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Vie de Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France, femme de Louis XVI, roi des Français/1

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VIE

DE

MARIE-ANTOINETTE

D’AUTRICHE,

REINE DES FRANÇAIS,



Il est des traits sur lesquels les monstres à qui on les reproche, passeroient inutilement l’éponge la plus imbibée de repentir. L’indignation qu’ils ont inspirée, en provoque un souvenir éternel ; et l’œil le moins insensible ne se rassasieroit pas de voir ces pestes de la société, expier leurs forfaits dans les horreurs des plus cruels supplices.

Tels sont les traits qui caractérisent la vie de mon héroïne ; Toutes les scélératesses dont l’histoire nous a conservé le tableau, la lubricité des Messalines, jointe à la cruauté des Frédégondes, toutes les subtilités imaginaires dont nos romanciers ont pourvu leurs enchanteresses, se trouvent, dans marie-antoinette d’Autriche, réunis à un degré d’atrocité et de rafinement, inconnu sur la terre jusqu’à son association à l’héritier du Trône.

Si l’on en croit cette sorte de chronique qui, pour être scandaleuse, n’en offre pas moins des vérités incontestables, ce fut le plus ambitieux des Souverains, l’homme le plus immortel, le frere de Léopold enfin, qui eut les prémices de la Reine des Français ; et l’introduction du priape Impérial dans le canal Autrichien, y cumula, pour ainsi dire, la passion de l’inceste, jouissances les plus sales, la haine des Français, l’adversion pour les devoirs d’épouse et de mère, en un mot tout ce qui ravale l’humanité jusqu’au niveau des bêtes féroces.

Vous, écrivains faméliques, reptiles de la littérature, dont les plumes vénales élèvent jusqu’aux Cieux le crime qui vous salarie, et s’efforcent de rendre criminelle aux yeux de la nation, la vertu qui vous méprise, rougissez d’avoir prostitué votre encens à la plus méprisable des femmes. Si le Ciel ajoutoit un nouveau bienfait à ceux dont la France lui est redevable, rendoit le Roi sans femme, et ses enfans sans mère, cette épitaphe dejà connue seroit la seule qui convint à Marie.

Ci gît l’impudique Manon
Qui, dans le ventre de sa mère ;
Savoit si bien placer son C...
Qu’elle F.... avec son père.


Nous ne la mettrons ici en parallèle avec personne. La nature avare de fléaux aussi destructeurs n’en a produit jusqu’à présent aucun qui puisse lui être comparé.

À dix ans, Marie-Antoinette s’amusoit avec ses sœurs, à qui la première elle apprit des moyens factices qui dédommagent en partie de la jouissance réelle.

Le ci-devant cardinal de Rohan, Ambassadeur à la Cour de Vienne, devint épris de ses charmes, et lui en fit une déclaration. On lui permit d’espérer. Les avantages personnels de ce prêtre réfractaire sont aussi connus que son ineptie et sa dissolution. Quoiqu’il en soit, un officier Allemand eut sur lui la préférence, et apprit à Marie les droits de l’homme, les devoirs de la femme, ou pour mieux dire, toutes les différentes positions qui rendent la jouissance plus voluptueuse. Marie étoit née avec une mémoire trop heureuse pour oublier jamais les principes de cette jolie tactique.

Rohan-collier, instruit de cette nouvelle intrigue, conçut de l’indignation ; il tint des propos

Livre:Charles-Joseph Mayer, Vie de Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France, femme de Louis XVI.

non-équivoques sur le compte de l’Archiduchesse. Ils lui furent rendus ; mais elle feignit de les ignorer, et remit à un tems plus éloigné le soin de l’en faire repentir.

Sur le point de quitter Vienne pour se rendre en France, Joseph II donna à sa sœur les conseils les plus destructifs pour l’Empire où elle alloit figurer comme Souveraine. Elle promit de les suivre, et n’a que trop tenu parole.

L’exclamation par laquelle sa mère exprima sa joie, lorsqu’elle en fut débarrassée, justifie assez la dose des vices dont Antoinette étoit pourvue. Tout le monde sait cette phrase à jamais mémorable de la Reine d’Hongrie : « Combien je me venge de cette Nation en lui donnant un pareil monstre ».

Marie-Antoinette vint en France en 1768.

Voici à-peu-près la situation de ce Royaume à cette époque.

Le Duc de Choiseul étoit alors premier ministre ; du moins il avoit pris sur Louis XV, l’empire le plus despotique. Tout le monde sait qu’elles étoient les avenues qui conduisoient le plus rapidement à la confiance de ce Monarque, tout-à-la-fois le plus, aimable, le plus faible et le plus méprisable des hommes. Choiseul n’avoit négligé aucun des moyens nécessaires pour y parvenir, et il avoit réussi. Néanmoins ses profondes connoissances dans la politique, les fréquens exemples dont il avoit été frappé, le ressentiment d’une maîtresse de Louis XV, (la Dubarry) qu’il avoit méprisée et même insultée publiquement, tout cela lui fit craindre une décadence prochaine ; et pour prolonger son règne, il imagina cette charmante union de l’Archiduchesse d’Autriche avec le Dauphin. Si la reconnoissance doit égaler le bienfait, on conviendra que le ressentiment doit être proportionné à l’outrage. Aussi le coup porté à notre Empire par ce Ministre infâme, est-il assez funeste pour que sa mémoire soit jamais en horreur parmi le peuple Français.

La Dubarry, cette courtisanne si peu délicate pour le choix de ses amans, régnoit sur le cœur de Louis XV. Le comte Dubarry, plus méprisable encore, n’avoit pas rougi de lui donner la main. J’observerai néanmoins, pour sa justification, que rien n’est plus ordinaire que de voir se rassembler ceux qui se ressemblent. Les voix les plus honteuses ne coûtoient rien jadis à l’homme de Cour, pour parvenir aux honneurs ou à la fortune. Dubarry ne fut point trompé dans ses vues. Sous le manteau des Richelieu, des Fronsac, des d’Aiguillon, des Villeroy, des Meaupou, et de tant d’autres reprouvés dans l’opinion publique, la Dubarry franchit les appartemens, et se trouva dans la couche du premier Souverain de l’Europe, (relativement à l’auguste nation dont il étoit le chef).

Ces intrigans consommés dans la pratique des Cours, autant que la Dubarry, dans le service des halles, des anti-chambres, etc. etc. etc. Ces vils appareilleurs[1], de concert avec leur nouvelle protectrice, renversèrent dans un instant tout l’édifice qu’avoit bâti Choiseul et que la Duchesse de Grammont, sa sœur, s’efforçoit d’étayer.

Cette femme qui, dit un auteur, possédoit tous les vices de son sexe, et pas une de ses vertus, habituée à exercer la domination la plus dure sur tous ceux qui environnoient son Char, et celui de son frere que l’on pouvoit appeller leur lit commun, Madame de Grammont, dis-je, voulut étendre son empire sur Marie-Antoinette. Meurtrier du père, Choiseul jugea, à la foiblesse du fils, qu’il seroit facile de le captiver. C’en étoit fait, Louis XVI étoit sous le joug, et la France alloit être en proie à ces deux ambitieux. Ils ne purent néanmoins supporter le choc de la nouvelle Sultanne et compagnie, et se virent contraints d’abandonner la Cour.

À ce coup d’autorité, on conçoit aisément de quel crédit jouissoit la Dubarry sur les sens du Bien-aimé. Dès-lors tous les voiles tombent ; les genoux le fléchissent ; et le rival des Porte-faix voit rendre à son idole des hommages qu’on auroit accordés avec peine à la plus vertueuse des femmes. Tel a toujours été le caractère des courtisans, de ces créatures prostituées au plus offrant et dernier enchérisseur. Reptiles à la Cour, aigles dans leurs Seigneuries, ils offroient aux yeux du sage un composé méprisable de servitude et de despotisme.

Parmi les plus zélés adorateurs de la Dubarry, on compte la Duchesse de Valentinois, la Maréchale de Mirepoix et plusieurs autres compagnes assidues de la favorite ; elles se chargèrent de l’instruire dans le grand art qu’il falloit employer à la Cour, de la décrasser, manièrer, et sur-tout de lui faire perdre ce ton grivois et poissard qui la faisoit briller dans les orgies. La comtesse de Béarn eut l’effronterie de la présenter. Cette complaisance ne lui valut pas à beaucoup près ce qu’elle avoit osé se promettre. Peu d’argent, une place de Gentilhomme au service de Monsieur, pour le chevalier de Béarn son fils, des disgraces continuelles, voilà, à-peu-près, qu’elle fut la récompense de cette vile maraine. Nous tairons ici les circonstances qui ont accompagnée et suivie l’introduction de la Dubarry, dans le lit que la nation avoit confié à Louis XV. L’usage odieux qu’il en a fait est un titre pour détourner ce souvenir humiliant.

Au seul nom des personnages qui occupoient alors le ministère, on jugera de leur valeur ; Meaupou étoit chancelier. La Vrillière avoit le département de la maison du Roi ; d’Aiguillon celui de la guerre et des affaires étrangères ; Boynes, la Marine, et l’abbé Terray, les finances : ces agens, comme on le voit, étoient autant de brigands qui pilloient, dilapidoient, rençonnoient, friponnoient, escroquoient et renfermoient au gré de leurs passions. À chaque instant ils entraînoient le fantôme du Monarque dans des démarches inconsidérées, les loix étoient anéantis, les finances épuisées ; et le peuple gémissoit sous le joug du pouvoir arbitraire.

Les Princes du sang étoient la seule société que pouvoit avoir la Dauphine ; mais aussi avilis que Louis XV, pouvoient-ils lui inspirer des principes de vertus ? Les uns croupissoient dans la plus sale débauche, les autres ne rougissoient pas de courber le front au joug de la Dubarry. Le reste étoit enseveli dans un silence aussi reprochable que le crime. Personne enfin n’osoit élever la voix sur des désordres qui ébranloient aussi visiblement la machine de l’Empire.

De toutes les princesses nous excepterons la Duchesse de Chartres (aujourd’hui madame d’Orléans) dont l’exemple étoit bien fait pour éloigner la Reine de ce cahos de turpitudes. Mais encline à la débauche autant et plus encore que ceux qui l’entouroient, elle dédaigna cette femme vertueuse, et ne s’associa que des P....., des Tribades, des joueuses, des aventurières, etc. etc. etc. L’impuissance dont on taxe son mari, a-t-elle produit ce déreglement ? Non, la femme née avec des principes de délicatesse, en supposant quelle ne résiste point à la tentation, sauve les apparences ; elle n’affiche point le scandale, et trouve dans le mystère, avec un amant discret, ce que l’époux ne peut lui procurer.

Marie-Antoinette arrivée en France fixa tous les regards, captiva tous les suffrages, recueillit tous les éloges. On s’empressoit à son passage. Des cris d’admiration peignoient l’ivresse du peuple et ses espérances flatteuses qu’il osoit concevoir de sa Souveraine future. Une physionomie intéressante, une taille majestueuse, des graces qui n’étoient qu’à elle seule, en falloit-il d’avantage pour prévenir en sa faveur, un peuple sur-tout toujours aveugle dans sa prédilection pour ses Souverains ?

Née pour les plaisirs et profitant de la licence désastreuse qui regnoit à la Cour, Marie ne sacrifia rien à l’étiquette. Elle voulut entrer seule, et quand elle le jugeroit à propos, dans l’appartement de Louis XV. Sans être mal intentionné, on conçoit naturellement que le paillard Fleur-de-Lycé justifia aux yeux d’Antoinette que, tout âgé, qu’il étoit,

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il valoit mieux encore que son petit-fils. Sous le pretexte de se faire voir à un peuple qu’elle aimoit, disoit-elle, et dont elle vouloit être aimée, elle se promenoit dix fois le jour sans escorte. Sa première dame d’honneur, madame de Noailles, lui fit des représentations à cet égard, qui furent tournées en ridicule, et lui valurent le sur-nom de madame Étiquette.

Le caprice du bien-aimé pour sa petite-fille fut presqu’aussi-tôt éteint qu’allumé ; Bien-tôt la Dauphine n’inspira que de l’aversion à toute sa famille. Le Dauphin lui-même la mortifioit à chaque instant. Que n’a-t-il persisté dans un dédain qui eût opéré le bonheur de la France ? Mais Antoinette connoissoit tous les moyens de captiver le plus insensible, et son mari le premier ne résista point à ses amorces.

Cependant Madame (la ci-devant comtesse de Provence) n’ayant de passions que celles du vin, des hommes, des femmes, des meubles, de l’argent, etc. etc. etc. Madame étoit inconsolable de voir passer le sceptre dans les mains d’Antoinette.

Elle avoit conçu le vif ressentiment contre celle qui étoit destinée pour occuper la première place du Royaume. La comtesse d’Artois, plus reservée que les autres, gémissoit secrètement de l’indifférence de son mari à son égard, et de le voir prodiguer ses faveurs aux catins les plus méprisables. On lui prête cependant un propos que nous rapporterons. La nommée Dupuis, sa femme-de-chambre, lui racontoit un jour l’aventure de la fameuse Contat avec M. P***, et se servoit de périphrases pour présenter les faits sous une forme moins hideuse : « Ne jasez point, lui dit la comtesse ; les mots pour moi équivalent à la chose ».

Ces trois femmes, comme on le voit, étaient susceptibles de recevoir toutes les impulsions, en tant que mauvaises, plutôt que de les repousser. Leurs époux n’avoient pas plus de force que de valeur. Monsieur, l’homme le plus vain du Royaume, sacrifioit à l’esprit ce qu’il devoit donner au sentiment, c’est-à-dire, tous ses instans étoient employés à l’étude I de la littérature, et pas un aux moindres calculs de la spéculation philantropique. Le Comte d’Artois étoit englouti dans la plus sale débauche. Louis XVI né bon, mais trop pusillanime, sembloit forger les fers de son malheureux peuple, en travaillant à la serrurerie.

Maurepas, d’une indifférence extrême pour tous les événemens, mais plein d’ardeur pour la satisfaction de son estomach et la digestion des alimens, étoit le chef du conseil. Trop insouciant pour le ministère, trop aimable pour être exclus de la société, il négligeoit l’un et faisoit les charmes de l’autre Sa politique néanmoins le rendoit également précieux à la famille royale.

Le comte d’Artois, réunissant à beaucoup de vivacité une figure intéressante fut celui sur lequel Antoinette jetta son dévolu. La réputation qu’il s’étoit acquise dans le commerce des femmes, fit concevoir à sa belle-sœur le projet de se l’attacher. À quelque prix que ce fut, elle vouloit devenir grosse. La Reine d’Hongrie, à son depart, lui avoit expressément recommandé de ne rien négliger à cet effet. Louis XVI étoit impuissant ; et malgré toutes les ressources qu’elle employa, elle ne put parvenir à le fertiliser. Cependant, avant de se choisir une machine à population ; elle envoya un courrier à Vienne, chargé d’une consultation à cet égard. Voici la réponse de l’oracle ; elle est littérale.

« Puisque vous avez du goût

Livre:Charles-Joseph Mayer, Vie de Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France, femme de Louis XVI.

pour les femmes, il faut vous satisfaire, mais y mettre de la constance, de la modération et de la retenue. La première de ces vertus conserve la réputation, et les autres la santé, puisque rien ne mollit et n’use d’aussi bonne heure que ce métier. Votre mari ne peut ni ne pourra jamais vous faire d’enfans ; ce mal est grand, sans doute ; une Reine stérile est sans considération comme sans appui ; mais ce mal n’est pas sans remède. Il faut faire comme moi prendre un faiseur. Choisissez-le comme j’avois choisi le

Prince Charles, grand, beau, jeune et sur-tout vigoureux ; prenez-le dans les hommes de la Cour les plus proches de vous ; cet événement ne pourroit, quoiqu’il en arrivât, le compromettre ; ce sera un appui de plus pour vous ; en cela, vous serez plus heureuse que je ne l’ai été. Tout l’univers a connu ma galanterie et ses effets. On peut ignorer la vôtre, si vous la couvrez avec soin du manteau de votre passion pour votre sexe ; mais je vous le repète, ma fille, ménagez-vous ». Le conseil s’accordoit trop bien avec ses sentimens

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pour rester sans exécution ; L’expérience va justifier qu’elle porta, à l’excès sa soumission au décret de la Cour de Vienne.

La Duchesse de Pequigny fut la première honorée de la confiance et de l’intimité de Marie-Antoinette. Elle amusa long-tems par ses bons mots et son esprit, sur-tout par ses continuelles plaisanteries sur le compte de la Dubarry, qui étoit la bête-noire de toute la famille ; mais cet esprit caustique et son goût pour le sarcasme, la firent craindre, et lui firent des ennemis. Ils profitèrent pour la perdre de ce qui la faisoit aimer ; Elle fut disgraciée.

Le feu Duc de la Vauguyon, cet ennemi capital du Duc de Choiseuil, auquel il faisoit une guerre ouverte, cherchoit à appuyer son parti déjà chancelant. Il imagina que s’il pouvoit placer la Duchesse de S. Maigrin, sa bru, dans le lit de la Dauphine, elle pourroit servir à ses vues contre son ennemi, et obtenir la place de dame d’atours. Cette Duchesse, une des plus belles et des plus aimables femmes de la Cour, étoit bien digne d’occuper la place de favorite, elle y parvint aisément, et plut beaucoup dans le déduit amoureux ; mais son règne ne fut pas de longue durée. Son peu de génie en politique lui fit ménager la comtesse Dubarry, sans cependant la voir ; mais elle ne la déchiroit pas en particulier, et ne lui faisoit pas des mines en public ; elle voulut ce qui s’appelle ménager la chèvre et le choux : cela déplut souverainement, et cette nouvelle amante ne tarda pas à être répudiée.

Madame la Duchesse de Cossé succéda à Madame de S. Maigrin ; elle fut nommée première Dame d’atours à la demande de sa maîtresse, qui en parla au Roi, en excluant nommément Madame de S. Maigrin. Cette troisième eût joui de la plus grande et de la plus constante faveur, si son caractère sérieux, philosophe et raisonnable eut pu simpathiser un peu davantage avec la frivolité et le goût des plaisirs vicieux de la Dauphine : la même année vit éclorre et finir cette intimité.

Jusqu’à la mort de Louis XV, ce goût pour les femmes n’avoit encore laissé entrevoir dans Marie-Antoinette que celui qu’elle auroit dû avoir plus naturellement pour les hommes. Nous avons dit plus liant, que le comte d’Artois avoit fixé les regards de la Dauphine. Il s’en apperçut et ne tarda, pas à se prêter à ses vues.

Son assiduité fit du bruit.

Il parvint bientôt aux oreilles de l’Impératrice, qui ne trouvent personne plus capable de l’instruire de la vérité du fait, que le Cardinal, prince de Rohan, lui écrivit pour s’en informer. Cet Ex-prélat, ce zéro Ecclésiastique étoit toujours amoureux d’Antoinette. La connaissance du comte d’Artois qu’on lui supposoit alors, et qui se réalisa depuis, l’intriguoit extrêmement, effrayé de la concurrence qu’il ne pouvoit se flatter de dissiper. Malgré son amour propre la rage s’empara de son cœur, il fit réponse à Marie Thérèse. En voici la copie.


À l’Impératrice Reine de toutes
les Hongries.

Madame,


Mon respect et mon zèle pour l’illustre maison d’Autriche, la vénération que vos vertus m’ont inspirée, la franchise que vous avez reconnue en moi, lorsque le Roi me chargea de ses sentimens auprès de vous, et que vous sommez d’être toujours de même, tout me force à remplir un ministère douloureux à mon cœur. Que n’avez vous chargé quelqu’autre de cette affligeante mission !

Il n’est que trop vrai que notre Dauphine, en entrant sur le territoire de France, a totalement oublié les leçons de sagesse que vous vous étiez plu à faire germer dans son cœur ; indépendamment de son goût excessif pour le luxe, elle se livre à tous les excès de la coquetterie. Le bruit court qu’elle préfère son beau frère à son époux. Dieu veuille que cela ne soit pas ; mais les apparences sont contre nos desirs à cet égard.

Voilà tout ce que je puis vous apprendre. Puisse V. M. par ses sages exhortations, la remettre dans le sentier du devoir ! Puisse mon zèle y coopérer ! C’est la moindre preuve de dévouement que puisse donner à V. M.

celui qui ne cessera d’être,

 Madame,

  de Votre Majesté,

   le très-humble et

   très-respectueux serviteur,

  † L. de Rohan, etc....

Cette lettre trouvée dans les papiers de l’Impératrice, Et qui fut renvoyée à Antoinette par son frere, mit le comble au ressentiment qu’elle avoit déjà vouée à son auteur.

Comme elle vouloit donner le plus grand éclat à sa vengeance, elle sollicita pour lui les places les plus éminentes ; et par ce moyen lui prépara une chûte plus humiliante.

La Marquise de Mailly occupoit, pendant cette intervalle, le siège de la confiance et de l’intimité ; elle étoit de toutes les parties et de tous les conseils de la nouvelle Reine ; elle épioit tout, savoit tout, et rapportoit tout. Enfin le Comte de Dilon, surnommé le beau Dilon, revint à la Cour, où il avoit été page, et tourna tous les yeux vers lui ; la Reine ne fut pas la dernière à qui il fit impression ; elle fit des avances, et, comme on le présume aisément, elle ne tarda pas à être préférée.

Sans esprit, sans amabilité, une figure aussi usée que son existence, voilà en bref le portrait de celui qui devint le héros du jour : une anecdote suffira pour justifier combien Antoinette étoit peu délicate dans son choix. À Spa, il fut menacé de coups de bâton, en présence du Roi de Suède. Il en fut quitte pour la peur, moyennant des excuses.

La séduisante Reine eut le secret de faire goûter son chevalier à son imbécille de mari, au point de lui faire accorder des graces et une faveur marquée : quand on jouoit, le Roi étoit le caissier de Dilon, et lui donnoit l’argent

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dont il avoit besoin pour faire la partie de la Reine. Dilon perdoit toujours, et cela n’ennuyoit pas le Roi, qui n’est pas plus généreux que ne le sont en général les Bourbons. Il prit enfin cette liaison de la meilleure part, jusqu’au moment d’une indiscrétion marquée. La Reine, à un des bals qu’elle donnoit au Château, et pendant lesquels elle ne dansoit presque qu’avec Dilon, prétendit avoir une palpitation de cœur effroyable : elle fit mettre la main sur son cœur à son auguste époux ; et apres lui, au cher Comte, qui eut la hardiesse de s’y prêter en présence de son maître. Le Roi prit mal la plaisanterie ; on craignit déja pour Dilon ; mais l’humeur ne tarda pas à disparoître. L’adroite Antoinette appaisa tout avec une caresse et quelques mots tendres : l’amant reprit la confiance avec la faveur, et le cocu royal rentra dans son insouciance et sa nullité.

Malgré la Reine, Dilon partit pour son régiment, après qu’elle eut vainement demandé au retif, M. de Mayenne, dispense de rejoindre, sous prétexte que ce Colonel lui étoit nécessaire pour ses bals et ses promenades ; la séparation fut cruelle de part et d’autre. Madame la princesse de Guémenée

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secha les pleurs de l’amante, et quelques grisettes consoloient l’amant.

La passion non équivoque de Marie pour la vigoureuse et lubrique Guémenée fit augurer aux plus fins spéculateurs que sa conquête étoit assurée pour long-tems, C’étoient des têtes-à-tête continuels. Les séances étoient de plus de deux heures. Les yeux d’Antoinette brilloient du feu le plus ardent. On se faisoit publiquement les caresses les plus lascives. À la fin cette intrigue fit place à une autre. Dilon revint, et Madame Guéméné fut congédiée.

Cette année, l’hiver fut des plus bruyans. Les bals, les spectacles, le jeu, les soupers, tous les plaisirs enfin occupèrent toute la Cour. Lorsque l’on s’apperçut que la manie des femmes ne dispensoit pas la Reine du commerce des hommes, les ci-devant Seigneurs briguèrent du service. Dilon n’en pouvoit plus, et il ne tarda pas à être suppléé. L’indécence d’Antoinette se manifesta au point que les moins scrupuleuses en furent scandalisées. Des prudes se permirent des représentations ; La princesse de Marsan, madame de Maurepas, hasardèrent quelques remontrances, mais le masque étoit levé, et l’on en fit peu de cas.

En 1775, Il s’agit d’aller à Reims pour le sacre du Roi. Deux jours avant son départ, Louis XVI, les yeux baignés de larmes, pria sa digne épouse d’éviter la censure publique, et d’épargner à lui-même les désagrémens de réitérer les reproches que son inconduite et son débordement lui avoit tant de fois mérités. Elle promit ; mais à la ville comme au village, promettre et tenir sont deux.

Malgré la disette des finances, malgré les sollicitations de Louis XVI, qui ne prêchoit qu’économie, la cérémonie du sacre fut des plus dispendieuses. Marie-Antoinette ne craignit pas d’insulter à la misère du peuple en affichant le luxe le plus impérieux. Les équipages les plus riches, les parures les plus rares, tout fut prodigué. On épuisa le trésor ; on rançonna les gens d’affaires, les usuriers intervinrent, et la Majesté royale fut compromise avec ces vils sang-sues de l’humanité qui dès-lors exercèrent un empire aussi impuni que tyrannique.

Reims ne fut pas pour l’Autrichienne un asile plus sacré ; que Versailles. La charmante promenade de la Porte-neuve lui prêta ses enchantemens. L’Isle-d’Amour lui justifia son titre ; et Dieu sait combien de libations y ont été faites en l’honneur de la divinité dont elle porte le nom. Voici de quelle manière Antoinette s’y prenoit pour tromper l’œil des médisans, et échapper à la poursuite des importuns. Elle couroit dans les bosquets comme une folle ou plutôt comme une bacchante ; chacun l’imitoit ; et à un certain signal, ses confidens ; éteignoient les lumières. On erroit à l’aventure. Un, aventurier s’emparoit de la royale vagabonde, et souvent elle ignoroit quel étoit le téméraire à qui elle se laissoit aller. Si l’on en croit la Chronique, le Roi fut instruit de ces gambades anti-conjugales, et lui interdit la promenade des bosquets ; mais Antoinette avoit plus d’une corde à son arc, et trouva par-tout ce qu’on lui avoit interdit là. Le comte d’Artois n’avoit point ralenti ses assiduités ; mais il ne s’étoit point encore expliqué ouvertement. Il va bientôt figurer d’une manière conforme aux vues d’Antoinette.

De retour à Versailles, Marie prit en considération la situation critique de la Montansier, directrice des spectacles de cette ville. Elle étoit sur le point de faire une banqueroute frauduleuse ; mais comme ses goûts étoient ceux de la Reine, celle-ci paya ses dettes, et conserva dans sa direction une femme que son déréglement auroit dû conduire à l’hôpital.

Marie prit goût au spectacle de la Montansier. On y jouoit la sale comédie ; en falloit-il d’avantage pour flatter l’attention d’une femme plus obscène encore que celles qui la représentoient ? Le comte d’Artois y accompagnoit sa belle-sœur. Des disparutions aussi fréquentes vinrent aux oreilles du roi qui fit essuyer à sa femme la mortification que nous allons rapporter : « Elle revenoit, suivant coutume, d’une

de ces représentations libertines, dans le déshabillé le plus immodeste, avec Capet le fugitif. Arrivés à la grille, la sentinelle leur en refuse l’entrée. On décline son nom avec autorité ». Le Roi l’a expressément défendu, répond le factionnaire, et lui-même en a donné la consigne. « On insiste, on descend même jusqu’à la prière. Point d’ouverture, de grille. Le comte d’Artois jure, tempête. C’est en vain. On regagne tristement le théâtre de la Montansier ; ce n’est que par la gallerie attenant au Château que Marie pénètre dans son appartement.

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Encore est-elle obligée de solliciter, comme une grace, de la lumière qu’elle ne peut trouver que dans la salle des gardes. Le lendemain au lever du Roi, elle se plaint amèrement de l’extravagante consigne donnée à la grille du château et demande au nul Potentat, si, dans son propre palais, elle doit être prisonnière ou se trouver exposée au désagrément de n’y pouvoir rentrer à son gré. Le Roi lui répond qu’il est le maître, et que, lui couché, il prétend que tout le monde le soit chez lui ; Marie veut répliquer. Louis lui tourne le dos ». Cette boutade, comme on le pense, ne fit que lui rendre son mari plus odieux, et l’affermir dans son infâme résolution de souiller de plus en plus la Majesté du Trône.

Néanmoins la grossesse de la Reine étoit déclarée ; et les opinions sur cette grossesse naissoient à l’infini. Elle avoient pris époque pendant le séjour de l’Archiduc à la Cour de France. Les uns le nommoient le père de l’enfant dont Marie étoit porteuse ; les autres le donnoient au Duc de Coigny etc....

Il seroit difficile d’établir laquelle des observations se trouva la plus juste. Nous remarquerons seulement que si on n’eût point connu d’autres amans à Antoinette, toutes les circonstances se réunissoient en faveur de Coigny. Une surabondance de santé, la figure la plus aimable, des yeux expressifs, une tournure digne du pinceau, tout cela l’avoit rendu précieux à Antoinette. Accoutumée à faire les avances, elle ne tarda pas à être heureuse. Semblable à ces femmes qui croiroient leur jouissance imparfaite, s’il y manquoit la publicité, elle afficha, pour ainsi dire, l’heure à laquelle les spéculateurs placent l’époque de sa grossesse. À un bal de l’Opéra, la Reine s’étoit masquée en capotte grise, et s’étoit

associée plusieurs femmes sous le même déguisement. À la faveur de cette parité elle quitte ses compagnes, se perd dans la foule et va rejoindre le Duc qui l’attendoit dans une loge. Quelques, instans après, on l’en voit sortir si agitée, dans un état de désordre si sensible que les conjectures n’ont paru équivoques à aucun de ceux qui en ont été les témoins. Plusieurs femmes de la Cour ont écrit cette remarque sur leurs tablettes. Madame de Guéméné sur-tout, dont l’outrage étoit le plus récent, fut celle qui se contint le moins, Elle fut disgraciée, renvoyée de la

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Cour ; et sa charge de Gouvernante fut donnée à madame de Marsan.

Malgré le commerce authentique d’Antoinette avec les hommes, elle ne cessoit point ses liaisons avec les femmes. Le premier étoit devenu nécessité, et l’autre un accessoire qui ne servoit sans doute qu’à rendre plus piquant le principal. La princesse de Lamballe remplaça madame de Guémenée.

Madame de Noailles n’avoit point effacé l’impression désavantageuse qu’elle avoit faite sur l’esprit de la Reine, en commençant son service auprès d’elle. Elle éprouvoit de la part de sa maîtresse des mortifications continuelles. D’autres s’en seroient rebutées ; mais les Noailles se rebutoient-ils ? Non, rien ne coûtoit à cette engeance servile, quand son intérêt y étoit pour quelque chose. Madame de Noailles s’obstinoit donc à rester, et décemment il falloit des motifs pour qu’on pût l’expulser. On conseilla à la Reine de créer une nouvelle charge qui anéantît, pour ainsi dire, tout le bénéfice que les prérogatives de celle qu’occupoit Madame de Noailles. Le projet fut rempli en imaginant la charge de Surintendante de la maison ; et pour écraser davantage la première Dame d’honneur, on avisa d’en revêtir une personne dont le rang et la naissance éclipseroient ceux de madame de Noailles. La princesse de Lamballe fut donc celle sur qui on jetta les yeux pour remplir ce brillant exercice, qui reduiroit à rien celle de madame de Noailles, tant par rapport aux émolumens qu’aux prérogatives. On imagina la charge de surintendante de la maison ; et pour écraser davantage la première dame d’honneur, il fut question de donner cette charge à une personne dont le rang et la naissance l’éclipseroit ; la princesse de Lamballe fut choisie. Jeune, aimable, séduisante par sa taille et sa figure, tendre et sans passions, elle en avoit inspiré : ce moyen la rapprochoit ; elle étoit la favorite par excellence ; il falloit tout faire pour elle.

La Reine proposa cette augmentation de dépense dans sa maison à M. Turgot qui eut la maladresse de la refuser, et ce fut sa perte. Des mécontentemens de la Souveraine semblerent autoriser les plaintes de toutes les femmes de la Cour, même des femmes-de-chambre, qui formoient un parti nombreux contre un ministre qui joignoit à beaucoup d’autres défauts, celui de ne pas aimer le beau sexe. Les autres ennemis de M. Turgot, et les gens, qui, par essence autant que par intérêt, ne peuvent souffrir les ministres trop long-tems en place, se joignirent à cette cabale. La Reine se servit de l’autorité qu’elle avoit sur son auguste époux ; M. Turgot fut renvoyé, et madame la princesse de Lamballe fut nommée surintendante de la maison de la Reine, avec 400,000 livres d’appointemens. Le regne de cette favorite dura jusqu’après les couches de la Reine, pendant lesquelles elle ne la quitta pas. La faveur des Coigny éclipsa la princesse, qui se retira prudemment de cette grande intimité. Elle n’en fut pas moins, humiliée, sur-tout quand elle se vit sur le point d’être éclipsée par une polastron. Comptant un peu trop sur son crédit, elle porta ses plaintes au Roi sur le mépris que la Reine lui faisoit éprouver ; le Roi ne fit qu’en rire, ne répondit rient, et courut en dandinant à sa forge finir un cadenat qu’il avoit commencé la veille, et qui étoit très-pressé. La fière savoyarde ne s’en tint pas-là ; elle s’adressa à son beau père. Ce cafard, sensible comme un dévot, courut au curé de Saint-Eustache. Le pasteur promit d’en parler au Roi à la première confession, et en attendant, on resolut de tenir ferme. Comme le secret de la confession du Roi au curé n’étoit qu’entre trois, on l’ignore ; mais on vit le froid de la Reine continuer contre madame de Lamballe, qui, sans y avoir égard, continua l’exercice de son emploi avec autant de fierté que d’audace et de dignité.

La grossesse de la Reine avançoit ; malgré la certitude que l’on avoit sur le faiseur, on donnoit encore plusieurs autres pères à cet enfant si désiré. Le Roi seul de sa Cour étoit dans l’erreur et se l’attribuoit. Le plus doux des maris, le seigneur du Château de Versailles, se complaisoit dans sa progéniture prochaine, et tous les courtisans au fait du secret applaudissoient à la sottise du prétendu papa. Madame experte en intrigues, et qui connoissoit à fond celles de sa belle sœur, n’étoit pas dupe du fait. Elle en avoit instruit son mari qui avoit inscrit les détails curieux dans la collection qu’il a faite des annales savantes du regne de son illustre frere, de ce qui se passoit dans son intérieur, même dans sa forge ; qui n’étoit pas celle de Vulcain ; car il n’y fabriquoit pas des las pour y enfermer les amans de sa femme, et les prendre sur le fait. Cet ouvrage érudit du plus érudit des princes de son siècle fera un jour l’ornement de sa bibliothèque, comme il fait actuellement l’éloge de son esprit et de ses connoissances.

L’accouchement de la Reine fut long et penible, elle fut même quelques momens en dangers. Vermont, son accoucheur, qui passe pour ignorant, la sauva par une saignée qu’il ordonna contre l’opinion de la Faculté. Les amans et les maîtresses pendant ce moment étoient déroutés. Dilon étoit

loin ; Coigny ne se montroit qu’à peine ; Laval avoit été reconduit, ces trois courtisans étoient même excédés d’un bonheur qui pouvoit avoir pour eux les suites les plus funestes. Le duc de Coigny sur-tout, à qui le public accordoit l’honneur de la paternité, avoit plus d’une fois pâli à la vue des élancemens de joye ridicule que le Roi avoit montré en prenant des mains de Vermont, et tenant dans ses bras l’enfant qui venoit de naître ; puis voulant imiter Henri IV, il le montroit à l’Assemblée avec l’air de la plus grande satisfaction ; et adressant la parole à M. d’Aligre,

Livre:Charles-Joseph Mayer, Vie de Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France, femme de Louis XVI.

premier président du parlement, « Voyez-moi, Monsieur, et dites bien que cette fille est de moi ».

Quand la Reine fut relevée de ses couches, le tableau des amusemens de Versailles changea. Plus de bals, peu de jeu ; mais beaucoup de promenades, et surtout, des promenades nocturnes. Dès les premiers beaux jours on s’assembla ; le soir à l’entrée de la nuit sur la terrasse du château, au parterre du midi. Tout Versailles s’y rendoit ; les femmes de toutes espèces y jouoient un rôle, et y continuoient un cours de débauche. Les femmes de la Cour, les femmes-de-chambre, les femmes des premiers commis, des bourgeois, des valets du Château, et même les grisettes se mêloient et se promenoient ensemble dans l’obscurité : on finit par se déguiser, la Reine, Monsieur, M. le Comte d’Artois, et leurs singes couroient la terrasse et même les bosquets : les femmes avec des capotes, et les hommes avec des redingottes et de grands chapeaux rabattus sur le nez. On se perdoit, on se retrouvoit, et tout étoit au mieux dans le meilleur des mondes possibles.

La musique des

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Gardes-Françaises rendoit encore ces scènes plus touchantes par les airs les plus lascifs, qu’elle jouoit pendant plus de deux heures sous les fenêtres du château. Le vieux Biron qui n’étoit bon qu’à faire ranger les fiacres, étoit le courtisan le mieux instruit de ce qui se passoit toutes les nuits par le moyen de ses sentinelles qu’il chargeoit d’épier ; en intriguant adroit, il disoit tout tout bas et se faisoit encore valoir par son secret.

Enfin, tant que l’été dura, ces nocturnales durèrent. Il est inoui combien la Reine chercha et trouva d’aventures, hommes et femmes elle essaya de tout. Un Garde-du-corps ne la connoissant pas, la prit sous le bras, et la mena dans un bosquet en lui, tenant les propos les plus positifs, et là il se mit en devoir d’exécuter les promesses qu’il avoit faites en chemin ; l’occasion et le moment n’étoient pas favorables, on se débarrassa en riant des mains du ravisseur, il fut remarqué et servi ; aussi le lendemain il fut renvoyé en Normandie fouetter ses lièvres, et depuis il ne parut plus à la Cour.

Quelques jours après, notre Antoinette alternativement conduite par sa passion pour les femmes, et par le desir d’avoir des enfans, rencontra sur la terrasse une grande femme bien faite et ayant de la tournure, elle l’accoste à l’ombre du deguisement et d’un mot de ralliement convenu entre cette femme et une de ses amies, qu’elle appelloit sa sœur. Celle-ci dupe de la ressemblance de la taille de la Reine avec celle de son amie, la prend par le bras, badine beaucoup avec elle, passe en revue la plupart des femmes de la Cour ; la Reine même fut touchée, mais légèrement ; la femme avoit de l’esprit, elle plut, et l’on se donna rendez-vous pour le lendemain à pareille heure. Antoinette en la quittant donna ordre qu’on la

suivit, et qu’on eut à savoir qui elle étoit pour lui en rendre compte à son lever ; quel fut le chagrin et les regrets de la Reine, quand elle apprit que cette beauté si charmante qui l’avoit tenue éveillée toute la nuit, et avec laquelle elle se promettoit des plaisirs inconnus au reste des mortels, étoit la laide, la sale, la bavarde et la dégoûtante Manon Loustenau, mariée depuis dix ans à un neveu de l’Abbé de la Ville, nommé Desons, qui avoit eu la bravoure de lui faire un enfant étant fille, et qui, pour récompense d’un si haut fait, fut réduit à l’épouser ; c’est bien mal reconnoître un tel mérite. Cette

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malheureuse créature, la gazette du quartier, ne manqua pas au rendez-vous, mais elle reconnut sa prétendue sœur, et vit par l’expulsion qu’au lui donna, qu’elle avoit d’abord été méconnue ; quelque peu honorable que fut cette avanture pour Madame Desons, elle ne put la taire : c’est d’elle même que l’auteur la tient.

Un autre jour, notre Antoinette, toujours imbue des mêmes principes, vouloit à quelque prix que ce fut, trouver, comme on le dit trivialement, chaussure à son pied, elle aborda un jeune homme qui lui parut au clair de lune être assez bien fait et d’une jolie figure. Elle ne se trompa point, et son instinct pour cette fois la servit mieux qu’elle ne l’auroit pu désirer. Ce jeune homme étoit un enfant de l’amour et beau comme lui, il venoit tout récemment d’avoir une place de commis au secretariat de la guerre, par la protection d’une comtesse qui est sa mere, et qui ne put jamais distinguer qui en étoit le pere. Tendre, sensible, doux, innocent et timide, afin ; loin d’abord de deviner à qui il avoit l’avantage de parler. On le questionna sur la situation de son cœur, ses réponses et son ingénuité enflammèrent la trop inflammable princesse ; on lui passa la main sous le menton ; que l’on trouva seulement garni du plus léger duvet ; sa peau douce et fine annonçoit l’âge des plaisirs, on en fut plus convaincu quand on sut qu’il n’avoit que dix-sept ans, et qu’il ne connoissoit de l’amour que le nom.

Malgré sa timidité et son embarras, on distingua une sorte d’esprit dans le nouvel Adonis ; enfin il plut : sa figure, son ton, sa taille, tout, jusqu’au son de sa voix, se tracèrent dans le cœur de notre héroïne, en traits de feu. On le quitta sans se faire connoître, et on lui donna rendez-vous pour le lendemain à la même heure et au même lieu.

On sait que le sommeil et l’amour s’accordent mal ensemble ; le même sentiment qui avoit fait du progrès sous les lambris dorés du Château de Versailles avoit suivi notre jeune homme dans sa petite solitude. L’aventure après l’avoir étonné, l’avoit enflammé à son tour. Nature et jeunesse lui firent sentir que jusqu’à ce moment il avoit existé dans un néant qui n’étoit pas fait pour lui, ou pour mieux dire, qu’il n’avoit pas existé. Il ne ferma pas l’œil de la nuit ; la journée lui parût un siècle ; les distractions, l’ennui, le découragement, et un mal-aise, jusqu’alors inconnu, s’emparèrent de ses sens, et l’accablèrent jusqu’au moment fortuné où il alloit rejoindre celle qui causoit tout ce ravage. Il en étoit de même chez Antoinette, à la jouissance près, dont elle connoissoit les délices ; ce qui rendoit encore son impatience d’autant plus grande. On s’occupa des moyens de connoître le héros qui q devoit être couronné ; on y réussit, et l’on n’en fut que plus décidée, à profiter de la circonstance heureuse que l’amour procuroit ; en conséquence on arrangea tout pour pousser l’affaire à fin. On fit une demie confidence à Campan, valet-de-chambre, chargé de la partie des plaisir ; habitué à entendre à demi-mots, et fort adroit dans l’exercice de ce sublime emploi, tout fut distribué au gré de l’impatiente et amoureuse maîtresse.

On ignore qui fut le premier au rendez-vous ; mais on sait que dès qu’ils se virent ils s’élancèrent dans les bras l’un de l’autre, se dirent des mots entrecoupés, se donnèrent des baisers comme s’ils s’étoient vus depuis un siècle ; qu’ils se jurèrent enfin de s’aimer toujours, avant seulement d’avoir commencé à parler d’amour ; charmant effet du desir effréné de l’un, ainsi que du besoin d’aimer et de jouir de l’autre. La Reine, pour qui le moindre retard pouvoit être aussi dangereux que nuisible, conduisit insensiblement son futur amant dans un bosquet éclairé avec art, et préparé avec soin, par l’industrieux Campan. Ils furent heureux. Adonis ne connût Venus qu’après la jouissance. La crainte et l’excès de son bonheur ne firent d’autres effets sur lui que de lui bien faire sentir la nécessité du silence.

On rentra dans la foule ; le jeune homme tremblant et hors de lui eut besoin d’être rassuré et c’est ce que l’on fit si adroitement qu’il reprit ses sens, et fut au bout de quelques minutes en état de répondre aux différentes questions qu’on lui fit. L’amour disparut et fit place à l’intrigue. Depuis quelque tems on en vouloit au Prince Montbarrey, ministre de la guerre, on questionna le jeune homme sur son compte, sur celui de la Reinard, avec laquelle vivoit ce ministre, sur ses fréquentes orgies, à la suite desquelles on étoit obligé de le mettre au lit, et enfin sur tout ce qui pouvoit procurer des renseignemens. Le jeune homme répondit avec adresse et prudence, il étoit d’ailleurs trop nouvellement au secretariat pour être initié dans aucun mystère, on le vit bien, on le chargea d’examiner et de rendre compte. Avant de se quitter, il fallut pourvoir aux moyens de se revoir. L’aventure du bosquet devenoit dangereuse pour le nouvel Adonis ; Campan fut consulté. Il imagina de le charger de la part de sa maîtresse de copier de la musique ; il promit de la porter et rapporter lui-même, et donna les instructions les plus amples pour la composition d’un nouveau genre de musique, qui ne pourroit être entendue que par ceux qui en auroient la clef.

Monsieur et M. le Comte d’Artois ne perdirent pas leur tems pendant ces promenades ; c’est là, où Monsieur fit la connoissance de Madame du Terrage, et c’est sur ces gazons où il quitta sa grandeur pour s’armer de la houlette du Charmant berger Tircis. C’étoit le nom de ralliement qu’ils s’étoient donné sur la terrasse.

Inconstante en amans comme en maîtresses, notre Antoinette ne tarda pas à renvoyer le Duc de Coigny. Elle s’autorisa d’une multitude de raisons ; les propos devenoient si forts, qu’ils faisoient craindre que le Roi ne prit un parti violent. Les certitudes trop physiques de cet engagement donnoient de trop fortes armes à la méchanceté, et alarmoient notre amante.

Le pire pour M. de Coigny, c’est que la Reine n’avoit fait qu’une fille, et ce n’étoit pas là son compte ; son vœu n’étoit pas plus rempli que le motif qui l’avoit déterminée à une démarche aussi dangereuse. Le Duc de Coigny fut disgracié, et notre Reine, tout en suivant l’aventure du bosquet, revint à son penchant naturel pour les femmes.

Madame la princesse de Lamballe fit place à madame de Polignac, appellée madame la comtesse Jule. Cette belle passion n’avoit rien d’égal que

l’attachement et les sottises de Louis XV pour madame de Pompadour. Comme cette dernière, madame le comtesse Jule, coûtoit à l’état des sommes immenses, Madame Pompadour avoit des amans, madame Jule vivoit publiquement avec M. de Vaudreuil, et ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’il étoit aussi bien avec la Reine et le Roi qu’avec la comtesse Jule. Madame de Pompadour pardonnoit et même procuroit à son auguste amant des plaisirs de passade, madame Jule en pardonnoit et en procuroit aussi à Antoinette. Madame de Pompadour vendoit des emplois, des

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bénéfices, des charges, des évêchés, etc. etc. etc. ; elle avoit des bureaux, un tarif, et un premier commis pour cette objet ; (tout le monde a connu son colin.) Madame Jule vendoit pareillement évêchés, bénéfices, emplois, charges etc. et c’étoit Vaudreuil qui étoit le ministre en chef de cette partie. Madame de Pompadour enrichit sa famille et mit son frere poisson au bleu, celle ci en fit autant, au moins commença-t-elle par son mari, qu’elle fit duc. Elle maria sa fille avec le fils de madame de Grammont ; les graces et l’argent devancèrent cette superbe union, le gendre fut créé duc, eut une compagnie des Gardes-du-Roi, et les choses étaient arrivées à un tel point d’indécence que la famille des Polignac, et celle des Grammont envahissoient tout, demandoient tout, et que l’on ne pouvoit faire un pas sans les trouver dans son chemin en opposition.

L’hiver qui suivit cette nouvelle liaison fut le même que les précédens ; beaucoup de spectacles, des bals et des jeux. La coquetterie la plus rafinée augmenta encore le luxe et la dépense. La Reine prit pour son ministre, dans la partie des colifichets, la Bertin, marchande de modes, qui n’est parente ni de Bertin l’ex-Ministre, ni de Bertin casuel ; mais qui les vaut bien. La Reine travailloit avec elle comme le Roi avec ses secrétaires d’état. Autre ministre femelle ; c’étoit Guimard de l’Opéra[2], pour la partie des gases et des habillemens. Il est certain que les affaires de la France auroit pris depuis long-tems une excellente tournure si le Roi avoit mis dans le choix de ces ministres la même sagacité et le même jugement que la Reine, dans le choix des siens ; les Sulli, les Colbert, les Richelieu ne peuvent dans leur genre être comparés à la Bertin et à la Guimard dans le leur. Un homme digne de foi fut témoin du départ de la Bertin pour Versailles, emportant dans un porte-feuille fermé à clef, des échantillons de modèle, et ne voulant pas vendre un bonnet à une dame en état de le lui payer au poids de l’or, en disant : « Je vais à la Cour, je ne puis laisser sortir cette mode de chez moi, que je n’aye fait mon travail avec la Reine, à qui surement elle plaira, et je lui en dois la préférence ». Rien de plus plaisant que le ton de dignité que prit la grisette en tenant ce propos. Guimard, plus à portée des grandeurs, ne mettoit pas sans doute tant d’importance dans son travail ; mais elle n’y réussissoit pas moins bien ; car la plus élégante catin de Paris n’étoit pas mieux mise que la Reine.

Les plaisirs de l’été furent diversifiés : les soirées de la terrasse avoient déplu. Antoinette avoit, sous ses déguisemens, essuyé des apostrophes et des propos durs. Monsieur et M. le comte d’Artois avoient profité du leur pour faire des conquêtes. Madame du Terrage, la petite Bêche, et plusieurs autres de cette espèce, avoient été la proie de leurs incursions. Les maris s’en étoient apperçus, et retinrent leur cheres moitiés chez elle : ce n’étoit pas agir en mari de Cour.

On changea donc ces plaisirs dans des jeux innocens et particuliers. On commença, par interdire au public les promenades du parc après souper ; on faisoit illuminer, tant bien que mal, une partie des bosquets, dans l’un desquels on avoit établie un trône de fougère, et là on jouoit au Roi, comme les petites filles jouent à Madame. On élisoit un Roi, il donnoit ses audiences, tenoit sa Cour, et rendoit justice sur les plaintes qui lui étoient adressées par son peuple, représenté par les gens de la Cour ; et du comité, par le Roi et la Reine qui venoient se dépouiller de leurs grandeurs au pied de ce trône factice. On faisoit au nouveau Roi les plaintes les plus originales les unes des autres ; les peines et les récompenses ne l’étoient pas moins ; mais au bout de quelques instans de ces plaisanteries, qui ne pouvoient faire qu’un bon effet, Sa Majesté, qui étoit presque toujours Vaudreuil, prenoit fantaisie de faire des mariages ; il marioit le Roi avec une femme de la Cour, la Reine avec un des hommes, (on remarqua qu’il se l’approprioit le plus souvent ;) il en faisoit de même, pour les autres hommes et femmes de la société, il les faisoit approcher par couples au pied du trône, ordonnoit que chacun se prit par la main, et là avec tout le respect dû à ce nouveau genre de sacrement, et au nouveau, Roi qui se mêloit ainsi du sacerdoce, on attendoit le mot sacramental, qui étoit decampativos. Aussitôt prononcé, chacun avec sa chacune fuyoit à toutes jambes vers un des bosquets qu’il choisissoit ; défenses de par le Roi des fougères de rentrer avant deux heures dans la salle du trône ; défenses d’aller plus d’un couple ensemble et dans le moindre endroit ; défenses de se voir, de se rencontrer, de se nuire, de se chercher, ni de se parler. On assure que ce jeu plaisoit fort au Roi, qui trouvoit très-plaisant de se voir ainsi détrôné sur l’herbe par Vaudreuil.

Cette année-là, on devoit ordonner les eaux à la Reine pour provoquer une seconde grossesse, mais les médecins tombèrent tous d’accord, que ces plaisirs nocturnes ; et sur-tout la decampation feroient encore plus d’effet.

Livre:Charles-Joseph Mayer, Vie de Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France, femme de Louis XVI.

D’ailleurs M. Necker, qui craignoit la dépense, et qui n’étoit pas de l’avis des voyages, ayant été consulté, dit : que malgré que le nouveau Roi du soir coûtât presqu’autant que s’il l’étoit pour toute la journée, il valoit mieux s’en tenir à cette recette pour avoir un héritier, du trône, qui seroit encore un grand objet de dépense pour l’État, quelque part qu’il fut fait ; et par quel faiseur il nous fut procuré.

Ces petits jeux innocens mirent, dit-on, le Roi en humeur de detrôner à son tour quelque mari. Il en fit confidence quelqu’un des officiers de Cour dont il étoit entouré et qui n’attendoient que le signal du desir de leur maître, pour lui fournir à l’envie les moyens de le satisfaire. Dans la minute on lui procura une femme-de-chambre de Madame, aussi jolie que bête, et faite à tous égards pour le sale physique de notre Monarque. Elle reçut ses attouchemens avec respect ; le Roi, de son côté, mit dans cette occasion la même grace, le même sel et la même gentillesse qu’il met en tout ; jugez comme il s’y prit enfin ! On entra comme la chose étoit faite, et on trouva Sa Majesté renouant sa braguette, et riant de tout son cœur de ce rire fin et agréable qu’il a de l’entorse qu’il venoit de donner au sacrement. Il faut convenir que depuis Henri IV les graces et les agrémens de l’amour ont prodigieusement dégénéré dans cette famille.

Madame Jules de Polignac accoucha au milieu de tous ces plaisirs ; la Cour, à ce grand évènement, vint passer huit jours à la Muette pour que la Reine fut plus à portée de rendre des soins à sa tendre amie, qui faisoit tout bonnement ses couches à Paris dans l’appartement de Vaudreuil. Antoinette ne quitta pas le chevet de son lit, et lui servit de Garde-Accoucheuse. Les ignorans, et ceux qui ne se connoissent pas plus aux intrigues de la Cour qu’aux différens motifs qui les détruisent, trouvèrent singulier que Madame Jule n’eut pas fait ses couches au Château de Versailles et ne se fut pas mise à portée de son amie, cela paroissoit plus naturel, plus décent. Ces gens-là ne savent pas que cela n’eut pas convenu ; ces fréquens voyages de Paris, ces visites avoient un but qui n’eut pas été rempli autrement ; madame de Polignac avoit fait un garçon, Vaudreuil savoit donc faire des garçons ; Coigny ne faisoit que des filles, ergo, ergo. Madame Jule s’étoit prêtée à la distraction de la petite Laborde, elle se prêta à celle de Vaudreuil, d’autant plus qu’elle n’en avoit pas besoin pendant ses couches ; D’ailleurs que ne fait-on pas pour conserver sa faveur et son amant ?

La Reine donna en cette occasion à Madame Jule une layette de 80,000 liv., et le Roi un présent de pareille somme en argent. On devoit y joindre le Duché de Mayenne, qui est une bagatelle de 1,400,000 liv. ; mais M. Necker s’y opposa, un instant après il sentit qu’il avoit eu tort, et se rappella la chûte de M. Turgot ; et comme il tenoit beaucoup à sa place dont la favorite menaçoit déjà de le déloger, il répara ce mouvement de son zèle indiscret, en déterminant la Reine à faire à sa favorite un don de 3,000,000 en dédommagement du Duché en question, qui n’étoit pas fait pour elle.

Madame Jule étoit relevée de ses couches ; les visites de la Reine avoient été continuelles. Les allées et les venues que cet évènement avoit occasionnées donnèrent lieu à bien des discours. Le Parisien accoutumé à respecter la décence de la Majesté, et l’éclat qui doit environner ses maîtres, ne put voir sans indignation l’abus que cette favorite faisoit d’un crédit si vilement acquis, ainsi que la profanation que la Reine faisoit d’elle-même. On ne put apprendre sans murmurer la profusion avec laquelle on avoit répandu des graces, avec laquelle on avoit accablé de dons et d’argent cette favorite, toute sa famille et jusqu’à ses alentours, dans un tems où la guerre et le peu de crédit de l’État rendaient l’argent si rare et les moyens si onéreux au peuple.

L’ascendant de Madame Jule sur Antoinette fut tel dans ce moment, qu’à la suite de cette couche, quelques indispositions l’ayant mise dans le cas de craindre de sortir trop tôt, on lui forma de petits appartemens dans lesquels il n’y avoit d’introduits que ceux et celles qui étoient destinés à former sa cour : le Roi même n’y étoit admis que quand on avoit besoin de lui.

C’étoit dans ces assemblées que l’on délibéroit sur les affaires les plus importantes du ministère. La paix, la guerre, la politique, la finance, le renvoi des Ministres, le point de faveur et de crédit qu’on devoit leur accorder, tout y étoit traité et jugé en dernier ressort ; et l’on ne faisoit entrer le Roi, pour ratifier les décisions cette ridicule assemblée, que pour la forme ; tant la Reine étoit assurée qu’elle ne demanderoit jamais rien en vain ; quelquefois le Roi, étonné des propositions et des décisions du comité femelle, vouloit passer chez le vieux Comte pour y chercher un avis ; mais il en étoit aussitôt empêché, ou bien s’il s’échappoit quelquefois, Antoinette faisoit dire un mot au Mentor, qui, pusillanime comme on sait qu’il étoit, gardoit le silence, ou ne contredisoit pas. Le bon Roi prenoit ce silence par un acquiescement, et content il repassoit bien vite au petit appartement, rioit, juroit, et donnoit sa parole.

Vaudreuil et Besenval en hommes, Madame Jule et madame de Grammont en femmes présidoient ce ridicule conseil, dont madame Desmiane étoit le rapporteur comme ministre des affaires étrangères. Il est bon de faire ici le portrait des êtres qui dirigeoient ainsi tous les mouvemens de la France, et qui traitoient les affaires majeures de l’État comme ils traitoient un chiffon, ou une garniture de robe.

Un Vaudreuil qui n’avoit pour lui que le nom de son pere, et pour fortune que celle qu’il lui laissa, et qu’il avoit acquise comme Commandant de S. Domingue ; intriguant, qui se méloit de tout sans intelligence, ni suite ; donnant tout au plaisir et rien aux affaires ; il chercha la fortune, elle suit son peu de valeur ; il avoit abandonné ce plan ; pour lors cette Déesse bizarre vint le combler de ses faveurs. Il étoit à la Cour à l’aide d’un certain habitant des cantons helvétiques le corriphée du maître, de la maîtresse et de la favorite. Besenval étoit un de ces hommes dont les circonstances déterminent les idées qui, sans en avoir jamais de fixes, prenant celles que l’occasion présente à leur bonne ou mauvaise fortune ; ambitieux, dur, égoïste, mais souple et rampant comme un italien, il laissa bien loin l’urbanité de ses concitoyens pour cultiver les intrigues des Cours. C’est ce Besenval qui osa

lutter de mérite et de faveur contre le comte d’Affry, dont il convoitoit la place ; si l’effet dont son ambition le flattoit ne réussit pas dans son entier, au moins seroit-il à faire essuyer au respectable d’Affry une multitude de mortifications que lui donna le comte d’Artois, comme colonel des Suisses ; mortifications d’autant plus sensibles au vieux militaire, qu’il les méritoit moins et qu’il ne pouvoit ni les repousser ni s’en venger, parce que c’étoit la Reine qui les dirigeoit, et le comte d’Artois qui les lui faisoit éprouver. On sait combien peu les grossièretés, les

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injustices et les actes de brutalité coûtoient à ce prince. On vit ce Bézenval être l’homme de tous les tems, à la Cour de Louis XV un débauché, un lâche Courtisan ; à celle de Louis XVI, un intriguant, un faiseur de paquets flattant tous les caprices d’une princesse sans expériences, détestant monsieur et madame, parce que la Reine avoit pour eux l’aversion la plus décidée ; encensant le comte d’Artois en méprisant la comtesse son épouse, toujours par le même motif ; se permettant impunément des discours insolens surtout ce qui n’étoit pas lui, enfin à-tel point grossier qu’on ne le nommoit plus à la Cour, que le suisse de la porte du palais des plaisirs de la Reine.

On voyoit encore dans cette société Adémar, alors ambassadeur de la cour de Bruxelles ; ambitieux, parce qu’on lui avoit dit qu’il falloit qu’il le fut ; voulant être ministre à quelque prix que ce put-être, quoique doué pour toutes les affaires d’une nullité absolue ; sans facultés comme sans talens ; indigne même de l’inutile ambassade des pays-bas, de laquelle sans doute on l’eut rappellé plutôt sans le crédit et les intrigues de la comtesse son épouse, semblable aux Noailles auxquels elle est alliée, elle n’épargnoit aucun moyen pour aider aux vues de son mari qu’elle connoissoit bien, qu’elle apprécioit bien, et dont elle ne rafolloit que quand elle étoit loin de lui.

Un comte de Polignac, aussi sot que celui que la feue duchesse d’Orléans, avoit mis ainsi dans sa chanson d’adieu, qu’elle appelloit son testament de mort.


Polignac, mon très-sot amant
Me voit mourir indécemment ;
C’est une grosse bête,
Eh bien !
Bon pour le tête-à-tête...
Vous m’entendez bien.


Un prince d’Henin, le plus méprisé et le plus méprisable des hommes ; un chevalier de Crussol, le Tartuffe le plus adroit de son siècle, qui prêchoit la, vertu et ne la, possédoit que comme le pharisien de l’Évangile ; qui, à l’ombre de ses déhors trompeurs, laissoit vendre à la baronne de Grossier les bénéfices et les graces de l’ordre de Malthe. Il vivoit depuis long-tems avec cette baronne, et l’entraînoit au château des Tuileries dans un des appartemens de la Reine, tandis que le mari restoit complaisamment dans ses terres. Ce chevalier, qui n’étoit pas, comme l’on voit, le chevalier sans peur et sans reproche, possédoit au suprême degré tous les moyens que donnent les vices qui naissent de l’hypocrisie ; tantôt il faisoit agir madame de Flamarin auprès du vieux comte, et tantôt le patron de Senlis, qu’il faisoit mouvoir par son cagotisme. Il employoit ainsi tout-à-la-fois le sacré et le profane ; rien ne lui coûtoit, tout lui étoit égal, pourvu que le succès couronna ses démarches.

À propos du patron de Senlis, alors l’épouventail de M. d’Autun, et galantin par excellence, mais qui se gênoit encore un peu en attendant la mort de l’Archevêque de paris, dont il convoitoit la dépouille sacrée ; ce Monsieur de Roquelaure aussi plaisant que le Duc de son nom et bien aussi gaillard : à propos, dis-je, de M. de Senlis, je ne puis m’empêcher d’insérer ici un couplet de société, fait à table devant l’auteur par une femme de la Cour ; cet impromptu, sans être bon, amusa beaucoup.


Il étoit un saint homme
De Senlis le patron
Qui se F.... de Rome.
À Duras sans façon.
Manioit les Tetons,
Prenoit le joli C....,
Et lui fit un poupon
Qu’il lui paya bien bon.

On assure que cette plaisanterie lui coûta 100,000 liv., au moyen de laquelle somme Duras consentit à se taire et se dire l’enfant du nouveau né. Mais revenons au comité de madame Jule tenu par la reine, qui, n’y occupoit effectivement que la seconde place. Les Dilon, les Coigny, l’abbé de Vermont y étoient admis pour leurs voix. Campan, l’illustre et vermeilleux Campan. Être alors très-important quoique fils d’un valet-de-pied de la maison de Ventadour, dont il avoit en lui-même l’honneur de porter la livrée, chose qu’il oublia tant de fois malgré les soins de son honnête homme de père, de lui rappeller cette époque de sa fortune, même en public. Ce Campan si digne de la faveur d’une grande princesse, étoit le secrétaire perpétuel de ce comité du cabinet, même de la garde-robe : Bonneau de nouvelle édition, mais plus intelligent que son modèle, c’est à lui à qui la Reine dut la nouvelle invention de donner ses ordres et ses rendez-vous en musique. Sous le prétexte d’en faire copier ; Campan en portoit au petit enfant de l’amour dont j’ai déjà parlé ; il y en avoit toujours quelques lignes de la composition et de la main d’Antoinette : ces lignes étoient en stile oriental connu des deux partis seulement. Ce moyen parut à M. Campan le chef-d’œuvre de l’imagination dans ce genre ; il se dit aussi que, pour un homme comme lui, il étoit plus décent et moins dangereux de porter quelques pages de musique à copier, qu’un billet doux qui pourroit compromettre le secrétaire du cabinet et le porteur. Il ajoutoit en outre que lui, qui avoit toujours été gouverné par l’honneur, il souffroit moins d’agir ainsi ; c’étoit bien-là le cas de dire, où diable l’honneur va-t-il se nicher ? chez Campan ! Eh bien ! C’étoit donc M. Campan huissier de l’ordre de Saint-Lazare, qui portoit à copier la musique, attendoit la réponse sur l’escalier, introduisoit le copiste, gardoit la porte et rajustoit le lit.

Quelques secrets que fussent ces messages, on en parla : les plus intriguantes et les plus adroites détournèrent l’inique de la chose sur madame de Chatillon, qui avoit été attachée à la maison d’Artois. Cette femme, on en convenoit, étoit peu faite pour cette place, si ces places, toutes fois, eussent été remplies, comme elles doivent l’être ; elle avoit été portée là par le marquis d’Entragues, qui l’avoit connue à Besançon. Ce fin courtisan ne s’étoit jamais montré à découvert sur cette intrigue ; il en avoit laissé soupçonner le prince de Montbarrey son ami. Ce ministre, qui étoit depuis long-tems en but aux tracasseries de la Reine, et aux méchancetés du comte d’Artois, étoit devenu l’objet de la haine des courtisans des deux partis. On ne se bornoit pas à critiquer ses opérations ministérielles ; aucunes n’étoient épargnées, quoiqu’il prit peu sur lui, et qu’elles fussent presque toutes dirigées par M. de Maurepas. On le déchiroit sur sa vie domestique et sur sa vie privée. Il est vrai que ce ministre trop peu connu, et qui avoit tout ce qu’il falloit pour bien servir son maître, et l’État trop peu habitué aux affaires, les laissoit quelque-fois languir pour se livrer à des plaisirs indécens : une fille publique, la boue même des filles de cet état l’avoient subjugué, et lui faisoit faire des choses inouies. Un nommé Daudet, malheureux, couvert de crimes et d’ordures, comblé par le ministre de graces de toute nature, et revêtu par lui d’une charge honorable, le compromettoit sans cesse, et encore plus madame de Montbarrey qui en étoit folle. Ce coquin vendoit les graces et les emplois qu’il surprenoit à la confiance du prince, et finit pardonner ses audiences chez le ministre. Bezenval avoit entouré l’arsenal d’espions ; il savoit tout, en instruisoit le comité (il avoit ses raisons). On resolut le renvoi du prince de Montbarrey. On n’ignoroit pas qu’il quitteroit au premier désagrément, quelqu’assuré qu’il fut d’être soutenu par M. de Maurepas et M. de Vergenne ; on le tourmenta, il donna sa démission froidement et avec noblesse.

Le triomphe de la cabale fut excessif ; on s’intrigua pour faire un ministre de la guerre. Les uns vouloient le duc du Châtelet, d’autres vouloient M. de Castries ; Caraman, Jaucourt, Bezenval et Adémar même portoient leurs vues jusqu’à cette place, tant le fanatisme d’être quelque chose, aveugloit ces faiseurs. Après maintes délibérations pour un choix aussi important, il tomba sur le plus nul : cela devoit être. L’espoir de changer souvent et de briller dans le désordre étoit celui de la clique : on prit le marquis de Ségur, et on le fit entrer sur le champ au conseil. Il étoit aux genoux de la Reine, ne faisoit que pour elle, et affectoit pour tout le reste une rigueur qui tenoit de la dureté, et cela pour masquer sa basse complaisance pour Antoinette. Il disoit et écrivoit aux femmes qui lui demandoient des rendez-vous qu’il étoit trop foible et trop susceptible de tentation pour risquer avec elles des, têtes-à-tête, qu’il craignoit même jusqu’à l’odeur de leurs billets doux. Il brilloit, selon l’ancien usage, en défaisant ce que son dévancier avoit fait ; c’étoit toujours de mal en pire.

Des courses, des spectacles, de petits voyages de Trianon, des entretiens secrets ménagés par Campan, il en résulta une grossesse : la Reine fut grosse une seconde fois. Cette événement se manifesta, on ne peut pas plus singulièrement. La Reine détestoit cordialement M. de Maurepas, et ne supportoit pas d’avantage la vieille comtesse sa femme, l’abbé de Verry, madame Seguin, et toute cette séquelle. Ce couple antique agissoit en conséquence, et se tenoit en garde contre les intrigues de cette étourdie. Ce fut au moment où l’on croyoit les cartes plus brouillées que jamais, que la Reine se fit annoncer chez le comte. Bon jour, papa, lui dit-elle ; vous êtes bien étonné de me voir à cette heure ; vous ne m’attendiez pas.

Madame de Maurepas se pressoit de sortir de l’appartement, par respect et pour ne pas gêner l’entrevue que Marie-Antoinette paroissoit venir chercher avec son époux ; la Reine s’appercevant de ce mouvement, la retint. Non, comtesse, lui dit-elle, ne sortez pas ; vous m’êtes tous les deux nécessaires, le secret que je veux confier au papa a même besoin de votre entremise, et avant que d’entrer en matière, commençons par oublier le passé, que la plus étroite union nous unisse : je vous ai témoigné quelquefois de l’humeur ; mais n’en accusez que les impressions désavantageuses qu’on s’est efforcé de me donner contre vous. Voilà l’origine d’une indifférence qui n’a eu et n’aura jamais rien de réelle ; je vais maintenant vous parler à cœur découvert.

Je suis grosse, mon cher comte ; cette aveu paroit vous rejouir en même tems qu’il m’allarme. Je dois m’expliquer avec franchise ; le Roi, qui se connoît, concevra des doutes sur cette étrange conception. Cette pigrièche de Madame et son égoïste Monsieur vont faire pleuvoir les brocards sur le Roi leur frère, sur l’enfant que je porte dans mon sein, et sur moi-même ; la ridicule comtesse d’Artois leur servira de boutte-feu ; ses clameurs hébétées peuvent me nuire beaucoup. J’ai lieu d’appréhender ; mais enfin cela est fait, si je puis compter sur vous deux, je suis tranquille.

À cet endroit de sa narration, l’adroite Antoinette se laisse tomber sur une chaise longue et feint de s’évanouir ; le vieux Mentor accourt à elle et cherche à la délasser ; la comtesse se jette à ses pieds, et l’un et l’autre lui jurent un entier dévouement et une fidélité à toute épreuve. Reprenez vos sens, adorable Reine ; ordonnez, nous sommes prêts à obéir, mon mari peut beaucoup, comme ministre écouté ; je marcherai avec plaisir sur ses traces, disposez de vos sujets, nous vous jurons un attachement éternel.

Après ces assurances, Marie-Antoinette revint à elle, comme cela se pratique en pareilles circonstances ; et sans quitter le ton de la persuasion, elle continua son exposé avec toute l’expression d’une douleur simulée.

Croyez m’en tous les deux, je suis victime de ma crédulité, ce rusé de Bézenval[3] m’a perdu par ses conseils, ses lâches et perfides insinuations m’ont mené jusqu’à craindre que votre crédit n’étouffât le mien, elles m’ont représentées mon peuple indigné de mes légéretés, et le fourbe a conclu que le seul moyen de ramener à mes pieds cette foule inconstante et frivole, étoit de donner un prince à l’État et un successeur au trône. Dans les premiers momens je fus très éloigné de le croire ; mais le perfide me fit tenir le même raisonnement par Vaudreuil et Coigni, auxquels je faisois quelquefois part de mes chagrins domestiques ; tout ce qui m’approchoit me peignoit un époux dégouté, un peuple m’accusant de stérilité, les horreurs du divorce, une proscription humiliante, je me suis égarée ; n’ayant que trop de raisons de douter des facultés de mon époux, j’ai jetté les yeux sur un autre, et le résultat c’est que je suis grosse. Il n’y a que vous qui puissiez faire agréer au Roi, l’assurance de ma fécondité ; m’aimerez-vous assez pour cela ?

Que beni soit le fruit de vos entrailles, repliqua la comtesse de Maurepas ! Laissez-nous faire, et tout ira bien ; loin de se formaliser, le Monarque regardera ce rejetton précieux, comme un accroissement à sa gloire, à son honneur et à la félicité de l’État. Allons, mon cher comte, voici le moment de profiter de l’ascendant que vous avez sur l’esprit du Roi, n’épargnez rien pour vous rendre digne de la confiance de notre auguste Souveraine.

Marie-Antoinette étoit trop habile pour ne pas saisir ce moment d’enthousiasme ; elle se jetta au col de la comtesse, l’emmena ainsi que le comte son mari à son souper, et pendant la tenue de ce repas, eût pour elle les préférences les plus distinguées. Ces témoignages de bienveillance déconcertèrent les courtisans. Tous ignoraient la cause de cette réconciliation, et à cet égard les présomptions étoient en défaut.

Quand la Cour se fut séparée, le comte resta seul avec le Roi ; et avec les ménagemens qu’il savoit devoir garder, il lui annonça la grossesse de la Reine. Au premier exposé, Louis XVI fronça le sourcil ; mais un reste d’amour, joint au doute, le préserva des nausées que son front commençoit à essuyer, et le vieux Maurepas n’eût plus que de legers obstacles vaincre pour lui faire avale la pillule et agréer les honneurs de la paternité.

C’est singulier, dit le Roi, frappant des mains en signe de joie, si ce n’étoit vous qui me le disiez, je ne le croirois pas. Voyez un peu ce que c’est que de nous autres hommes, et comme nous opérons sans nous en douter. Cependant, M. le comte, j’assurerois presque le moment où le Ciel a béni mes travaux. Oh ! oui très-certainement, ce fut pendant le cours de cette nuit, que je restai dans son lit deux grandes heures avec elle. Ah ! mon cher comte, que ne vous dois-je pas ? La nouvelle que vous m’annoncez, me cause un ravissement inexprimable ; je ne puis résister à mon empressement ; je vais, je cours, je vole l’embrasser ; pardonnez, je vous quitte.

La chronique secrette de la cour assure que le Monarque, satisfait de la nouvelle, au lieu de deux heures, en consacra quatre, à fatiguer les appas de la Reine, de sa molle foiblesse, et qu’à son tour, l’Autrichienne endura ses impuissans efforts avec résignation pour mieux couvrir la défectuosité de sa grossesse ; il est de certains cas, dans la vie, où il faut se faire une vertu de la nécessité. Une telle conduite de sa part imposoit silence aux rieurs, et quand le bon Roi croyoit être sûr de son fait, il étoit dangéreux d’essayer à lui persuader le contraire.

Le lendemain de cette farce, tout reprit une nouvelle face à la Cour le Monarque crédule contoit son bonheur et l’effet du miracle arrivé, à qui vouloit l’entendre. Il cessa d’aborder les amans de son épouse d’un œil taciturne : un pressentiment secret jettoit de tems à autre des doutes dans son esprit ; mais il les repoussoit en se disant intérieurement : je suis père. Cette illusion a fait de tous tems le bonheur des gens crédules.

Marie-Antoinette reprit alors tout son empire, et son orgueil commença à reparoître ; cependant sa dissimulation ordinaire lui prescrivoit une règle de conduite ; les obligations qu’elle venoit de contracter envers le comte et la comtesse de Maurepas, lui tenaient fortement au cœur, et la gênoient ; mais trop fine pour le faire paraître, elle n’appelloit plus le comte que son cher ministre, la comtesse sa bien aimée, et conséquemment fêtoit beaucoup le comte d’Agénois. Monsieur, malgré toute son insouciance, enrageoit dans le fond de l’ame de la sécurité du Roi, et son épouse qui voyoit évanouir tous ses projets d’animosité, n’en conçût encore que plus de haîne pour la Reine de France. La petite personne avoit cependant mis des espions en campagne, pour être sure de l’origine de l’héritier des Fleurs-de-Lys. Mais la prévoyance d’Antoinette avoit prévenu le coup fâcheux ; il ne restoit donc plus d’autre parti à prendre pour Madame que celui de la patience, et elle s’y résigna en attendant une meilleure occasion de renouveller ses persécutions.

L’héroïne Autrichienne, délivrée de toutes ses inquiétudes sur ce chapitre, ne s’en livra qu’avec plus d’ardeur à son train ordinaire, et le Monarque bonnace, respectant sa nouvelle situation, se relâcha de ces principes de sévérité et ferma les yeux sur la continuité des déréglemens de sa très-peu chaste compagne. Selon lui, rien n’étoit comparable à sa félicité ; et quoiqu’il soit en ce moment un exemple frappant, que la vérité pénètre difficilement jusqu’aux pieds du trône, il n’ignoroit cependant pas, que toute la France tournoit en ridicule ses facultés de propagation : l’amour propre que tous les êtres masculins attachent à leur virilité, l’engageoit à chérir l’occasion qui lui donnoit deux titres-de plus[4], raison de plus pour lui, pour garder le tout, sur tout ce que cette aventure pouvoit avoir de douteux, et redoubler de complaisance.

Si tous les avis de la Cour étoient partagés sur la conception de Marie-Antoinette, ceux de la Capitale se trouvoient réunis, et dans le même-tems que le parlement et toutes les Cours souveraines ordonnoient despotiquement au peuple de se féliciter de cette heureux événement, les gloseurs qui témoignaient peu de confiance aux miracles, parloient diversement de cet événement, entr’autres pasquinades faîtes sur ce sujet, l’éditeur a regardé comme précieux les couplets qui lui tombèrent dans les mains en cette occurrence.


Air : Je le compare avec Louis.

De notre Monarque Louis,
Admirons tous la confiance,
Mais sur le rejeton de France
Chacun peut donner son avis.
Ce beau poupon, tige suprême,
Ce beau poupon, tige suprême,
  Est le fruit,
  Est le fruit
 Du vice lui-même.
 Du vice lui-même.


Antoinette quoiqu’un peu tard,
Craignant du peuple le murmure,
Croît pouvoir sans aucune injure,
produire en France un beau batard.
Recevons-le, car notre maître,
Recevons-le, car notre maître
  Dit que c’est lui.
  Dit que c’est lui,
 Qui l’a fait peut-être.
 Qui l’a fait peut-être.


Mêmes folies, même inconséquences, même inconduite. Connoissant les sentimens de son époux, elle en profitoit et faisoit tout impunément, maîtrisant les ministres, le seul Vergenne lui resistoit à force de vertus. Cependant elle ne put empêcher la chûte de Necker qui, à force de sottises, de vanité et de fausses démarches, fut remplacé par le vieux Joli-de-Fleury, tout aussi incapable que son prédécesseur d’être à la tête de ce département.

Le Maréchal de Castries, cet imbécile qui accedoit à toutes les propositions, déconcerté de la chûte de Necker, vit bien qu’il perdoit par cette démission ou plutôt son renvoi, le soutien et l’ouvrier de sa besogne, et en cas pareil il perdoit beaucoup, les limites, de ses connoissances.

L’important Ségur, tout bouffi d’orgueil, crévoit dans sa peau ; Fleury, l’ame damnée des Choiseul, tentoit à expulser Miroménil, ou tout, au moins à diminuer sa faveur ; celui-ci prévoyant et calculant les événemens, ne seroit pas parti les mains vuides. Amelot, ce ministre vendu aux iniquités de la Cour, et successeur de Saint-Florentin pour les lettres-de-cachet, ne faisoit rien que par le ministère du plat Robinet sa créature la plus affidée, de sorte qu’à le bien prendre, la Cour de France étoit alors une pétaudière. Cette belle pureté de mœurs que l’on avoit prétendu afficher dans les commencemens du règne de Louis XVI, étoit disparue ; Richelieu primoit de nouveau et disoit qu’avant de mourir, il vouloit couronner ses hauts faits en faisant succéder à la prise de Mahon, les suites de son emploi de Maquerau auprès de Louis XVI, savoir ; donner, une maîtresse en titre au Roi, un amant avoué, à la Reine, un bordel au comte d’Artois qui se seroit bien passé de ses soins, puisqu’il y pourvoyoit lui-même, et une putain à Monsieur, qui cependant dans ce tems-même s’étayoit les appas de la Balby, et le tout afin de mourir comme il avoit vécu.

Nous avons maintenant vu Marie-Antoinette, suivie dans les principaux événemens, qui composent cette première partie, et ses prouesses galantes, comme une femme sans mœurs, et indigne du sceptre qu’elle possédoit. Cependant nous n’en sommes encore qu’à l’ébauche de ses perversités ; que de monstruosités il nous reste à tracer pour l’exposer aux yeux de nos lecteurs dans son vrai point de vue ! Si l’histoire des têtes couronnées est nécessaire pour l’instruction des nations, la plume de l’historien chargé de dessiner à son siècle ce tableau d’horreurs, recule en s’occupant de son ministère.

L’adultère, la débauche, la prostitution, voilà les traits que nous ne craignons pas de mettre au jour ; les traits qui caractérisent l’Autrichienne, que le Ciel en courroux nous envoya de la Cour de Vienne, pour préparer les fléaux destructeurs dont nous sommes maintenant les victimes. Traçons, d’une main hardie, l’exposé des forfaits, dont elle s’est rendue coupable, et qui ont attisé parmi nous les feux sanglans de la discorde. Telle est la matiere que nous allons employer dans ce second volume.

Un frere dénaturé, une mère criminelle, des batards destinés à régir le trône de la France, des ministres sans pudeur, sans frein et sans délicatesse, un Monarque foible, indolent, pusillanime, sans fermeté, sans énergie, occupé de frivolités, des princes du sang royal, rongés d’ambition, un peuple malheureux, courbant sa tête sous le joug de l’esclavage : voilà les détails qui composeront la seconde partie d’Antoinette, toujours de plus en plus criminelle. Puissent les personnes entre les mains desquelles tombera cet ouvrage, apprendre en le lisant à resserrer leur union fraternelle, comme le seul moyen de prévenir les maux que la furie germaine n’a pas perdue de vue, et qu’elle voudroit accumuler sur nos têtes !


fin de la première partie.
  1. Cette expression équivaut à celle de Maquereau.
  2. Elle avoit encore un plus sublime emploi. De toutes les prêtresses de Venus arrivées à une certaine célébrité, il n’en est point qui ait mieux connu le culte que cette fille. Depuis trente ans elle pratiquoit avec tant de gens, avec tant d’assiduité, qu’elle fait ce que beaucoup d’autres, ignorent. On lui faisoit conter ses inépuisables aventures, et dire ce que chacune lui avoit appris de nouveau dans l’amoureux combat. Le nombre de ces précepteurs la mettoit à même d’en être un elle-même supérieur à tout ce qui a existé. L’écolière alloit en suite répéter ses leçons avec cette quantité d’amans plus nombreux, et sur-tout moins imbéciles que ceux de Pénélope. D’ailleurs on étoit bien sûr qu’Ulisse ne reviendroit pas.
  3. Le Barabas de la révolution, lorsque Favras en fut le Christ ; il falloit une victime populaire, tels sont les jeux cruels de la politique.
  4. Ceux de cocu et de père.