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Valentine (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 19

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ValentineJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 39-42).
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XIX.

Louise, en apprenant l’arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d’adieu à sa sœur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance pour l’amitié qu’elle lui avait témoignée, et lui dit qu’elle allait attendre à Paris l’effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et d’attendre que l’amour de son mari eût consolidé le succès qu’elle devait en attendre.

Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l’intermédiaire d’Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage. Effrayée de l’air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict, elle n’osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de lui dire une parole, il la pressa contre son cœur en fondant en larmes. Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu le cœur de Louise ; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s’évanouir la dernière espérance qui lui restât d’approcher de Valentine.

Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère l’accablaient à l’envi de prévenances et d’affection, il ne lui en restait pas une ; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu’allait-il devenir ?

Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents ; il sentait bien qu’après l’affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur charge. N’ayant pas assez d’argent pour aller habiter Paris, et pas assez de courage, dans un moment aussi critique, pour s’y créer une existence à force de travail, il ne lui restait d’autre parti à prendre que d’aller habiter sa cabane et son champ, en attendant qu’il eût repris la volonté d’aviser à quelque chose de mieux.

Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens, l’intérieur de sa chaumière ; ce fut l’affaire de quelques jours. Il loua une vieille femme pour faire son ménage, et il s’installa chez lui après avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry sentit s’évanouir tout le ressentiment qu’elle avait conçu contre lui et pleura en l’embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le retenir à la ferme ; Athénaïs alla s’enfermer dans sa chambre, où la violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car Athénaïs était sensible et impétueuse ; elle ne s’était attachée à Blutty que par dépit et vanité ; au fond de son cœur elle chérissait encore Bénédict, et lui eût accordé son pardon s’il eût fait un pas vers elle.

Bénédict ne put s’arracher de la ferme qu’en donnant sa parole d’y revenir après le mariage d’Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots de l’âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s’empara de lui. À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l’espérance et l’amour, c’est une triste fin que l’isolement et la pauvreté !

Ce n’est pas que Bénédict fut très-sensible aux avantages de la richesse, il était dans l’âge où l’on s’en passe le mieux ; mais on ne saurait nier que l’aspect des objets extérieurs n’ait une influence immédiate sur nos pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en comparaison de l’ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre, disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n’était pas là de quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste méditation. Le paysage qu’il découvrait par sa porte entr’ouverte, quoique pittoresque et vigoureusement dessiné, n’était pas non plus de nature à donner une physionomie très-riante à ses idées. Une ravine sombre et semée de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait comme un serpent sur la colline opposée, et, s’enfonçant dans les houx et les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber brusquement des nues.



Joseph ! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger. (Page 19.)

Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes années qui s’étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un charme mélancolique à sa retraite. C’était sous ce toit obscur et décrépit qu’il avait vu le jour ; auprès de ce foyer, sa mère l’avait bercé d’un chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa cognée sur l’épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi de vagues souvenirs d’une sœur plus jeune que lui dont il avait agité le berceau, de quelques vieux parents, d’anciens serviteurs. Mais tout cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.

« Ô mon pèrel ô ma mère ! disait-il aux ombres qu’il voyait passer dans ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux héritage vous ne me l’avez pas transmis. Où sont ici pour moi la simplicité du cœur, le calme de l’esprit, les véritables fruits du travail ? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître ; car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et qui devait profiter de vos labeurs. Hélas ! l’éducation a corrompu mon esprit ; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du pauvre, je les ai perdues ; aujourd’hui je reviens en proscrit habiter cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C’est pour moi la terre d’exil que cette terre fécondée par vos sueurs ; ce qui fit votre richesse est aujourd’hui mon pis-aller. »

Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu’il eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu’elle fût devenue si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude et chétive ; et il s’applaudissait de n’avoir pas même essayé de la détourner de ses devoirs.

Et pourtant il se disait aussi qu’avec l’espoir d’une femme comme Valentine il aurait eu des talents, de l’ambition et une carrière. Elle eût réveillé en lui ce principe d’énergie qui, ne pouvant servir à personne, s’était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la misère, ou plutôt elle l’aurait chassée ; car, pour Valentine, Bénédict ne voyait rien qui fût au-dessus de ses forces.



Ah ! c’est toi, mon garçon. (Page 21.)

Et elle lui échappait pour jamais ; Bénédict retombait dans le désespoir.

Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce qu’un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne s’était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un autre homme que lui. Il s’était bien résigné à ne la posséder jamais ; mais voir ce bonheur passer aux bras d’un autre, c’est ce qu’il ne croyait pas encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus prochaine de son malheur, il s’était obstiné à croire qu’elle n’arriverait point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s’en était pas vanté, dans la crainte de passer pour un fou ; mais il avait réellement compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s’accomplir il maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l’espérance et qui l’abandonnait. Car l’homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie ; il a toujours besoin d’y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour l’accuser de ses fautes.

Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu’il rôdait autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac. Le secrétaire d’ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant. La pauvre Valentine était pâle, abattue ; mais elle avait l’air doux et résigné ; elle s’efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.

Cela était donc bien sûr, cet homme était là ! il allait épouser Valentine ! Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un fossé, absorbé par un désespoir stupide.

Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des progrès si rapides qu’il avait bien fallu s’avouer le mal à elle-même ; mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s’y abandonner, il y avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n’étant plus là pour détruire d’un regard tout l’effet d’une journée de résolutions. Valentine était pieuse ; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec l’espoir de revenir à ce qu’elle croyait avoir éprouvé pour lui.

Mais dès qu’il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle et indulgente qu’elle lui avait accordée était loin de constituer une affection véritable ; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée auprès de lui. Elle ne l’écoutait plus qu’avec distraction, et ne lui répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude ; mais quand il vit que le mariage n’en marchait pas moins, et que Valentine ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola facilement d’un caprice qu’il ne voulut pas pénétrer et qu’il feignit de ne pas voir.

La répugnance de Valentine augmentait pourtant d’heure en heure ; elle était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle s’enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver, dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d’intensité à la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s’étonnait de sa tristesse, s’en offensait sérieusement, et l’accusait de vouloir jeter de la contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cœur d’une mère. Il est certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault. Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fit sans éclat et sans luxe à la campagne. Tels qu’ils étaient, il lui tardait beaucoup d’en être dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence de Valentine l’avait toujours extraordinairement gênée.

Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il s’arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine une fois avant d’en finir pour jamais avec elle ; car il se flattait presque de ne l’aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de consolation et de bonté, ou qu’elle le guérirait par la pruderie d’un refus.

Il lui écrivit :

« Mademoiselle,

« Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez ; vous m’avez appelé votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre estime et de votre confiance. Vous m’avez fait espérer, dès cet instant, que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux ; j’ai besoin de vous voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des dangers quand il s’agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise ; je sais ce que vous pouvez. C’est au nom d’une amitié aussi sainte, aussi pure que la sienne, que je vous prie à genoux d’aller vous promener ce soir au bout de la prairie.

« Bénédict. »