Véga la Magicienne/27

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L’Indépendant du Cher (p. 41-42).

XXVII

Télépathie

Se tuer pour savoir ! mot profond, juste et parfaitement dénué d’utilité. Savoir les choses de la vie quand on est mort, à quoi bon, puisqu’elles ne servent plus à rien.

Mais l’idée exprimée par cette phrase avait frappé Angela. Les morts savent, si nous interrogions les morts ? Pendant son séjour à Vienne, elle s’était trouvée mêlée à des groupes spiritualistes. De ce côté, pourrait-elle allumer son flambeau ? Elle le dit à sa jeune amie et celle-ci riposta :

— Non, madame, je ne crois pas possible de savoir une chose de ce genre par les révélations des esprits… si les esprits s’occupent de nous, ce qui n’est nullement prouvé, ce n’est pas au point de vue temporel. Dans nos expériences à l’île, nous n’avons jamais pu avoir des preuves définitives vraiment concluantes. J’aimerais mieux un essai scientifique.

— Quoi, la somnambule…

— Encore non, la sortie en astral.

— Qu’est-ce que cela ?

— Le dédoublement de « soi ». Pendant que le corps inerte reste où la matière l’oblige à rester, le corps astral, le périsprit ou, si vous comprenez mieux, le corps fluidique — notre double — peut s’extérioriser.

— Ce n’est pas moi qui peux faire cela.

— Ni moi. Il faut un grand entraînement, mais chez nous à la Stella Negra, il y a l’école d’initiation.

— Qu’est-ce qu’on y apprend ?

— À se spiritualiser. Cette école est dérivée de l’école des prophètes qui florissait en Israël, de celle de Pythagore et de Platon. Mais elle est modernisée, nullement occulte, scientifique.

— Vous me parlez hébreu… citez-moi quelques exemples, ils m’aideront à saisir vos énigmes.

— Eh bien, voici un exemple : les rayons ultra-violets qui ne traversent pas une simple feuille de verre, mais passent au travers d’un quartz…

— Parlez-moi un langage populaire… de mon temps, on n’apprenait pas la chimie.

— Alors imaginez une lorgnette qui permet de voir dans l’éther où sont réfléchis tous les événements… Une lorgnette éclairée par les rayons P. X. inconnus, mais vivants et dont l’intensité émane des corps fluidiques épandus dans notre ambiance.

— Vous me racontez les mille et une nuits !

— Peut-être. Les histoires de la Sultane sont toutes réalisables… Je vais essayer, cette nuit, de me mettre en communication télépathique avec Aour-Ruoa. Je lui demanderai s’il peut nous faire voir dans l’astral…

— Où est Daniel.

— Peut-être pas cela, mais il photographierait votre pensée.

— Voyons, vous divaguez

— Non. Je vous ai surprise en voltigeant, je vous étonnerai davantage en plaçant devant vous mon objectif, celui inventé pur nos savants, il enregistrera les fluides émanant de votre plœxus solaire, il verra leur direction. Forcément vos fluides sont aimantés vers votre fils, si vous y pensez fortement, ils iront frapper chez lui la note harmonique et vous communiquerez télépathiquement.

— S’il n’est pas prévenu… il ne devinera pas.

— C’est ce que je crains. Une partie des projections vitales de votre fils émanant de vous, sont en échange constant avec vous, en temps ordinaire ces échanges me sont pas sensibles, il faut les rendre tels pour les utiliser.

— Comment !

— Par la direction des ondes volitives.

— Je me perds à essayer de vous suivre.

— Je vais prier mon cher savant de nous envoyer son « double », s’il le peut il le fera pour moi.

La route devenait aisée, on pouvait aller à petite allure prudente, on tournait maintenant sur le versant espagnol et là l’orage n’avait pas porté, le terrain était sec, la machine soudain s’arrêta, elle était fatiguée… il lui fallait une sérieuse visite, Léonard exprima le désir d’un peu de repos qu’il utiliserait. Bientôt il ferait nuit, où coucherait-on ? Il ne fallait pas songer à gagner une ville quelconque.

— Nous dormirons sous les sapins, bien enveloppés de nos plaids, dit Véga, rien n’est bon et sain comme la nuit au grand air, il suffit de se garantir des « coups de lune ». Vous n’avez jamais dormi une nuit à la belle étoile, madame ?

— Jamais, mais cela ne m’effraie en rien.

L’auto se rangea sur le côté du talus haut et rocheux et les quatre voyageurs descendirent.

Les deux femmes se mirent en quête d’un abri.

— Notre maison est immense, remarquait Véga, voyez la belle forêt de sapins, on est dessous délicieusement, il y fait chaud, les aiguilles sèches deviennent un tapis moelleux quand elles sont recouvertes d’une couverture. Nous allons choisir, si vous le voulez bien, chacun notre chambre à coucher.

— Léonard restera dans la voiture pour la garder, objecta Mme Deblois, je ne pense pas qu’ici il y ait beaucoup de passants… ni de bêtes féroces… Nous n’avons rencontré personne depuis la vallée, à part un douanier pacifique.

— Alors, je m’installe, conclut Véga, il faudra repartir au jour ; je suis, je l’avoue, grandement éprise de sommeil, ma dernière nuit ayant été des plus panachées…

Ce disant, elle étendait son plaid sur le sol sec, élastique ; au-dessus d’elle des branches, autour d’elle des troncs vigoureux, parfumés de résine. Sa compagne, gagnée par l’exemple, se prépara à camper ; ce lit, après tout, ne pouvait pas être plus dur que celui du couvent.

Wilhem s’allongeait peu loin, surveillant la forêt d’où, à part le vent, pas un bruit ne venait. Bientôt tous s’endormirent, sauf Véga qui voulait la paix la plus absolue pour son expérience de télépathie.

Alors elle s’étendit sur le dos, les yeux ouverts, le corps détendu, relâché sans aucune contraction et dans une immobilité complète. Ses yeux ne cillaient pas, sa langue ne bougeait pas dans sa bouche. C’était le calme si difficile à imposer à ses nerfs.

Elle découvrit un peu la partie de son corps appelé le plœxus solaire, autrement dit le creux de l’estomac, parce que c’est de là que s’élancent les vibrations fluidiques et c’est là qu’elles s’enregistrent. De ce fait naît l’impression si connue d’avoir « le cœur serré ».

Ces divers actes accomplis, Véga concentra fortement sa pensée, elle la projeta avec violence sur Aour-Ruoa, qu’elle se représenta nettement, elle l’appela à voix basse, de manière à créer des ondes sympathiques autour d’elle, puis elle attendit inerte la réception de son message.

Cela tarda quelques minutes, et un souffle frais passa sur son visage. C’était le fluide télépathique. C’était le retour de la pensée lointaine touchée à distance par les ondes voliques.

Alors elle dit mentalement, avec une telle dépense morale de ferveur qu’une sueur l’inondait :

— Peux-tu apprendre à une mère à qui on a enlevé son fils où il est ?

Une voix mentale — celle qu’on entend dans les rêves — répondit :

— Oui, si je puis approcher la mère assez pour agir sur elle magnétiquement, développer sa voyance.

— À quelle distance, reprit Véga.

— Qu’elle soit sur la côte portugaise de l’Atlantique et moi dans l’île où je suis, l’eau sera entre nous un merveilleux transmetteur.

— Faut-il la prévenir ?

— C’est indifférent. Elle verra dans l’astral et agira en conséquence.

— Comment la devineras-tu à une telle distance ?

— Je penserai à cette mère qui a perdu son fils, il n’y en aura peut-être pas deux, au même jour, au même endroit, donne-moi un point de repère.

— Voici. Ce fils perdu est le dernier descendant du dernier des princes qui occupa le trône de France[1]. Peux-tu voir où est ce prince et ce que sera son avenir ?

— Je le lirai dans l’astral où toutes ces choses sont écrites.

— Fais-le moi lire à moi.

— Je ne le puis, mais je te le transmettrai télépathiquement.

Véga était brisée de ce long effort, elle ne perçut plus que quelques mots vagues et tomba dans un profond sommeil… sans rêves.

  1. À cette époque se trouvaient deux princes dans la même situation… si tous deux avaient échappé à la mort. Les fils des deux derniers souverains de France : l’empereur et le roi. De là une confusion facile entre eux.