Vauquelin - L’Art poétique - Genty/Introduction

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Texte établi par Ach. Genty,  (p. i-xxiii).




INTRODUCTION


_____


I


Dans l’ordre intellectuel, non plus que dans l’ordre physique, pas de solutions de continuité. Tout s’enchaîne, s’articule, s’adapte ou se juxtapose. — Les anneaux ne manquent jamais à la chaîne, les échelons à l’échelle. Si l’un d’eux n’est point aperçu, ce n’est pas qu’il soit absent ; c’est que notre œil, presbyte ou myope, ne peut atteindre là où il est. Ou nous allons au-delà, ou nous demeurons en-deçà.

De Ronsard à Malherbe, l’intervalle est immense. Grande solution de continuité. — Entre ces deux hommes, où sont les points de contact ?

Malherbe peut-il directement procéder de Ronsard ? La négative est évidente. Pour joindre ces deux hommes, il faut un pont, un trait-d’union, un anneau. Quel sera cet anneau ? Le voici C’est Vauquelin de la Fresnaye (1) [1].

De Ronsard est né Vauquelin, et de celui-ci Malherbe.


II


Jeune homme, presque un enfant, à l’époque où régnaient la langue et la littérature de la Pléiade, Vauquelin adopte cette littérature et cette langue, ou plutôt elles s’imposent à lui. Les Foresteries, publiées en 1555, sont là pour attester le fait. En 1555, et même en 1567, date probable de la mise en lumière du discours Pour la Monarchie contre la Diuision, Vauquelin n’est qu’un poète, et un poète assez médiocre, du xvie siècle. Impossible alors de prévoir son futur rôle, sa future influence sur la langue et la littérature du xviie.

Mais la langue de la Pléiade se modifie. Le « faste pédantesque » d’un grand nombre de ses mots tombe. Vauquelin subit encore ou accepte la révolution. Il le dit lui-même, et ses œuvres le proclament. Le poète des Idillies diffère du poète des Foresteries. Au fond, les deux œuvres émanent bien du même homme, mais du même homme avec un autre vêtement.

Ces deux transformations devaient être suivies d’une troisième. La plus importante. La France est en feu. La guerre civile est partout, en haut et en bas. Les princes ne s’entendent pas mieux que les vassaux. On se harcelle, on se pille, on s’égorge. L’ambition, le fanatisme, tout ce que le cœur humain a de plaies secrètes, s’étale au jour. Vauquelin est témoin des scènes qui désolent son pays ; quelquefois il y est acteur. — En faut-il davantage pour métamorphoser un homme, une langue, une nation ? En faut-il davantage pour chasser d’un cerveau bien conformé les vapeurs et les rêves qui l’offusquaient, pour lui rendre la conscience de la vie courante, en un mot, pour le réintégrer dans le monde réel, un instant ou longtemps déserté ?

Vauquelin rentre dans ce monde de la réalité, — autant qu’il y pouvait rentrer, lui, poète. Il y rentre, en écrivant l’Art poétique, en écrivant ses Satires. La langue qu’il parle ne ressemble plus ni à l’une ni à l’autre de celles qu’il a antérieurement parlées. Il n’a pas, sans doute, entièrement rompu avec le xvie siècle, mais, on peut l’affirmer, il tient maintenant beaucoup plus des écrivains du siècle qui s’avance que de ceux du siècle qui s’en va.

Sa langue est simple ; sa pensée forte.

Malherbe peut venir. L’instrument dont il a besoin, est inventé. Il le reçoit des mains mêmes de l’inventeur (1) [2]. Qu’il le perfectionne !… On sait s’il y a manqué.

III


Jean Vauquelin naquit en 1536, à la Fresnaye-au-Sauvage, non loin de Falaise (Calvados). Cette bourgade, qui fait aujourd’hui partie du département de l’Orne, a 666 habitants. Elle en avait moins au temps de Vauquelin, mais il en était le seigneur et maître.

La noblesse de la famille remontait au Conquérant, et au-delà. C’est du moins la prétention du poète :

Des ce temps mes maieurs desia nobles viuoient
Et nos ducs généreux en leurs guerres suiuoient.

(Diuerses Poésies, 1605).

Le père du poète était lieutenant de gens d’armes sous le maréchal d’Annebaut. Il mourut à trente ans.

La guerre n’avait point enrichi les Vauquelin. Elle avait même singulièrement appauvri le lieutenant. En mourant, il laissa la terre de La Fresnaye grevée et en assez mauvais état.

Le futur auteur de l’Art poétique n’avait encore que quel ques années. Heureusement, il avait pour mère une femme de tête et de cœur, Barbe de Boislichausse. A force de ten dresse et de bonne gestion, elle libéra de ses charges le patrimoine de l’enfant. Ce fut sa première tâche.

Bientôt, elle s’en imposa une seconde. Vers 1549, elle envoya son fis étudier à Paris. Vauquelin avait alors treize ou quatorze ans.


IV


De 1549 à 1554, Vauquelin étudie les belles-lettres sous Buquet, Tournebu et Marc-Antoine de Muret. Le moment était propice. L’école de d’Aurat avait renouvelé le cheval troyen ; seulement, au lieu de guerriers, il s’en était élancé des poètes. C’est un équivalent (1) [3]. Du Bellay, Ronsard, le percheron Belleau, etc., imprimaient aux esprits un élan qui ne devait plus s’arrêter ; ils avaient partout éparpillé l’amour du beau, et surtout (hélas !) du nouveau. Vauquelin connut la plupart des novateurs, et le feu sacré dont ils embrasèrent sa jeune âme, ne s’éteignit qu’au tombeau.

Ses humanités terminées, Vauquelin dut faire choix d’une profession, la poésie n’en étant pas une, dit-on. — Après maintes tergiversations, il jette son dévolu sur le Droit. Il quitte Paris et, accompagné de deux compatriotes, Toustain et Grimoult, se rend à Poitiers.


V


Les trois jeunes gens avaient fait une ample provision de bonnes résolutions. Leur plan était superbe : l’étude du droit devait être leur occupation principale, et celle de la littérature, l’accessoire, — une friandise. Mais,

Mais tout est vanité :
Gentilhomme de verre,
Si tu tombes par terre,
Adieu ta qualité.

Tous les hommes sont gentilshommes verriers, nommément les poètes.

A Angers, la petite caravane est assaillie par le Diable. Il lui apparaît sous les traits enchanteurs du mignard Tahureau, lequel en ce temps-là chantait son Admirée. Tahureau se moqua de la jurisprudence et vanta la poésie. Les jeunes gens de faire chorus. Premier échec. — L’histoire ne finit pas là.

A Poitiers, où ils arrivent enfin, nouvelle manifestation du Diable. Il prend ici la forme du jeune Scévole de Sainte Marthe, s’insinue dans leur confiance, conquiert leur amitié, les fascine et bref... « Les rives du Clain, le Mont-Joubert, furent le théâtre de promenades où il n’était guères question du Digeste. » (Bon J. Pichon).


VI


En revanche, il y était largement question de poésie, et vers la fin de l’an 1555 (1) [4], les libraires de Poitiers offraient à leurs clients (qui s’en souciaient fort peu) le petit volume in-8 dont le titre suit (2) [5] :


LES


DEVS PREMIERS LIVRES


des Foresteries de I. Vauquelia de la Fresnaie.


Prima Syracusio dignata est ludere versu
Nostra, nec erubuit syluas habitare Thalia.
Virg.


Auec Priuilege du Roy.


A POITIERS,


Par les de Marnefz, et Bouchetz, frères.


1555.

VII


Vauquelin comptait bien sur les applaudissements maternels. Aussitôt après la publication des Foresteries, il accourt en Normandie. Mais Barbe de Boislichausse, femme sérieuse et pratique, mère dévouée, mais sans faiblesse, fit subir au pauvre poète « vne dure reprise. » Aussi, malgré les charmes de La Fresnaye, Vauquelin ne tarde-t-il pas à quitter de rechef la Normandie. Il gagne Orléans, puis Bourges.

A Bourges, les professeurs de droit se nommaient Balduin, Duarin, et Donneau. Avec de tels hommes, tout s'étudie, tout s'apprend (1) [6]. Vauquelin mordit au droit, pour employer l'expression consacrée. Ce ne fut pas, pourtant, sans quel ques rechutes. En pouvaitil aller autrement ? Scévole de Sainte-Marthe était venu à Bourges et l'on correspondait avec les vieux amis de Poitiers. Le moyen de ne lâcher pas quel ques vers en la compagnie de Sainte-Marthe ? Le moyen de n'en pas glisser peu ou prou dans des épistres à de vieux amis, dont cela flatte les goûts connus ?

Le cours de droit, cependant, se termina en 1559. Vauquelin est avocat. Il revient à La Fresnaye.

VIII


Peu après, il obtient la charge d’Avocat du roy au bailliage de Caen. Sa fortune était assez belle. Outre sa terre de La Fresnaye, il possédait plusieurs fiefs, qui lui étaient revenus comme aîné de sa famille.

En 1560, il se marie. Il épouse la Philis de ses Idillies, Anne de Bourgueville, fille de Charles de Bourgueville, sieur de Bras, conseiller du Roy et lieutenant général au bailliage de Caen, auteur des Antiquitez de la ville de Caen, etc. C’était du bonheur. Dans Mlle de Bourgueville, Vauquelin épousait la seconde édition de ses rêves d’amour, peut-être la première, la Myrtine des Foresteries et la Philis des Idillies n’étant, il semble, qu’un seul et même personnage, vu à deux époques différentes. Ce qui le prouve, c’est qu’il projeta, cette année même, de publier pour la seconde fois ses Foresteries. Est-il vraisemblable que Vauquelin eût offert à sa femme, comme cadeau de noces, un livre inspiré par une autre ? C’eût été montrer peu de délicatesse et beaucoup d’effronterie.


IX


Les années 1559 et 1560 furent désastreuses pour la France. Henri II périt, et François II mourut. La conjuration d’ Amboise donna le signal de ces guerres d’ambition, qui ne devaient prendre terme qu’à l’avènement définitif d’Henri IV, et même à celui de Louis XIV. Quoique gentilhomme, Vauquelin comprit que la grandeur de la France ne se réaliserait que par son unification, et qu’il fallait entrer, toutes voiles dehors, dans le plan de Saint Louis, continué et augmenté par Louis XL « Vive le roi ! » tel fut son cri. Peut-être ajoutait-il in petto : « A bat la féodalité ! »

Donc, il écrit, en 1562, son discours intitulé : « Pour la Monarchie contre la Diuision. — A la Royne, mère du Roy. — Par I. Vauquelin de la Fresnaye. — Paris, de l’imprimerie de Federic Morel, rue S. Iean de Beauuais, au Franc Meurier. — 1570. — Auec Priuilége (1) [7]. »

Vauquelin ne s’en tint pas là. En 1574, il a dépouillé sa robe de magistrat, et on le trouve aux sièges de Domfront et de Saint-Lô. Il est commissaire des vivres. Au siège de Dom front, il compose l’épitaphe de Jacques d’Assi, qui y fut tué ; au siège de Saint-Lô, peu s’en faut qu’il ne soit tué lui-même (Rathery).

Notre poète-magistrat-soldat revient ensuite à Caen, ayant plus que jamais au cœur l’horreur des guerres civiles. Pour en chasser le fantôme, il projette un Art poétique, et fait part à Desportes de son projet.


X


Desportes, favori de Joyeuse, (favori lui-même d’Henri III, qui venait de succéder au malheureux Charles IX), Desportes parle de Vauquelin au nouveau roi. Henri écrit à Vauquelin, l’encourage, et voilà bien et dûment l’Art poétique sur le chantier.

A ce moment, Vauquelin était lieutenant-général au bailliage de Caen. Il avait succédé à son beau-père, l’historien normand Charles de Bourgueville (1) [8]. — Joyeuse, amiral de France, investit le poète de l’intendance des côtes de Normandie.

Le favori du roi espérait-il hâter ainsi l’achèvement du poème ? Son erreur était grande. Vauquelin n’était pas homme à mettre de côté les devoirs de ses deux charges, pour se livrer à la poésie. En 1604, il put se rendre ce témoignage admirable : « Iamais ie ne m'ouhliay tant, que ie laissasse mes affaires pour entendre à mes vers ... Ie n'escoutoy les Syrenes des Muses qu’à mon grand loisir et aux heures où d’autres s’ebatent à des exercices moins honnestes. » (Préface des Diuerses Poésies.)

Commencé vers 1574, l’Art Poétique n’était pas terminé en 1589 (année de l’assassinat d’Henri III). Aussi ne parut-il qu’en 1605, dans les Diuerses Poésies. On dirait qu’à cette époque, Vauquelin préférât de travailler à ses Satires, à ses Idillies, et surtout à son Israelide. La plupart des Satires furent composées de 1581 à 1585. Ceci n’est pas douteux. Le poète dit quelque part qu’il avait alors « par les maisons du Ciel ia veu passer quarante cinq saisons (1) [9]. » Or, il était né « en l’an, que le grand Roy François conquesta la Sauoye (1536). » — Quant à l’Israelide, poëme inédit (et peut-être perdu, sauf un beau fragment conservé dans l’Art Poétique), Vauquelin y travaillait depuis longtemps déjà, puisque Le Fevre de la Boderie, son compatriote et son ami (2) [10], parle de cet ouvrage dans son Enciclie des secrets de l’Eternité, Anvers, 1570, in-4.

L’excellente Notice de M. Julien Travers apprend que Vauquelin mit au jour, en 1586 et 1587, deux ouvrages, aujourd’hui fort peu connus, savoir :

1°. « Oraison, de ne croire légèrement à la calomnie, digne d’estre en ce temps tousiours deuant les yeux des Rois, des Princes et des Grans. A Monseigneur le Vicomte de Cheuerny, Messire Philippes Hurault, Cheualier, Chancelier de France, etc. — Caen, laques Le Bas, 1587, in-4 de iv et de 78 pages. »

2°. « Oraison funèbre sur le trespas du sieur de Bretheuille Rouxel, prononcée le 7 d’ocfobre 1586 (en latin) par M. Iaq. de Cahaignes, docteur et professeur du Roy en Médecine à l’Vniuersité de Caen. » — Caen, Le Bas, 1586, in-4. » — Dans un Sonnet, Vauquelin revendique cette traduction, qui renferme en outre un certain nombre de poésies, entre autres, deux quatrains et une Pastorale de 332 vers.


XI


L’année 1588 fut glorieuse pour Vauquelin. Aux sièges de Falaise et de Saint-Lô, il s’était montré soldat ; aux Etats de Blois, où il assistait comme député, il se montra citoyen. Il eut le courage de tenir tête à la fois aux Huguenots, aux Politiques et aux Catholiques, ou mieux aux intrigants et aux fanatiques qui prenaient ce dernier titre. On a lieu de supposer que l’espèce de disgrâce qu’il encourut alors, eut pour cause son opposition aux mesures extra-légales qu’allait prendre Henri III contre les Guise. Ces mesures, Vauquelin dut les connaître avant leur exécution ; car, dans un Sonnet du 6 novembre 1588, il dit aux Ligueurs, en majorité aux Etats, et qui à tout instant molestaient le Roi :

N’enuoyez plus vers luy de rudes ambassades ;
Car vous pourriez forcer son naturel courtois
A se ressouuenir du iour des Barricades (1) [11].

Etait-il possible de plus clairement prédire l’assassinat des Guise (23 décembre 1588) ? — Le Balafré disait parfois : « On n’oserait ! » On osa. — On ose tout, quand on est, comme Henri, acculé dans une impasse (1) [12].

C’est aux Etats de Blois que Vauquelin se lia avec Pontus de Tyard, le poète-évêque de Chàlons, député comme lui. Il lui a adressé une satire où sont déplorées la corruption des prélats, l’ambition des grands, la vénalité et la rébellion de tous. — L’honnête Vauquelin dut souffrir à Blois.


XII


Jusqu’à la reddition de Paris (22 mars 1594), le poète demeure confiné dans sa province, exerçant ses fonctions de lieutenant-général, revoyant ses Satires, ses Idillies, son Art poétique, et y ajoutant. Son genre de vie n’est pas à dédaigner.

Magistrat intègre, il donne aux affaires tout le temps qu’elles exigent ; poète et seigneur, il se procure les distractions de la poésie, de la chasse, de la pêche, de l’équitation, etc. ; mari et père, il goûte toutes les joies de la famille, sans ses amertumes. De Myrtine-Philis, il a huit enfants : quatre fils et quatre filles. Quelques nuages se glissent bien, par-ci par-là, sur le ciel du ménage. L’auteur des Foresteries et des Idillies a toujours le cœur ardent, et son œil, qui sait toutes les beautés de Philis, s’arrête un peu trop complaisamment parfois sur les beautés étrangères ; mais, en définitive, comme le berger est toujours fidèle à sa bergère, les nuages se dissipent et l’azur de ce ciel, un instant chargé, n’en paraît que plus suave et plus pur.

Henri IV nomma Vauquelin président au siège présidial de Caen, dit M. Rathery. — Il semble, cependant, qu’il l’était déjà sous Henri III. A la fin du troisième livre de son Art Poétique, on lit, en effet :

Ie composay cet Art pour donner aux François
Quand vous, Sire, quittant le parler polonois,
Voulustcs, reposant dessous le bel ombrage
De vos lauriers gaignez, polir vostre langage…

Et plus loin :

Ie viuoy cependant au riuage Olenois,
A Caen, où l’Océan vient tous les iours deux fois.
Là moy, de Vauquelin, content en ma prouince,
Présidant, ie rendoy la iustice du prince.

Mais il est probable qu’une confusion s’est établie, à ce sujet, dans l’esprit de Vauquelin. Le premier acte que l’on connaisse de lui comme lieutenant-général date de 1578, et il n’est pas immédiatement devenu président. l’Art poétique fut tant de fois pris, repris et abandonné par son auteur que celui-ci put parler de sa position, au temps où il le terminait nait, comme s’il l’avait toujours eue. — Détail, au surplus, peu important. Ce qui l’est davantage, c’est que, si l’on compare telles parties de l’Art poétique à telles autres, on acquiert la conviction que ce poëme dut subir, à diverses périodes, de profonds remaniements, et que, quand l’auteur le commença, il ne possédait pas encore la langue qu’il avait, en le terminant ou aux époques de révision.


XIII


On est en 1604. Vauquelin a soixante-huit ans. Ses quatre fils ont une profession ; ses quatre filles sont mariées. La pensée de la mort et la pensée de ses Poésies inédites, le tracassent. Il veut se mettre en règle avec Dieu et avec le monde. Pour Dieu, il écrit ses Sonnets chrestiens ; pour le monde, il fait un tri de ses œuvres.

C’est ce Choix qu’il publie en 1605, à Caen, chez le libraire Charles Macé, sous le titre suivant : les diverses poésies du sieur de la Fresnaie Vauquelin. Il se compose de l’Art Poétique, des Satires, des Epigrames et Epitaphes, et de Sonnets. Le volume a 744 pages. Cent pages de trop.

Dans ces cent pages, il y a des choses pitoyables et des choses ordurières. L’idylle de la Nuit de mariage est déplorable. Les licences poétiques qu’on se permettait au xvie siècle, ne justifient pas une pareille… distraction. Comment l’auteur des Sonnets chrestiens a-t-il laissé passer cette énormité ? Le caractère de Vauquehn étant connu, on ne peut envisager ce fait comme le résultat de quelque gangrène secrète ; l’hypothèse d’une naïveté sans bornes, inqualifiable, est plus plausible (1) [13]. Deux ans encore, et Vauquelin allait paraître devant Dieu. Uniquement pour grossir son volume, eût-il consenti à rendre compte d’une aussi fâcheuse incartade ? — Certes, il ne faut point être bégueule, mais il ne faut pas non plus être immoral. Et d’ailleurs, un mari a-t-il bien le droit de divulguer les secrets de son alcôve ? Ces secrets sont-ils à lui seul ?…

Vauquelin mourut en 1607. Il avait soixante-dix ans. — Anne de Bourgueville ne mourut qu’environ dix ans après.


XIV


Il n’est pas sans intérêt de passer en revue quelques-uns des jugements portés, à diverses époques, sur Vauquelin de la Fresnaye. On y verra si Vauquelin avait tort de ne pas faire fonds sur ses contemporains et de compter beaucoup sur l’ultime postérité.

D’abord, qu’en a pensé Boileau, Boileau qui l’a si souvent imité, — disons mieux — copié ? On l’ignore. Boileau parle d’Horace, de Juvenal, de Colin même et de La Calprenède peu importe en quel sens), mais il se taît sur Vauquelin. C’est mal. Copier n’est pas un crime ; Molière l’a péremptoirement démontré ; mais il est injuste de ne pas faire acte de reconnaissance envers les tiers dont on a obtenu des services.

L’illustre Académicien Auger n’a, selon toute apparence, rien lu de Vauquelin, mais, du moins, il en parle. Il résume ainsi notre poète : « La poésie de La Fresnaye a presque tous les vices du temps, et ils n’y sont point rachetés par le mérite des pensées ou des images. Son style, sans force et sans élévation, est encore défiguré par beaucoup d’expressions provinciales. »

Avant de juger Vauquelin, Auger eût dû lire au moins les extraits qu’avaient donné de ses œuvres les Annales Poétiques de 1779. Il eût dû méditer un moment la Notice qui précède ces extraits. Il eût vu que Vauquelin « avoit bien moins de réputation que de talent, » dit la Notice. Il n’eût pas assigné à Vauquelin un caractère qui se trouve littérale ment tout l’opposé du sien.

Depuis quelques années, Vauquelin a été suffisamment vengé. M. Sainte-Beuve, qui a réhabilité tant de vrais grands hommes, a aussi réhabilité Vauquelin. Dès 1828, il écrivait : « Vauquelin de la Fresnaye, écrivain instruit et laborieux, doué d’un goût sain et d’une verve tempérée, prit à tâche de suivre Horace pas à pas, et, après avoir rimé un Art poétique, qui est curieux encore aujourd’hui par plusieurs détails d’histoire littéraire, il composa, à l’instar de son modèle, un assez grand nombre de satires ou épitres morales, dont il adressa la plupart aux illustres du temps, à Scév. de Sainte-Marthe, à Bertaut, à Desportes, même à son compatriote Malherbe. Celui-ci devait en estimer la pureté. » (Tableau de la poésie française au xvie siècle).

Qu’ajouter à cette défense splendide ? Et que dire là-contre ?

Que dire ?

M. Nisard ne dit rien. Il imite l’inconcevable silence de Boileau.

M. Gérusez dit deux mots : « D’Aubigné et La Fresnaye méritent aussi de n’être pas oubliés. » [Hist. de la littér. franç., p. 181). — A la vérité, M. Gérusez, pris de remords sans doute, revient, p. 488, sur le poète : « Donnons encore un souvenir, dit-il, au Normand Vauquelin de la Fresnaye, qui a mis de la grâce et de la délicatesse dans ses poésies pastorales, de la gravité et de l’élévation dans des satires et épitres morales à l’imitation d’Horace, et qui de plus a renouvelé l’art poétique du poète latin en l’honneur de l’école de Ronsard. Ce code poétique, en vers un peu languissants, a été connu de Boileau qui n’a pas dédaigné d’en tirer quelques hémistiches. » — M. Gérusez connaît bien les Idillies et les Satires de Vauquelin ; mais où a-t-il vu que son Art poétique fût érigé en l’honneur de l’école de Ronsard ? Cet Art poétique n’est-il pas, au contraire, l’arrêt de mort de la Pléiade ? Vauquelin, dans cet Art poétique (volens aut nolens), que se montre-t-il, sinon un Boileau rudimentaire et anticipé ? N’y dit-il pas :

Si quelques mots nouueaux tu veux mettre en vsage,
Montre toy chiche et caut à leur donner passage ?

Et n’ajoute-t-il pas maintes autres réflexions aussi remarquables, et aussi fatales à Ronsard et à son servum pecus ? Qu’on lise attentivement ses jugements sur Ronsard, Tyard, Desportes, etc., et l’on verra si Vauquelin, malgré sa courtoisie pour les idoles qu’il avait jadis adorées lui-même, était homme à s’aveugler encore. Il était demeuré courtois, mais il voyait clair. La meilleure preuve qu’il pût donner de sa défection, de son opinion contraire à Ronsard, consistait à ne plus écrire comme lui. Or, quel est le style de l’Art poétique ? Rappelle-t-il beaucoup celui de Ronsard ?

Mais le silence de M. Nisard, dont le livre n’est souvent qu’un simple (et toujours très-savant) commentaire de Despréaux : mais l’erreur de M. Gérusez (petite tache sur un grand tableau), ont une explication possible et facile. Ce qui n’en a pas, c’est cette appréciation laconique et trop singulière des poésies de Vauquelin par M. Bachelet : « Ce sont des œuvres, dit-il, assez médiocres. Vauquelin fut le père de Des Yveteaux. » (Dict. d’Hist. et de Géogr., v° Vauquelin). — Eh quoi ! Monsieur. Des Yveteaux serait-il, à votre estime, le moins médiocre ouvrage de La Fresnaye ? Des Yveteaux n’est pas un rien qui vaille, sans doute, et l’on doit des remercîments à l’homme de goût qui, dans ces derniers temps, lui a élevé un monument durable (M. P. Blanchemain) ; mais, Monsieur, son père était à la fois et un autre homme et un autre poète. Daignez lire M. Sainte-Beuve, si vous ne daignez lire La Fresnaye.

L’appréciation de Vauquelin par M. Bachelet est d’autant plus surprenante que, depuis M. Sainte-Beuve, plusieurs écrivains ont étudié le grand poète, pour ainsi dire, au microscope.

M. le Bon Jérôme Pichon a consacré à La Fresnaye une Notice qu’on ne saurait consulter sans fruit. Il a pénétré dans tous les détails de cette existence laborieuse, utile et poétique.

M. Julien Travers, l’un de nos anciens et vénérés maîtres, a complété la Notice du Bon Pichon.

M. Rathery (de la Bibliothèque Impériale) s’est longuement étendu sur Vauquelin de la Fresnaye dans son Etude sur Vauquelin des Yveteaux.

Enfin, M. Bachelet pouvait recourir à l’ouvrage intitulé : « Les Poètes Normands. » Il y eût découvert une bonne Notice sur le poète assez médiocre qu’il a dû fort peu lire ; elle est signée:Edouard Neveu. — M. Bachelet avait encore à sa disposition les Notices biographiques sur les Hommes du Calvados, par F. Boisard. Caen, 1848, in-12. — Mais M. Bachelet fait, il semble, ses articles biographiques comme l’abbé de Vertot faisait ses sièges. Plus courts, pourtant (1) [14]. Ce n'est pas de la sorte que procède M. Hippolyte Babou. Son travail sur la Fresnaye est sérieux. Mais pourquoi M. Babou met-il Vauquelin au-dessus de Boileau ? Quels que soient les mérites du premier, il ne saurait entrer en parallèle avec le second. « Despréaux, disait Voltaire, a très-bien fait ce qu'il voulait faire. » En peut-on toujours dire autant de Vauquelin ? — N'exagérons ni les hommes ni leurs œuvres. Personne et Rien n'est sans défaut. — Le travail de M. Hippolyte Babou n'est pas, nonobstant nos reproches, le moins important des Poètes français, recueil publié l'an dernier et appelé à détrôner tous les Almanachs et Annales poétiques antérieurs.


XV


Oserons-nous, après tant d'autres, émettre sur La Fresnaye une opinion quelconque ? Nous pardonnera-t-on cet excès d'audace ?. . .

Vauquelin est un grand poète, un robuste penseur, un esprit lucide. Le fait n'est plus contesté. — N'y a-t-il rien à ajouter ? Au début de cette Introduction, nous avons écrit : « De Ronsard est né Vauquelin, et de celui-ci Malherbe. »

Nous le répéterons purement et simplement.

La plus grande gloire de Vauquelin, ce n’est pas d’avoir fait l’Art poétique, les Satires, etc. ; c’est d’avoir, par cet Art poétique, ces Satires, etc., déterminé et fait Malherbe qui, lui, a déterminé et fait le xviie siècle.


Paris, 21 janvier 1862.

    pourquoi, lui, Normand de la Seine-Inférieure, s'avise-t-il de réprouver un Normand du Calvados et de l'Orne ? Si les membres d'une famille se déchirent, qu'attendre des étrangers ?. . D'ailleurs, Vauquelin n'a pas mérité l'arrêt que lui inflige M. Bachelet. Ce n'est point un Normand galeux ; c'est un Normand très-sain. Pour en convaincre M. Bachelet, nous le prierons d'accepter un exemplaire de l'édition présente, à condition qu'il le lira.

  1. (i) Il est certain qu’entre Ronsard et Malherbe, il y eut d’autres hommes de transition. Mais les autres, comme Bertaut, etc., exercèrent sur Malherbe une influence beaucoup moins accentuée.
  2. (1) Voy. la Satire adressée par Vauquelin à Malherbe au moment où celui-ci quitte la Provence pour venir à Paris. L’intimité de Vauquelin et de Malherbe résulterait suffisamment de cette pièce, si l’on ne savait d’ailleurs que Malherbe fut présenté à la Cour par Vauquelin des Yveteaux, fils de La Fresnaye (et Du Perron). — Prétendra-t-on que Malherbe a déteint sur Vauquelin et non Vauquelin sur Malherbe ?… l’Art poétique et le plus grand nombre des Satires, étaient écrits avant que Malherbe fut connu ailleurs qu’en Provence. Vauquelin commença l’Art poétique vers 1374. En 1584 ou 85, Malherbe écrivait le quatrain sur la Main de Pasquier ; en 1587, il n’en était encore qu’à ses grotesques Larmes de Saint-Pierre. Les Stances à Du Perrier sont de 98 ou 99 seulement. — Vauquelin devait alors avoir produit à peu près tout ce qu’on a de lui ; et si le tout ne fut pas communiqué à Mal herbe, du moins est-il vraisemblable que Vauquelin l’entretint plus d’une fois de sa manière et de son plan. Cela devait suffire à Malherbe.
  3. (i) Cette étonnante période, il en faut lire la description dans le Tableau de la poésie française au xvie siècle, p. 46 et s., Paris, 1857, in-12.
  4. (1) Le volume est dédié à l’Evêque de Séez. La lettre-dédicace est du 20 septembre 1555.
  5. (2) Il y a dans ce volume des sonnets élogieux de Sc. de Sainte-Marthe, de Toutain, de Guillaume Bouchet, etc.
  6. (1) M. Georges Delisle, mort doyen de la Faculté de droit à Caea, donnait une idée matérielle de ce qu'étaient les anciens professeurs. — M. Delisle professait mal, mais quelle universalité de connaissances ! Et quelle bonté !
  7. (1) Ce titre est celui de l’exemplaire de la Bibliothèque Impériale. Il porte la date de 1570. M. le baron J. Pichon croit que la première édition date seulement de 1568, quoique le discours ait été écrit en 1562. — La forme de ce discours est mauvaise, le fond est bon.
  8. (1) Ou il était près de lui succéder. Voy. la Notice du baron J. Pichon.
  9. (1) Voy. la Satire-Epitre à Desportes, liv. 1 des Satires.
  10. (2) En tête du discours Pour la Monarchie, on lit un très-bizarre sonnet de La Boderie.
  11. (1) Ces beaux vers, où la fidélité due au chef de l’Etat est si noblement traduite, font pendant à la fière réponse d’Achille de Harlay. « C’est grand’ pitié, avait-il dit au Balafré dans le temps des Barricades, quand le valet chasse le maître. Au reste, mon âme est à Dieu, ma foi est au roi, et mon corps aux mains des méchants-, ils en feront ce qu’ils voudront. »
  12. (1) La duchesse de Montpensier, sœur du Balafré, s’était vantée de posséder les ciseaux qui devaient tondre la chevelure d’Henri III.
  13. (1) Règle générale : ce sont les hommes les plus forts qui sont les plus naïfs.
  14. (1) Peut-être avons-nous, dans ces lignes, montré un peu trop d’emportement. Il faut être juste, même à l’égard de M. Bachelet, qui ne l’a pas été envers Vauquelin. M. Bachelet est un professeur d’histoire distingué ; les travaux historiques qu’il a publiés sont remarquables à plus d’un titre… Mais