75%.png

Vies des grands capitaines/Chabrias

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Les Vies des grands capitaines - Iphicrate Vies des grands capitaines Les Vies des grands capitaines - Thimothée



Les Vies des grands capitaines :

Chabrias


34 avant J.-C.



CHABRIAS

I. L’Athénien Chabrias fut aussi placé parmi les plus grands capitaines, et fit beaucoup de choses dignes de mémoire ; mais la plus brillante est le stratagème qu’il imagina dans la bataille qu’il donna près de Thèbes, lorsqu’il fut venu au secours des Béotiens. Le grand capitaine Agésilas comptait déjà sur la victoire, car il avait mis en déroute les troupes mercenaires ; Chabrias défendit au reste de son infanterie de céder le terrain ; et mettant un genou en terre appuyé contre son bouclier, et présentant la pique en avant, il lui apprit à soutenir le choc des ennemis. Agésilas, surpris de cette nouvelle manoeuvre, n’osa pas avancer, et rappela par le son de la trompette ses gens qui allaient déjà charger. Ce trait fut si célébré dans toute la Grèce, que Chabrias voulut que la statue qui lui serait élevée sur la place publique, par un décret du peuple athénien, fût dans cette attitude. D’où il arriva qu’ensuite les athlètes et les artistes de tous les genres firent donner aux statues qu’on leur dressait la pose qu’ils avaient au moment de leur victoire.

II. Chabrias eut la conduite de plusieurs guerres en Europe comme général des Athéniens. Il en fit spontanément d’autres en Égypte. II alla au secours de Nectanabis et l’affermit sur le trône. Il fit la même chose à Cypre, mais en vertu d’un décret des Athéniens, qui le donnèrent comme aide à Évagoras[1] ; et il n’en partit point qu’il n’eût soumis toute l’île par les armes : exploit par lequel les Athéniens acquirent une grande gloire. Sur ces entrefaites, la guerre fut allumée entre les Égyptiens et les Perses. Les Athéniens étaient unis avec Artaxerxès, les Spartiates avec les Égyptiens, de qui Agésilas leur roi tirait de grandes sommes. Chabrias considérant cet avantage, et ne cédant en rien à Agésilas, alla de lui-même à leur secours : il commanda l’armée navale égyptienne, et Agésilas , les troupes de terre.

III. Les généraux du roi de Perse envoyèrent alors des ambassadeurs à Athènes, pour se plaindre de ce que Chabrias faisait la guerre contre ce prince avec les Égyptiens. Les Athéniens mirent en demeure Chabrias, et lui signifièrent que, s’il ne revenait pas avant le jour marqué, ils le condamneraient à mort. Sur ce message, il revint à Athènes, et il n’y resta pas plus longtemps qu’il n’était nécessaire : car il n’était pas volontiers devant les yeux de ses concitoyens, parce qu’il vivait trop splendidement et se livrait trop largement à ses goûts pour pouvoir échapper à l’envie de la multitude. C’est en effet un vice commun dans les villes grandes et libres, que l’envie y est la compagne de la gloire, qu’on y médit volontiers de ceux qu’on voit s’élever trop haut, et que les pauvres n’y envisagent pas tranquillement la fortune des riches, qui leur est étrangère. C’est pourquoi Chabrias s’absentait souvent d’Athènes, autant qu’il lui était possible et il n’était pas le seul qui aimât à s’en absenter. Presque tous les principaux citoyens de cette ville firent de même, parce qu’ils pensaient que s’éloigner des regards de leurs concitoyens, c’était s’éloigner de l’envie. Ainsi Conon vécut-il le plus souvent à Cypre. Iphicrate en Thrace, Timothée à Lesbos, Charès[2] à Sigée. À la vérité, ce dernier différait des trois autres par les actions et par les moeurs, il fut pourtant honoré et puissant dans Athènes.

IV. Chabrias périt dans la guerre sociale ; voici comment. Les Athéniens assiégeaient Chio. Chabrias était sur la flotte en simple particulier ; mais il y précédait en autorité tous ceux qui avaient des grades, et les soldats le considéraient plus que ceux qui commandaient. Cette distinction hâta sa mort. Comme il désirait entrer le premier dans le port, et qu’il ordonnait au pilote d’y diriger son vaisseau, il fut lui-même cause de sa perte. Après qu’il eut pénétré, les autres vaisseaux ne le suivirent point. Enveloppé de la multitude des ennemis, il combattait avec la plus grande valeur, quand son vaisseau, frappé d’un coup d’éperon, coula bas, tandis qu’il pouvait s’en retirer en se lançant dans la mer, parce que la flotte des Athéniens était proche et qu’elle l’aurait recueilli, il aima mieux périr que de jeter ses armes et d’abandonner le vaisseau qui l’avait porté. Les autres ne voulurent pas faire de même : ils se sauvèrent à la nage. Chabrias, pensant qu’une mort honnête est préférable à une vie honteuse, soutint de près le choc de l’ennemi et fut percé de traits.

Notes[modifier]

  1. Évagoras, roi de Salamine dans l'île de Chypre, descendait de Teucer, fondateur de la ville. Après la bataille d'Ægos-Potamos, il accueillit Conon avec ce qu'il restait de la flotte athénienne. Ayant conquis une grande partie de l'île, il eut à soutenir une guerre contre Artaxerxès Mnémon, et fut contraint de demander la paix.
  2. Charès, général athénien, défit deux fois les Argiens sur mer, fut envoyé pour combattre Alexandre, tyran de Phères, procura la victoire à Pharnabaze révolté contre le roi de Perse, enfin reçut l'ordre de porter secours à Byzance assiégée par Philippe, roi de Macédoine. Ayant mal rempli cette mission, il fut rappelé par le peuple. Charès était imprudent, fier et sans grande habileté. Il avait un caractère peu honorable. Son nom avait servi dans un proverbe à propos de promesses dont on savait qu'elles ne seraient pas tenues.