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Valentine (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 18

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ValentineJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 37-39).
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XVIII.

Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une lettre de M. de Lansac. Selon l’usage du grand monde, elle était en correspondance avec lui depuis l’époque de ses fiançailles. Cette correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y parle d’amour dans le langage des salons ; on y montre son esprit, son style et son écriture, rien de plus.

Valentine écrivait si simplement qu’elle passait aux yeux de M. de Lansac et de sa famille pour une personne fort médiocre. M. de Lansac s’en réjouissait assez. À la veille de disposer d’une fortune considérable, il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi, quoiqu’il ne fût nullement épris d’elle, il s’appliquait à lui écrire des lettres qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits chefs-d’œuvre épislolaires. Il s’imaginait ainsi exprimer l’attachement le plus vif qui fût jamais entré dans le cœur d’un diplomate, et Valentine devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée. Jusqu’à ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité de son fiancé une grande admiration, et lorsqu’elle comparait les expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle s’accusait de rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui.

Ce soir-là, fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue de cette suscription, qui d’ordinaire lui était si agréable, éleva en elle comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si grande distraction qu’elle la lut des yeux jusqu’à la fin sans en avoir compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose qu’à Louise, à Bénédict, au bord de l’eau et à l’oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du secrétaire d’ambassade. C’était celle qu’il avait faite avec le plus de soin ; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola de cette impression involontaire en l’attribuant à la fatigue qu’elle éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu d’habitude qu’elle avait de prendre tant d’exercice, elle s’endormit profondément ; mais elle s’éveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes qu’elle avait faits.

Elle prit sa lettre qu’elle avait laissée sur sa table de nuit, et la relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières lorsqu’elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain ; au lieu de l’admiration qu’elle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle n’eut que de l’étonnement et quelque chose qui ressemblait à de l’ennui ; elle se leva effrayée d’elle-même et toute pâlie de la fatigue d’esprit qu’elle en ressentait.

Alors, comme en l’absence de sa mère elle faisait absolument tout ce qui lui plaisait, comme sa grand’mère ne songeait pas même à la questionner sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres qu’elle avait reçues de M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu’à la lecture de ces lettres l’admiration de Louise raviverait la sienne.

Il serait peut-être téméraire d’affirmer que ce fût là l’unique motif de cette nouvelle visite à la ferme ; mais si Valentine en eut un autre, ce fut certainement à l’insu d’elle-même. Quoi qu’il en soit, elle trouva Louise toute seule. Sur la demande d’Athénaïs, qui avait voulu s’éloigner pour quelques jours de son cousin, madame Lhéry était partie avec sa fille pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes, Bénédict était à la chasse et le père Lhéry aux travaux des champs.

Valentine fut effrayée de l’altération des traits de sa sœur. Celle-ci donna pour excuse l’indisposition d’Athénaïs, qui l’avait forcée de veiller. Elle sentit d’ailleurs sa peine s’adoucir aux tendres caresses de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs projets pour l’avenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de M. de Lansac.

Louise en parcourut quelques-unes, qu’elle trouva d’un froid mortel et d’un ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le cœur de cet homme, et devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle, méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui l’accablait redoubla par cette découverte, et l’avenir de sa sœur lui parut aussi triste que le sien ; mais elle n’osa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être, elle se fût senti le courage de l’éclairer ; mais, après les aveux de Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de l’encourager un peu, n’osa pas l’éloigner d’un mariage qui devait du moins la soustraire aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir toutes lues avec attention.

Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien ; Louise y avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant l’air contraint de sa sœur, n’en avait pas obtenu le résultat qu’elle en attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatine Di piacer mi balza il cor. Valentine tressaillit en reconnaissant sa voix ; mais la présence de Louise lui causa un embarras qu’elle ne put s’expliquer, et ce fut avec d’hypocrites efforts qu’elle attendit d’un air d’indifférence l’arrivée de Bénédict.

Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage subit du grand soleil à l’obscurité de cette pièce l’empêcha de distinguer les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours, et Valentine, silencieuse, le cœur ému, le sourire sur les lèvres, suivait tous ses mouvements, lorsqu’il l’aperçut, au moment où il passait tout près d’elle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri, parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la lable. L’instinct du cœur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable.

De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et ses doutes, et ses remords ; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux qui étouffe tout autre sentiment en présence de l’être que l’on aime. Elle et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise, dont la situation fausse était si pénible entre eux deux.

L’absence de la comtesse de Raimbault s’étant prolongée de plusieurs jours au delà du terme qu’elle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la ferme. Madame Lhéry et sa fille étaient toujours absentes, et Bénédict, couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des heures de délices à l’attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop d’empressement ; mais dès qu’elle était entrée à la ferme, il s’élançait sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il ne les quittait plus de la journée. Louise ne pouvait s’en plaindre ; car Bénédict avait la délicatesse de comprendre le besoin qu’elles pouvaient avoir de s’entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec son fusil, il les suivait à une distance respectueuse ; mais il ne les perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s’enivrer du charme indicible répandu autour d’elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait d’effleurer, suivre dévotement la trace d’herbe couchée qu’elle laissait derrière elle, puis remarquer avec joie qu’elle tournait souvent la tête pour voir s’il était là ; saisir, deviner parfois son regard à travers les détours d’un sentier ; se sentir appelé par une attraction magique lorsqu’elle l’appelait effectivement dans son cœur ; obéir à toutes ces impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent l’amour, c’était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne trouverez point trop puériles si vous vous souvenez d’avoir eu vingt ans.

Louise ne pouvait lui adresser de reproches ; car il lui avait juré de ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait religieusement sa parole. Il n’y avait donc à cette vie aucun danger apparent ; mais chaque jour le trait s’enfonçait plus avant dans ces âmes sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de l’avenir. Ces rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours. Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac, et Bénédict se disait qu’un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par un souffle.

Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu’elle avait cru jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d’amour, qu’elle découvrait en lui, le lui rendait plus cher ; elle mesurait l’étendue d’un sacrifice qu’elle n’avait pas compris en l’accomplissant, et pleurait en secret la perte d’un bonheur qu’elle eût pu goûter plus innocemment que Valentine. Cette pauvre Louise, dont l’âme était passionnée, mais qui avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux. Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle l’avait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu tout son charme ; elle était déjà, comme la plupart des sentiments humains, dépouillée d’héroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à regretter le temps où elle n’avait aucun espoir de retrouver sa sœur. Et puis elle avait horreur d’elle-même, et priait Dieu de la soustraire à ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant celle d’une sainte qu’elle priait d’opérer sa réconciliation avec le ciel. Par instants elle formait l’enthousiaste et téméraire projet de l’éclairer franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de l’exhorter à rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et à se créer, au sein de l’obscurité, une vie d’amour, de courage et de liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement n’était peut-être pas au-dessus de ses forces, s’évanouissait bientôt à l’examen de la raison. Entraîner sa sœur dans l’abîme où elle s’était précipitée, lui ravir la considération qu’elle-même avait perdue, pour l’attirer dans les mêmes malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, c’était de quoi faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait dans le plan qui lui avait paru le plus sage : c’était de ne point éclairer Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les confidences de Bénédict. Mais quoique cette conduite fût la meilleure possible, à ce qu’elle pensait, elle n’était pas sans remords d’avoir attiré Valentine dans de semblables dangers, et de n’avoir pas la force de l’y soustraire tout à coup en quittant le pays.

Mais voilà ce qu’elle ne se sentait pas l’énergie d’accomplir. Bénédict lui avait fait jurer qu’elle resterait jusqu’à l’époque du mariage de Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce qu’il deviendrait ; mais il voulait être heureux jusque-là ; il le voulait avec cette force d’égoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis qu’il jurait de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou trois jours de vie. Il l’avait même menacée de sa haine et de sa colère ; ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d’empire sur Louise, dont le caractère était d’ailleurs faible et irrésolu, qu’elle s’était soumise à cette volonté supérieure à la sienne, peut-être aussi puisait-elle sa faiblesse dans l’amour qu’elle nourrissait en secret pour lui ; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui toute espérance.

Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette dangereuse intimité ; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et Bénédict tomba du ciel en terre.

Comme il avait vanté à Louise le courage qu’il aurait dans l’occasion, il supporta d’abord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait point avouer combien il s’était abusé lui-même sur l’état de ses forces. Il se contenta pendant les premiers jours d’errer autour du château sous différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au fond de son jardin ; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine s’étant hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à l’endroit où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict assis à cette même place où elle s’était assise ; mais dès qu’il l’aperçut, il s’enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la force de lui parler sans trahir ses agitations.

Une autre fois, comme elle errait dans le parc à l’entrée de la nuit, elle entendit à plusieurs reprises le feuillage s’agiter autour d’elle, et quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur, elle vit de loin un homme qui traversait l’allée, et qui avait la taille et le costume de Bénédict.

Il détermina Louise à demander un nouveau rendez-vous à sa sœur. Il l’accompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant qu’elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s’approcha dans un trouble inexprimable.

— Eh bien ! mon cher Bénédict, lui dit Valentine qui avait rassemblé tout son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons d’ici à longtemps peut-être. Louise vient de m’annoncer son prochain départ et le vôtre.

— Le mien ! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise ? Qu’en savez-vous ?

Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l’obscurité il avait gardée entre les siennes.

— N’êtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine, du moins pour cette année ? Et votre intention n’est-elle pas de vous établir dès lors dans une situation indépendante !

— Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il d’un ton dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de personne ; mais il n’est pas prouvé que mon intention soit de quitter le pays.

Louise ne réponidit rien et dévora des larmes que l’on ne pouvait voir couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais.

Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine. Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé ; il devait arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient, et la cérémonie était fixée au surlendemain ; car M. de Lansac, le précieux diplomate, avait bien peu de temps à perdre à l’action futile d’épouser Valentine.

Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait retrouvé tout l’éclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs. Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et s’était placé dans le même banc, à côté d’Athénaïs. C’était une évidente manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et l’attitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et bien d’autres s’étaient mis sur les rangs ; mais Pierre Blutty avait été le mieux accueilli.

Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la seconde et dernière publication s’affichait ce jour même aux portes de la mairie, il y eut sensation dans l’auditoire, et Athénaïs échangea avec son nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice ; car l’amour ridicule de Bénédict pour mademoiselle de Raimbault n’était point un secret pour Pierre Blutty ; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, s’était livrée au plaisir d’en médire avec lui, afin peut-être de s’encourager à la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir l’effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante qu’elle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les traits bouleversés de Bénédict.