Vie de Commode (trad. Baudement)

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Vie de Commode Antonin
(Aelius Lampridius)
(traduction Théophile Baudement, 1845)


I.[modifier]

On a suffisamment parlé, dans la vie de Marc-Aurèle, de la famille de Commode Antonin. Ce prince naquit à Lanuvium avec son frère Antonin Géminus, la veille des calendes de septembre, sous le consulat de son père et de son oncle. Son aïeul maternel était né, dit-on, dans le même endroit. Faustine rêva, étant enceinte de Commode et de son frère, qu’elle accouchait de deux serpents, dont l’un était plus féroce que l’autre : elle mit au monde Commode et Antonin. Celui-ci ne vécut que quatre ans, quoique les mathématiciens eussent promis, d’après le cours des astres, une destinée égale aux deux frères.

Antonin étant donc mort, Marc-Aurèle tâcha de former Commode et par ses leçons et par celles des plus célèbres et des plus habiles professeurs. Il lui donna, pour la littérature grecque, Onésicrite ; pour les lettres latines, Capella Antistius ; pour la rhétorique, Atléius Sanctus. Mais Commode ne tira aucun profit de l’enseignement de tous ces maîtres, « tant est grande, comme on l’a dit, la force du naturel, ou l’influence de ceux qu’à la cour on appelle des instituteurs. »

Dès sa plus tendre enfance il fut impudique, méchant, cruel, libidineux, et il souilla jusqu’à sa bouche. Il s’appliqua à des choses qui ne conviennent guère à la majesté impériale, comme à modeler des coupes, à danser, à chanter, à siffler, enfin à exceller dans l’art des gladiateurs et des bouffons. Il donna dans la ville de Centumcelles, à l’âge de douze ans, un présage de sa cruauté. N’ayant pas trouvé le bain assez chaud, il ordonna de jeter l’étuviste dans la fournaise. Son pédagogue, qu’il en avait chargé, y fit brûler une peau de mouton, dont la puanteur fit croire à Commode qu’on avait exécuté ses ordres.

Il porta, dès son enfance, le titre de César, avec son frère Sévère ; et il fut agrégé, à quatorze ans, au collège des pontifes.

II.[modifier]

Il fut nommé un des trois princes de la jeunesse, le jour où il prit la toge virile. Revêtu encore de la prétexte de l’enfance, il donna un congiaire au peuple, et il y présida dans la basilique de Trajan. Il reçut la toge le jour des nones de juillet, jour où disparut Romulus et où Cassius se révolta. Après avoir été recommandé aux soldats, il partit avec son père pour la Syrie et pour l’Égypte, et il revint avec lui à Rome. Ayant ensuite été dispensé de la loi sur l’âge des magistrats, il fut fait consul et on le salua empereur avec Marc-Aurèle, le cinquième jour des calendes de décembre, sous le consulat de Pollion et d’Aper. Un décret du sénat lui fit aussi partager les honneurs du triomphe avec son père, qu’il suivit encore à la guerre de Germanie.

Ne pouvant souffrir, à cause de la pureté de leurs mœurs, les surveillants qu’on lui avait donnés, il s’entoura des hommes les plus corrompus ; et quand on les lui ôta, il tomba malade de chagrin. La faiblesse de son père les lui ayant rendus, il fit du palais une taverne et un lieu de débauche ; il ne mit plus de bornes à son impudeur, à sa dépense. Il tint chez lui maison de jeu. Il achetait, comme de viles prostituées, les plus jolies femmes, pour tous les caprices de son impudicité. A l’instar de ces maquignons qui vont courant tous les marchés, il achetait lui-même des chevaux pour les courses. Il s’habillait en cocher, et conduisait des chars ; il vivait avec les gladiateurs ; il présentait l’eau dans les maisons de prostitution, comme les esclaves chargés de ce service ; en sorte qu’il paraissait plutôt né pour l’infamie que pour le rang où l’éleva la fortune.

III.[modifier]

Il renvoya les anciens serviteurs de son père ; il congédia ceux de ses amis qui étaient vieux. Il sollicita inutilement à d’infâmes plaisirs le fils de Salvius Julien, qui était à la tête des armées, et depuis ce temps il ne cessa de le persécuter. Il éloigna de lui les plus honnêtes citoyens, ou en les couvrant d’opprobre, ou en leur donnant des emplois avilissants. Apostrophé par des mimes comme un débauché, il les fit aussitôt déporter, pour qu’ils ne parussent plus sur la scène. Esclave des rois ennemis, il ne continua pas la guerre que son père avait presque terminée, et il revint à Rome. En y rentrant, il avait derrière lui, sur son char, son mignon Antérus ; et, pendant toute la cérémonie de son triomphe, il ne fit que se retourner pour lui donner des baisers ; ce qu’on le vit faire aussi au théâtre. D’ordinaire, il buvait jusqu’au jour, et les revenus de l’empire ne suffirent pas à ses débauches. Le soir, il courait les tavernes et les mauvais lieux. Il donna pour gouverneurs aux provinces ou les complices de ses crimes, ou les protégés des criminels. Haï et méprisé du sénat, il sévit cruellement contre ce corps auguste.

IV.[modifier]

Sa cruauté détermina Quadratus et Lucilla, aidés des conseils du préfet du prétoire, Tarutinus Paternus, à former une entreprise contre sa vie. L’exécution en fut confiée à son parent Claude Pompéien, qui, entrant chez Commode un glaive à la main, s’ingéra, au lieu de le frapper de suite, de lui dire : « Le sénat t’envoie ce poignard. » Cette sotte apostrophe, en le trahissant, l’empêcha d’exécuter une entreprise où étaient entrés avec lui beaucoup de citoyens. Commode fit d’abord périr Pompéien et Quadratus, puis Narbana, Norbanus et Paralius, dont la mère, Lucilla, fut envoyée en exil. Les préfets du prétoire, voyant la haine que l’on portait à Commode, à cause de sa passion pour Antérus, et ne pouvant supporter le pouvoir de ce favori, imaginèrent de l’attirer, pour une cérémonie religieuse, hors du palais ; puis, au moment où il revenait dans ses jardins, ils le firent tuer par des vivandiers.

Commode fut plus sensible à cette mort qu’à un attentat contre sa propre vie. Paternus, un des meurtriers d’Antérus, et, autant qu’on pouvait le conjecturer, un des complices de la conjuration formée contre Commode, dont il avait tout fait pour sauver les auteurs, fut écarté de la préfecture, à l’instigation de Tigidius, et il reçut le laticlave. Peu de jours après, l’empereur l’accusa de conspirer contre lui, et prétendit qu’il n’avait promis sa fille au lit de Julien que dans le but de placer celui-ci sur le trône. Il fit donc périr aussitôt Paternus, Julien et Vitruvius Secundus, intime ami de Paternus et secrétaire impérial. La famille des Quintilius fut immolée tout entière, sous le prétexte que Sextus, fils de Cocidianus, ne s’était évadé, en se faisant passer pour mort, qu’afin d’exciter une révolte. On tua aussi Vitrasia Faustina, et les consulaires Vélius Rufus et Egnatius Capito. Les consuls Emilius Junetus et Attilius Sévère furent envoyés en exil, et beaucoup d’autres diversement punis.

V.[modifier]

Depuis ce moment, Commode ne se montra que rarement en public, et ne permit à personne de l’entretenir de quoi que ce fût, avant que Pérennis eût pris connaissance de l’affaire. Celui-ci, qui connaissait parfaitement son caractère, en profita pour augmenter son pouvoir. Il engagea Commode à se livrer aux plaisirs, et à lui laisser le fardeau des affaires ; arrangement auquel le prince souscrivit avec empressement. Ne songeant plus qu’à vivre suivant cette loi, il rassembla dans son palais trois cents concubines, choisies, pour leur beauté, parmi les dames romaines et les prostituées, ainsi que trois cents jeunes débauchés, choisis également dans la noblesse et dans le peuple, et que l’élégance de leurs formes désignait à ses ignobles plaisirs : les mêmes festins pour tous, pour tous les mêmes bains. Il s’habillait parfois en victimaire, et immolait des victimes. Parfois aussi il escrimait dans l’arène, avec de simples fleurets ou même avec des épées bien affilées, contre ces gladiateurs qui combattent sous la loge impériale.

Cependant Perennis s’arrogea tout le pouvoir ; il fit périr ceux qu’il voulut ; il dépouilla beaucoup de citoyens ; il bouleversa toutes les lois ; il s’appropria un butin immense. De son côté, Commode tua Lucilla, sa sœur, après l’avoir déshonorée. Il viola aussi, dit-on, ses autres sœurs, se fit livrer la cousine germaine de son père, et fit prendre à une de ses concubines le nom de sa mère et de sa femme. L’ayant surprise en adultère, il la chassa, puis l’exila, et enfin la fit mourir.

Il obligeait ses concubines mêmes à se livrer, sous ses yeux, aux plaisirs de l’amour. Avide de toutes les infamies, il soutenait, à son tour, les assauts des jeunes gens ; et il n’y avait pas une partie de son corps, y compris la bouche, qu’il ne souillât dans son commerce avec les deux sexes.

Claudius périt, vers ce temps-là, sous le fer de prétendus voleurs : il était le père de Pompéien, qui était, un jour, entré chez Commode un poignard à la main. Beaucoup d’autres sénateurs furent mis à mort sans avoir été jugés, ainsi que des femmes connues pour leur fortune. Dans les provinces, quelques particuliers dont Pérennis enviait les richesses en furent dépouillés, ou périrent pour des crimes supposés. A ceux qu’on ne pouvait accuser d’aucun crime réel, on en faisait un de vivre encore après avoir voulu instituer Commode leur héritier.

VI.[modifier]

Les généraux romains obtinrent, à cette époque, en Sarmatie, des avantages dont Pérennis rapporta toute la gloire à son fils. Cependant ce favori si puissant, accusé auprès de Commode, par des députés de l’armée de Bretagne, d’en avoir ôté le commandement à des sénateurs pour le confier à des chevaliers, se vit tout à coup déclarer ennemi public, et fut abandonné à la fureur des soldats. Cléandre, officier de la chambre de l’empereur, succéda au pouvoir de ce ministre. Commode, après la mort de Pérennis et de son fils, feignant qu’ils avaient agi sans son aveu, révoqua une partie de leurs actes, comme s’il eût pensé à rétablir l’ordre dans l’État.

Mais il ne put garder au-delà de trente jours le repentir de ses crimes, et il en commit, par le ministère de Cléandre, de plus atroces encore que par celui de Pérennis. Cléandre avait, comme on l’a dit, remplacé celui-ci, et la préfecture du prétoire avait été donnée à Niger, qui ne conserva, dit-on, ses fonctions que six heures. Les préfets du prétoire étaient changés d’une journée, d’une heure à l’autre ; et Commode se montrait plus cruel que jamais. Martius Quartus ne fut que cinq jours préfet du prétoire. Ceux qui se succédaient dans ce poste y étaient ou maintenus ou tués, selon la volonté de Cléandre. D’un mot, il élevait des affranchis au rang de sénateurs et de patriciens. On vit pour la première fois vingt-cinq consuls dans une même année. Toutes les provinces furent mises à l’encan. Cléandre vendait tout ; il rappelait les exilés, les comblait de dignités, cassait, à son gré, les jugements. Il acquit, grâce à l’imbécillité de Commode, un tel pouvoir, que Byrrus, beau-frère de l’empereur, ayant blâmé hautement et dénoncé à celui-ci ce qui se faisait, il l’accusa d’aspirer au trône, l’en rendit suspect, et le fit périr, avec beaucoup d’autres qui étaient dans ses intérêts. Le préfet Ebutien fut de ce nombre. Cléandre fut mis à sa place, ainsi que deux autres qu’il choisit lui-même. On vit alors, pour la première fois, trois préfets du prétoire, et parmi eux un affranchi qui fut appelé le secrétaire du poignard.

VII.[modifier]

Mais la fin de Cléandre fut digne de sa vie. Car, après qu’il eut fait périr Arrius Antonin sur de fausses accusations, et pour servir la vengeance d’Attale, condamné par Arrius pendant son proconsulat d’Asie, Commode, ne pouvant plus tenir, à la fin, contre la haine que le peuple portait à ce favori, le lui abandonna. Apolaustus et quelques autres affranchis de la cour furent massacrés comme lui. Cléandre avait eu commerce avec les concubines du prince, et en avait eu des fils qui, après sa mort, furent tués avec leurs mères. Julien et Régillus lui succédèrent ; mais Commode ne tarda pas à leur faire aussi donner la mort. Après eux, il fit périr, avec leurs parents, Servilius et Dulius, de la maison des Silanus ; ensuite Anitius Lupus, puis Mamertinus et Sura, de la famille des Pétronius, et Antonin, fils de Mamertinus et de sa sœur ; et après ceux-là, six consulaires à la fois, Allius Fuscus, Célius Félix, Lucéius Torquatus, Lartius Euripianus, Valérius Bassianus et Pactuléius Magnus, avec leur famille. Il envoya tuer en Asie le proconsul Sulpitius Crassus et Julius Proculus, avec leurs parents, ainsi que le consulaire Claude Lucanus ; en Achaïe, Faustine Annia, cousine germaine de son père, et une infinité d’autres personnes. Ayant épuisé, dans ses débauches, toutes les ressources de l’empire, il avait encore résolu la mort de quatorze citoyens.

VIII.[modifier]

Lorsque Commode eut désigné consul l’adultère de sa mère, le sénat, pour se moquer sans doute, lui donna le nom de Pieux, et quand il eut fait mourir Pérennis, celui d’Heureux. On dit qu’au milieu de ce massacre des citoyens, ce pieux, cet heureux empereur supposa, comme un autre Sylla, une conspiration contre ses jours, afin d’avoir à immoler à la fois un plus grand nombre de victimes. Il n’y eut pourtant pas d’autre conjuration que celle d’Alexandre, qui se tua ensuite avec ses complices, et celle de Lucilla, sœur de Commode. Les flatteurs donnèrent aussi à ce prince le surnom de Britannique, parce que les Bretons avaient voulu élire un autre empereur. Il reçut encore le titre d’Hercule romain, pour avoir tué des bêtes féroces dans l’amphithéâtre de Lanuvium. C’était un de ses exercices habituels que de tuer, chez lui, des animaux. Il poussa la démence jusqu’à vouloir que Rome fût appelée colonie de Commode, et cette monstrueuse fantaisie lui vint, dit-on, au milieu des voluptés où il se plongeait avec Martia. Il voulut aussi conduire dans le cirque des chars attelés de quatre chevaux. Il se montra en public avec une dalmatique, et il donna, dans ce costume, le signal du départ des quadriges. Lorsqu’il proposa au sénat de changer le nom de Rome en celui de Commode, non seulement cette assemblée y consentit (probablement par dérision), mais elle adopta encore pour elle-même le nom de sénat Commodien, et elle appela Commode Hercule et dieu.

IX.[modifier]

Il feignit une fois, pour se faire payer des frais de voyage, de vouloir aller en Afrique ; il reçut cet argent, et le dépensa en festins et au jeu. Il empoisonna avec des figues le préfet du prétoire Motilène. On lui érigea des statues qui le représentaient en Hercule, et des victimes lui furent immolées comme à un dieu. Il avait résolu la mort d’un grand nombre de personnes, et l’avis en fut donné par un enfant, qui jeta hors de la chambre du prince la liste où étaient écrits les noms de ceux qui devaient périr.

Commode pratiquait le culte d’Isis, au point de se faire raser la tête et de porter un Anubis. Il ordonna aux adorateurs de Bellone, par un raffinement de cruauté, de se faire au bras de véritables blessures. Il força les prêtres d’Isis à se frapper jusqu’au sang la poitrine avec des pommes de pins. Lorsqu’il portait l’Anubis, il donnait de rudes coups sur les têtes nues des prêtres Isiaques, avec la bouche de l’idole.

Armé d’une massue et couvert de vêtements de femme ou d’une peau de lion, il assomma non seulement des lions, mais aussi des hommes. A ceux qui étaient faibles des jambes et qui ne pouvaient marcher, il donnait une taille gigantesque, en les faisant envelopper, depuis les genoux jusqu’en bas, de linges et d’étoffes dont l’arrangement rappelait la forme des dragons ; puis il les tuait à coups de flèches. Il souilla par un homicide réel les mystères de Mithra, où l’on ne fait que dire et feindre des choses effrayantes.

X.[modifier]

Il fut, dès son enfance, gourmand et impudique. Dans sa jeunesse, il commit toutes sortes d’infamies avec ceux qui l’entouraient, et il se prêta à toutes les leurs. Quiconque se moquait de lui était exposé aux bêtes. Il fit même subir ce supplice à quelqu’un qui avait lu dans Suétone la vie de Caligula, parce qu’il était né le même jour que cet empereur. S’il entendait dire à quelqu’un qu’il voudrait être mort, il le faisait tuer aussitôt, malgré ses refus. Dans ses jeux même il était cruel : ainsi, parmi les cheveux noirs d’un homme en ayant vu de blancs qui ressemblaient à des vermisseaux, il en approcha un étourneau, qui, croyant donner la chasse à des vers, ne fit bientôt qu’une plaie de la tête de ce malheureux. Il fendit, un jour, le ventre à un homme gras, pour en voir sortir précipitamment les intestins. Il appelait par dérision ses monopodes et ses borgnes ceux à qui il avait fait couper un pied ou crever un œil. Il fit périr partout un grand nombre d’hommes ; les uns parce qu’ils s’étaient présentés devant lui habillés comme les barbares ; les autres parce qu’ils avaient l’air noble et distingué. Il aimait particulièrement ceux qui portaient les noms des parties honteuses des deux sexes, et il les embrassait de préférence. Parmi ses familiers était un homme pourvu d’un énorme membre viril, et qu’il appelait Onon ; il l’enrichit, et le fit grand prêtre d’Hercule des champs.

XI.[modifier]

On dit qu’il mêla souvent des excréments humains aux mets les plus recherchés, et même qu’il en goûta, pour se donner le plaisir, en croyant tromper ses convives, de leur en voir manger. Il se fit servir sur un plat d’argent deux bossus tout rabougris et couverts de moutarde, et il leur donna aussitôt des dignités et des richesses. Il fit jeter dans un vivier, en présence de tous les officiers du palais, et avec sa toge, le préfet du prétoire Julien. Il le força aussi à danser nu devant ses concubines, en jouant de la cimbale et le visage barbouillé. Afin de mieux nourrir sa luxure, il se fit rarement servir à table des légumes cuits. Il se baignait sept et huit fois par jour, et mangeait dans le bain. Il commettait des impuretés, et versait le sang humain jusque dans les temples des dieux. Parfois aussi, faisant le médecin, il saignait jusqu’à la mort ceux qui se disaient malades.

Attentifs à tout ce qui le flattait, les courtisans changèrent en son honneur les noms de quelques mois : celui d’août fut appelé Commode ; celui de septembre, Hercule ; d’octobre, l’Invincible ; de novembre, le Triomphant ; de décembre, l’Amazone. Ce dernier mois fut ainsi nommé de sa concubine Martia, dont il affectionnait un portrait qui la représentait en Amazone ; et par amour pour elle, il voulut lui-même se montrer sous ce costume dans l’arène de Rome. Il combattit aussi contre les gladiateurs, et il accepta les noms des plus fameux avec autant de joie que des titres triomphaux. Il prit souvent part à ces combats, et, chaque fois, il ordonnait de le consigner dans les monuments publics. Il combattit, dit-on, sept cent trente-cinq fois.

XII.[modifier]

Il fut fait César le quatre des ides d’octobre, qu’il nomma plus tard les ides d’Hercule ; Pudens et Pollion étaient alors consuls. On lui donna le nom de Germanique aux ides d’Hercule, sous le consulat de Maxime et d’Orphite. Il fut reçu prêtre dans tous les collèges sacerdotaux le treize des calendes Invincibles, sons les consuls Pison et Julien. Il partit pour la Germanie sous le même consulat, le quatorze des calendes Eliennes, ainsi qu’il les appela depuis. Il prit la toge virile, et fut salué empereur avec son père, le cinq des calendes Triomphantes, sous le second consulat de Pollion et d’Aper. Il triompha le dix des calendes Amazoniennes, sous les mêmes consuls. Il partit de nouveau le trois des nones Commodiennes, Orphite et Ruffus étant consuls. Il fut confié pour toujours à la fidélité de sa garde, dans le palais Commodien, par l’armée et le sénat, le onze des calendes Romaines, sous le second consulat de Présens. Instruits qu’il méditait un troisième voyage, le sénat et le peuple le retinrent à Rome. On fit des vœux pour lui aux nones Pies, sous le second consulat de Fuscianus.

On trouve écrit qu’il combattit trois cent soixante-cinq fois, du vivant de son père. Il remporta ensuite tant de fois la palme des gladiateurs, en domptant des rétiaires, ou en les tuant, qu’il en montrait jusqu’à mille. Il tua de sa main plusieurs milliers de bêtes féroces, même des éléphants ; et tout cela, il le fit ayant pour spectateur le peuple romain.

XIII.[modifier]

Il montrait de la vigueur dans tous ces exercices, quoiqu’il fût d’ailleurs d’une constitution faible et débile ; il avait même entre les aînes une tumeur si considérable, qu’on la voyait à travers ses vêtements de soie. On a écrit contre lui beaucoup de vers, dont Marius Maximus parle avec éloge dans son ouvrage. Il déployait tant de force dans ses combats contre les bêtes du cirque, qu’il perçait un éléphant d’outre en outre avec sa lance, qu’il plantait son javelot dans la corne d’un oryx, et qu’il tua du premier coup plusieurs milliers d’animaux énormes. On le vit très souvent, tant son impudence était grande, boire publiquement et en plein théâtre, habillé en femme.

Pendant qu’il vivait ainsi, ses lieutenants soumirent les Maures, vainquirent les Daces, pacifièrent les Pannonies, et firent reconnaître son pouvoir dans la Bretagne, dans la Germanie et dans la Dacie, provinces qui voulaient s’y soustraire. Tout cela fut l’œuvre de ses généraux.

Commode était si lent et si paresseux à signer, qu’il décidait souvent par le même décret plusieurs affaires différentes. Dans la plupart de ses lettres il n’employait que la formule de salut. Tout s’expédiait par d’autres, qui faisaient, dit-on, leur profit des condamnations.

XIV.[modifier]

Cette négligence, en permettant à ceux qui gouvernaient alors la république de dissiper les approvisionnements, causa une grande disette à Rome, quoique le blé ne manquât pas. Il est vrai pourtant que l’empereur fit ensuite mourir les auteurs de ce désordre, et confisqua leurs biens. Pour lui, assimilant, sous le nom de Commodien, son siècle au siècle d’or, il diminua le prix des vivres ; ce qui ne fit qu’augmenter la disette. Beaucoup de citoyens furent obligés, sous son règne, de racheter leur vie et celle de leurs parents. Il vendit les divers genres de supplices, les sépultures, l’impunité des crimes, et il sacrifia les citoyens les uns aux autres. Il vendit même les provinces et les gouvernements, partageant le prix de la vente avec ceux qui la faisaient. Il vendit à quelques-uns la vie de leurs ennemis. Ses affranchis vendirent la décision des procès. Il ne supporta pas longtemps les préfets Paternus et Pérennis, et de tous ceux à qui il donna ces fonctions, aucun ne les garda trois ans : ils périrent presque tous par le glaive ou par le poison. Il changeait aussi facilement les préfets de la ville.

XV.[modifier]

Il n’hésita pas à tuer successivement tous les officiers de sa chambre, quoiqu’il n’eût jamais d’autre règle que leur volonté. Son chambellan Eclectus, voyant avec quelle facilité il faisait périr ceux qui étaient attachés au service de sa personne, prévint ses coups, et entra dans un complot contre sa vie. Comme simple spectateur, Commode se montrait dans le cirque avec les armes des gladiateurs, et un petit manteau de pourpre jeté sur ses épaules nues. Il avait aussi l’habitude, comme le prouvent les écrits de Marius Maximus, de faire inscrire dans les actes de Rome tout ce qu’il faisait de honteux, d’impur, de cruel, en un mot toutes ses prouesses de gladiateur ou de débauché. Il appela Commodien le peuple romain, devant lequel il combattit très souvent dans l’arène. La multitude, tant de fois témoin de ses combats, l’ayant, un jour, applaudi comme un dieu, il prit ces éloges pour une raillerie, et commanda aux soldats de la flotte, qui étaient chargés de tendre les voiles sur l’amphithéâtre, de la massacrer pendant le spectacle. Il avait ordonné aussi d’incendier Rome, comme étant sa colonie ; et l’ordre eût été exécuté, si le préfet du prétoire, Létus, ne le lui eût fait révoquer. Entre autres titres de gloire, il reçut six cent vingt fois le nom de Paulus, vainqueur des vainqueurs.

XVI.[modifier]

Voici les prodiges, publics et particuliers, qui arrivèrent sous son règne. On vit une étoile chevelue. On aperçut dans le forum les traces des dieux qui venaient d’en sortir. Avant la guerre des déserteurs, le ciel parut en feu. De subites et épaisses ténèbres couvrirent le cirque, aux Calendes de janvier. Des oiseaux incendiaires et de mauvais augure se montrèrent avant le jour. Commode quitta le palais, disant qu’il n’y pouvait pas dormir, et il alla sur le mont Célius, dans le palais Vectilien. Le temple de Janus s’ouvrit spontanément, et la statue de marbre d’Anubis parut se mouvoir. Celle d’Hercule, qui était d’airain, fut vue toute en sueur, pendant plusieurs jours, dans le portique de Minutius. Un hibou fut pris au-dessus de la chambre à coucher de l’empereur, tant à Rome qu’à Lanuvium. Commode se donna lui-même un funeste présage : il essuya à sa tête la main qu’il venait de plonger dans la blessure d’un gladiateur, mort à ses pieds ; et il ordonna, contre l’usage, que l’on vînt au spectacle non en toge, mais en manteaux ; costume qui se portait d’ordinaire aux funérailles : lui-même y présida vêtu de brun. Son casque fut porté deux fois hors de la porte Libitine.

XVII.[modifier]

Il donna au peuple un congiaire de sept cent vingt-cinq deniers par tête. Il fut d’ailleurs très peu libéral avec les autres citoyens, parce que son luxe avait épuisé le trésor. Aux jeux ordinaires du cirque il en ajouta beaucoup d’autres, moins par des motifs religieux que pour satisfaire ses caprices et enrichir les chefs des factions.

Encouragés par cette conduite, son préfet Quintus Elius Létus et sa concubine Martia formèrent, quoique trop tard, une conjuration pour le tuer. Ils lui donnèrent d’abord du poison ; mais comme il n’opérait pas assez vite, ils le firent étrangler par un athlète avec lequel il avait coutume de s’exercer.

Ce prince était d’une taille ordinaire, et il avait cet air hébété qui est particulier aux ivrognes. Sa conversation était sans agrément. Il teignait toujours sa chevelure, et la parsemait de poudre d’or ; il se brûlait la barbe et les cheveux, de peur des barbiers.

Le peuple et le sénat demandèrent que son corps fût traîné avec un croc, et jeté dans le Tibre : mais Pertinax ordonna, dans la suite, qu’on le déposât dans le tombeau d’Adrien. Il ne reste de lui aucun monument, que les bains construits par Cléandre. Son nom fut effacé par le sénat des édifices où on l’avait inscrit, et qui n’étaient pas son ouvrage. Il n’acheva aucun des travaux commencés par son père. Il équipa une flotte africaine, qui devait surtout servir dans le cas où les blés d’Alexandrie seraient venus à manquer. Il fit prendre à Carthage le nom ridicule d’Alexandrie romaine de Commode, et à cette flotte celui de Commodienne Herculéenne. Il ajouta au colosse quelques ornements, qui en furent tous arrachés dans la suite. Il fit enlever à cette immense statue la tête de Néron, pour y substituer la sienne, et il y fit graver les inscriptions d’usage, sans oublier ses noms de gladiateur et de débauché.

Toutefois l’empereur Sévère, qui était tel de nom et d’effet, décida, sans doute en haine du sénat, que Commode serait mis au rang des dieux ; et il lui donna le flamine que celui-ci avait lui-même choisi de son vivant, sous le nom d’Herculéen Commodien. Ce prince laissa trois sœurs. Sévère voulut qu’on célébrât les anniversaires de sa naissance.

XVIII.[modifier]

Les acclamations du sénat, après la mort de Commode, furent d’une extrême violence. Pour que l’on puisse juger des sentiments de cette assemblée à son égard, j’extrairai de Marius Maximus le passage où sont consignées ces acclamations et la sentence du sénat : « Que l’on arrache les honneurs à l’ennemi de la patrie ; qu’on arrache les honneurs au parricide ; que le parricide soit traîné. Que l’ennemi de la patrie, que le parricide, que le gladiateur soit déchiré dans le spoliaire. L’ennemi des dieux ! le bourreau du sénat ! l’ennemi des dieux ! le parricide du sénat ! Au spoliaire, le gladiateur ! Que le meurtrier du sénat soit exposé dans le spoliaire. Que le meurtrier du sénat soit traîné avec le croc. Que l’assassin des innocents soit traîné ! l’ennemi ! le parricide ! le cruel ! Qu’on traîne avec le croc celui qui n’a pas épargné son propre sang. Qu’on traîne avec le croc celui qui voulait vous tuer, César. Vous avez partagé nos craintes et nos dangers. Pour notre salut, grand et puissant Jupiter, conserve-nous Pertinax ! Honneur à la fidélité des prétoriens ; honneur aux cohortes prétoriennes ; honneur aux armées romaines ; honneur à la piété du sénat. Qu’on traîne le parricide. Nous demandons, prince Auguste, qu’on traîne le parricide. Nous demandons qu’on traîne le parricide. Consentez-y, César. Qu’on livre aux lions les délateurs ; César, consentez-y. Aux lions les délateurs ; César, ordonnez-le. Aux lions Spératus. Honneur à la victoire du peuple romain ; honneur à la fidélité des soldats ; honneur à la fidélité des prétoriens ; honneur aux cohortes prétoriennes. A bas partout les statues de cet ennemi ; à bas les statues du parricide ; à bas les statues du gladiateur ; qu’on renverse les statues du gladiateur et du parricide ; qu’on traîne le meurtrier des citoyens ; qu’on traîne le parricide des citoyens ; qu’on abatte les statues du gladiateur. Avec vous nous sommes sauvés, nous sommes tranquilles ; oui, oui, nous le sommes ; nous le sommes ! vraiment, dignement, librement. Nous ne craignons plus rien ; que les délateurs tremblent ; qu’ils tremblent, et nous sommes sans crainte. Nous sommes sauvés. Hors du sénat les délateurs. Le supplice du bâton aux délateurs, puisque vous êtes sauvé ; aux lions les délateurs ; César, ordonnez-le. Le supplice du bâton aux délateurs. Que la mémoire du gladiateur parricide soit abolie ; que les statues du gladiateur parricide soient renversées. Qu’on abolisse le souvenir de l’impur gladiateur ; au spoliaire, le gladiateur. Ordonnez-le, César ; qu’on traîne le bourreau avec le croc ; que le bourreau du sénat soit traîné avec le croc, selon l’usage de nos ancêtres. Il fut plus cruel que Domitien, plus impur que Néron ; il a vécu comme eux, qu’il soit traîné comme eux. Qu’on réhabilite la mémoire des innocents ; qu’on rende des honneurs à leur mémoire. Nous demandons que le cadavre du parricide soit traîné avec le croc ; qu’on traîne avec le croc le cadavre du gladiateur ; qu’on jette dans le spoliaire le cadavre du gladiateur. Prenez les avis, prenez les avis ; nous voulons tous qu’on le traîne avec le croc. Il a tué tout le monde ; qu’il soit traîné. Il n’a épargné aucun âge ; qu’il soit traîné. Il n’a épargné aucun sexe, qu’il soit traîné. Il n’a pas épargné les siens ; qu’il soit traîné. Il a dépouillé les temples ; qu’il soit traîné. Il a violé les testaments ; qu’il soit traîné. Il a dépouillé les vivants ; qu’il soit traîné. Nous avons obéi à des esclaves. Il a mis un prix au droit de vivre ; qu’il soit traîné. Il a mis un prix au droit de vivre, et n’a pas tenu ses engagements ; qu’il soit traîné. Il a vendu le sénat ; qu’il soit traîné. Il a spolié les héritiers ; qu’il soit traîné. Hors du sénat les espions ; hors du sénat les délateurs. Hors du sénat les suborneurs d’esclaves. Vous avez partagé nos craintes ; vous savez tout ; vous connaissez les bons et les méchants. Vous savez tout ; corrigez tous les maux. Nous avons craint pour vous. Nous sommes heureux, puisque vous régnez. Faites juger le parricide ; faites-le juger. Prenez les avis ; prenez-les ; nous demandons votre présence. Les innocents sont encore sans sépulture. Que le cadavre du parricide soit traîné. Le parricide a exhumé les morts ; que le cadavre du parricide soit traîné. »

XIX.[modifier]

Sur l’ordre de Pertinax, donné par Livius Laurensis, son intendant, à Fabius Chilon, consul désigné, le cadavre de Commode ayant été enseveli la nuit, les sénateurs s’écrièrent : « Qui a ordonné de l’ensevelir ? Qu’on déterre le parricide, et qu’il soit traîné. » Cingius Sévère dit alors : « Il ne méritait pas de sépulture : je le dis en qualité de pontife, et le collège des prêtres le dit avec moi. Après avoir exposé ce qui doit nous rendre heureux, je dirai ce qu’il est nécessaire de faire. Mon avis est qu’il faut abattre les statues de celui qui, n’ayant vécu que pour la ruine des citoyens et pour sa propre honte, a obtenu par la terreur les distinctions qu’on lui a décernées. Qu’on renverse donc partout ces statues, et qu’on efface son nom de tous les monuments publics et particuliers ; enfin qu’on rende aux mois les noms qu’ils portaient avant que ce fléau désolât la république. »