Vie de la vénérable mère d’Youville/02/01

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


DEUXIÈME PARTIE

HISTORIQUE DU DÉVELOPPEMENT DE L’INSTITUT
DES SŒURS DE LA CHARITÉ.









ANCIEN HÔPITAL GÉNÉRAL
(vu des jardins)

HISTORIQUE DU DÉVELOPPEMENT DE L’INSTITUT DES SŒURS DE LA CHARITÉ,




CHAPITRE PREMIER


PREMIÈRES COMPAGNES DE Mme D’YOUVILLE. — SUPÉRIEURES DE L’INSTITUT DEPUIS LA FONDATION JUSQU’À NOS JOURS.


Quand Dieu veut fonder une œuvre utile à l’Église, il commence par faciliter la réunion des personnes qui doivent lui servir d’instruments, puis, leur inspirant un attrait particulier pour le sacrifice qu’il attend d’elles, il leur donne la grâce de bien comprendre l’esprit qui doit animer la fondation nouvelle et le but qu’elle doit atteindre.

C’est ainsi que dans l’établissement des Sœurs de la Charité de Ville-Marie sont venues se grouper autour de Mme d’Youville les compagnes les plus dévouées à son Institut et les mieux disposées à lui conserver ce cachet particulier que lui avait donné la fondatrice et qui l’a distingué jusqu’à nos jours.

Celle qui, la première, voulut s’associer au projet de Mme d’Youville de se dévouer au soin des vieillards et des infirmes fut, comme nous l’avons dit plus haut[1], Mlle Louise Thaumur La Source. Deux autres compagnes s’unirent à elles, dès la même année (1737), Mlles Catherine Demers et Catherine Cusson[2]. Puis vinrent successivement Mlles Catherine de Rainville, Thérèse Laser-Laforme, Agathe Véronneau, Marie-Antoinette Relle et Marie-Joseph Bernard, qui formaient, réunies, (moins Mlle Cusson, décédée) la communauté de Mme d’Youville lorsqu’elle fut enfin reconnue et autorisée par lettres-patentes du roi Louis xv, le 3 juin 1753[3]. À la mort de Mme d’Youville, en 1771, le nombre des religieuses était de dix-huit, dont douze administratrices et six autres appelées alors sœurs converses.

Les annales de l’Institut nous fournissent sur ces pieuses filles quelques renseignements dont nous croyons devoir profiter, bien qu’ils soient fort incomplets dans certains cas.


PREMIÈRES COMPAGNES DE Mme D’YOUVILLE.


Louise Thaumur La Source, dont nous avons déjà parlé dans le chapitre de la fondation[4], est née à Montréal, en 1706 ; elle était fille de Dominique Thaumur de La Source et de Jeanne Prud’homme. Elle fut la première compagne que s’associa Mme d’Youville. Les âmes ayant les mêmes goûts et les mêmes aspirations ne semblent-elles pas se chercher par une sympathie inconsciente où elles trouvent souvent le premier lien d’une durable amitié ? La future fondatrice des Sœurs Grises et son assistante s’étaient senties attirées l’une vers l’autre dès qu’elles s’étaient rencontrées et, alors que Mme d’Youville était encore à son foyer domestique, elle avait confié à Mlle La Source, devenue son amie, toutes les aspirations de son âme et le grand penchant qui l’attirait vers les pauvres. Puis Mme d’Youville ayant résolu, sur le conseil de M. Normant, de se donner entièrement à Dieu et aux indigents, ce fut encore à Mlle La Source qu’elle s’adressa pour partager avec elle la vie nouvelle qu’elle voyait s’ouvrir. Celle-ci, comme nous l’avons dit, hésita longtemps avant d’accepter la proposition que lui faisait son amie, et ce ne fut qu’après avoir beaucoup réfléchi et prié qu’elle donna son consentement. Admise à prononcer ses vœux avec la fondatrice, le 25 avril 1755, elle fut jusqu’à la mort fidèle à sa vocation et resta toujours un modèle pour les compagnes qui se joignirent successivement à elles dans l’Institut.

Quand Mgr de Pontbriand vint approuver la nouvelle communauté, il avait nommé la sœur La Source assistante de Mme d’Youville, et, à la mort de celle-ci, il semblait naturel de la choisir pour remplacer la fondatrice, car elle aussi avait su par ses rares qualités se gagner tous les cœurs. Son excessive douceur et sa grande timidité lui firent cependant préférer Mère Despins ; Mère Thaumur La Source fut continuée dans la charge d’assistante, qu’elle occupa jusqu’à sa mort.


Catherine Cusson, née à Montréal le 16 février 1707, était fille de Jean Cusson et de Marguerite Aubuchon. Associée à Mme d’Youville dès 1737, elle fut, comme nous l’avons déjà dit, la première compagne de la fondatrice que Dieu rappela à lui. Elle mourut d’une fluxion de poitrine, le 20 février 1741.


Catherine Demers-Dessermont, troisième compagne de la Vénérable, mourut à l’âge avancé de quatre-vingt-sept ans, le 21 avril 1789.


Catherine de Rainville, nommée assistante le 18 septembre 1778, pour remplacer la sœur Thaumur La Source, garda cette charge jusqu’à sa mort, arrivée en 1783.


Thérèse Laser-Laforme fut élue maîtresse des novices le 27 décembre 1771, pour remplacer Mère Despins qui venait d’être nommée supérieure. Elle occupa cette charge jusqu’à son décès, en 1783.

Une autre des compagnes de Mme d’Youville était la sœur Agathe Véronneau, que le ciel avait marquée comme première victime de la communauté naissante. En soignant les malades atteints de la petite vérole, en 1755, elle prit à son tour la terrible maladie, bientôt aggravée par le typhus. Son intelligence ne se remit jamais complètement de ce choc terrible ; cependant on put voir que, malgré cette atteinte, sa profonde piété et son grand amour de Dieu étaient restés intacts. Elle fut aussi toujours fidèle à la pratique de l’oraison. « Un jour, » dit M. Sattin, Mme d’Youville s’étant aperçue qu’elle n’était pas au réfectoire, elle fut inquiète et chargea une sœur d’aller à sa recherche. Celle-ci la trouva à la porte de la chapelle, à genoux et dans l’attitude de la prière. Que faites-vous donc ? dit la sœur tout étonnée. Je fais mon oraison, répondit-elle. Et sur quel sujet la faites-vous ? poursuivit l’autre. Sur l’amour de Dieu, reprit la bonne sœur. » Ses pieuses habitudes ne l’avaient pas quittée, comme ce trait nous le fait voir, et elle les conserva jusqu’à la fin de sa vie. Elle répétait sans cesse, la nuit même de sa mort : « Mon Dieu, je vous aime, » et ce fut en prononçant ces paroles qu’elle exhala le dernier soupir.


Marie-Antoinette Relle est décédée le 15 avril 1777, âgée de cinquante-cinq ans. M. Faillon écrit son nom Réelle ; mais elle a signé Relle à l’acte d’arrangement par lequel Mgr de Pontbriand, le gouverneur et l’intendant ont remis à Mme d’Youville la possession de son hôpital, en 1752, confirmé ensuite par les lettres-patentes du 3 juin 1753.


Marie-Joseph Bernard-Bourjoly fut élue assistante à la mort de la Sœur de Rainville et conserva cette charge jusqu’à son décès, arrivé en 1796.


Barbe-Françoise Prudhomme, admise à la profession en 1766, n’était encore que novice lorsque le terrible incendie de 1765 éclata à l’Hôpital Général. Les sœurs ayant perdu tout leur mobilier et leur linge et se trouvant sans abri, Mme d’Youville offrit à la sœur Prudhomme d’aller passer quelques mois dans sa famille qui jouissait de tout le confort que l’on pouvait alors désirer ; mais la fervente religieuse refusa énergiquement, disant qu’elle aimait mieux la plus grande pauvreté et toutes les misères supportées avec ses sœurs que l’aisance et toutes ses douceurs en dehors de la vie religieuse.

Vive et enjouée, mais d’un caractère énergique, la Sœur Prud’homme contribua beaucoup à conserver dans la communauté l’esprit de celle qui l’avait formée. Pendant vingt-neuf ans on la vit, hospitalière des hommes, faire l’admiration de ses compagnes et des pauvres, qu’elle soigna toujours avec la même douceur et la même charité. Élue en 1809 à la charge d’assistante, elle ne cessa d’édifier ses compagnes par la pratique de toutes les vertus, surtout par sa parfaite soumission envers la supérieure. Celle-ci, la Mère Coutlée, était beaucoup plus jeune qu’elle, et cependant la sœur Prudhomme eut toujours pour elle la plus grande déférence, donnant aux jeunes sœurs, dit M. Faillon, l’exemple du respect et de l’obéissance qu’elles devaient elles-mêmes à celle qui était à leur tête.

Ayant vécu jusqu’à un âge très avancé, sa mémoire faiblit et elle oubliait parfois de se rendre aux exercices de la communauté pour rester à prolonger son oraison à la chapelle ; mais il suffisait alors de lui dire : « Notre Mère vous demande, » pour la voir quitter immédiatement sa prière et accourir faire ses excuses à la supérieure. Si celle-ci la reprenait de son infraction à la règle, elle l’écoutait respectueusement et ne la quittait pas sans l’avoir remerciée.[5]

Aimable pour tous, elle était particulièrement bonne pour les novices et les jeunes sœurs qui, en retour, l’aimaient, la respectaient et prenaient ses avis avec reconnaissance. À l’exemple de la Vénérable Mère d’Youville, elle s’efforçait d’inspirer une grande dévotion envers le Père Éternel, qui était l’objet de toute sa confiance.

Elle mourut très âgée, laissant à la communauté le souvenir de ses grandes vertus et de ses aimables qualités. Son amour du travail lui avait fait introduire dans la maison la confection des fleurs artificielles, qui, comme nous l’avons déjà dit, subsiste encore aujourd’hui.


Élisabeth Bonnet fut la dernière compagne de Mme d’Youville qui lui survécut.[6] Elle personnifiait par son immense charité la vraie fille de saint Vincent de Paul. Elle fut pendant trente ans hospitalière des femmes. Malgré sa vie si occupée, elle trouvait toujours le moyen de venir en aide à celles de ses compagnes qui avaient besoin d’elle. Les supérieures étaient-elles dans l’embarras, c’était à la Sœur Bonnet qu’elles s’adressaient. Rien ne lui semblait au-dessus de ses forces, et cependant elle était aussi bien douée pour les ouvrages délicats et artistiques que généreuse à se dépenser aux travaux les plus fatigants et les plus pénibles.

La salle de ses pauvres était toujours plus que remplie, et si on venait lui dire qu’il se présentait une nouvelle infirme à l’hôpital, elle s’ingéniait à lui trouver une place. « Si elle n’y est pas commodément, » disait-elle, « au moins elle sera délivrée de la misère. »

La vie de cette vaillante hospitalière s’écoula ainsi, entre les soins maternels dont elle entourait ses pauvres et ses devoirs religieux, qu’elle remplit toujours avec une si grande ardeur qu’à l’âge de soixante-quatorze ans, quand Dieu l’appela à lui, elle était aussi fervente que la plus parfaite des novices. Elle s’éteignit le 12 mars 1824, en répétant d’une voix forte : « Ô beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, quand est-ce que je vous verrai ? » et avec le Psalmiste : « Ô mon Dieu, venez à mon aide ; hâtez-vous, Seigneur, de me secourir. »


Marie-Catherine Eury de la Péronnelle, née à Louisbourg, était veuve de Pierre-Joseph Celoron de Blainville lorsque Mme d’Youville la reçut dans sa communauté, comme postulante, en 1770. C’était une femme pieuse et distinguée. Elle avait placé ses deux filles chez les Sœurs Grises, comme pensionnaires. L’une d’elles, l’aînée, entra bientôt chez les religieuses de l’Hôtel-Dieu, et la seconde, chez les Sœurs Grises. Mais celle-ci mourut avant la fin de son noviciat. Mme Celoron s’offrit pour la remplacer et Mme d’Youville, qui connaissait son mérite et ses vertus, n’hésita pas à l’admettre malgré son âge. Elle écrivait quelque temps après : « Mme Celoron est Sœur Grise et a la robe depuis six mois ; elle n’est pas jeune, mais elle est d’une vertu peu commune. » On l’appelait dans la communauté la « Sœur La Pérelle. »

Esprit solide et cultivé et possédant une éducation soignée, elle rendit de grands services à l’Institut. On lui confia la formation des novices, qu’elle gouverna pendant quatorze ans, c’est-à-dire jusqu’à son décès, en 1797. Elle fut la dernière religieuse que Mme d’Youville admit avant sa mort.

SUPÉRIEURES DE L’INSTITUT DEPUIS SA FONDATION.


Mère Despins, 1771-1792.


Née à Boucherville, le 23 mars 1722, Marguerite-Thérèse Lemoine-Despins fut élue supérieure à l’unanimité des suffrages, à la mort de Mme d’Youville. Entrée comme pensionnaire à l’Hôpital Général en 1739, ce ne fut que quatorze ans plus tard qu’elle se décida à faire partie de la communauté.

Nulle n’aurait pu conserver aussi fidèlement dans l’Institut l’esprit de la fondatrice. La Mère Despins avait vécu aux côtés de la Vénérable pendant trente-deux ans et elle l’avait admirablement aidée. Nommée maîtresse des novices par Mgr de Pontbriand en 1755, elle s’était pénétrée de la pensée de Mme d’Youville, et depuis seize ans elle s’appliquait à former les novices selon l’esprit de la Vénérable. Les premières Sœurs de la Charité savaient donc, en l’appelant à succéder à leur Vénérable Mère, qu’elle ferait revivre ses vertus dans la communauté et qu’elle continuerait à les gouverner selon ses désirs et ses intentions.

Après son élection à la charge de supérieure, la Mère Despins avait reçu du grand-vicaire du diocèse de Québec, M. Gravé, une lettre qui l’eût certes découragée, si elle n’avait compté que sur ses propres forces. « Je ne vous félicite pas, » lui disait-il, « de ce que vous succédez à Mme d’Youville ; il n’est pas gracieux de remplacer une institutrice dont le mérite était si fort au-dessus du commun… Je ne puis rien vous souhaiter de mieux que la grâce de faire usage de ses saints avis… » Mais la Mère Despins comprenait la tâche difficile qui venait de lui échoir ; il y avait à peine quelques jours qu’elle s’écriait : « Non, il n’y aura jamais plus de madame d’Youville pour nous ! » Elle était donc bien convaincue qu’elle pourrait difficilement remplacer cette mère si vertueuse et si aimée, et ce fut avec la plus grande crainte qu’elle accepta la charge de supérieure.

Douce, compatissante et remplie de charité, elle fut assez heureuse pour faire régner la paix et le contentement autour d’elle. Partageant avec saint François de Sales la conviction qu’il vaut mieux pécher par excès de douceur que de sévérité, elle disait à ceux qui lui reprochaient d’être trop indulgente qu’elle préférait souffrir en purgatoire pour cette faute que pour l’excès contraire.

Afin de se réserver plus de temps pour les instructions et les avis spirituels qu’elle donnait à ses sœurs, elle se déchargea du soin matériel de la maison sur la Sœur Coutlée et se consacra presque entièrement à la culture de la vie intérieure chez ses filles et au maintien de la ferveur que la Vénérable fondatrice s’était efforcée d’implanter dans leurs âmes.

Pour ne rien laisser affaiblir des usages et des pratiques établis dans la communauté, la Mère Despins pria M. Montgolfier de les recueillir, et c’est sous son gouvernement que ce vénérable prêtre rassembla toutes les règles et coutumes de l’Institut, dont il fit deux volumes, écrits de sa main, que les sœurs acceptèrent et qui furent, comme nous l’avons dit, solennellement approuvés par Mgr Hubert en 1790.

Quoique très délicate de santé, la Mère Despins fut un modèle de régularité : toujours rendue la première aux différents exercices de la communauté, elle était également la plus courageuse dans les différents travaux de la maison. Ne s’épargnant jamais, elle n’était indulgente que pour les autres, qui avaient en elle le plus parfait exemple du renoncement et de l’oubli de soi-même.

Naturellement portée vers la prière, elle trouvait ses délices dans le recueillement et l’union à Dieu ; la contemplation des perfections infinies du Créateur et des anéantissements du Sauveur l’absorbait habituellement, et cependant elle savait, quand son devoir l’exigeait, quitter les hauteurs où son âme planait pour venir s’occuper des affaires de la communauté. À l’exemple de sa Vénérable Mère, elle sut maintenir ses droits en faveur des pauvres dont elle administrait le bien, et elle le fit avec douceur et dignité.

Du vivant même de Mme d’Youville, les sauvages du Sault-Saint-Louis avaient élevé d’injustes prétentions au sujet de certaines terres faisant partie de la seigneurie de Châteauguay, et cette question n’était pas encore réglée lorsqu’elle mourut.

La Mère Despins, prenant en mains les droits que la fondatrice avait fait valoir, les soutint avec vigueur. Les autorités de la colonie, cependant, avaient intérêt à ménager les sauvages et, à cette fin, insistèrent auprès des Sœurs Grises pour obtenir le sacrifice d’au moins une partie de leurs droits. Dans ces circonstances, la Mère Despins, par esprit de conciliation, céda seize arpents de son terrain. La Providence ne tarda pas à l’en récompenser, car le gouverneur Haldimand, appréciant justement le sacrifice fait par les sœurs, leur fit remise de certains droits qu’avait le roi sur la seigneurie de Châteauguay. Il expliquait toutefois ce don en disant que les grands services rendus au public par la communauté, en recevant dans sa maison les infirmes, les pauvres et les orphelins, méritaient bien une récompense de la part du gouvernement.

La Mère Despins joignait à une grande douceur un cœur très sensible et charitable.

Riche des dons de la fortune, elle s’en était joyeusement dépouillée en faveur des pauvres : nous avons déjà dit que c’est grâce à elle que Mme d’Youville avait pu acheter la seigneurie de Châteauguay. Loin de se prévaloir de cet avantage pour se donner quelque confort, elle ne voulait pour elle-même que les vêtements et les meubles les plus pauvres ; elle passait ses nuits à travailler comme sa sainte devancière et elle ajouta même de nouvelles industries à celles qui existaient dans la maison, afin de garder tous ses pauvres, malgré la famine qui éprouva la ville pendant la durée de sa charge. Elle écrivait à ce propos, le 13 juillet 1789 : « Je vous dirai que la misère est extrême dans ce pays : il est ordinaire de voir des personnes qui passent trois et quatre jours sans manger ; beaucoup ne vivent que d’herbes, comme les animaux ; la plupart n’ont pas la force de marcher, tant ils sont faibles… Je ne vous fais pas le détail de la triste situation où nous nous sommes trouvées ; je vous dirai en deux mots que la rivière a monté vingt-un pieds plus haut que son lit ordinaire, que nous étions au milieu de la rivière, avec un froid du Canada, obligées de pêcher dans l’eau le bois pour nous chauffer, sans pouvoir faire de pain, le four étant submergé… »[7]

La Mère Despins ressemblait de trop près à celle qui l’avait si bien formée pour être exempte de croix et de souffrances. Comme la Vénérable fondatrice, elle fut atteinte dans l’intime de sa famille religieuse. Une personne d’un caractère hautain et impérieux, mais protégée par M. Dufrost, avait été admise dans la communauté. Bientôt les égards qu’elle exigeait à cause de sa naissance et les préférences qu’elle voulait avoir ne connurent plus de bornes. La Mère Despins, ne pouvant tolérer cet état de choses si contraire à l’esprit religieux, se contenta de lui faire des observations et des remontrances, et sa grande charité alla même jusqu’à laisser ignorer à M. Dufrost la conduite de sa protégée. Mais la communauté, s’étant aperçue que cette religieuse si peu digne de l’être exposait à M. Dufrost ses prétendus griefs avec beaucoup d’exagération et d’amertume et donnait à la supérieure des torts qu’elle n’avait pas, résolut de mettre fin à sa conduite en l’expulsant de l’Institut. Malgré l’indulgence et la douceur de la supérieure, toute disposée à souffrir des défauts de ce sujet rebelle plutôt que de recourir aux grands moyens, le conseil des administratrices prononça la sentence et le supérieur du Séminaire vint la lui signifier. À l’exemple de la pauvre insubordonnée qui avait autrefois tenu la même conduite vis-à-vis de la fondatrice, cette sœur fut heureuse de venir plus tard demander un asile chez les Sœurs Grises, où elle mourut, elle aussi, parmi les pauvres de la maison, à l’âge de quatre-vingts ans.

C’est ainsi que les premières mères maintinrent la communauté dans sa primitive ferveur et surtout dans cet esprit d’union et de charité tant recommandé par la Vénérable Mère d’Youville. En imposant avec fermeté l’observance de la règle et en ne permettant pas à celles qui voulaient garder leur volonté propre de demeurer dans l’Institut, où elles seraient devenues un sujet de souffrance et de malaise pour les autres, les premières mères assuraient la solidité de leur fondation. Les jeunes sœurs, ne trouvant chez les anciennes que des modèles à imiter, se faisaient un devoir de marcher sur leurs traces et ne pouvaient éviter de se former solidement aux vertus religieuses et de se maintenir dans la ferveur si nécessaire toujours, mais bien plus encore au berceau d’une communauté naissante.

Pour se guider dans la pratique des vertus de leur état, les novices n’avaient qu’à jeter les yeux sur celle qui remplaçait si parfaitement la fondatrice et qui en était la vivante image. Comme la Vénérable Mère d’Youville, la Mère Despins témoignait en mille circonstances son grand amour pour les pauvres, qu’elle traitait avec une tendresse toute maternelle. On l’a souvent vue quitter une personne favorisée de la fortune pour aller au-devant d’un pauvre qui désirait lui parler et être consolé ; elle s’excusait auprès de la première avec tant de grâce et de politesse que celle-ci ne pouvait en être froissée.

Charitable envers les délaissés et les petits, qu’elle accueillait toujours avec sympathie, la Mère Despins savait aussi respecter les personnes en autorité. On cite à ce propos une lettre qu’elle adressa au prince Guillaume-Henri, troisième fils du roi d’Angleterre, qui était venu visiter le Canada pendant que la Mère Despins était supérieure de l’Hôpital Général. « Très gracieux prince, » écrivait-elle. « je suis bien mortifiée de ce que les compliments se ressemblent tous, et qu’il y ait quelquefois tant de différence dans la façon de penser et si peu dans celle de s’exprimer. Je ne doute pas cependant de la respectueuse sincérité de ceux qui ont été présentés à Votre Altesse Royale à son arrivée dans cette colonie. Mais si je leur cède pour la délicatesse des expressions, je me réserve le très profond respect et la confiance que je dois avoir pour le fils d’un roi aussi bienfaisant que celui sous lequel nous vivons. C’est ce qui me fait prendre la liberté de demander à Votre Altesse Royale sa protection pour l’Hôpital Général de Montréal, chargé de pauvres de tout sexe et de toute condition et d’un grand nombre d’enfants trouvés. J’offrirai, avec toute la communauté, des vœux au Seigneur pour la conservation de Sa Majesté et pour celle de Votre Altesse Royale dont je suis, très gracieux prince, la très humble servante. »[8]

Malgré ces vœux offerts au prince Guillaume-Henri et malgré son respect pour le gouvernement britannique, la Mère Despins était trop française de cœur pour que la nouvelle de la terrible révolution qui venait d’éclater en France ne remplît pas son âme d’inquiétude et d’angoisse. Aussi écrivait-elle, le 17 octobre 1790 : « Nous n’ignorons pas les troubles qu’éprouve la France, cela nous fait grandement gémir. C’est tout ce que nous pouvons faire sur le triste état où se trouve cette monarchie, autrefois si brillante et si florissante. Je souhaite de tout mon cœur que la paix et la tranquillité succèdent promptement à ce furieux orage. »[9]

Une autre tristesse pour le cœur de la Mère Despins fut la maladie de M. Montgolfier qui, à cause de son grand âge, avait été obligé de donner sa démission de supérieur du Séminaire. Ce digne prêtre avait connu M. Normant et lui avait succédé comme supérieur de la communauté. Il avait été le confident et le conseiller de Mme d’Youville et il portait à la jeune communauté des Sœurs Grises un bien vif intérêt. La Mère Despins eut la douleur de le voir mourir, le 27 août 1791. Il avait alors soixante-dix-huit ans ; il en avait consacré quarante au bien de la colonie.

Elle ne tarda pas à le suivre dans la tombe.

Atteinte d’une maladie de poitrine qui la fit longtemps souffrir, elle fut un sujet de grande édification pour ses filles par la pratique généreuse de la patience et de l’abandon à la volonté divine. Ayant eu la consolation de pouvoir parler jusqu’au dernier moment, elle put entretenir ses sœurs de toutes les vertus de leur état et leur rappeler les saintes recommandations de leur Vénérable Mère… Elle reçut avec une piété admirable tous les sacrements et s’étant préparée en parfaite épouse du Christ, elle croisa ses mains sur sa poitrine en disant : « Maintenant je suis contente, » et elle expira, le 6 juin 1792. Douce et consolante mort de la vierge sage, qui s’en va dans la gloire à la rencontre de l’Époux !

« Cette année nous a été très funeste, » écrivait quelques mois après la Mère Coutlée, « par la perte que nous avons faite de notre digne supérieure. Elle a été regrettée de toutes les personnes qui l’ont connue, et plus particulièrement de celles qui composent cet Hôpital qu’elle a gouverné pendant vingt ans et demi. J’avais pour cette vénérable mère l’attachement le plus tendre et le plus respectueux. Ma sensibilité a été si grande que je n’en puis parler sans verser des larmes. »


Mère Coutlée, 1792-1821.

La Mère Coutlée, qui succéda à Mère Despins, remplissait la charge d’économe et était âgée de quarante-neuf ans lorsqu’elle fut nommée supérieure.

Thérèse-Geneviève Coutlée était née à Ville-Marie le 23 novembre 1742. Il y avait six mois que la communauté avait perdu un de ses sujets les plus précieux dans la personne de Sœur Véronneau, lorsque Sœur Coutlée fut admise à faire profession, le 14 mars 1764. Les talents et la vertu de la jeune religieuse faisaient déjà pressentir à M. Montgolfier et à Mme d’Youville les services qu’elle devait rendre à l’Institut pendant tant d’années. On se rappelle la prédiction de longue vie que lui avait faite la Vénérable peu de temps avant de mourir.

Chargée par la Mère Despins des affaires temporelles de la maison, la Mère Coutlée s’en acquitta avec tant de tact et de prudence que la bonne Mère se plaisait à dire que sans l’aide de la Sœur Coutlée elle n’aurait jamais pu être supérieure. Mais autant la Mère Coutlée était heureuse de se dévouer aux intérêts de la communauté et des pauvres sous la direction d’une supérieure, autant elle fut effrayée lorsqu’elle se vit appelée à gouverner cette barque qui, durant la vie de la fondatrice, avait été agitée par tant de vents contraires qui ne s’étaient pas encore apaisés pendant le gouvernement de Mère Despins.

Sa frayeur et sa défiance d’elle-même se traduisirent par un déluge de larmes lorsque M. Brassier, supérieur du Séminaire, qui avait présidé à l’élection, annonça que la Mère Coutlée était élue supérieure à l’unanimité des suffrages. Ses pleurs continuèrent jusqu’à ce qu’un des prêtres qui venaient habituellement chez les Sœurs Grises, M. Bédard, lui dît sévèrement : « Ma Mère, si vous continuez à pleurer ainsi, je ne reviendrai plus dans la maison. » Elle comprit qu’il y avait une certaine faiblesse à s’écouter ainsi ; elle se soumit à la volonté divine et porta avec générosité ce fardeau qui lui avait d’abord semblé si lourd qu’elle en était écrasée.

Elle s’appuya beaucoup sur les conseils de M. Roux, grand-vicaire, qui succéda à M. Brassier comme supérieur du Séminaire, et lui obéit comme la dernière des novices. « Lorsque M. le Supérieur ou le père spirituel désirait qu’on fît quelque chose dans la maison, » écrivait l’une des filles de la Mère Coutlée, ou qu’il faisait seulement entrevoir quelque souhait, nous ne pouvions plus connaître le goût de notre mère sur la chose indiquée ou proposée, et sa seule réponse était celle-ci : Dieu ne demande de nous, mes chères sœurs, que notre obéissance, mais obéissons sans réplique et de bon cœur. »

Intelligence supérieure, esprit fin, caractère affectueux et gai, la Mère Coutlée possédait toutes les qualités qui gagnent les cœurs.

Habile à conduire les affaires temporelles de la maison sous la Mère Despins, la nouvelle supérieure ne s’en désintéressa pas lorsqu’elle l’eut remplacée, et, dès que le calme fut un peu rétabli en France après la grande tourmente de 1789, la Mère Coutlée commença des démarches auprès du gouvernement français pour obtenir l’indemnité sur laquelle la Mère d’Youville avait compté. En 1802, elle se mit en rapport avec le procureur du Séminaire de Paris pour lui demander de faire valoir sa réclamation pour le remboursement des rentes sur l’État que possédait l’Hôpital avant la cession du pays à l’Angleterre, et qui, dit M. Faillon,[10] avaient été confisquées par le gouvernement français, à cause de la guerre, comme propriété anglaise. Elle recevait peu après la réponse suivante : « Je ne puis vous dire quel sera le sort de vos rentes. Il est bien à craindre qu’elles n’aient celui que nous éprouvons ici, à moins qu’il n’y ait des conventions particulières entre notre gouvernement et celui d’Angleterre, ce dont je doute. Nos rentes sur l’État sont réduites au tiers, et le principal des deux autres se rembourse en papiers qui se vendent sur la place environ cinquante sols les cent francs. »[11]

Quelque peu favorable que fût cette réponse, la Mère Coutlée ne se laissa pas décourager et elle résolut, de concert avec les autres communautés du pays, de continuer les démarches commencées. Elle eut raison, car, dès le commencement de son règne, Louis XVIII reconnut la justice de ces réclamations. Mère Coutlée s’empressa alors d’envoyer sa procuration à M. Pouget-Duclaux, supérieur du Séminaire, lui demandant de suivre pour elle ces négociations, dont elle espérait maintenant le résultat prochain. M. Duclaux chargea un des prêtres de sa compagnie, M. Thavenet, de cette mission. Celui-ci avait tout le zèle et toute la persévérance nécessaires pour triompher des difficultés qui restaient à surmonter. Mère Coutlée lui en témoigna sa reconnaissance dans une lettre du 16 avril 1817 : « Je vous remercie très humblement, » dit-elle, « de l’intérêt que vous prenez pour nos affaires et de toutes les peines que vous vous donnez pour les faire réussir à l’avantage de notre Hôpital. Je suis confuse de vos bontés pour nous, et je vous prie encore de nous continuer vos soins et de nous en donner des nouvelles, si cela ne vous gêne pas trop. Je suis fâchée de vous donner tant de trouble ; mais je vous fais cette demande parce que je connais votre zèle et la bonté de votre cœur. »[12]

Cependant la Mère Coutlée ne devait pas voir la fin de ces négociations, car il fallut à M. Thavenet douze années de sollicitations et de démarches pour réussir dans sa mission, et il était réservé à la Mère Saint-Germain de recueillir le fruit de ce travail et de cette sollicitude de sa devancière.

La Mère Coutlée, comme la fondatrice de sa maison, était douée d’un remarquable talent d’administration. Aussi savait-elle augmenter les ressources de son Institut par diverses industries et elle excellait dans les différents ouvrages auxquels elle aimait à se livrer. Elle taillait elle-même les ornements destinés aux différentes églises et elle brodait avec un goût vraiment artistique. Active et laborieuse, elle se multipliait et mettait la main à tout ce qui se faisait dans la maison. Cependant elle était toujours la première rendue à l’oraison et à tous les autres exercices de la communauté. Ses filles émerveillées ne comprenaient pas comment elle pouvait ainsi faire tant de choses et les faire toutes avec tant de perfection. Mais son secret n’était-il pas dans un grand oubli d’elle-même et dans une mortification égale à son dévouement ? Sévère jusqu’à l’excès pour elle et se refusant le moindre adoucissement, même dans sa vieillesse, elle savait donner aux sœurs faibles ou délicates tout ce que son bon cœur pouvait imaginer. Elle avait pour les sœurs malades des attentions toutes maternelles, se rendant chaque jour auprès d’elles pour les consoler et les encourager, et si des occupations extraordinaires l’empêchaient d’accomplir ce devoir, elle se faisait remplacer par une de ses compagnes, qu’elle chargeait de faire ses excuses aux sœurs de l’infirmerie et d’expliquer son absence. « Que le joug du Seigneur est doux ! » répétait-elle souvent, et vraiment elle avait reçu du ciel le don de faire trouver tout léger à ses filles. Si une de celles-ci venait lui confier ses peines, elle trouvait le secret de les adoucir et savait lui parler du bonheur de sa vocation avec une telle conviction que l’affligée se sentait disposée à tout accepter pour l’amour de Celui qui a le secret de toute douceur et de toute consolation.

La grande charité de la Mère Coutlée s’exerçait non seulement envers ses sœurs et ses pauvres, mais envers tous. Si quelqu’un était attaqué devant elle, elle se hâtait de dire : « Mes sœurs, ménageons le prochain. » Et cependant sa conversation, toujours vive et enjouée, avait un charme qui attirait, et ses filles n’avaient pas de plus grand bonheur que de se grouper autour d’elle en récréation. Elle aimait à s’entourer des plus jeunes et prenait plaisir à les faire causer et à les amuser, et il n’était pas rare de la voir, les jours de grand congé, prendre part à leurs jeux, malgré son âge, comme une véritable enfant.

Cette simplicité de la Mère Coutlée paraissait même dans sa dévotion, qui était toute naturelle. « Elle s’adressait à saint Antoine, en qui elle avait la plus grande confiance, » dit M. Faillon, « dans les besoins urgents de la maison, avec une simplicité naïve et charmante. »

Douée d’un cœur extrêmement sensible, la Mère Coutlée compatissait à toutes les misères ; les pauvres en dehors de la maison ne s’adressaient jamais à elle sans obtenir quelque secours, et les annales de la communauté disent que sa charité envers eux était inépuisable ; sa patience inaltérable leur donnait sans jamais se lasser. Que de pauvres honteux n’a-t-elle pas secourus et même quelquefois sauvés de la misère ! Un jour, un homme qui jusque-là avait vécu dans l’aisance vint se jeter à ses pieds et lui dit : « Ma Mère, si vous ne venez pas à mon secours, je suis un homme perdu. » Et la bonne Mère tout émue lui accordait le secours demandé.

C’est sa grande tendresse pour les malheureux de toute sorte qui lui fit accepter le soin des aliénés. Déjà Mme d’Youville avait commencé cette œuvre en recueillant quelques-uns de ces pauvres malades ; mais, en 1801, le gouvernement ayant fait à la Mère Coutlée la proposition de se charger de tous les aliénés, celle-ci l’accepta avec joie et les Sœurs Grises continuèrent à s’occuper d’eux jusqu’en 1844. Les malades qui leur restaient à cette époque furent alors envoyés à Québec.

Comme nous l’avons dit, la Mère Coutlée s’était appuyée sur les conseils de M. Roux, supérieur du Séminaire. Aidée par lui dans les moments difficiles, elle s’était sentie plus forte pour porter la lourde charge du gouvernement de l’Hôpital. M. Poncin, que M. Roux avait chargé de la direction spirituelle de la communauté et des pauvres, direction qu’il garda jusqu’à sa mort, contribua comme ses prédécesseurs à y maintenir l’esprit de la fondatrice. M. Poncin étant devenu très âgé, M. Chicoisneau fut chargé de le remplacer en 1811 et, à la mort de celui-ci, en 1818, la direction spirituelle des Sœurs Grises fut confiée à M. Sattin, qui s’acquitta de sa nouvelle fonction avec un grand zèle et porta à la communauté un intérêt vraiment paternel. Ce fut lui qui le premier eut la bonne pensée de recueillir des notes sur la fondatrice et d’écrire sa vie. Il profita de l’heureuse mémoire de la Mère Coutlée pour connaître tous les détails de cette vie si précieuse et les conserver à ses filles et à la postérité. Il dit, au commencement de cette biographie, en parlant de la Mère Coutlée : « Nous tenons ces détails d’une sœur infiniment respectable par son âge et qui ne l’avait point quittée pendant tout le cours de sa maladie. C’est à elle que nous sommes redevable de tout ce qui, dans cette triste et affligeante conjoncture, l’avait si vivement frappée. Son témoignage a d’autant plus de poids à nos yeux qu’indépendamment de la confiance qu’elle s’était acquise, à raison du rang élevé qu’elle occupait alors, elle joignait à une excellente mémoire un discernement exquis, une sagesse peu commune et une droiture de cœur à toute épreuve. »

On aurait dit que Dieu avait voulu prolonger les jours de la Mère Coutlée assez longtemps pour lui permettre de noter les principaux traits qui ont rapport à la fondation et à la vie de la Mère d’Youville. Ils n’ont malheureusement pas tous été recueillis.

Après ce dernier service rendu à la communauté, la Mère Coutlée fut tout à coup enlevée à l’affection de ses filles et à l’estime de toute la population, après sept semaines seulement de maladie. « Mes chères filles, » répétait-elle sans cesse à celles qui venaient s’édifier auprès d’elle, « aimez-vous les unes les autres. Ne perdez jamais de temps ; mais que tous les instants de votre vie soient employés au service des pauvres. » Et celle qui recommandait ainsi à ses sœurs l’emploi constant du temps avouait avant de mourir qu’elle ne se rappelait pas avoir perdu une minute depuis son entrée en religion ! Et elle ajoutait aussitôt, afin de diminuer ce que ce bel aveu pouvait avoir de flatteur pour elle : « Ne vous imaginez pas pour cela que je n’aie pas besoin de prières. J’ai bien d’autres défauts à me reprocher, si je n’ai pas celui-là, et je vous prie, mes chères sœurs, de ne pas me laisser brûler en purgatoire. »[13]

Remplie d’espérance dans la bonté infinie de Celui qui allait l’appeler à lui, la digne supérieure ne cessait d’adresser à Dieu des paroles comme celles-ci : « Oui, mon Dieu, je suis remplie de confiance en votre miséricorde ; » et encore : « Quand mon âme serait rouge comme l’écarlate à cause de mes péchés, votre bonté pourrait lui donner la blancheur de la neige. »

Ce fut dans ces sentiments de profond abandon qu’elle mourut, le 17 juillet 1821. Elle avait soixante-dix-neuf ans, et elle en avait passé cinquante-sept dans la communauté des Sœurs Grises, dans la pratique parfaite de toutes les vertus qui font la vraie sœur de charité. Aussi sa mort fut-elle l’occasion pour plusieurs personnes haut placées d’exprimer hautement leur appréciation des grandes qualités qui étaient le partage de cette femme distinguée. M. Roux, supérieur du Séminaire, entre autres, fit à ses filles le plus bel éloge de celle dont elles pleuraient la perte, disant qu’elle jouissait de la vénération de tout le clergé et des autres communautés et qu’on la regardait dans toutes les classes de la société comme une sainte ; il terminait en la proclamant la supérieure des supérieures de Ville-Marie !

Celle qui lui succéda écrivait à un des neveux de la Mère Coutlée : « La profonde douleur que j’ai sentie de la mort de notre chère mère, quoique attendue depuis le premier instant de sa maladie, m’a mise hors d’état de vous écrire moi-même, prévoyant que ce serait un coup de foudre pour vous, qui ne vous attendiez à rien moins qu’à cela. Je ressentais par avance la profondeur du coup que cette mort porterait dans votre cœur. Monsieur, si vous pleurez une bonne tante, nous pleurons une sainte mère que le laps du temps ne pourra effacer de ma mémoire. Ses vertus et ses bons exemples y seront toujours présents ; c’est une avocate que nous avons dans le ciel… »[14]

Et la même écrivait à M. Thavenet, en Europe, une lettre disant le deuil de la communauté et qui se terminait par ces lignes : « Il a fallu suivre notre mère comme je l’ai fait pendant sa maladie pour comprendre la grandeur des souffrances qu’elle a endurées, et cela sans se plaindre… Elle a été regrettée de tous ceux qui l’ont connue, et surtout des personnes qui composent cet Hôpital, dont elle a eu le gouvernement pendant vingt-neuf ans. »


Mère Saint-Germain-Lemaire, 1821-1838.

Marie-Marguerite Lemaire-Saint-Germain était née le 14 mai 1769. Elle appartenait à une famille aisée et honorable.

Sa piété précoce la portait vers le cloître et ce fut chez les Sœurs de l’Hôtel-Dieu que cette jeune fille alla frapper, dès l’âge de seize ans. Dieu, qui avait d’autres vues sur elle, permit qu’on la refusât. Une légère infirmité qui la faisait boiter fit craindre aux Hospitalières que Mlle Lemaire ne pût soigner les malades avec toute l’activité voulue et fut le motif de leur refus. Convaincue qu’elle était appelée à servir Dieu dans l’état religieux, la jeune fille pensa à la communauté que venait de fonder Mme d’Youville et vint demander son admission à la Mère Despins.

Celle-ci n’eut pas de peine à reconnaître chez elle les qualités de l’esprit et du cœur et un jugement supérieur à son âge ; elle la reçut donc, dit M. Faillon, comme un sujet de grande espérance pour la communauté.

Les annales de l’Institut nous la peignent gaie, spirituelle et aimable. Elle possédait une intelligence virile et un jugement pondéré, ce qui n’excluait pas chez elle une excessive délicatesse et un cœur très sensible. Tous ceux qui l’approchaient subissaient le charme de sa conversation et elle savait écrire aussi agréablement qu’elle savait causer.

À l’exemple de Mère Coutlée, sa tendresse pour ses sœurs, sa compassion pour les misères d’autrui n’avaient d’égale que sa sévérité pour elle-même, ce qui faisait dire que son cœur était d’or pour les autres et de fer pour elle. Cet oubli de soi et une santé robuste lui permirent, pendant qu’elle était économe de la communauté, d’entreprendre des ouvrages tellement pénibles que lorsqu’elle abandonna cette charge on ne trouva personne pour continuer ces travaux.

Douée d’une grande aptitude pour les affaires, elle essaya de combler les lacunes qui existaient avant qu’elle fût chargée du matériel de la maison.

Un nombre considérable de terres avait été concédé dans la seigneurie de Châteauguay, et cependant aucun registre n’en avait été tenu. La sœur Lemaire voulut remédier aux graves inconvénients qui pouvaient résulter de cette omission ; elle ouvrit donc et compléta, au prix de grandes fatigues et d’un immense travail, un livre contenant tout le détail de ces diverses concessions des terres de la seigneurie. Mais pour en arriver là elle fut obligée de parcourir plusieurs fois le domaine, allant de maison en maison, dit M. Faillon, afin d’obtenir les titres des propriétaires. Le jour était employé à ces courses, et la nuit, à transcrire ces divers titres. Pendant un mois, elle y travailla sans relâche, ce qui ne l’empêchait pas d’être chaque jour à ses autres occupations et à ses exercices religieux. « Elle fit mesurer la seigneurie, poser des bornes, tracer des lignes seigneuriales, et concéda le reste des terres qui ne l’avaient point encore été jusqu’alors. C’est en charrette que ses diverses courses étaient faites, dans toutes les saisons de l’année, et aucune considération de fatigue, de santé ou de péril ne l’a jamais arrêtée. »[15]

Une âme qui sait ainsi se dépenser pour son devoir et qui sait également donner l’exemple de la plus scrupuleuse exactitude à ses exercices religieux n’est-elle pas soutenue par une grâce spéciale et divine ? Debout chaque matin à quatre heures et demie pour l’oraison, la Mère Lemaire puisait dans la prière la force d’accomplir les différentes actions de sa laborieuse journée.

D’une énergie qui ressemblait à celle de la Vénérable Mère d’Youville, mais dont l’ardeur ne pouvait pas se dominer aussi parfaitement et la poussait à certaines hardiesses, la Mère Lemaire se chargeait quelquefois de réprimer elle-même et sur-le-champ les injustices dont la communauté pouvait souffrir. En voici quelques exemples.

Ayant appris que les sauvages du Sault Saint-Louis s’étaient emparés d’une île qui appartenait aux Sœurs Grises, la Mère Lemaire se rendit sur les lieux et, bravant le courroux des sauvages, elle arracha de ses propres mains ce qu’ils avaient semé sur ses terres.

Un agent de la seigneurie de Beauharnois s’était emparé à son tour d’une autre île de la seigneurie de Châteauguay et avait même commencé à y faire faire la coupe du bois ; on vient prévenir la Mère Lemaire de cet empiètement. À l’instant elle part avec une trentaine d’hommes et se met à faire défricher elle-même, afin d’affirmer publiquement son droit de propriété.

Une autre fois, c’est aux ingénieurs du canal de Lachine qu’elle résiste. Ceux-ci ayant planté des piquets sur la propriété de l’Hôpital Général pour le tracé du canal, la Mère Lemaire vint hardiment les arracher, et les ingénieurs furent forcés d’aller tracer leurs lignes ailleurs.

Cette énergie si virile était cependant tempérée par une grande bonté et les étrangers mêmes en firent l’épreuve. Se trouvant un jour à Châteauguay, on vint lui dire qu’un Anglais blessé souffrait horriblement d’une balle qui n’avait pas encore été extraite. La Mère Lemaire le fait venir, lui fait préparer un bon lit et, avec une habileté digne d’un chirurgien, elle extrait la balle de sa plaie. Elle compléta son œuvre de charité en le gardant et en le soignant jusqu’à son entière guérison. Le pauvre blessé ne cessait pas de la remercier et de la bénir.

Une autre fois, ce sont des cris de détresse qu’elle entend et auxquels elle accourt. Du rivage elle aperçoit une barque engagée dans les glaces, car on était aux froids de l’automne, et cette barque ne pouvait ni continuer au large ni aborder au rivage. La Mère Lemaire ne perd pas son sang-froid ; elle appelle les serviteurs de la ferme et veut les envoyer au secours des malheureux ; mais, voyant l’imminence du danger, ils ne bougent pas. Alors cette femme énergique, après avoir vainement fait appel aux sentiments de ces serviteurs et même leur avoir reproché leur lâcheté, se risque elle-même sur la glace. Ces hommes pusillanimes, voyant le courage de cette femme, retrouvent le leur et s’élancent à sa suite. Bientôt les naufragés sont ramenés au rivage, et comme ils sont transis de froid, les enfants surtout, la Mère Lemaire les conduit au manoir, les fait réchauffer, leur fait servir un bon repas et passe la nuit à les veiller et à les soigner.

Cette tendresse de la Mère Lemaire se manifestait toujours envers les pauvres, mais surtout envers les enfants, qu’elle aimait particulièrement. On raconte qu’une petite orpheline avait eu beaucoup de difficulté à s’habituer à la règle de la maison et qu’elle avait souffert longtemps de la séparation des siens. La Mère Lemaire prenait la peine d’aller chaque jour la consoler et lui témoigner de l’intérêt et de l’affection ; elle lui faisait porter de petites douceurs, elle lui donnait des bonbons et des fruits quand elle la voyait, et elle tâchait ainsi de gagner son cœur.

Les compagnes de la Mère Lemaire n’étaient pas les dernières à bénéficier de sa grande bonté. Chose assez rare chez une personne robuste et virile et qui était toute dévouée à la prospérité de son Institut, elle s’occupait minutieusement de la santé de chacune et savait donner largement et sans compter tous les besoins des sœurs et des pauvres, trouvant également moyen de faire l’aumône aux nécessiteux du dehors. « Il eût été difficile, » dit M. Faillon, « de veiller avec plus de soin à la conservation de la santé des sœurs que ne le fit constamment cette charitable mère. Dès qu’elle eut été élue supérieure, elle jugea nécessaire d’introduire dans la maison des femmes de charge, pour soulager les sœurs qui jusqu’alors avaient fait tout le gros du travail du ménage. Ce fut elle qui supprima pour les sœurs l’usage d’aller laver la lessive à la rivière, quoique cependant elle voulut qu’elles la lavassent toujours dans leur maison, et elle était singulièrement attentive à leur donner, dans les divers offices qu’elles avaient à exercer, tous les aides qui pouvaient leur être nécessaires, afin qu’aucune ne fût accablée par le travail. »

Cette grande et maternelle prévoyance s’étendait, comme on vient de le voir, aux moindres détails, et sa grande délicatesse savait lui faire choisir ce qui pouvait faire plaisir à chacun et dire un mot agréable à propos. Chaque semaine, les sœurs absentes recevaient un mot d’elle ; chaque jour elle rendait visite à celles qui étaient retenues à l’infirmerie et voulait que leurs moindres désirs fussent satisfaits. Comme elle excellait à panser les plaies, elle se réservait cet office d’hospitalière lorsque les pansements demandaient plus de soins. Une des sœurs souffrait d’une plaie sérieuse à la main, qui s’aggrava tellement que les chairs tombaient en lambeaux et que l’amputation fut jugée nécessaire. La supérieure, avant de laisser tenter ce moyen extrême, voulut faire un dernier effort. Elle entreprit de guérir cette plaie et, à force de patience et d’intelligence, elle réussit à sauver la main de cette sœur. Elle eut le même succès avec une des pauvres de la maison, qu’elle guérit d’une affreuse brûlure et qu’elle soigna avec la tendresse d’une mère.

La prudence de la Mère Lemaire était égale à sa charité et à sa bonté, et elle en donna des preuves dans l’admission des postulantes. Loin d’accueillir celles qui se présentaient avec un empressement qui souvent est désastreux pour les sujets comme pour la communauté, elle voulait leur donner tout le temps nécessaire pour réfléchir sur une résolution aussi grave et qui doit décider de toute leur existence.

Aussi se gardait-elle de ne leur montrer que le beau côté de la vie religieuse et de leur faire croire que tout n’y est que fleurs et sourires. Elle écrivit un jour à une jeune aspirante : « C’est avec bien du plaisir et de la joie que je vous reçois pour ma postulante. Cependant, ma chère enfant, je ne dois pas vous cacher que la vie d’une personne de communauté, d’une vraie religieuse, est une vie de croix, de pénitence, de mortification, d’humiliation et de renoncement continuel à soi-même. Cette pénitence consiste à faire tous les jours de la vie la même chose et à la même heure, toujours se lever à la même heure, toujours se récréer à la même heure, toujours garder le silence à la même heure, toujours manger à la même heure, toujours se coucher à la même heure. Voilà les croix journalières ; il y en a d’autres plus grandes. Les croix sont de petites bagatelles, auxquelles le bon Dieu, dans sa miséricorde, permet que nous soyons sensibles, afin que nous ayons quelques sacrifices à lui faire. Elles sont l’apanage du chrétien : en suivant un Dieu crucifié, nous devons porter la croix à sa suite et y mourir si c’est sa sainte volonté. Oh ! ma chère enfant, le monde qui trouve si dur et si impraticable le sacrifice de notre volonté à celle de notre aimable et divin Jésus, ce misérable monde voit bien les peines, les croix et les épines de l’état religieux ; mais il n’en voit pas les joies, les consolations, les grâces et les douceurs : c’est un secret qui lui est caché… c’est dans la retraite, c’est dans le silence que l’on goûte la vraie paix, le vrai bonheur. C’est là qu’on entend la voix du divin Maître qui nous dit : Goûtez et voyez combien mon joug est doux et mon fardeau léger… »

Quelques mois plus tard, elle écrivait à cette même personne : « Vous voilà bientôt rendue au terme que je vous ai fixé. Je suppose que vous avez fait bien des réflexions sur ce que je vous ai dit. Faites-en encore, souvenez-vous tous les jours que la vie de communauté est une mort continuelle à soi-même, un renoncement à toutes nos aises, commodités, plaisirs et goûts, une mortification constante de notre volonté et de nous-même. Jamais ne faire sa volonté et faire toujours celle des autres, toujours garder le silence sur ce qu’on souffre, ne s’en plaindre jamais qu’à son céleste époux qui sera seul notre soutien, notre appui et notre consolation. Vivez de la sorte, et vous goûterez combien le joug du Seigneur est doux. La compagnie du divin et aimable Jésus fait trouver de la suavité dans les plus grandes amertumes de la vie ; et comment pourrions-nous trouver ces choses difficiles à la suite d’un Dieu crucifié, et crucifié pour notre amour ? »[16]

Ces lettres de la digne supérieure font voir sa grande et ardente piété et son profond amour pour la vie religieuse. Malgré tout le soin qu’elle mettait aux affaires temporelles de sa communauté, l’esprit de sa vocation ne s’était pas affaibli et elle savait inspirer la même ardeur à ses novices en les préparant aux sacrifices qui leur seraient demandés plus tard.


C’est sous l’administration de la Mère Lemaire, vers 1827, qu’aboutirent enfin les négociations que M. Thavenet poursuivait depuis douze ans, pour obtenir du gouvernement français l’indemnité réclamée par les établissements religieux du Canada pour la confiscation de leurs rentes sur l’État. Il y avait plus de soixante ans que cette confiscation avait eu lieu lorsque le gouvernement de Charles x se décida à payer cette indemnité, qui s’élevait à plus d’un million et demi et sur laquelle l’Hôpital Général des Sœurs Grises reçut, pour sa part, la somme de cent cinquante mille francs.

La Mère Lemaire n’eut pas de peine à faire l’emploi de cette somme. Sous son administration, l’Institut prit un nouvel essor ; les capitaux obtenus par M. Thavenet furent employés à l’amélioration des bâtisses ; elle fit exécuter le plan de l’église selon les intentions de Mme d’Youville ; elle l’agrandit et y ajouta un nouveau portail et une nouvelle sacristie.

Elle s’occupait en même temps de Châteauguay, où elle fit construire une digue de quatre cents pieds, pour conduire l’eau d’une rivière à un moulin à carder la laine et alimenter en même temps un moulin à scier le bois, qui complétèrent ce magnifique domaine. Ces améliorations, faites avec intelligence, augmentèrent considérablement les revenus de l’Hôpital, qui se trouva ainsi dans une situation d’aisance inconnue jusque-là.

Mais à l’exemple de la Vénérable fondatrice, la Mère Lemaire n’augmentait ses revenus que pour en faire bénéficier les malheureux et rencontrer les besoins nouveaux qu’imposait constamment l’extension des œuvres de la maison. C’est ainsi qu’en 1823 elle s’était déjà chargée de l’éducation des orphelines irlandaises, devenues nombreuses à cause de l’émigration. Elle avait consacré une des salles du couvent à cette œuvre, qui a été ensuite continuée jusqu’à la fondation de l’Asile Saint-Patrice.

Ces travaux et la vie austère que menait cette parfaite religieuse épuisèrent ses forces. Atteinte de paralysie en 1833 et incapable désormais de consacrer à sa maison l’activité et la vigueur d’autrefois, elle donna sa démission.

Depuis la fondation de l’Institut, les supérieures avaient été maintenues dans leur charge jusqu’à leur mort. À la suite de l’accident arrivé à la Mère Lemaire, le conseil décida, en 1885, qu’à l’avenir la supérieure et les autres dignitaires seraient élues tous les cinq ans, et cet usage s’est toujours maintenu depuis dans la communauté.

Éprouvée et purifiée par la maladie et par de très lourdes croix, disent les mémoires, la Mère Lemaire eut le bonheur de les supporter avec courage et résignation. Elle mourut le 12 avril 1838, âgée de soixante-neuf ans, l’âme remplie de confiance dans les mérites de Notre-Seigneur, qu’elle avait si fidèlement et si vaillamment servi.


Mère Beaubien, 1838-1843

Celle qui venait d’être appelée à recueillir la charge de supérieure, devenue vacante par la démission de la Mère Lemaire, était née à Nicolet de parents aisés et se nommait Marguerite-Dorothée Trottier de Beaubien.

Entrée au noviciat le 12 juillet 1816, elle n’était âgée que de dix-huit ans lorsqu’elle fit profession, le 17 juillet 1818.

Nature franche et loyale, elle alliait à un caractère doux et aimable une grande simplicité. Plutôt portée à obéir qu’à commander, elle laissait aux autres toute la latitude possible dans les différents offices de la maison. Loin d’agir comme certaines natures mesquines qui semblent regretter les dons que Dieu a départis à d’autres, elle se plaisait à mettre en relief les différents talents de ses filles, tandis qu’elle cherchait à s’effacer et qu’elle renvoyait même à l’économe et aux autres dignitaires tout le succès qu’elle avait pu obtenir.

Deux traits principaux l’ont distinguée : son immense charité et son zèle pour les missions sauvages. Elle prenait plaisir à venir en aide aux missionnaires, à leur faciliter les moyens d’étendre le champ de leur apostolat, et plusieurs fois elle est venue au secours des malheureux dans des temps de disette et de misère. En 1834, la récolte ayant manqué, elle fit distribuer du blé à tous les pauvres de Châteauguay, et en 1842, à Montréal, la misère ayant été très grande, elle fit augmenter les restes de la maison avec une telle abondance que la sœur chargée de la dépense put nourrir cent familles avec les reliefs de l’Hôpital. Les annales témoignent que la maison ne fut pas appauvrie par cette distribution si charitable et que personne n’eut à en souffrir.

Après avoir été supérieure pendant dix ans, cette digne religieuse fut nommée assistante ; mais une fondation nouvelle s’étant présentée pour Bytown, la Mère Beaubien en fut nommée la fondatrice, le 4 décembre 1844. Au moment où elle se disposait à partir, elle fut frappée de paralysie, le 11 janvier 1845. Réduite à l’inaction par cette terrible épreuve, la Mère Beaubien fut douce et résignée dans la souffrance. La paralysie, qui avait affecté sa mémoire, n’avait pas altéré son esprit religieux ; humble, soumise, résignée et surtout obéissante jusque dans les plus petites choses, elle édifia la communauté par la pratique de toutes ces vertus pendant encore près de trois ans. Sa mort, paisible comme sa vie, arriva le 11 août 1848.


Mère Elisabeth Forbes, 1843-1848.

Sœur Elisabeth Forbes-McMullen était née à Saint-André (Haut-Canada), en 1806, de John Forbes et d’Anne McDonnell, et succéda à la Mère Beaubien comme supérieure.

Entrée chez les Sœurs Grises le 21 février 1823, elle fit profession le 22 février 1825.

« Image vivante des premières mères de la communauté, » disent les annales, » elle fut un modèle de régularité, d’obéissance et de toutes les vertus qui caractérisent une parfaite religieuse. Douée d’un jugement droit et sûr, d’une intelligence remarquable pour les affaires, elle fut économe peu après sa profession. Les grandes qualités dont elle était douée lui gagnèrent bientôt la confiance et l’estime générales et elle fut appelée aux premières charges de l’Institut. »

Supérieure pendant cinq ans, puis assistante près de trente ans, elle put, dans ces différents emplois, satisfaire sa soif de faire du bien aux malheureux, à qui elle avait consacré toute son existence. Voulant conserver le bien de ces délaissés qu’elle aimait tant et assurer aussi la prospérité de la maison qui les recueillait, elle se procura une foule de documents précieux et rédigea des mémoires très utiles à l’Institut.

Animée, comme la Mère Beaubien, d’un zèle ardent pour les missions sauvages et d’un dévouement maternel pour ses sœurs, la Mère McMullen entreprit le voyage si long et si pénible de la Rivière Rouge, pour aller consoler les sœurs de cette nouvelle mission, qui venaient de perdre leur première supérieure.

« Estimée de ses supérieures, » disent les annales, « elle en était l’appui et le conseil ; aimée et chérie de ses compagnes et des pauvres, vénérée de tous, elle commandait le respect et la confiance. Elle mourut, chargée d’œuvres et de mérites, le 7 avril 1875, avec le calme et l’abandon d’une âme qui a pris pour devise : glorifier son Dieu et ne servir que Lui. »


Mère Rose Coutlée, 1848-1853.

Sœur Marie-Rose Coutlée succéda à la Mère McMullen comme supérieure. Elle était née aux Cèdres, en 1814, de Louis Coutlée et de Rose Watier.

Entrée au noviciat le 7 août 1830, elle fit profession le 10 août 1832.

Vraie fille de charité, la Mère Coutlée n’avait qu’une pensée et qu’un désir : servir les pauvres et les rendre heureux ; aussi abrégea-t-elle ses jours par les privations et les rudes labeurs que ce grand amour des pauvres lui inspira. Les annales disent qu’elle fit des travaux au-dessus des forces d’une femme.

Supérieure pendant cinq ans, elle quitta cette charge pour aller installer la fondation de l’Hospice Saint-Joseph, puis celle de l’Hospice La Jemmerais à Varennes, et enfin l’Hôpital Saint-Joseph de Chambly. Comptant sur son dévouement exceptionnel, les supérieures et la communauté lui ont donné occasion de le déployer dans ces différentes fondations qui sont, comme l’on sait, toujours difficiles et pénibles.

En 1875, elle remplaça une des assistantes, qui allait mourir ; mais son heure à elle devait sonner presque en même temps. Après quelques jours seulement de maladie, la mort la frappa et, malgré ce soudain appel, la trouva parfaitement abandonnée à la volonté divine. « Mon Dieu ! que votre sainte volonté s’accomplisse ! » avait-elle répété partout et toujours pendant sa vie ; ce furent aussi les dernières paroles échappées de ses lèvres mourantes.


Mère Slocombe, 1863-1872.

Jane-Mary Slocombe, née le 29 octobre 1819 dans le comté de Taunton, en Angleterre, fut la deuxième supérieure étrangère que les Sœurs Grises placèrent à la tête de leur communauté.

Les parents de Mère Slocombe (James Slocombe et Johanna Gadd) étaient protestants, d’une probité exceptionnelle et doués de ces vertus naturelles qui caractérisent la sincérité de la croyance. À peine âgée de dix ans, elle eut la douleur de perdre ses parents. La Providence, qui lui réservait une mission au sein de l’Église catholique, lui fit recevoir une éducation soignée dans un des meilleurs établissements d’Angleterre. Sa grande intelligence, la droiture de son jugement et les fortes études qu’elle fit l’amenèrent à étudier la religion catholique et à la comparer à la sienne. Elle ne tarda pas à faire son choix et à devenir une fervente convertie. Peu après son abjuration, le juge Pike, qui était un des amis de sa famille, se trouvait en Angleterre avec sa femme. Ils invitèrent Mlle Slocombe à venir avec eux au Canada et celle-ci accepta. À son arrivée à Montréal, se sentant isolée, elle chercha un directeur qui, tout en guidant son âme, pourrait en même temps lui servir d’appui et la soutenir dans les moments d’inquiétude et de découragement. M. l’abbé Larkin, du Séminaire de Saint-Sulpice, qui était chargé des catholiques anglais de la ville, lui fut indiqué. Il reconnut bientôt que sa nouvelle pénitente n’était pas une âme ordinaire ; il lui demanda de venir l’aider dans la chapelle des Récollets à préparer les enfants parlant l’anglais à leur première communion, et elle accepta avec joie. Son dévouement fut bientôt béni : elle reçut en retour des lumières qui, tout en l’éclairant, la conduisaient insensiblement au sacrifice de sa vie entière dans l’exercice de la charité.

Quelque temps après, elle faisait part à M. Larkin de l’attrait qu’elle éprouvait pour la vie religieuse, et celui-ci, après l’avoir fait beaucoup prier et réfléchir, lui conseilla de répondre à l’appel divin. Mais, comme toutes ces héroïques résolutions qui demandent à l’âme qui les conçoit l’immolation de toute une vie, la détermination de la jeune fille devait subir des luttes intimes et des tentations qui eussent ébranlé un courage moins grand que le sien. Elle triompha et, à vingt ans, elle venait frapper à la porte du noviciat des Sœurs Grises, dont les œuvres avaient reçu la préférence de son cœur sensible et charitable. Son esprit était droit et sincère, son intelligence, comme nous l’avons dit, très cultivée, et avec cela elle avait la simplicité d’une enfant et la délicatesse d’une âme élevée.

Après deux années du noviciat le plus fervent et le plus exemplaire, elle fit profession, le 16 juillet 1842, dans cet Institut dont elle devait être une des colonnes. Elle fut envoyée, presque au sortir du noviciat, à Châteauguay, pour aider, dans sa charge de dépositaire, Mère Deschamps, qui résidait au manoir.

N’est-ce pas par des vues toutes providentielles que ces deux futures supérieures, qui devaient, chacune selon son caractère et son tempérament, laisser une si forte empreinte dans la communauté, se sont rencontrées ainsi dans une demi-solitude, en présence de cette belle nature qui leur rappelait les bontés et les munificences du Créateur ? Aussi ces deux âmes, pourtant si différentes, se comprirent, parce que toutes deux marchaient vers le même but : servir Dieu et les pauvres dans cet Institut de leur choix. Chaque arbre du domaine, chaque pierre de la route leur parlait des travaux et des fatigues de la Vénérable Mère d’Youville, et elles s’encourageaient et s’animaient à marcher sur ses traces et sur celles des premières mères de la communauté. La sœur Slocombe se dévouait aux pauvres du village de Châteauguay ; son zèle trouvait le moyen de s’exercer même auprès de ces bûcherons conduisant des trains de bois (cages) qui passaient près de l’île et dont les jurements la faisaient frémir. Par sa douceur et son amabilité, elle gagnait leurs cœurs et elle leur faisait promettre de ne plus jurer.

Après neuf ans de cette vie cachée et si en harmonie avec leurs goûts, les deux religieuses furent enlevées à leur île Saint-Bernard pour commencer une vie toute différente. Aux élections de 1853, Mère Deschamps fut élue supérieure générale, et Mère Slocombe, maîtresse des novices. L’attrait de cette dernière pour la vie intérieure l’avait désignée à ses supérieures pour la charge si importante de former les jeunes personnes qui se destinent à l’état religieux.

Pendant six ans la Mère Slocombe se dévoua avec succès à sa délicate mission et conduisit au pied de l’autel cent deux religieuses venant y consommer leur sacrifice. Elle invitait ses novices à répéter souvent après saint Stanislas : « Je ne suis point née pour les biens de la terre, mais pour ceux du ciel. Il vaut mieux faire de petites choses par obéissance que de grandes par sa volonté propre. Marie ! Elle est ma mère ! »

À l’une de ses novices elle disait : « Mon enfant, soyez simple comme la colombe ; la simplicité doit être le caractère des vraies religieuses ; dès qu’elles s’en éloignent, le relâchement vient la remplacer. » À une autre elle écrivait : « Mon enfant, la simplicité aime tout ce qui est pauvre, habits, meubles, images, livres, elle n’est attachée à rien. »

La douceur dominait dans tous les avis donnés par Mère Slocombe à ses novices ; aussi celles-ci ne trouvaient-elles rien de pénible avec une mère qui savait si bien leur mesurer les difficultés et les sacrifices et qui trouvait dans sa grande délicatesse le secret d’indiquer seulement aux novices la conduite qu’elles devaient tenir, leur laissant tout le mérite du renoncement. C’est ainsi qu’un jour une novice vint la trouver et lui remit un objet en argent dont elle se servait d’une manière apparente depuis son entrée au noviciat. La digne mère, par ses avis, qui portaient sur l’entier détachement de ces mille riens auxquels le cœur tient tant quelquefois, avait atteint l’âme de sa fille et, sans avoir eu besoin de la reprendre directement de son manque de générosité, avait obtenu un plus parfait résultat par un moyen beaucoup plus délicat.

Lorsque ses novices la quittaient pour s’en aller en mission, avec quelle sollicitude cette tendre mère les suivait, les encourageait, les consolait dans leurs peines et prenait part à leurs souffrances ! Écrivant un jour à une jeune sœur de Toledo, après lui avoir donné de sages conseils sur ses exercices de piété et recommandé, comme la Mère d’Youville à ses filles, l’union et la paix, elle s’informait ensuite de sa santé et, bien qu’elle sût qu’elle n’avait été que légèrement malade elle ajoutait maternellement : « Vous avez eu de quoi offrir à Notre-Seigneur… Vous avez besoin maintenant de vous reposer, de vous soigner, et c’est mon intention que vous le fassiez ; parlez tout bonnement de cela à votre bonne sœur supérieure, parce que vous avez besoin de reprendre ce que vous avez perdu par défaut de sommeil et de nourriture… Vous me dites, ma chère enfant, que les sacrifices ne manquent pas dans votre nouvelle mission… N’est-ce pas tant mieux ? Les sacrifices sont le bois qui entretient le feu de l’amour : combien donc ne devons-nous pas désirer qu’il s’en présente à toute heure, afin d’augmenter notre mérite et surtout notre amour, puisque notre amour pour Dieu pendant l’éternité sera proportionné à l’amour que nous aurons eu pour Lui pendant le temps de notre pèlerinage de la terre ! Demandez souvent pour vous et pour moi ce grand amour, et, comme personne n’a aimé notre Dieu comme sa bienheureuse Mère, la Très-Sainte-Vierge, demandez-le surtout par son intercession… »

Et toutes les novices avaient une part égale dans sa sollicitude maternelle ; elle avait compris, en acceptant la charge de les former, combien il allait falloir se sacrifier et se dépenser. Aussi a-t-on retrouvé après sa mort ces quelques lignes, échappées par hasard à la destruction générale qu’elle avait faite de tous ses écrits : « Le Vendredi-Saint, 18 avril 1851, mon divin Maître a daigné me charger de sa croix en me plaçant au noviciat comme sous-maîtresse. Le Mercredi-Saint, 23 mars 1858. Il à permis qu’on m’ait nommée conseillère. Je
HÔPITAL GÉNÉRAL ACTUEL
n’avais plus qu’un pas pour arriver au sommet du Calvaire, où l’on m’a crucifiée le 3 octobre 1853, en me faisant maîtresse des novices. »

En écrivant ces lignes, la Mère Slocombe ne se doutait pas qu’aux élections de 1863 elle serait nommée supérieure générale. Il fallut l’ordre de ses supérieurs pour lui faire accepter le fardeau, qui lui semblait au-dessus de ses forces, et cependant, depuis la Vénérable fondatrice, nulle supérieure n’a été autant aimée, vénérée et regrettée.

Plusieurs maisons ont été fondées pendant qu’elle a rempli cette charge : la Côte des Neiges, 1863 ; Salem, É.-U., 1866 ; McKenzie, 1866 ; Lawrence, É.-U., 1868 ; Bethléem, à Montréal, 1868.

C’est aussi pendant que Mère Slocombe était à la tête de la communauté que l’Hôpital Général fut transféré de la rue des Commissaires à la rue Guy. Nous avons vu que ce changement était devenu indispensable ; mais pour y arriver, de grands obstacles durent être surmontés ; il fallut contracter des dettes et surtout concilier les propriétaires voisins du terrain que les Sœurs Grises avaient acheté, qui prétendaient que les bâtisses projetées, d’après les plans, gâteraient complètement l’aspect de cette partie de la ville. Mère Slocombe sut aplanir ces difficultés en modifiant les plans ; elle consentit à faire faire la façade en pierre relevée en bosse et à améliorer un peu l’apparence de la construction. Après quatre années de travail incessant, la communauté se transporta à la rue Guy et la maison fut bénite, le 7 octobre 1871, cent vingt-quatre ans après l’entrée de la Vénérable Mère d’Youville à l’Hôpital Général.

Les fatigues que ces nombreuses occupations imposaient à Mère Slocombe altérèrent sa santé, et au sortir de la retraite annuelle, en avril 1872, son état s’aggrava tellement qu’il fallut appeler le médecin. Celui-ci constata une maladie grave du foie et ordonna le repos : Châteauguay, qui avait été le premier poste de sa vie religieuse et le théâtre de son premier dévouement, fut l’endroit où la bonne Mère alla se reposer. On crut qu’elle allait bientôt se remettre, mais cet espoir fut déçu : elle revint à la ville tellement malade que la communauté, très alarmée et voulant à tout prix conserver cette vie si précieuse, fit appeler trois médecins en consultation ; ils déclarèrent la maladie mortelle.

Quelques jours après, le médecin de la maison, le Dr Schmidt, venant voir la malade, la trouva si mal qu’il ne put cacher son émotion. La supérieure s’en aperçut. « Comment me trouvez-vous, docteur ? » demanda-t-elle. « Bien mal, madame. — Vais-je mourir ? — Oui, madame, » répondit-il d’une voix tremblante. « Combien de jours pensez-vous que je puisse encore vivre ? — On ne compte plus les jours, madame, mais les heures seulement, » et là-dessus, n’y tenant plus, il voulut quitter la chambre ; mais la malade, le retenant, le remercie avec le plus grand calme. « Quelle femme admirable ! » dit-il en sortant, et il éclata en sanglots.

La Mère Slocombe, en se trouvant seule avec ses sœurs, leva les mains et les yeux au ciel et s’écria avec un accent qui n’a jamais été oublié : « Mon Dieu, que votre sainte volonté soit faite ! »

Mgr Bourget, informé de la maladie si grave de la vénérée supérieure, vint offrir à la communauté quelques paroles de sympathie et de consolation. Sa Grandeur comprenait l’immense douleur des Sœurs Grises, ayant eu en maintes circonstances l’occasion d’apprécier les rares vertus dont cette bonne Mère était douée.

Il donna lui-même le saint Viatique à la mourante, qui le reçut avec sa ferveur ordinaire, en présence de ses sœurs réunies autour d’elle et qu’un si brusque et si soudain dénouement rendait muettes de stupeur. Après quelques instants de prière et d’adoration, la Mère Slocombe prit son crucifix, le baisa avec respect et, l’élevant de ses mains mourantes en le tournant du côté de ses sœurs, elle dit : « Voilà mon unique espérance, je n’en ai jamais eu d’autre ! » Puis, après avoir jeté un dernier regard ! sur ses filles, elle expira. C’était le samedi, 22 juin, à huit heures et dix minutes du soir. Comme à la mort de la Vénérable fondatrice, toutes s’écriaient : « Nous avons perdu la meilleure des mères ; il n’y a plus de Mère Slocombe pour nous ! »


Mère Dupuis, 1872-1877.

Sœur Angélique-Élisabeth Dupuis, qui succéda à Mère Slocombe, était née à Québec en 1831 et avait fait profession le 28 août 1851.

Elle avait été chargée de la pharmacie et s’était montrée très charitable pour les sœurs malades et pour les pauvres. Devenue maîtresse des novices en 1868, elle s’acquitta des devoirs de cet office avec tant de prudence qu’à la mort de la regrettée Mère Slocombe la communauté la choisit comme supérieure générale. Elle occupa cette charge pendant cinq ans ; mais, de faible santé et déjà malade, elle fut remplacée en 1877 et nommée assistante.

À l’expiration du terme de ce nouvel office, en 1882, atteinte d’un catarrhe pulmonaire qui la faisait beaucoup souffrir, elle fut remplacée, un an avant sa mort. Elle passa cette dernière année de sa vie, qui avait été édifiante, à se sanctifier par sa maladie et sa réclusion à l’infirmerie, et elle mourut, le 15 mars 1883, âgée seulement de cinquante-deux ans. Elle comptait trente-trois ans de vie religieuse.


Mère Deschamps, 1853-1863, 1877-1882, 1892-1897.

Celle que l’Institut des Sœurs Grises mit à sa tête aux élections de 1892 n’était pas novice dans la charge de supérieure. Quatre fois déjà, en 1853, en 1858, en 1877 et en 1882, elle avait reçu ce témoignage de confiance de la part de ses sœurs.

La nouvelle supérieure se nommait Marie-Julie Hainault-Deschamps. Elle était née à Lachine en 1819. Son père se nommait Joseph Hainault-Deschamps, et sa mère, Marie Boyer.

Entrée au noviciat le 9 septembre 1836, elle fit profession le 10 septembre 1838.

Mère Deschamps, élue pour la cinquième fois supérieure à la mort de Mère Dupuis, a gouverné la communauté des Sœurs Grises pendant une période totale de vingt-cinq ans, et, dans les différents intervalles où la règle demandait qu’elle fût remplacée, nous la trouvons exerçant des fonctions importantes, telles qu’assistante générale, maîtresse des novices, dépositaire et supérieure locale.

La Mère Deschamps est certainement une des grandes figures de l’Institut des Sœurs Grises ; mais sa tombe est à peine fermée et ce n’est pas encore le moment, croyons-nous, de donner une appréciation complète de son administration et de ses hautes vertus. Aussi, sans lui accorder dès maintenant la juste part d’éloges que l’avenir lui réserve, nous contenterons-nous d’indiquer ici les traits principaux de son caractère et d’énumérer brièvement les faits saillants survenus pendant son quart de siècle de gouvernement de sa communauté.

Franche et loyale, la Mère Deschamps ne connaissait qu’un moyen d’arriver à son but, soit dans ses rapports avec les étrangers, soit dans ses avis à ses sœurs : l’expression entière et complète de sa pensée ou de sa volonté, au risque de froisser ceux à qui elle s’adressait.

Affable et généreuse, les portes de sa maison étaient grandes ouvertes ; son cœur savait aussi largement donner que dignement accueillir. Et lorsque la communauté était appelée à participer à quelque démonstration ou souscription, les filles de la Mère Deschamps n’avaient aucune inquiétude : elles savaient que l’honneur de l’Institut serait sauvegardé.

Les œuvres accomplies par cette femme remarquable sont visibles aux yeux de tous.

Mère Slocombe, comme nous l’avons dit, avait fait construire le nouvel Hôpital, mais pour y parvenir elle avait été obligée de contracter de lourdes dettes. Mère Deschamps, douée d’un rare talent d’administration, fit face à toutes ces charges et n’hésita même pas à s’en imposer de nouvelles : elle ajouta à l’église et aux bâtisses déjà terminées de la rue Guy des ailes qui relient ces constructions à la maison de la rue Saint-Mathieu, de manière à en faire le vaste et superbe ensemble de bâtiments que l’on admire aujourd’hui.[17]

De grandes améliorations à l’intérieur de la maison ont permis aux religieuses de prendre des dames pensionnaires, œuvre qui avait été abandonnée depuis un bon nombre d’années et qui, comme au temps de la fondatrice, les aide à rencontrer leurs obligations.

Vingt-trois nouvelles fondations sont dues à l’initiative et à l’énergie de Mère Deschamps ; et elle a donné aux missions et à tout l’Institut un nouvel essor vers le bien, en sachant comprendre les besoins nouveaux et marcher avec les progrès et les exigences de son temps.

Quoique infirme et obligée de compter avec des souffrances qui épuisaient ses forces et lui enlevaient le sommeil, elle gouverna toujours sa communauté avec la même énergie et le même dévouement. Fidèle au poste qu’elle avait accepté, elle était prête à rendre compte de ses travaux lorsque la mort arriva. Aussi l’accepta-t-elle avec la plus parfaite soumission à la volonté de son Créateur.


Mère Filiatrault, 1887-1892, 1897

Mère Marie-Praxède Filiatrault est née à Sainte-Rose le 10 avril 1839. Son père était J. B. Filiatrault, et sa mère, Marguerite Desjardins.

Entrée au noviciat en 1862, elle fit profession en 1864. Après avoir été cinq ans supérieure de l’Asile Nazareth, elle fut appelée à la charge d’assistante à la maison-mère.

Élue en 1887 supérieure générale, elle se fractura la jambe quelque temps après. Cet accident l’ayant laissée longtemps incapable de marcher librement, elle fut remplacée aux élections de 1892 et devint assistante générale sous Mère Deschamps.

À la mort de celle-ci, elle fut réélue supérieure générale. Comme elle occupe encore cette charge, nous nous abstenons de rien dire d’elle.


  1. Ante, p. 55.
  2. Mlle Cusson mourut moins de quatre ans après, en 1741 ; ante, p. 62.
  3. Édits et Ordonnances, tome I, p. 613-616,
  4. Ch. VI, p.49 et 55.
  5. Mémoire particulier.
  6. M. Faillon, p. 440.
  7. M. Faillon, p. 361.
  8. Archives de l’Hôpital Général. Lettre du 10 septembre 1787.
  9. Archives : lettre du 17 octobre 1791.
  10. Page 395.
  11. Archives de l’Hôpital
  12. Archives de l’Hôpital Général. Lettre du 16 août 1817.
  13. Mémoire sur la Mère Coutlée.
  14. Lettre de la Mère Lemaire à M. Louis Coutlée, 23 juillet 1821.
  15. M. Faillon, p. 411
  16. Lettre de la Mère Lemaire, 12 juillet 1830.
  17. La dernière de ces constructions a été terminée par Mère Filiatrault.