seule et à part soy, dans son Met se mettoit toute nue, et en toutes postures se contemploit, s’admirpit et s’arregardoit lascivement, en se maudissant d’estre vouée à un seul qui n’estoit digne d’un si beau corps, entendant son mary nullement égal à elle. Enfin elle s’enflama tellement par telles contemplations et visions, qu’elle dit adieu à sa chasteté et à son sot vœu marital, et fit amour et serviteur nouveau. Voilà donc comme la beauté allume le feu et la flame d’une dame, qui la transporte à ceux qu’elle veut puis après, soit aux maris ou aux serviteurs, pour les mettre en usage ; aussi qu’un amour en amène un autre. De plus, estant ainsi belle et recherchée de quelqu’un, et qu’elle ne desdaigne de respondre, la voylà- troussée ; ainsy que Lays disoit que toute femme qui ouvre la bouche pour dire quelque

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/334[modifier]

DES DAMES.

330

response douce à son amy, le cœur s’y en va et s’ouvre de mesmes.

D’avantage, toute belle et honneste femme ne refuse jamais louange qu’on luy donne ; et si une fois elle se plaist ou permette d’estre louée en sa beauté, bonnes grâces et gentilles façons, ainsi que nous autres courtisans avons accoustumé de faire pour le premier assaut de l’amour, quoyqu’il tarde, avec la continue nous l’emportons.

Or est-il que toute belle femme s’estant une fois essayée au jeu d’amour ne le désapprend jamais, et la continue luy est toujours très-agréable et douce ; ny plus ny moins que, quand l’on a accoustumé une bonne viande, on se fasche fort de la laisser ; et tant plus on va sur l'âge, tant est-elle meilleure pour la personne, ce disent les médecins aussi tant plus la femme va sur l’aage, tant plus est friande d’une bonne chair qu’elle a accoustumé ; et si sa bouche d’en haut y prend de la saveur, sa bouche d’en bas aussi’en prend bien autant ; et la friandise ne s’en oublie jamais ny ne se lasse par la charge des ans, ouy plustost bien par une longue maladie, ce disent les médecins, ou autres accidents ; que si l’on s’en fasche pour quelque temps, pourtant on la reprend bien. L’on dit aussi que tous exercices décroissent et diminuent par l’aage, qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celuy de Vénus, qui se pratique très-doucement, sans peine et sans travail, dans un mol et beau lict et très-bien à l’aise. Je parle pour la femme et non pour l’homme, à qui pour

1. Continue, continuité.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/335[modifier]

DES DAMES.

33t

cela tout le travail et corvée eschoit en partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s’en abstient de bonne heure, encor que ce soit en dépit de luy ; mais la femme, en quelque âge qu’elle soit, reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute matière ; j’entends si on luy en veut donner mais il n’y a si vieille monture, si elle à désir d’aller et vueille estre piquée, qui ne trouve quelque chevaucheur malautru et quand bien une dame aagée n’en sçauroit chevir bonnement, et n’en trouveroit à point comme en ses jeunes ans, elle a de l’argent et des moyens pour en avoir au prix du marché, et de bons, comme j’ay ouy dire. Toutes marchandises qui coustent faschent fort à la bourse, contre l’opinion d’Héliogabale, qui tant plus il acheptoit les viandes chères, tant meilleures les trouvoit-il, fors la marchandise de Vénus, laquelle tant plus couste, tant plus plaist, pour le grand désir que l’on a de faire bien valloir la besoigné et denrée que l’on aura bien acheptée ; et le tallent que l’on a en main, on le fait valloir au triple, voire au centuple, si l’on peut.

Ce fut ce que dist une courtisanne espagnole à deux braves cavalliers espagnols qui prindrent querelle pour elle, et sortans de son logis mirent les espées aux mains et se commencèrent à battre elle mit la teste à la fenestre, et s’escria à eux ~Hoy~, MM <ï/MO/f se gM/Mt/ï COM 0/'0~a, / !0/ï con /MC/TO: Mes amours se gaignent avec de l’or et de l’argent, et non avec le fer. »

Voil~ comme tout amour bien achepté est bon. Force dames et cavalliers qui ont trafnqué tels marchez en sçavent bien que dire. D’alléguer des exem-

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/336[modifier]

DES DAMES.

332

pies de plusieurs dames qui ont brnsié en leur vieillesse aussi bien qu’en jeunesse, ou qui ont passé, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux par seconds et nouveaux maris et serviteurs, ce seroit à moy maintenant chose superflue, puisqu’ailleurs j’en ay allégué plusieurs ; si en rapporteray-je icy aucuns, car la chose le requiert et sert à cette cause.

J’ay ouy parler d’une grande dame, qui rencontroit le mot aussi bien que dame de son temps, laquellé, voyant un jour un jeune gentilhomme qui avoit les mains très-blanches, elle luy demanda ce qu’il faisoit pour les avoir telles il respondit, en riant et gaussant, que le plus souvent qu’il pouvoit il les frottoit de sperme. « Voilà, dit-elle, donc un malheur pour moy, car il y a plus de soixante ans que j’en lave mon cas (le nommant tout à trac), il est aussi noir que le premier jour et si je le. lave encore tous les jours. »

J’ay ouy parler d’une dame d’assez bonnes années, laquelle se voulant remarier, en demanda un jour l’advis à un médecin, fondant ses raisons sur ce qu’elle estoit très-humide et remplie de toutes mauvaises humeurs, qui luy estoient venues et l’avoyent entretenue depuis qu’elle estoit veufve ; ce qui ne luy estoit arrivé du temps dé son mary, d’autant que, par les assidus exercices qu’ils faisoyent ensemble, ces humeurs s’asséchoient et consommovent. Le méJ

decin, qui estoit bon compagnon, et qui luy voulut en cela complaire, luy conseilla de se remarier, et de chasser les humeurs de son corps de cette façon, et qu’il valloit mieux estre seiche qu’humide. La dame pratiqua ce conseil, et l’approuva très-bien, toute

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/337[modifier]

DES DAMES.

333

surannée qu’elle estoit ; mais je dys avec un mary et un amoureux nouveau, qui l’aymoit bien autant pour l’amour du bon argent que du plaisir qu’il tiroit d’elle encor qu’il y ait plusieurs dames aagées avec lesquelles on prend bien autant de plaisir, et y lait aussi bon et meilleur qu’avec les plus jeunes, pour en sçavoir mieux l’art et la façon, et en donner le goust aux amants.

Les courtisanes de Rome et d’Italie, quand elles sont sur l’aage, tiennent cette maxime, que K/M ~7lina vecchia /0 ! miglior A/'M/O C~C M/Z'<YÏ'. Horace' fait mention d’une vieille, laquelle s’agitoit et se mouvoit, quand elle venoit là, de telle façon et si rudement et inquiètement, qu’elle faisoit trembler non seulement le lict, mais toute la maison. Voilà une gente vieille Les Latins appellent s’agiter ainsi et s’esmouvoir ; ~M&a/'c sue, qu’est à dire une porqueoutruye.

Nous lisons de l’empereur Caligula', de toutes ses femmes qu’il eut il ayma Cezonnia, non tant pour sa beauté qu’elle eut, ny d’aage florissant, car elle y estoit desjà fort avancée, mais à cause de sa grande lasciveté et paillardise qui estoit en elle, et la grande industrie qu’elle avoit pour l’exercer, que la vieille saison et pratique luy avoit apportée, laissant toutes les autres femmes, encor qu’elles fussent plus belles et plus jeunes que celle-là ; et la menoit ordinairement aux armées avec luy, habillée et armée en gar Qu’une vieille poute fait un meilleur bouillon qu’une autre. 2. Épodes, x)n, vers 11-12.

3. Voyez Suétone, Caligula, xxv.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/338[modifier]

DES DAMES.

334

çon, et chevauchant de mesme, costé à costé de luy, jusques à la monstrer souventes fois à ses amis toute nue, et leur faire voyr ses tours de souplesse et de paillardise.

Il falloit bien dire que l’aage n’eust rien diminué en cette femme de beau et de lascif, puisqu’il l’aymoit tant. Néantmoins, avec tout ce grand amour qu’il luy portoit, bien souvent, quand il l’embrassoit et touchoit à sa belle gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il estoit sanglant « Voilà une belle gorge, mais aussi il est bien en mon pouvoir de la faire couper. Mêlas la pauvre femme fut de mesme avec luy occise. d’un coup d’espée à travers le corps par un centenier, et sa fille brisée et accravantée contre une muraillée, qui ne pouvoit mais de la meschanceté de son père.

Il se lit encor de Julia, marastre de Caracalla', empereur, estant un jour quasi par négligence nue de la moitié du corps, et Caracalla la voyant, il ne dit que ces mots « Hà que j’en voudrois bien, s’il m’estoit permis ! Elle soudain respondit « S’il vous plaist, ne savez-vous pas que vous estes empèreur, et que vous donnez les loix et non pas les recevez ? » Sur ce bon mot et bonne volonté, il l’espousa et se coupla avec elle.

Pareilles quasi parolles furent données à un de nos trois rois derniers que je ne nommeray point. Estant espris et devenu amoureux d’une fort belle et honneste dame., après luy avoir jetté des premières

t. Voyez Spartien, Caraca/ chapt x. 2. Henri III.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/339[modifier]

DES DAMES.

335

pointes et paroles d’amour, luy en fit un jour entendre sa volonté plus au long, par un honneste et très-habile gentilhomme que je sçay, qui, luy portant le petit poulet, se mit en son mieux dire pour la persuader de venir là. Elle, qui n’estoit point sotte, se défendit le mieux qu’elle put, par force belles raisons qu’elle sceut bien alléguer, sans oublier surtout le grand, ou, pour mieux dire, le petit point d’honneur. Somme, le gentilhomme, après force contestations, luy demanda, pour fin, ce qu’elle vouloit qu’il dist au roy. Elle, ayant un peu songé, tout à coup, comme d’une désespérade, profféra ces mots « Que vous luy direz ? dit-elle ; autre chose sinon, que je sçay bien qu’un refus né fut jamais proffitable à celuy f< ou à celle qui le fait à son roy ou à son souverain, et que bien souvant, usant de sa puissance, il sçait plustost prendre et commander que de requérir et prier.)) Le gentilhomme, se contentant de cette response, la porte aussitost au roy, qui prit l’occasion par le poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle, sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette response fut d’esprit, et d’envie d’avoir à faire à son roy. Encor qu’on die qu’il ne fait pas bon se jouer ny avoir à faire avec son roy, il s’en faut ce point, dont on ne s’en trouve jamais mal, si la femme s’y conduit sagement et constamment.

Pour reprendre cette Julia, marastre de cet empereur, il falloit bien qu’elle fust putain, d’aymer et prendre a mary celuy sur.le sein de laquelle, quelque temps avant, il luy avoit tué son propre fils' ; elle Géta.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/340[modifier]

DES DAMES.

336

estoit bien putain celle-là et de bas cœur. Toutesfois c', estoit grande chose que d’estre impératrice, et pour tel honneur tout s’oublie. Cette Julia fut fort aymée de son mary, encor qu’elle fust bien fort en l’aage, n’ayant pourtant rien abattu de sa beauté ; car elle estoit très-belle et très-acorte, tesmoin ses parolles qui luy haussèrent bien le chevet de sa grandeur. Philippes-Maria, duc troisiesme de Mitan, espousa en secondes nopces Beatricine, veufve de feu Facin Cane', estant fort vieille ; mais elle luy porta pour maryage quatre cens mille escus~ sans les autres meubles, bagues et joyaux, qui montoyent à un haut prix, et qui effaçoient sa vieillesse ; nonobstant laquelle, fut soubçonnée de son mary d’aller ribauder ailleurs, et pour tel soubçon la fit mourir. Vous voyez si la vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d’amour. Pensez que 'le grand usage qu’elle en avoit luy en donnoit encor l’envie.

Constance, reine de Sicile', qui, dès sa jeunesse et toute sa vie, n’avoit bougé vestale du cul d’un cloistre en chasteté, venant à s’émanciper au monde en l’aage de cinquante ans, qui n’estoit pas belle pourtant et toute décrépite, voulut taster de la douceur de la chair et se marier ; et engrossa d’un enfant en <. Philippe-Marie Visconti épousa Béatrix de Tende, veuve de Facin Cane, et, sur un soupçon d’adultère, la fit décapiter au mois d’août 14)8.

2. Constance, fille de Roger, roi de Sicile, femme (1186) de l’empereur d’Allemagne Henri VI, morte le 27 novembre 1198. Elle était née en H 56 et accoucha le 26 décembre 1194, c’est-u-dire à trente-huit ans et nnn à cinquante-deux, d’un fils qui succéda à son père et fut Frédéric II.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/341[modifier]

t)ES DA~t'-S.

M7

l’aage de cinquante-deux ans, duquel elle voulut.enfanter publiquement dans les prairies dé Palerme, y ayant fait dresser une tente et un pavillon exprès, afin que le monde n’entras !.en doute que son fruict fust apposté qui fut un des grands miracles que on ait veu depuis saincte Elizabeth. Z’H~o/ye ~° TV~/c~ 1 pour tant dit qu’on le rëputa supposé. Si fut-il pourtant un grand personnage ; mais ce sont-ils ceux-làla pluspart des braves, que les bastards, ainsi que me dit un jour un grand.

Jav cogneu une abbesse de Tarrascon, sœur de madame d’User de la maison de Tallard qui se defroqua et sortit de religion en l’aage de plus de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay qu’on a veu grand joueur à la cour.

Force autres religieuses ont Rut de tels tours, soit en mariage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage très-meur. Si telles font cela, que doivent donc faire nos dames, qui y sont accoustumëes dez leurs tendres ans ? La vieillesse les doit-elle empescher qu’elles ne tastent ou mangent quelquesfois de bons morceaux, dont elles en ont pratiqué l’usance si longtemps ? Et que deviendroyent tant de bons potages restaurens, bouillons composez, tant d’ambregris, et autres drogues escaldatives' et confor tatives pour eschauffer et conforter leur estomac vieil et 1. Voyez Collenuccio, au commencement du livre IV. 2. Marguerite de Clermont-Tallart, fille de Bernardin de Clermont, vicomte de Ttd): trt ; sa sœur Louise fut mariée en secondes noces à Antoine de Crussol, duc d’Uzès.

3. jE~ca/pM, échauffantes ; de l’italien.rM/t-re ou de l’espagnol MM/f/ar, échauffer.

~y

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/342[modifier]

DES DAMES.

338

froid ? Dont ne faut douter que telles compositions, en remettant et entretenant leur débile estomach, ne facent encor autre seconde opération sous bourre, qui les eschauffent dans le corps et leur causent quelque chaleur vénérienne, qu’il faut par amprès expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus souverain remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeller autrement l’advis des médecins, dont je m’en rapporte à eux. Et qui meilleur est pour elles, est qu’estant aagées et venues sur les cinquante ans, n’ont plus de crainte d’engroisser, et lors ont plainière et toute ample liberté de se jouer et recueillir les arrérages des plaisirs, que, possible, aucunes n’ont osé prendre de peur de l’enfleure de leur traistre ventre de sorte que plusieurs y en a-il qui se donnent plus de bon temps en leurs amours despuis cinquante ans en bas, que de cinquante ans en avant. De plusieurs grandes et moyennes dames en ay-je ouy parler en telles complections, jusqu’à la que plusieurs en ay-je cogneu et ouy parler, qui ont souhaitté plusieurs fois les cinquante ans chargez sur elles, pour les empescher de la groisse, et pour le faire mieux, sans aucune crainte ny escandale. Mais pourquoy s’en engarderoyent-elles sur l’aage ? Vous diriez qu’après la mort aucunes ont quelque mouvement et sentiment de chair. Si dut-il que je face un conte, que je vais faire.

J’ay eu d’autres fois un frère puisné qu’on appelloit le capitaine Bourdeille, l’un des braves et vaillants capitaines de son temps. Il faut que je die cela de luy, encor qu’il fust mon frère, sans offenser la louange que je Iny donne les combats qu’il a faits

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/343[modifier]

DES DAMES.

3M

aux guerres et aux estaquades en font foy ; car c’estoit le gentilhomme de France qui avoit les armes mieux en la main aussi l’appelloit-on en Piedmont l’un des Rodomonts de là. Il fut tué à l’assaut de Hedin, à la dernière reprise.

Il fut dédié par ses père et mère aux lettres ; et pour ce il fut envoyé à l'âge de dix-huict ans en Italie pour estudier, et s’arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de Ferrare, aymoit fort ma mère ; et pour ce le retint là pour vacquer à ses études, car il y avoit université. Or, d’autant qu’il n’y estoit nay ny propre, il n’y vacquoit guières, ains plustost s’amusa à faire la cour et l’amour si bien qu’il s’amouracha fort d’une damoiselle françoise veufve, qui estoit à madame dé Ferrare, qu’on appelloit madamoiselle de La Roche, et en tira de la jouissance, s’entre-aymant si fort l’un et l’autre, que mon frère, ayant été rappellé de son père, le voyant mal propre pour les lettres, fallut qu’il s’en retournast.

Elle qui l’aymoit, et qui craignoit qu’il ne luy mésadvint, parce qu’elle sentoit fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frère de l’emmener avec luy en France, et en la cour de la reine de Navarre, Marguerite', à qui elle avoit esté, et l’avoit donnée à madame Renée lorsqu’elle fut mariée et s’en alla en Italie. Mon frère, qui estoit jeune et sans aucune considération', estant bien aise de cette bonne compagnie, la conduisit jusques à Paris, ou estoit pour lors la reine, qui fut fort aise de la voir, car c’estpit i. Marguerite d’Angou !ême.–2. Co~/Wc/ew, réflexion.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/344[modifier]

DES DAMES.

i4o j1 0

la femme qui avoit le plus d’esprit et disoit des mieuet estoit une veufve belle et accomplie en tout. Mon frère, après avoir demeuré quelques jours avec ma grand’mère et ma mère, qui estoit lors en sa cour, s’en retourna. voir son père. Au bout de quelque temps, se desgoustant fort des lettres, et ne s’y voyant propre, les quitte tout à plat, et s’en va aux guerres de Piedmont et de Parme, où il acquist beaucoup d’honneur. Il les pratiqua l’espace de cinq à six mois sans venir en sa maison ; au bout desquels vint voir sa mère, qui estoit lors à la cour avec la reine de Navarre, qui se tenoit lors à Pau, à laquelle il fit la révérence ainsi qu’elle tournoit de vespres. Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne chère, et, le prenant par la main, le pourmena par l’église environ une heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres du Piedmont et d’Italie, et plusieurs autres particularitez ; auxquelles mon frère respondit si bien, qu’elle en fut satisfaitte (car il ; disoit des mieux) tant de son esprit que de son' corps, car il estoit très-beau gentilhomme, et de l’aage de vingt-quatre ans. Enfin, après l’avoir entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de cette honnorable princesse estoit de ne desdaigner les belles conversations et entretien des honnestes gens, de propos en propos, tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frère sur la tumbe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois mois ; puis le prit par la main et luy dit « Mon K cousin (car ainsi l’appelloit-elle, d’autant qu’une fU !e d’Aibret avoit es-é mariée en nostre maison de

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/345[modifier]

DES DAMES.

341

Bourdeille, mais pour cela je n’en mets pas ptus grand pot au feu, ny n’en augmente davantage mon ambition), « ne sentez-vous point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds ? Non, madame, resa pondit-il. Mais songez-y bien, mon cousin, x luy répliqua-elle. Mon frère luy respondit « Ma<jf dame, j’y ay bien songé, mais je ne sens rien mouvoir ; car je marche sur une pierre bien ferme. Or, je vous advise dit lors la reine, sans le tenir plus en suspens, « que vous estes sur la tumbe et le corps de la pauvre madamoiselle de La Roche, qui est icy dessous vous enterrée, que vous avez tant aymée. Puisque les âmes ont du sentiment après nostre mort, ne faut douter que cette honneste créature, morte de frais, ne se soit esmeue aussitost que vous avez esté sur elle. Et si vous ne l’avez senty à cause de l’espaisseur de la tombe, ne faut douter qu’en soy ne soit plus esmeue et ressentie. Et d’autant que c’est un pieux office d’avoir souvenance des trespassez, et mesme de ceux que <t l’on a aymez, je vous prie luy donner un P~cy noster et un ~w Maria, et un De P/'o/MMf/ et a l’arrousez d’eau béniste ; et vous acquerrez le nom a de très-fidél amant et d’un bon chrestien. Je vous lairray donc pour cela,)' et part et s’en va. Feu mon frère ne faillit à ce qu’elle avoit dit, et puis l’alla trouver, qui luy en fit un peu la guerre, car elle estoit commune en tout bon propos et y avoit bonne grâce.

Voilà l’opinion de cette bonne princesse,)nquet !e la tenoit plus par gentillesse et par forme Oc devis que par créance, à mon advis.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/346[modifier]

DES DAMES.

342

Ces propos gentils me font souvenir d’un épitaphe d’une courtisanne qui est enterrée à Nostre-Dame de Populo', où il y à ces mots OMaMo, viator, ne me diutius co'/ca~/7ï amplius calces « Passant, m’ayant tant de fois foullée et trépée% je te prie ne me treper ny ne me fouler plus.)) Le mot latin a plus de grâce. Je mets tout cecy plus pour risée que pour autre chose.

Or, pour faire fin, ne se faut esbahir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles dames qui se sont fort aymées, et ont aymé et àyment, et se plaisent à estre louées, bien qu’elles ne tiennent guières du passé ; mais pourtant c’est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu’elles ayment plus, quand vous leur dittes que ce sont tousjours elles, et qu’elles né sont nullement changées ny en vieillies et surtout qui ne deviennent point vieilles de la ceinture jusqu’au bas.

J’ay ouy parler d’une fort belle et hdnneste dame qui disoit un jour à son serviteur « Je ne sçay que désormais m’apportera plus grande incommodité la vieillesse (car elle avoit cinquante-cinq ans) ; mais, Dieu mercy ! je ne le fis jamais si bien a comme je le fais, et n’y pris jamais tant de plaisir. Que si cecy dure et continue jusqu’à mon extresme vieillesse, je né m’en soucie d’elle autrement, ny ne plains point le temps passé, x

Or, touchant l’amour et la concupiscence, j’ay allégué icy et ailleurs assez d’exemples, sans en tirer

Z)f/ Popolo, à Rome..

2. 7' ;<fr, grimper ; de)'espagno !<y-~a ?-.

r.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/347[modifier]

DES DAMES.

3<t3

davantage sur ce sujet. Venons maintenant à l’autre maxime, touchant cette beauté, des belles femmes qui ne se diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas.

Certes, sur cela, cette dame espagnole allégua plusieurs belles raisons et gentiles comparaisons, accomparant ces belles dames à ces beaux, vieux et superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine en demeure encor belle ; ainsi que l’on voit à Rome, en ces orgueilleuses antiquitéz, les ruines de ces beaux pallais, ces superbes colissées et grands termes', qui monstrent bien encore quels ils ont esté, donnent encore admiration et terreur à tout le monde, et la ruine en demeure admirable et espouvantable ; si bien que sur ces ruines on y bastit encor de très-beaux édifices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et plus beaux que sur d’autres nouveaux ; ainsi que l’on voit souvent aux massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent ; et s’ilz trouvent quelques vieilles ruines et fondemens, ils bastissent aussitost dessus, et plustost que sur de nouveaux.

J’ay bien veu aussi souvent de belles gallères et navires se bastir et se refaire sur de vieux corps et vieilles carennes, lesquelles avoyent demeuré longtemps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que celles que l’on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf venant de la forest.

Davantage, disoit cette dame espagnole, ne void-1. Termes, thermes.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/348[modifier]

3~ DES DAMES.

on pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages et les tonnerres estre emportez, desraudez et gastez, et le bas en demeurer sain et entier ? car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s’addressent ; mesmes les vents marins minent et mangent les pierres d’en haut, et les concavent plustost que celles du bas, pour n’y estre si exposées que celles d’en haut.

De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents ou de froid ou de chaud, ou de soleil ou de lune, et autres, et, qui pis est, de plusieurs fards qu’elles y applicquent, pensans se rendre plus belles, et gastent tout ; au lieu qu’aux parties d’embas n’y applicquent autre fard que le naturel spermatie, n’y sentant ny froid, ny pluye, ny vent, ny soleil, ny lune, qui n’y touchent point. Si la chaleur les importune, s’en sçavent bien garentir et se rauraischir ; de mesmes remédient au froid en plusieurs façons. Tant d’incommoditez et peines y a-il à garder la beauté d’en haut, et peu à garder celle d’en bas ; si bien qu’encore qu’on ait veu une belle femme se perdre par le visage, ne faut présumer qu’elle soit perdue par le bas, et qu’il n’y reste encor quelque chose de beau et de bon, et qu’il n’y fait point mauvais bastir.

J’ay ouy conter d’une grande dame qui avoit esté très-belle et bien adonnée à l’amour un de ses serviteurs anciens l’ayant perdue de veue l’espace de-Le manuscrit et les éditions portent ~f/<~M~ mais je crois qu’il faut lire ~r-M/e : pour dérodez, rongés.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/349[modifier]

DES DAMES.

3M

quatre ans pour quelque voyage qu’il entreprit, duquel retournant, et la trouvant fort changée de ce beau visage qu’il luy avait veu autresfois ; et par’ce en devint si fort dégousté et refîroidy qu’il ne la voulut plus attacquer, ny renouveller avec elle le plaisir passé. Elle le recogneut bien, et fit tant qu’elle trouva moyen qu’il la vinst voir dans son lict ; et pour ce, un jour elle contrefit de la malade, et luy l’estant venue voir sur jour', elle luy dit « Monsieur, je sçav bien que vous me desdaignez à cause de mon visage changé par mon aage ; mais tenez, voyez » ;'ct sur ce elle luy descouvrit toute, la moitié du corps nud en bas) « s’il y a rien de changé là. Si mon visage vous a trompé, cela ne vous trompe pas. » Le gentilhomme la contemplant, et la trouvant par là aussi belle et nette que jamais, entra aussitost en appétit, et mangea de la chair qu’il pensoit estre pourrie et gastée. « Et voyià, dit la dame, monsieur, < voilà comme vous autres estes trompés Une autre fois, n’adjoustez plus de foy aux menteries de nos faux visages ; car le reste de nos corps ne les rese semble pas tousjours. Je vous apprens cela. » Une dame comme celle-là, estant ainsi changée de beau visage, fut en si grand' collère et despit contre luy, qu’elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant qu’il.en estoit indigne ; et se faisoit coiffer à ses femmes, et, pour récompense, se miroit et s’arregardoit par les parties d’en bas, y pré naht autant de délectation comme elle avoit fait par le visage autresfois.

i.. ?Hy\/OMr, le jour même.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/350[modifier]

DES DAMES.

346

J’ay ouy parler d’une autre dame, qui, tant qu’eue couchoit sur jour avec son amy, elle couvroit son visage d’un beau mouchoir. blanc d’une fine toille de Holtande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s’en dégoustast ; car il n’y avoit rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut une fort honneste dame, dont j’ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à laquelle un jour son mary luy demandant pourquoy son poil d’en bas n’estoit devenu blanc et chenu comme celuy de la teste « Ah » ditelle, « le meschant traistre qu’il est, qui a fait la folie, ne s’en ressent point, ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire à autres de mes membres et à ma teste ; d’autant qu’il demeure tousjours sans changer, et en mesmè estat et vigueur, en mesme disposition, et surtout en mesme chaud naturel, et à mesme appétit et santé ; et non des autres membres, qui en ont pour luy des maux et des douleurs, et mes cheveux qui en sont devenus blancs et chenus.)

Elle avoit raison de parler ainsi ; car cette partie leur engendre bien des douleurs, des gouttes et des maux, sans que leur gallant du mitan s’en sente ; et, par trop estre chaudes à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi chenues. Voilà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par là en toutes les deux façons.

J’ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées, jusques aux courtizannes, qui m’ont asseuré n’en avoir veu guières de belles estre venues vieilles par là ; car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes,

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/351[modifier]

DES DAMES.

347 7

avoyent le tout beau, et la volonté et la disposition pareille au passé..Mesmes j’en ay ouy parler à plusieurs marys qui trouvoyent leurs vieilles (ainsi les appelloyent-ils) aussi belles par le bas comme jamais, en vouloir, en gaillardise, en beauté, et aussi volontairesl, et n’y trouvoyent rien de changé que le visage, et aymoyent autant coucher avec elles qu’en leurs jeunes ans.

Au reste, combien y a-il d’hommes qui ayment des vieilles dames pour monter dessus, plustost que sur des jeunes ; tout ainsi comme plusieurs qui ayment mieux des vieux chevaux, soit pour le jour d’un bon anaire~ soit pour le manège et pour le plaisir, qui ont esté si bien appris en leur jeunesse, qu’en leur vieillesse vous n’y trouverez rien à dire, tant ils sont bien esté dressez, et ont continué leur gentille addresse.

J’ay veu à l’escurie de nos rois un cheval qu’on appelloit le Quadragant, dressé du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux ans mais encor tout vieux qu’il estoit, il fesoit très-bien et n’avoit rien oublié ; si bien qu’il donnoit encor à son roy, et à tous ceux qui le voyoyent manier, du plaisir bien grand. J’en ay veu faire de mesmes à un grand coursier qu’on appelloit le Gonzague, du haras de Mantoue, et estoit contemporain du Ou6M/<2/z~.

J’ay veu le moreau superbe, qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui avoit la charge du haras du roy, me le monstra à Mun', un

1. Yolontaires, pleines de désirs.

2. Marc-Antoine. 3. Meun-sur-Loire.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/352[modifier]

DES DAMES.

348

jour que je passay par là, aller à deux pas et un sault, et à voltes~ aussi bien que lorsque M. de Carnavallet l’eut dressée car il estoit à luy ; et feu M. de LongueviUe luy en voulut donner trois mille livres de rente ; mais le roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le récompensa d’ailleurs. Une infinité d’autres en nommerois-je mais je n’aurois jamais fait, m’en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu.

Le feu roy Henry, au camp d’Amiens, avoit choisy pour son jour de bataille le Bay de la paix, un très-beau et fort courcier et vieux ; et mourut de la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d’Amiens ; ce qu’on trouva estrange.

Feu M. de Guise envoya quérir en son haras d’Esclairon le bay ~/MO/~ qui servoit là d’estalon, pour le servir en la bataille de Dreux où il le servit très-bien.

Aux premières guerres, feu M. le Prince prit dans Mun vingt-deux chevaux qui servoyent là d’estalonspour s’en servir en ses guerres ; et les départit aux uns et aux autres des seigneurs qui estoyenf avec luy, s’en estant réservé sa part ; dont le brave Avaret e eut un courcier que M. le connestable avoit donné au roy Henry, et l’appelloit-on le Co/M~ Tout vieux qu’il estoit, jamais n’en fut veu un meilleur ; et

1. François de Carnavalet, mort en 15' !i.

2. Léonor d’Orléans, mort à Blois en 1573.

3. Éclaron (Haute-Marne).

4. LeutS Ier de Bourbon, prince de Condé.

K. Capitaine huguenot, mort de la peste à Orléans en ~S62. H. C’était ainsi que Henri H appelait le connétable.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/353[modifier]

DES DAMES.

340

son maistre le fit trouver en de bons combat, qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué, que feu M. de Savoye luy avoit donné ; et l’appeloit-on le ~eMreM.c/ et s’appelloit ainsi quand il fut donné au roy, ce qui fut un très-mauvais présage pour le roy. Jamais ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut en sa vieillesse, aussi son maistre, qui estoit un des vaillants gentilshommes de la France, le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu’il y en eut de ces estalons, jamais l’aage n’empescha qu’ils ne servissent bien à leurs maistres, à leur prince et à leur cause. Ainsi sont plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais aussi dit-on que jamais bon cheval ne devint rosse.

De mesme sont plusieurs dames, qui en leur vieillesse vallent bien autant que d’autres en leur jeunesse, et donnent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps très-bien apprises et dressées ; et volontiers telles leçons malaisément s’oublient et ce qui est le meilleur, c’est qu’elles sont fort libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevaliers et cavalcadours, qui prennent plus d’argent et veulent plus grand entretien pour monter sur une vieille monture que sur une jeune ; qui est au contraire des escuyers, qui n’en prennent tant des chevaux dressez que des jeunes et à dresser ainsi la raison en cela le veut.

Une question sur le sujet des dames aagées ay-je veu faire, tl sçavoir quelle gloire plus grande y a-il à débauscher une dame aagée et en jouir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c’est pour la

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/354[modifier]

350

DES DAMES.

vieille. Et disoyent que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse, sont de soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre ; mais la sagesse et la froideur qui semble estre en la vieillesse, mal aisément se peuvent-elles corrompre ; et qui les corrompt en est en plus belle réputation.

Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se glorifioit fort de quoy les philosophes alloyent si souvent la voir et apprendre à son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui allassent. De mesme Flora se glorifioit de voir venir à sa porte de grands sénateurs romains, plustost que de jeunes fols chevalliers'. Ainsi me semble-il que c’est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit estre aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement. Je m’en rapporte à ceux qui l’ont expérimenté, dont aucuns ont dit qu’une monture dressée est plus plaisante qu’une farouche et qui ne sçait pas seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise peut-on avoir en l'âme, quand on voit entrer dans une salle du bal, dans une des chambres de la reine, ou dans une église, ou autre grande assemblée, une dame aagée de grand' qualité fA ? a/ g7/M’a', comme dit l’Italien, et mesmes une dame d’honneur de la reine ou d’une princesse, ou une gouvernante d’une fille d’un roy, reine ou grande princesse, ou gouvernante des damoiselles ou filles de la cour, que l’on prend et l’on met en cette digne charge pour la tenir sage' ? On la verra qui fait la

t. Voyez plus haut, p. 300. 2. De haute prestance. 3. C’est-à-dire parce qu’on la tient pour sage.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/355[modifier]

DES DAMES.

3SÏ

mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et que tout le monde la tient ainsi pour telle, à cause de son aage ; et, quand on songe en soy, et qu’on le dit à quelque sien fidèle compagnon et confident La voyez-vous là en sa façon grave, sa mine sage et desdaigneuse et froide, qu’on diroit qu’elle ne feroit pas mouvoir une seule goutte d’eau ? Hëlas ! 1 quand je la tiens couchée en son lict, il n’y a girouette au monde qui se remue et se revire si souvent et si agilement que font ses reins et ses fesses. N

Quant à moy, je croy que celuy qui a passé par là et le peut dire, qu’il est très content en soy. Hà 1 que j’en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui contrefaisoyent leurs dames sages, prudes et censoriennes qui estoyent très-débordées et vénériennes quand venoyent là, et que bien souvent on abattoit plustost qu’aucunes jeunes, qui, par trop peu rusées, craignent la lutte ! Aussi dit-on qu’il n’y a chasse que de vieilles renardes pour chasser et porter à manger à ses petits.

Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort délectez à desbaucher et repasser ainsi ces grandes dames d’honneur et de réputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en a plus qu’en des inférieures, que pour la gloire et honneur qu’ils s’attribuoyent de les avoir débauschées et suppéditées ainsi que j’en ai cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes, qui s’en sont sentis très-glorieux et Ce/Mor/c.' ?, qui tient du censeur, sévère.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/356[modifier]

Î)M DAMES.

353

très-contents dans leur âme, pour avoir fait de mesme.

Jules Caesar et Octavie', son successeur, sont esté fort ardents à telles conquestes, ainsi que j’ay dit cydevant et après eux Calligula*. lequel, conviant a ses festins les plus illustres dames romaines avec leurs maris, les contemplant et considérant fort fixement, mesmes avec la main leur levoit la face, si aucunes de honte la baissoyent pour se sentir dames d’honneur et de réputation, ou bien d’autres qui voulussent, les contrefaire~ et des fort prudes et chastes, comme certainement y en pouvoit avoir peu es temps de ces empereurs dissolus, mais il falloit faire la mine et en estre quitte pour cela autrement le jeu ne fust esté bon, comme j’en ay veu faire de mesmes à plusieurs dames. Celles après qui plaisoyent a ce monsieur l’empereur, les prenoit privément et publiquement près de leurs maris, et, les sortans de la salle, les menoit en une chambre~ où il en tiroit d’elles son plaisir ainsi qu’il luy plaisoit et puis les retournoit en leur place se rasseoir ; et devant toute l’assemblée louoit leurs beautéz et singularitez qui estoyent en elles cachées, les spécifiant de part en part ; et celles qui avoyent quelques tares, laideurs et deffectuositez, ne les céloit nullement, ains les descrioit et les déclaroit, sans rien déguiser ny cacher.

Néron fut aussi curieux, qui pis est encor, de voir sa mère morte, la contempler fixement et manier

1. Oc« !c/c, Octave.

2. Suétone, C~y~, ch ;)').

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/357[modifier]

DES DAMES.

3S3

tous ses membres, louant les uns et vitupérant les autres.

J’en ay ouy conter de mesme d’aucuns grands seigneurs chrestiens, qui ont bien cette mesme curiosité envers leurs mères mortes.

Ce n’estoit pas tout de ce Calligula ; car il racontoit leurs mouvemens, leurs façons lubriques, leurs maniemens et leurs airs qu’elles observoyent en leur manège, et surtout de celles qui avoyent esté sages et modestes, ou qui les contrefaisoyent ainsi à table car, si à la. couche elles en vouloyent faire de mesme, ne faut point doubter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoyent tout ce qu’il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir ; et puis après les scandalisoit ainsi qu’il luy plaisoit, aux despens et risée commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et’sages, comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites, et contrefaire les doizne da < estoyent tout à trac divulguées et réputées bonnes vesses et ribaudes ; ce qui n’estoit pas mal employé de les descouvrir pour telles qu’elles ne vouloyent qu’on les cogneust. Et qui estoit le meilleur, c’estoyent, comme j’ay dit, toutes grandes dames, comme femmes de consuls, dictateurs, préteurs, questeurs, sénateurs, censeurs, chevalliers, et d’autres de très-grands estats et dignitez ; ainsi que nous pouvons dire aujourd’huy en nostre chrestienté les reines, qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puisqu’ils commandoient à tout le monde ;

i. Suétone, Néron, chap. xxxiv. 2. Les femmes de bien.

)x–23

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/358[modifier]

DES DAME~.

3o~

les princesses grandes et moyennes, les duchesses grandes et petites, les marquises et marquisotes, les comtesses et contines, les baronnesses et chevalleresses, et autres dames de grand rang et riche estoffe sur quoy il ne faut douter que si plusieurs empereurs et rois en pouvoyent faire de mesme envers telles grandes dames, comme cet empereur Calligula, ne le fissent ; mais ils sont chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame' 1 des hommes, et leurs maris, car la tyrannie seroit insupportable à des cœurs généreux. En quoy certes les rois chrestiens sont fort à estimer et louer, de gaigner l’amour des belles dames plus par douceur et amitié que par force et rigueur ; et la conqueste en est beaucoup plus belle.

J’ay ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleus à descouvrir ainsi les beautéz, gentillesses et singularitez de leurs dames, aussi leurs defformitez, tares et deffauts, ensemble leurs manèges, mouvemens et lascivetez, non en public pourtant, comme Calligula, mais en privé, avec leurs grands amis particuliers. Et voilà le gentil corps de ces pauvres dames bien employé. Pensant bien faire et se jouer pour complaire à leurs amants, sont descriées et brocardées.

Or, afin de reprendre encor nostre comparaïson tout ainsi que l’on void de beaux édifices bastis sur meilleurs fondements et de meilleures pierres et ma 1. D/~Me, mëpr !s.

2.Henri !Het son frèreFt’anco !s.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/359[modifier]

bES DAMES.

35S a

tières les uns plus que les autres, et, pour ce, durer plus longuement en leur beauté et gloire ; aussi y a-il des corps de dames si bien complexionnez et composez, et empraints en beautéz, qu’on void volontiers le temps n’y gaigner tant comme sur d’autres, ny les miner aucunement.

Il se lit qu’Artaxercez entre toutes ses femmes qu’il eut, celle qu’il ayma le plus fut Astazia, qui estoit fort aagée, et toutesfois très-belle, qui avoit esté putain de son feu irère Daire. Son fils en devint si fort amoureux, tant elle estoit belle nonobstant l’aage, qu’il la demanda à son père en partage, aussi bien que la part du royaume. Le père, par jalousie qu’il en eut, et qu’il participast avec luy de ce bon boucon, la fit prestresse du Soleil, d’autant qu’en Perse celles qui ont tel estat se vouent du tout à la chasteté.

Nous lisons dans l’Histoire de j-V~o~ que Ladislaus, Hongre et roy de Naples, assiégea dans Tarente la duchesse Marie, femme de feu Rammondelo de Baizo, et, après plusieurs assauts et faits d’armes, la prit par composition avec ses enfans, et l’espousa, bien qu’elle fust aagée, mais très-belle, et l’ammena avec soy à Naples ; et fut appellée la reine Marie, fort aymée de luy et chérie.

1. Voyez Plutarque (~r~~e/'ee~ A ?/ ?eMO/ chap. xxxix). La femme demandée par Darius à son père, qui)a fit prêtresse, non pas du Soleil, mais de Diane, s’appelait Aspasia (Plutarque en donne la raison, Périclès, chap. XLvn). Dans' Boccace, De ca~/&« illustrium virorum (liv. III, chap. xix), d’où Brantôme a tird cette histoire, elle est nommée Astazia.

2. Voyez’Collenuccio, lib. VI.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/360[modifier]

DES DAMES.

356

J’ay veu madame la duchesse de Valentinois, en l’aage de soixante-dix ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi aymable comme en l’aage de trente ans aussi fut-elle fort aymée et servie d’un des grands rois et valeureux du monde. Je le peux dire franchement, sans faire tort à la beauté de cette dame ; car toute dame aymée d’un grand roy, c’est signe que perfection abonde et habite en elle qui la fait aymer aussi la beauté donnée des cieux ne doit estre espargnée aux demy-dieux.

Je vis cette dame, six mois avant qu’elle mourust', si belle encor, que je ne sçache cœur de rocher qui ne s’en fust esmeu, encore qu’auparavant elle s’estoit rompue une jambe sur le pavé d’Orléans, allant et se tenant à cheval aussi dextrêment et dispostement" 2 comme elle avoit fait jamais mais le cheval tomba et glissa sous elle ; et, pour telle rupture et maux et douleurs qu’elle endura, il eust semblé que sa belle face s’en fust changée mais rien moins que cela, car sa beauté, sa grâce, sa majesté, sa belle apparence, estoyent toutes pareilles qu’elle avoit tousjours eu. Et surtout elle avoit une très-grande blancheur, et sans se farder aucunement ; mais on dit bien que tous les matins elle usoit de quelques bouillons composez d'.or potable et autres drogues, que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils apoticaires. Je croy que si cette dame eust encor vescu cent ans, qu’elle n’eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit bien composé, fust du corps, caché et cou-I. Diane de Poitiers mourut !c 2~ avril 1566.. 2..D/.yo.~c77 : e/ !<, agilement.

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/361[modifier]

DES DAMES.

337

vert, tant il estoit de bonne trempe et belle habitude. C’est dommage que la terre couvre ces beaux corps

J’ay veu madame la marquise de Rothelin', mère à madame la douairière princesse de Condé et de feu M. de Longueville nullement onencéc en sa beauté, ny du temps ny de l’aage, et s’y entretenir en aussi belle fleur qu’en la première, fors que le visage luy rougissolt un peu sur la fin ; mais pourtant ses beaux yeux qui estoyent des nomparells du monde, dont madame sa fille en a héritée ne changèrent oncques, et aussi prests à blesser que jamais.

J’ay veu madame de La Bourdeslère% despuis en secondes nopces mareschale d’Aumont, aussi belle sur ses vieux jours que l’on eust dit qu’elle estoit en ses plus jeunes ans ; si bien que ses cinq filles, qui ont esté des belles, ne l’efîaçoient en rien. Et volontiers, si le choix fust esté à faire, eust-on laissé les filles pour prendre la mère ; et si avoit eu plusieurs enfans. Aussi étolt-ce la dame qui se contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie mortelle du serain et de la lune, et les fuyoit le plus qu’elle pouvoit ; le fard commun, pratiqué de plusieurs dames, luy estoit incogneu.

1. Jacqueline de Rohan, femme ('1536) de François d’Orléans, marquis de Rothelin, qui en eut : Léonor, duc de Longueville, mort en août 1573, et Françoise d’Orléans, femme de Louis Ier prince de Condé, morte le 11 juin 1601.

2. Françoise Robertet, femme d’abord de Jean Babou, seigneur de la Bourdaisière, puis de Jean d’Aumont, marëchat de France.. 0

Page:Bourdeille - Œuvres complètes, 9.djvu/362[modifier]

DES DAMES.

35S

J’ay veu, qui est bien plus, madame de Mareuil', mère de madame la marquise de Mézières et grandmère de la Princesse-Dauphin, en l’aage de cent ans, auquel elle mourut, aussi droite, aussi fraische, aussi disposte, saine et belle qu’en l’aage de cinquante ans ç'avoit esté une très-belle femme en sa jeune saison.

Sa fille, madame ladite marquise, avoit esté telle, et mourut ainsi, mais non si aagée de vingt ans, et la taille luy appétissa* un peu. Elle estoit tante de madame de Bourdeille femme à mon frère aisné, qui luy portoit pareille vertu ; car, encor qu’elle eust passé cinquante-trois ans et ait eu quatorze enfans, on diroit, comme ceux qui la voyent sont de meilleur jugement que moy et l’asseurent, q