Vie de Napoléon/79

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 292-295).


CHAPITRE LXXIX


1. L’article 260 du Code pénal maintenu par la charte défend, sous peine de prison et d’amende, de forcer les Français à célébrer les fêtes ou dimanches et à discontinuer leur travail. Une ordonnance de police ordonna précisément le contraire et en termes ridicules. Elle prescrivait à tous les Français de quelque religion qu’ils fussent, de tendre le devant de leurs maisons dans toutes les rues où devaient passer les processions du Saint-Sacrement.

On ne manqua pas de faire de ces processions qui furent la risée de tous les partis. Tant que la religion catholique n’aura pas de bonnes places à donner, elle sera ridicule en France. Personne n’y croit plus depuis longtemps. La religion est à jamais perdue en France depuis que l’abbé Maury a voulu la faire servir de bouclier aux privilèges des nobles.

2. Le 10 de juin, six jours après la charte qui promettait la liberté de la presse (article 8), parut l’ordonnance du ministre de l’intérieur qui rétablissait la censure. Ce qu’il y eut de plus ridicule, c’est qu’on fit de cette ordonnance une loi. De longtemps en France, l’avenir ne sera rien pour le gouvernement.

3. Le 15 juin et le 15 de juillet, deux ordonnances sur le recrutement de la garde royale violèrent, au détriment de l’armée, l’article 12 de la charte.

4. Le 21 juin et le 6 de juillet, on, établit un Conseil d’État, qui, au mépris de l’article 63, fut érigé en tribunal extraordinaire.

5. Le 27 juin, l’article 15, le plus important de tous, celui qui déclare que le pouvoir législatif réside dans le roi, les pairs et les députés, fut violé pour une bagatelle, par une ordonnance qui annulait un impôt établi par la loi du 22 ventôse an 12[1].

6. Le 16 décembre, on mit à la demi-solde les officiers non employés ; cela était en opposition directe avec l’article 69. Cette mesure pouvait être nécessaire, mais il fallait faire une loi, la faire pour un an, la faire en tremblant, la demander à genoux. De ce moment, l’armée fut perdue pour les Bourbons. En France, sur dix hommes que l’on rencontre, huit ont fait la guerre dans un temps ou dans un autre et les deux autres mettent leur vanité à partager les sentiments de l’armée. À cette époque, des anecdotes fâcheuses commencèrent à circuler. Un duc royal demande à un officier quelles campagnes il a faites. — « Toutes. » — « Avec quel grade ? » — « Comme aide de camp de l’empereur. » On lui tourne le dos. À la même question, un autre répond qu’il a servi vingt-cinq ans. — « Vingt-cinq ans de brigandages. » La garde déplaît dans une manœuvre ; on dit à ces vieux soldats, illustrés par tant de victoires, qu’il faut qu’ils aillent en Angleterre apprendre à manœuvrer des gardes du roi d’Angleterre.

Des soldats suisses sont appelés à Paris, tandis qu’on met des soldats français à la demi-solde. Six cents nobles, pour lesquels les Parisiens trouvèrent le nom, devenu si célèbre, de voltigeurs de Louis XIV, et pareil nombre d’enfants, sortis à peine du collège, sont recouverts d’habits ridicules inventés par le cardinal de Richelieu, et gardent la personne du roi qui semble se défier de sa garde. Dès qu’on a un corps privilégié à Paris, on doit s’attendre à des insolences et il faut savoir les empêcher comme Napoléon. Les scènes du café Montansier irritèrent vivement la vanité nationale.

La vieille garde impériale, ce corps si brave et si facile à gagner, est outrageusement exilée de la capitale. Le maréchal Soult, ministre de la guerre, veut la rappeler ; un contre-ordre, mille fois plus outrageant que la première mesure, l’arrête à moitié chemin. Les Chouans, ces gens liés avec l’étranger, sont dans la plus haute faveur[2].

On supprime l’établissement pour les orphelins de la Légion d’Honneur ; on fait pis : on le rétablit par faiblesse.

On vend publiquement la Légion d’Honneur ; on fait plus : pour l’avilir, on la jette aux gens les plus étrangers à la chose publique, par exemple à des parfumeurs du Palais-Royal. L’armée des Bourbons ne s’élève pas à 84.000 hommes, et on y met pour officiers 5.000 vieux émigrés ou jeunes nobles imberbes.



  1. Hobhouse, I, p. 63.
  2. Hobhouse, I, p. 88.