Vie de Napoléon/69

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 265-267).


CHAPITRE LXIX


L’empereur Alexandre vint loger chez M. de Talleyrand. Cette petite circonstance décida du sort de la France[1]. Cela fut décisif. M. ***[2] parla à ce souverain dans la rue et lui demanda de restituer à la France ses souverains légitimes. La réponse ne fut rien moins que décisive. Le même personnage fit la même demande à plusieurs généraux également dans la rue ; les réponses furent encore moins satisfaisantes. Personne ne songeait aux Bourbons ; personne ne les désirait ; ils étaient inconnus. Il faut entrer dans le détail d’une petite intrigue. Quelques gens d’esprit, qui ne manquaient pas de hardiesse, pensèrent qu’on pourrait bien gagner au milieu de toute cette bagarre, un ministère ou une gratification. Ils ne furent pas pendus ; ils réussirent ; mais ils n’ont eu ni ministère, ni gratification[3].

Les Alliés avançant en France, étaient tout étonnés ; ils croyaient les trois quarts du temps, marcher dans une embuscade. Comme, malheureusement pour l’Europe, l’esprit chez eux ne correspondait pas à la fortune, les Alliés se trouvèrent dans les mains des premiers intrigants qui osèrent prendre la poste et aller jusqu’à leur quartier général. M. [de Vitrolles] fut le premier qui arriva avec des lettres de créance de l’abbé Scapin[4]. Ils disaient qu’ils parlaient au nom de la France et que la France voulait les Bourbons. L’effronterie de ces deux personnages égaya beaucoup les généraux alliés. Quelque bons que fussent les Alliés, ils sentirent cependant un peu le ridicule d’une telle prétention.

M. de Talleyrand abhorrait Napoléon qui lui avait ôté un ministère auquel il était accoutumé. Il avait le bonheur de loger le monarque qui, pendant un mois, fut le maître et le législateur de la France. Pour gagner son esprit, il se servit de tous les moyens et fit paraître l’abbé Scapin et d’autres intrigants qui se donnèrent pour les députés du peuple français.

Il faut avouer que ces moyens d’intrigue étaient misérables. Ils furent rendus excellents par la faute énorme qui avait été commise l’avant-veille. On avait fait sortir de Paris l’impératrice Marie-Louise et son fils. Si cette princesse eût été présente, elle offrait un logement aux Tuileries à l’empereur Alexandre, et le prince S[chwarzenberg] avait naturellement une voix prépondérante.



  1. Et probablement de celui de l’Europe d’ici à 1888.
  2. Stendhal avait d’abord écrit : Demosthène de la Rochefoucauld. Nom qu’il a barré en écrivant au dessous : « Par prudence trois étoiles : M*** ». N. D. L. É.
  3. Oublié l’Italie dans l’abdication.
  4. Par prudence Stendhal désigne sous ce nom l’abbé de Pradt. N. D. L. É.