Vie d’Avidius Cassius

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Vie d’Avidius Cassius
(Vulcatius Gallicanus)
(traduction Théophile Baudement, 1845)


I.[modifier]

Avidius Cassius était, selon quelques-uns, de la famille des Cassius, et avait pour aïeul, du côté de sa mère, Avidius Sévère, qui parvint, du grade de centurion, aux premières dignités de l’état. Quadratus en parle dans ses Annales et même avec éloge, puisqu’il dit que c’était un personnage considérable, dont la république tira de grands services, et Marc-Antonin de bons conseils.

Il périt, sous cet empereur, d’une façon tragique. Issu, comme nous l’avons dit, des Cassius qui conspirèrent contre Jules César, celui dont nous écrivons la vie portait une haine secrète au gouvernement impérial, et avait en horreur le nom d’empereur ; nom d’autant plus odieux, disait-il, qu’on ne pouvait l’arracher à l’un que pour le voir usurper par un autre. On dit qu’il tenta, dans sa jeunesse, d’ôter le trône à Antonin le Pieux ; mais que ce projet d’usurpation resta un secret, grâce à la sagesse et à la prudence de son père.

Néanmoins Cassius demeura toujours suspect à ses chefs. Le passage suivant d’une lettre de Vérus prouve qu’il forma aussi contre lui de pareils desseins : « Avidius Cassius est, à ce qu’il me semble, avide de l’empire ; et il s’est déjà fait remarquer sous mon aïeul, qui fut votre père. Je vous conseille de faire surveiller ses démarches. Tout ce que nous faisons lui déplaît. Il se ménage de grandes ressources : il tourne en dérision notre goût pour les lettres, et il nous appelle, vous une vieille philosophe, moi un écolier débauché. Voyez quelle mesure vous devez prendre. Je ne hais point Avidius ; mais je doute qu’il convienne à votre sûreté, à celle de vos enfants, de laisser à la tête des armées un homme tel que lui, capable de se faire écouter des soldats, capable de s’en faire aimer. »

II.[modifier]

Marc-Aurèle répondit : « J’ai lu votre lettre, où vous manifestez des craintes qui ne sauraient convenir à un empereur, à un gouvernement tel que le nôtre. Si les dieux lui destinent l’empire, nous ne pourrions nous en défaire, quand même nous le voudrions ; car vous savez le mot de votre bisaïeul : « Nul prince n’a tué son successeur. » Si, au contraire, il ne doit pas régner, il trouvera sa perte dans ses entreprises mêmes, sans que nous recourions à des mesures cruelles. Ajoutez à ces raisons que nous ne pouvons pas faire un criminel d’un homme que personne n’accuse, et qui, ainsi que vous le dites vous-même, est aimé des soldats. Enfin, telle est la nature des crimes d’état, que ceux même qui en sont convaincus passent toujours pour opprimés. Je vous rappellerai aussi ce que disait votre aïeul Adrien : « Quelle misérable condition que celle des princes ! On ne les croit sur les complots de leurs ennemis que quand ils en ont péri victimes. » Domitien l’avait dit avant lui : mais j’ai mieux aimé vous citer Adrien, parce que les meilleures maximes perdent leur autorité dans la bouche des tyrans. Laissons donc sa conduite pour ce qu’elle est, puisque d’ailleurs nous avons en lui un général excellent, ferme, courageux, nécessaire à la république. Pour ce que vous me dites, de pourvoir par sa mort à la sûreté de mes enfants, qu’ils périssent donc, si Avidius mérite plus qu’eux d’être aimé, si le bien de l’État exige que Cassius vive plutôt que les enfants de Marc-Aurèle. »

III.[modifier]

Telle était sur Cassius l’opinion de Vérus ; telle était celle de Marc-Aurèle. Nous peindrons maintenant, en peu de mots, son caractère et ses mœurs, parce que l’on ne peut rassembler beaucoup de détails sur des hommes dont personne n’ose écrire la vie, à cause de leurs vainqueurs. Nous dirons comment celui-ci parvint à l’empire, comment il fut tué, où il fut vaincu. Car voulant vous faire connaître, illustre Dioclétien, tous les Augustes que l’on a revêtus de la pourpre, je dois parler de tous ceux qui ont porté, à bon droit ou injustement, le nom d’empereurs.

Cassius avait parfois l’air dur et cruel, et parfois doux et bon ; il affectait tantôt de la piété, tantôt du mépris pour la religion ; il aimait le vin avec passion, et il savait s’en abstenir ; il recherchait la bonne chère, et il pouvait supporter la faim ; il aimait les femmes, et il savait aussi être chaste. Quelques personnes le nommèrent Catilina, et il aimait à s’entendre appeler ainsi, disant qu’il le serait en effet, s’il parvenait à tuer le dialogiste ; nom qu’il donnait à Antonin. Ce prince avait tant de réputation comme philosophe, qu’au moment de partir pour la guerre des Marcomans, où l’on craignait qu’il ne perdît la vie, il se vit prié, non par flatterie, mais sérieusement, de publier ses préceptes de philosophie. Il ne partageait pas ces craintes ; mais il déclama, pendant trois jours, une suite d’exhortations ou de préceptes. Avidius Cassius fut, en outre, un rigide observateur de la discipline militaire : il voulait passer pour un second Marius.

IV.[modifier]

Disons, puisque nous avons commencé à parler de sa sévérité, qu’elle tenait plus de la cruauté que de la rigueur. Il fut le premier qui fit mettre en croix les soldats sur les lieux même où ils avaient commis quelques violences envers les habitants des provinces. Il inventa aussi un genre de supplice qui consistait à attacher, depuis le haut jusqu’en bas, à un pieu fiché en terre et haut de quatre-vingts ou de cent pieds, ceux qu’il avait condamnés ; on allumait ensuite un grand feu à la base de ce pieu, et ces malheureux périssaient les uns par les flammes, les autres par la fumée, et le reste d’épouvante. Quelquefois il faisait jeter dans un fleuve ou dans la mer dix condamnés, que l’on avait enchaînés ensemble. Il faisait couper aux déserteurs les mains, les cuisses ou les jarrets, disant que l’existence misérable d’un criminel était d’un plus utile exemple que sa mort.

Pendant une des marches de l’armée, un corps d’auxiliaires, entraîné par les centurions, courut se jeter, sans sa permission, sur trois mille Sarmates qui occupaient négligemment les bords du Danube, et les mit en pièces. Les centurions, revenant ensuite avec un grand butin, s’attendaient à une récompense pour avoir détruit tant d’ennemis avec une poignée d’hommes, dans une entreprise soufferte ou plutôt ignorée par les tribuns. Cassius ordonna que ces centurions fussent mis en croix et livrés au supplice des esclaves ; ce qui était sans exemple : il disait que les ennemis auraient pu avoir tendu un piège, où eût péri la majesté du peuple romain. Une violente sédition ayant éclaté dans l’armée, il sortit nu de sa tente et en simple tunique : « Frappez-moi, dit-il, si vous l’osez, et ajoutez ce crime au renversement de la discipline. » Tout rentra dans l’ordre à ces mots, et il mérita d’être craint parce qu’il ne craignit rien. Sa sévérité raffermit la discipline romaine ; et cet exemple d’un général punissant ses soldats pour avoir vaincu sans ses ordres inspira tant de terreur aux barbares, qu’ils firent demander à Antonin absent à conclure la paix pour cent ans.

V.[modifier]

On trouve un grand nombre d’exemples de la sévérité de Cassius envers les soldats, dans l’ouvrage d’Emilius Parthénianus, auteur d’une histoire de ceux qui, depuis les temps les plus anciens, ont aspiré au pouvoir suprême. Cassius faisait fouetter de verges dans la place du marché, puis décapiter au milieu du camp, les soldats qui l’avaient mérité. Il fit aussi couper les mains à plusieurs d’entre eux. Il ne permettait à personne de porter avec soi, en temps de guerre, d’autres provisions que du lard, du biscuit et du vinaigre : découvrait-il quelque chose de plus, il frappait ce luxe de peines très sévères. Il existe à ce sujet une lettre de Marc-Aurèle à son préfet ; la voici : « J’ai confié à Avidius Cassius les légions de Syrie, qui vivent plongées dans la mollesse et dans les délices de Daphné, et qui font, d’après ce que m’a écrit Césonius Vectilianus, un continuel usage des bains chauds. Je ne crois pas avoir fait un mauvais choix ; vous connaissez aussi Cassius, qui a toute la sévérité de ceux dont il porte le nom, et qui rétablira l’ancienne discipline, sans laquelle on ne saurait gouverner les soldats. Vous savez ce vers, si souvent cité, d’un grand poète : « C’est par les mœurs antiques et par les hommes qui les conservent que se maintient la république romaine. » Pour vous, ayez seulement soin de fournir aux légions des provisions abondantes : Avidius, si je le connais bien, en saura faire un bon emploi. »

Le préfet répondit à l’empereur : « Vous avez sagement fait, mon prince, en donnant à Cassius le commandement des légions de Syrie. Rien n’est plus nécessaire qu’un chef sévère pour des soldats grecs. Il interdira certainement les bains chauds, et ces fleurs dont les soldats se chargent le cou, la tête et la poitrine. Tout l’approvisionnement de l’armée est prêt : on ne manque de rien sous un bon général ; car les demandes et les besoins sont moindres. »

VI.[modifier]

Cassius ne trompa point ces espérances. Il fit aussitôt publier à son de trompe, et afficher sur les murs, une ordonnance portant que tout soldat qui serait vu à Daphné serait cassé ignominieusement. Il fit régulièrement de sept en sept jours la revue des armes, des vêtements, des chaussures et des bottines des soldats. Il proscrivit du camp tout ce qui amollit les courages. Il menaça les troupes de leur faire passer l’hiver sous des tentes, si elles ne changeaient de mœurs ; et elles auraient vu l’effet de cette menace, si elles ne s’étaient corrigées. Tous les sept jours, il exerçait les soldats à lancer des flèches et à manier les armes. Il disait que c’était une chose honteuse que de voir des athlètes, des chasseurs et des gladiateurs s’exercer sans cesse, tandis que des soldats, à qui l’habitude du travail devait le rendre moins pénible, ne le faisaient pas. Il corrigea ainsi la discipline, et remporta de grands avantages en Arménie, en Arabie et en Égypte. Il fut aimé de tous les peuples de l’Orient, et en particulier des habitants d’Antioche, qui l’aidèrent à s’emparer de l’empire, comme le rapporte Marius Maximus, dans la vie de Marc-Aurèle. Selon le même historien, dans le second livre de cette vie, il repoussa les Bucoles, qui commettaient de grands désordres en Égypte.

VII.[modifier]

Cassius, si l’on en croit quelques auteurs, se fit nommer empereur en Orient, du consentement de Faustine, que commençait à inquiéter la santé de Marc-Aurèle, et qui craignait de ne pouvoir protéger seule ses fils, encore enfants, si quelqu’un voulait saisir le pouvoir royal et les faire périr. D’autres disent qu’afin de tromper l’attachement des soldats et des provinces pour Marc-Aurèle, et de les faire consentir à son élévation, Cassius imagina de déclarer que ce prince était mort ; et il le mit, dit-on, au rang des dieux, pour adoucir le regret de sa perte. Lorsqu’il parut en public avec le titre d’empereur, il nomma aussitôt préfet du prétoire celui qui l’avait revêtu des ornements royaux. Ce préfet fut tué plus tard avec lui par l’armée, contre la volonté de Marc-Aurèle, ainsi que Métianus, qui était gouverneur d’Alexandrie, et qui, dans l’espoir de partager le trône avec Cassius, s’était rangé de son parti. Marc-Aurèle ne montra pas un grand courroux à la nouvelle de cette révolte, et il ne sévit ni contre les enfants de Cassius, ni contre ses parents. Le sénat le déclara ennemi, et confisqua ses biens, dont Marc-Aurèle ne voulut point augmenter son trésor particulier ; refus qui détermina cette assemblée à les adjuger au trésor public. L’alarme fut grande à Rome, le bruit ayant couru que Cassius y viendrait en l’absence de Marc-Aurèle, qui n’était haï que des débauchés, et qu’il livrerait la ville entière au pillage, surtout à cause des sénateurs, lesquels avaient prononcé contre lui une sentence de mort et la confiscation de ses biens. Ce qui prouve surtout l’amour qu’on avait pour Marc-Aurèle, c’est que tous les peuples, excepté celui d’Antioche, applaudirent à la mort de Cassius. L’empereur la permit sans l’ordonner, et personne ne douta qu’il ne lui eût fait grâce, s’il l’avait eu en son pouvoir.

VIII.[modifier]

Sa tête fut portée à Marc-Aurèle, qui, loin d’en montrer de la joie ou de l’orgueil, s’affligea d’avoir perdu ainsi une occasion d’exercer sa clémence. Il aurait voulu, disait-il, qu’on le lui eût amené vivant, pour lui reprocher ses bienfaits et lui pardonner. Enfin l’un des amis de Marc-Aurèle blâmant son indulgence envers Cassius, envers ses enfants, ses parents et tous ses complices, et ayant ajouté : « Cassius vainqueur en eût-il usé de même à votre égard ? » il répliqua, dit-on : « Notre conduite et le respect que nous professons pour les dieux nous assuraient la victoire. » Il énuméra ensuite tous les empereurs qu’on avait mis à mort, et il prouva qu’ils avaient, pour un motif ou pour un autre, mérité cette destinée ; que l’on trouverait difficilement dans l’histoire un bon prince vaincu ou tué par un tyran ; que Caligula et Néron s’étaient attiré leur sort en se montrant cruels, Othon et Vitellius en se conduisant comme s’ils dédaignaient l’empire. Il avait la même opinion à l’égard de Pertinax et de Galba, et il disait « que l’avarice est dans un prince le plus grand des maux. » Il ajouta enfin que ni Auguste, ni Trajan, ni Adrien, ni son père Antonin le Pieux, n’avaient pu être vaincus par des rebelles, dont plusieurs même avaient été tués à l’insu et contre le gré de ces princes. Il pria le sénat de ne pas prononcer des peines sévères contre les complices de Cassius, et il demanda en même temps à cette assemblée de statuer qu’aucun sénateur ne serait mis à mort sous son règne ; ce qui acheva de lui gagner tous les cœurs. On punit un très petit nombre de centurions, et il fit rappeler ceux qu’on avait déportés.

IX.[modifier]

Il pardonna aussi aux habitants d’Antioche, qui s’étaient déclarés pour Cassius, et même aux villes qui lui avaient prêté secours. Il est vrai qu’il témoigna d’abord un vif mécontentement aux premiers, et qu’il leur interdit les spectacles, et beaucoup d’autres plaisirs particuliers à leur ville ; mais, dans la suite, il les leur rendit tous. Il laissa aux fils de Cassius la moitié des biens de leur père, et il donna de l’or, de l’argent et des bijoux à ses filles. Il accorda même à Alexandria, l’une d’elles, et à son gendre Druentianus, la liberté d’aller où il leur plairait ; de sorte qu’ils vécurent dans la plus grande sécurité, non comme les otages d’un tyran, mais comme des membres de l’ordre du sénat. Il alla jusqu’à défendre qu’on leur reprochât en justice le malheur de leur famille ; et, condamnant les injures que leur avaient adressées quelques personnes emportées par un excès de zèle, il les recommanda lui-même au mari de sa tante.

Ceux qui désirent connaître toute cette histoire n’ont qu’à lire le second livre de la vie de Marc-Aurèle par Marius Maximus, qui y rend compte des actions de cet empereur depuis la mort de Vérus. C’est, en effet, après cet événement qu’eut lieu la révolte de Cassius, comme le prouve cet extrait d’une lettre de Marc-Aurèle à Faustine : « Vérus m’avait écrit la vérité, en me disant que Cassius aspirait au trône. Vous savez déjà, sans doute, les nouvelles qu’en ont apportées les gardes de Martius Vérus. Venez donc à Albanum, afin que nous délibérions, avec l’aide des dieux et sans crainte, sur le parti qu’il faut prendre. » Il paraît par là que Faustine ignorait ce qui se passait, tandis que Marius Maximus, qui ne cherche qu’à la diffamer, la suppose complice du crime de Cassius. On a même une lettre de cette impératrice à son mari, dans laquelle elle l’exhorte à tirer une vengeance éclatante de ce rebelle. Voici ses termes : « J’arriverai demain, comme vous me l’ordonnez, à Albanum. Permettez, en attendant, que je vous conjure, si vous aimez vos enfants, de poursuivre rigoureusement ces révoltés. Le mauvais exemple peut gagner les chefs et les soldats, qui, s’ils ne sont réprimés, deviennent bientôt oppresseurs. »

X.[modifier]

On lit, dans une autre lettre de Faustine à Marc-Aurèle : « Ma mère Faustine a exhorté aussi votre père Antonin le Pieux, après la révolte de Celsus, à considérer ce qu’il devait à sa famille et à l’état. Car ce n’est pas être un bon prince que de ne songer ni à son épouse ni à ses enfants. Considérez l’extrême jeunesse de notre fils Commode. Pompéien, notre gendre, est vieux, et presque étranger à Rome. Voyez donc ce que vous devez décider à l’égard de Cassius et de ses complices. Gardez-vous de pardonner à des hommes qui ne vous ont pas ménagé, et qui ne feraient grâce ni à moi ni à nos enfants, s’ils étaient vainqueurs. Je vous suivrai bientôt. L’indisposition de notre Fadilla m’a empêchée de me rendre à Formium. Si je ne vous y trouve plus, j’irai jusqu’à Capoue : cette ville conviendra peut-être à la santé de nos enfants et à la mienne. Je vous prie d’envoyer à Formium le médecin Sotéride ; car je n’ai point de confiance en Pisithée, qui n’apporte aucun soulagement à ma fille. Calphurnius m’a remis vos lettres bien cachetées ; j’y répondrai, si je tarde à vous rejoindre, par le vieux eunuque Cécilius : c’est, vous le savez, un homme sûr. Je lui répéterai de vive voix les propos que la femme de Cassius, ses fils et son gendre, tiennent, dit-on, sur votre compte. »

XI.[modifier]

On voit par cette lettre que Faustine n’était pas complice de Cassius, puisqu’elle insistait pour qu’il fût sévèrement puni, puisqu’elle représentait à Marc-Aurèle, qui penchait vers la clémence, la nécessité d’une vengeance terrible. Voici maintenant ce que lui répondit l’empereur : « Vous prenez vivement à cœur, ma chère Faustine, les intérêts de votre époux et de nos enfants. J’ai relu à Formium la lettre dans laquelle vous m’exhortez à punir les complices de Cassius. Mais je suis décidé à faire grâce à ses enfants, à son gendre, et à sa femme ; j’écrirai même au sénat de ne prononcer ni une confiscation trop forte, ni une peine trop sévère. Rien ne fait plus d’honneur que la clémence à un empereur romain. C’est cette vertu qui a élevé César au rang des dieux, qui a consacré la mémoire d’Auguste, qui a mérité à votre père le nom de Pieux. En un mot, si l’on avait suivi mon conseil pour cette guerre, Cassius vivrait encore. Soyez donc sans inquiétude : les dieux me protègent, et ma piété les touche. J’ai désigné notre gendre Pompéien consul pour l’année prochaine. » Telle fut la réponse de Marc-Aurèle à son épouse.

XII.[modifier]

On pourra juger aussi, par les extraits suivants, du discours qu’il envoya, dans cette circonstance, au sénat : « En échange de vos félicitations sur la dernière victoire, je vous donne, pères conscrits, mon gendre Pompéien pour consul. Son âge lui aurait valu depuis longtemps cette dignité, si la république n’avait pas dû récompenser quelques citoyens des services qu’ils lui avaient rendus. Quant à la révolte de Cassius, je vous prie et vous conjure de mettre des bornes à votre rigueur, de signaler ma clémence ou plutôt la vôtre, de ne prononcer enfin aucune condamnation à mort. Qu’aucun sénateur ne soit puni ; que le sang d’aucun homme de distinction ne soit versé ; que les déportés reviennent ; que ceux dont les biens ont été confisqués les recouvrent. Plût aux dieux que je pusse aussi en rappeler quelques-uns du tombeau ! Rien ne convient moins à un empereur que de venger ses injures personnelles : sa vengeance, fût-elle juste, est toujours taxée de rigueur. Vous accorderez donc le pardon aux fils d’Avidius Cassius, à son gendre et à sa femme. Et que dis-je, le pardon ? Ils ne sont point criminels. Qu’ils vivent avec sécurité, sachant que c’est sous Marc-Aurèle. Qu’ils vivent dans la tranquille possession d’une partie de leur patrimoine, et qu’ils aient tout l’or, tout l’argent, tous les bijoux laissés par Avidius. Qu’ils soient riches, qu’ils soient exempts de toute crainte, qu’ils soient maîtres d’aller où ils voudront ; en un mot qu’ils soient libres, et qu’ils portent, dans tous les pays où il leur plaira de se rendre, des témoignages de ma bonté, des preuves de la vôtre. Après tout, pères conscrits, ce n’est pas un grand effort de clémence que de pardonner aux enfants et aux femmes de ceux que la mort a frappés. Je demande aussi que les complices d’Avidius, qui appartiendraient à l’ordre du sénat ou des chevaliers, soient à l’abri de la mort, de la confiscation, de la crainte, de l’infamie, de la haine, enfin de toute injure. Ménagez cette gloire à mon règne, qu’à l’occasion d’une querelle pour le trône, il n’est mort de rebelles que ceux qui ont péri dans le tumulte de la guerre. »

XIII.[modifier]

Le sénat répondit à ce bel exemple d’humanité par ces acclamations : « Pieux Antonin, que les dieux vous conservent. Clément empereur, que les dieux vous conservent. Clément empereur, que les dieux vous conservent. Vous n’avez pas voulu ce qui était permis ; nous avons fait ce qui convenait. Nous souhaitons que Commode partage l’empire avec vous : affermissez votre famille ; assurez la tranquillité de vos enfants. Aucune force ne peut ébranler un empire légitime. Nous demandons pour Commode Antonin la puissance tribunitienne. Nous réclamons votre présence ; nous admirons votre philosophie, votre courage, vos lumières, votre générosité, votre vertu. Vous domptez les rebelles ; vous triomphez des ennemis ; les dieux vous protègent, etc. » Les descendants d’Avidius Cassius vécurent donc sans inquiétude, et furent même admis aux dignités de l’État. Mais Commode, après la mort de son père, les condamna tous à être brûlés vifs, comme s’ils eussent été pris dans la révolte.

Tels sont les détails que nous a fournis l’histoire touchant Cassius, dont le caractère, ainsi que nous l’avons dit plus haut, fut toujours très mobile, mais inclinait surtout à la rigueur et à la cruauté. Sur le trône, il n’eût pas montré seulement de la clémence, mais aussi de la bonté, mais aussi les vertus d’un excellent prince. On a de lui une lettre qu’il écrivit, comme empereur, à son gendre, et qui est conçue en ces termes : « Que la république est malheureuse d’être la proie de ces riches, et de tous ceux qui veulent le devenir ! Marc-Aurèle est sans doute homme de bien ; mais, pour faire louer sa clémence, il laisse vivre des hommes dont il condamne la conduite. Où est l’ancien Cassius, dont je porte inutilement le nom ? Où est Caton le Censeur ? Où sont les vertus de nos ancêtres ? II y a longtemps qu’elles ont disparu, et l’on ne songe même pas à les faire revivre. Marc-Aurèle fait le métier de philosophe ; il disserte sur la clémence, sur la nature de l’âme, sur le juste et l’injuste, et il ne sent rien pour la patrie. Vous voyez qu’il faudrait bien des glaives, bien des édits, pour rendre à l’état son ancienne forme. Malheur à tous ces gouverneurs de provinces ! Puis-je, en effet, regarder comme des proconsuls, comme des magistrats du peuple romain, ceux qui croient que le sénat, et Marc-Aurèle leur ont donné des provinces pour y vivre dans la débauche et pour s’y enrichir ? Vous connaissez le préfet du prétoire de notre philosophe : trois jours avant que d’être appelé à ces fonctions, il n’avait pas de pain, et tout d’un coup le voilà riche. Comment, si ce n’est en dévorant les entrailles de la république et des provinces ? Ils ont amassé des richesses ; elles rempliront le trésor épuisé. Puissent seulement les dieux favoriser la bonne cause, et ramener pour la république le temps des Cassius ! » Cette lettre indique assez combien il eût été sévère et dur, s’il eût régné.