Vidalenc - William Morris/2

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Félix Alcan (p. 14-46).




CHAPITRE II


LA JEUNESSE DE WILLIAM MORRIS


Morris à l’Université d’Oxford. Son amitié avec Burne-Jones. Ses premiers essais poétiques. Sa vocation artistique.


William Morris naquit le 24 mars 1834, à Walthamstow, une petite ville du comté d’Essex, non loin de Londres. Il appartenait à une famille de moyenne bourgeoisie d’origine galloise, et il ne semble pas que parmi ses ascendants ou ses proches ait jamais paru une individualité remarquable. Ses ancêtres, sur lesquels nous sommes d’ailleurs réduits à des hypothèses, furent sans doute de bons bourgeois loyalistes et anglicans, soumis au roi et respectueux de l’Église établie ; ils durent vivre chrétiennement et obscurément de négoce et de finance, assez avisés sans doute car leurs affaires furent prospères, mais ambitionnant peu de briller au premier rang, et plus désireux de richesse et de vrai confort que de gloire et d’honneurs. De cette lignée de bourgeois cossus, rassis et honorables devait sortir un homme que les Anglais jugèrent longtemps étrange, sinon fou, et « non respectable » tant il ressemblait peu à leur idéal du parfait gentleman. Plus épris de beauté que d’argent, d’indépendance que de considération, Morris bouscula les conventions et les préjugés qui rétrécissent l’esprit et aveulissent la volonté ; en art, en religion, en politique il voulut se conduire seul, chercher lui-même sa voie. Ce ne fut pas un réfractaire, un révolté sans cesse en lutte contre la société et les lois, un adversaire de toute discipline, mais simplement un indépendant qui ne rejetait rien, mais aussi n’acceptait rien de parti pris, un esprit curieux ouvert à toutes les manifestations de la vie contemporaine et qui sut voir tout ce qu’il y avait parfois d’artificiel et d’insuffisant dans l’enseignement des écoles et des livres.

Son père était agent de change, associé de la grande maison Sanderson, et son métier lui avait procuré une très large aisance. Aussi Morris ne connut-il jamais personnellement les difficultés matérielles de l’existence, l’âpre lutte pour la vie dont quelques-uns sortent vainqueurs, mûris, trempés par le combat, mais où beaucoup succombent lamentablement ; il ne connut pas les débuts pénibles, l’angoisse du pain quotidien à gagner, la hantise de la misère, et il savait apprécier cet avantage. Quand en 1871 il s’apercevra que la fortune paternelle dont il avait usé sans ménagement était fortement compromise, nous trouverons sous sa plume cet aveu significatif : « Je travaille en ce moment à une chose ou à une autre, mais surtout au travail de la maison (l’atelier de décoration qu’il avait ouvert en 1861). Je voudrais que cette affaire fût vraiment un succès et cela ne peut être que si j’y travaille moi-même. Je dois dire, bien que je ne me considère pas comme avide d’argent, qu’un échec sur ce point me causerait une grande peine. J’ai tant de soucis, tant d’espérances et de craintes que je n’ai pas le temps d’être vraiment pauvre, surtout cela détruirait ma liberté de travail qui m’est une si chère joie. » Aussi son art, comme ses idées, a quelque chose de serein, d’apaisé que l’on rencontre rarement chez les précurseurs parce qu’ils eurent beaucoup à lutter et que l’âpreté de la bataille reparaît dans leurs œuvres.

Il était le troisième enfant et l’aîné des fils de l’agent de change et d’Emma Shelton. Quand il naquit, ses parents, suivant l’usage de la bourgeoisie anglaise, avaient déjà abandonné le séjour de Londres pour la résidence plus agréable de Walthamstow à un kilomètre environ de la forêt d’Epping.

Disons-le tout de suite, le jeune William ne fut pas un enfant prodige. Nous n’aurons donc pas à nous répandre en épithètes laudatives sur ses étonnantes dispositions. Il ne fut guère remarquable que par son grand amour de la lecture. À sept ans il avait déjà lu une bonne partie des « Waverley Novels » et toute sa vie il devait admirer Walter Scott chez lequel il puisa cette conception d’un moyen âge héroïque et courtois, épris de beaux dits d’amour et de faits d’armes, qu’il devait célébrer plus tard dans ses poèmes.

En 1840 la famille Morris quitta Walthamstow pour aller s’établir non loin de là, à Woodford Hall, dans une demeure spacieuse, agrémentée d’un grand parc, qui s’ouvrait sur la forêt d’Epping. Comme le jeune William était de santé délicate, on ne lui infligea pas trop tôt un

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Cliché Frith et Cie.

VITRAIL : SAINTE CÉCILE

Carton de Burne-Jones.

Christchurch (Oxford).
précepteur et des leçons régulières ; on le laissa libre d’aller et de venir, de rêver ou de vagabonder à son aise dans la forêt. Elle lui fut une amie, il ne tarda pas à en connaître tous les sites, tous les chemins, il essayait d’y surprendre les troupeaux de daims qui y vivent. En retour elle l’initia à la beauté. Inconsciemment sans doute, mais sûrement, il commença à sentir le charme profond de la nature, et toute son œuvre de poète et d’artiste devait en être pénétrée. Sans comprendre toute la mystérieuse beauté de la forêt il apprit à l’aimer. Elle fut son premier maître, un magister point pédant, sans rien de rébarbatif ni d’austère, dont les leçons s’égayaient de chants d’oiseaux, de soleil et de parfums sous les arbres, et qui lui apprit à regarder de près et avec sympathie les bêtes et les plantes. C’est peut-être à cette habitude d’observation précise, contractée dès l’enfance que nous devons la frappante vérité de ses décorations florales.

La vie à Woodford Hall était simple, exempte d’événements ; peu de relations avec l’extérieur, ce qui était assez fréquent dans les familles bourgeoises d’alors. Il est vraisemblable que les grandes crises politiques et sociales ne causèrent pas grand trouble dans le paisible logis et n’y furent pas étudiées de près.

De 1843 à 1847, William Morris fut envoyé dans une école préparatoire pour jeunes gentlemen où il fit des études quelconques avec une application médiocre. En 1847 son père mourut, mais la fortune qu’il laissait était considérable et rien ne fut changé dans l’existence de la famille. À treize ans, l’enfant restait donc soumis uniquement à l’influence de sa mère et il ne semble pas que cette influence ait été considérable. Mme Morris paraît avoir été une femme douce, tendre, effacée, timorée, l’idéal de la bonne ménagère anglaise au siècle dernier. Son fils parle d’elle avec tendresse, avec respect, émotion même, mais il n’y eut pas de communion intellectuelle entre eux et elle n’eut pas grande influence sur sa vocation. Alors même qu’il n’était qu’un tout jeune homme, William Morris était déjà trop indépendant pour suivre de confiance des directions, même maternelles.

En février 1848 il entra à Marlborough Collège. C’était une école aristocratique, nouvellement ouverte, qui était encore dans la difficile période d’organisation ; une direction énergique manquait et les études s’en ressentaient. Le jeune Morris fut naturellement enchanté de cette organisation imparfaite qui laissait aux élèves une très grande liberté, dont ils abusaient d’ailleurs sans scrupules. Il profita peu des leçons de français, de latin ou de mathématiques, mais il continua de lire assidûment, de faire de longues promenades à la campagne et commença à s’intéresser à l’archéologie.

L’influence de Marlborough Collège aurait donc été à peu près nulle sur sa formation, si elle ne s’était exercée sur son sentiment religieux. Morris était anglican comme on l’était dans sa famille, mais on sait qu’il y a de multiples manières d’interpréter la liturgie et le dogme de l’église officielle. Jusque-là il n’avait eu qu’une piété médiocre, mais on était très « high church » à Marlborough College, les exercices religieux y avaient une très grande importance et Morris fut d’autant plus sensible à cette influence qu’il entretenait alors une correspondance active avec une de ses sœurs, Emma, qui était très pieuse. Gagné à une doctrine plus rigide, il décida de se faire prêtre.

Il lui fallait s’y préparer sérieusement. L’Université d’Oxford était tout indiquée pour qu’il y allât terminer ses études, mais il fallait d’abord y arriver. Morris était assez intelligent pour comprendre que jusqu’alors son éducation avait été très capricieuse et il savait qu’il avait beaucoup à apprendre. Il quitta donc Marlborough College et pendant six mois travailla sous la direction d’un précepteur particulier, le Révérend F.-G. Guy, lettré délicat et professeur de mérite, qui initia son élève à toutes les beautés de la culture classique. Sans nulle prétention à l’érudition, Morris acquit une connaissance des langues anciennes suffisante pour pouvoir donner plus tard des traductions estimables d’Homère et de Virgile.

En juin 1852 il passa avec succès l’examen de « matriculation » pour Exeter College. Faute de place il n’y put entrer qu’un an plus tard. Mais cette date de 1852 est capitale dans sa vie car elle marque le commencement de son amitié avec Edward Burne-Jones. Les hasards de l’examen voulurent en effet qu’il fût placé auprès d’un grand jeune homme timide qui venait de King Edward’s School à Birmingham. Les deux candidats firent connaissance pendant l’examen, et quand l’année suivante ils se retrouvèrent tous deux pensionnaires à Exeter College, au milieu d’autres étudiants dont les visages leur étaient inconnus, ils allèrent naturellement l’un vers l’autre. « Ils avaient beaucoup de points communs intellectuellement, écrit un de leurs biographes, et chez tous deux il y avait un ferment d’enthousiasme et de fantaisie poétique hérité de leur ascendance celtique et par lequel toute leur attitude en face de la vie moderne devait être déterminée. »

La vie commune à l’Université fortifia une amitié qui devait durer toute leur vie et à laquelle nous devons une collaboration des plus fécondes. On sait, et nous aurons à y revenir, la part de Burne-Jones dans l’œuvre de William Morris ; il lui fournit un nombre considérable de cartons de vitraux ou de tapisseries, des illustrations pour ses poèmes, etc… Pour être moins connue l’influence de Morris sur son ami n’en est pas moins profonde. Par son tempérament vigoureux, son enthousiasme débordant, il virilisa en quelque sorte ce que le talent de Burne-Jones pouvait avoir d’un peu mièvre et efféminé ; il l’empêcha de se cantonner dans la reproduction monotone d’un même type en lui découvrant toute la richesse et toute la puissance de la vie. Nature timide et délicate, le futur peintre du Roi Kophétua et de l’Étoile de Bethléem était peut-être disposé à subir des influences ; il dut à l’amitié de Morris de sentir s’éveiller sa personnalité, de prendre confiance en lui-même. Nous en pouvons croire son témoignage ; en 1853 il écrit : « Je consacre à Morris une bonne partie de mon temps, c’est un des hommes les plus intelligents que je connaisse et dont les pensées et les goûts ont beaucoup plus d’affinités avec les miens que ceux de tous les hommes qu’il m’a été donné de rencontrer… Il est plein d’enthousiasme pour les choses saintes, belles et vraies et, ce qui est plus rare, il les comprend et les juge de façon parfaite. Il a imprégné tout mon être de la beauté du sien et il n’est pas un seul don duquel je sois aussi reconnaissant à Dieu que de son amitié. »

Déjà se vérifie une idée qui nous semble fondamentale pour la compréhension de l’œuvre et du caractère de Morris ; c’est qu’il fut avant tout un merveilleux éveilleur d’âmes, il avait le don de susciter des énergies ; à son contact et sous son influence se développèrent des personnalités parfois très différentes de la sienne.

Quand il vint à l’Université il avait dix-neuf ans. C’était un jeune homme de taille moyenne mais solidement charpenté, au visage ouvert, aux yeux francs et vifs, à la chevelure abondante et volontiers en désordre. Ses habitudes et ses goûts contrastaient singulièrement avec ceux de ses condisciples, pour la plupart cérémonieux gentlemen, très soucieux des convenances et grands amateurs de sports.

À Oxford il fut d’abord séduit, comme le sont toutes les âmes éprises de beauté, par le décor prestigieux de la vieille ville universitaire, il en aimait les rues tranquilles, les prairies au bord de la Cherwell, les collèges gothiques aux murs crénelés et couverts de lierre, les « quadrangles » de verdure et toutes les merveilles d’art qui sont là réunies. Mais l’impression favorable du début ne dura guère, les hommes lui plurent moins que les choses.

Le mouvement d’Oxford avait un peu vivifié l’Université quelques années auparavant, mais la conversion de quelques-uns de ses chefs au catholicisme (Newman en 1845, Manning en 1851) avait effrayé beaucoup d’esprits et resserré la discipline anglicane. Morris fut vite choqué de l’enseignement resté dogmatique, du cérémonial pompeux mais sans grandeur, de l’atmosphère puritaine et étroite, de la compression des pensées, de l’absence de vraie vie intellectuelle comme aussi de la mentalité un peu simpliste de certains de ses camarades étudiants. Dans l’ensemble il conserva d’Oxford un assez mauvais souvenir, il rendait hommage à la beauté discrète et mélancolique de la ville, mais il jugeait sévèrement l’Université où il n’y avait « ni enseignement, ni discipline » (entendons discipline intellectuelle).

Aussi l’amitié de Burne-Jones lui fut-elle doublement précieuse, il se sentait avec lui en parfaite communion d’idées et de sentiments. Ils travaillèrent ensemble, lurent beaucoup et discutèrent avec passion. Morris était l’âme d’un petit cénacle d’étudiants. Il révéla Ruskin à Burne-Jones, et ce fut Burne-Jones qui lui montra l’intérêt et la richesse poétique des sagas Scandinaves.

Ses études étaient complétées chaque été par des voyages qui étaient de véritables pèlerinages artistiques. En 1853 il visita un certain nombre de cathédrales anglaises, en 1854 il vint en Belgique et en France où il

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VITRAIL DE LA CHAPELLE DE MANCHESTER COLLEGE

Carton de Burne-Jones.

(Oxford).
s’enthousiasma pour les cathédrales qu’il admirait avec la fervente adoration d’un artiste, et étudiait avec la scrupuleuse patience d’un archéologue : Amiens, Beauvais, Paris, Chartres, Rouen.

Il commença aussi à écrire. Durant l’hiver de 1854 il lut un jour à son petit cercle d’amis un poème qu’il venait de composer. Ce fut un débordement d’admiration, les auditeurs trépignaient d’enthousiasme. « C’est un grand poète », déclara Burne-Jones, et les autres renchérirent. À quoi Morris répliqua modestement et le plus tranquillement du monde : « Eh bien ! si c’est cela la poésie, c’est très facile ! » Il avait une facilité prodigieuse pour écrire, depuis lors il ne se passa guère de semaine où il n’eût à lire à son auditoire charmé quelque poème de sa composition. Tous n’ont pas été conservés, mais nous en connaissons un certain nombre qui furent publiés plus tard ; l’inspiration n’en est pas toujours très personnelle, ni la facture. Comme tous les jeunes gens de sa génération, Morris admirait fort Tennyson, et il n’a pas su se libérer de toute imitation, mais certains de ses poèmes sont déjà d’un sentiment très original et très délicat.

Notre but n’est pas d’étudier ici Morris comme poète. Son œuvre littéraire ne nous arrêtera que dans la mesure où elle nous permettra de mieux comprendre son œuvre artistique, et nous ne signalons ses premiers poèmes que pour montrer comment s’est formée sa personnalité. Il produisait beaucoup, et toute sa vie demeura fidèle à ce principe qu’au lieu de passer son temps à corriger un poème, mieux valait en écrire un autre. Principe discutable certes, et même dangereux, mais qui explique la spontanéité et la fraîcheur de certains de ses poèmes.

À Oxford une évolution profonde se fit dans son esprit. Il y était venu avec des tendances catholiques, il regrettait la vie religieuse intense du moyen âge et avait même songé à se faire moine pour mieux assurer son salut. Mais cette idée se modifia ; au monastère loin du monde, il ne tarda pas à substituer une sorte de société fraternelle qui agirait parmi les hommes et pour leur bien. Il se destinait à la carrière ecclésiastique non parce qu’elle était lucrative et honorée, mais parce qu’elle lui apparaissait comme la plus noble, étant celle qui permet de faire le plus de bien. Il était alors à l’âge où commence à s’affirmer la personnalité de ceux qui ont quelque valeur, car il faut désespérer de ceux qui, à vingt ans, n’ont pas au cœur l’enthousiasme et l’ardent désir de faire de grandes choses, qui acceptent sans regimber toutes les disciplines intellectuelles et se résignent à suivre sans discussion la trace de leurs aînés.

Aux vacances de 1855 Morris revint en France avec Burne-Jones et un troisième compagnon. Ils visitèrent Amiens, Beauvais, Paris, où leur indignation fut grande devant les trop nombreuses restaurations de Notre-Dame par Lassus et Viollet-le-Duc. Sans méconnaître leur science archéologique et leur habileté, Morris pensait qu’on ne doit toucher que le moins possible aux monuments du passé sous peine de détruire leur véritable individualité, qui fait leur charme. Durant ce voyage il écrivait à son ami Price resté en Angleterre des lettres enthousiastes pour lui vanter les richesses artistiques de la France : « Crome, nous avons vu neuf cathédrales et je ne sais combien d’églises non cathédrales ! Il me faut les compter sur mes doigts. Je pense que j’en oublie quelques-unes, mais je retrouve vingt-quatre églises toutes splendides et certaines d’entre elles surpassent des cathédrales anglaises de premier ordre. »

C’est au retour qu’un soir, devisant sur les quais du Havre, Burne-Jones et Morris décidèrent de renoncer à l’état ecclésiastique. Leur zèle néo-catholique s’était considérablement attiédi, leurs croyances religieuses étaient devenues moins vives, et avec une parfaite sincérité ils renonçaient à une profession pour laquelle ils ne se sentaient plus une vocation assez vive. Ils décidèrent aussi de quitter Oxford le plus vite possible pour devenir artistes : Burne-Jones serait peintre et Morris architecte. Ce n’était pas à leurs yeux une abdication, un renoncement à leur idéal primitif, ils pensaient au contraire l’enrichir, le rendre plus humain, plus vivant. Morris se faisait une très haute idée de la mission de l’artiste dans la société moderne ; il voyait en lui le remplaçant du prêtre dont le pouvoir disparaissait en partie avec la foi, il le considérait un peu comme le guide de l’humanité, le « phare », pour reprendre l’expression de Baudelaire, qui doit montrer la route vers le mieux. Ainsi déjà il affirmait quelques-unes des idées qu’il devait plus tard soutenir avec énergie : la nécessité du devoir social dont nul homme ne doit se désintéresser, la très haute dignité du métier d’artiste et le respect de l’œuvre d’art.

De retour en Angleterre, il eut l’idée, avec quelques amis, de fonder une revue mensuelle d’art et de littérature qui serait éditée alternativement une année à Oxford et une année à Cambridge. Le premier numéro en parut le 1er janvier 1856 sous le titre : Oxford and Cambridge Magazine, dirigé par des membres des deux Universités. En fait tous les rédacteurs, sauf Wilfred Heeley, appartenaient à l’Université d’Oxford.

Bien que la revue ait été favorisée d’une lettre d’encouragement de Tennyson, bien que Rossetti y ait publié quelques-uns de ses plus beaux poèmes comme « La demoiselle élue », elle eut l’existence éphémère des publications de ce genre ; après douze numéros elle disparut, mais Morris, qui en avait été le principal rédacteur, y avait pris conscience de sa valeur littéraire.

Peu de temps après l’apparition du premier numéro Burne-Jones avait brusquement quitté Oxford sans prendre aucun diplôme. Il lui tardait de commencer cet apostolat artistique qu’il rêvait et il venait de faire la connaissance de Rossetti. On sait l’enthousiasme de celui-ci pour la peinture, les encouragements qu’il prodiguait aux débutants chez lesquels il croyait découvrir quelque talent. Burne-Jones ne résista pas au charme de sa parole chaude et entraînante, il vint s’établir à Londres pour apprendre à peindre sous sa direction. Alors commença pour lui cette existence modeste et laborieuse, d’efforts patients et de beaux rêves, qu’il

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VITRAIL : FOI, ESPÉRANCE, CHARITÉ

Carton de Burne-Jones.

Christchurch (Oxford).
devait mener pendant longtemps avant que la critique et le public lui accordassent la place qu’il méritait.

Morris aurait très volontiers suivi cet exemple, car il avait en médiocre estime les diplômes universitaires, mais pour ne point chagriner sa mère il resta à l’Université jusqu’à ce qu’il fût devenu « Bachelor of Arts ». Il quitta alors Exeter Collège pour entrer comme élève dans les bureaux de l’architecte Street à Oxford. Ce ne fut pas sans quelque difficulté qu’il put agir ainsi. La vieille Mme Morris avait sur l’art les idées de la bourgeoisie d’alors, il lui semblait que les artistes vivaient nécessairement dans la débauche, pour mourir dans la misère et la honte. Elle avait rêvé tout autre chose pour son fils et il lui était dur de le voir renoncer à la cléricature pour se faire architecte. Mais Morris ne se laissa pas détourner du but qu’il avait choisi.

Le choix de son premier patron avait été heureux. Street était un véritable artiste, et comme son maître G. Scott, il était devenu un des champions de l’architecture gothique en Angleterre. C’était un érudit, on lui doit un ouvrage sur l’architecture gothique en Espagne (publié en 1865) et il fut chargé de la rédaction de l’article « Gothique » dans l’Encyclopedia Britannica. En outre il ne manquait ni d’originalité, ni de talent. De 1866 à 1881 il construisit les « Law-Courts » à Londres, et malgré tout ce qu’on a pu dire c’est une tentative honorable et à bien des égards intéressante. Morris put donc chez lui étudier de très près l’art gothique dans tous ses détails et se familiariser avec la technique de la construction.

Tout en travaillant à son nouveau métier en homme qui sait qu’il a beaucoup à apprendre et qui veut réussir, il dépensait son activité débordante en une foule d’autres occupations qui n’étaient pour lui que des délassements : modelage, sculpture sur bois ou sur pierre, enluminure, et par son exemple il protestait contre la séparation que beaucoup continuaient à juger intangible entre le « grand art » et les arts dédaigneusement qualifiés de « mineurs ». Il condamnait le mépris dans lequel on tenait trop souvent les travaux manuels, et il n’eut pas de peine à convaincre un autre élève de Street : Philippe Webb, qui devait être plus tard l’un de ses plus dévoués collaborateurs.

Burne-Jones s’étant établi à Chelsea, Morris l’y allait voir chaque semaine. Ils allaient ensemble au théâtre ou visiter quelque exposition ; puis, chaque dimanche, dans le petit atelier de Burne-Jones ils reprenaient leurs bonnes causeries d’autrefois. Tous deux avaient conservé leur fraîcheur d’esprit et l’ardeur d’apprendre qui les caractérisaient à Oxford. Rossetti assistait parfois à ces entretiens et son extraordinaire puissance de séduction s’exerçait sur Morris comme elle s’était exercée sur Burne-Jones, il reconnaissait en lui des dons remarquables et l’engageait à abandonner l’architecture pour la peinture.

Morris fut vite convaincu. En 1856 il écrivait à un de ses amis : « Rossetti dit que je devrais peindre, il prétend que j’en serais capable, et comme c’est un grand homme et qu’il parle avec autorité, il faut que j’essaye. Je dois dire que je n’espère guère, mais je ferai de mon mieux ; il m’a donné des conseils pratiques à ce sujet. Donc je vais essayer, sans abandonner l’architecture, mais tâchant, si possible, de consacrer chaque jours six heures au dessin, en sus de mon travail de bureau. Il est impossible de s’amuser beaucoup dans ces conditions-là, mais cela n’a aucune importance ; après tout, je n’ai aucun droit à réclamer ces amusements. »

C’est là une confidence qui nous est d’autant plus précieuse que Morris a toujours été très sobre de renseignements sur lui-même ; il aimait à répandre ses idées, mais de ses sentiments nous ne savons pas grand’chose, car il jugeait que la personnalité de l’artiste ou du poète est sans intérêt et que l’œuvre seule importe. Il faut se souvenir qu’il avait alors vingt-deux ans, qu’il était riche, indépendant, libre d’orienter sa vie à sa guise, mais nous le voyons accepter joyeusement un labeur écrasant. Il demeure hésitant, cherchant sa voie, doutant de lui même malgré les encouragements de Rossetti ; mais nous pouvons prévoir qu’il ne se bornera pas à suivre les sentiers battus et les routes faciles ; il y a dans son attitude en face de la vie une tranquille détermination qui nous fait bien augurer de l’œuvre qui suivra.

Vers la fin de 1856 l’architecte Street avait transféré ses bureaux à Londres, et Morris, enchanté de ce déménagement, s’en était allé habiter avec Burne-Jones. Pendant quelques mois il mena une vie de travail intense, occupé toute la journée à ses plans et le soir à ses études de peinture. Un nouveau voyage en Belgique lui avait révélé les primitifs flamands : les Van Eyck, Memling, Van der Weyden, et le décida à se consacrer entièrement à la peinture.

Pour bref qu’ait été son apprentissage d’architecte il n’avait pas été inutile. Morris s’y était familiarisé avec les procédés de construction et surtout il avait compris que l’architecture demeurait l’art par excellence, celui qui permet les grands ensembles décoratifs. Il comprit quels principes de subordination des détails, de mise en valeur des éléments essentiels, d’harmonie générale devaient dominer les rapports des arts entre eux.

Sa nouvelle détermination ne laissa pas d’affecter beaucoup sa mère, c’était à ses yeux une seconde déchéance plus douloureuse et plus lamentable que la première. Elle s’était habituée à l’idée de voir son fils architecte, car après tout, l’architecte demeurait une sorte de commerçant, il avait des bureaux, des employés, il établissait des devis; l’architecture était l’art le moins méprisé et partant le moins méprisable, tandis que la peinture, croyait-elle, était universellement et justement décriée. Peut-être essaya-t-elle de retenir son fils, mais l’influence de Rossetti fut la plus forte et Morris se mit joyeusement à peindre.

Il alla s’établir avec Burne-Jones dans un petit appartement de Red Lion Square où avaient jadis habité Rossetti et Deverell. Ils travaillaient beaucoup, mais ils étaient jeunes et point moroses; les excentricités, les boutades, les fureurs ou les mésaventures de Morris qui était très distrait, mettaient toute la maison en joie et inquiétaient même les voisins paisibles.

Leur logis n’étant pas meublé, ils avaient dû songer à se procurer des meubles. Grosse affaire ! Morris était exigeant; il ne voulait chez lui que de belles choses et il eut maintes occasions de s’indigner et de déplorer le manque de sens artistique des fabricants. De guerre lasse et en manière de protestation contre toute cette laideur prétentieuse, il dessina lui-même et fit exécuter sur ses dessins les meubles qu’il souhaitait. Tentative intéressante d’où devait sortir plus tard la fameuse maison de décoration Morris et Cie.

La prédiction de Rossetti ne devait pas se réaliser. Morris ne devint pas un grand peintre, à vrai dire il ne fut même jamais peintre et n’a guère produit que des esquisses qui témoignent d’une grande richesse d’imagination, mais aussi d’une certaine insuffisance dans le dessin. Il réussissait assez mal les personnages, leur prêtant des attitudes gauches, des gestes hésitants, des physionomies peu expressives, et Rossetti n’était pas un professeur suffisamment méticuleux pour corriger de tels défauts, attachant lui-même beaucoup plus de prix à l’inspiration qu’à l’exécution. Mais pendant cet apprentissage, qui devait durer plusieurs années, commencèrent à s’affirmer la personnalité et le talent de Morris ; il y acquit cet art merveilleux d’arrangement des couleurs, d’harmonie des tons, qui donne un charme si pénétrant à ses œuvres décoratives. Au contact de l’enthousiasme de Rossetti se développèrent aussi en lui cette précieuse faculté d’admiration, ce pouvoir de comprendre et d’aimer, ce respect de la vie dans toutes ses manifestations, qui dominent toute son œuvre artistique et sociale.

En 1857 Rossetti fut chargé de la décoration d’une grande salle de conférences pour l’« Union Society » d’Oxford. Il s’agissait de dix panneaux à fresque à peindre dans une galerie et d’une décoration florale pour le plafond. La plus grande liberté pour le choix des sujets et leur exécution était laissée aux artistes. Ayant accepté la direction de l’entreprise, Rossetti s’adjoignit comme collaborateurs quelques-uns de ses jeunes amis parmi lesquels Morris et Burne-Jones. La petite troupe arriva un beau matin à Oxford et se mit à l’œuvre incontinent avec un enthousiasme et une inexpérience juvéniles. Il s’agissait de fresques, mais tous ignoraient absolument les conditions et les procédés de la peinture à fresque. Ils se contentèrent de faire étendre sur le mur une mince couche de chaux et commencèrent à peindre. Ils étaient pleins de bonne volonté, mais les déceptions et le découragement vinrent vite; quelques-uns d’entre eux n’étaient que des apprentis, et ne parvenaient pas à mettre sur pied la composition dont ils s’étaient chargés, les autres plus expérimentés et dont la tâche avançait assez rapidement, eurent la désagréable surprise de constater que la couche de chaux s’effritait très vite, et que, le climat aidant, les peintures s’écaillaient avant même d’être terminées. On dut abandonner l’entreprise et il n’en reste rien aujourd’hui.

Morris qui avait mené le travail avec son énergie accoutumée, qui était toujours le premier et le dernier à la besogne, fut le seul qui termina son panneau. Après quoi, comme il n’aimait pas à rester inactif, il entreprit la décoration florale du plafond. En une seule journée il dessina un motif ornemental et en commença l’exécution aidé par son ami Faulkner. Il étonna tout le monde et lui-même par sa merveilleuse réussite. Le plafond était certainement, et de beaucoup, l’œuvre la plus originale et la plus belle, encore que la décoration murale ne fût pas négligeable. Il nous est difficile aujourd’hui de juger de la valeur de l’œuvre détruite. Longtemps après, parlant de son propre panneau de « Tristan », Morris reconnaissait qu’il était en somme assez médiocre et qu’il ne pouvait regretter que le temps l’ait effacé. Cependant les contemporains se montrèrent moins sévères, le poète Coventry Patmore jugeait « que les murs étaient comparables à la marge d’un manuscrit enluminé ».

Quoi qu’il en soit, Morris put comprendre qu’il venait de découvrir sa véritable voie et que sa vocation était d’être artiste décorateur. Ce séjour à Oxford devait aussi avoir une importance considérable dans sa vie intime. Il y avait rencontré la jeune fille qu’il devait plus tard épouser, Miss Jane Burden, et les deux jeunes gens s’étaient fiancés vers la fin de 1858. Le pinceau de Rossetti devait immortaliser la beauté délicate et pure de Mrs. Morris, mélange exquis de sensualité grave et d’ingénuité. A maintes reprises il donnera ses traits aux figures les plus gracieuses et les plus poétiques de ses toiles. Figures exquises dont le cou long et flexible, les lèvres charnues, les grands yeux cernés d’ombre, la chevelure abondante et crêpelée, la physionomie attirante et douce et qui demeure un peu énigmatique, constituent ce qu’on est convenu d’appeler la beauté préraphaélite.

Le mariage fut célébré à Oxford le 26 avril 1859 Morris avait jusqu’alors continué à peindre et à écrire. En 1858 il acheva La Reine Genièvre, la seule peinture de lui qui nous reste, et publia son premier recueil de vers : La défense de Genièvre. Ni la toile, ni le volume ne firent sensation comme il fallait s’y attendre. Pourtant, malgré une certaine gaucherie, les deux œuvres ne sont pas sans mérite et elles sont caractéristiques de l’inspiration et des sympathies de Morris. Il y évoque un moyen âge pittoresque selon son rêve; il ne songeait nullement à entreprendre une restitution patiente d’archéologue, encore qu’il fût très averti des choses médiévales, et il se contentait de faire revivre les belles légendes héroïques ou amoureuses du cycle de la Table Ronde. La reine Genièvre, Lancelot le preux chevalier, le roi Arthur, Tristan de Léonnois, la belle Iseut aux cheveux d’or sont les personnages habituels de ses toiles ou de ses poèmes. Il semblait vivre dans le passé et partager les espoirs et les haines des héros qu’il évoquait.

Mais dès que Morris fut marié, des préoccupations nouvelles vinrent l’absorber et l’orienter définitivement vers l’art décoratif. Il songea en effet à se créer ce « home » si cher à tout Anglais, et plus encore que pour lui-même quand il s’était établi à Red Lion Square, il voulut pour sa jeune femme un décor merveilleux d’élégance et de beauté ; l’amant et l’artiste s’accordaient pour rêver la demeure la plus accueillante et les meubles les plus harmonieux. Mais les maisons d’alors n’avaient de remarquable que leur laideur prétentieuse et leur incommodité. Construites tout en façade en vertu d’on ne sait quelle esthétique néo-classique qui exigeait un fronton et des colonnes à la grecque, elles étaient froides ou rébarbatives et ne le satisfaisaient pas plus que les mobiliers somptueux et peu confortables que de trop habiles industriels fabriquaient à la grosse et écoulaient à gros bénéfice dans tout le Royaume-Uni. Il se décida donc à se faire construire une maison selon son goût et à la garnir de meubles exécutés d’après ses dessins.

Il acheta à Upton, dans le Kent, un grand verger dans lequel son ami Philippe Webb fit édifier une maison de briques : la Maison Rouge. C’était une simple demeure sans prétention aucune, dans le style qu’on appelle, improprement d’ailleurs, « de la reine Anne » ; une maison claire, spacieuse, au milieu d’un grand jardin. Le vert des pelouses s’y mariait harmonieusement au rouge des murailles. Morris dessina lui-même la plupart des meubles et eut recours à ses amis : Burne-Jones, Rossetti, F. Madox Brown, pour le décor des murs et des panneaux. Il s’était réservé la décoration florale de certaines pièces et commença aussi pour les fenêtres des cartons de vitraux d’un dessin très sobre qui montrent qu’il savait s’affranchir de ce qu’on faisait alors.

Comme aucun des collaborateurs ne pouvait abandonner ses occupations habituelles, comme en outre ils voulaient réaliser un ensemble qui fût vraiment remarquable, la décoration de la Maison Rouge n’avançait que lentement; dès 1860 le jeune couple put s’y installer, mais l’œuvre n’était pas encore terminée quand Morris fut obligé, en 1865, de quitter Upton pour s’installer à Londres. Toutefois cette entreprise fut capitale dans la formation de Morris, elle lui fît abandonner la peinture pour l’art décoratif.

C’était peut-être la plus grande preuve d’indépendance que pût alors donner un artiste. Il faut nous rappeler en quel mépris les arts industriels étaient tenus vers 1860. Sans doute Ruskin avait déjà fait entendre d’éloquentes protestations, il avait signalé la valeur d’un art qui embellit le foyer et se mêle à la vie quotidienne, mais si on applaudissait quelquefois à ses théories on ne les appliquait pas encore. Le « grand art » seul paraissait digne d’intérêt. Cette attitude ne saurait nous surprendre, il n’y a pas si longtemps que les arts industriels ont obtenu droit de cité dans nos salons annuels et encore aujourd’hui, certains artistes persistent à les considérer comme des parents pauvres auxquels on fait beaucoup d’honneur en daignant s’y intéresser un peu. En 1860 il fallait à Morris une certaine force de caractère pour lutter contre un préjugé triomphant, il ne pouvait espérer aucun appui, ni chez les artisans, ni dans le public. L’art décoratif était alors considéré, et avec raison le plus souvent, comme le refuge des incapables, des ratés, de tous ceux qui ne pouvaient réussir dans le

PL. V.

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Cliché Frith et Cie.

VITRAIL : SAMUEL, DAVID, SAINT JEAN, SAINT TIMOTHÉE

Carton de Burne-Jones.

Christchurch (Oxford).
grand art. Les transfuges y venaient à contre-cœur, ils s’efforçaient d’en sortir le plus vite possible pour retourner à la peinture ou à la sculpture classiques, et en attendant ils essayaient de conserver quelque dignité à leurs propres yeux en employant toutes les recettes et formules qu’ils avaient apprises dans les académies, à moins que découragés ils n’abdiquassent toute préoccupation de beauté, se souciant uniquement de gagner de l’argent. Dans les deux cas le résultat était pitoyable et on sait ce qu’étaient l’ameublement et la décoration en Angleterre vers le milieu du XIXe siècle.

Il y avait quelque mérite à vouloir transformer tout cela, à proclamer, malgré l’opinion générale, que la tâche valait la peine d’être tentée, qu’elle était digne d’intéresser les artistes et qu’il y avait là une leçon de beauté à donner au monde. Les adversaires de Morris ont pu dire que comme beaucoup d’autres il n’était venu à l’art décoratif que parce qu’il n’avait pu réussir dans le grand art. C’est possible, mais ce n’est nullement certain, car son tempérament était trop riche pour se limiter à une seule forme d’art. En tout cas il y venait dans une disposition d’esprit assez rare, ce n’était pas à ses yeux une déchéance, mais une orientation vers un travail plus conforme à ses dons naturels.

Jusqu’alors nous l’avions vu, esprit curieux et chercheur, s’initiant à toutes les formes d’art, sans rien approfondir, semblait-il. Les années de préparation, de tâtonnement, d’incertitude, sont maintenant terminées; de plus en plus il se dégagera de toutes les écoles, secouera les conventions, les préjugés, magnifiera son idéal. Il a pu être quelquefois aidé, encouragé, influencé par des individualités puissantes ou par ses amis ; Ruskin, Rossetti, Burne-Jones ont eu certainement une part dans la formation de son talent, mais il ne fut jamais un disciple au sens strict du mot. A partir de 1860 ce n’est plus un novice qui hésite entre plusieurs influences, c’est un homme fait dont les décisions sont mûrement réfléchies et qui suivra sa voie, dégagé des enseignements traditionnels et soucieux seulement des leçons de l’expérience. Avec sa coutumière énergie il ira de l’avant sans trop se préoccuper des obstacles. Les difficultés ne manqueront pas certes, ni les critiques, ni les insuccès, mais il surmontera tout cela à force de labeur persévérant, de joyeuse humeur, et, disons le mot, de véritable génie. Il était taillé pour la lutte et sa nature le portait à entraîner les autres plutôt qu’à les suivre, à montrer la route plutôt qu’à marcher à l’arrière-garde.