Vies des grands capitaines/Iphicrate

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Les Vies des grands capitaines :

Iphicrate


34 avant J.-C.



IPHICRATE

I. L’Athénien Iphicrate[1] dut son illustration moins à la grandeur de ses exploits qu’à sa science militaire. En effet, c’était un si habile capitaine, que non seulement on le comparait aux premiers de son siècle, mais qu’on ne lui préférait même aucun de ses devanciers. Il passa presque toute sa vie dans les camps, et commanda souvent les armées[2]. Nulle part il n’échoua par sa faute, et toujours il vainquit à force d’habileté, car l’art militaire lui doit une foule d’innovations heureuses, ou d’améliorations importantes. II changea les armes de l’infanterie. Avant qu’il ne commande, elle se servait de très grands boucliers, de piques courtes, de petites épées. Iphicrate, au contraire, substitua la pelte à la parme[3], ce qui fit ensuite appeler peltastes[4] les fantassins ; il les rendit ainsi plus légers pour les mouvements et pour les attaques. Il doubla la mesure de la pique ; il allongea les épées. Il changea aussi la matière des cuirasses, et, à la place de celles qui étaient faites d’anneaux d’airain, il en donna de lin[5]. Les soldats devinrent ainsi plus lestes ; car, en diminuant le poids de leur armure, il leur en procura une qui couvrait également le corps sans l’appesantir.

II. Il fit la guerre aux Thraces[6], et rétablit dans son royaume Seuthès, allié des Athéniens. À Corinthe, il commanda l’armée avec une si grande rigidité, qu’il n’y eut jamais dans la Grèce de troupes mieux exercées ni plus obéissantes ; il les accoutuma à savoir si bien se mettre d’elles-mêmes en bataille, que chaque soldat semblait avoir été rangé par le plus habile capitaine. Ce fut avec cette armée qu’il surprit et enleva la fameuse mora[7] des Lacédémoniens, action qui fut grandement célébrée dans toute la Grèce. Il mit en fuite une seconde fois toutes leurs troupes dans la même guerre, et il acquit par cet exploit une grande gloire. Artaxerxès[8], voulant attaquer le roi d’Égypte, demanda Iphicrate aux Athéniens, pour le mettre à la tête de l’armée étrangère à sa solde, qui était de dix mille hommes. Il les instruisit dans toutes les parties de la discipline militaire ; et, comme autrefois les soldats romains formés par Fabius furent nommés les Fabiens[9], les soldats Iphicratiens furent très illustres chez les Grecs. Ayant marché au secours des Lacédémoniens, il arrêta l’impétuosité d’Épaminondas ; car sans son approche les Thébains ne se seraient point retirés de devant Sparte qu’ils ne l’eussent prise et détruite par le feu.

III. Iphicrate était d’un grand courage ; d’une haute stature et d’un extérieur fait pour le commandement ; en sorte que son seul aspect inspirait l’admiration pour sa personne. Mais il était trop mou dans le travail et peu patient, comme l’a écrit Théopompe[10] ; bon citoyen d’ailleurs et plein de loyauté. C’est ce qu’il montra dans plusieurs circonstances, entre autres en protégeant les enfants du Macédonien Amyntas[11] : car Eurydice, mère de Perdiccas et de Philippe, se réfugia chez Iphicrate avec ses deux enfants encore en bas âge, après la mort d’Amyntas, et trouva en lui un protecteur[12]. II vécut jusqu’à un âge avancé, en conservant l’affection de ses concitoyens. Il n’eut qu’une seule fois à repousser une accusation capitale, dans la guerre sociale[13], conjointement avec Timothée, et fut absous dans ce procès. Il laissa d’une Thrace, fille du roi Cotys, un fils nommé Ménesthée[14]. Comme on demandait à celui-ci qui de son père ou de sa mère il estimait davantage, il répondit que c’était sa mère. Tout le monde s’étonnant de cette réponse : « C’est avec justice, reprit-il, que je parle ainsi : car mon père, autant qu’il a été en lui, m’a fait naître Thrace ; ma mère, au contraire, Athénien. »

Notes[modifier]

  1. Iphicrate était le fils d'un cordonnier.
  2. Il fut revêtu d'un commandement militaire à l'âge de vingt ans.
  3. La pelta fut substituée à la parma, laquelle était maximus clypeus. Le premier de ces boucliers ressemblait à un croissant, le second était de forme ovale.
  4. Ce nom leur est encore donné par Tite Live dans le récit de la guerre de Macédoine (XXXI, 36); on les nommait aussi hoplites.
  5. Ces cuirasses étaient composées d'anneaux de bronze enlacés, un peu comme les cottes de maille du moyen âge. - On faisait macérer du lin dans une décoction de vinaigre et de sel, et on en formait une toile épaisse qui résistait au fer.
  6. Les Thraces avaient été soulevés par un général Lacédémonien, Anaxibius, qu'Iphicrate vainquit.
  7. Corps de cinq cents hommes.
  8. Artaxerxès Mnémon, roi de Perse.
  9. Il est question de Fabius Maximus, qui fut surnommé Cunctator, parce qu'il arrêta, par sa sage lenteur, les progrès d'Hannibal en Italie.
  10. Orateur et historien, Théopompe naquit à Chio; il fut le disciple de Socrate.
  11. Amyntas était le grand-père d'Alexandre le Grand.
  12. Elle avait été chassée du trône par l'usurpateur Pausanias.
  13. Il s'agit d'une guerre que les Athéniens soutinrent pendant trois ans contre les habitants de Byzance, de Chio, de Rhodes et de Cos, qui avaient violé le traité d'alliance conclu par eux avec Athènes. Iphicrate fut accusé de trahison pour n'avoir pas suivi l'avis de son collègue, Charès, qui voulait attaquer les révoltés. On raconte qu'il tira son épée devant les juges et que son acquittement fut dû en grande partie à l'effroi qu'il leur inspira.
  14. Il est question de ce Ménesthée au chapitre III de la vie de Timothée.