Vie de Napoléon/42

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 158-164).


CHAPITRE XLII


Napoléon revint à Paris, mais il fallut bientôt repartir pour l’Espagne. Nous laisserons, comme à l’ordinaire, l’histoire générale de la guerre qui exige de longs détails. Il passa plusieurs revues aux portes de Madrid. Comme à son ordinaire, il se trouva au milieu d’un peuple nombreux et, même une fois, au milieu d’une forte colonne de prisonniers espagnols. Ces fanatiques, vaincus, déguenillés et brûlés du soleil avaient des figures horribles.

M. de Saint-Simon, grand d’Espagne, ancien membre de l’Assemblée Constituante, avait combattu dans Madrid contre les Français. Napoléon avait une politique arrêtée à l’égard des Français qui portent les armes contre la patrie. M. de Saint Simon fut arrêté et condamné à mort par une commission militaire. L’empereur ne pouvait avoir aucun sentiment de haine envers un homme qu’il ne connaissait point et qui n’était pas au nombre des personnages dangereux. La politique seule avait marqué la victime.

M. de Saint-Simon avait une fille qui adoucissait son exil et les peines de sa vieillesse par les soins les plus tendres. Les dangers de son père l’amenèrent aux pieds de Napoléon. Tout se disposait pour le supplice ; le dévouement de cette pieuse fille l’emporta contre un parti pris qui semblait irrévocable, car il était appuyé non sur les passions, mais sur la raison et sur le souvenir de Saint-Jean-d’Acre.

Ce bel acte de clémence fut facilité par le major général et les généraux Sebastiani et Laubardière. Toute l’armée trouvait la guerre d’Espagne injuste ; à cette époque elle n’était pas encore irritée par de nombreux actes de traîtrise[1]. À la retraite d’Oporto, en 1809, un hôpital français très nombreux fut massacré avec des circonstances horribles. À Coïmbre, plusieurs milliers de malades et de blessés finirent de même d’une manière trop atroce pour être rapportée. Ailleurs, on noyait de sang-froid dans le Minho sept cents prisonniers français. Il y a des centaines d’anecdotes de ce genre et qui compromettent des gens qu’on a encore la bonté d’admirer. À mesure que ces atrocités irritaient l’armée française, elle devint cruelle, mais jamais dans la forme. On fusillait ou on faisait pendre ce qu’on appelait des rebelles.

Au milieu de sa campagne d’Espagne, Napoléon apprit que l’Autriche, qui armait depuis longtemps, était sur le point d’attaquer. Il fallait confier à des lieutenants l’Espagne ou la France et l’Italie. Il ne put pas hésiter ; ce fut une faute forcée, mais, de ce moment, l’Espagne fut perdue. Tout languit à l’armée, qui n’était plus la Grande Armée, qui n’était plus sanctifiée par la présence immédiate du despote. De ce moment, on eut beau faire de grandes actions, il n’y eut plus ni avancement, ni récompense pour l’armée d’Espagne.

Pour achever de rendre la position insoutenable, la division très marquée entre Joseph et Napoléon s’aigrit de plus en plus. Elle avait d’abord eu deux principes : le délaissement dans lequel Napoléon laissait Joseph et l’insolence des maréchaux à son égard ; deuxièmement, les nouveaux projets de Napoléon sur l’Espagne.

Joseph prétendait que, puisqu’on l’avait fait roi, il fallait qu’il parût l’être, que le reléguer à la queue de l’armée n’était pas le préparer à paraître à la tête de la nation, que plus elle était fière, plus elle devait vouloir que son chef fût honoré. Louis XIV, qui s’entendait en vanité n’eût pas commis cette faute.

Tout l’argent qu’on avait rapporté de Prusse, environ cent millions, ne paraissait pas devoir suffire à la guerre d’Espagne. Napoléon, accoutumé à nourrir la guerre par la guerre, ne s’accoutumait pas à porter son argent en Espagne. Il voulait que Joseph payât la guerre ; l’Espagne y aurait suffi à peine en temps de paix. C’était le dernier degré de l’absurde, au moment où les troupes françaises n’étaient exactement maîtresses que du terrain qu’elles occupaient militairement et qu’elles épuisaient à fond.

Mais il y avait plus : à peine Napoléon fut-il en Espagne, qu’il se mit à la regarder, et, l’ayant trouvée belle, il en voulut un morceau. Rien de plus contraire aux actes de Bayonne. Ce génie mobile et ardent, satisfait pour un instant au moment de la création, apercevait sans cesse de nouveaux rapports dans les affaires. L’idée du jour dévorait celle de la veille et, se sentant la force de détruire tous les obstacles, rien n’était immuable pour un esprit devant lequel le terme des possibles s’éloignait, comme l’horizon devant le voyageur. On a cru souvent Napoléon perfide, et il n’était que changeant. Voilà la disposition qui le rendait le prince de l’Europe le moins propre au gouvernement constitutionnel.

Il avait commencé par céder très sincèrement l’Espagne à Joseph : certainement, à Bayonne, il ne songeait pas à s’approprier une seule de ses provinces. En revenant de Benavente où, malgré tous les obstacles que la neige, l’hiver et les montagnes, peuvent entasser, il avait poursuivi les Anglais, il s’arrêta à Valladolid où il attendait avec impatience la députation de la ville de Madrid. Il fit appeler un homme de sa cour qui voyageait avec ces députés. Il brûlait de partir pour la France. Il était nuit, le temps affreux. Il ouvrait la fenêtre à chaque instant pour consulter l’état du ciel et s’assurer de la possibilité de marcher. Se retournant vers les gens de sa cour, il entassait les questions comme à son ordinaire, demandant avec vivacité ce que l’on ferait à Madrid, ce que voulaient les Espagnols. On lui disait qu’ils étaient mécontents ; là-dessus il entreprit de prouver qu’ils avaient tort, que le mécontentement n’était pas possible ; qu’un peuple raisonne toujours juste sur ses intérêts, que les Espagnols avaient à gagner la dîme, l’égalité, les droits féodaux, la diminution de l’hydre du clergé. On lui répondait que, d’abord, l’Espagnol, ne sachant rien de l’état de l’Europe, n’avait pas d’yeux pour voir ces avantages ; mais qu’en revanche, il avait la fierté de ne vouloir avoir d’obligation à personne ; qu’enfin ce peuple était comme la femme de Sganarelle, qui voulait être battue. Il rit et continua avec véhémence en se promenant à grands pas : « Je ne connaissais pas l’Espagne ; c’est un plus beau pays que je ne le pensais. J’ai fait là un beau présent à mon frère ; mais vous verrez, les Espagnols feront des sottises et il me reviendra ; je le partagerai en cinq grandes vice-royautés. » Il était frappé de la tendance de l’Espagne vers l’alliance avec l’Angleterre. Il ne comptait pas plus sur les rois d’Espagne Napoléons que sur les rois d’Espagne Bourbons. Il sentait que les uns, comme les autres, profiteraient de la première occasion pour se rendre indépendants comme l’ont tenté les rois de Hollande et de Naples.

Il quitta Valladolid le lendemain de cette singulière indiscrétion, et franchit, en quelques heures de galop, les trente lieues qui séparent cette ville de Burgos. Il fut à Paris quatre jours après. La rapidité de ces courses, cette aptitude à braver toutes les fatigues entraient dans la magie de son existence ; jusqu’au simple postillon, tout le monde sentait que c’était un homme supérieur à l’homme[2].



  1. « Notre maxime était que tromper avec adresse, sans déguiser entièrement la vérité, un homme aussi faux que Napoléon, était une action digne d’éloges bien loin d’être blâmable. » Escoïquiz, p. 124.
  2. Le résumé plein de faits n’aurait qu’une page (226 et suivante [de Pradt]), mais il refroidirait ; le réserver pour ailleurs. Le caractère de Napoléon me fait une excellente transition d’idées et non de mots. 10 juillet 1818.