Vie de Frédéric Douglass, esclave américain/08

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Traduction par S.-K. Parkes.
Pagnerre (p. 78-86).


CHAPITRE VIII.


Peu de temps après mon arrivée à Baltimore, le fils cadet de mon ancien maître, Richard, mourut, et, à peu près trois ans et demi après sa mort, mon ancien maître, le capitaine Antoine, mourut aussi, ne laissant qu’un fils, André, et une fille, Lucrèce, pour partager ses propriétés foncières. Il mourut pendant une visite qu’il faisait à sa fille à Willsborough. Une mort si inattendue l’empêcha de laisser un testament pour disposer de ses biens. Il était donc indispensable de faire faire une estimation de tout ce qu’il avait laissé, afin d’en opérer le partage par moitié entre Mme Lucrèce et M. André. On m’envoya aussitôt chercher pour que je fusse évalué avec les autres objets de la succession. Mes sentiments d’exécration pour l’esclavage se ranimèrent dans cette circonstance, qui fut une nouvelle manière de me faire sentir la dégradation de mon état. J’étais devenu, auparavant, insensible en partie, sinon entièrement, à mon triste sort. Je quittai Baltimore le cœur accablé de douleur et en proie aux plus vives alarmes. Je pris mon passage à bord de la goëlette Wild-Cat, et après une traversée d’environ vingt-quatre heures, je me trouvai près du lieu de ma naissance. Il y avait près de cinq ans que j’en étais éloigné, mais je m’en souvenais très-bien. Je n’avais qu’environ cinq ans à l’époque où je l’avais quitté pour aller demeurer avec mon ancien maître sur la plantation du colonel Lloyd ; de sorte que j’avais alors entre dix et onze ans.

On nous rangea tous ensemble lorsqu’il s’agit de procéder à l’estimation. Hommes et femmes, vieux et jeunes, mariés et non mariés, tous furent rangés pêle-mêle avec les chevaux, les brebis et les cochons. Oui, on y voyait à la fois des chevaux et des hommes, des bêtes et des femmes, des cochons et des enfants, comme si tous eussent occupé le même rang sur l’échelle des êtres ; et tous furent soumis à l’inspection la plus minutieuse : ni la vieillesse en cheveux blancs, ni la gaîté de la jeunesse, ni l’innocence des jeunes filles, ni la pudeur des mères de famille, n’échappèrent à l’indélicatesse révoltante de cet examen. Dans ce moment là, je vis mieux que jamais à quel point l’esclavage abrutit et l’esclave et le propriétaire.

Le partage succéda à l’estimation. Je ne puis trouver aucuns termes pour exprimer l’extrême agitation et la profonde inquiétude qui régnaient parmi nous, pauvres esclaves, pendant le cours de cette opération. Notre sort pour la vie allait être fixé ! Nous ne pouvions pas plus intervenir dans cette décision que les brutes parmi lesquelles on nous avait rangés. Un seul mot prononcé par un blanc suffisait pour séparer à jamais, contrairement à tous nos désirs, à nos prières, à nos supplications, les amis les plus tendres et les parents les plus chers, pour briser les liens les plus forts qui puissent attacher les hommes les uns aux autres. Outre la douleur d’une séparation, il y avait encore la crainte et l’horreur de tomber entre les mains de M. André. Nous le connaissions tous pour un monstre de cruauté et pour un vil ivrogne, qui avait déjà consumé une grande partie de la fortune de son père par son insouciance, sa dissipation et ses folies. Nous sentions tous qu’autant valait être vendus de suite aux marchands de la Géorgie, que de tomber entre ses mains ; car nous savions que nous ne pourrions échapper à cette destinée, et nous n’y pensions qu’avec l’horreur et la consternation la plus inexprimable.

J’étais dévoré d’une inquiétude bien plus grande que celle de mes compagnons. Moi, j’avais éprouvé ce que c’était que d’être bien traité ; mais eux, ils n’en avaient jamais fait l’expérience : ils n’avaient point vu le monde, ou ils n’en avaient vu que très-peu de chose. Hélas ! c’était bien des hommes et des femmes de douleur, et ils savaient ce que c’était que l’affliction. À force de coups, leur dos s’était, pour ainsi dire, accoutumé au fouet sanglant, et y était devenu moins sensible. Le mien était encore tendre ; car, pendant mon séjour à Baltimore, on ne m’avait fouetté que rarement ; et il y avait bien peu d’esclaves qui pussent se vanter d’avoir un maître et une maîtresse meilleurs que les miens. L’idée de les quitter, pour appartenir à M. André, était bien propre à m’inspirer de mortelles inquiétudes sur mon sort ; car cet homme m’avait donné la veille un exemple de la férocité de son caractère : il avait saisi mon petit frère par la gorge, l’avait jeté par terre et lui avait frappé la tête du talon de sa botte, jusqu’à ce que le sang coulât de son nez et de ses oreilles. Après avoir commis cet acte de cruauté, il se tourna vers moi, et me dit qu’il avait l’intention de me traiter ainsi un de ces jours ; ce qui voulait dire, je m’imagine, lorsque je tomberais entre ses mains.

Grâce à la bonté de la Providence, j’échus en partage à Mme Lucrèce, qui me renvoya aussitôt à Baltimore, pour habiter de nouveau dans la famille de M. Hughes. Leur joie, à mon retour, fut égale à la tristesse que leur avait causée mon départ. Ce fut pour moi un jour charmant. J’avais réchappé à quelque chose de pire que la gueule d’un lion. J’avais été absent de Baltimore, pour l’estimation et pour le partage, environ un mois, et il me semblait qu’il y en avait six.

Bientôt après mon retour à Baltimore, ma maîtresse Lucrèce mourut, en ne laissant qu’un enfant, Amanda ; et, peu de temps après sa mort, M. André mourut. Alors toute la fortune de mon ancien maître, y compris les esclaves, passa entre les mains d’étrangers, — d’étrangers qui n’avaient nullement contribué à l’amasser. On n’accorda pas la liberté à un seul esclave : tous restèrent dans l’esclavage, depuis le plus âgé jusqu’au plus jeune. Si une chose, dans le cours de mon expérience, servit plus que toute autre à fortifier ma conviction de la nature infernale de l’esclavage, et à m’inspirer une haine inexprimable pour les propriétaires, ce fut leur ingratitude basse et impardonnable envers ma pauvre et vieille grand’mère. Elle avait servi mon ancien maître avec fidélité depuis sa jeunesse jusqu’à un âge avancé. C’était elle qui avait été la source de toutes ses richesses ; car elle avait peuplé d’esclaves son habitation, et était devenue bisaïeule à son service. Elle l’avait bercé et soigné dans l’enfance : elle l’avait servi pendant tout le cours de sa vie : elle avait essuyé, au moment où il expirait, de son front glacé, la sueur de la mort et lui avait fermé les yeux. Malgré tout cela, elle resta esclave, — esclave pour la vie, — esclave entre les mains d’étrangers ; et elle vit ses enfants, ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants partagés comme des brebis, sans qu’on daignât leur accorder la faveur d’un seul mot au sujet de leur destinée ou de la sienne. Afin de mettre le comble à leur basse ingratitude et à leur cruauté féroce, voici comment ils agirent à l’égard de ma grand’mère, qui était très-avancée en âge, car elle avait survécu à mon ancien maître et à tous ses enfants, et avait vu le commencement et la fin de la famille. Voyant qu’elle ne valait pas grand’chose, que sa constitution était affaiblie par les infirmités de la vieillesse et que l’impuissance s’emparait visiblement de ses membres autrefois actifs, ils l’emmenèrent dans les bois, lui bâtirent une petite cabane avec une cheminée de boue durcie, et lui accordèrent le privilège de subvenir à ses propres besoins, dans une solitude absolue : c’était en réalité la mettre dehors pour mourir ! Si ma pauvre vieille grand’mère vit encore, elle ne vit que pour souffrir dans un abandon complet ; elle ne vit que pour se rappeler et déplorer la perte de ses enfants, de ses petits-enfants et de ses arrière-petits-enfants.

Pauvre malheureuse ! quelle triste existence ! On peut facilement se figurer l’état où elle se trouve. Le foyer est solitaire. Les enfants qui autrefois chantaient et dansaient en sa présence ne sont plus là ! Elle s’avance en tâtonnant dans les ténèbres de la vieillesse pour chercher quelques aliments ou un peu d’eau. Au lieu des voix chéries de ses enfants, elle entend le jour les gémissements de la colombe, et la nuit les cris hideux du chat-huant. Autour d’elle, la tristesse règne partout. Maintenant que le poids de la vieillesse se fait sentir, que la tête se penche vers les pieds, que la faible enfance et la vieillesse souffrante s’unissent et se confondent, — dans ce temps du plus grand besoin, dans ce temps où doivent se manifester la tendresse et l’affection que les enfants seuls peuvent témoigner à une mère arrivée au déclin de la vie, — c’est alors que ma vieille grand’mère, la mère dévouée de douze enfants, est laissée seule dans une petite cabane, près de quelques cendres prêtes de s’éteindre. Quel spectacle ! la voilà debout — elle s’assied — elle chancelle — elle tombe — elle pousse un gémissement — elle expire ! et il n’y a près d’elle ni un seul enfant ni un seul petit-enfant, pour essuyer de son front ridé la sueur froide de la mort, et pour déposer dans la terre ses restes mortels. Dieu bon et juste ne punira-t-il pas les auteurs de pareilles cruautés ?

À peu près deux ans après la mort de Mme Lucrèce, M. Thomas se remaria. Sa seconde femme se nommait Rouène Hamilton. C’était la fille aînée de M. Guillaume Hamilton. Mon maître demeurait alors à Saint-Michel. Peu de temps après son mariage, lui et M. Hughes se brouillèrent ; et pour punir son frère, il me retira de chez ce dernier pour demeurer avec lui à Saint-Michel. Dans cette occasion, j’eus encore à souffrir une séparation fort pénible. Elle ne fut pas pourtant aussi douloureuse que celle que j’avais crainte au partage de la propriété ; car, dans l’intervalle, il s’était opéré un grand changement dans M. Hughes et dans sa femme, autrefois aimable et affectionnée. L’influence de l’eau-de-vie sur lui, et de l’esclavage sur elle, avait produit un changement funeste dans le caractère de l’un et de l’autre ; de sorte que, en ce qui les regardait, je n’avais que peu à perdre par mon éloignement. Mais ce n’était pas à eux que je m’étais attaché. Je sentais la plus vive affection pour les petits garçons de Baltimore dont j’ai parlé. J’avais pris d’eux plusieurs bonnes leçons : j’en recevais encore, et la pensée de les quitter avait quelque chose de bien pénible. Je partais en outre, sans l’espérance d’obtenir jamais la permission de revenir. M. Thomas m’avait dit qu’il ne me l’accorderait jamais. Il s’était élevé une barrière entre lui et son frère, qu’il regardait comme infranchissable.

J’eus alors à regretter de n’avoir pas fait le moindre effort pour m’enfuir ; car les chances de succès sont dix fois plus grandes à la ville qu’à la campagne.

Je partis de Baltimore pour Saint-Michel dans le bateau Amanda, capitaine Édouard Dodson. Pendant la traversée, je fis une attention toute particulière à la direction que prenaient les bateaux à vapeur pour aller à Philadelphie. Je m’aperçus qu’au lieu de descendre la baie, en arrivant à la pointe du Nord, ils la remontaient dans la direction du nord-est. Je considérai la connaissance de ce fait comme étant de la plus grande importance. Ma détermination de m’échapper se ranima. Je résolus d’attendre qu’une occasion favorable se présentât, mais pas plus longtemps. Dès que cette occasion s’offrirait à moi, j’étais bien décidé à en profiter pour me sauver.