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Valentine (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 17

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ValentineJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 35-37).
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XVII.

Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n’éprouvant plus l’effet de l’attendrissement, il s’étonna d’en avoir ressenti un si vif, et ne s’expliqua cette émotion qu’en l’attribuant à un sentiment d’amour-propre flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d’orgueil le cœur de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de vanité qui s’élevaient en lui. C’était une rude épreuve pour sa raison, il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l’amour de celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu’il se trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon de l’orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en triompha.

Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un homme fortement épris, il se dit qu’il fallait arrêter son choix sur l’une d’elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres. Athénaïs fut la première fleur qu’il retrancha de cette belle couronne ; il jugea qu’elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle.

Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et l’opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d’une femme si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l’amour qu’il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de dévouement ; sa jeunesse, avide d’un gloire quelconque, appelait l’opinion en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un cartel au géant de la contrée, jaloux qu’ils étaient de faire parler d’eux, ne fût-ce que par une chute glorieuse.

Le refus de Louise, qui d’abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité, Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d’espoir de récompense ; elle n’eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu’elle en souffrit amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait plus de véritable générosité, plus d’affection délicate et forte qu’il n’y en avait eu dans sa propre conduite. Louise s’élevait à ses propres yeux presque au-dessus de l’héroïsme dont il se sentait capable lui-même ; c’était de quoi l’émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle carrière d’émotions et de désirs.

Si l’amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l’amitié ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise ; mais ce qui fait l’immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve son essence divine, c’est qu’il ne naît point de l’homme même ; c’est que l’homme n’en peut disposer ; c’est qu’il ne l’accorde pas plus qu’il ne l’ôte par un acte de sa volonté ; c’est que le cœur humain le reçoit d’en haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins du ciel ; et quand une âme énergique l’a reçu, c’est en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire ; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu’on lui donne, ou plutôt qu’il attire à soi, l’amitié, la confiance, la sympathie, l’estime même, ne sont que des alliés subalternes ; il les a créés, il les domine, il leur survit.

Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine ? Elle lui ressemblait moins ; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités ; elle devait sans doute le comprendre et l’apprécier moins… c’est celle-là qu’il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès qu’il la vit, les qualités qu’il n’avait pas en lui-même : il était inquiet, mécontent, exigeant envers la destinée ; Valentine était calme, facile, heureuse à propos de tout. Eh bien ! cela n’était-il pas selon les desseins de Dieu ? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes, n’avait-elle pas présidé à ce rapprochement ? L’un était nécessaire à l’autre : Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans lesquelles la vie est incomplète ; Valentine à Bénédict, pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde, coupable, impie ! La Providence a fait l’ordre admirable de la nature, les hommes l’ont détruit ; à qui la faute ? Faut-il que, pour respecter la solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous ?

Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle, les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant le frôlement de ses vêtements contre le feuillage ; mais quand elle l’eut regardé, quand elle eut compris qu’il s’était renfermé dans son inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande le résultat de ses réflexions.

— Nous ne nous sommes pas compris, ma sœur, lui dit Bénédict en s’asseyant à son côté. Je vais m’expliquer mieux.

Ce mot de sœur fut un coup mortel pour Louise ; elle rassembla ce qu’elle avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d’un air calme.

— Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous ; au contraire, j’admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont point retirées de moi malgré mes folies ; je sens que vos refus ont affermi mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance qu’un frère doit à sa sœur. Oui, j’aime Valentine, je l’aime avec passion ; et, comme Athénaïs l’a très-bien remarqué, c’est d’hier seulement que je connais le sentiment qu’elle m’inspire. Mais je l’aime sans espoir, sans but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu’elle fût libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu lui tracer. J’ai mesuré de sang-froid l’impossibilité d’être pour elle autre chose qu’un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les obstacles, je la fuirais plutôt que d’accepter des sacrifices dont je ne me sens pas digne ! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l’état de mon cerveau.

— En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie ?

— Non, Louise, non, plulôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là ! Depuis que j’aime Valentine, je suis un autre homme ; je me sens exister. Le voile sombre qui couvrait ma destinée se déchire de toutes parts ; je ne suis plus seul sur la terre ; je ne m’ennuie plus de ma nullité ; je me sens grandir d’heure en heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la rendre plus supportable ?

— J’y vois une assurance qui m’effraie, répondit Louise. Mon ami, vous vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée ; vous dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra d’être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.

— Qu’entendez-vous donc par être un homme, Louise ?

— J’entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.

— Eh bien ! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien ou laboureur ; j’ai plus d’une ressource.

— Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict ; car au bout de huit jours une profession quelconque, dans l’état d’irritation où vous êtes…

— M’ennuierait, j’en conviens ; mais j’aurai toujours la ressource de me casser la tête si la vie m’ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon à autre chose. Plus j’ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie ; je veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la vie. J’ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres, avec une maison couverte en chaume ; je puis vivre honorablement dans mes propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Pourquoi pas ? Dans l’état de la société, le meilleur résultat possible de l’éducation qu’on nous donne serait de retourner volontairement à l’état d’abrutissement d’où l’on s’efforce de nous tirer durant vingt ans de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves chimériques que vous me reprochez. C’est vous qui m’invitez à dépenser mon énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu’on appelle de bons sujets à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse ! Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime : être électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires de préfecture. Qu’ils engraissent des bœufs et maigrissent des chevaux à courir les foires ; qu’ils se fassent valets de cour ou valets de basse-cour, esclaves d’un ministre ou d’un lot de moutons, préfets à la livrée d’or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de pistoles ; et qu’après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le moyen de leur testament ou par l’intermédiaire de leurs héritiers pressés de jouir de la vie : voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa splendeur autour de moi ! voilà la glorieuse condition d’homme vers laquelle aspirent tous mes contemporains d’étude. Franchement, Louise, croyez-vous que j’abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence ?

— Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer cette hyperbolique satire. Aussi je n’en prendrai pas la peine ; je veux vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d’en faire un emploi utile à la société ?

— Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La société n’a pas besoin de ceux qui n’ont pas besoin d’elle. Je conçois la puissance de ce grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu’un petit nombre d’hommes, rassemblés d’hier, s’efforcent de fertiliser et de faire servir à leurs besoins ; alors, si la colonisation est volontaire, je méprise celui qui viendra s’engraisser impunément du travail des autres. Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s’il en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu’on en diste, la terre manque de bras, où chaque profession regorge d’aspirants, où l’espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche la trace des pas du riche, où d’énormes capitaux rassemblés (selon toutes les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes, servent d’enjeu à une continuelle loterie entre l’avarice, l’immoralité et l’ineptie ; dans ce pays d’impudeur et de misère, de vice et de désolation ; dans cette civilisation pourrie jusqu’à sa racine, vous voulez que je sois citoyen ? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses besoins pour être sa dupe ou sa victime ? pour que le denier que j’aurais jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire ? Il faudra que je m’essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal, afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les mouchards, les croupiers et les prostituées ? Non, sur ma vie ! je ne le ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée des nations. Je vous l’ai dit, Louise, j’ai cinq cents livres de rente ; tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en paix.

— Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience, si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit ce ridicule amour…

— Ridicule, avez-vous dit ? Non ! celui-là ne sera pas ridicule, j’en fais le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui me l’inspira, pourrait-il s’en moquer ? Non, ce sera mon bouclier contre la douleur, ma ressource contre l’ennui. N’est-ce pas lui qui m’a suggéré depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu de frais ? bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la lumière et le calme ! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse l’esprit de toutes les choses humaines ! Puissance sublime, qui accapare toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées ! Louise ! ne cherchez pas à m’ôter mon amour ; vous n’y réussiriez pas, et vous me deviendriez peut-être moins chère ; car, je l’avoue, rien ne saurait lutter avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et nourrir en moi ces illusions qui m’avaient hier transporté aux cieux. Que serait la réalité auprès d’elles ? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes souvenirs et les traces qu’elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l’innocence de son cœur et que j’ai interprétées selon ma fantaisie ; avec ce baiser pur et délicieux qu’elle a posé sur mon front le premier jour que je l’ai vue. Ah ! Louise, ce baiser ! vous le rappelez-vous ? C’est vous qui l’avez voulu.

— Oh ! oui, dit Louise en se levant d’un air consterné, c’est moi qui ai fait tout le mal.