Vies des grands capitaines/Hannibal

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Les Vies des grands capitaines :

Hannibal


34 avant J.-C.



HANNIBAL

I. Hannibal, fils d’Hamilcar, était Carthaginois. S’il est vrai, ce dont personne ne doute, que le peuple romain ait surpassé tous les peuples en valeur, on ne doit point nier qu’Hannibal n’ait autant excellé en prudence et en habileté par-dessus tous les autres capitaines, que le peuple romain devançait en courage toutes les nations. Car, toutes les fois qu’Hannibal en est venu aux mains avec lui, il est toujours sorti vainqueur du combat. Que s’il n’avait pas été affaibli chez lui par l’envie de ses concitoyens, il semble qu’il aurait pu vaincre les Romains. Mais la jalousie d’un grand nombre triompha du mérite d’un seul. Héritier de la haine de son père pour Rome. il y resta si fidèle qu’il mourut avant d’y renoncer ; au point qu’ayant été chassé de sa patrie, et ayant besoin de secours étrangers, il ne cessa jamais de nourrir des projets de guerre contre les Romains.

II. En effet, sans parler de Philippe[1], qu’il rendit de loin l’ennemi de Rome, le roi Antiochus fut le plus puissant de tous ceux de ce temps-là. Hannibal enflamma ce prince d’un si grand désir de faire la guerre, qu’il entreprit de porter ses armes en Italie, depuis les bords de la mer Rouge. Des ambassadeurs romains étant venus vers lui pour observer ses dispositions et travaillant par des menées clandestines à lui faire soupçonner qu’Hannibal, corrompu par eux-mêmes, avait des sentiments différents de ceux qu’il avait eus auparavant, et ne l’ayant pas fait en vain ; Hannibal l’apprit, et s’étant vu écarter des conseils secrets, il aborda le roi dans un moment favorable ; et, après lui avoir longuement parlé de sa bonne foi et de sa haine pour les Romains, il ajouta ces mots : « Mon père Hamilcar, quand j’étais petit enfant, puisque je n’avais pas plus de neuf ans, partant de Carthage pour l’Espagne en qualité de général, immola des victimes au grand Jupiter. Pendant que le sacrifice se faisait, il me demanda si je voudrais partir avec lui pour l’armée. Comme j’eus reçu cette proposition avec plaisir, et que je me fus mis à le prier de ne pas hésiter à m’emmener : Je le ferai, si tu me donnes la parole que je te demande. Et en même temps il me conduisit à l’autel, où il avait commencé à sacrifier ; et tous les autres assistants étant écartés, il m’ordonna, pendant que j’y posais la main, de jurer que je ne serais jamais en amitié avec les Romains. Ce serment que je fis à mon père, je l’ai gardé jusqu’à ce jour, de telle manière qu’il ne doit être douteux à personne que, durant le reste de ma vie, je ne sois dans la même disposition. Si donc tu médites quelque alliance à l’égard des Romains, tu feras prudemment de me le cacher ; mais quand tu prépareras la guerre contre eux, tu te nuiras à toi-même si tu ne me fais pas chef de l’entreprise. »

III. À l’âge donc que nous avons dit, Hannibal partit pour l’Espagne avec son père ; à la mort d’Hamilcar, Hasdrubal lui ayant été donné pour successeur, Hannibal commanda toute la cavalerie. Le nouveau général ayant aussi été tué, l’armée lui déféra le suprême commandement. Ce choix, connu à Carthage, y fut approuvé par l’autorité publique. Hannibal ainsi fait général, ayant moins de vingt-cinq ans, soumit par les armes, dans le cours des années suivantes, toutes les nations de l’Espagne ; il prit de force Sagonte[2], ville alliée des Romains ; il forma trois armées très puissantes. II en envoya une en Afrique, il en laissa une en Espagne avec son frère Hasdrubal ; il mena la troisième avec lui en Italie. Il passa les défilés des Pyrénées. Partout où il fit route, il se battit avec les habitants du pays ; il ne laissa aucun peuple qu’il ne l’eût vaincu. Après qu’il fut arrivé aux Alpes, qui séparent l’Italie de la Gaule, que jamais personne n’avait traversées avant lui avec une armée, si ce n’est l’Hercule grec (d’où vient qu’aujourd’hui elles sont appelées les Alpes grecques[3]), il tailla en pièces les habitants de ces montagnes, qui entreprenaient d’arrêter sa marche. Il s’ouvrit des passages, se fraya des chemins, et fit en sorte qu’un éléphant chargé pût marcher par des endroits où un homme seul et sans armes pouvait à peine ramper. Ce fut par là qu’il fit passer ses troupes, et qu’il parvint en Italie.

IV. Il s’était battu près du Rhône avec le consul Cornélius Scipion, et l’avait repoussé. Il combattit le même consul auprès du Pô, pour Clastidium[4] ; il le renvoya de là blessé et en fuite. Le même Scipion marcha une troisième fois contre lui vers la Trébie, avec son collègue Tibérius Longus[5]. Hannibal en vint aux mains avec eux, et les défit l’un et l’autre. De là, il passa l’Apennin par le pays des Liguriens, marchant vers l’Étrurie. Dans cette route il fut attaqué d’un mal d’yeux si grave, que dans la suite il ne se servit jamais aussi bien de l’oeil droit qu’auparavant. Tandis qu’il était encore affligé de cette incommodité et qu’il était porté en litière, il fit perdre la vie au consul Caius Flaminius, et tailla en pièces son armée à Trasimène, après l’avoir cerné dans une embuscade. Il traita de même, peu de temps après, le préteur Caius Centénius, qui occupait des défilés avec un corps d’élite. Il entra ensuite en Apulie. Là, vinrent au-devant de lui les deux consuls, Caius Térentius Varron et L. Paul-Émile. Il mit en fuite leurs deux armées dans une seule bataille. Le consul Paul-Émile et, en outre, quelques consulaires y furent tués ; parmi ceux-ci, Cnéius Servilius Géminus, qui l’année précédente avait été consul.

V. Après cette bataille, Hannibal marcha vers Rome sans trouver de résistance. Il s’arrêta sur les montagnes voisines de la ville. Après avoir campé là quelques jours, comme il retournait à Capoue, Quintus Fabius Maximus, dictateur des Romains, se présenta devant lui, sur le territoire de Falerne. Hannibal, enfermé dans des défilés, s’en dégagea la nuit, sans que son armée eût souffert. Il joua Fabius, général très rusé : car, pendant une nuit obscure, il mit le feu à des sarments liés aux cornes de jeunes taureaux, et lâcha de tous côtés une grande multitude de ces animaux, qui se dispersèrent çà et là. Par ce spectacle offert tout à coup aux yeux, il jeta une si grande terreur dans l’armée des Romains, qu’aucun d’eux n’osa sortir de son retranchement. Peu de jours après cette action, il mit en fuite, dans une bataille où il l’avait engagé par ruse, Marcus Minutius Rufus, maître de la cavalerie, qui avait une autorité égale à celle du dictateur. Dirigeant de loin les événements, il fit périr dans la Lucanie, après l’avoir attiré dans des embuscades, Tibérius Sempronius Gracchus[6], consul pour la seconde fois. Il fit perdre la vie de la même manière, auprès de Venouse, à Marcus Claudius Marcellus, qui avait été cinq fois consul. II serait long d’énumérer ses batailles. Un mot suffit pour faire juger de sa supériorité : tant qu’il fut dans l’Italie, personne ne lui résista sur un champ de bataille ; personne, après la bataille de Cannes, ne campa en plaine devant lui.

VI. Ce guerrier invaincu, rappelé pour défendre sa patrie, fit la guerre contre Publius Scipion, fils de ce Publius Scipion que lui-même avait mis en fuite, d’abord près du Rhône, une seconde fois près du Pô, et une troisième auprès de la Trébie. Les ressources de sa patrie étant épuisées, il désira obtenir une trêve, pour l’attaquer dans la suite avec plus de force. Il eut une conférence avec Scipion, mais on ne s’accorda pas sur les conditions de la paix. Peu de jours après cet événement, il en vint aux mains avec le même général auprès de Zama. Battu et mis en fuite, il parvint, ce qui est incroyable à dire, en deux jours et deux nuits, à Adrumète, qui est distante de Zama d’environ trois cents milles. Dans cette fuite, les Numides, qui s’étaient sauvés avec lui du champ de bataille, lui tendirent des embûches ; non seulement il leur échappa, mais encore il les accabla eux-mêmes. À Adrumète, il recueillit le reste des fuyards, et, par de nouvelles levées, il forma en peu de jours un nombreux corps d’armée.

VII Pendant qu’il s’occupait avec activité à préparer la guerre, les Carthaginois traitèrent avec les Romains. Hannibal n’en fut pas moins, ensuite, à la tête de l’armée, et il fit des entreprises en Afrique, ainsi que son frère Magon, jusqu’au consulat de Publius Sulpicius et de Caius Aurélius. Ceux-ci étant en charge, des ambassadeur carthaginois vinrent à Rome pour rendre grâces au sénat et au peuple romain de ce qu’ils avaient fait la paix avec eux, pour leur faire présent d’une couronne d’or, et leur demander en même temps que leurs otages fussent placés à Frégelles[7], et que leurs prisonniers leur fussent rendus. Il leur fut répondu, par un sénatus consulte, « que leur présent était agréable et bien reçu ; que leurs otages seraient dans le lieu où ils le demandaient ; mais qu’on ne leur remettrait point leurs prisonniers, parce qu’ils avaient, alors même encore, à la tête de leur armée, cet Hannibal par les mains duquel la guerre avait été entreprise, cet ennemi acharné du nom romain, et en même temps son frère Magon. » Les Carthaginois, ayant appris cette réponse, rappelèrent chez eux Hannibal et Magon. Hannibal revint et fut fait préteur vingt-deux ans après avoir été roi. Car on créait chaque année à Carthage deux rois annuels, comme deux consuls à Rome. Dans cette magistrature, Hannibal montra la même activité qu’il avait eue dans la guerre. Il trouva, en effet, dans de nouveaux impôts, non seulement de quoi payer aux Romains le tribut stipulé dans le traité, mais encore un excédent à verser dans le trésor public. Un an après sa préture, Marcus Claudius et Lucius Furius étant consuls, des ambassadeurs romains vinrent à Carthage. Hannibal, pensant qu’ils avaient été envoyés pour demander instamment qu’on leur livrât sa personne, avant qu’ils fussent admis au sénat, monta clandestinement sur un vaisseau, et s’enfuit en Syrie, auprès d’Antiochus. Cet événement devenu public, les Carthaginois envoyèrent deux bâtiments après lui, pour l’arrêter, s’ils pouvaient l’atteindre. Ils mirent ses biens en vente ; ils renversèrent sa maison de fond en comble ; ils le déclarèrent banni.

VIII. Trois ans après sa fuite, Lucius Cornélius et Quintus Minucius étant consuls, Hannibal aborda en Afrique, sur les frontières des Cyrénéens, avec cinq vaisseaux, pour voir s’il pourrait par hasard entraîner les Carthaginois à faire la guerre, sur l’espoir et l’assurance du secours d’Antiochus, qu’il avait déjà persuadé de transporter ses armées en Italie. Il manda vers lui son frère Magon. Dès que les Carthaginois l’apprirent, ils frappèrent Magon absent de la même peine que son frère. Tout espoir étant perdu, les deux frères ayant levé l’ancre et mis à la voile, Hannibal parvint chez Antiochus. On a publié un double rapport sur la mort de Magon ; car les uns ont écrit qu’il périt dans un naufrage, les autres qu’il fut tué par ses propres domestiques. Quant à Antiochus, si, pour faire la guerre, il avait voulu se soumettre aux conseils d’Hannibal, comme il s’y était d’abord soumis en l’entreprenant, il aurait combattu pour l’empire plus près du Tibre que des Thermopyles. Quoique Hannibal lui vît tenter beaucoup d’entreprises d’une manière extravagante, il ne l’abandonna cependant en rien. Il commanda un petit nombre de vaisseaux, qu’il avait ordre de mener de Syrie en Asie, et avec ces vaisseaux il se battit contre la flotte des Rhodiens, sur la mer de Pamphylie. Quoique les siens fussent accablés par la multitude des ennemis, l’aile où il commandait conserva l’avantage.

IX. Après la défaite d’Antiochus, Hannibal, craignant d’être livré aux Romains, ce qui serait sans doute arrivé, s’il eût exposé sa personne, se rendit en Crète, chez les Gortyniens, pour y réfléchir sur le lieu où il se réfugierait. Cet homme, le plus fin de tous, vit qu’il serait dans un grand péril, s’il ne prenait quelque précaution contre la cupidité des Crétois : car il portait avec lui une grande somme d’argent, et il savait que le bruit s’en était répandu. Voici l’expédient qu’il imagina : il remplit de plomb une grande quantité d’amphore ; il en couvre le haut d’or et d’argent ; il les dépose dans le temple de Diane, en présence des Gortyniens, feignant de confier ses richesses à leur bonne foi. Après les avoir ainsi induits en erreur, il remplit de son argent des statues d’airain qu’il portait avec lui, et les laisse par terre, à découvert, chez lui. Les Gortyniens gardent avec grand soin le temple, non pas tant contre d’autres que contre Hannibal, de peur que celui-ci n’enlevât quelque chose, à leur insu et ne l’emportât avec lui.

X. Son bien ainsi conservé, et tous les Gortyniens joués, le Carthaginois se rendit auprès de Prusias[8], dans le Pont. Chez ce prince, il fut dans la même disposition à l’égard des Romains ; et il ne fit autre chose que de l’armer et de l’exciter contre eux. Comme il le voyait peu fort par ses ressources domestiques, il lui conciliait les autres rois, et lui unissait des nations belliqueuses. Eumène, roi de Pergame, prince grand ami des Romains, était en dissension avec Prusias, et la guerre se faisait entre eux et par mer et par terre, Hannibal désirait d’autant plus vivement qu’Eumène fût accablé. Mais Eumène était plus fort des deux côtés, à cause de l’alliance des Romains. Hannibal pensait que, s’il s’en délivrait, les autres entreprises lui seraient plus faciles à exécuter. Pour le faire périr, voici le moyen qu’il employa. Les deux rois devaient combattre sur mer dans peu de jours. Hannibal était inférieur par le nombre des vaisseaux ; il lui fallait combattre par la ruse, n’étant pas égal par les armes. Il ordonna qu’on ramassât une grande quantité de serpents venimeux, vivants, et qu’on les enfermât dans des vases de terre. Après qu’il en eut fait un grand amas, le jour même où il devait donner le combat naval, il convoque les soldats de marine, et leur commande de courir tous ensemble sur le seul vaisseau du roi Eumène ; de se borner à se défendre des autres, ajoutant qu’ils en viendraient facilement à bout grâce à la multitude de leurs serpents ; qu’au reste, il ferait en sorte qu’ils sachent quel vaisseau portait le roi ; s’ils le faisaient prisonnier, ou s’ils le tuaient, il leur promettait que cet exploit serait richement récompensé.

XI. Cette exhortation faite aux soldats, les deux flottes s’avancent pour combattre. Rangées en ordre de bataille, avant que le signal du combat fût donné, Hannibal, pour indiquer clairement aux siens où se trouvait Eumène, envoie un messager dans un esquif avec le caducée[9]. Aussitôt que celui-ci fut parvenu aux vaisseaux des ennemis, il déclara, en montrant une lettre, qu’il cherchait le roi. Sur-le-champ il fut conduit à Eumène, parce que personne ne doutait qu’on n’écrivît quelque chose de relatif à la paix. Le messager, après avoir ainsi découvert aux siens le vaisseau du chef, se retira vers le côté d’où il était venu. La lettre ouverte, Eumène n’y trouva rien, sinon des choses propres à le tourner en ridicule. Quoiqu’il fût étonné de cette conduite, et qu’il n’en imaginât pas la cause, il n’hésita cependant point à engager tout de suite le combat. Au premier choc des flottes, les Bithyniens, suivant l’ordre d’Hannibal, assaillent tous à la fois le vaisseau d’Eumène. Ce roi, ne pouvant soutenir leur impétueuse attaque, chercha son salut dans la fuite ; et il ne l’eût pas trouvé, s’il ne se fût retiré dans ses retranchements qui étaient établis sur le rivage prochain. Comme les autres vaisseaux pergaméniens pressaient trop vivement leurs adversaires, ceux-ci se mirent tout à coup à lancer les vases de terre dont nous avons fait mention ci-dessus. Ces vases ainsi jetés excitèrent d’abord le rire des combattants, et l’on ne pouvait comprendre pourquoi cela se faisait. Mais lorsque les Pergaméniens virent tous leurs vaisseaux remplis de serpents, épouvantés de cette nouveauté, ne voyant point quel péril ils devaient préférablement éviter, ils virèrent de bord, et regagnèrent leur camp naval. Hannibal surmonta ainsi, par l’adresse, les forces des Pergaméniens ; et non seulement cette fois, mais souvent, dans d’autres occasions, il mit en fuite les ennemis, par une égale prudence, avec des troupes de terre.

XII. Pendant que ces choses se passaient en Asie, il arriva par hasard que les ambassadeurs de Prusias soupaient chez Lucius Quintus Flaminius, personnage consulaire ; on y parla d’Hannibal, et l’un d’entre eux dit qu’il était dans le royaume de Prusias. Le lendemain, Flaminius rapporta ce fait au sénat. Les pères conscrits, qui, Hannibal vivant, ne croyaient point devoir jamais être exempts de péril, envoyèrent en Bithynie des ambassadeurs, parmi lesquels était Flaminius, pour demander au roi de ne point garder auprès de lui leur ennemi déclaré, mais de le leur livrer. Prusias n’osa pas le leur refuser. Mais il les pria de ne point exiger qu’il fît une action qui était contre le droit de l’hospitalité ; ajoutant qu’ils l’arrêtent eux-mêmes, s’ils le pouvaient ; qu’ils trouveraient facilement l’endroit où il était. Hannibal ne se tenait, en effet, que dans un château dont le roi lui avait fait présent ; et il l’avait disposé de manière à se ménager des issues de tous les côtés, craignant toujours de voir arriver d’un moment à l’autre ce qui lui arriva. Les ambassadeurs romains s’étant rendus au château et l’ayant fait cerner par une multitude de soldats, un jeune domestique, qui regardait de la porte, dit à Hannibal que, contre la coutume, il paraissait un grand nombre d’hommes armés. Hannibal lui ordonna de faire le tour de toutes les portes de l’édifice, et de lui rapporter promptement s’il était de même investi de tous côtés. Le domestique lui ayant bientôt annoncé ce qui était, et déclaré que toutes les issues étaient occupées, il sentit que cela ne s’était point fait fortuitement, mais qu’on le cherchait, et qu’il ne devait pas conserver la vie plus longtemps. Pour ne pas la quitter au gré d’autrui, se rappelant ses anciennes vertus, il prit le poison qu’il avait coutume d’avoir toujours avec lui.

XIII. C’est ainsi que cet homme courageux, après tant de travaux divers, trouva le repos à l’âge de soixante-dix ans. On ne convient point sous quels consuls il mourut. Car Atticus, dans ses Annales, écrit que ce fut sous le consulat de Marcus Claudius Marcellus et de Quintus Fabius Labéon. Mais Polybe dit que ce fut sous celui de Lucius Émilius Paulus et de Cnéius Bébius Tamphilus, et Sulpicius, sous celui de Publius Cornélius Céthégus et de Marcus Bébius Tamphilus. Ce grand homme, au milieu de guerres si importantes, s’adonna quelque temps aux lettres. On a de lui quelques livres écrits en langue grecque. Parmi eux est celui adressé aux Rhodiens, sur les expéditions de Cnéius Manlius Vulson en Asie. Plusieurs historiens ont transmis à la postérité les guerres qu’il a faites ; principalement deux qui habitèrent les camps et vécurent avec lui, tant que la fortune le permit : Silène et Sosile de Lacédémone. Hannibal eut même ce Sosile pour maître de lettres grecques. Mais il est temps, présent, de finir le premier livre, relatif aux capitaines grecs, et d’exposer les vies des capitaines romains, afin que, des actions des uns et des autres comparées, on puisse plus facilement juger quels sont ceux qu’on doit préférer.

Notes[modifier]

  1. Fils de Démétrius, roi de Macédoine, frère de Persée.
  2. La ville de Sagonte, alliée de Rome, formait en Espagne la limite des possessions des Carthaginois et des Romains. La prise de cette ville par Hannibal déclencha la seconde guerre Punique.
  3. Silius Italicus dit : «Primus inexpertas adiit Tirynthius arces», (III, 496); Tite Live réfute cette légende (III, 5). Graiæ Alpes a été donné à une partie de cette chaîne, peut-être le Saint-Bernard.
  4. Le récit de Cornélius Népos ne s'accorde pas avec celui des autres historiens. Nul autre n'a dit que Scipion ait combattu sur les bords du Rhône, ni près de Clastidium, petite ville de Ligurie. Clastidium fut livrée aux Carthaginois après les victoires du Pô et du Tessin. Hannibal était déjà loin du Rhône quand Scipion s'y présenta.
  5. Tibérius Sempronius Longus, plus connu sous le seul nom de Sempronius.
  6. Ce Gracchus fut livré à Magon par son hôte Flavius; Magon le fit décapiter et envoya sa tête à Hannibal.
  7. Ville de Campanie.
  8. Prusias, roi de Bithynie.
  9. Le Caducée, baguette entourée de serpents, était un symbole de paix, sorte de drapeau blanc.