Vie de Napoléon/27

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 89-94).


CHAPITRE XXVII


Le chirurgien Warden raconte qu’après l’histoire du capitaine Wright, et à son grand étonnement, Napoléon se mit à parler de la mort du duc d’Enghien. Il parlait avec vivacité et en se levant souvent du sopha sur lequel il était couché. « À cette époque de ma vie si pleine d’événements[1], j’avais réussi à redonner l’ordre et la tranquillité à un empire renversé de fond en comble par les factions et nageant dans le sang. Un grand peuple m’avait mis à sa tête. Remarquez que je n’arrivais pas au trône comme votre Cromwell ou votre Richard III. Rien de pareil : je trouvai une couronne dans le ruisseau, j’essuyai la boue qui la couvrait et la mis sur ma tête. Ma vie était indispensable pour la durée de l’ordre si récemment rétabli, et que j’avais su conserver avec tant de succès, ainsi que le reconnaissaient en France les gens qui étaient à la tête de l’opinion. À cette époque, chaque nuit, on m’apportait des rapports, et ces rapports annonçaient tous qu’on tramait une conspiration, que des réunions avaient lieu à Paris dans des maisons particulières. Et cependant on ne pouvait obtenir de preuves satisfaisantes. Toute la vigilance d’une police infatigable était mise en défaut. Mes ministres allèrent jusqu’à suspecter le général Moreau. Ils me pressèrent souvent de signer l’ordre de son arrestation ; mais ce général avait alors un si grand nom en France qu’il me semblait qu’il avait tout à perdre et rien à gagner en conspirant contre moi. Je refusai l’ordre de l’arrêter ; je dis au ministre de la police : « Vous m’avez nommé Piehegru, Georges et Moreau ; donnez-moi la preuve que le premier est à Paris et je ferai immédiatement arrêter le dernier. » Une singulière circonstance conduisit à la découverte du complot. Une nuit, comme j’étais agité et sans sommeil, je quittai le lit et me mis à examiner la liste des conspirateurs. Le hasard qui, après tout, gouverne le monde, fit que mon œil s’arrêta au nom d’un chirurgien rentré depuis peu des prisons d’Angleterre. L’âge de cet homme, son éducation, l’expérience qu’il avait des choses de la vie, me portèrent à croire que sa conduite avait un tout autre motif qu’un enthousiasme de jeune homme en faveur des Bourbons. Autant que les circonstances me mettaient à même de le juger, l’argent devait-être le but de cet homme. Il fut arrêté ; on le fit comparaître devant des agents de la police déguisés en juges, par lesquels il fut condamné à mort, et on lui annonça que l’arrêt était exécutoire dans un délai de six heures. Le stratagème eut son effet : il avoua.

« On savait que Pichegru avait un frère, un vieux moine retiré à Paris. Le moine fut arrêté et, au moment où les gendarmes l’emmenaient, une plainte qui lui échappa découvrit enfin ce que j’avais tant d’intérêt à connaître : « C’est parce que j’ai donné asile à un frère que je suis traité de la sorte. »

La première annonce de l’arrivée de Pichegru à Paris avait été donnée par un espion de la police qui rapporta une conversation curieuse qu’il avait entendue entre Moreau, Pichegru et Georges dans une maison sur le boulevard. On y avait arrêté que Georges se déferait de Bonaparte, que Moreau serait premier consul et Pichegru second consul. Georges insista pour être troisième consul. À quoi les autres objectèrent que comme il était connu pour royaliste, toute tentative pour l’associer au gouvernement les perdrait tous dans l’opinion publique. Sur quoi, le fougueux Cadoudal s’écria : « Si ce n’est donc pas pour moi, je suis pour les Bourbons, et si ce n’est ni pour eux ni pour moi, bleus pour bleus, j’aime autant que ce soit Bonaparte que vous. » Quand Moreau fut arrêté et interrogé il répondit d’abord avec hauteur, mais, quand on lui présenta le procès-verbal de cette conversation, il s’évanouit.

« L’objet du complot, continua Napoléon, était ma mort, et, s’il n’avait pas été découvert, il aurait réussi. Ce complot venait de la capitale de votre pays. Le comte d’Angoumois était à la tête de l’entreprise[2]. Il envoya à l’Ouest le duc de Bourgogne[3] et à l’Est le duc d’Enghien. Vos vaisseaux jetaient sur les côtes de France les agents subalternes de la conspiration. Le moment pouvait être décisif contre moi ; je sentis chanceler mon trône. Je résolus de renvoyer la foudre aux Barmécides[4], fût-ce même dans la métropole de l’empire britannique.

Les ministres me pressaient de faire arrêter le duc d’Enghien, quoique habitant un territoire neutre. J’hésitais toujours. Le prince de Bén[évent] m’apporta deux fois l’ordre et me pressa de le signer, avec toute l’énergie dont il est capable. J’étais environné d’assassins que je ne pouvais découvrir. Je ne cédai que quand je fus convaincu de la nécessité.

Je pouvais facilement arranger l’affaire avec le duc de Bade. Pourquoi devais-je souffrir qu’un individu, résidant sur la frontière de mon empire, pût commettre librement un crime qui, un mille plus près de moi, l’eût conduit à l’échafaud. Ne vis-je pas dans cette circonstance le principe d’après lequel a agi votre gouvernement lorsqu’il ordonna la capture de la flotte danoise ? J’avais les oreilles rebattues de cette maxime que la nouvelle dynastie ne serait jamais établie tant qu’il resterait un Bourbon. Talleyrand ne déviait jamais de ce principe. C’était le fondement, la pierre angulaire de son credo politique. J’examinai cette idée avec une extrême attention, et le résultat de mes réflexions fut de me ranger entièrement à l’opinion de Talleyrand. Le juste droit de ma défense personnelle, le juste soin de la tranquillité publique[5] me décidèrent contre le duc d’Enghien. J’ordonnai qu’il fût arrêté et jugé. Il fut condamné à mort et fusillé, et autant il en serait arrivé, quand il eût été Louis IX lui-même[6]. Les assassins avaient été lancés sur moi, de Londres avec le comte d’Angoumois à leur tête. Tous moyens ne sont-ils pas légitimes contre l’assassinat ? »



  1. Warden, p. 144.
  2. Warden, p. 147.
  3. M. Boyer fait remarquer que c’est par prudence que Stendhal a travesti les noms du comte d’Artois et du duc de Berry. N. D. L. É.
  4. Les Bourbons, bien entendu. N. D. L. É.
  5. Voir les massacres de Nîmes. La meilleure histoire est celle d’un ministre protestant de Londres, M… Voyez Lyon en 1817, par le colonel Fabyler.
  6. Warden, 6e. éd., p. 149.